‹ Campagne dans le Haute Sénégal et dans le Haute Niger, 1885-1886Chapitre 26 sur 45 · II". RÉSERVE · texte numérisé non relu

II". RÉSERVE

Elle comprend : 36 spahis; sous-lieutenant Guérin.

Un peloton de spahis à pied, 20 hommes; souslieutenant de Ségur.

Un détachement de la 6' compagnie de tirailleurs, 60 hommes; sous-lieutenant Michel Angéli.

ni". FLOTILLE.

La flottille, placée sous les ordres de MM. Alakamessa, lieutenant, et Péré, sous-Heutenant, comprend : 50 pirogues portant 20 jours de vivres, une réserve de 1 20 coups par pièce et de 200 cartouches par homme; quatre chalands armés en guerre, montés par des écloppés; et deux chalands d'ambulance, sous la direction de M. le pharmacien Lemoine. Chacune de ces embarcations est surmontée d'une toiture légère en chaume, faite en forme d'arcade et destinée à abriter les Européens.

L'état-major du commandant supérieur est ainsi composé :

Le capitaine Dargelos, chef d'état-major; le capitaine Mahmadou Racine,' le lieutenant Vimont, officiers à l'état-major;

MM. Grand Moursel, chef du service de santé;

Perquis, aide-médecin; Maréchal, aide-commissaire , chef du service administratif; Kôrper, chef du service vétérinaire; Vanschoor, chef du service télégraphique de campagne; les interprètes Ousman Fali et Ahmadi Coumba, et le rédacteur d'arabe Abdoulaye Seck.

Le petit corps expéditionnaire comptait donc, au total, un effectif d'environ 1 40 Européens et 380 tirailleurs et spahis. Mais cet effectif allait se réduire, hélas '.dans d'effrayantes proportions dès les premiers jours de marche.

En effet, la campagne qui commence va s'effectuer dans la saison la plus mauvaise de l'année. C'est l'époque des plus fortes chaleurs; le thermomètre reste jour et nuit stationnaire aux plus hautes températures. Pas une goutte d'eau n'est tombée sur la terre depuis plusieurs mois. Aussi l'aspect de ces contrées est-il d'une tristesse, d'une désolation incomparables! Partout oii les regards se portent, ils ne rencontrent qu'arbres dénudés, sans ombrage, qu'arbustes épineux, rabougris et chétifs, que vastes étendues de terre nue, sans horizon, couvertes d'herbages desséchés.

Le ciel est sans nuages, mais une poussière ténue et grisâtre plane sans cesse comme un brouillard au-dessus du sol : l'air chaud que l'on respire en est chargé.

La saison des fièvres est passée, il est vrai , les marais desséchés n'ayant plus de miasmes à exhaler; mais le soleil fait chaque jour ses victimes! Époque terrible, fatale pour l'Européen! Au repos, en station, son corps est harassé sans avoir fait de mouvement; ses jambes peuvent à peine le porter. Quelle souffrance n'éprouvera- t-il pas quand il faudra marcher, marcher sans cesse, combattre! Si l'étape se prolonge, que de malheureux exténués de fatigue, suffoqués par la chaleur, sont alors semés sur la route pour ne plus se relever!

D'autre part, lentement, l'anémie accomplit son œuvre de destruction. Elle a peu à peu envahi le soldat, épuisé par les privations continuelles, par l'énormité du travail exigé : le visage, brûlé par le soleil, pâli par la maladie, a pris une teinte cadavéreuse; l'estomac ne peut plus supporter aucune nourriture; l'homme voit ainsi insensiblement ses forces décroître, jusqu'au jour où il ne pourra plus se soulever de sa couche !

C'est encore pour l'Européen l'époque des nuits sans sommeil, des terribles visions auxquelles suc-

cède un vague de l'âme indéfinissable, une sorte d'anéantissement complet , persistant , de l'être moral et physique.

On comprend quels terribles ravages ce climat exerce dans les rangs de nos soldats! On comprend la mortalité effrayante de nos colonnes dans ces contrées du haut Sénégal, mortalité qui s'élève, en quelques mois à peine, au tiers, à la moitié de l'effectif. Et il en a toujours été ainsi : on trouve dans les annales du Sénégal, qu'il était autrefois défendu d'envoyer des soldats européens en garnison dans le poste de Bakel, lequel pourtant est aujourd'hui réputé très-sain , en comparaison d'autres postes qui viennent d'être construits dans le haut Sénégal. Il faudra que de longs siècles s'écoulent, avant que les conditions climatologiques du haut fleuve soient transformées; pays mortel pour l'Européen, malsain même pour les indigènes originaires des autres contrées et qui vont s'y établir!

