CHAPITRE VII
Les trois parlementaires sont renvoyés avec cette réponse : le moment des palabres et des discours est terminé, les actes de soumission seuls seront pris en considération.
Il importe, en efifet, de ne pas laisser aux habitants le temps d'organiser une défense sérieuse, et à Lamine celui d'accourir avec ses contingents. En conséquence, la marche sur Bokhoro est décidée pour le soir même, malgré la fatigue déjà grande des troupes.
Pour surprendre le village, le colonel fait répandre I^e bruit qu'il se portera, le soir même, avec la première colonne et avec la réserve, sur Ambidédy, village situé sur le bord du fleuve, dans la direction de Bakel. La deuxième colonne repassera sur la rive gauche et ira avec la flottille à Tombokané , qu'elle mettra en état de défense pour avoir un point d'appui solide sur le fleuve.
A 7 heures du soir, la colonne Houry et la
plus grande partie des impedimenta sont établis à Tombokané.
A la même heure, la première colonne, la réserve, et un peloton de la 3' compagnie sont rassemblés sur un plateau situé à un kilomètre de Gagny , sur la route d'Ambidédy. Le petit corps d'opération comprend, au total, trois cent cinquante hommes; avec lui marchent Oussouby, frère du roi Sambala et cinq cents volontaires du Khasso et du Niataga. Les soldats portent quatre jours de vivres et cent vingt cartouches ; un indigène a été affecté à chaque officier pour le transport de ses bagages. A ce moment seulement, le colonel fait part aux troupes du but de l'opération, puis met la colonne en route dans la direction de Bokhoro. La marche est favorisée, au début, par la clarté de la lune, haute sur l'horizon.
A 8 heures , la colonne a rejoint le chemin de Gagny à Bokhoro; elle s'avance sur trois Qles parallèles, de manière à pouvoir, en cas d'attaque, se former rapidement en carré.
Ainsi que cela arrive quelquefois à cette époque de l'année , période de transition entre la saison sèche et l'hivernage, le ciel commence à se charger de gros nuages qui, passant pesamment à une faible distance au-dessus du sol, semblent raréfier encore
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la quantité d'air respirable et rendre la température plus lourde , plus suffocante. Bientôt la voûte céleste tout entière prend une teinte cuivrée , puis noirâtre, et la colonne se trouve plongée dans la plus grande obscurité.
A 9 heures 30, les guides préviennent que Bokhoro n'est plus qu'à quelques kilomètres.
Pour tourner le gros d'ennemis qui garde Bokhoro et les embuscades qui ont sans aucun doute été tendues en avant, le colonel ordonne aux guides de diriger la colonne à travers bois, de manière qu'elle se présente devant le village par la face opposée. La colonne s'engage alors à travers un fourré de broussailles basses et épineuses qui rendent la marche des plus pénibles. Le silence de la nuit n'est troublé que par le bruit sourd des herbes foulées sous les pas des hommes et des chevaux, le bruissement des feuilles mortes, et le craquement de quelques branches cassées au passage. Cette marche lente, au milieu des ténèbres, de ces trois longues files d'hommes qui se tenaient serrés, pressés les uns contre les autres, pour ne pas s'égarer, avait quelque chose de saisissant, propre à faire courir le frisson dans le corps des plus braves. Chacun sentait que le moment était solennel, qu'un événement grave se préparait.
Quand on eut effectué de cette manière un long circuit, la marche fut suspendue. Le sous-lieutenant Yoro Coumba est alors envoyé avec quelques tirailleurs en reconnaissance. Il rend compte que le village est situé à huit ou neuf cents mètres en avant; qu'un groupe d'une centaine d'hommes est campé de ce côté; qu'aucun feu n'est allumé, signe certain que l'ennemi se tient sur ses gardes.
Pendant ce temps,' la colonne a pris sa formation de combat en carré. La 2' compagnie, capitaine Ferrât, la 3" compagnie, capitaine Robert, forment la première face ; chacune a une section de réserve en arrière du flanc extérieur. Les deux pièces d'artillerie prennent position entre ces deux compagnies. Le détachement de la 6% lieutenant Michel Angéli, forme la face de droite; le détachement Coytier, la face de gauche. Le peloton de spahis, lieutenant Guérin, et les auxiliaires d'Oussouby ferment la marche. Au centre du carré sont les mulets de munitions et les porteurs. Enfin, le détachement de disciplinaires , le détachement de spahis à pied constituent la réserve.
