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SITUATION MILITAIRE AU MOMENT DE L'ARMISTICE

Nous croyons indispensable d'établir, en la résumant, la situation militaire des deux parties belligérantes au moment où fut signé l'armistice , qui termina la guerre.

De l'attaque prussienne. — L'attaque des Prussiens contre Paris a compris deux phases bien distinctes : la période d'investissement et la période d'action. L'investissement, commencé par un succès non moins brillant qu'inespéré, a été conduit, il faut bien le reconnaître, avec une habileté extrême. Le 19 septembre, malgré les efforts de la défense , le mouvement tournant qui a complété le blocus absolu de la capitale avait définitivement réussi.

Quand il eut accompli cette grande opération, l'ennemi demeura dans l'inaction, occupant ses loisirs par la construction de lignes de circonvallation très-savamment étudiées et surtout trèspratiquement exécutées. A diverses reprises, les assiégés avaient fait de sérieuses tentatives pour rompre la ligne d'investissement, mais toutes

avaient échoué, et après chacun de ces efforts infructueux, la garnison de Paris avait du se replier prudemment sous le canon de ses forts. Il n'est donc pas douteux que pendant toute la première période du siège, qui s'étend du 19 septembre au 27 décembre, c'est-à-dire pendant un peu plus de trois mois, l'armée allemande a fait preuve de beaucoup de vigilance et de fermeté. Non-seulement elle a su repousser les grands efforts des assiégés, mais, en outre, les petites opérations tentées chaque jour et sur tous les points l'ont toujours trouvée en éveil, et bien qu'elles aient souvent réussi, elles n'ont jamais été pour elle l'occasion d'un réel désavantage. L'ennemi était si bien sur ses gardes, que les nombreux courriers qui cherchaient à s'échapper de la ville ou à y entrer isolément ont presque toujours été saisis, et bien peu ont pu parvenir, soit de jour, soit de nuit, à tromper la sévère surveillance exercée sur un front dont l'étendue était cependant de près de cent kilomètres. Les seules tentatives de ce genre qui aient réussi avaient en général été tentées par la Seine , entre Saint-Denis etBougival; sur ce point les avantpostes allemands étaient très-faibles, et comptaient un peu, pour garantir leur investissement, sur le fleuve, qui rendait le passage très-incommode. On peut supposer aussi que les quelques

émissaires qui purent entrer dans Paris ou bien en sortir jouaient le double rôle de courriers pour le gouvernement et les familles , en même temps que celui d'espion pour le compte de l'ennemi. Quoi qu'il en soit, l'arrivée ou le départ de ces messagers a toujours été des plus difficiles : la locomotion aérienne, qui est restée ouverte jusqu'au dernier jour, a seule présenté sous ce rapport des résultats tout à fait satisfaisants.

Une opinion très -généralement accréditée a donné à croire que les Prussiens ont souvent détaché de leurs troupes d'investissement des forces plus ou moins considérables pour les envoyer, comme renforts, aux autres corps qui avaient à combattre nos armées de province. Beaucoup de journaux de Paris ont propagé à satiété cette assertion, à laquelle des documents émanés de M. Gambetta lui-même ont à diverses reprises donné une certaine créance. Mous croyons, pour notre part, ces affirmations inexactes. En ce qui concerne la rive gauche , où notre surveillance personnelle a dû s'exercer pendant toute la durée du siège, nous pouvons assurer que le 6' corps prussien, commandé par le général Tumpling, n'a jamais diminué ses forces, qui étaient établies entre la Seine et la Bièvre; il en a été de même du 2'' corps bavarois , sous les ordres du général Von Hartmann. Le corps de la

garde qui occupait Meudon, faisait le service à Versailles et se reposait à Saint-Germain , n'a pas non plus quitté ses positions. Le IP corps, qui, sous les ordres du général Kirbacli, défendait les lignes de Saint-Cloud, y est toujours resté. Tout nous porte à affirmer que ces quatre corps sont constamment demeurés sous Paris , n'opérant d'autres mouvements que ceux que nécessitaient nos reconnaissances ou nos sorties, pour se porter alors au secours des troupes menacées. Leur total, pour l'armée du Sud, était à peu près de cent vingt ou cent cinquante mille hommes. L'armée du Nord, qui avait un périmètre plus considérable à surveiller et à défendre , pouvait moins encore que l'armée du Sud songer à dégarnir ses positions, et elle a toujours été très-nombreuse. Il est donc moins que probable que le total des troupes d'investissement ait jamais été réduit à un chiffre inférieur à environ trois cent mille hommes.

