HONNEUR A L'ARMÉE D'ITALIE
Le boulevard des Italiens se faisait remarquer, en outre, par de nombreuses inscriptions en l'honneur de Sa Majesté l'Impératrice et du Prince Impérial. Devant le passage de l'Opéra, l'Académie impériale de musique avait érigé deux colonnes à huit pans, réunies par des guirlandes, et on lisait sur les piédestaux : Veni, vidi, vici. |
De son côté, l'Opéra-Comique avait érigé une grande colonne composite surmontée de drapeaux, ayant son chapiteau richement enguirlandé, et offrant à la base un beau parterre de fleurs.
Au milieu de la chaussée du boulevard des Capucines, presque dans l'axe de la rue de la Paix, s'élevait enfin un véritable monument composé d'un piédestal ayant tout un parterre à sa base, d’un socle et d'une statue assise : la statue représentait une femme portant une couronne d'or ouverte, drapée à la romaine, la main gauche armée d’un glaive au fourreau, la main droite tenant un traité de paix : c'était la paix de Villafranca.
Devant le socle, on voyait un lion de bronze couché ; le piédestal était formé de pièces de canon, les unes debout aux angles, les autres placées horizontalement. Sur les faces du nord et du midi on lisait, en lettres demi-teintées, les noms des corps qui ont pris des drapeaux et des canons à l'ennemi.
La rue de la Paix, depuis le boulevard des Capucines jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs, avait reçu une décoration particulière, formée de velours à franges d'or. A l'entrée de la place Vendôme s’élevaient deux pyramides et vingt-quatre mâts en style Louis XV, couronnés d'aigles et pavoisés. Non loin de là, la caserne des sapeurs-pompiers élait toute tendue de velours et décorée de chiffres et d’aigles d'or.
La place était transformée en un cirque immense, dont la colonne de la srande armée formait le centre ; l'aspect en était de l'effet le plus imposant et le plus grandiose.
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518 L'ITALIE CONFÉDÉRÉE Seize colonnes monumentales, surmontées de génies offrant des cou-
ronnes, décoraient les abords de la place. Huit de ces colonnes avaient été construites à l'entrée du côté de la rue de la Paix, et huit à la sortie,
du côté de la rue Castiglione. Leur fût, mi-partie recouvert de moulures
dorées, et mi-partie en imitation de marbre rouge, était d'une richesse et d'un éclat extraordinaires.
Deux lignes de draperiés en velours cramoisi, parsemé d'abeilles et de franges d’or, avec un N couronné au milieu, régnaient sur le pourtour des deux étages des hôtels réguliers, dont la facade était ornée d'écussons, de guirlandes et entièrement pavoisée de drapeaux. Des mâts vénitiens soutenaient de longues oriflammes enrichies d'arabesques d'or, et suspendues à leur sommet comme la flamme d’un vaisseau de guerre hissée à la pomme du grand mât. L'ensemble de cette décoration était des plus admirables.
Au milieu des estrades entourant la place et adossée à la façade de l'hôtel du ministère de la justice, était une tribune décorée avec beaucoup de goût et de richesse et réservé à Sa Majesté l'Impératrice, au Prince Impérial, ainsi qu'aux membres de la famille impériale et aux personnages qui les accompagnaient.
A huit heures et demie, l'Empereur se rendit à la place de la Bastille, au-devant des troupes. Partout sur son passage l'Empereur fut salué par les plus vives acclamations. Aussitôt après l’arrivée de l'Empereur, le mouvement des troupes avait commencé dans l'ordre suivant :
L'Empereur, précédé par ses officiers d'ordonnance et ses aides de camp, ét ayant à sa suile un nombreux et brillant état-major, marchail en lête de l’armée.
L’escorte du cortège impérial était formée par un détachement des cent-gardes.
À cent mètres de distance de l'Empereur, le maréchal Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, commandant en chef la garde impériale, suivait, accompagné de son état-mayor.
Après, venaient les aumômiers de l’armée.
