CHAPITRE XII
Le 23 avril, à 4 heures 30 du soir, la colonne volante est rassemblée hors du village, sur le chemin de Sénoudébou. Elle est fractionnée en trois petits détachements qui, pour la facilité de la marche, doivent former trois groupes indépendants; plusieurs guides bambaras sont donnés à chacun d'eux. En outre, un groupe de huit Bambaras déterminés a été envoyé en éclaireurs pour précéder la colonne sur la Falémé et s'y embusquer, afin d observer la rive droite. Huit mulets de cacolets sont affectés au transport de barils pleins d'eau. Les tirailleurs, qui avaient été munis d'outrés formées de peaux de bouc et pouvant contenir de six à huit litres d'eau, ainsi que les auxiliaires, furent prévenus d'avoir à faire une ample provision de ce liquide pour la route. C'est que la contrée qu'il s'agit de traverser est un véritable petit désert; les marigots qui la sillonnent et les quelques mares qui s'y forment au moment de l'hivernage sont depuis longtemps desséchés.
La colonne se met en route à 5 heures du soir. Elle s'engage à la file indienne dans un sentier à peine tracé, à travers un terrain dénudé, aride, dont quelques buissons épineux interrompent seuls Tuniformité.
Dès la première heure, la fatigue est excessive. Uair qui passe sur ce sol embrasé est sec et brûlant, comme le vent du Sahara. Une poussière ténue et intense, qui s'élève en tourbillons, sous les pas des hommes et des chevaux, retombe sur eux et les recouvre d'une couche épaisse, rougeàtre. Cette poussière qui pénètre partout, que Ton respire malgré soi, dessèche la gorge et augmente encore la soif.
Il était minuit. La voûte céleste était constellée d'un nombre infini d'étoiles, la lune était dans tout son éclat ; malgré cela, à travers le nuage poudreux on distinguait à peine le sentier, qui ne paraissait éclairé que par une clarté blafarde. La colonne marchait depuis sept heures : hommes et animaux étaient harassés. Des porteurs étaient tombés sur la route, inanimés, suppliant qu'on leur donnât un peu d'eau ; quelques gouttes suffisaient à ce moment pour les sauver d'une mort certaine.
Une grande halte fut ordonnée, pendant laquelle une distribution d'eau fut faite à la troupe et aux
indigènes. Ces derniers se jetèrent, en désespérés, sur les premières calebasses d'eau qu'ils aperçurent, s'arrachant les vêtements, se renversant les uns sur les autres, et prêts à se servir de leurs armes pour se frayer un passage jusqu'aux premiers rangs. Une garde dut être constituée pour les contenir, et pour que tous, à tour de rôle, pussent recevoir une partie du précieux liquide.
Ces symptômes étaient très-inquiétants. La partie la plus dure de la marche restait à effectuer. Il fallait se hâter, marcher, gagner quand même du terrain, de façon à sortir de ce désert avant le lever du soleil, pour ne pas semer la route de cadavres.
A minuit trente, la marche fut reprise, avec ordre de ne plus faire de halte. A Tarrière-garde, un médecin faisait distribuer un peu d'eau aux hommes qui, brisés par la fatigue et épuisés par les souffrances de la soif, refusaient d'avancer. Quelquesuns de ces derniers, s' écartant du sentier, pour ne pas être aperçus par les spahis qui étaient chargés de battre les broussailles, afin de ne pas laisser d*bommes en arrière, s'attardèrent; puis, ne pouvant plus rejoindre la colonne, s'étendirent à terre, attendant la mort avec la résignation fataliste du musulman. Celle-ci ne se faisait pas alors longtemps attendre ; car si les souffrances de la soif sont ter-
riblesy le martyre n'est pas de longue durée; la bouche se dessèche, la langue s'épaissit, l'homme devient haletant, il tombe et rftle.
Enfin vers quatre heures du matin, la tète de la colonne s'arrête à proximité d'un marigot desséché. Arrivés à ce point, disent les guides, les voyageurs n'ont plus à redouter de mourir de soif, parce que les plus malades pourraient se traîner jusqu'à la rivière.
La colonne s'était considérablement allongée; il fallut plus d'une demi-heure pour que tous les hommes eussent rallié. Une nouvelle distribution d'eau fut faite, et, au point du jour, la colonne se mit de nouveau en marche.