Après un blocus de plus de trois mois, marqué par de glorieux combats, l'armée prussienne se décida enfin à attaquer la place elle-même à la date du 27 décembre. Mais cette seconde période est moins brillamment remplie; le rôle de l'assaillant cesse d'être aussi habilement tenu, et l'histoire doit lui réserver, à tous les points de vue, sa juste désapprobation. Tout d'abord, l'at-

taque commence contre le plateau d'Avron. Nous avons démontré, dans un précédent volume, combien la possession de cette position était devenue peu importante. Elle donnait, il est vrai, à son début, une apparence de triomphe dû au premier essai de bombardement, et dont l'ennemi avait besoin pour satisfaire aux impatiences cruelles de l'opinion publique en Allemagne. La lecture des dépêches officielles prussiennes publiées sur cet événement avec une certaine emphase et une grande exagération ne laisse aucun doute à cet égard. Mais après ce léger et vain succès, dont l'ennemi ne put même utiliser le gage matériel, il dut s'arrêter subitement en présence des forts, que les attaques redoublées de son artillerie ne sont pas parvenues à entamer; il ne put même enlever les ouvrages défensifs qui leur prêtaient leur appui. Trop éloigné pour que ses obus vinssent tomber jusque dans la ville elle-même, il dut s'arrêter et se borner à un bombardement relativement inoffensif sur les forts qu'il avait devant lui, marquant ainsi sur ce point son échec et son impuissance.

L'attaque tentée sur Saint-Denis a été également sans grande importance. Nous avons déjà expliqué qu'en admettant même — ce qui eût été toutefois un résultat considérable — que l'ennemi ait pu parvenir à enlever soit un fort, soit même

la position de Saint-Denis tout entière, les défenses sérieuses qui l'auraient ensuite arrêté devant la place n'en subsistaient pas moins. En conséquence, on pouvait, de ce côté, redouter une alerte; mais le danger, le grand danger n'était pas là.

Il était au Sud. C'est là en effet que les Prussiens avaient porté leur principal effort; c'est là qu'avait lieu la lutte acharnée, celle qui, avec le temps, pouvait devenir décisive. A Saint-Denis, les Prussiens avaient quatre-vingts pièces d'attaque, et soixante étaient en outre dirigées sur les forts de l'Est; tandis qu'au sud de Paris ils devaient avoir environ deux cents pièces tournées contre la ville même, dont vingt-quatre dans une seule batterie à Meudon.

Cette formidable accumulation de moyens offensifs criblait pendant le jour nos forts de projectiles incessants ; la nuit était réservée à leur action, alors beaucoup plus terrible, sur les quartiers de la place qu'elle pouvait atteindre. Il avait fallu, de ce côté, développer les ressources de la défense dans une proportion très- vaste, et nous étions même parienus en peu de temps à soutenir la violence du feu avec des résultats satisfaisants. Les forts, beaucoup plus exposés, avaient souffert, mais le terme de leur résistance était bien difficile à prévoir, et dans l'état des choses, au moment

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de l'armistice, il était certainement encore trèséloigné.

JVous devons donc, en adversaire impartial , reconnaître que la première partie des opérations allemandes autour de Paris a été digne de tout éloge; mais, en revanche, nous devons aussi constater que pendant leur deuxième période ces opérations ont été conduites avec une grande faiblesse. L'ennemi avait passé trois mois dans une inaction apparente, et il avait eu le temps de préparer et de mûrir un plan définitif, dont le résultat devait être le couronnement naturel des grands succès qu'il avait déjà obtenus ; cependant l'attaque des Prussiens, qui s'est prononcée successivement à l'Est, au Sud et au Nord , a été mal conçue et plus mal encore exécutée. Il y a eu de leur part une grande hésitation et beaucoup de tâtonnements dans le choix du point où cette attaque devait avoir lieu : trois fois la position primitivement indiquée fut abandonnée pour une autre ; les travaux de tranchées, mollement activés, demeurèrent sans utilité; et enfin le bombardement, destiné sans doute à contraindre la ville à se rendre à merci, n'eut d'autres conséquences que de donner aux sentiments des assiégés une force plus énergique encore en vue de la résistance poussée jusqu'à ses dernières limites. D'ailleurs, on sentait que l'ennemi ne paraissait pas lui-même bien

