‹ Campagne dans le haut Sénégal et dans la haut Niger, 1885-1886Chapitre 4 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Telle était la situation politique, dans le haut Sénégal et dans le haut Niger, au mois d'août 1885.

M. le vice-amiral Galiher, ministre de la marine, fit demander dans les différents ports les noms des officiers supérieurs d'artillerie et d'infanterie qui seraient désireux d'accepter le commandement du haut Sénégal, pendant la campagne qui allait s'ouvrir.

Pas un ne répondit à l'appel du minisire.

Ce n'est pas qu'un seul hésitât à braver les dangers d'une expédition, sous quelque sombre aspect que celle-ci se. présentât!

Le goût des aventures est si profondément inné dans nos troupes de marine, et le sacrifice de l'existence compte pour si peu dans l'esprit de ceux qui ont choisi, pour y faire leur carrière, l'arme par excellence de l'abnégation et des entreprises périlleuses, que, lorsqu'en 1884, on demanda dans le 4* régiment d'infanterie de marine des volontaires

pour le haut Sénégal, cinq cents soldais et la presque totalité des officiers valides briguèrent Thonneur de faire la campagne ! Et cependant, aucun d'eux n'ignorait que la colonne précédente avait perdu par les maladies soixante pour cent de son effectif. De même, dès que la nouvelle expédition fut projetée, des demandes d'officiers affluèrent en nombre pour y prendre part.

Mais des chefs, mesurant l'étendue de la responsabilité qu'ils allaient encourir, ne se souciaient nullement de prendre la direction, sans moyens d'action suffisants, d'une expédition qui, aux yeux du plus grand nombre, était menacée d'une issue fatale et risquait d'aboutir à un immense désastre. Cette pensée était entrée si profondément dans certains esprits, que, môme après les succès qui signalèrent le commencement de la campagne, un officier-^upérieur distingué, qui avait pris part à trois expéditions successives dans le haut Sénégal, M. le commandant Archinard, faisant allusion à la tâche écrasante qui restait à accomplir, aux complications, aux difficultés de toute sorte qui menaçaient encore de surgir, écrivait :

« Puissent, si de nouveaux dangers se présentent, n les quelques braves jetés si loin de leur patrie se <( rappeler l'héroïsme de leurs devanciers! Et si la

(( Fraace, oublieuse un moment de ses propres intétt rètSy les laisse succomber sous le nombre, qu'en « disputant leur vie, qu'en la vendant chèrement, « ils aient cette dernière consolation, que leur mort « ne sera pas ignorée de tous et qu'ils versent leur « sang pour la grandeur de la France. 9 (Extrait de la France coloniale.)

Septembre était venu. La nomination du commandant supérieur ne pouvait être différée plus longtemps.

Le lieutenant-colonel Frey, de l'infanterie de marine, breveté d'état-major, fut désigné par le ministre.

Cet officier, de retour du Sénégal depuis moins d'une année, se trouvait déjà à la tète de la liste de départ, c'est-à-dire le premier à marcher pour une destination coloniale.

Ce cas est malheureusement très-fréquent. Bon nombre d'officiers, qui viennent d'accomplir un séjour colonial de plusieurs années, doivent affronter les fatigues d'une nouvelle campagne avant d'avoir pu jouir en France quelquefois d'une année

entière de repos. Ils repartent, p^r suite, imparfaitement rerois de leurs fatigues, ou même encore malades.

De pareils faits, mieux que de vaines et de longues récriminations, montrent combien sont pénibles les obligations de cette arme !

Et pourtant, quel corps plus que Tinfanterie de marine aurait droit à des ménagements, à la sollicitude de la nation 1 Son entrain, sa ferme discipline, sa solidité au feu, le souffle d'enthousiasme et de patriotisme qui anime tous ses membres, jeunes et vieux, offlciers et soldats, en font un véritable corps d'élite. Pas un coup de feu n est tiré sur la surface du globe; pas une action de guerre ne s'effectue sans qu'il y prenne part; et partout il laisse des traces glorieuses de son passage ! Mais aussi, par quelles effrayantes hécatombes n'est-il pas éprouvé? Quels vides les terribles maladies, plus encore que les balles, ne produisent-elles pas dans ses rangs I

On n'a pas encore oublié l'émotion qui s'empara de l'opinion publique, il y a quelques années, lorsqu'on vit, dans l'espace à peine d'un an, succomber la moitié des généraux d'infanterie de marine et le tiers des colonels, par suite de maladies contractées aux colonies.

