L INSURRECTION DES KOUANG-SI-JEN
Ihédrales d'Europe. Cette journée comptera parmi les plus heureuses de ma vie.
Après la procession, j'ai fait, accompagné du P. Lemaitre et du commissaire, une visite dans la chrétienté de Tan-houei. Dès que le P. Lemaître a paru, les chrétiens se sont rendus au Kum-sou (1), et en quelques instants la salle a été remplie d'enfants, de femmes, de gens de tout âge. L'administrateur, homme de quarante ans environ, à figure intelligente et énergique, est venu faire le Ko-to (cérémonie de réception). Les femmes et les enfants, malgré la gène que leur imposait notre présence, ont suivi l'administrateur, et le P. Lemaître a su trouver un mot aimable pour chacun. C'est bien ainsi, sauf les prostrations, que je me représente au moyen âge la réception des vassaux par les bous seigneurs de village, après une longue absence.
On nous a offert pour goûter, du thé, des dattes et de petits gâteaux ; puis on s'est rendu à la chapelle, où le missionnaire, après quelques prières, a béni solennellement toute l'assemblée ; ces braves gens ont fait inutilement mille instances pour nous retenir à dîner. En voyant ce religieux respect pour les missionnaires, j'ai compris que Dieu réservait à ses apôtres, même sur cette terre, les plus douces consolations que l'homme puisse goûter, la joie de procurer le bien, de faire des heureux.
30 mai.
J'ai eu le plaisir d'avoir aujourd'hui à déjeuner, dans le carré des officiers, Mgr Maresca, le P. Chérubini, Franciscain, plusieurs missionnaires de la Compagnie
(1) Edifice qui apparlient en propre à la communauté chrétienne, pour l'usage du prêtre et les exercices du culle diviu
de Jésus, M. Doran, commissaire du Plymouth^ tous les officiers et deux élèves du bord. Puisse la vanité de bien traiter mes hôtes, ne pas m'induire en de folles dépenses !
Longue causerie avec le P. Broullion qui m'a appris des choses fort intéressantes sur la situation des missions en Chine et sur les exigences de Topinion envers les missionnaires de tous ordres. 11 a combattu d'une manière énergique, en s'appuyant des exemples de Notre-Seigneur, le découragement déplorable de quelques prêtres trop ardents au début et qui se laissent ensuite rebuter par les difficultés, se plaignant qu'il n y a rien à faire en Chine. Une remarque à propos du P. Broullion et des PP. Jésuites du Kiang-nan : à quelque moment qu'on les visite, jamais leur figure ne porte l'empreinte du malaise ou de la mauvaise humeur.
Mgr Maresca m'a parlé de persécutions nouvelles €ontre les catholiques chinois. La pensée m'est venue de rédiger, de concert avec notre consul, une jnote un peu ferme, adressée aux chefs insurgés, en les menaçant de la colère de la France, qui a toujours soutenu, les armes à la main, la cause du catholicisme. J'ai même commence une lettre au ministre pour lui faire connaître ce quise passe, et exciter sa sympathie en faveur des chrétiens persécutés. Ferais-je bien de prolonger mon séjour ici ? Je n'en suis pas convaincu. Dans tous les cas, je me décide à retarder mon départ de deux à trois jours, et peut-être le retarderai-je plus encore, si les événements deviennent plus graves.
A bord du Cassm?. l^juin.
Commandant,
J'ai l'honneur de vous envoyer par ce courrier un duplicata de mes lettres des 19 et 29 avril, parties le
l'insurrection des kouang-si-jen 263
30 avec le Larriston, dont nous venons d'apprendre le naufrage sur Tîle Turn about.
Le départ de sir Georges Bonham et du commodore Perry a mis en grand émoi le commerce de Chang-hai. A cette occasion, le comité de coo{)ération, composé de personnes considérables, a exprimé à notre consul le plus vif désir que le Cassini ne partit pas encore : on attendrait l'arrivée du Rattler que sir Georges a promis d'expédier d'Amoy où il devait se trouver.
Convaincu que dans ces mers il y a tout avantage pour les étrangers à se prêter un mutuel secours, je n'ai pas hésité à prolonger mon séjour à Chang-hai. On dit Amoy occupé par les insurgés et Fou-tcheou cerné par cinq mille pirates affiliés à la rébellion. D'accord avec M. de Montigny, j ai ajourné mon départ au 4 juin.