confiant dans l'issue de l'attaque entreprise contre une cité si vivement défendue, et dont les habitants étaient depuis si longtemps connus pour leur habileté à mener la guerre des rues et des barricades.

L'artillerie ennemie a rempli certes un rôle important et exhibé, à la grande surprise de la ville qui se croyait si bien à l'abri dans son enceinte, des pièces de canon d'une forme et d'une portée jusqu'alors inconnues, et des munitions d'un calibre tout à fait inusité. Ses artilleurs ont montré beaucoup de solidité et une grande habitude de précision dans le tir; mais, en somme, tout ce déploiement excessif de moyens nouveaux perfectionnés par la science, n'a abouti qu'à un résultat non moins inhumain qu'inutile. Certainement, comme conclusion, Paris a succombé : les assaillants peuvent donc chanter victoire, car en effet ils ont triomphé ; mais la chute de Paris n'a été due qu'à la sévérité de l'investissement absolu organisé par eux, et qui n'a pas permis au plus mince objet de ravitaillement de pénétrer dans ses murs. Paris n'a cédé ni à la force, ni au bombardement, ni à la crainte d'un assaut, que la prise encore bien éloignée d'un ou de plusieurs forts aurait pu rendre possible ; Paris a cédé seulement à la faim. Nous ne saurions donc trop insister sur ce point capital, en ce qui regarde le

mérite de l'attaque prussienne : ce n'est pas aux efforts faits dans la seconde partie de cette attaque que les Allemands ont dû la chute de la grande ville, qui aurait longtemps encore bravé leurs obus, mais bien aux mesures si remarquables qu'ils avaient prises pendant la première période du siège pour fermer hermétiquement et sur tous les points à la fois la moindre communication de Paris avec le reste du monde.

De la défense française. — La défense de Paris a été l'objet des appréciations les plus diverses. Les uns ont rendu pleine et entière justice aux immenses efforts qui ont été tentés; les autres, au contraire, ne considérant que le résultat, se sont montrés les détracteurs les plus acerbes et les plus impitoyables. La chute de Paris a, en effet, amené la fin de la guerre ; mais la grande opération militaire qui a consisté à assurer la résistance d'une gigantesque cité de plus de deux millions d'âmes, pendant près de cinq mois, contre une armée formidable ayant à son service les moyens d'attaque les plus énergiques et les plus nouveaux, ayant en outre pour elle le prestige tout récent de victoires aussi considérables que multipliées, cette opération, quelle qu'ait été malheureusement son issue, n'a pas été sans quelque valeur, et l'histoire, plus impartiale et moins passionnée que

nous , lui rendra pcut-otre aussi plus de justice. Ce n'est point à ceux qui ont pris une part constante et directe à la lutte qu'il appartient d'apprécier ses mérites ou de blâmer ses défaillances : leur opinion ne saurait être, à aucun degré, prépondérante; ils peuvent seulement, ils doivent même, par le récit des événements auxquels ils ont été mêlés, fournir à l'histoire les renseignements et les matériaux qui lui serviront plus tard à fixer définitivement et en dernier ressort l'opinion des hommes sur les faits si graves qu'ils ont vus s'accomplir. Toutefois, il ne leur est point interdit de , faire ressortir dès aujourd'hui par l'examen rapide de ces faits eux-mêmes, et à un point de vue purement théorique , les conséquences et les conclusions qu'ils ont tout naturellement produites.

