L INSURRECTION DE CHANG-HAI
1" octobre.
Equipage, élat-major, capitaine, nous sommes tous sur les dents! Tous nos efforts pour renflouer le bâtiment n*ont servi qu'à Téchouer davantage, ou plutôt le courant a été plus fort que nous. En vain avons-nous travaillé toute la matinée ; en vain avons-nous débarqué notre artillerie et nos projectiles ; toutes les dispositions prises ont été infructueuses. L'épreuve cependant est aussi légère que possible, comparée à un échouage sur les roches de Turn about ou sur les bancs du Kiang. Il y a de grandes probabilités pour que le Cassini se remette à flot avec la marée de demain, car nous avons déjà vingt-cinq pieds d'eau à Tavant.
2 octobre.
Grâces à Dieu, le Cassini est à flot, mais ça n'a pas été sans peines et sans difficultés. J'ignore les desseins de Dieu dans ce petit épisode de navigation ; mais je ne puis m'empécher de le trouver, à bien des égards, utile pour l'équipage et pour moi. Officiers, élèves, maîtres, matelots, tous ont montré un excellent esprit dans ce surcroit de fatigues. C'est une bonne préparation pour les événements auxquels nous aurons peut-être à prendre part à Chang-hai.
Chang-hai, 3 octobre.
Nous avons mouillé à Chang-hai à midi et demi, mais non sans quelques nouveaux incidents. Notre gouvernail a brisé en partie ses ferrures, au moment de l'appareillage, et j'ai hésité à me mettre en route, car comment naviguer avec un gouvernail en mauvais
306 CAMPAGNE DU « GASSINI »
état, contre un fort courant, dans un fleuve étroit et rétréci encore par des jonques. Heureusement que le gouvernail avait gardé un peu d'action, et la Providence m'a envoyé un pilote qui m'a aidé à sortir d'embarras. Le Cassini est entré à Chang-hai comme un bâtiment qui revient avarié du combat, le foc déchiré, les mâts de perroquet dépassés, les embarcations à la traîne, etc. J'aurais été profondément humilié de cette piteuse entrée ; si je ne l'avais considérée comme une épreuve et une croix.
A bord du Cassini, Chang-hai, 4 octobre.
Chère bonne mère.
De nouveaux troubles ont exigé la présence du Cassini dans le nord. Chang-hai est occupé par une bande de malfaiteurs, en môme temps que cerné par les troupes impériales qui hésitent à engager le combat. Si, d'un côté, ces lâches agglomérations de gens armés n'osent pas en venir à une affaire sérieuse, on peut, d'un autre côté, tout craindre de leur indiscipline, quand la peur ne les retient pas. C'est pour obvier à cet inconvénient que les navires de guerre sont utiles dans ces parages.
Jusqu'ici les Européens résidant à la ville ou aux environs n'ont rien eu à souffrir de ces troupes de bandits, et j'espère que nous n'aurons jamais à leur demander compte de quelque insulte à nos missionnaires ou aux autres membres de la colonie française ; mais la population honnête chinoise est aux abois. On m'assure, et ces renseignements me viennent de bonne source, que les malfaiteurs de Chang-hai n'ont aucun rapport avec les révoltés du Kouang-si. Ces bandits, la lie, parait-il, de la population de Canton et du Fo-kien, font des affaires pour leur compte, et ne se relient à
l/lNSURREGTION DE GHAiNG-HAI 307
aucun grand mouvement insurrectionnel. Les impériaux qui cernent la ville de trois côtés, en auraient bien vite fait justice, si le courage n'était pas chose rare en Chine.
La rivière, jadis sillonnée d'une multitude de bateaux qui donnaient tant d'animation à Chang-hai, est aujourd'hui presque déserte. Il n'y a que les jonques des Fokienois et des Cantonnais qui soient ancrées devant la ville; il suffirait aux Européens de les brûler ou de les couler pour ôteraux bandits tout moyen de fuir.
Il n'est guère probable que je quitte Chang-hai avant la mi-novembre; mais je ne fais aucun plan de campagne, j'attends avec patience ce qu'il plaira à Dieu de décider.
7 octobre.
Mgr Maresca était venu à bord, peu de temps après le mouillage; je suis allé, ce matin, lui rendre visite et entendre la messe à la cathédrale. C'est avec un vrai bonheur que j'ai revu nos dignes amisles missionnaires.
Ce soir, on aperçoit du bord un incendie considérable. Selon l'usage en pareille circonstance, les bâtiments de guerre s'empressent de porter du secours. Le grand canot du Cassini est expédié et il prend le canotmajor en route. Je pars moi-même avec le youyou pour juger de ce qui se passe. L'incendie, selon toute apparence, avait été allumé parles rebelles; on disait même à Tong-ka-dou qu'ils avaient menacé de tirer sur ceux qui essaieraient de Téteindre. Nous continuâmes donc notre route avec la pensée que les rebelles tireraient sur nous; ils garnissaient, en effet, les remparts, assistant tout armés à ce spectacle. Nous revînmes au bout de trois quarts d'heure environ, après avoir aidé les Chinois à couper l'incendie.
9 octobre.
Il paraît que le dévouement de nos hommes, le jour de l'incendie, a été remarqué. Les Chinois, nous diton, en ont été très reconnaissants, et ils sont venus en grand nombre remercier Mgr Maresca de la part que nous avions prise à l'extinction du feu.
Dans Taprés-midi, je suis allé au camp des impériaux; quelles troupes! quels éléments de combat! S'il en est ainsi partout, Tempereur fera bien de plier bagage devant le prétendu descendant des Tsing.
On parle d'un grand combat pour demain ; les impériaux sont résolus à tenter l'assaut.
10 octobre.
Mgr Maresca a bien voulu me donner communication d'un projet de lettre qu'il a l'intention d'adresser aux: conseils centraux de la Propagation de la Foi, à Lyon et à Paris. J'en extrais les passages suivants qui mesemblent parfaitement résumer la situation de la ville de Chang-hai et des environs, depuis le 7 septembrejusqu*au moment de notre arrivée ici.
« Le 7 septembre, au moment où l'on s'y attendait le moins, la ville de Chang-hai fut envahie par une bande d'hommes vêtus de rouge, et armés de quelques mauvais fusils, de sabres et de bâtons. Avant le point du jour, ils s'étaient emparés des portes, et, au lever du soleil, ils occupaient déjà tous les tribunaux et les principaux postes de la ville. Quelques mandarins furent tués, les autres s'enfuirent ; les soldats, qui devaient être au nombre de mille, s'éclipsèrent sans qu'on pût en voir un seul.
« Le Tao-tai fut épargné et conduit dans une maison
l'insurrection de CHANG-HAI 309
<l*oà il envoya prier les Américains de venir lui sauver la vie. Ces messieurs, craignant de s'engager dans une affaire qui pouvait avoir des suites, envoyèrent deux des leurs voir le prisonnier et examiner ensemble les moyens les plus efficaces et les moins dangereux pour le sortir de la ville. Les deux envoyés firent de suite déguiser le magistrat en commis de boutique ; et, l'armant d'un vieux parapluie à demi-brisé, ils partirent avec lui et un de ses officiers également déguisé. Arrivés non sans peine à la muraille, ils dirent au Tao-tai qu'ils allaient lui attacher une corde sous les bras et le descendre du haut du mur. Celui-ci recula d'horreur à cette proposition et refusa de se laisser lier; mais un de ses sauveurs s'étant fait descendre le premier, le mandarin vit qu'il n'y avait pas de danger et se laissa faire.