Il nous est arrivé plusieurs chrétiens qui ont fui de Nan-king et des environs, pour se soustraire à la haine des rebelles, qui pénètrent dans les églises où ils brisent les croix et les statues. Ces pauvres gens ont été maltraités et menacés de mort pour les obliger à réciter les prières en usage chez les insurgés. Tous ont d'abord résisté aux menaces et aux coups ; puis une vingtaine ont cédé, ne trouvant rien dans ces prières de contraire à leur foi. Les autres, parmi lesquels toutes les femmes et les enfants de dix à quinze ans, ont déclaré hardiment qu'ils étaient catholiques, et qu'ils ne feraient pas d'autre prière que celle de leur rehgioD.
On signale un engagement assez sérieux qui aurait eu lieu devant Tchen-kiang fou entre les insurgés et leslorchas expédiées par le Tao-tai de Chang-hai. Les lorchas, n° 47 et n« 53 ont été fort maltraitées, et le capitaine du n^ 47 a eu les deux jambes coupées par un boulet. On attribue ce petit échec à un calme plat qui
est survenu et qui a empêché les lorchas de prendre une favorable position sous les murs de la ville. L'une d'elles, qui s'était échouée dans la rivière, a même été brûlée pour qu'elle ne tombât pas aux mains des ennemis.
Dans les journaux que je vous adresse par ce courrier, vous verrez que deux interprètes à la solde du gouvernement anglais, MM. Meadow et Medlurst, ont eu le triste courage de faire Téloge des insurgés, auxquels ils donnent déjà le nom de Frères en religion. C'est sur la parole de ces messieurs, sans doute, qu'un missionnaire protestant s'est mis en route pour le camp des insurgés ; mais, soit que son enthousiasme ait baissé peu à peu, soit qu'il ait rencontré des difficultés qu'il n'a pas coutume de braver, toujours est-il que notre ministre a rebroussé chemin sans avoir pu vérifier les assertions du North China. J'aurais désiré que M. de Montigny ne publiât pas ma réponse à sa lettre du 20 mai ; il n'a fait que céder à l'usage de Chang-hai et au désir exprimé par les membres du comité de coopération, qui tenaient à faire connaître à la communauté étrangère le résultat de leurs démarches.
Qu'est devenue l'érection du mât de pavillon destiné au drapeau français, dans le jardin des factoreries à Canton? Elle n'a été qu'un prétexte pour la rupture de la paix entre Français et Anglais. J'ai pris une vive part à tous vos ennuis . Ces nombreuses tracasseries indiquent de la malveillance envers nous, et peut-être aussi envers le riche négociant américain qui a le tort impardonnable de favoriser notre commerce et de prendre au sérieux le titre de vice-consul de France.
l'insurrection des kouang-si-jen 265
2 Juin
LeCsissini va s'éloigner de Chang-hai, où il ne restera plus qu'un seul bâtiment de guerre, le Sa/amander. Sera-l-il suffisant pour protéger la colonie européenne, en face des deux armées nombreuses qui se disputent le plus grand empire du monde? J'ai demandé à Dieu de m'éclairer sur ce que je devais faire, et mes dispositions sont prises pour partir le 4 juin; cependant je n'ose pas arrêter tout à fait cette dernière date.
On vient d'apprendre la mort du P. René Massa qui, entouré de malades et de faméliques, a succombé luimême à la maladie et au manque de nourriture, le Pasteur ne voulant pas vivre autrement que son troupeau. Le P. Massa appartenait à une noble famille italienne, qui s'est dévouée tout entière au service de Dieu dans la Compagnie de Jésus. Deux Pères Massa étaient déjà morts dans la mission du Kiang-nan, victimes de leur charité.
A bord du Cassini. Chang-hai, 5 juin.
Commandant,
Malgré mon désir de ne pas prolonger mon séjour au-delà du terme nécessaire pour la garantie de nos intérêts, je n'ai pu me décider à partir le 4 juin, ainsi que je vous Tavais annoncé.