Les hommes ne sont pas les seuls à souffrir de l'inclémence du climat; les animaux payent aussi leur tribut. Chaque année, en effet, nos colonnes perdent une très-grande partie, quelquefois la totalité des chevaux et des mulets qu'elles en emmènent : 200 mulets sur 450, 180 chevaux sur 200, tel est le bilan d'une année. Aussi en quel triste

état était réduit l'escadron de spahis, si beau, si brillant au début de la campagne ! Quelques chevaux efflanqués, décharnés, étiques, pour les officiers et pour quelques Européens; le reste avait pour monture des mulets. Plus misérable encore était l'aspect des soldats d'infanterie de marine et des tirailleurs; on ne voyait que vareuses déchirées, que pantalons effilochés, et, en guise de souliers, des sandales taillées dans des peaux de bœuf! Mais les épreuves n'avaient pas abattu les courages. Chez les soldats jamais une plainte, jamais un murmure, jamais un instant de découragement; une confiance aveugle dans leurs officiers, auxquels ils étaient reconnaissants de leur sollicitude, de leur dévouement constant. Chez l'officier, toujours la même ardeur à supporter les fatigues, à courir au-devant de nouveaux dangers, à voler à de nouveaux combats; même confiance dans le succès. Le chef savait qu'il pouvait tout demander à cette poignée d'hommes.

Les forces de Mahmadou Lamine étaient évaluées de dix à douze mille hommes' qui provenaient des

' Ce chiffre, considérable pour une armée indigène, peut.

guerriers de tous les villages des deux rives du fleuve situés entre Médine et Matam ; et, en outre, des contingents fournis par le Khasso, le Boundou, le Bambouk, le Guidimakha et le Diafounou. Ces bandes avaient peu de cohésion, il est vrai, et un armement très -inférieur à celui de nos soldats; mais elles étaient exaltées par ce fanatisme religieux qui rend les masses héroïques, subUmes, et qui leur donne souvent la victoire sur des troupes exercées. Jamais au Sénégal, un homme, pas même El-Hadj Omar, le grand prêcheur de guerre sainte, n'avait réuni une pareille armée.

Le commandant de Bakel, dans une lettre qui parvint à grand'peine jusqu'au commandant supérieur, faisait part des grandes inquiétudes qu'il avait au sujet du sort de la colonne, lorsque

au prime abord, paraître exagéré, surtout si l'on considère la faible densité des populations des contrées entre Sénégal et Niger. Mais il importe de remarquer que l'armée de Lamine se composait :

1" De tous les hommes en état de porter les armes fournis par les villages sarrakholais, qui sont échelonnés sur la partie la plus peuplée et la plus fertile du cours du fleuve, (250 à 300 kil.) et que vingt-cinq années de paix avaient considérablement enrichis ;

2» D'une partie de la population de Bakel ;

3" Enfin de tous les gens sans aveu accourus de tous côtés, jusque de Saint-Louis, pour prendre leur part du pillage auquel Lamine les avait conviés.

celle-ci aurait à combattre l'armée du marabout.

« La colonne doit être bien forte, écrivait-il, « pour qu'elle puisse se mesurer avec les bandes du « marabout et venir à bout d'un pareil ennemi. « L'intrépidité, l'audace inouïe, dont les contin- « gents du prophète ont fait preuve dans l'attaque « de Kounguel, font de ces bandes une armée trèsce redoutable. »

Aller, avec une troupe peu nombreuse et épuisée par les fatigues, attaquer directement cette armée, à cent quarante kilomètres de Kayes, à travers un pays entièrement soulevé, couvert de villages fortifiés, où quelques hommes déterminés pouvaient arrêter sa marche, la couper de ses convois, etc., c'était peut-être courir à un échec, à un désastre irrémédiable; en tout cas, c'était s'exposer à de grandes pertes. Bakel était suffisamment pourvu d'approvisionnements de toute espèce. Sa garnison de deux cents soldats et de onze cents auxiliaires bien armés lui permettait de repousser toutes les attaques. Par suite , rien n'exigeait une action immédiate, une marche coûte que coûte pour dégager ce poste.