La marche est reprise, pas à pas, avec précaution, dans le plus grand ordre. Dans une éclaircie rapide des nuages, Bokhoro apparaît comme une masse sombre, couvrant une partie de l'horizoUi
Au-dessus, se détache la tète de trois ou quatre hauts palmiers, dont les branches rares, éployées, semblent, dans la nuit, d'immenses oiseaux de proie planant sur le village.
La colonne est arrêtée. Tout à coup des éclairs sillonnent le ciel : deux obus et une gerbe de balles passent dans l'air avec fracas et vont tomber sur le village. Une rumeur indescriptible, formée de clameurs de toute sorte : plaintes, exclamations d'eflroi et cris de rage, s'en élève. Les habitants se précipitent en foule hors de Bokhoro ; les populations nombreuses qui étaient campées dans les environs s'enfuient de tous côtés; les plus braves se jettent au-devant de la colonne.
Le combat est engagé; d'un côté, des feux de salve scandés, réguliers; de l'autre, une fusillade nourrie, désordonnée. Quelques minutes s'écoulent; soudain, à l'improviste, une bande d'hommes hurlant, vociférant, se rue avec furie sur la face de droite : c'est la garde de six cents guerriers qui accourt prendre part au combat. La 6* compagnie reçoit le choc sans broncher. La masse des assaillants devient plus nombreuse, plus serrée. Heureusement le terrain par lequel se produit l'attaque est complètement découvert.
Les disciplinaires sont envoyés pour renforcer la
face attaquée, qu'un feu rapide de quelques minutes suffira à dégager.
Mais les auxiliaires frappés d'épouvante ont perdu la tète : ils se jettent, dans un désordre indescriptible, dans le carré, bousculant les porteurs, se renversant, se piétinant les uns les autres, tout en déchargeant leurs armes dans toutes les directions. Entraînés par l'exemple, les tirailleurs se mêlent à la fusillade. Lé moment est critique : l'affolement va devenir général; la voix des chefs n'est plus écoutée. Au-dessus du carré, sifflent en tous sens des projectiles provenant autant des auxiliaires que des ennemis.
Le colonel, suivi du clairon indigène qui l'accompagne toujours, se porte rapidement sur une butte de quelques mètres de hauteur. Il fait sonner « Cessez le feu » . En vain la sonnerie est vingt fois répétée. Un instant la fusillade se ralentit. Élevant la voix de toutes ses forces, pour dominer le tumulte, il s'adresse, dans leur langue, aux auxiliaires, les rassure, leur fait honte de leur poltronnerie, de leur terreur non justifiée, et leur ordonne de se tenir couchés, sans tirer, pour ne pas causer de nouveaux désordres. Il exhorte en même temps les officiers à sévir avec la dernière rigueur contre quiconque enfreindrait l'ordre donné de ne plus tirer
sans commandement. A la voix du chef, la confiance renatt chez les auxiliaires, le calme revient parmi tous. Quelques coups de feu partent encore de ci de là de quelques points du carré, pour répondre à la fusillade ininterrompue de l'ennemi ; puis le silence se fait. De son côté, l'ennemi, après quelques nouvelles décharges, va se rallier.
Peu à peu le feu de l'ennemi a cessé. L'ordre est rétabli, le carré reformé. Mais de nouvelles attaques sont encore à redouter. Pendant qu'une partie des ofiiciers et des hommes se reposent, étendus sur le sol, l'arme à portée delà main, l'autre partie veille, un genou à terre, le doigt sur la détente.
A ce moment, l'obscurité est complète. Un silence lugubre règne dans le camp, interrompu seulement par quelques recommandations des officiers faites à voix basse, par les gémissements plaintifs des blessés auxquels on donne les premiers soins.