Les détachements des blessés des différents corps de l’armée dans l'ordre suivant :
Chasseurs à pied,
Voltigeurs,
Louaves,
Grenadiers de la garde,
Tirailleurs algériens,
Blessés des régiments de la ligne.
Puis venaient :
Toute la garde impériale;
Le maréchal Baraguey-d'Hilliers, à la tête du premier corps ;
Les quatre drapeaux autrichiens pris à l'ennemi, portés, savoir :
Le 1°, par un chasseur à pied de la garde, et escorté par deux soldats de chaque régiment de la garde ;
Le ©, par des soldats du premier corps, dans le même ordre que pour la garde ; |
Le 5°, par des soldats du deuxième corps, dans le même ordre que pour la garde ; |
Le 4°, par des soldats du quatrième corps, dans le même ordre que pour la garde ;
Les trente-huît canons autrichiens ;
Le maréchal duc de Magenta, à la tète du second Corps ;
Le maréchal Canrobert, à la tête du troisième corps ;
Le maréchal Niel, à la tête du quatrième corps ;
Il serait difficile, ainsi que le constata le Journal des Débats du 15 août, de dépeindre toutes les scènes enthousiastes qui ont éclaté sur le passage de chaque corps. Partout les applaudissements, les bravos, les acclamations retentissaient depuis le sol jusqu'au faite des maisons : les mouchoirs s’agitaient, les bouquets et les couronnes pleuvaient de toutes les fenêtres.
L'allure vaillante de la ligne, la belle tenue de la garde, les agiles et intrépides chasseurs de Vincennes, les zouaves populaires, les turcos avec leur teint basané et leur costume oriental ; l'artillerie si imposante, au milieu de laquelle les canons rayés excitaient une vive curiosité ; le génie, dont tout le monde connait la science, le dévouement et la modestie : la cavalerie, où se distinguaient les chasseurs avec leurs chevaux cris pommelé, les guides, les dragons de l'Impératrice et les cuirassicrs, ont Lour à tour reçu des témoignages de l'admiration la plus sympathique et la plus ardente. Les maréchaux Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, Baraguey-d'Hilliers, de Mac-Mahon, Canrobert, Niel, en qui se personnifiaient les souvenirs de Magenta et de Solferino, ont été successivement couverts d'applaudissements.
Les cantinières au costume élégant, quelques infirmières mêlées aux soldats qu’elles avaient soignés sur les champs de bataille, ont eu leur part des acclamations populaires. | Mais ce qui a eu particulièrement le privilège d’exciter les transports
de la foule, c’est la vue des drapeaux des régiments, qui Lous sans exception sont lacérés, mutilés. déchirés, et dont quelques-uns n'ont con-
servé que d'informes lambeaux. Quant aux blessés qui marchaient en tête de l'armée, chargés de couronnes et de bouquets de fleurs, les uns tenant le bras en écharpe, les autres appuyés sur des béquilles ou presque portés par leurs camarades, l'émotion que leur vue a produite et les applaudissements qu’elle a excités, ont tenu du délire.
La tête de colonne étant arrivée à l'entrée de la place Vendôme, l'Empereur à pris place au-dessous du balcon réservé à l'Impératrice dans l'hôtel du ministère de la justice, et le défilé a commencé.
Au moment où les blessés, accompagnés de quelques-uns des aumôniers de l’armée, passaient devant lui, l'Empereur s’est avancé de quelques pas, et, le chapeau à la main, a salué le glorieux groupe des mutilés de l’armée d'Italie et les ministres de la religion qui leur avaient prodigué leurs secours spirituels.
Ce mouvement de l'Empereur a excité les plus vives acclamations.
A deux heures, une pluie d'orage est tombée au moment où les dernicrs régiments passaient sur le boulevard des Italiens, et a produit un peu de confusion, sur quelques points, dans la foule; mais nous n’avons pas appris qu'il en soit résulté aucun accident.