Sans doute il n'y a pas de trouble à Chang-hai, et d'après les dernières nouvelles du théâtre de la guerre, tout porte à croire que les hostilités seront suspendues jusqu'à l'automne ; néanmoins, c'est l'opinion générale, des événements de la plus haute gravité peuvent se produire d'un moment à l'autre, et, dans ce cas, je ne
me pardonnerais pas d'avoir compromis, par trop de précipitation, les intérêts religieux et commerciaux de la France, dans cotte partie de la Chine.
M. do Montigny, dont les préparatifs de voyage étaient terminés dès le 1''' juin, et qui a déjà remisa M* Edan le service du consulat, n*a pas hésité à retarder son départ, en voyant l'impression ftlcheuse que l'absence du Cassini produirait sur notre colonie française et sur le commerce étranger. On attend prochainement le Rattler o\i le Sparfan. Si la communauté ■étrangère me semble alors suffisamment protégée par Tarrivée d'un de ces biUiments, je partirai avec la confiance que les Anglais ou les Américains ne manqueront pas de faire pour nos nationaux ce que nous avons fait pour les leurs.
Mgr Maresca m'a écrit une lettre des plus pressantes que je vous communique. Elle est accompagnée de notes précieuses sur les chrétiens du Kiang-nan, afin que le gouvernement français puisse être exactement renseigné sur la situation.
« Mission du Kianj^-nan. Chang-hai, 2 juin 1833.
« Monsieur le commandant,
(c II y a quelques jours, je vous donnais, le cœur plein d'amertumo, des renseignementssur les malheurs que l'insurrection du Kouang-si a produits dans la chrétienté du Hou-kouang. A mesure qu'elle avance vers nous, cette révolution se fait connaître par des symptômes de moins en moins rassurants. Les habiles apprécient diversement la nature de ce mouvement, son but et ses moyens d'action. Sans faire la critique de leurs appréciations, il nous est difficile à nous, évêque et missionnaires du Kiang-nan, de vivre sans alarmes à l'heure présente.
L'iNSURRECTIOiN DES KOUANG-SI-JEN ^07
« Nos inquiétudes ne viennent ni de la crainte d'être troublés, ni de la peur de mourir, puisque nous avons fait à Dieu sans réserve le sacrifice de notre repos et de notre vie. Les dangers de la mission qui nous est confiée, de ceux qui appartiennent au bercail et de ceux qui restent à la porte, nous remplissent seuls de frayeur. La note ci-joinie vous montrera que ce n'est pas sans de douloureux motifs que je cherche à intéresser votre esprit et votre cœur au sort de nos fidèles. Nous aimons à espérer que la France sera touchée des maux qui menacent nos chrétiens, auxquels nous prêchons le courage surnaturel au milieu de la tempête déchaînée, leur promettant la gloire du ciel en récompense du martyre pour la foi.
« Ce que vous avez lu touchant Ou-tchang fou et ce que vous lirez concernant Nan-king s*est répété avec les mêmes caractères à Yang-tcheou et à Tchen-kiang. Il est donc à croire que les rebelles sèmeront partout, dans leur marche, le même deuil et les mêmes calamités. Quelle situation terrible ! Les insurgés font, de toute manière, violence à la piété des catholiques. Mais, comme dans le camp de la révolte il y a quelque similitude avec le christianisme, les grands et le peuple delà Chine n'en prendront-ils pas prétexte pour accuser le catholicisme et peut-être même exercer un jour de sanglantes représailles?
a Cruelle alternative, qui ne trouvera pas sans doute la France insensible ! Puisse le sage gouvernement de ce noble peuple, renseigné par vous, monsieur le commandant, ajouter à toutes ses gloires celle de défendre ici la religion contre la barbarie !
« L'eflFroi recommence à Sou-tcheou fou et l'on émigré de nouveau. Les rebelles, ne pouvant percer vers le nord, descendent, dit-on, par le Kiang. La prolongation de votre séjour ici aurait donc un résultat
sérieux pour l'humanité. Votre religion me pardonnera de lui exprimer ce désir avec notre détresse. Je me demande devant Dieu quels moyens nous pourrions employer i)our arracher des mains des rebelles les catholiques qu'ils traînent avec eux captifs, surtout les femmes chrétiennes abandonnées dans la désolation àNan-king, Yang-tcheou, Tchen-kiang, etc., au risque de leur vie, de leur foi et de leur vertu, a Je suis avec respect, etc.