« A neuf heures, on criait parles rues que le peuple n'avait rien à craindre, et que chacun devait se livrer à ses occupations ordinaires. Bientôt des affiches parurent sur les murs, et la foule accourut pour les lire. Elles portaient en substance que toute atteinte à la propriété serait punie de mort. De fait, plusieurs malheureux convaincus de vol furent publiquement décapités. Malgré quelques misères inséparables de ces sortes de révolutions, l'ordre se rétablit dans la ville, et l'on commença à respirer sous ce nouveau régime, dont on ne connaissait encore clairement ni le chef, ni le but véritable.
a La ville et les environs restèrent assez tranquilles «ne huitaine de jours. Les chefs de l'insurrection déclarèrent qu'ils agissaient par ordre de Taï-ping-wang, le nouvel empereur ; que leur intention était d'exterminer tous les Tartares, mais qu'ils voulaient rester amis des Européens et ne rien faire souffrir au peuple. Tous les consuls se sont montrés d'une fermeté remar-
310 CAMPAGNE DU « GASSINI »
quable; toutes les nuits, trois cents hommes gardent le quartier des Européens et n'y laissent pénétrer aucun Chinois tant soit peu armé.
(( Vers le milieu de septembre, les villes du Poutong furent occupées par une compagnie de révoltés : Song-kiang et Sou-tcheou ne tardèrent pas à tomber en leur pouvoir. On annonçait aussi que l'armée de Tchenkiang allait rejoindre celle de Chang-hai, forte déjà, disait-on, de vingt mille volontaires.
« Cependant, à la fin de septembre, une armée d'impériaux s'avança pour prendre Chang-hai et cinq autres villes fortifiées qu'occupaient les rebelles. Chassés de partout, ceux-ci finirent par se retirer à Chang-hai, où ils s'organisèrent pour une sérieuse défense.
« Le 26 septembre, une flotte de cinquante jonques de guerre vint jeter l'ancre dans le Wang-pou près Long-ho, vis-à-vis de Zi-ka-wei. Une autre flotte, descendue par le canal de Sou-tcheou, mouilla aussi vis-àvis de Zi-ka-wei, du côté de Fa-ho.
« Le 29 au matin, toutes ces jonques de guerre descendirent la rivière avec grand fracas, et, pendant deux heures, lâchèrent leurs bordées par-dessus notre maison. Les impériaux prétendaient bien tirer sur la ville, mais, de fait, les projectiles tombaient dans le faubourg où ils causèrent beaucoup de mal au pauvre peuple. Pour notre part nous eûmes aussi quelques trous dans les toits et dans les murs, mais il n'y eut aucun dégât considérable. Dès le commencement de la canonnade, j'avais fait ouvrir les portes de l'église et tout le voisinage s'y réfugia. Le lendemain, notre quartier fut tranquille.
« La scène du 1«' octobre menaça d'être plus animée que les précédentes. Au plus fort de la canonnade, une barque, chargée de deux petits canons et montée par une vingtaine d'hommes, se détacha de la flotte qui
l'insurrection de CHANG-HAI 311
stationnait à un demi-quart de lieue, et fît voile directement vers nous. Curieux de connaître ce qui allait se passer, Mgr Spelta se montra à sa fenêtre, et aussitôt un coup à mitraille, dirigé vers lui, cribla de balles les deux côtés de la fenêtre. Heureusement que nous avions à la maison quatre hommes envoyés par un capitaine espagnol, et dix Manillois qui avaient obtenu de leur capitaine un congé de deux ou trois jours. Quand donc la barque s*approcha pour aborder, le P. Lemaître ouvrit la porte du jardin de côté du Wang-pou, en criant : aux armes ! 11 avait recommandé à nos hommes de ne tirer qu'autant que les autres tireraient de nouveau ; mais la seule vue des baïonnettes et des sabres suffit à mettre en fuite ceux qui paraissaient si décidés. Les jours suivants, les jonques revinrent encore lancer quelques bordées à la ville, qui ne répondit pas ; après quoi elles se retirèrent en lieu sûr. Enfin, quelques braves se décidèrent à mettre pied à terre, et à établir tout près de nous une espèce de camp qui ressemble plus aune foire qu'à une station militaire. »
12 octobre.
On entend une vive canonnade dans le lointain : c'est une nouvelle attaque des impériaux contre les insurgés. Le Père Lemaitre m'écrit :
<( Nous avons été fort tranquilles cette nuit ; mais voilà qu'on se bat maintenant sur le chemin de Zi-kav^^ei ; je ne pense pas, du reste, qu'il y ait danger pour la maison. Les impériaux descendent et marchent vers la ville ; je doute qu'ils y puissent encore entrer.
« A moins d'empêchement imprévu, je compte aller vous dire la sainte messe demain à bord. »
312 CAMPAGNE DU a GASSINI »
13 octobre.
Le P. Lemaître m*apprend les résultats de la journée d'hier. Les impériaux, au nombre de six à sept mille hommes, s'étaient avancés vers la ville, prêts à livrer une attaque générale et à monter à l'assaut ; mais en approchant de la muraille ils furent tellement effrayés d'entendre les balles siffler à leurs oreilles, qu'ils s'enfuirent pêle-mêle, laissant leurs canons aux mains de l'ennemi.
14 octobre.
Mgr Maresca et le P. Lemaître viennent à bord pour demander que notre chirurgien-major aille soigner les blessés de l'armée impériale envoyés à Tong-ka-dou. M. Pallier se rend à terre immédiatement.
J'ai visité les petits détachements que nous avons établis à Zi-ka-wei et à Tong-ka-dou, et j'ai appris avec plaisir que les missionnaires étaient contents de la conduite de nos hommes.
J'ai assisté au pansement de plusieurs Chinois blessés par les armes à feu ; leurs plaies étaient hideuses. Je ne me sens pas très propre à aider un chirurgien.
21 octobre.
Les Européens vivent ici dans une confiance incroyable, à cause de la crainte que nous inspirons aux Chinois, et ils négligent les plus vulgaires précautions de sécurité. Il suffirait, à l'heure qu'il est, du plus léger incident, pour que ceux qui passent pour sages aux yeux du monde se vissent couverts d'une confusion bien méritée.
l'insurrection de CHANG-HAI 3t3
Ainsi, nous avons dix hommes au poste de Yangking-pang, chez M. Rémi, Tunique représentant du commerce français. Ils se trouvent à cinq cents toises de nous, à la même distance d'un poste anglais, avec lequel il ne serait pas sûr qu'on pût s'entendre. Ces dix hommes doivent empêcher mille à quinze cents bandits, renfermés dans la ville, de passer sur le pont de ce ruisseau ; ils doivent aussi empêcher six mille impériaux qui bloquent la ville, de prendre cette direction. De plus, quatre hommes, à moitié invalides, sont à Tong-ka-dou chargés de détourner de l'église et de l'établissement les pillards et les malfaiteurs ; et cinq convalescents à Zi-ka-wei sont destinés à faire peur aux traînards et aux voleurs.