Tout d'abord la défense de Paris a démontré l'efficacité, avec les armes actuelles, des travaux de contre-approche tels que ceux qui avaient été inaugurés par les Russes à Sébastopol. C'est à la prompte et vigoureuse exécution de ces importants ouvrages, dont nous avons déjà donné la description, que Paris a dû de pouvoir résister aussi longtemps au déploiement des forces énormes de l'attaque ennemie. Elle a démontré ensuite, et surtout, que la puissance des feux d'artillerie ayant augmenté avec leur portée, les

distances autrefois admises pour le flanquement efficace des positions ou des ouvrages avancés ne sont plus aujourd'hui les mêmes. Il est de toute nécessité que le front bastionné établi d'après les principes anciens soit agrandi, et que les forts soient aussi beaucoup plus éloignés du rempart, reconstruits sur des positions plus élevées et, en outre, plus distants les uns des autres. Par les mêmes raisons, certains points de l'enceinte de Paris doivent être absolument modifiés. Les travaux les plus urgents à entreprendre devront avoir pour but la suppression des forts d'Issy, de Vanves et de Montrouge. Ces trois forts, d'ailleurs aux trois quarts détruits après les deux sièges successifs qu'ils ont eu à subir, seront de toute nécessité remplacés par des ouvrages établis plus en avant sur des positions nouvelles dont le choix exigera une grande et sérieuse étude. Il faut, en outre, installer au sud de Paris un camp retranché permanent, comme il en existe un au nord, pour protéger ses remparts et lui éviter dans l'avenir un second bombardement. L'attention doit encore se porter sur Saint-Denis, qui est dans une situation des plus désavantageuses; la ligne des forts qui défendent cette partie du périmètre doit être aussi reportée plus en avant.

Mais une fois ces rectifications faites, et elles sont impérieusement exigées par le résultat de

notre longue lutte avec l'Allemagne, il ne faut pas oublier que, malgré certaines innovations de détails, rien n'est changé aux anciens et immuables principes de l'art militaire, et que c'est toujours en rase campagne que se décidera le sort des grandes guerres. Quand, après divers échecs, une armée puissante vient se renfermer dans une place forte et demande leur appui à ses remparts, elle avoue implicitement qu'ils lui sont nécessaires, et l'ennemi, qui le sait aussi bien qu'elle, puise dans la connaissance forcée de cette nécessité une confiance plus grande et des forces nouvelles. Quelque considérable que soit une place de guerre, quelle que soit la quantité d'approvisionnements qui ont pu y être accumulés, ses ressources sont fatalement limitées, et le jour où elles sont épuisées arrive infailliblement. Alors l'armée peut tenter de sortir; mais le temps qu'elle a employé pour se refaire dans l'intérieur de la place, l'ennemi l'a occupé en constructions nombreuses de travaux qui doublent encore sa force, et il a de plus la supériorité qu'en dehors de tous ses autres avantages lui donne la défensive. Quant à l'assiégé, il a contre lui toutes les mauvaises chances : une situation morale affaiblie par les précédents revers, et surtout les nombreuses difficultés de l'attaque. C'est donc une erreur que de trop compter sur les places fortes : si même, en ce qui regarde une

place de l'importance de Paris, on avait pu y renfermer la meilleure armée de la France , au lieu de celle qu'on avait dû trop rapidement improviser, peut-être serait-on parvenu à retarder plus longtemps l'inévitable résultat; mais, — à moins d'un secours venu du dehors, — on ne l'eût certes pas empêché.

La portée supérieure des armes nouvelles, si elle permet de rejeter plus loin les forts et si elle augmente la zone que commandent efficacement leurs feux, permet aussi de former un investissement plus étendu que par le passé. On peut difficilement se rendre compte des moyens qu'aurait employés l'ennemi pour maintenir avec la portée des armes anciennes le strict investissement de Paris, qui n'a été rendu possible que par suite des récents progrès de l'armement. Toutefois il ne faut pas attribuer à l'artillerie nouvelle une influence exclusive sur l'issue des événements, et le siège de Paris a démontré au contraire toute son inefficacité contre des obstacles solidement établis et vigoureusement défendus. Le tir en brèche à de grandes distances, sur lequel les Allemands paraissaient compter de la manière la plus absolue, s'offrait à eux à Issy et à Vanves dans des conditions exceptionnellement favorables; ils n'y ont pas réussi, du moins comme ils l'avaient espéré, et nous n'y avons guère ob-

