CHAPITRE VIII
Le soir, le corps expéditionnaire campe tout entier à Tombokané.
Le 13 avril, la plus grande partie du troupeau, les ânes, les juments et les poulains pris à Bokhoro sont dirigés sur Kayes, sous la garde d'un détachement de spahis et de tirailleurs commandé par le sous-lieutenant Monziols. Un convoi de pirogues, emmenant une quarantaine de soldats blessés ou malades, est dirigé sous escorte sur le même point.
La matinée est laissée à la troupe pour le repos.
L'après-midi est employée au débroussaillement des abords de Tombokané et à l'organisation défensive de ce village. C'est sur cet emplacement que le commandant supérieur espère attirer Mahmadou Lamine et le battre. Ce travail sera repris les jours suivants par les troupes disponibles. Tous les indigènes qui suivent à un titre quelconque la colonne y sont également employés.
La nouvelle de la prise de Bokhoro jeta la popu-
lalionsarrakholaisedans la consternation. Les noirs n'étaient pas habitués à voir les Européens s'éloigner du fleuve, surtout à une époque où les marigots sont à sec, et où la seule eau que l'on puisse trouver est celle des puits des villages, au pied même des ta tas.
Depuis le commencement des opérations de la colonne, de rapides courriers, dont la marche dépassait parfois vingt lieues par journée, allaient et venaient des villages sarrakholais à l'armée du marabout, pour tenir leurs contingents au courant des événements qui se passaient. Des défections s'étaient déjà opérées parmi ces derniers.
Mais, pour hâter encore la désagrégation des forces de Lamine, pour amener Lamine lui-même, poussé par toutes ces populations auxquelles il avait promis la victoire, à venir précipitamment nous attaquer, il fallait frapper un nouveau coup qui eût le retentissement du succès de Bokhoro.
Goumbé, Guémou-Bambella, Bambella forment un groupe de villages échelonnés le long d'un marigot étroit et profond, à ce moment à sec, qui court perpendiculairement au fleuve.
Pas plus que Bokhoro, Bambella n'avait jamais reçu la visite des Européens. Ces villages étaient le lieu de passage obligé des contingents envoyés par
le Diafounou pour grossir l'armée du prophète, et auxquels des réceptions enthousiastes étaient faites; ils étaient l'asile d'un certain nombre de villages tous compromis par leur participation à la révolte; ils servaient enfin de refuge à des Sarrakholais qui, depuis le départ de la colonne de Kayes, dirigeaient des attaques contre les pirogues circulant entre la colonne et ce poste. Six de nos laptots piroguiers indigènes avaient été tués ou blessés dans ces diverses attaques.
Le colonel résolut d'aller infliger à ces villages un châtiment qui n'était que trop justifié.
Le 1 5 au soir, des ordres sont donnés pour la formation de la colonne chargée de cette opération . Cette colonne, sous les ordres du commandant supérieur, comprend la deuxième colonne, commandant Houry, et la réserve. La première colonne , commandant Combes, gardera Tombokané.
Le 16 avril, au point du jour, l'infanterie et les tirailleurs sont jetés devant Tombokané, sur la rive droite du fleuve, au moyen des chalands et des pirogues.
La cavalerie, l'artillerie et le train ne doivent opérer leur passage au gué de Diakandapé, que lorsque l'infanterie aura occupé sur la rive droite le débouché de ce gué.
Le colonel avait dû faire appel, pour réunir une force suffisante, à tous les soldats valides d'infanterie de marine, la colonne pouvant avoir à lutter contre des contingents nombreux revenus deBakel, ou se trouver dans l'obligation de prendre un tata d'assaut. Tous, à l'exception de ceux qui, terrassés par la fièvre, n'avaient pu quitter l'ambulance, se présentèrent pour marcher à l'ennemi.
Dans le nombre se trouvaient des hommes malingres, d'autres relevant de maladie, propres à peine à la garde des chalands, et pour lesquels une jnarche de quelques kilomètres était une condamnation certaine à mort. Ils sentaient bien leur impuissance; néanmoins, ils n'avaient pas hésité, tant était grand leur désir de combattre et de donner à leurs chefs la mesure de leur bon vouloir.