Toute la sagesse humaine n'est que folie. N'est-ce pas, en effet, une folie de prétendre protéger la religion chrétienne dans la mer de Chine avec deux bâtiments, disposant de trente-six canons et de trois à quatre cents hommes d'équipage ? Dieu permet, pour le moment, que l'habit européen effraie les Chinois, et que nous moissonnions ce que l'Angleterre a semé de crainte dans ce pays. Profltons-en, rien de mieux. Mais qu'un homme de génie et de courage prenne un jour la direction des affaires en Chine, il nous faudra ou mourir glorieusement pour appuyer nos prétentions, ou plier honteusement bagage devant des masses d'hommes qu'on traite maintenant avec mépris.
A bord da Cassini. Chaug-hai, 22 octobre.
Commandant,
La ville de Chang-hai se trouve toujours au pouvoir des Fokienois et des Cantonnais qui s'en sont emparés le 7 septembre dernier. Depuis le 25 septembre, une armée impériale, forte de cinq à six mille hommes.
SOUS les ordres des généraux Tsong et Lan, fait d*inutiles efforts pour Tobliger à rentrer dans le devoir.
Dans les journées des 5, 13 et 24 octobre, nous avons vu vingt-trois jonques impériales descendre le fleuve pour canonner la ville, entre Tong-ka-dou et le Yangking-pang ; mais, quoique la canonnade ait duré plusieurs heures, nous n'avons aperçu aucune trace de dégâts. Les jonques, armées de canons de petit calibre, tiraient de la rive opposée à la ville, n'osant pas approcher, parce que les insurgés avaient deux petits canons à Tautre bord. Ceux-ci, connaissant la frayeur de leurs adversaires, agitaient leurs drapeaux en signe de défi et ne cherchaient nullement un abri derrière le parapet qui protégeait leurs canons. Le feu ayant pris à une jonque impériale, une trentaine d'insurgés se jetèrent dans des barques et allèrent Tamariner, à la vue des autres jonques qui ne firent aucun mouvement pour s'y opposer.
Dans les attaques par terre, on a remarqué plus d'audace, mais une impéritie incroyable. Un jour, on plante des échelles pour monter à l'assaut ; mais elles se trouvent trop courtes et l'on est repoussé honteusement. Avant-hier, une imposante colonne se met en mouvement, avec trois canons, pour forcer la porte de l'Est. Prévenus du dessein des impériaux, les insurgés se cachent dans les faubourgs, chargent à l'improviste en tête et en flanc la colonne qui fuit en désordre, et la débandade devient complète. Les canons sont abandonnés et pris par les insurgés qui, ne profitant pas de la panique des impériaux, ne leur ont tué ou blessé qu'une dizaine d'hommes.
J'apprends que deux mille hommes arrivent aujourd'hui de Sou-tcheou pour renforcer l'armée impériale ; mais c'est moins de soldats que de chefs dont elle a besoin. Tant qu'elle sera si mal commandée, les ren-
l'insurrection de CHANG-HAI 315
forts n'ajouteront aucune chance de succès à la cause de l'empereur, ils ne font qu'augmenter la misère qui règne dans les campagnes, où l'on pille à loisir, parce qu'on n'a rien à craindre.
L'ancien Tao-tai Wou, connu aussi sous le nom de Samqua, se trouve dans les rangs de l'armée impériale. II déploie toutes les ressources d'un esprit artificieux pour reprendre un pouvoir qu'il n'a pas su garder, et il affiche la prétention de percevoir les droits de douane, quoi qu'il n'y ait plus d'argent ni d'établissement dans ce but à portée des navires étrangers.
24 octobre.
J'ai été fort agité, hier, par suite d'une collision qui a été sur le point de se produire au poste de Yang-kingpang. Une bande d'insurgés s'est avancée en armes très près du pont. La sentinelle appelle au secours, et dans un instant nos hommes se trouvent dans la rue, croisant la baïonnette contre les insurgés qui se mettent en défense. L'aspirant qui commandait le poste parlementa à l'aide d'un interprète ; les insurgés assurèrent qu'ils n'avaient pas l'intention de violer la consigne et qu'ils étaient simplement à la recherche des maraudeurs de l'armée impériale.
N'est-ce pas une bonne occasion de nous soustraire à une fausse position ? Ce poste n'a pas été créé par moi ; j'ai accepté une situation qu'il m'était impossible de refuser en arrivant ici. Mais le moment me paraît opportun de retirer nos hommes du lieu qu'ils occupent sur le Yang-king-pang et de leur assigner la défense du consulat de France, au lieu de celle de la ville anglaise ; j'en ai causé avec M. Alcock, qui est tout à fait de mon avis ; le poste reviendra décidément aux Anglais.
310 CAMPAGNE DU « GASSI.M »
26 octobre.
Je désire vivement rester neutre, dans la querelle entre les assiégeants et les assiégés, ignorant quel est le parti dont Dieu veut se servir pour le bien. Cependant, peu s'en est fallu que je ne me visse forcé d'intervenir aujourd'hui. J'ai dû envoyer M. Clerc vers les deux partis, pour les avertir que s'ils ne respectaient pas le terrain de Tong-ka-dou, ils m'obligeraient à les y contraindre. Sans doute cela s'écarte des notions de droit répandues en Europe ; mais, si avec les Chinois on se conduisait d'après les régies générales, on serait bientôt dupe et victime, parce qu'ils manquent absolument de la droiture qu'on a coutume de rencontrer dans les pays civilisés.
27 octobre.
Voici le rapport que m'a remis M. Clerc sur la mission que je lui avais confiée.
a Commandant,
a Le pavillon de Tong-ka-dou ayant été amené à mi-mât, le 26 octobre, à onze heures et demie, vous m'avez envoyé avec la baleinière n® 2 montée par six hommes armés de sabres et de pistolets. Nous avions l'ordre de revenir à bord, après avoir confirmé la demande de secours, si je la jugeais nécessaire ; ou, si je le pouvais, d'exiger des deux partis belligérants le respect pour la cathédrale.
c( La traversée a été un peu longue, à cause de la marée et du vent qui nous étaient contraires. Nous avons trouvé la goélette V Antilope^ qui appartient aux impériaux, mouillée à deux cents mètres environ au-
l'insurrection de CHANG-HAI 317
dessous de la cathédrale, et la flottille des jonques, au nombre d'une trentaine, mouillée précisément en face. Après avoir serré la rive gauche de la rivière, nous avons abordé un peu au-dessous de Tong-ka-dou, en passant sur Tavant de V Antilope.
