‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine, d'après les rapports: lettres et notes du CommandantChapitre 32 sur 51 · DÉCEMBRE 1853 — 6 JUILLET · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE 1853 — 6 JUILLET

Triste état de Chang-hai. — La guerre contre la Russie. — Répression de la cruauté des insurgés. — Les fêtes de Noël à bord du Cassini. — Détails rétrospectifs sur le voyage à Nanking. — Départ de Chang-hai. — Prospérité de rétablissement des Sœurs, à Ning-po. — L'œuvre de la Propagation de*, la foi.

— Mort de la reine de Portugal. — Regrets de quitter la Chine.

— Abjuration de madame de Bourboulon. — Embarquement de M. de B*** à Manille. — Le lieutenant-colonel de Condrecourt à Saint-Denis. — Mqr Grifflth au Cap. — Progrès du catholicisme à Corée et à Dakar» — Coup d*œil sur le passé et reconnaissance envers Dieu. — Relâche à Fayal (Açores). — Arrivée à Lorient.

19 décembre.

Les impériaux ont établi une batterie sur la rive opposée à celle des insurgés, et depuis que nous sommes arrivés, on se canonne avec acharnement de part et d'autre. J'aurais été bien aise de retrouver Chang-hai dans le calme, et j'ai éprouvé une pénible impression en constatant que le désordre n'a fait qu'augmenter ;

mais en cela, comme en tout le reste, que la volonté de Dieu soit faite !

20 décembre.

J'ai pu rendre plusieurs visites dans la journée. D'après ce que j'entends de tous côtés, les événements se pressent. Au moment où nous rêvions du repos après une longue campagne, on va faire un nouvel appel à notre dévouement au pays. La guerre serait, dit-on, déclarée entre la Russie et la Turquie; la France et l'Angleterre, qui prennent parti pour cette dernière puissance, auraient déjà des forces considérables à Constantinople. J'apprends que mon ancien camarade de classe et ami, le général Canroberl, est dans cette ville avec une armée de trente mille hommes. Je trouve cette guerre juste et honorable. Si je dois affronter de nouveaux hasards. Dieu me donnera des forces à la hauteur des circonstances dans lesquelles sa Providence daignera me placer.

23 décembre.

Il est bien commode de s'en remettre à la divine Providence pour la direction des affaires de ce monde ; car, à chaque instant, des événements inattendus viennent déranger nos combinaisons et nos plans. Ainsi les cruautés exercées envers un des catéchistes de Mgr Maresca vont peut-être faire ajourner notre départ, qui devait avoir lieu le 27, et nous permettre de tirer quelques coups de canon contre la batterie des rebelles. Jamais meilleure occasion ne nous aura été offerte de dépenser de la poudre; car les maîtres de Chang-hai, à l'heure actuelle, ne sont que des pirates, des gens vicieux, appartenant à la dernière classe de la population.

24 décembre.

Aujourd'hui, conférence au consulat entre M. de Bourboulon et M. Edan, le commandant de Baudéan et moi. D'un commun accord, nous sommes convenus d'un projet de note au chef des insurgés à Chang-hai. On demande, sous la menace d'hostilités, que celui qui a fait torturer un des catéchistes de Mgr Maresca soit envoyé au consulat pour y recevoir cinquante coups de bâton. Nous croyons que cette demande sera repoussée et qu'il nous faudra recourir à la force. Je ne sens aucune passion pour ces sortes de combats ; mais je considère comme un devoir d'appuyer chaudement tout ce qui se fera contre les insurgés.

25 décembre.

La veille de Noël, nous avons entendu gronder le canon bien avant dans la nuit; une balle tombant sur le pont a même causé quelque émoi parmi l'équipage. Toutefois, au commencement de la messe, célébrée par le Père Clavelin, il s'est fait un silence complet. Quatre officiers et plusieurs sous-officiers et matelots sont venus avec moi recevoir la sainte communion. La piété de ces hommes, le recueillement des assistants, ce spectacle inaccoutumé, tout cela a produit sur moi une vive et profonde impression. C'est bien encore le cas dédire : Quid retribuam Domino? Car quoi de plus doux que d'adorer le même Dieu, de s'asseoir au même banquet, de recevoir la même nourriture divine î J'ai goûté une joie sans pareille, joie qui vibre encore dans mon âme et émeut mon être tout entier.