Vers sept heures du matin, la colonne avait parcouru quarante-cinq kilomètres. Elle se trouvait à quinze cents mètres de Naé, village sur la Falémé, distant de huit kilomètres de Sénoudébou. Les Bambaras, partis la veille en éclaireurs, se portèrent à sa rencontre pour rendre compte qu'un convoi de captifs et de femmes, qui précédait le marabout, venait de s'installer à Kidyra, petit vil-
lage sur le flanc droit de la colonne et à une distance de quinze cents mètres environ. Selon toute probabilité. Lamine allait s'arrêter pendant quelques heures dans ce village.
A ce moment, on entendit en effet distinctement un tam-tam de guerre, dont les coups, se succédant à intervalles éloignés, indiquaient aux populations la marche triomphale du marabout, et les invitaient à venir saluer le grand prophète à son passage. A ce bruit lointain, une transformation subite s'opéra dans les dispositions d'esprit de la troupe. Un éclair de joie passa dans les yeux de tous, ofSciers et tirailleurs, à la pensée que le marabout s'avançait ainsi, sans défiance, semblant venir au-devant de leurs coups. De tristes et d'abattus qu'ils étaient, ils sentirent leur vigueur renaître. Les souffrances qu'on venait d'endurer furent oubliées.
Le colonel ordonne aussitôt les dispositions suivantes :
La 6* compagnie, sous les ordres du lieutenant Yimont, se rendra immédiatement au gué de Naé,où elle s'établira en dérobant sa présence à l'ennemi. Au cas seulement où le marabout, continuant sa marche sur Sénoudébou, viendrait à passer devant ce gué, la 6* compagnie devra l'attaquer et tenter de lui couper la retraite, en attendant l'arrivée de la colonne.
Pendant ce temps, celle-ci, allongée de nouveau par sa marche, se reformera; elle se portera ensuite à Naé, franchira la Falémé et, de là, s'avancera par les deux rives sur Kydira, de manière à cerner le village.
Mahmadou Lamine arrivait à Kydira. N'ayant pas été trop vivement talonné dans sa fuile et pensant a voir plusieurs journées d'avance sur la colonne, qu'il croyait engagée dans la direction de Bakel, il marchait en étalant la même pompe qu'au temps où il parcourait en maître ces contrées. D'une ténacité extrême, avec cette astuce et cette audace sans égales qui ont fait de lui un agitateur redoutable, le prophète annonçait partout aux populations, qu'il se rendait au-devant d'une armée que lesSarrakholais lui amenaient de la haute Falémé. Il poussait encore l'imposture jusqu'à écrire dans le Diafounou et dans la haute Falémé, pour maintenir ces populations dans le même esprit de résistance, que son fils était entré victorieux dans le fort de Bakel; qu'un de ses lieutenants occupait Médine, et que, a comme une vaine fumée dissipée par un vent
« d'orage, toutes les forces françaises s'étaient évaa nouies à son approche ».
Et certes, à le voir s'avancer avec ce faste jusqu'alors inconnu de ces indigènes, Lamine ne pouvait guère passer à leurs yeux pour un vaincu.
Derrière son large tam-tam de guerre porté par quatre fervents prosélytes, marchaient deux talibés en costumes voyants : l'un portait un Coran, l'autre un bâton pastoral enrichi d'or. Immédiatement après ces deux talibés, venaient quatre cavaliers portant, chacun, un tam-tam léger, assez semblable aux instruments dont étaient munis, au seizième siècle, les timbaliers de nos régiments à cheval. Venait ensuite le groupe nombreux de ses femmes, choisies parmi les plus belles jeunes filles prises dans le Boundou, ou présents des chefs, dont à chaque étape il enrichissait son harem, pour remplacer les femmes qui avaient été prises à Goundiourou. Par la variété des types, par le bariolage des costumes, ce personnel féminin présentait un aspect singulier, très-gracieux, mais qui n'avait rien d'austère. Puis, au milieu d'une fourmilière humaine qui, se pres-
santsous ses pas, semblait le porter, venait Lamine monté sur un cheval noir tenu en bride de chaque côté. Il était vêtu d'un ample manteau à plastron d'or et coiffé d'un grand chapeau de paille posé sur un turban blanc. Sa figure était couverte par un voile de même couleur, ne laissant voir que les yeux, à la manière des pèlerins de la Mecque qui font la traversée de TAfrique.
Enfin, une longue suite de plusieurs centaines de captifs et de captives, et un troupeau de plusieurs centaines de têtes de bétail complétaient le cortège. Les unes portaient^ sur la tête, des calebasses pleines de provisions, les autres des coffres renfermant ses richesses ou les vêtements de ses femmes. Un captif était spécialement chargé du transport d'un grand fauteuil à bascule, pris à l'Almamy Boubakar Saada, et dans lequel Lamine aimait à se prélasser dans les haltes. Vingt autres captifs succombaient sous le poids des Corans dont ils étaient chargés et qui faisaient l'orgueil du marabout. Celui-ci prétendait que chacun de ces Corans était le présent d'un monarque ou d'un chef de croyants, recueilli au cours de ses longues années de voyages et d'études religieuses.