ce Lacanonnadeentrecebàtimentetlabatterie déterre continuait toujours ; un boulet, lancé de terre, a passé (levant la baleinière, à une dizaine de mètres environ. Nous avions doublé déjà quelques jonques, lorsque l'une d'elles tira un coup de canon. Je craignis alors un feu général, ce qui aurait mis Tembarcation dans un grand péril ; néanmoins je crus devoir suivre, sans aucun retard, Texécution de vos ordres et courir au secours de Tong-ka-dou. Ayant trouvé une cale où des piles en pierre pouvaient abriter les deux hommes de garde, je me dirigeai vers Téglise avec les quatre autres matelots et Ayo, le domestique du consul, qui nous servait d'interprète.
u Nous rencontrâmes bientôt le Révérend Père Lemaître qui venait au-devant de nous ; il m'apprit que l'établissement ne courait aucun danger du côté de terre, mais qu'il était encore menacé du côté de la rivière. L'interprète partit de suite pour faire hisser le pavillon en tête du màt, et je me rembarquai avec mes quatre hommes et le Père Lemaitre. Je demandai des renseignements sur ce qui s'était passé, et voici ce que j'appris alors du Révérend Père, et plus tard du contremaître mécanicien, Gaborel, qui commande le petit détachement établi à Tong-ka-dou.
ce Quand les jonques vinrent prendre mouillage le matin, le P. Lemaître alla leur représenter que leur attaque contre la ville serait évidemment vaine de ce point, puisque la hauteur de la cathédrale ne permettait pas aux boulets d'atteindre le but, tandis que leur feu exposerait à un dommage certain l'établissement et
3t8 CAMPAGNE DU « GASSINI »
rhôpital. tt C'est vrai, lui répondit-on ; mais cet endroit nous semble le meilleur, car l'église nous met à Tabri du feu de l'ennemi. » Vers onze heures, les soldats impériaux quittèrent le camp pour tenter une attaque, en prenant la rue qui passe devant l'église. Mais, à peine engagés dans une rue voisine, ils furent assaillis par un petit parti de rebelles qui les poursuivit ; ils voulurent alors chercher un abri dans l'établissement, mais Oaborel, avec ses trois hommes, réussit, sans faire feu, à les empêcher d'entrer, et ils s'enfuirent jusque dans leur camp. Maîtres de la place, les rebelles s'abritèrent derrière la saillie de la porte, et commencèrent une vive fusillade contre les jonques qui ripostèrent à coups de canon. Tout était à craindre de l'issue de ce combat. On pouvaittenter de nouveau d'envahir l'établissement, et le petit détachement se serait trouvé insuffisant pour repousser Tattaque. C'est alors que Gaborel, aussi prudent que courageux, amena le pavillon pour demander du secours.
(c Les rebelles s'étant retirés, il ne restait plus qu'à éloigner le danger qui continuait d'exister du côté des jonques. Nous nous rendîmes donc à bord de 1^4 rîh'Zope et le feu de terre continua pendant notre séjour à bord de la goëlette ; il paraissait assez bien dirigé, car un boulet passa au-dessus de nous, et d'autres, très prés du bâtiment. C'est un matelot américain qui commande V Antilope^ dont l'équipage se compose de Chinois et d'Indiens des Philippines. Le capitaine protesta de son désir de ne causer aucun dommage à Tong-ka-dou ; il aurait voulu, disait-il, s'approcher davantage de la ville ; mais les mandarins l'avaient obligé de mouiller à quatre encablures de la liatterie de terre.
« On appela les mandarins Lan et Tsong, qui s'étaient réfugiés dans la chambre sous le pont. Quand ils parurent à l'échelle, le P. Lemaître leur déclara que
l'insurrection de CHANG-HAI 319
le bâtiment français allait intervenir à coups de canon, si les jonques de guerre ne quittaient immédiatement leur poste de combat. Ils consentirent, sans se faire prier, à donner Tordre à la flotte de remonter la rivière, et ï Antilope commença aussitôt le mouvement en se halant sur ses amarres. Comme il n'y avait pas d'embarcation à bord de la goélette, je me chargeai de porter Tordre. Je crois que la promptitude de Texécution y a gagné ; car, malgré mon intention de couper quelque câble pour montrer que je ne voulais aucun délai, Tempressement à déguerpir ne me Ta pas permis. Aux menaces que je fis, si Ton recommençait une semblable attaque, on me répondit imperturbablement qu'on n'avait pas tiré un seul coup de canon. Je revins alors à terre et je félicitai Gaborel et ses hommes de leur belle conduite.
« Il me restait à m'aboucher avec les rebelles ; le Père Lemaître voulut bien m'accompagner. Nous étions suivis d'Ayo et d'un catéchiste pour nous servir d'interprètes. Arrivés sous les murs de la ville, nous demandâmes à parler à un chef qui ne tarda pas à se présenter. Le Révérend Père eut alors la complaisance de traduire les phrases suivantes, que nos Chinois répétaient quand elles ne paraissaient pas avoir été bien entendues, et à chacune d'elles on s'assurait qu'on avait été bien compris :
« 1® Vous rapporterez au chef supérieur ce que je « vais dire.
c( 2** Je viens de faire partir la flotte impériale qui « était mouillée devant Tong-ka-dou.
« 3** Le commandant français ne permettra pas aux « impériaux d'attaquer la ville du côté de Toug-ka-dou.
<c 4*^ Le commandant français ne permettra pas non « plus que ceux de la ville fassent aucune attaque par « Tong-ka-dou.
a 5® Il regardera comme faite à lui-même toute « attaque sur ce point, de quelque côté qu'elle vienne. »
a Assuré que ce peu de mots serait fidèlement rapporté, je revins m*embarquer. Depuis notre départ de la goélette, le combat avait cessé ; nous observâmes, en retournant à bord, que les canons de la batterie de terre avaient même été retirés. »
Je remercie Dieu de tout cœur qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à l'embarcation que j'avais envoyée à Tongka-dou.
A bord du CassinL Chang-hai, 31 octobre.
Commandant,
Depuis ma dernière lettre du 22 octobre, les affaires ne se sont pas acheminées vers une solution. De nouveaux engagements ont eu lieu entre les assiégés et les assiégeants, mais toujours au détriment de ces derniers. On peut dire que la cause de l'empereur de Chine perd chaque jour du terrain.
Nous avons en ce moment six convalescents à Zi-kawei, chez les Pères Jésuites qui en prennent un soin tout particulier; quatre malades à l'établissement de Tong-ka-dou, et cinq hommes valides à la garde du consulat, dans la concession française. D'accord avec sir William Horte, j'ai remis le 26 octobre le poste de Yang-king-pangaux Anglais, attendu que la garde du pont concerne surtout la concession étrangère où les Français ne résident pas. La consigne de ne laisser passer aucun des belligérants, ni insurgés d'un côté, ni impériaux de l'autre, nous exposait à chaque instant à sortir de la neutralité qui nous est recommandée ; et le détachement me semblait trop faible pour mettre pareille consigne à exécution dans certaines circonstances, depuis surtout que le commandant du Spartan
l'insurrection de CHANG-HAI 321
avait fait retirer ses hommes au centre de la ville. Pourquoi nous préoccuper de la sécurité de personnes qui ne paraissent nullement soucieuses de se protéger ellesmêmes, et qui, au besoin, ne nous prêteraient aucun appui? Aujourd'hui notre situation est plus nette : sauf le cas de secours à porter aux Anglais, nous n'avons qu'à maintenir Tinviolabilité des terrains que couvre le pavillon français au consulat et à Tong-ka-dou.