Pêle-mêle, blottis, pressés les uns contre les autres, les auxiliaires et leurs chevaux forment à terre une masse épaisse, difforme, qui dans la nuit
noire semble aussi bien un amas de décombres qu'un amoncellement de cadavres.
Dans le lointain , sur plusieurs points, les tamtams de guerre ont commencé à battre le rappel des guerriers. Entre tous, on distingue le tam-tam du marabout y dont les coups plus retentissants arrivent jusqu'au camp comme les sons d'un glas funèbre. Tout autour ce ne sont que rumeurs vagues 9 produites par les populations de vingt villageSy qui réfugiées à Bokhoro, se sont dispersées dans la campagne au premier coup de feu et maintenant s'appellent, se cherchent à travers les ténèbres, pour se former en groupes et s'éloigner de ce théâtre de mort. Ce sont des milliers de bœufs qui, sans guides, errent inquiets en mugissant autour du camp. Par moments, des chants de guerre dominent ces bruits : c'est un chef qui excite les guerriers au combat, et à venger la mort de leurs frères.
Nous connûmes tous, cette nuit, les souffrances de la soif. La provision d'eau était épuisée dès les premières heures de la marche. Avec quelle peine parvint-on à recueillir dans tout le camp quelques litres du précieux, liquide, qui furent consacrés à étancher la soif des blessés, et dont une petite quantité fut parcimonieusement distribuée à quel-
qaes Européens sur le point de succomber ! De quel sommeil fiévreux dormirent sur ce sol encore surchauffé ceux qui, exténués defatigue, fermèrent un instant les yeux !
Les tam-tams de guerre ont cessé; les premières lueurs du jour vont apparaître. Un silence gros de menaces se fait du côté du village. Les cœurs redoublent d'anxiété. Le commandant Combes, auquel, pendant qu'il prend un peu de repos, le colonel a confié la sécurité du camp, vient de faire relever les gardes quand, tout à coup, la première face du carré est attaquée avec une violence sans égale. Ce sont les plus braves entre les guerriers, ceux qui ont juré de lutter jusqu'à la mort, qui recommencent le combat. Rampant à terre, ils se sont glissés à la faveur de l'obscurité jusque dans une dépression de terrain, à cent mètres du carré.
Pour mieux diriger leurs coups, pour mieux voir cette butte de laquelle étaient partis les exhortations et les commandements du chef, ils avaient eu la ruse d'incendier les herbes au delà de la face opposée à l'attaque. Le camp se profilant sur la flamme était alors apparu un moment à leurs yeux dans tous ses détails.
A cette attaque, seule la fraction de garde répond par quelques coups de feu; quelques bottes à
mitraille sont tirées; puis le sous - lieutenant Suleyman, avec un peloton de la 6* compagnie, se précipite sur Tennemi à la baïonnette.
Après un combat corps à corps de quelques minutes, l'ennemi est mis en fuite.
Cette poignée de braves s^établit sur le terrain abandonné et envoie au camp plusieurs prisonniers.
En6n lentementi lentement, le jour se fait.
Les spahis et un peloton de tirailleurs vont reconnaître les environs du village. Ils constatent que celui-ci a été abandonné.
Dans la précipitation de sa fuite, l'ennemi a laissé quarante chevaux, deux, cents ânes et plusieurs milliers de tètes de bétail. Il a eu soin d'emporter la plus grande partie de ses morts. Toutefois, quelques cadavres gisent à terre; ils sont complètement couverts de grisgris\ Depuis, autour du camp et
^ Les noirs, musulmans ou fétichistes, lorsqu'ils vont au combat, ont les vêtements surchargés de grisgris; quelquefois leur boubou (grande blouse) disparaît entièrement sous ces amulettes. Ces grisgris consistent généralement en des sachets de cuir contenant des yersets du Coran ; en de petites cornes d'agneaux ; en des dents, des griffes d'ani-
du village, sur l'a route suivie par rennemi daus sa retraite, des mares de sang encore tiède attestent l'étendue de ses pertes.