Le colonel Frey conçut alors le plan de désagréger l'armée du marabout, d'y amener la division, la défection, en allant porter la guerre dans les pays

qui lui avaient fourni ses plus forts contingents. A la nouvelle que leurs villages étaient attaqués, que leurs biens, leurs foyers étaient menacés, les Sarrakholais, chez lesquels le sentiment de la famille et celui de la possession sont très-vivaces, ne manqueraient pas d'abandonner le marabout et d'accourir pour les défendre. Il serait alors facile de porter aux différents contingents ainsi divisés des coups rapides et décisifs. Ce plan d'opérations avait encore l'avantage de ne pas éloigner prématurément la colonne de Kayes, et de régler la marche en avant, sur les progrès réalisés dans l'organisation défensive de celte place ' .

(1) Dans la séance de la Chambre du 9 février 1888, à l'occasion de la discussion du budget des colonies, ce plan de campagne a été l'objet d'une violente critique de la part d'un député.

« Ce n'est pas que dans le bas Sénégal » , dit-il, « qu'il y a des « abus ; il y en a encore dans le haut fleuve : là, un chef, vou- « tant ce qu'il appelait châtier l'ennemi, s'en va le long du » fleuve, brûlant à tort et à travers les villages vides d'habit tants.

t On avait beau lui dire : Ils sont partis; il n'y a plus que € des Français ; il n'y a que des marchandises françaises sous c la garde des Français; cela ne fait rien; il s'en empare; il « brûle froidement en faisant le recensement de la valeur des » marchandises

« Le sous-secrétaire d'État — Vous auriez dû faire

« la lumière au moment où ces actes ont été commis.

« M. G... — Je le fais aujourd'hui devant vous, afin qu'ils « soient punis et qu'ils ne se renouvellent plus; afin que ceux

Le pays sarrakholais de la rive droite du Sénégal, le Guidimakha, est soumis à l'autorité du sultan de Ségou, auquel il paye annuellement une dîme de

« qui ont souffert des dommages du fait de cet officier soient « indemnisés. »

L'incendie d'un certain nombre de villages s'imposait, autant à titre de châtiment que par mesure de sûreté. Il eût été, en effet, de la plus grande imprudence de laisser sur les derrières et sur les flancs de l'unique ligne de communication et de retraite de la colonne, sans les mettre hors d'état de nuire, des villages ennemis, entourés de solides tatas, commandant les gués, barrant la route.

Évacués à l'approche de la colonne, ces villages se fussent bientôt garnis de défenseurs, accourus de l'armée du marabout; de gens déterminés, fanatisés, plus redoutables encore derrière ces fortifications qu'en rase campagne, et qui, dans la première rencontre qu'ils avaient eue avec nos troupes, avaient mis hors de combat la moitié de l'effectif du détachement qui leur avait été opposé.

Pour réduire ces villages à l'impuissance, il fallait les rendre momentanément inhabitables, c'est-à-dire y porter le feu. Cette mesure, rigoureuse sans doute, est loin toutefois d'entraîner, pour ces populations du Sénégal, les conséquences douloureuses, les effets désastreux qu'elle évoque dans notre esprit. Le mal, en etTet, se réduit d'ordinaire à un pan de tata jeté à bas et à l'incendié de quelques toits de cases, car, en prévision d'une surprise, l'indigène a eu soin, à l'avance, de transférer en lieu sûr ses récoltes et d'éloigner vieillards, femmes et enfants. La paix rétablie, dans l'espace de quelques jours, des toits fraîchement tressés s'élèvent sur les murs noircis des cases et le dommage est en partie réparé.

L'acte de vandalisme auquel il a été fait allusion est le suivant : A son arrivée àTombokané, qu'un parti de 600 guerriers sarrakholais venait d'évacuer, la colonne trouva un approvisionnement d'arachides dont un indigène s'était

60,000 francs environ. Fortes de ce patronage dont elles se prévalaient en toutes circonstances, ces populations se croyaient à l'abri de nos incursions et de nos coups. La rive droite était, à leurs yeux, un refuge inviolable, où l'on n'irait pas les chercher, car on s'y exposerait à la colère d'Ahmadou Scheikou.