Arrivé à Kydira, Lamine va se reposer, pendant quelques heures, des fatigues de sa marche. Il s'est
étendu sur le tapis de peau de chèvre, teint en rouge écariate, qu'il a rapporté de la Mecque et qui lui sert de couche pendant ses voyages. Autour de lui se tiennent des jeunes filles peu! bes et sarrakholaises, ses favorites, vêtues d'une tunique de mousseline qui laisse transparaître les formes gracieuses de leur corps, la ceinture et les hanches enserrées dans une étoffe légère. Doucement, elles agitent un pagne au-dessus du maître, pour tempérer la chaleur déjà accablante du jour, et lui permettre de prendre un repos réparateur, après les fatigues d'une si longue marche. D'autres captives sont déjà occupées à préparer la nourriture du marabout et des guerriers qui l'accompagnent. Ces derniei:s, réduits à une cinquantaine de cavaliers et à deux ou trois cents hommes, s'installent au campement, dans le tata et sur la place du village. Chacun se croit dans la plus grande sécurité.
Soudain quelques coups de feu se font entendre. « Ce sont sans doute des Bambaras qui tiraillent contre nos hommes », se contente de dire le marabout avec mépris. Un feu de salve le détrompa.
(( Mais ce sont des Français! » s'écrie-t-il. Et, fou de terreur, il se précipite hors du tata, abandonnant sceau, bijoux, Corans, femmes et captifs. Il saute à cheval et, suivi de quelques hommes, il s'éloigne du fleuve à toute bride.
C'était la 6' compagnie que le guide avait, par erreur ou volontairement peut-être, dans l'espoir d'un butin, conduite devant Kydira au lieu de Naé. Apercevant Tennemi^ celle-ci avait aussitôt engagé le feu.
La colonne accourut au bruit de la fusillade. La 2' compagnie, capitaine Ferrât, et les spahis reçoivent l'ordre de franchir immédiatement le gué; ils sont suivis aussitôt par le reste de la colonne. Les tirailleurs de cette compagnie se jettent résolument sur le tata, l'enlèvent d'assaut et tuent un groupe de fidèles du marabout, qui tentaient de s'y défendre pour protéger la fuite de Lamine.
Le lieutenant Guérin, les spahis, et quelquesauxiliaires montés sont lancés à la poursuite de Lamine, dont un nuage de poussière marquait la direction de la fuite. Mais celui-ci s'est enfoncé dans les bois, puis, par un long circuit, s'est rapproché de Sénoudébou et a dépassé ce village, sans oser toutefois y entrer, par crainte d'une nouvelle embuscade; quant à ses partisans, ils se sont dispersés dans
tous les sens. Les spahis ramenèrent une vingtaine de prisonniers.
Les auxiliaires, appuyés par un détachement de tirailleurs, passèrent une partie de la journée à battre la brousse et rentrèrent au camp avec plusieurs centaines de femmes, parmi lesquelles se trouvaient, en grand nombre, des femmes libres du Boundou, que le marabout emmenait à sa suite en captivité.
La liberté fut donnée aux unes et aux autres sans exception. Les femmes du Boundou furent renvoyées à leurs familles : les autres furent formées en groupes et affectées aux différents détachements de tirailleurs et de spahis, pour être employées à battre le mil en grain, qui, depuis le départ de Kayes, constituait la plus grande partie de leur ration.
La plupart de ces dernières, de race bambara ou malinkaise, provenaient des contrées du haut Niger, le grand entrepôt des esclaves du Soudan. Leur joie fut grande de recouvrer la liberté et de retrouver, parmi ces tirailleurs, des enfants de la môme
patrie, du môme village, dont elles avaient été séparées par les horreurs de la guerre.
On devine quel fut le sort du plus grand nombre de ces captives, victimes de cet état perpétuel de luttes qui désole ces malheureuses contrées. Courtisées par nos tirailleurs, qui, dans Tivresse de la victoire, avaient acquis cette allure dégagée, cet air crâne qui, par tout pays, rend le troupier irrésistible, elles s'éprirent bientôt de leurs vainqueurs et devinrent leurs épouses. C'était le meilleur sort qui pût leur échoir, car sans familles, ne sachant que devenir, le seul fait d'avoir été captives les exposait à être de nouveau réduites à Tesclavage par le premier indigène venu, dès qu'elles renonceraient à la protection de la colonne ou de nos postes ' .
t Le fait qui précède, complètement dénaturé, fut signalé & un membre du Parlement par un correspondant mal renseigné, et représenté comme un acte de traite qui aurait été toléré par l'administration de la colonie.