En passant l'inspection de l'équipage ce matin, je l'ai félicité sur sa bonne conduite, et sur la patience

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avec laquelle il supporte Téloignement de la France. J'ai ajouté que, tout en regrettant les retards, nous devions nous réjouir d'avoir fait quelque chose d'utile. J'ai annoncé, comme probable, que nous aurions bientôt à venger une insulte au pavillon français, et j'ai terminé en disant à l'équipage que je comptais sur lui.

Déjeuner auquel assistaient le Père Clavelin, M. de Courcytet M. Edan, tous les officiers et aspirants, sauf M. de Gaulejac, qui était chef de poste à Tong-ka-dou. L'affaire pendante entre les insurgés et nous a failli s'arranger par l'humilité de la lettre du chef des rebelles; mais, après une conférence dans laquelle la diplomatie s'est montrée plus belliqueuse que la marine, il a été décidé que nous nous en tiendrions à notre première exigence. Puissent les canons de la France ne jamais tonner pour une plus mauvaise cause !

26 décembre.

Nos prévisions ne se sont pas réalisées. Le chef des insurgés a donné pleine satisfaction à la note de notre consul. Le juge barbare qui a mis à la question le catéchiste de Mgr Maresca était ce matin au pied du mât de pavillon du consulat de France, prêt à recevoir cinquante coups de bâton. Dans la crainte de quelque surprise de la part des impériaux, un piquet de trente hommes avait été envoyé pour assister à l'exécution. Toutefois, l'appréhension du châtiment parut une réparation suffisante. On fit grâce au coupable de la punition corporelle. Après une rude admonestation du commandant de Baudéan, suivie de génuflexions et d'amende honorable, le malheureux juge a été reconduit, sous bonne escorte, jusqu'aux portes de la ville.

A bord da Cassini, Chang-hai, 27 décembre.

Chère bonne mère,

Le départ du Cassini a été un peu retardé par suite d'événements imprévus ; il semble cependant que notre mission dans ce pays soit désormais achevée.

Les journaux t'ont peut-être annoncé déjà mon voyage à Nan-king avec le ministre de France et madame de Bourboulon. Cette petite campagne avait pour but de connaître Tétat des catholiques sous la domination des insurgés du Kouang-si. Sans obtenir tout le succès que Ton pouvait désirer, elle n'a cependant pas été inutile. Nous savons maintenant plus exactement que par les renseignements des Anglais la véritable situation des choses dans cette partie de la Chine. Deux Jésuites, les PP. Gotteland et Clavelin, nous accompagnaient. Ce dernier a pu rester deux jours à Nan-king, et apprendre beaucoup de curieuses particularités sur l'organisation de ce grand mouvement insurrectionnel qui s'étend du sud de la Chine jusqu'à Peking.

Je ne suis allé qu'une seule fois à Nan-king, pour accompagner M. de Bourboulon qui n'a eu qu'une seule entrevue avec les ministres. Cette ville, jadis florissante, m'a inspiré un sentiment de tristesse pareil à celui qu'on éprouve en visitant les ruines de Pompeï. L'enceinte fortifiée est immense; mais je ne pense pas que le tiers soit habité. Les remparts, assez bien conservés, entourent des collines couvertes d'arbres, où l'on ne voit aucune habitation ; ils ont jusqu'à quarante et cinquante pieds de haut. S'ils sont redoutables pour des Chinois, ils ne le seraient point pour des Européens.

Du Kouang-si jusqu'à Nan-king, l'insurrection a par-

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couru deux à trois cents lieues en faisant tout plier devant elle. Revendiquant toute la Chine pour les Chinois, elle a lancé plus de cent cinquante mille hommes sur Pe-king, et Ton croit qu'elle est déjà parvenue sous les murs de la capitale.

Voici quelques détails qui m'ont été communiqués par le P. Clavelin sur l'état actuel des choses à Nanking et le régime auquel les populations sont soumises par leurs nouveaux maîtres.

Le premier chef des Kouang-si-jen ne prend point le titre d'empereur qu'il réserve pour le Chan-ti, mais bien celui de Roi céleste. Le nom de sa dynastie est Taiping : la grande pacification, ou bien encore : la dynastie céleste ; sa cour, c'est la cour céleste ; aussi Nan-king, qui signifie cour méridionale, vient-il encore d'échanger son nom contre celui de Tien-king, ou cour céleste. Après le roi céleste viennent immédiatement, comme premiers ministres, cinq personnages qui ont pris aussi le titre de rois. Chez l'un, c'est un titre purement honorifique ; mais les autres, pour se distinguer, ont ajouté à leur titre de roi, le nom d'un des quatre points cardinaux. Les ministres que nous avons vus forment la seconde classe. Tous les habitants sont partagés en catégories de dix mille, les femmes comme les hommes. Les femmes sont gouvernées par les femmes; seulement chaque catégorie a un chef masculin pour communiquer avec les ministres.