Le 28 octobre, nous entendîmes une forte détonation, et bientôt Ton vint de Tong-ka-dou réclamer le secours de nos chirurgiens : treize hommes avaient été fortement contusionnés et brûlés par suite d'une explosion à bord de VAntilope. Que s'était-il donc passé? Le capitaine, excité par de copieuses libations, avait eu la singulière idée de tirer un coup de canon près des hommes qui fabriquaient des cartouches. MM. Pallier et Hubac s'empressèrent de porter leurs soins à ces malheureux. Deux succombèrent avant le premier pansement, et trois autres sont morts depuis. Quelquesuns des blessés ont demandé le baptême ; ils avaient déjà entendu parler de notre sainte religion, et les missionnaires ont eu peu à faire pour les préparer à recevoir ce sacrement.
Malgré l'état de guerre, les exportations n'ont pas beaucoup à souffrir. Les thés continuent d'arriver chaque jour dans de grands bateaux que ni les insurgés ni les impériaux n'osent attaquer. Le Tao-tai Wou, appuyé sur le consentement de M. Marshall, ministre des Etats-Unis, réclame les droits de douane, menaçant, en cas de refus, d'arrêter les thés dans l'intérieur, ou de prélever les droits sur les marchands eux-mêmes. Il en est résulté entre le Tao-tai et le consul d'Angleterre, une correspondance assez aigre, qui pourrait amener une rupture complète, si les Chinois osaient se mettre mal avec les grandes puissances européennes.
322 CAMPAGNE DU « GASSINI »
La douane est gardée par trois hommes du SaZamander, et sir William Horte a fait éloigner deux jonques que le Tao-tai avait placées près des bâtiments européens, pour percevoir les droits.
Deux bricks, achetés le printemps dernier et armés en guerre pour aller à Tchen-kiang fou, viennent de mouiller en tête de rade avec le trois-mâts ï Agnès; ce qui annonce de grands projets de la part des impériaux, mais il leur manque du courage et une bonne direction.
A bord du Cassini. Chang-hai, 1*' novembre.
Chère mère,
Cette lettre t'arrivera vers les fêtes de Noël ou vers le jour de Tan; il me semble donc prudent de m y prendre dès maintenant, pour ne pas être des derniers à te porter mes vœux et mes souhaits. Aussi bien, c'est une grande fête aujourd'hui, et il serait tout naturel que, dans les familles chrétiennes, on se réjouit en se souhaitant la gloire des Bienheureux.
Qu'il est doux pour nous de penser que ces affections, auxquelles on ne peut consacrer que quelques instants sur la terre, se continueront plus vives, plus complètes dans le ciel ! Qu'il est doux de savoir que cette tendresse des mères pour leurs enfants, ce respect des enfants pour leurs parents, ne sont qu'un reflet imparfait des sentiments qui réjouiront nos âmes durant l'éternité! La religion, loin d'affaiblir les sentiments delà nature, leur donne une élévation à laquelle, sans elle, on n'atteindrait jamais. C'est ainsi que Tamour de Dieu domine et épure toutes les affections. Comment ne pas désirer les joies de la famille, quand on aime? Comment, d'un autre côté, les rechercher avant tout, quand Dieu nous en demande le sacrifice ? Ne sois donc pas étonnée,
L'iNSURHEGTlOiN DE CHANG-HAI 323
bonne mère, de ne pas trouver dans mes lettres d'aujourd'hui cet ardent désir que j'avais autrefois de regagner le foyer maternel. S'il m'est donné de le revoir, ma joie, malgré mes quarante-quatre ans, sera encore une joie d'enfant; mais j'ai des devoirs à remplir, un passé à réparer, et je ne me reconnais pas le droit de rêver du bonheur sur la terre, si ce n'est celui que donne la paix de la conscience, l'espoir de vivre un jour dans la gloire de Dieu.
Chang-hai est en ce moment occupé par les Cantonnais et les Fokienois,qui font partie de sociétés secrètes, très nombreuses en Chine. Les troupes impériales, fortes de six mille hommes environ, cernent la ville et livrent de temps en temps de petits combats qui tournent 'toujours à leur confusion. Pauvre empire de Chine ! Je crois que son heure a sonné. L'empereur s'en prend aux chrétiens et à la croix : c'est un remède extrême qui précipitera sa chute. Il est temps, pour le bonheur de la Chine, même dans l'ordre temporel, que le soleil de justice y brille d'un vif éclat. Nos dignes missionnaires y consacrent tous leurs eCforts, et l'on peut espérer qu'ils n'auront pas en vain appelé sur cette terre les bénédictions de Dieu.
J'attends dans une quinzaine de jours le Colbert ou la Constantine pour me remplacer ; toutefois il me parait diflBcile d'arriver en France avant le mois de mai ou de juin. Que la volonté de Dieu soit faite ! Pour ce qui concerne l'équipage, il serait bon de ne pas le retenir trop longtemps loin de la France ; mais, pour ce qui me touche, malgré le bonheur que j'aurais à revoir mon excellente mère, et mes sœurs, et mes frères et toute ma famille, je suis prêt à tout. Ma santé est assez bonne, les officiers servent à merveille. Nous ne sommes pas précisément nécessaires ici ; cependant nos amis affirment que notre présence produit un heu-
324 CAMPAGNE DU « GASSINI »
reux effet pour les intérêts de la religion. Ainsi donc, je fais taire les sentiments d'affection que j'éprouve pour les miens, et je tâche d'être une cire molle entre les mains de Dieu, pour me laisser façonner par sa très sainte volonté.
9 novembre .
Voilà mes prévisions bien trompées! Je n'attendais pas M. de Bourboulon avant la fin du mois, et il vient d'arriver ce soir sur le Colbertj parti de Hong-kong, le 31 octobre. L^Constantine est en route pour une mission secrète, tandis que le Colbert est destiné à nous remplacer. Celte nouvelle a causé une grande joie à tout l'équipage.
J'ai eu le plaisir d'avoir M. Edan à déjeuner : grâce à Dieu nous marchons pleinement d'accord dans les choses essentielles. M. Edan est un homme au cœur droit, qui aime son pays et qui pratique tous ses devoirs de chrétien : comment n'aurais-je pas de l'estime et de l'affection pour lui?
J'ai visité dans l'après-midi M. Alcock et les commandants du Spartan et de la Saratoga. Tous sont animés de cette même pensée : nous ne pouvons pas vider la place avec honneur devant les belligérants chinois, et par conséquent nous ne devons pas permettre qu'ils portent les hostilités dans notre voisinage immédiat.
iO novembre.