Pendant ce défilé, un des valets de pied de la maison de l'Empereur est descendu, tenant le Prince Impérial dans ses bras ; il l’a présenté à Sa Majesté, qui l'a embrassé et l’a placé sur son cheval pendant quelques instants. Ce petit incident a excité une profonde émotion parmi les spectateurs, et de nouveau dans les rangs de l’armée et dans toutes les tribunes les cris de Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice! pe le Prince Impérial! se sont fait entendre.
Le défilé, commencé à dix heures un quart, s’est terminé à trois heures.
L'Empereur s'est retiré aussitôt après et est retourné aux Tuileries, au milieu des mêmes acclamations qui l'avaient salué à son passage sur toute la ligne des boulevards.
Le soir le même concours de curieux qui dans la matinée s'était porté sur le passage des troupes s’est retrouvé aussi nombreux sur les boulevards, dans la rue de la Paix, sur la place Vendôme, dans la rue de Rivoli, pour voir les illuminations.
Sur les boulevards, tous les établissements publics ét un très-grand nombre de maisons particulières étaient illuminés de lanternes de couleur. Les théâtres étaient éclairés au gaz. Sur beaucoup de points les branches d'arbres étaient éclairées en verres de couleur. Des lustres étaient suspendus transversalement à la chaussée.
La colonne triomphale de l'Opéra-Comique avait éclairé le jardin d’arbustes et de fleurs qui l'entoure.
La rue de la Paix, la rue de Castiglione, étaient illuminées entièrement de lanternes vénitiennes.
Sur la place Vendôme un cordon de gaz éclairait la façade de tous les hôtels ; autour de la colonne Vendôme, les lanternes de gaz avaient été remplacées par des aigles couronnés et le chiffre de l'Empereur et de l'Impératrice.
Partout enfin la foule circulait, bruyante, animée, heureuse, dans un flot de lumière, admirant les inscriptions triomphales et les façades des maisons brillamment illuminces, splendidement pavoisées.
Le même jour avait lieu au Louvre, dans la salle des états de ce magnifique palais, un grand banquet donné et présidé par l'Empereur. C'était le banquet du retour, le banquet des principaux chefs de l’armée d'Italie. On y comptait (rois cents convives. C'était le dernier acte de cette fête dont une médaille commémoralive, frappée à la Monnaie de Paris, conserve le souvenir. |
A la fin de ce banquet, l'Empereur a prononcé les paroles suivantes :
« Messieurs,
« La joie que j'éprouve en me retrouvant avec la plupart des chefs de l'armée d'Italie serait complète s'il ne venait s'y mêler le regret de voir se séparer bientôt les éléments d'une force si bien organisée et si redoutable.
:0mme souverain et comme général en chef, je vous remercie encore de votre confiance. Il était flatteur pour moi, qui n'avais pas commandé d’armée, de trouver une telle obéissance, de la part de ceux qui avaient une grande expérience de la guerre. Si le succès a couronné nos efforts, je suis heureux d'en rapporter la meilleure part à ces généraux habiles et: dévoués qui m'ont rendu le commandement facile, parce que, animés du feu sacré, ils ont sans cesse donné l'exemple du devoir et du mépris de la mort.
« Une partie de nos soldats va retourner dans ses foyers; vous-mêmes vous allez reprendre les occupations de la paix. N'oubliez pas néanmoins ce que nous avons fait ensemble. Que le souvenir des obstacles surmontés, des périls évités, des imperfections signalées, revienne souvent à votre mémoire, car, pour {out homme de guerre, le souvenir est la science même. , ; |
« En commémoration de la campagne d'Italie, je ferai distribuer une : médaille à tous ceux qui.y ont pris part, et je veux que vous soyez au-
jourd'hui les premiers à la porter. Qu'elle me rappelle parfois à votre pensée, et qu'en lisant les noms glorieux qui y sont gravés, chacun se 11e 41
dise : Si la France a tant fait pour un peuple ami, que ne ferait-elle pas
pour son indépendance? | | « Je porte un toast à l'armée. »
Ce toast fut répété par la France entière. Il a été le dernier cri de : guerre. Le rôle de l'armée était fini : celui de la diplomatie allait recom mencer. PL 1722 | | |