Ainsi que nous l'avons vu, Ahmadou, informé par le colonel Frey du rôle joué par les habitants

constitué le gardien, déclarant qu'il était sujet français; que ces marchandises étaient françaises, etc., etc. Une attaque de la part de l'ennemi étant imminente, il devint nécessaire de dégager rapidement les abords d'un tata organisé comme point d'appui de la défense. Quelques groupes de cases furent rasés, au nombre desquelles était celle de cet indigène; dans la pi'écipitation avec laquelle durent être effectués ces travaux, quelques tonnes d'arachides, d'une valeur totale de 600 francs environ, furent brûlées.

En dehors de cette circonstance, la colonne ne trouva, en sa présence, que des Sarrakholais, des rebelles qui, les armes à la main, refusaient de faire leur soumission et contre lesquels les droits de la guerre autorisaient l'emploi de toutes les mesures qui furent prises.

Complétons ces explications en ajoutant que loin d'avoir encouru le blâme réclamé, la colonne et son chef reçurent nombre de témoignages de sympathie, dont les deux suivants leur furent particulièrement précieux :

1° Celui du ministre de la marine, qui leur adressa ses félicitations officielles ;

2» Celui du parlement, qui sanctionna ce jugement en votant à l'unanimité, en décembre 1886, une demande de décorations supplémentaires qui fut faite en leur faveur par le gouvernement.

du Guidimakha dans la campagne du Boundou, fut invité à les châtier sans retard. Il répondit qu'il lui était impossible pour le présent de faire justice, occupé qu'il était dans le Kaarta, mais qu'il ne manquerait pas d'infliger par la suite à ses sujets un châtiment exemplaire. Pendant ce temps, les guerriers du Guidimakha continuaient leurs exploits dans le Boundou, prenaient part aux combats de Kounguel, et à ceux qui ensanglantaient la ville de Bakel; après chaque affaire, ils évacuaient, sur leurs villages, leurs blessés ainsi que de nombreux captifs, leur part de butin, provenant du pillage des habitants qui étaient restés fidèles à notre cause.

Dans Banghassi, Samonkidi, Bambelia, Gagny, Bokhoro, villages du Guidimakha les plus voisins de Kayes, depuis quelque temps on pleurait chaque jour la mort de guerriers tués à Kounguel ou à Bakel, de quelques-uns de ceux qui, revenus blessés au village, y avaient expiré.

C'était, chaque fois, l'occasion de funérailles tumultueuses, au cours desquelles les excitations, les imprécations habituelles du musulman contre les

Touhabs (les blancs) n'étaient pas ménagées.

Ce sont ces villages que le colonel a résolu de châtier tout d'abord.

Le 1 0 avril, les deux colonnes sont établies sur la rive gauche; la première, à Bougourou, devant le village de Banghassi; la deuxième, aux gués de Diakandapé et de Tombokané.

Le 11, le commandant supérieur et sa réserve rejoignent la première colonne. Le chef de Banghassi est informé d'avoir à livrer les coupables que renferme le village, c'est-à-dire les marabouts qui commandaient les contingents de Banghassi , à Kounguel et dans les attaques contre Bakel; en outre, d'avoir à déposer les armes. Il représente qu'il est sujet d'Ahmadou et qu'il ne relève que de son autorité; toutefois, devant la signification qui lui est faite, il demande un délai pour consulter les notables du village.

Le délai lui est accordé; il est avisé, qu'à défaut d'exécution immédiate des conditions imposées, le village sera attaqué.

Les mêmes conditions ont été déjà posées aux autres villages sarrakholais , dont il importait d'obtenir la soumission avant que la colonne se portât plus loin.

Le 1 1 avril au soir, à la nuit tombante, la pre-

mière colonne passe le fleuve; elle s'établit à proximité de Banghassi. Son artillerie et la réserve, renforcée d'un peloton de tirailleurs, capitaine Ferrât, campent sur la rive gauche, en face de ce village. Pendant toute la nuit, le tam-tam d'alarme résonne dans Banghassi. Les habitants se consultent, la plupart des guerriers sont encore avec le marabout ; la résistance est par suite impossible. Quant aux conditions imposées, tous décident que les coupables ne seront jamais livrés, ni les armes déposées.