tenu plus de succès contre la Commune. C'est un moyen très-lent qui, loin d'abréger, semble plutôt prolonger la durée d'une attaque, et qui expose, en somme, à de regrettables déceptions. Nous avons déjà dit, d'ailleurs, que le fort d'Issy avait souffert au moins autant du tir des bombes que des gros projectiles qu'il recevait de plein fouet. Toutefois, ce nouveau tir en brèche nous oblige à modifier dans certaines parties la construction de nos forts. Les casemates, qui doivent abriter les défenseurs, ne sont plus garanties des coups directs de l'ennemi ; il a fallu dans tous les forts attaqués sérieusement les doubler de sacs à terre pour les rendre impénétrables. Ce travail est difficile à exécuter au dernier moment, et doit être prêt avant le combat; mais, dans tous les cas, il ne peut être d'une très-bonne efficacité, et il est préférable de changer tout à fait et définitivement dans tous nos forts la disposition actuellement existante des abris voûtés.

Le siège de Paris a été immédiatement suivi d'une odieuse insurrection qui demeurera sans égale dans l'histoire. Cette conclusion désastreuse d'une guerre aussi funeste a parfois égaré le jugement de ceux qui ont voulu apprécier le mérite de la défense de Paris , et les a même empêchés de rendre à ceux qui s'y sont dévoués la part de justice et d'éloges qui leur est due. Au moment

OÙ le général qui avait successivement commandé en chef le 13' corps et la troisième armée de Paris reçut la lourde tâche de diriger, en remplacement du général Trochu, les derniers jours de la défense, il ne voulut dissimuler ni aux troupes ni à la population la grave réalité de la situation. Nous sommes arrivés, a-t-il dit dans sa première proclamation au peuple et à l'armée, « à un mo- » ment critique " , et il ne faut pas « se faire d'illusions « . Alors que s'est produite la douloureuse nécessité de la capitulation, le commandant en chef a été à même de constater que jusqu'à la fin, et à quelques défaillances près, l'armée a su remplir son devoir, et quand elle a dû, quelques semaines plus tard, tourner ses armes contre des concitoyens véritablement parricides, il a retrouvé en elle les mômes vertus d'abnégation et de courage dont elle avait donné de si éclatantes preuves pendant la longue durée du siège. Le général en chef est heureux de pouvoir signaler au ministre de la guerre cette digne et consolante attitude des troupes qu'il a eu si longtemps l'honneur de commande!'.

De la situation des esprits. — Pendant le siège de Paris, un conseiller nouveau est venu s'imposer aux inspirations de la défense, contrôler ses actes et parfois les diriger : c'est l'opinion pu-

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bliqno. Son intervention a été rarement opportune, et son influence presque toujours fatale. Peut-être était-il difficile à un gouvernement issu d'un mouvement populaire de s'opposer efficacement aux manifestations de ceux qui l'avaient porté au pouvoir, mais il est certain qu'il ne tenta que rarement de le faire. La rigueur des lois sévères qui régissent l'état de siège fut singulièrement adoucie pendant la durée de l'investissement de Paris. L'esprit public a pu , en toute liberté comme en toutes circonstances, exprimer par tous les moyens imaginables les opinions les plus exagérées et souvent les plus coupables. Les clubs existaient en permanence, on les retrouvait même dans la rue sous la forme de réunions nombreuses de citoyens , avec un orateur exalté pérorant au milieu d'elles. D'autre part, une certaine presse, dont on ne saurait trop flétrir les sourdes et criminelles menées, entretenait l'agitation, pendant que des brochures signées par des écrivains de tous les partis, de toutes les professions et de toutes les classes, ajoutaient encore à cette expansion périlleuse et abusive de l'opinion publique. Comme il était de notoriété que le gouvernement se laissait malheureusement influencer par tous ces écrits et tous ces discours , l'ennemi, qui savait profiter de tout et qui avait trouvé le moyen de se procurer nos livres et nos journaux, pou-

irait juger, par ces manifestations inconsidérées, de notre situation véritable.