Il y a eu ce matin entre les impériaux et les insurgés un engagement beaucoup plus sérieux que tous les précédents. Les impériaux sont parvenus à s'emparer des jonques des rebelles, ainsi que de deux autres bâti-
l'insurrection de CHANG-HAI 325
ments, un trois-mâts et un brick armés en guerre; les batteries de terre, malgré un feu bien nourri, n'ont pas causé grand dommage aux jonques impériales. C'est une victoire incontestable, mais dont on ne paraît pas décidé à recueillir les fruits.
Quel châtiment de la Providence que les malheurs de Chang-hai, en ce moment : faubourgs en grande partie consumés, commerce arrêté, hiver qui s'annonce terrible ; pas d'abri, pas de pain pour beaucoup de monde, nulle sécurité pour les habitants de toute classe ! Dieu a ses vues en permettant tant de maux ; nous ne pouvons qu*y compatir en adorant ses desseins impénétrables.
A bord du CassinL Chang-hai, 11 novembre.
Commandant (1),
J'ai rendu compte au commandant de Montravel des événements qui ont eu lieu à Chang-hai, depuis l'arrivée du Cassini devant cette ville, jusqu'au 31 octobre; je vais maintenant vous informer de ce qui s'est passé, depuis cette époque jusqu'au 9 novembre.
Dans la soirée du 31 octobre, M. Edan, notre consul par intérim, me prévint que les insurgés voulaient frapper de fortes contributions les chrétiens de la ville. Ils avaient déjà demandé, dans un bref délai, une somme de 10,000 piastres au vieux Lo, homme patriarcal par sa nombreuse famille et la considération dont il jouit dans le pays. Cette demande était accompagnée de menaces. Nous jugeâmes, M. Edan et moi, qu'il fallait prendre fait et cause pour les chrétiens chinois, en indiquant clairement qu'ils avaient toutes nos sympathies, et que toute offense, qui leur serait
(i) M. de Baudéan, commandant du Colberl.
faite en qualité de chrétiens, serait considérée comme un mauvais procédé envers la France. Notre digne consul rédigea, séance tenante, une note très ferme qui fut envoyée dès le lendemain au chef des insurgés. Elle produisit aussitôtTeffet attendu, car le chef des rebelles nous fît assurer qu'il avait le plus grand désir de ne rien entreprendre qui pût nous ofiFenser.
Le 3 novembre, trente et une jonques armées à Macao, et dont Téquipage avait été recruté parmi les pirates de la rivière de Canton, vinrent mouiller en aval, à un demi-mille du consulat anglais. Elles étaient accompagnées d*un trois-mâts de commerce armé en guerre, ce qui portait la flottille réunie sur ce point au chifTre de trente-six bâtiments : deux troismâts, deux bricks, une goélette et trente et une jonques. En outre, vingt-quatre jonques de Ning-po et la goélette V Antilope stationnaient en amont du mouillage des Européens, près de la cathédrale de Tong-kadou. Ces forces,bien dirigées, auraient eu facilement raison des insurgés qui ne pouvaient leur opposer sur le fleuve que deux batteries de canon de petit calibre, un trois-mâts et un brick armés à la hâte, et trois grands bateaux cantonnais; mais jusqu'à présent les mandarins de la flotte impériale n'ont fait preuve ni de bravoure ni d'intelligence.
Vous me demanderez peut-être pourquoi le Cassini est allé mouiller en dehors des bâtiments de commerce étrangers? En voici la raison: Il m'a semblé nécessaire de prendre position entre le consulat de France et la cathédrale de Tang-ka-dou, pour faire respecter, au besoin, cesdeuxétablissementsparles belligérants. Ce mouillage a sans doute l'inconvénient d'être trop rapproché de la batterie des insurgés, et l'on y court le risque de recevoir quelques boulets perdus ; mais il a le grand avantage de nous permettre de réprimer immé-
l'insurrection de CHANG-HAI 327
diatement toute infraction à la neutralité, et de protéger le mouillage des navires de commerce étrangers. En prenant ainsi part à la défense commune, nous acquittons une dette envers les Anglais qui, en Tabsence de bâtiments de guerre français, n'ont pas hésité, en plusieurs occasions, à protéger nos missionnaires et notre consulat.
J*ai prié M. Edan d'informer les chefs des deux armées que j'étais fortement résolu à maintenir Tinviolabilité du consulat et de Téglise de Tong-ka-dou, et à ne pas soufiFrir qu'on engageât les hostilités trop près du Cassini. Pour obtenir ce résultat, il a été convenu avec sir William Horte, commandant du Spartan et des forces anglaises, que nous ne permettrions pas aux navires des belligérants de mouiller près de nous. Malgré cela, le 4 novembre, le brick ÏElisa de la flottille impériale, ayant remonté vers la batterie des insurgés, sans oser affronter son feu, vint mouiller à petite distance du Cassini. Je lui fis dire d'appareiller, ce qu'il exécuta d'assez mauvaise grâce ; mais la nuit etle vent ne lui permettant pas de regagner sa flottille, il alla mouiller entre le consulat de France et nous. Le lendemain, à la pointe du jour, je lui fis dire d'appareiller de nouveau, et il s'exécuta sans difficultés. Les rebelles n'osèrent pas venir l'attaquer près de nous, ce que je n'aurais pas souffert. Quand le brick s'éloigna, les bateaux cantonnais appareillèrent, comme pour lui donner la chasse ; mais je fis alors charger la batterie, ainsi que les pierriers et les espingoles, pour les tenir en respect, et, au besoin, les rappeler à l'ordre.
Cette attitude vis-à-vis des Chinois, dans leur propre pays, blesse, je le sais, toutes nos idées du droit des gens en Europe et en Amérique ; mais, quand on connaît bien le caractère de la nation chinoise, on se rend facilement compte des motifs qui obligent d'agir ainsi.
328 CAMPAGNE DU « GASSINI »
Si nous paraissions craindre les Chinois, si nous les traitions, comme le voulait le plénipotentiaire américain, sir Humphrey Marshall, sur le pied des nations civilisées par le christianisme, notre influence ne tarderait pas à s'écrouler tout entière. Ici, pas de milieu, il faut choisir : être maître ou esclave, se faire craindre et respecter ou tomber dans le mépris. C'est après avoir consulté mes deux années d'expérience en ce pays, nos dignes et paisibles missionnaires, le consul de France et le consul d'Angleterre, que je me suis enfin décidé à entrer dans cette voie.
Le 6 novembre, vers quatre heures et demie du soir, les jonques impériales dessinèrent un mouvement dans la direction* de la batterie des insurgés, et on échangea quelques coups de canon assez près du Cassini. J'ordonnai immédiatement le branle-bas de combat et fis signe aux jonques impériales de s'éloigner. Elles se retirèrent aussitôt, soit par crainte de nos boulets, soit pour éviter le feu des insurgés.