« V Fi^- Xavier Maresca,
« aclminist. apostolique de Xan-king. »
« Xotes sur les chrétientés de Nan-hing^ Yang-tcheou^ Tclten-lning^ depuis la prise de ces villes.
<c Dès la iîn de 1852, les chrétiens de Nan-king et des environs se trouvaient dans de grandes inquiétudes, et leurs craintes n'étaient malheureusement que trop fondées. Cependant, à l'approche des insurgés, la ville de Nan-king se prépara à repousser leurs attaques : les rurtifîcations furent réparées, les moyens de défense augmentés, et des provisions amassées dans les magasins. Les habitants de la campagne se réfugièrent à la ville où ils espéraient trouver plus de sécurité. Quant aux chrétiens, ils se réunirent au nombre d'une centaine dans la chapelle intérieure où ils apportèrent quelques provisions. On espérait que Tarmée commandée par lliang-ta-jen arriverait à temps pour couvrir l'ancienne capitale.
« Le mars, — les mandarins de la ville firent fermer toutes les portes, et interdirent toute communication avec l'extérieur. Derrière des murailles élevées, défendues par une armée sino-tartare, on croyait n'avoir
l/lNSURRECTION DES KOUANG-SI-JEN 269
rien à redouter. Cependant, quelques familles opulentes, mieux avisées, avaient mis à temps leurs personnes et leurs richesses en lieu plus sûr.
« Le 8 mars, — les premiers bataillons des insurgés arrivèrent sous les murs de la ville où Tarmée tout entière ne tarda pas à établir son camp, partagé en vingt-huit divisions.
« Le 19 mars, — les Kouang-si-jen mirent le feu aux mines qu'ils avaient creusées et firent sauter une partie de la muraille à l'Orient. Aussitôt le signal de l'assaut est donné, et ils se précipitent, les uns à la brèche, les autres à la muraille. Leur impétuosité eflfraya les assiégés, et, dès la première attaque, ils se rendirent maitres de la première enceinte, ou de ce qu'on appelle Ib. grande ville , C'était sur le soir: les vainqueurs n'osèrent point passer la nuit dans l'intérieur de la ville conquise; mais, retirés sur la brèche, ils se préparèrent à attaquer le lendemain la cité tartare.
€ Ils le firent avec une telle vigueur, le 20 mars, qu'à midi ils étaient maîtres de la place. Les mandarins qui n'eurent pas le temps de se sauver furent massacrés. Les insurgés parcoururent alors la ville sans trouver aucune résistance, portant partout la terreur et la mort. — Un vénérable vieillard, chef de la chrétienté, fut tué dans sa maison avec son fils aîné ; le second fils avait ètè grièvement blessé, le troisième emmené captif, et le plus jeune était parvenu à se sauver. Ce même jour, quatre autres chrétiens périrent dans la mêlée.
« Le 21 mars, — la famille Tseu, la plus riche et la plus distinguée parmi les chrétiens, fut chassée de sa maison que les insurgés firent occuper parleurs chefs, et trente et un membres de cette famille, renfermés dans une maison voisine, y furent brûlés vifs. Deux
270 CAMPAGNE DU « GASSINI »
jeunes gens, âgés de dix-sept et dix-huit ans, étaient absents quand leurs parents furent arrêtés et brûlés ; ils viennent d'arriver à Chang-hai, après avoir parcouru, en mendiant, un espace de soixante-dix à quatre-vingt lieues. On ne sait ce que sont devenues cinq autres personnes qui étaient aussi absentes au moment de rexéculion. Tout ce qui appartenait à la chrétienté de Nan-king avait été mis en dépôt dans la famille Tseu ; tout est donc maintenant perdu sans ressource.
<c Le même jour, — plusieurs insurgés entrèrent dans la chapelle de la ville, où les chrétiens réunis récitaient les prières de la Passion. Ils leur proposèrent de quitter la manière de prier des chrétiens pour se conformer à leur nouvelle méthode. Sur le refus des fidèles, les insurgés leur déclarèrent que si, dans l'espace de trois jours, ils ne se décidaient à obéir, ils seraient tous décapités.