L'information, publiée dans un grand journal du soir, en juin 1887, amena, de la part de la personne incriminée , une énergique dénégation. Le ministre de la marine, saisi de l'affaire, ordonna une enquête qui établit le mal fondé de l'info rmation.
Nous ajouterons que, loin d'être retenues en esclavage, les femmes qui, dans ces circonstances, demandent à suivre la fortune des tirailleurs et qui redeviendraient captives si elles étaient rendues à l'ennemi, sont affranchies par le seul fait de leur mariage.
Au reste, la condition de femme de tirailleur paraissait être, pour ces anciennes captives, une condition assez enviable, si Ton en juge par l'ardeur que mettait Tune d'elles, sorte de maritome éhontée, aux formes luxuriantes, femelle plutôt que femme, à se chercher un époux parmi ces soldats. Repoussée par tous, on lui reprochait une humeur acariâtre et batailleuse, un tempérament excessif qui la rendaient la plus insupportable des épouses. Et pourtant les moyens de correction conjugale ne manquent pas aux maris dans le Soudan !
Le lendemain 25 avril, la colonne se porte à Sénoudébou. A son arrivée, elle trouve le village et l'ancien poste incendiés et détruits. Des prisonniers faits dans la journée déclarent que le marabout a gagné la haute Falémé et qu'il va se réfugier dans le Diaka, aux confins de la Gambie anglaise.
Dans la journée du 25, un tata resté intact et situé à proximité du fleuve, est organisé pourservir de poste de défense : le capitaine Robert, avec
quatre-vingts hommes de la 3' compagnie de tirailleurs et une pièce de canon, en constituera la garnison. Un petit approvisionnement de vivres et un troupeau y sont laissés.
Le soir, Ousman Gassi arrive de Bakel, à la tête d'un contingent de quatre cents indigènes du Boundou et du Fouta. L'ordre lui est donné de se jeter à la poursuite du marabout, pour tenter de l'atteindre avant son arrivée dans la haute Falémé.
Une partie de la population du Boundou qui, pillée par les Sarrakholais, s'était réfugiée dans les bois, où elle vivait de racines et d'un peu de mil enfoui dans des silos, en plein désert, s'empressa de rallier Sénoudébou , et s'y établit sous la protection du détachement du capitaine Robert. Celui-ci s'empara, quelques jours après, d'un parti de Diafounounkés qui, après le départ de la colonne, croyant Sénoudébou inoccupé, s'y présentèrent pour aller rejoindre le marabout.
Le 26, la colonne volante, moins le détachement, quitte Sénoudébou pour suivre la Falémé et se
porter à la rencontre de la colonne, commandant Combes. Elle fait étape à Sellen.
Le 27, elle se porta à Balou. Dans cette journée, un détachement de vingt tirailleurs, commandé par le sergent Assek Sar, qui marchait en flanc-garde sur la droite, le long de la rivière, fut attaqué par un parti d'une centaine de Sarrakholais, fuyards de la veille, posté sur la Falémé. Le détachement eut deux hommes blessés; il se replia en bon ordre sur la colonne, après leur avoir tué plusieurs hommes.
Le 28, arrivée à Goulmy, point où le commandant supérieur opère sa jonction avec la colonne Combes. Celui-ci s'était porté de Toubabokané sur Balou, puis, ayant constaté l'impossibilité de faire remonter la Falémé, même par des pirogues, et ne disposant plus que d'un pelit nombre de jours de vivres, il avait continué sa route sur Bakel.
Il laissa à ce poste les Européens, et forma avec les indigènes de son détachement et la 1** compagnie de tirailleurs, capitaine Joly, une colonne trèslégère; puis, suivi d'un convoi d'auxiliaires portant dix jours de vivres, il s'avança au-devant de la colonne. Deux courriers bambaras, qui lui avaient été envoyés à Balou, par le commandant supérieur, dans la journée du 23 avril, avaient été pris et mis à mort par les Sarrakholais.
CAMPAGNE DANS LE HAUT SËNfiGAL.
Devant Goulmy, dans les eaux du fleuve, avait été immergé le canou pris par Mahmadou Lamine au combat de Kounguel, et que le marabout, dans sa fuite, n'avait pu emporter.