Bien des projets virent alors le jour : réorganisation de Tarme, augmentation des cadres, création de nouveaux régiments; bien des mesures furent alors proposées^ autant dans une intention d'humanité qu'en vue de Tintérêt national, pour conserver au pays des officiers sacrifiés sans profit et qui, à raison de leur expérience, eussent pu lui rendre encore d'importants services.

Quelques adoucissements furent apportés à cette situation ; mais, par suite de l'extension de jour en jour plus grande de nos possessions d'outre-mer, de l'état continuel de guerre qui y règne, les charges du service militaire colonial se sont encore accrues, et le mal n'en subsiste pas moins profond et continue ses ravages.

Pour s'en convaincre, qu'on jette les yeux sur le corps d'officiers de l'un de ces régiments ; qu'on passe en revue l'existence de l'un de ces braves. Tant qu'il est jeune, robuste, l'officier d'infanterie de marine a hâte de partir, de s'expatrier; il a soif d'aventures, soif de l'inconnu. Chaque nouveau départ est salué par un cri de joie ! Aujourd'hui au Tonkin, demain au Sénégal, partout il prodigue toutes les forces de sa jeunesse, de son intelligence, vivant au jour le jour, au hasard des événements, sans souci du lendemain.

Combien cette vie enfiévrée a d'attraits, comparée à l'existence monotone des garnisons ! Ce sont toujours nouveaux voyages ! Ce sont spectacles toujours saisissants! C'est la vie au grand air; c'est l'espace; c'est la liberté! ,

La mort fauche bien de ci de là autour de lui ; des amis disparaissent : les uns, emportés en quelques heures par ces terribles fièvres des colonies; d'autres, frappés au coin d'une brousse par la balle d'un Chinois ou par la lance d'un nègre. Mais il ne s'attarde pas aux regrets : cette destinée n'estelle pas celle qui est réservée au plus grand nombre de ses camarades, à lui-même peut-être ?

Un jour, jeune encore, à la suite de plusieurs séjours coloniaux, ce même officier rentre en France, malade, le teint hâve, épuisé par les privations, brisé par les fatigues, miné par les fièvres. Il est tellement affaibli qu'il ne parvient qu'à grand'peine à regagner son village, à rejoindre sa famille! Il se promet de réprimer désormais cette passion funeste pour ces courses à travers le monde, pour cejs aventureuses expéditions.

Cependant, peu à peu, grâce à des soins dévoués, lentement, ses forces sont revenues. Il reprend la vie du régiment.

De retour au milieu de ses camarades, il n'en-

(end parler que de brillants exploits, que de Taits d'armes nouveaux accomplis par ses amis, que d'expéditions projetées.

Dès lors, il brûle de s'expatrier de nouveau ; il a comme la nostalgie de la vie errante, de la misère !

Il ne se rappelle plus les souffrances qu'il a endurées, lorsque, sous un ciel de feu, la gorge desséchée par la soif, il eût donné une part de son sang pour quelques gouttes d'eau.

Il ne se souvient plus du jour où, étendu sur quelques feuilles sèches pour toute couche, il sentait ses forces s'évanouir, son âme s'envoler et, dans un dernier effort, il jetait un appel désespéré, un suprême adieu aux siens, à son pays !

Ces jours d'angoisses et de souffrances ne sont pas bien éloignés, mais il ne veut s'en souvenir que comme d'un mauvais rêve, dont il chasse la vision troublante de devant ses yeux. Et il repart de nouveau, heureux, souriant à l'avenir, le cœur plein d'espérance.

Cependant, l'âge est venu; on vieillit vite dans rinfanterie de marine. Son dernier séjour colonial

a épuisé ses forces, ruiné sa santé. Encore quelques années et il pourra jouir paisiblement d'une retraite chèrement acquise ! Non : l'heure du départ a de nouveau sonné; il lui faut encore s'expatrier; sa destinée n'est-elle pas l'exil!

Il tente de permuter avec l'un de ses camarades des régiments de l'armée de terre. Mais il lui faut obtenir le consentement du colonel de ce régiment, et quel chef voudra s'embarrasser d'un officier épuisé, sans vigueur, incapable de servir?

Anxieux, il attend sa destination! C'est le Sénégal, le Tonkin, une colonie où l'on se bat sans cesse! toujours! Il ne voudra pas paraître reculer. Fidèle à son devoir, prêt au dernier dévouement, il marchera, le cœur serré, rempli de tristes pressentiments, mais la tète haute, sans défaillance.