« Le 22 mars, — des libertins pénétrèrent dans la chapelle, menaçant de se porter à tous les excès, mais ils furent contraints de se retirer. On revint, après midi, sommer les chrétiens de réciter les nouvelles prières ; tous refusèrent.
« Le 25 mars, — les lidèles commençaient la cerénionie de Tadoration de la croix, selon l'usage du vendredi-saint, lorsque les insurgés se précipitent dans la chapelle en criant et vociférant. Ils brisent le crucifix et renversent l'autel ; ils défendent aux chrétiens de se mettre à genoux et veulent les contraindre à réciter les nouvelles formules de prière. « Frappez, « tuez, répondent les fidèles ; nous adorons le Maitre « du ciel et nous n'adorons que lui. » Un chrétien, de son côté, prend un livre de religion (l'explication en chinois des dix commandements de Dieuj, et le présente à l'un des chefs. Celui-ci le parcourt rapidement
l'insurrection des kouang-si-jen 271
et le rend en disant : « Votre religion est profonde et « bonne ; la nôtre n*est pas si profonde, mais Tempe- « reur d'Orient a donné ses ordres ; il vous faut obéir € ou mourir! » Après dififérentes sommations, les soldats saisissent leshommes et leur lient les mains derrière le dos. Les femmes, qui toutes exhortaient leurs maris à souffrir de bon cœur pour la foi, sont liées à leur tour et fort maltraitées.
« On partit ensuite, conduisant les hommes au tribunal où ils devaient entendre leur dernière sentence; une foule nombreuse de femmes et d'enfants accompagnait le triste cortège à travers les rues de la ville. Apres quelques moments d'attente devant la porte du tribunal, des ofiBciers sortirent, déclarant aux chrétiens que, puisqu'ils ne voulaient pas obéir, ils allaient tous être conduits hors des murs pour être décapités. Les confesseurs de la foi, au nombre de cent quarante, se mirent en marche, accompagnés d'un grand nombre de soldats. Un bon vieillard, qui ne pouvait suivre le cortège, fut exécuté à la porte même du tribunal. Les autres, arrivés à la porte occidentale, furent de nouveau pressés d'obéir et s'y refusèrent ; mais au lieu d'être exécutés, on les ramena dans la ville. Le soir, on les renferma dans un grand magasin, qui avait autrefois servi d'église à Nan-king ; ils y passèrent la nuit les mains liées derrière le dos, et quelques-uns attachés à des colonnes. Un seul brisa ses liens et parvint à se sauver.
« Le saint jour de Pâques, les chrétiens attendaient toujours dans le magasin, espérant que le martyre leur permît de célébrer cette glorieuse fête au ciel. Bientôt les soldats se présentèrent, proférant de nouvelles menaces. « Puisqu'ils ne veulent pas obéir, ff s'écria l'un d'eux, il faut tous les tuer. — Non, repar- « tit un autre qui paraissait plus élevé en grade, car ils
<( iraient au ciel selon leur désir, et nous n'aurions, « nous, que le péché. » Les femmes et les enfants environnaient les soldats, leur disant : «( Tuez-nous donc, (( que nous soyons martyrs et que nous allions au ciel ! » Mais les soldats n'avaient sans doute pas d'ordre, et, lassés de l'insistance des femmes et des enfants, ils les chassèrent du magasin. Ces malheureux se réfugièrent de nouveau à la chapelle, au nombre de soixante-dix à quatre-vingts personnes.
<( Le 28 mars, — quelques-uns des prisonniers, fatigués de souffrir et redoutant de nouveaux tourments, se persuadèrent qu'ils pouvaient réciter la prière du Kouang-si, qui ne renferme rien de contraire à nos dogmes, tout en déclarant qu'ils étaient et voulaient rester chrétiens. Vingt-deux récitèrent la dite prière et furent relâchés, pendant que les autres refusèrent et furent cruellement frappés. Sans doute les premiers n'ont pas apostasie, puisqu'ils n'ont pas craint de proclamer hautement leur foi devant les persécuteurs ; néanmoins, ils se sont depuis humiliés de n'avoir pas eu jusqu'au bout le courage de leurs frères.
«Pendant que les femmes et les enfants restent réfugiés dans la chapelle, sans personne qui puisse les protéger, les hommes sont engagés de force comme soldats ou comme travailleurs. Dix d'entre eux qu'on emmenait pour se battre contre Tchen-kiang, quittèrent leurs rangs, grâce à l'obscurité de la nuit ; ce sont eux qui nous ont raconté les événements dont ils avaient été témoins.