Les clubs. — Les clubs qui ont été ouverts à Paris, et sans interruption pendant tout le siège, n'ont été suspendus qu'après l'échaufFourée du 22 janvier et sur la demande expresse du nouveau commandant en chef. Leur nombre avait été , au lendemain du 4 septembre et dès le début de l'investissement, encore bien plus considérable; mais quelques-uns n'avaient pu tenir, et ceux-là seuls où se discutaient le plus vivement les questions les plus passionnées et où se soutenaient les opinions les plus exaltées et les plus dangereuses, avaient accaparé à leur profit la grande généralité des auditeurs. Les autres, trop modérés sans doute et où des gens raisonnables venaient exposer des théories plus sérieuses et plus sensées , avaient dû presque tous disparaître devant l'indifférence d'un public qui ne pouvait plus entendre que ceux qui flattaient les passions mauvaises ou encourageaient les folles illusions. Le dernier club qui ait vécu siégeait à lielleville, dans la salle Favié ; il servait en quelque sorte de quartier général à l'émeute, et sa dernière séance, celle qu'il a tenue dans la soirée du 22 janvier, a eu pour conclusion un appel aux armes demeuré sans résultat.

La direction où les clubs cherchaient à entraîner l'esprit public était celle de la résistance à outrance : les orateurs y tenaient tous un langage exalté, en vue d'enflammer encore les passions populaires. Dans un moment aussi critique, la défense eût pu profiter sans doute de l'appui qu'elle eût trouvé dans les clubs pour entretenir le courage de la population civile, si les clubs ne l'avaient poussée réellement qu'au noble sentiment de la résistance, et si surtout les actions de ceux qu'ils endoctrinaient trop bien avaient répondu aux belles phrases de leurs orateurs. Mais malheureusement, à ces réclamations constantes de sorties en masse, à ces propositions répétées de marcher à toute heure et à tout prix avec des gardes nationaux mal armés et sans aucune éducation militaire contre des troupes aguerries et solides , venaient s'ajouter des conseils perfides et des suggestions déplorables. L'appel à la révolte s'y mêlait tous les soirs à l'appel aux armes; on y prêchait l'insubordination et l'indiscipline, et surtout le refus de l'obéissance à des généraux que l'on ne manquait pas d'accuser à la fois d'incapacité et de trahison. Le compte rendu à peu près complet de ces clubs a été conservé ' ; on y peut lire une série étonnante de propositions absurdes,

' Les Cluhs rouges pendant le siège de Paris, par G. de Molioari, un vol. in-18; Paris, Garnier, 1871.

de critiques haineuses et d'insinuations coupables. C'est dans ce foyer malsain , qu'un gouvernement plus fort et plus sûr de lui-même eût balayé inexorablement dès le premier jour, que fut préparée l'organisation de la future Commune et publiquement discutée la sauvage exécution du prochain incendie de Paris !

On a pu juger de l'effet produit par les discours de ces clubs sur la moralité, le courage et la force de résistance de leurs adhérents lorsqu'il s'est agi de les conduire aux avant-postes, puis au feu. Tous ces hâbleurs de tribune et tous ces braillards de carrefour ont donné aussitôt les plus honteux exemples de défaillance et de lâcheté. Indisciplinables, menteurs et ivrognes, on les a vus, en différentes occasions, fuir devant le danger, même quand il n'était que simplement imaginaire. Certains bataillons, composés exclusivement de ces hommes qui réclamaient toujours la fameuse « grande sortie «, ont dû être ramenés jusque chez eux depuis les avant -postes, pour cause d'ivresse et pour refus de service. Tous ces auditeurs de clubs n'y avaient trouvé que de mauvais avis et de pernicieux conseils. Leur influence fatale fut donc bien vite démontrée : leur maintien était un danger et en même temps une preuve de faiblesse. Quand on se décida enfin à les suspendre, le mal terrible qu'ils ont causé était déjà

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fait : la mesure de leur suppression arrivait trop tard.

Les journaux. — Pendant le siège, tous les journaux ont continué leur publication , bien qu'ils aient eu à lutter contre la crise la plus formidable qui pût menacer leur existence, la disette du papier. Ils l'ont affrontée et supportée, d'accord avec leurs lecteurs, les uns en supprimant la moitié de leur numéro , les autres en réduisant leur format, d'autres encore en paraissant imprimés sur des papiers de qualité inférieure et même des couleurs les plus variées.