Après une demi-heure de route, une rapide inspection des hommes fut faite; la moitié de ces soldats d'infanterie de marine dut être désignée pour rentrer au camp, malgré leurs supplications de les laisser continuer la marche, affirmant qu'ils
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puiseraient dans leur ardeur la force nécessaire pour aller jusqu'au bout. De pareils actes, de la part d'une troupe réduite déjà par les maladies au tiers de son effectif, montrent ce qu'on peut attendre d'hommes dont le moral et la confiance sont restés intacts, malgré les rudes épreuves auxquelles ils ont été exposés. Ce sont là, pour des chefs, des moments d'indicible satisfaction, et un large dédommagement des soucis, de la responsabilité du commandement.
A 6 heures, la colonne est concentrée à hauteur de Salankounda. Elle prend le chemin de Bambella. Le pays est bien découvert, la marche facile; circonstance heureuse, car la plupart des Européens n'ont pour toute chaussure que des sandales et marchent les jambes à demi nues.
A 8 heures, la colonne arrive à hauteur du village de Goumbé, situé à quelques centaines de mètres sur la gauche de la route que l'on suit. On distingue, derrière levillage, un fort groupe de cavaliers, et, sur sa lisière, dissimulés par les premières haies, cent cinquante à deux cents fantassins. Après quelques feux de salve exécutés par l'infanterie de marine, la colonne marche sur Goumbé. L'ennemi se replie dans la direction de Guémou.
La colonne a pris sa formation de marche habi-
tuelle : en première ligne les deux pelotons d'infanterie de marine, sous les ordres des lieutenants Colombel et Monziols; la section de deux pièces, lieutenant Besançon, entre les deux pelotons; la compagnie, capitaine Ferrât, forme les faces de droite et de gauche; les spahis à pied et une section de tirailleurs forment la quatrième face; le détachement de la 6' compagnie est en réserve. Le lieutenant Guérin,avec ses spahis, éclaire et flanque la colonne.
A 1 0 heures, les spahis, accueillis par de nombreux coups de feu, se replient sur la colonne.
On aperçoit en avant Guémou-Bambella, à mille deux cents mètres environ; quelques centaines de fantassins et un groupe de cavaliers en sont sortis et s'avancent en ligne déployée sur la colonne. Ce sont les guerriers des différents villages réunis à Guémou et à Bambella, qui veulent couvrir la retraite des habitants que notre marche a surpris.
La colonne s'arrête. Lorsque l'ennemi n'est plus qu'à cinq cents mètres, l'infanterie envoie quelques feux de salve bien ajustés, l'artillerie quelques obus. Quelques autres obus sont en outre tirés sur le village. L'ennemi continue son mouvement. A ce moment se trouvaient à Bambella des cavaliers toucouleurs d'Ahmadou Scheikou, qui, voulant faire
parade de leur bravoure, et montrer aux Sarrakholais comment les guerriers du Sultan se conduisent au feu, caracolaient de Tun à l'autre groupe sans paraître se soucier des projectiles qui tombaient autour d'eux. Mais bientôt quelques-uns d'entre eux sont atteints; le reste alors détale à toute vitesse.
L'ennemi s'est replié sur la lisière du village; les cavaliers se sont ralliés sur le côté opposé.
La colonnese porte en avant, et, après deux haltes pendant lesquelles elle exécute de nouvelles salves, elle atteint un plateau à trois cents mètres environ du village, plateau entièrement à découvert et d'où elle domine tout le terrain environnant. L'ennemi tente alors un dernier effort. Débouchant de Guémou, il marche sur notre front pendant que ses cavaliers et quelques fantassins dessinent un mouvement sur notre flanc droit.
Un feu rapide et quelques boîtes à mitraille dégagent une seconde fois et définitivement le terrain. L'ennemi laisse quelques chevaux blessés et plusieurs cadavres sur la lisière du village.