« Le 1'^ avril, — les rebelles sont entrés à Yangtcheou, sans que personne opposât la moindre résistance ; ils y ont cependant commis les mêmes horreurs qu'àNan-king, et les chrétiens n'ont pas été épargnés. Les administrateurs ont été arrêtés et garrottés avec leur famille. En vain les rebelles voulurent-ils les
l'insurrection des kouang -si-jkn 273
forcer à réciter la prière à Tien- fou (1), les chrétiens refusèrent. Deux catéchistes, prenant la parole, eurent même le courage d'exposer devant la multitude nos dogmes et nos usages ; ou leur répondit par une condamnation à trois cents coups de verge pour Tun et à cinq cents pour Tautre ; on ne sait s'ils ont survécu à cette cruelle flagellation.
«f En résumé, sur six cents fidèles environ que nous comptions dans ces chrétientés, plus de cinquante ont été tués, beaucoup ont été pillés ou battus ; la plupart des autres sont en captivité, exposés à toute espèce de dangers pour le corps et pour Tâme. »
A bord du Cassini, En mer, 21 juin.
Chère bonne mère,
Le Csissini a quitté Chang-hai, le 9 juin, Ning-po le 13 et Amoy ie 19; il est probable que nous mouillerons cette nuit àHong-kong, et demain, dans la journée, à Macao.
M. de Montigny, consul de Chang-hai, a pris passage à bord avec toute sa famille, composée de cinq personnes. Nous portons, en outre, des bœufs grognants (2) qui pourraient être dans Tavenir, s'ils arrivent à bon port, une source nouvelle de richesse pour notre pays. Ces animaux ont un poil laineux qui, dans la Tartarie, sert à faire des étoffes assez fines.
J'ai laissé le nord de la Chine avec regret. Tout le monde y est dans l'inquiétude au sujet des résultats de la lutte engagée entre les Tartares et les Chinois du midi. La présence d'un bâtiment de guerre français était une garantie pour les catholiques indigènes qui
(1) Ciel Père, Père du Ciel, Père céleste.
(2) Yaks ou bœuls à longs poils du Thibet.
274 CAMPAGNE DU « GASSINI )>
ne peuvent s'empêcher de considérer la France comme leur protectrice naturelle. Quant à nos missionnaires, ils nous voyaient avec plaisir près d'eux, mais je ne crois pas que ce fût dans une pensée de plus grande sécurité pour leurs personnes. La plupart sont d'une trempe assez solide pour n'être effrayés d'aucune agitation, d'aucun trouble, quelque grave qu'il soit.
J'ai éprouvé une grande joie à voir des familles catholiques à Chang-hai ; la transformation des païens en chrétiens est surtout remarquable en ce pays. On a peine à s'imaginer ce qu'il faut de vertu pour vivre en chrétien au milieu des désordres païens. Il y a des catéchistes qui se font les domestiques des Pérès et les servent toute leur vie sans vouloir accepter autre chose que la nourriture. L'un d'eux a pénétré dans Nan-king et a visité, au risque d'élre pendu comme espion, les camps des armées impériales et insurgées. Quand ces braves gens venaient à bord du Cassini, nous les recevions toujours avec plaisir ; je suis sûr qu'ils nous comptent parmi leurs bons amis.
La plupart des Anglais qui viennent ici chercher fortune, se lassent vite de la Chine ; je le comprends sans peine, car ce n'est point un pays de confortable. Mais pour un catholique, c'est un grand bonheur de contribuer, si peu que ce soit, au développement de la religion ; un officier de marine, en particulier, peut être appelé d'un moment à l'autre à rendre d'immenses services aux missionnaires.
Je crains bien que la perte du Larriston^ qui portait les lettres pour l'Europe, à la fin d'avril, n'ait causé quelque interruption dans ma correspondance. Comme je ne m'arrêterai que quelques instants à Hong-kong et que j'y serai très occupé, je termine cette lettre, bonne mère, en te répétant que je suis toujours content du bâtiment qui m'a été confié.
l'insurrection des kodang-si-jen 275
A bord du Cassini. Rade de Castle-Peak, 4 juillet.
