CHAPITRE XI
Le 21 avril, à 3 heures du matin, le détachement de la 6" compagnie quitte Diane et va s'établir en flanc-garde au gué de Gakoura, où il reste jusqu'après le défilé de la colonne et le passage de la flottille. La colonne se met en marche elle-même à 4 heures du matin. Vers 8 heures, elle passe devant le village de Dramané, puis devant celui de Makhana, abandonnés par leurs habitants.
A 9 heures du matin, la colonne arrive à Toubabokané, où elle s'établit au campement. Le chef de Makhana, accompagné d'une trentaine d'indigènes, s'est rendu au-devant du colonel , apportant quelques fusils, pour la plupart hors de service. Un nouveau délai est accordé jusqu'au soir; maisDemba Coumba, abandonné par les indigènes mêmes qui l'avaient accompagné le matin, se présente seul; il apporte encore quelques armes et déclare que, dans le pays des Sarrakholais, chaque chef de case étant maître chez lui, le chef de village ne possède aucune
autorité sur les habitants; que, par suite, il n'a pu obtenir d'être obéi. A l'heure dite, les tatas de Makhana et de Dramané sont détruits. Une reconnaissance est en même temps poussée jusqu'à Sébékou, où le marabout a passé la nuit. Elle rentre à minuit, ramenant un troupeau de deux cents bœufs, dont l'abandon atteste une fuite précipitée des habitants.
Le village de Toubabokané et son tata sont épargnés, pour servir de poste fortifié et de gîte d'étape aux détachements qui circuleront entre Kayes et Bakel. Le mot Toubabokané, en langue sarrakholaise, signifie « Ville des Blancs ». Il provient de ce que ce tata est élevé sur l'emplacement d'un fort construit par les Français au commencement du dix-huitième siècle, et dont on trouve encore des vestiges. L'une des faces du tata borde le fleuve, dont la berge, à pic, a 8 mètres de hauteur. Ses autres faces commandent, dans un rayon d'un kilomètre, toute la plaine, qui est plate et unie comme un glacis.
De renseignements recueillis à diverses sources, il résulte que Lamine se dirige sur le village de
Balou. Mais, depuis sa défaite à Tombokané, le prophète a été abandonné par la plus grande partie de ses partisans, qui ne veulent désormais se reposer que sur eux-mêmes du soin de défendre leurs villages, s'ils sont attaqués. Il reste à Mahmadou Lamine à choisir entre deux partis : passer sur la rive droite du Sénégal dans le Guidimakha ou dans le Diafounou, qui lui offrent un refuge; ou bien remonter la Falémé, et, pendant que la colonne se dirigera sur Bakel, aller s'établir à Sénoadébou, dans la capitale du Boundou.
Tout fait prévoir que Lamine s'arrêtera au second parti, car, à Sénoudébou, sa ligne de retraite sera assurée sur la haute Falémé, peuplée également de Sarrakholais dont il n'a pas encore exploité la crédulité, et où ses impostures peuvent encore trouver créance.
Si l'on jette un regard sur la carte, on voit qu'à partir de Sénoudébou jusqu'à Balou, point oii elle se jette dans le Sénégal, la Falémé coule perpendiculairement au fleuve. La route ordinaire de Toubabokané à Sénoudébou, celle qu'a prise le marabout, suit le fleuve, puis longe la rive gauche de la Falémé, formant ainsi les deux côtés d'un triangle rectangle dont la ligne Toubabokané-Sénoudébou serait le troisième côté. En se portant par une
marche rapide sur Sénoudébou par cette dernière ligne, le colonel compte pouvoir devancer sur la Falémé le marabout, fatigué par la poursuite dont il est l'objet, et embarrassé, dans sa marche, par les troupeaux et le personnel qu'il doit emmener à sa suite. Le plan d'opération est tenu secret jusqu'au moment du départ. Une colonne volante est formée. Elle comprend les officiers et les tirailleurs les plus valides des 2', 3 et 6' compagnies de tirailleurs; la deuxième section d'artillerie et les spahis à cheval, soit environ 250 hommes de toutes armes. Le chef de bataillon Houry, les médecins Plouzané et Perquis, marchent avec le commandant supérieur, dont l'état- major est réduit au capitaine Mahmadou Racine et au lieutenant Vimont. Dama a fourni des Bambaras pour le transport des bagages et de six jours de vivres pour la colonne volante. En outre, 200 Bambaras suivrontcommeauxiliaires. D'autre part, le commandant Combes avec le reste des troupes, les contingents placés sous les ordres d'Oussouby et la flottille, se portera par la rive gauche du Sénégal jusqu'à la Falémé; brûlera, au passage, Lanel, l'un des villages de marabouts les plus hostiles de la contrée; puis devra remonter le cours de cette rivière, afin de prendre les bandes du marabout entre deux feux.