Le lendemain matin, à 6 heures, la section d'artillerie ouvre le feu; elle fouille, par quelques obus, le village et les environs; les quelques guerriers qui y sont embusqués prennent la fuite. La première colonne se porte en avant, dépasse le village, et vient s'établir à la hauteur de la colonne de la rive gauche. Pendant ce temps, les auxiliaires passent le gué, contournent Banghassi par le nord, et mettent le feu à la partie du village habitée par les Sarrakholais.

A 7 heures 30, la première colonne et la réserve se mettent en route, parles deux rives, pour Samé, où elles prennent leur campement à 1 1 heures, après une marche pénible.

Le même jour, la deuxième colonne a campé à Diakandapé, devant le village de Samonkidi. La

ligne télégraphique ayant été réparée, deux postes de campagne sont aussitôt établis et relient les deux colonnes.

Dans la journée, le commandant de la deuxième colonne signale que, depuis le matin, arrivent à Samonkidi des guerriers en grand nombre. La nouvelle de l'incendie du village deBanghassi a enlevé aux populations de la rive droite toute illusion au sujet de l'inviolabilité de cette rive.

Dans une dépression que forme le terrain, à quelques centaines de mètres du village de Samonkidi, des guerriers se sont établis en grand nombre. Quelques-uns d'entre eux viennent échanger des coups de feu avec les troupes qui gardent les gués. Ces contingents sont formés des villages de la rive droite, grossis de tous les habitants des villages abandonnés de la rive gauche.

Le colonel Frey donne ses dispositions pour l'attaque de Samonkidi.

De la rive gauche, le long de laquelle elle s'avancera, la deuxième colonne préparera l'attaque du village en le couvrant de projectiles, en fouillant de ses feux d'artillerie et d'infanterie les marigots,

les dépressions de terrain perpendiculaires au fleuve, qui peuvent servir de ligne de défense à l'ennemi. Pendant ce temps, le commandant supérieur, avec la première colonne et la réserve, s'avancera, par la rive droite, le long du fleuve, enlèvera successivement les lignes de défense de l'ennemi, puis le village.

A 3 heures 30 du soir, l'opération commence ; la route est difficile, — une bande de terrain de deux à trois cents mètres, entrecoupée de broussailles, couverte de hautes herbes, borde le fleuve ; au delà, c'est un fouillis inextricable d'arbustes épineux.

La colonne marche serrée contre le fleuve, en formation d'attaque. A sa hauteur s'avance la flottille. Avec ses pavillons aux couleurs variées, dont chaque pirogue est surmontée pour indiquer la nature de son chargement, avec ses petites embarcations blindées qui ouvrent et ferment la marche, on dirait une flotte minuscule pavoisée comme pour un jour de fête.

A o heures 30 du soir, la colonne principale s'arrête à un kilomètre du village ; le feu de la colonne Houry est suspendu. Le lieutenant Guérin, accompagné des maréchaux de logis Brisson , Carbillet et de quelques spahis indigènes, part en

reconnaissance. Ils rapportent que les abords du village ne sont pas occupés.

En effet, sur le point de recevoir le choc, Tennerai, se voyant menacé à la fois sur son front et sur son flanc, a renoncé à la défense. Se trouvant sous le coup d'un châtiment mérité, il avait eu le soin, plusieurs jours auparavant, d'évacuer vers l'intérieur ses femmes et ses troupeaux. Le danger d'une lutte sérieuse ayant disparu, et l'espoir d'un butin aidant, c'est au tour des auxiliaires à entrer en action. Ils se portent en avant pour fouiller les alentours du village; les plus audacieux pénètrent dans l'intérieur du tala et mettent le feu aux premières cases; l'incendie s'allume, vole de toit en toit, chassant devant lui les quelques défenseurs qui s'étaient attardés dans le village.

C'est à la lueur de Samonkidi en flammes et d'où le feu, se communiquant rapidement aux herbes sèches des environs, embrase bientôt tout l'horizon, que la colonne s'établit au bivouac pour y passer la nuit.

La journée du 1 3 avril est employée à attaquer et à enlever les deux tatas de Salaukounda et de Gagny.