Déjà, dans son imagination, se réveille le souvenir des mauvais jours passés. Il entrevoit le sort fatal qui l'attend : ce n'est pas cette mort qui frappe sur le champ de bataille, que l'on reçoit dans toute sa force, le sourire aux lèvres, dans l'enivrement de la victoire; c'est celte mort affreuse, lente et cruelle, produit de la fièvre et de l'épuisement; la mort dans un pays perdu, sans parents, sans amis, après des souffrances indicibles, après une lutte de plusieurs semaines, de plusieurs mois; le plus sou-

vent avec l'atroce perspective sans cesse présente à l'esprit, et qui redouble l'angoisse des derniers moments, que son corps sera abandonné aux hyènes, ou qu'il sera jeté en pâture aux requins qui, dans l'attente d'une proie assurée, suivent silencieusement le sillage des navires ramenant les débris de nos colonnes !

Que le lecteur nous pardonne cette digression; qu'il n'y voie que ce que nous voudrions y avoir mis : le désir d'attirer l'attention qu'il mérite sur un corps pour qui l'opinion, faute de le connaître, n'a pas toujours témoigné la faveur dont son dévouement et la nature de ses services le rendent pourtant particulièrement digne.

Reprenons le cours de notre récit. Dès sa nomination, le premier soin du nouveau commandant supérieur fut d'exposer au ministre ses besoins en personnel.

« A la fin de la dernière campagne, écrivait-il, « une partie de l'armée de Samory s'est avancée, au (( fur et à mesure du retrait de nos troupes, dans le « Gadougou et le Gangaran, pays placés sous notre

« protectorat, et qui bordent le flanc droit de la « route que suivent nos colonnes pour se rendre de (( Bafoulabé au Niger. Par suite, il sera, selon « toute probabilité, nécessaire, avant même d'eutre- « prendre le ravitaillement de Kita, de purger ces a pays des bandes ennemies qui les sillonnent; « puis, pour ravitailler les postes de Niagassola et « de Bamakou, de livrer combat à des bandes trèsa nombreuses et aguerries qui, solidement établies c( dans ces régions, voudront s'opposer à ce ravi- « taillement.

« D'autre part, les difficultés de la prochaine (( campagne seront encore augmentées par les com- * a plications qui peuvent survenir du côté d'Ahmaa dou Scheikou, dont les mauvaises intentions à « notre égard n'attendent qu'une occasion pour se (( changer en actes d'hostilité.

a Le sort de la place de Nioro, assiégée par Ahma- « dou, sera vraisemblablement décidé au début « même de la campagne. La présence, à proximité, « sur le flanc gauche de notre ligne de ravitaille- « ment, de Tarmée d'Ahmadou, rendue disponible (( par la prise de cette place, sera un nouveau sujet (( de graves inquiétudes pour la sécurité de ce race vitaillement.

0 Pour être en mesure de faire face aux diverses

< éventualités qui peuvent se produire, il est indis- <( pensable de donner à la colonne une force impo- « santé. ^

a La simple nouvelle de Tenvoi d'une forte •c colonne aura, en outre, l'avantage de faire rentrer <( immédiatement sous notre autorité les nombreux « vilfages qui ont fait cause commune avec Samory ; c( elle pourra encore, comme conséquence, déter- « miner ce dernier à se replier, sans coup férir, sur 4c la rive droite du Niger, tenir en respect l'armée « d'Ahmadou, et enfin faciliter les négociations de <( traités de paix avec ces deux chefs indigènes. »

En conséquence, le lieutenant-colonel Frey demandait, en plus des troupes indigènes affectées à la défense des postes :

30 spahis sénégalais,

80 artilleurs,

300 hommes environ d'infanterie de marine, ou de disciplinaires,

430 tirailleurs sénégalais et 200 tirailleurs algériens.

« C'est, ajoutait-il, le minimum de forces néces- <( saire, si l'on ne veut pas exposer la colonne à un « échec qui mettrait en péril son existence, et celle a de tout l'établissement du haut Sénégal. »

Ces effectifs dépassaient, de deux cents à trois

cents hommes environ, ceux des colonnes précédentes. Ils étaient jugés insuffisants par des officiers supérieurs qui avaient servi dans le haut Sénégal, et qui déclaraient qu'en présence de la gravité de la situation, il leur paraissait utile qu'on augmentât encore de plusieurs compagnies les contingents fournis par l'infanterie de marine et par les tirailleurs algériens.

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