Un obus, en faisant explosion, a incendié un toit en chaume. Tout le village est bientôt en flammes.
11 est midi; l'heure accablante, terrible. Pour tout campement, sous un ciel de feu, un plateau
dénudé, sans ombre. Seul un arbre rabougri, presque dépouillé de feuilles, pouvant à peine servir d'abri à quelques Européens !
Une ambulance y est déjà installée. Tout autour, le terrain a le même aspect, la même aridité.
Pendant que les spahis s'établissent en vedettes, des indigènes et des tirailleurs sont envoyés à Guemou, pour prendre de l'eau et pour disputer aux flammes quelques pieux, quelques nattes en paille, qui sont employés à improviser sans retard des abris pour les Européens.
Mais pour quelques-uns de ces derniers, déjà l'effort qu'ils ont fait est au-dessus de leurs forces. Plusieurs sont frappés d'insolation.
Le commandant Houry lui-même, qui, résistant aux sollicitations du colonel, a voulu jusqu'au dernier moment demeurer à la tête de ses troupes pour donner à ses hommes l'exemple du devoir, est frappé à son tour. Grâce aux soins actifs et dévoués des docteurs Grand Moursel et Plouzané, on n'auraheureusement à déplorer la mort que d'un seul soldat d'infanterie de marine.
A la fin de l'action, les auxiliaires, qui commencent à s'aguerrir, ont rallié la colonne, marchant en ordre serré comme une phalange macédonienne. Ils continuent leur marche sur Bambella pour atta-
qiier ce village, qu'un petit nombre d'habitants tente de défendre. A 2 heures, les auxihaires rentrent au camp après avoir exécuté cette opération.
A 4 heures, la colonne, poussant devant elle trois à quatre cents têtes de bétail, est remise en route pourTombokanéen deux détachements. L'un d'eux, sous les ordres du chef de bataillon Houry , qui, au moment du départ, a pu reprendre son commandement, comprend les spahis, l'artillerie, le train et la 2' compagnie de tirailleurs. Il se dirige sur le gué de Diakandapé, qu'il franchit à 7 heures.
L'autre, composé de l'infanterie de marine et du détachement de la 6° compagnie, sous les ordres du colonel, marche directement sur Tombokané. A 7 heures 30, il franchit le fleuve en chalands.
Cette marche de retour a été l'une des plus pénibles qu'aient faites les Européens au cours de la campagne. Grâce à la solidarité qui existe entre les soldats d'infanterie de marine, aux appels fréquents qu'ils faisaient eux-mêmes pour s'assurer qu'aucun des leurs ne restait en arrière, on n'eut à constater, à l'arrivée au camp, la disparition
d'aucun dentre eux, contrairement à ce qui s'était produit dans une marche précédente parmi les disciplinaires. Deux de ces derniers avaient disparu ; ils s'étaient sans doute écartés du sentier pour aller chercher un peu d'ombre et de repos, et ils trouvèrent la mort à bref délai.
Les soldats qui, le matin, avaient été frappés d'insolation furent transportés dans des cacolets portés par des mulets. Là, c'est pour le pauvre malade un autre genre de souffrance : le soleil darde sur lui ses rayons ardents; une soif insatiable le dévore; sa tête alourdie se balance sur les épaules, suivant les cahots de la marche de l'animal.
L'un de ces hommes, robuste, hier encore, expire à mi-chemin. Ses traits se sont déformés dans d'horribles convulsions; dans la dernière agonie, ses mains crispées ont saisi la partie supérieure du cacolet qui porte l'un de ses camarades, mourant comme lui, et dont le corps lui fait contrepoids; ses yeux injectés de sang semblent fixer son compagnon de misère, d'un air de menace.
Terrifié par la vue de ce visage affreux, grimaçant, qui reste penché sur lui dans la rigidité de la mort, celui-ci, sous le coup d'une horrible vision, se lient prêt à se défendre comme contre l'attaque d'un ennemi.