Ces deux opérations sont exécutées d'après les mêmes dispositions que la veille, par l'emploi combiné des deux colonnes : l'une, sur la rive gauche prépare l'attaque, enfile les positions; l'autre, s'avançant par la rive droite, les enlève successivement.

A Salankounda, un obus tiré de la rive gauche et tombé dans le village a, en faisant explosion, communiqué le feu à un toit de case ; tout le village est bientôt en flammes.

Le village de Gagny, grand et beau village sarrakholais, occupe le long du fleuve un développement de sept à huit cents mètres; il commande un gué dont le passage par les chalands et même par les pirogues, à cette époque de l'année, présente de grandes difficultés. Gagny est entouré d'un solide tata, dans lequel quelques guerriers tentent de résister; mais la deuxième colonne, commandant Houry, forçant le passage du gué au moment où la première et la réserve, sous les ordres du commandant supérieur, s'avancent par la rive droite, ceux-ci prennent la fuite.

A 9 heures du matin, les deux colonnes ont fait leur jonction à Gagny.

Le corps expéditionnaire, moins une section laissée sur la rive gauche pour la garde du gué de Diakandapé, s'y établit au campement.

A 10 heures, des tirailleurs et des spahis chargés de battre la brousse dans les environs ramènent une dizaine de prisonniers. Trois de ces derniers, qui ont été pris le fusil encore fumant et qui sont reconnus pour des hommes au service du marabout, sont passés par les armes. Leurs corps sont pendus à l'arbre de la place aA^ec cette pancarte en arabe : « Seront châtiés de cette manière les partisans du marabout qui, ayant combattu à Kounguel et à Bakel, porteront encore les armes contre les Français. ))

A 4 heures de l'après-midi, trois indigènes se présentent en parlementaires. Ils viennent, de la part des villages réunis à Bokhoro, demander au colonel les conditions de la paix.

Ces conditions leur ont été signitiées à plusieurs reprises; ils avouent en effet en avoir eu connaissance. Déposer les armes, rendre les captifs faits dans le Boundou et que le marabout a donnés, comme part de butin, aux contingents fournis par ces villages; livrer les chefs qui commandaient les guerriers à Kounguel et dans les attaques des 3 et 4 avril contre Bakel. « Jamais nous ne nous soumettrons à aucune de ces conditions », avaient-ils chaque fois répondu. Et, en effet, plusieurs chefs avaient ajouté : « C'est grâce à nos fusils que nous

avons fait ces captifs ; c'est avec nos fusils que nous les défendrons. »

Le colonel fit savoir aux envoyés que, quoique le délai fixé pour la soumission fût expiré depuis longtemps, il suspendrait l'exécution de toute opération contre les villages, si les habitants se soumettaient sans délai à la première condition stipulée : déposer les armes. « Il nous faut quelques jours de réflexion », répondent les notables.

En réalité, leur but était évident : sonder nos desseins, gagner du temps. Les déclarations des prisonniers confirment le colonel dans cette opinion. Des envoyés de Lamine, disent ces derniers, viennent d'arriver à Bokhoro; ils ont été chargés de parcourir les villages du Guidimakha et de dire aux habitants qu'au cas où la colonne marcherait contre eux, ils se réunissent à Bokhoro et à Bambella. Là, leurs familles et leurs biens seront en sécurité. En effet, en raison de l'éloignement de ces villages du fleuve, la colonne, leur disent-ils, n'osera jamais aller les y attaquer; si cependant elle l'osait, ils devront se défendre dans leurs tatas. Lamine viendra aussitôt les délivrer.

Les prisonniers ajoutaient que Lamine avait envoyé à Bokhoro son tam-tam de guerre pour servir de talisman aux Sarrakholais. Un certain nombre

d'hommes, plus inquiets que les autres sur le sort de leurs familles, avaient néanmoins déjà fait défection au marabout et étaient arrivés à Bokhoro. Le récit qu'ils firent de leurs exploits de Kounguel et de Bakel avait réchauffé l'ardeur de ceux qui auraient hésité à se mesurer avec la colonne. Au reste, les habitants de ces villages, métis de Sarrakholais et de Maures, ont une réputation établie de bravoure : ils décident qu'ils se défendront résolument dans Bokhoro. Une garde de 600 hommes, formée des meilleurs guerriers de tous ces villages, est établie aussitôt en permanence en avant de Bokhoro, sur la route de Gagny.

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