‹ Campagne de 1870-1871. L'armistice et la CommuneChapitre 13 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'ARMÉE A VERSAILLES

En arrivant à Versailles, le premier soin du gouvernement dut être de s'établir solidement dans cette ville, afin de pouvoir s'y défendre contre un mouvement offensif de l'émeute triomphante. Trois routes principales conduisent de Paris à Versailles : l'une par le plateau de Châtillon, l'autre par la vallée de Sèvres, la troisième par les buttes de Picardie. La brigade Derroja (109° et 110") gardait la première, en prenant position à l'extrémité ouest du plateau de Vélizy, dans les bois, près du pont Colbert ; ses grand'gardes occupaient l'auberge de l'Hôtel-Dieu pour étendre leur droite jusqu'au château de Jouy, et leur gauche à l'autre extrémité (nord) du plateau que la ligne traversait parallèlement au chemin qui va de Jouy à Chaville.

23G LA COMMUIVE.

Au bois de Meudon, les grand'gardes étaient fournies par la brigade de La Alariouse, qui surveillait les routes passant par Sèvres. Les campements étaient établis au bout de l'avenue de Paris , près de Viroflay et au bas Viroflay. La ligne de ses avant-postes, suivant un tracé assez irrégulier, allait rejoindre la gare de la station de Viroflay (rive droite), et sa gauche se trouvait sur le coteau qui sépare Chaville de Ville-d'Avray, à hauteur de l'étang situé au-dessous du village. Enfin, en avant de cette brigade, le régiment de gendarmerie, commandé par le colonel Gremelin, était cantonné à Sèvres et au bas Chaville. avait un poste sur sa droite à Meudon, un second au pont de Sèvres , et un troisième sur sa gauche, avec trois pièces de 12, à la Lanterne de Démosthène, au parc de Saint-Cloud. Du côté de cette ville, l'excellente ligne de défense construite par les Allemands subsistait toujours; mais l'armée était trop peu nombreuse pour pouvoir l'occuper, et notre avant-poste le plus éloigné était le Mont- Valérien.

La division Bruat fournit, dès son arrivée, le service de l'intérieur à Versailles : elle garda toutes les portes, et envoya des piquets de troupes pour assurer la sécurité de l'Assemblée et celle du chef du pouvoir exécutif. Les divisions Maud'huy

* Voir aux Appendices.

et Susbielle, qui avaient plus particulièrement souffert pendant l'attaque infructueusement livrée contre l'émeute, campèrent sur le haut du plateau de Satory. Elles y étaient protégées par l'enceinte de murs qui entoure ce plateau , et chacune des portes y donnant accès était occupée par un poste. Un autre poste établi dans le bois des Gonards, non loin de la ferme de la Bouillie, servait à relier les premières lignes du camp de Satory avec les bivouacs de la brigade Derroja. Enfin, comme extrême réserve, la brigade Daudel (113' et 114') était installée dans les avenues du parc de Versailles , du côté des Trianons , surveillant les portes de la ville qui regardent Saint-Germain.

Ainsi qu'on peut s'en rendre compte par ce rapide exposé, toutes les mesures de précaution commandées par la gravité de la situation avaient été prises en vue d'une attaque possible des insurgés. Tous les corps de l'armée devaient pouvoir, en raison des positions qu'ils occupaient, se donner la main assez vite pour résister au premier choc : Versailles serait prévenu aussitôt en cas d'alerte subite, et on aurait le temps nécessaire pour organiser, soit l'offensive, s'il était reconnu qu'on pouvait la tenter, soit la retraite, si la prudence conseillait une fois encore de s'y résigner.

Le point le plus laible de la ligne des avantpostes était le coteau qui domine Versailles du

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côté de Sainl-Clouil; il n'était pour ainsi dire pas gardé, car depuis le poste occupé à gauche, à l'étang de Ville-d'Avray, par le général La Mariouse, jusqu'à celui de la porte de Clagny, sur la hauteur où campait la division Bruat, il n'y avait aucune troupe en position. Mais, de ce côté, la route était défendue par le Mont-Valérien.