C'était le trois-mâts insurgé le Glen-Lyon qui avait commencé le feu. Je le fis prévenir, dès le lendemain matin, qu'une nouvelle infraction serait punie à coups de canon. Le capitaine, qui est anglais ou américain, s'excusa en disant qu'il n'était pas alors à bord. L'officier du Cassini s'étant ensuite rendu à bord du brick insurgé, y trouva un mandarin qui s'avisa de faire le brave. « A votre aise, lui répondit-il avec calme ; faites comme il vous plaira. Si je vous préviens, c'est dans votre intérêt ; vos boulets ne peuvent rien contre nous, mais les nôtres peuvent vous couler sur place. » En entendant cette fière parole, le mandarin baissa le ton, et promit de ne pas commencer le feu quand les impériaux seraient trop près du Cassini.
Vous connaissez l'affaire du 10, sur laquelle je n'insiste pas. Tout le faubourg, depuis la porte appelée
l'insurrection de CHANG-HAI «329
Siao-long-meu jusqu'à Wang-ka-moden a été entièrement pillé et ensuite livré aux flammes. Il parait imposssible de savoir les valeurs qui ont été perdues dans ces riches magasins.
12 novembre.
Au moment où j allais me mettre à table^ une lettre de M. Edan m'avertit que la concession française est menacée d'incendie par les soldats de Tarmée impériale.
Un Anglais, m'écrit le consul, nommé Lockart, qui réside dans le quartier français, à deux cents pas du consulat, m'a apporté ce matin deux espèces de gargousses, ou plutôt deux paquets de poudre disposés pour mettre le feu. Ils ont été trouvés près des bambous qui entourent sa maison, dans un but qui n*est que trop manifeste. Ces préparatifs d'incendie ne peuvent être attribués qu'à des soldats du Tao-tai, qui sont venus tirer sur les murs, dans le voisinage du consulat ; ils ont été aperçus par les hommes de garde.
J'ai prescrit autour du consulat toutes les visites de précaution que la prudence peut suggérer. M. Rémi, que j'ai vu à cette occasion, m'a témoigné beaucoup de sympathie, en comblant d'éloges la conduite des matelots qu'il a eus chez lui une vingtaine de jours.
14 novembre.
11 faut peu de chose pour me troubler. Voilà le commandant de Baudéan, avec lequel j'ai causé quelques instants, qui ne considère pas comme improbable qu'on me confie le commandement du Colbert et de la station de Chine, et qu'on le charge de ramener le
Cassini en France. Je demande à Dieu, de tout cœur, de me rendre indifiFérent au Cassini ou au Colbert^ à la France ou à la Chine, d'être, en un mot, dégagé de tout désir étranger à ses desseins sur moi. '
Deux balles sont venues frapper à bord du Cassini^ quand je me promenais avec le commandant de Baudéan sur le pont. L'une d'elles a passé très près d'un de nos factionnaires. A quoi tient la vie? Depuis quelques jours nous entendons les boulets siffler à petite distance de nous. J'aime à espérer que notre campagne ne se terminera pas sans quelque service important, rendu aux missionnaires du Kiang-nan.
Que le saint nom de Dieu soit béni ! D'après ce que m'ont raconté les Pères Lemaître et Borgnet, ce dernier voyage du Cassini à Cliang-hai n'aura pas été inutile à l'équipage sous le rapport religieux. Voilàdes matelots qui, pendant trois ans de séjour abord, étaient restés insensibles à toutes les instructions ; ils avaient résisté aux facilités de tout genre qui leur étaient ofl'ertes pour l'accomplissement de leurs devoirs de chrétiens. Or, par l'efiFet de circonstances extraordinaires, ils sont envoyés les uns à Tong-ka-dou, les autres à Zi-ka-wei ou à Tsang-ka-leu, pour rétablir leur santé, et, au besoin, écarter les pillards ; et ce séjour leur est aussi profitable sous le rapport moral que sous le rapport physique. Transformés au contact des vertus pratiquées sous leurs yeux, tous demandent à se confesser, et se conduisent de manière à montrer que leur conversion est sérieuse.
Le jeune Père Louis Massa est venu nous dire la messe, ce matin. C'est lui qui a confessé la plupart de nos matelots ; ils ont voulu, disaient-ils, Tétrenner en sa qualité de jeune prêtre. Jamais depuis le commencement de la campagne je n'avais remarqué autant d'élan vers le bien. Sera-t-il possible, sous un prétexte
l'insurrection de CHANG-HAI 331
OU SOUS un autre, de donner à tous les hommes cette facilité d'accomplir leurs devoirs religieux ? Dieu le sait ; mais déjà mon cœur est plein de reconnaissance pour son infinie bonté.
Nous venons d'assister à un second combat de la flottille impériale contre la batterie des insurgés ; il n'a pas eu les mêmes résultats que le premier ; aucune grave avarie de part ni d'autre.
16 novembre.
« Aimez Dieu, et faîtes ce que vous voudrez, » a dit saint Augustin. Lancé, par l'efiFet des circonstances, dans une partie de plaisir qui était peu de mon goût, j'ai pu, avec la grâce de Dieu, avoir assez de bonne humeur pour paraître m'amuser autant que les personnes invitées. D'abord, grand déjeuner où se trouvaient trois dames, le ministre de France, le consul d'Angleterre et le commandant du Spartan ; puis, promenade toute la journée, dans le but de visiter Tong-ka-dou et Zi-ka-wei. Cette partie a réussi audelà de toute espérance; elle s'est terminée par un dîner et une soirée chez le consul d'Angleterre. Puisséje mettre mon amour-propre de catholique à bien remplir mes devoirs de position, et à offrir au bon Dieu les contrariétés qu'ils m'imposent!
A bord duCassini. Chang-hai, 17 novembre.
Cher Emmanuel (1),
On m'a écrit de Puycheni que tu n'avais pas reçu de lettres de moi, depuis mon départ de France. Il est vrai que je suis si souvent surchargé de travail qu'il
(1) Un de ses frères.
ne me reste pas un moment pour mes amis ; cependant, si ma mémoire est fidèle, j'ai dû écrire au moins pour te féliciter de ta nomination au beau grade de colonel, qui me semblerait propre à satisfaire l'ambition, s'il n'était pas dans la nature de l'homme de vouloir toujours s'élever davantage.
Jusqu'à présent, cher frère, la campagne du Cassini a été des plus heureuses, et assez variée pour offrir de l'intérêt et prévenir la lassitude. L'état-major est bien composé et ne m'a jamais causé d'embarras ; l'équipage est bon et discipliné, et. Dieu aidant, il ferait son devoir devant l'ennemi : c'est donc une agréable phase de ma carrière que cette longue absence de France.