Commandant,
Lorsque le Cassini a quitté Chang-hai, les insurgés du Kouang-si occupaient Nan-king, Tchen-kiang et Yang-tcheou, etles généraux de Tempereùr avaient concentré leurs forces autour de ces villes. Tchen-kiang était en outre bloqué du côté du fleuve par vingt-cinq lorchas et trois navires de commerce armés en guerre par le Tao-tai de Chang-hai. On espérait alors que la ville ne tarderait pas à tomber entre les mains des impériaux. Une foule de nouvelles circulaient ; mais comme elles provenaient de sources peu sûres, je me garderai bien de m'en faire Técho. Je n'émettrai aucune opinion sur le résultat de cette lutte dans laquelle la lâcheté des mandarins a déjà fait une si large part à Tinsurrection ; quel que soit le parti qui triomphe, la France peut facilement revendiquer Thonneur de protéger les catholiques, au nombre de plus de vingt mille dans la province qui sert de théâtre à la guerre.
Quoi qu'il n'y ait eu, à ma connaissance, ni engagement ni promesse d'aucune sorte, les catholiques de Chine, ceux du Kiang-nan surtout, nous considèrent comme leurs protecteurs et leurs amis. C'est vers nous qu'ils tournent leurs regards, quand ils sont persécutés ; c'est en nous, c'est dans le gouvernement de Sa Majesté impériale qui, ils ne l'ignorent pas, a replacé le Saint-Père sur son trône, qu'ils mettent toutes leurs espérances. Quant aux étrangers, qui savent combien notre commerce est insignifiant dans ces mers, ils ne peuvent non plus nous supposer d'autre but que la protection des intérêts catholiques.
Je ne sache pas que jamais meilleure occasion se soit présentée de prendre une grande et salutaire influence
sur les destinées de ce pays. Vous savez, commandant, quel effet produit sur l'esprit des Chinois la présence d*un bâtiment de guerre européen. Quand les autres nations ne songent qu*à stipuler des conditions avantageuses pour Técoulement de Topium et autres marchandises, ne serait-il pas beau de voir la France préoccupée d*une seule chose, la moralisation chrétienne de ce peuple, qu'en vue d'intérêts matériels on cherche par ailleurs à dépraver, à abrutir?
Vous avez eu connaissance, commandant, des persécutions exercées contre les catholiques à Nan-king et aux environs de cette ville. Nul doute qu'on ne voie se renouveler ces scènes affligeantes, dont nos dignes missionnaires seraient peut-êtreles premières victimes, si les insurgés se dirigent vers Chang-hai ; et l'effet produit sur les populations dont les sympathies nous sont acquises serait des plus fâcheux. La présence d'un bâtiment de guerre suffirait pour prévenir ces maux dans une large mesure. Le pavillon français protège partout au delà de la portée du canon ; mais en Chine, la vue du canon est un puissant argument.
Malgré la latitude que me laissait votre dépêche du 28 mai, j'ai cru, en présence de l'inaction des belligérants, devoir quitter Chang-hai pour une mission plus utile, mais je l'ai quitté à regret ; plus que jamais je désirerais y voir notre marine représentée, parce que j'ai la conviction qu'elle pourrait y jouer un rôle honorable et utile au pays.
Mais enfin, quel sera le résultat probable des événements de Nan-king ? Impossible de formuler une opinion sérieusement fondée. On ne connaît pas assez la valeur des chefs insurgés, pour assurer qu'ils continueront leur marche victorieuse vers le nord ; leur facile triomphe accuse plus la faiblesse et l'incapacité de leurs adversaires qu'il ne montre leur propre courage. On
L*liNSURRECT10N DES KOUANG-SI-JEN 277
n'est guère mieux renseigné sur les talents et les ressources des généraux impériaux. Personne d'ailleurs ne peut dire lequel des deux partis sera le plus favorable aux intérêts du pays et aux relations internationales. Dans cette situation, peut-être conviendrait-il que les agents de la France donnassent quelques marques de sympathie au pouvoir qui se montrerait le plus bienveillant pour les catholiques, et fissent connaître hautement que jamais le gouvernement de Sa Majesté impériale ne traiterait avec les oppresseurs ou les persécuteurs des chrétiens.