De notre côté nous avons deux officiers blessés légèrement : MM. Goytier et Suleyman, sous-lieutenants; dix tirailleurs ou spahis blessés, dont trois grièvement. Au nombre de ces derniers est le sergent indigène Biram Paye, un vaillant soldat, depuis plusieurs années proposé pour le grade de sous-
maux tués à la chasse par le guerrier. Ils sont portés sur la poitrine^ au bras, au cou, suivant la partie du corps qu'ils sont destinés à protéger.
La confiance du noir dans l'efficacité des grisgris est inébranlable. Nombre d'anecdotes pourraient être contées à Tappui de cette assertion ; nous nous bornerons à citer les deux faits suivants, qui se sont passés sous nos yeux :
Un jour, à Rayes, un palefrenier voulant prouver à d'autres noirs la vertu d'un grisgris dont il venait de faire l'emplette auprès d'un marabout en renom, saisit une épéeba'ionnette et s'en porta un coup dans le ventre.
Une autre fois, c'est le tirailleur Sambadieri, cuisinier des officiers, qui, persuadé également qu'il possédait un talisman magique) se transperça le bras d'un coup de couteau.
Malgré le résultat bien négatif de l'épreuve par eux tentée, leur foi ne fut pas un instant ébranlée.
A peine guéri de sa blessure, chacun d'eux alla narrer sa mésaventure au marabout et , lui remettant le grisgris : c Tu dois avoir négligé de prononcer quelque formule sacramentelle, lui dit-il, puisque ton grisgris ne m'a pas préservé du coup de couteau; répare ton oubli et rends-moi un grisgris bien efficace. >
lieutenant indigène. Une vingtaine de volontaires ont été tués ou blessés.
Bokhoro est livré au pillage. Des brancards sont improvisés pour le transport de nos blessés et de ceux des auxiliaires. A 7 heures, le rappel est sonné, et ce que les tirailleurs et les volontaires n'ont pu emporter est livré aux flammes.
La colonne reprend le chemin de Gagny en poussant devant elle le butin prisa l'ennemi. Elle y arrive à 10 heures du matin et y passe la journée.
Le même jour, 1 4 avril, à 3 heures du soir, la colonne, les auxiliaires et le troupeau commencent le passage du fleuve devant Gagny. La colonne Houry est venue prendre position sur la rive gauche, pour garder le débouché du gué et protéger cette opération.
L'affaire de Bokhoro fut, pour une partie des officiers et soldats de la colonne, un glorieux baptême de feu. L'émotion du combat, jointe à l'horreur d'une action de nuit, pouvait ébranler des âmes moins bien trempées. Tous firent leur devoir
en soldats; tous méritaient d'être nommés. Il en est toutefois dont les noms doivent être cités. Le commandant Combes, un vétéran des guerres du Sénégal, officier aussi calme que brave devant le danger; le capitaine Dargelos, Tun des héros de Nafadié; les lieutenants Yimont et Hubert, de Tétatmajor; les capitaines Ferrât et Robert; les lieutenants Léger, Schatz, Péré etGuérin; les docteurs Grand Mourel et Lota, enfin celui que nous venons de voir à l'œuvre, le sous-lieutenant indigène Suleyman.
Donnons en même temps un regret sincère à un officier brave et consciencieux, à M. le lieutenant Boyer, enlevé la veille en quelques heures par une insolation.
Quant aux auxiliaires, seuls les chefs, ayant conscience de leur devoir, ont montré un réel courage; les autres se sont conduits pour la plupart en poltrons et en pillards. Au point du jour, ces derniers,' encore sous le coup de la stupeur et de Tefi^roi dont ils avaient été frappés, paraissaient comme sortir d'un long et affreux cauchemar ; puis, rassurés par l'absence d'ennemis, ils se mirent à chanter victoire et n'étaient pas éloignés de s'attribuer tout l'honneur du succès. Sans l'intervention de nos soldats, des actes inouïs de rapacité eussent été commis par
plusieurs de ces auxiliaires. Tout eu donnant des consolations banales à quelques-uns de leurs camarades qui gisaient à terre, expirants, ils les dépouillaient successivement de leurs armes, de la peau de bouc qui contient leurs vivres, de leurs vêtements, au point de les mettre entièrement à nu.