Tu sais que je ne vois plus les choses du même point de vue qu'autrefois. Depuis qu'il a plu à Dieu de changer le cours de mes idées ; depuis que je me suis rappelé ces premières lignes du catéchisme : « L'homme a été créé pour connaître, aimer et servir Dieu, et par cemoyen obtenir la vie éternelle... ))j'ai aussi connupar moment ces joies de l'âme quelareligion seule peutprocurer, etquinous inondent de consolations d'autantplus douces et plus abondantes qu'on marche d'un pas plus ferme en avant. Que de fois j'ai déploré le sort des personnes que j'aime et qui s'avancent dans la vie les yeux bandés, sans s'élever jusqu'à Dieu par la prière, sans s'aider du secours des sacrements ! Dans le monde, on va souvent à tel spectacle, on lit tel ou tel roman sur la foi d'une personne de connaissance qui vous en fait l'éloge ; et, par un contraste bizarre, on repousse un ami qui vous dit : « J'ai goûté les plaisirs que vous recherchez, j'ai aimé l'indépendance de la pensée, la liberté dans les actions, le bien-être et les douceurs de la vie ; mais j'y ai renoncé, et depuis lors j'éprouve une paix intérieure qui m'était inconnue ; j*ai plus de goût pour mes devoirs, plus de véritable affection pour mes
L'i^'SUHR£CT10xN DE CHANG-HAI 333
amis et ma famille, et je m'avance dans cette vie plein d'espérance dans une vie meilleure. »
Ne t'étonne pas, cher Emmanuel, de me voir revenir sur ce sujet. Je ne t'aimerais pas, comme jele dois, si, étant catholique, je n'employais pas tous mes efforts pour t'amener à la pratique de la religion. Nous faisons du prosélytisme, parce qu'ayant goûté des eaux vives de la foi et nous en trouvant bien, nous souhaitons que les autres s'abreuvent aux mêmes sources. J'ai même poussé mes désirs jusqu'à demander à Dieu qu'un jour notre bonne mère, entourée de tous ses enfants, puisse se présenter avec eux à la sainte Table, dans la chapelle du vieux manoir, et j'ai quelque espoir que ma prière ne sera pas rejetée.
Selon toute apparence, je ferai route pour la France, avant la fin de Tannée. Malgré la joie que cause toujours le retour au foyer, j'aurai quelque peine à quitter ce pays où des événements de la plus grande importance se préparent. Les missionnaires sont les meilleures gens du monde. Nous sommes en rapports continuels avec eux : leur exemple est bien fait pour nous prêcher l'éloignement des douceurs de la vie, car tout, dans leur personne, respire la satisfaction de l'âme et la joie du cœur... Mgr Maresca, évêque du Kiang-nan, me quitte à l'instant. Ce digne prélat venait d'une chrétienté où on l'avait reçu avec un tel empressement qu'il était encore tout ému. Il était accompagné du Père supérieur des Jésuites de cette mission, qui a déjà eu la gloire de confesser Notre -Seigneur Jésus-Christ dans la captivité et les souffrances.
Adieu, cher Emmanuel, mes prières et mes vœux pour toi et pour les tiens sont de tous les jours ; mais, si cette lettre t'arrive en janvier, ce ne sera pas trop tard pour vous souhaiter à tous une bonne et heureuse année.
A bord du Cassini. Chang-hai, 18 novembre
Chère bonne mère,
Le Colbert, qui doit remplacer le Cassini^ a mouillé près de nous, le 10 novembre ; il avait à bord le ministre de France et sa femme. M. de Bourboulon a quitté. Macao, où tout reste bien tranquille, pour se rendre compte par lui-même de l'agitation qui règne ici. Nous vivons, en effet, dans de continuelles émotions, assistant impassibles aux combats livrés sur la rivière entre la flottille impériale et les batteries des révoltés.
On dépense beaucoup de poudre et de boulets, mais la bravoure est rare, ce qui fera durer longtemps les misères de la guerre. Un grand nombre de maisons ont été déjà brûlées et pillées, et l'hiver augmentera les souffrances dans une proportion effroyable. Qui pourrait sonder les desseins de la miséricorde divine sur ces populations abruties par le culte des idoles? N'estce pas durant les années les plus malheureuses que la charité chrétienne répand le plus de clartés dans les âmes des infortunés qu'elle soulage ? Mgr Maresca a recueilli près de la cathédrale de Tong-ka-dou une trentaine de blessés que des médecins du Cassini soignent avec un dévouement qui leur fait beaucoup d'honneur. L'église elle-même, que protège le pavillon de France, a été souvent l'asile de pauvres gens, riches la veille, qui avaient été dépouillés par les maraudeurs de l'armée impériale. Pendant que le commerce s'alarme, que les politiques s'inquiètent pour savoir quel parti triomphera, la religion s'étend progressivement dans tous les rangs de la société; et nos missionnaires, quoique bien souvent exposés aux plus grands périls, paraissent aussi tranquilles qu'en pleine paix. }^ Quelques hommes de l'équipage, envoyés chez les
l'insurrection de CHANG-HAI 335
Pères Jésuites pour y refaire leur santé du corps, y ont aussi trouvé la santé de l'àme en remplissant leurs devoirs religieux. Comme leur présence en impose aux Chinois, j'ai remplacé les malades par des hommes très valides, qui trouvent à leur tour chez les bons Pères un charmant accueil, et profitent de l'occasion pour vaquer aussi à leurs devoirs de chrétiens. Ainsi donc, ce voyage à Chang-hai, quoique entrepris au moment où tout le monde s'attendait à rentrer en France, a par une disposition providentielle toutes les apparences d'une bonne chance pour le Cassini.
19 novembre.
Les médecins du bord sont de retour de Tong-kadou, porteurs d'une excellente lettre de Mgr Maresca, toute à leur honneur et qui mérite d'être conservée.
«c Monsieur le Commandant,
« Je vous ai souvent exprimé comme je sentais et appréciais vivement tout le bien opéré par la présence du Cassini^ en faveur de cette mission et de ce diocèse dont le soin est confié à ma sollicitude pastorale. L'esprit de dévouement qui vous anime, ainsi que les officiers et l'équipage sous vos ordres, a eu plusieurs fois occasion de se montrer au grand jour dans ces moments de crise que traverse actuellement la province du Kiangnan ; et je dois le proclamer pour l'honneur du gouvernement français qui se plait à protéger les missions catholiques, le Cassini a dignement soutenu le nom de la France que tant de bouches bénissent dans ces contrées lointaines.
« Mon dessein, en vous écrivant cette lettre, M. le Commandant, n'est point d'entreprendre l'éloge du Cassini. La publicité des faits parle plus haut en faveur
de la vérité que ne saurait le redire Texpression de ma reconnaissance. Cependant il est une œuvre d'humanité et de charité que vous m'avez aidé à produire et que je ne saurais passer sous silence; je veux parler de rhôpital improvisé au milieu des désastres de la guerre, pour recueillir et soigner les soldats blessés. Vous avez bien voulu mettre à ma disposition le secours le plus utile pour cette œuvre, en m'ofiFrant les services de M. Fallier, docteur du bord. Je croirais manquer à la justice non moins qu'à la reconnaissance, en ne rendant pas témoignage au mérite et au talent du docteur que j'ai vu et apprécié par moi-même pendant près de deux mois. Je dois ajouter que M. Fallier a été admirablement secondé par M. Hubac, qui s'est fait un bonheur de l'aider, aussi souvent qu'il lui a été possible.
<c Honneur au Cassini qui sait si bien exécuter, au nom de la France, la mission qui lui est confiée pour les progrés de la civilisation chrétienne (1) î »
(i) Cf. Appendice I : Fia de rinsurreclioa de Gliang-hai.