Il importe d'expliquer tout d'abord comment celte forteresse de premier ordre, en ce qui concerne la défense aussi bien que l'attaque de Paris , demeura définitivement entre nos mains. Nous rectifierons ainsi, par le simple récit des faits tels qu'ils se sont passés, beaucoup d'appréciations erronées dont nous avons trouvé la trace jusque dans certaines dépositions faites devant la commission d'enquête sur l'insurrection du 18 mars (tome II).

Au moment de cette triste insurrection , le Mont- Valérien avait pour seule garnison le 2' bataillon du 113' de ligne. On avait en outre interné dans le fort, depuis quelques jours, les 21' et 23' bataillons de chasseurs à pied désarmés et qui avaient pris part aux manifestations de la Bastille. Un des soldats de ces bataillons était même soupçonné d'avoir aidé très-activement au meurtre de l'agent Vicensini. Formés pendant le siège, ces deux bataillons se composaient presque exclusivement d'éléments parisiens, et ils devaient, en un mo-

ment aussi critique, inspirer toute espèce de défiance. Après le départ de l'ennemi, ils avaient été éloignés au plus vite de Paris et dirigés sur le Mont-Valérien , mais pour n'y faire qu'un trèscourt séjour, le ministre de la guerre ayant ordonné que ces bataillons seraient envoyés en Algérie afin d'y prendre les habitudes d'ordre et de discipline qui leur manquaient si essentiellement. Leur mise en marche avait même été fixée, quelques jours avant l'émeute, au lundi 20 mars, à six heures du matin.

On ne pouvait donc considérer cette troupe comme renforçant la garnison du fort, que représentait absolument, ainsi que nous venons de le dire, le seul bataillon du 113' de ligne'. Ce bataillon appartenait à la brigade Daudel, qui, d'après l'ordre réitéré du chef du pouvoir exécutif, dut être dirigée sur Versailles. Cet ordre était formel et n'admettait point de retards. Le général Daudel fut informé vers sept heures par le télégraphe, et dans la soirée même du 18 mars , du mouvement qu'il avait à opérer. Il partit aussitôt, et fit une marche de nuit. Le 19, à six heures du matin, il était à Sèvres avec les bataillons de sa brigade retirés d'Issy, de Montrouge, deBicêtre et d'Ivry. Il rallia également le bataillon qui gardait le Mont- Valérien, et qui abandonna en effet le fort dans

' Environ 500 hommes.

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la nuit du 18 au 19 pour gagner immédiatement Versailles. 11 n'était cependant pas entré dans la pensée du général en chef de dégarnir cette forteresse. 11 n'avait pas d'abord supposé qu'elle fut comprise dans la mesure générale qui prescrivait l'évacuation des forts, parce qu'il l'avait toujours considérée comme un fort détaché et tout à fait indépendant des autres. Par suite, il advint que, pendant toute la journée du 19 et la nuit du 19 au 20, le fort se trouva sans garnison, car on ne pouvait compter comme telle les 2P et 2.3" chasseurs à pied désarmés et les quelques employés restés au fort et qui ne pouvaient faire aucune résistance; d'ailleurs, leur départ devait également avoir lieu le lendemain 20 mars, au matin. Dans la soirée du 19, le colonel Lochner, commandant la forteresse, demandait par dépêche de nouveaux ordres à Versailles. Cette dépêche, remise au général en chef, insistait tout particulièrement sur l'urgence de pourvoir d'une manière sérieuse à la défense du fort, si l'on voulait prévenir de grands dangers. Le commandant de l'armée, que préoccupait vivement l'abandon de cette importante position militaire, crut de son devoir de tenter, pour la conserver, une démarche immédiate auprès du chef du pouvoir exécutif. Beaucoup de députés, de généraux, et même d'officiers supérieurs de la marine, avaient déjà, dans la journée,