Le parti avancé avait dans la presse parisienne de nombreux organes très-achetés et très-lus. Ses principaux journaux étaient : le Combat, puis le Vengeur, de Félix Pyat; la Patrie en danger, de Blanqui; le Réveil, de Delescluze, et le Cri du peuple, de Jules Vallès. Leur mot d'ordre était le même que celui des clubs, dont d'ailleurs ils inspiraient ou reproduisaient tour à tour les discours les plus incendiaires. La résistance à outrance et l'appel à la révolte par les accusations les plus constamment répétées contre les chefs de la défense étaient les thèmes favoris de leurs articles. Ces feuilles cherchaient à répandre leur poison jusque dans les rangs de l'armée, en lui faisant distribuer subrepticement leurs numéros.

A côté de ces coupables journaux, la presse modérée demandait, elle aussi, la résistance à outrance, mais au moins elle s'efforçait, en de bons termes, de soutenir le patriotisme et de rassurer les esprits. Toutefois, dans une ville assiégée, la première condition de sécurité et de discrétion, si indispensable au bon succès des opérations militaires, n'aurait pu être obtenue que par la suppression absolue de tout autre journal que la feuille officielle. On comprend très-bien qu'un journal, qui est obligé de donner chaque matin à ses lecteurs des renseignements sur les nouvelles du jour, soit par cela même porté, si raisonnable qu'il puisse être, à entrer dans des détails de discussion et de dissertation très-nuisibles dans des circonstances aussi critiques que celles où se trouvait Paris. Chaque jour les journaux annonçaient les mouvements militaires, les commentaient, approuvant ou désapprouvant, et faisaient ressortir les côtés forts et faibles des positions qu'on voulait défendre ou attaquer : l'ennemi, qui avait partout des espions, savait toujours ainsi, avant la sortie de nos troupes, qu'elles allaient sortir, et c'est surtout par les journaux qu'il était informé.

Mais si l'on ne voulait pas en venir à cette mesure excessive de la suppression des journaux, il eût été facile de leur interdire absolument toute

appréciation des événements projetés, toute discussion intempestive, toute publication, en un mot, de renseignements pouvant éclairer et servir l'ennemi. Si le gouvernement, se montrant plus ferme , eût réprimé sévèrement les écarts de la presse et des clubs, les esprits eussent été plus calmes et la défense moins contrariée à tout moment dans l'exécution de ses projets.

En dehors de la publicité par le moyen de la presse, il y avait encore celle qui a lieu par la voie de la brochure. La ville en était inondée : toutes contenaient des plans admirables et infaillibles, et, ainsi que les journaux, discutaient en les critiquant les actes de la défense. Le gouvernement lui-même recevait des propositions manuscrites de tous genres et de toutes provenances : il en parvint au commandant en chef qui arrivaient directement d'Angleterre et même d'Amérique. Toutes ces communications tendaient au môme but : la résistance à outrance. Elles la prônaient comme la ressource suprême, mais sans indiquer aucun moyen pratique de la continuer.

Ainsi toutes les aspirations de cette grande ville, depuis plus de quatre mois étreinte par un ennemi implacable et habile, étaient sans cesse tournées vers le sentiment de la résistance quand même et toujours. Ce sentiment, qui avait certes un côté noble et généreux, était malheureuse-

ment irréfléchi : quand il devint tout à fait évident que les jours de Paris étaient comptés et que ses dernières heures étaient proches , la foule n'avait pas encore voulu entrevoir même la supposition de céder! Les esprits plus froids et plus sages s'effrayaient de ces tristes symptômes : en voyant toute cette immense population qui se laissait entraîner aux passions extrêmes par quelques meneurs secrets se dissimulant adroitement derrière les grands mots de patriotisme et d'indépendance, ils pressentaient déjà la difficulté de faire reprendre un jour à ce peuple déchaîné des habitudes d'ordre et de traiail, et sans prévoir, certes! une secousse aussi horrible que celle que nous avons subie, ils étaient inquiets et anxieux sur les suites infaillibles de toute cette effervescence et d'un tel excès de liberté.

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