appelé l'attention de M. Thiers sur ce grave objet, et l'impression que leurs démarches avaient du faire sur son esprit a certainement exercé une grande influence sur la décision qui fut prise. Il est toutefois un fait incontestable : c'est qu'à minuit et demi, alors que le commandant en chef se rendit spontanément chez le chef du pouvoir exécutif avec la dépêche du colonel Lochner et une note rédigée à l'appui , aucun ordre n'avait encore été donné, ni aucune mesure prescrite à l'eflet d'envoyer des troupes pour remplacer dans la garde du fort celles qui venaient de l'évacuer. L'importance de la possession du Aïont-Valérien n'a pas besoin d'être démontrée : si l'on n'en est pas maître, il est difficile de se maintenir à Versailles, dont ses obus peuvent gêner les communications ; d'autre part, il est plus menaçant encore pour Paris, qu'il lui est facile de bombarder dans toute la partie qu'il domine. Quand il connut son abandon, le général en chef avait, comme tout le monde, estimé qu'il fallait à tout prix réoccuper la forteresse. Il était près d'une heure du matin quand il se présenta à l'hôtel de la présidence. Très-fatigué à la suite des grandes émotions des jours précédents, AI. Thiers prenait quelques instants de repos, et on dut le réveiller avant d'introduire le commandant de l'armée. Le général exposa aussitôt au chef du pouvoir exécutif les

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considérations qui militaient si fortement en faveur de la conservation du fort. M. Thiers reconnut bien vite la justesse de ses objections, et il admit sans discussion l'urgence de la réoccupation du Mont-Valérien. Les mesures nécessitées par cette décision furent immédiatement prises, et comme un seul bataillon était évidemment insuffisant pour assurer la défense du fort, on arrêta qu'on y enverrait un régiment tout entier. Le commandant en chef proposa de confier ce poste important au 119' de ligne, que commandait le colonel Cholleton. Ce régiment, établi à Versailles depuis le 12 et logé dès le 16 chez l'habitant, était sous la main et pouvait être dirigé aussitôt sur sa nouvelle destination. Comme il n'était pas à Paris au moment de l'émeute, il n'avait pas souffert, et se trouvait au contraire très-reposé. Le colonel Cholleton fut immédiatement appelé au quartier général, où il reçut l'ordre de former une tête de colonne le plus rapidement possible et de la conduire au Mont- Valérien. Le reste de son régiment le rejoindrait ensuite, sous le commandement de l'un des chefs de bataillon. En même temps, une dépêche était envoyée au commandant du fort, et lui prescrivait d'y maintenir jusqu'à l'arrivée des premières troupes du 119' les deux bataillons de chasseurs à j3ied qui s'y trouvaient encore.

Dans la même nuit, et seulement quelques heures après l'entrevue du commandant en chef et de M. Thiers, la troupe du colonel Cholleton se mettait en marche, et le matin, vers huit heures, elle arrivait au Mont-Valérien , qu'évacuaient aussitôt les deux bataillons de chasseurs à pied. Le fort était armé de quelques pièces de campagne et d'un certain nombre d'obusiers à âme lisse qui avaient été repris aux insurgés. C'était assez pour repousser une attaque, qui d'ailleurs ne se produisit pas. Les fédérés avaient employé la journée du 19 à prendre complète possession de Paris, et ils ne se présentèrent au Mont-Valérien que dans la soirée du 20 au 2L Trouvant le fort occupé, ils envoyèrent des parlementaires à son commandant pour le sommer de le rendre au gouvernement de la Commune. On leur répondit par un refus énergique , qui leur sembla suffisamment péremptoire, car ils se retirèrent sur-le-champ sans faire de protestations, et aucune tentative hostile ne fut renouvelée sur le fort avant le combat du 3 avril. On dut prendre, toutefois, la précaution d'approvisionner le Mont-Valérien en vivres et en munitions pour le tenir en sécurité contre tout événement. Il reçut un convoi considérable de poudres et projectiles, et fut ravitaillé pour quinze jours.

Nous fûmes moins heureux du côté de Vin-

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