On ne saurait le nier : il y a dans les rapports mutuels des Kouang-si-jen un air de famille qui justifie le nom de frères qu'ils se donnent entre eux. Ainsi, toutes les habitations «ont du domaine commun; les vivres, les vêtements ont été déposés dans des magasins publics; l'or, l'argent et les matières précieuses, portés au trésor. On ne peut rien vendre ni rien acheter; c'est aux chefs à pourvoir auxdifi'érentes nécessités de leurs

subordonnés. N'est-ce pas admirable qu'une population de plus d'un million puisse être ainsi vêtue et nourrie, au milieu d'une guerre civile, en face d'une armée ennemie qui assiège la ville !

Et maintenant, que penser d'un pareil état de choses ? La Chine va-t-elle changer de maîtres et de religion ? L'insurrection des Kouang-si-jen est, on ne peut le nier, un événement de la plus haute gravité. Qu'on appelle tant qu'on voudra ses fauteurs des rebelles, des brigands, elle n'en a pas moins mordu l'empire au cœur. Toutefois le gouvernement actuel s'appuie encore sur la majeure partie de l'empire qui parait faire cause commune avec lui. Quoi qu'il en soit, la solution ne saurait être longtemps retardée; mais jusqu'à présent on ne voit encore qu'incertitude. Dieu seul sait ce que l'avenir réserve à la Chine et au catholicisme dans ce pays.

Le P. Clavelin, qui nous a été très utile à Nan-king, est à bord du Cassini et y restera jusqu'au jour de notre départ. Il a pu préparer l'équipage à la solennité de Noël ; c'est une faveur dont je ne saurais trop remercier le bon Dieu. L'état-major continue de me donner pleine satisfaction. Si notre voyage s'achève comme il a commencé, ce sera l'une des plus belles phases de ma carrière maritime. Nous vivons dans des alertes continuelles ; toutefois, si rien d'important ne se produit d'ici à deux jours, nous partirons le 29 pour Ningpo, où nous ne passerons que quelques jours ; de là nous nous rendrons à Hong-kong et à Macao, pour faire définitivement route vers la France.

En mer, 29 décembre.

J'ai quitté Chang-hai, ce matin, vers dix heures. J'y ai laissé des personnes que je respecte et que j'aime

beaucoup : Mgr Maresca et les Pères Jésuites, avec qui j*ai eu souvent de si bonnes causeries sur les matières religieuses. A la fin de la soirée passée hier au consulat d'Angleterre, j'ai pu faire accepter à M. Alcock les Études philosophiques de Nicolas sur le christianisme. M. Alcock ne me parait pas éloigné d'abjurer le protestantisme ; ce serait une bonne acquisition pour les catholiques, car je lui croîs une âme élevée et un cœur droit. Au départ, nous avons salué le Colbert de trois cris de vive l'Empereur, en envoyant l'équipage dans les haubans; et on a répondu du Colbert : Vive le Cassini, après les cris de vive l'Empereur. Notre traversée s'annonce bien jusqu'ici ; si la nuit n'est pas trop obscure, nous pourrons naviguer jusqu'au matin et arriver demain à Tsin-hai ou à Ning-po.

Ning-po, 31 décembre.

J'ai pu entendre la messe ce matin, à Tien-tchoutan, avec quelques officiers et le chef timonier. Après la messe, visite aux Sœurs de charité dont l'établissement s'est beaucoup agrandi. J'ai été heureux de constater le plein succès de cette entreprise que plusieurs personnes jugeaient une folie. Oui, une vraie folie, mais dans le genre de celles que saint Paul appelle folie de la croix. La prudence humaine pouvait bien s'étonner d'une telle entreprise; établir des Sœurs de charité en Chine! mais la charité, appuyée du secours divin, ne trouve rien d'impossible. Ces femmes, pleines de confiance en Dieu, n'agissaient que pour lui plaire. Il devait donc en résulter un succès complet, miraculeux, et c'est ce qui a eu lieu. Que Dieu daigne bénir cette œuvre appelée à faire tant de bien !

A bord du Cassini. Ning-po, 2 janvier 1854.

Commandant,

Notre traversée de Chang-hai à Ning-po s'est effectuée en vingt-huit heures. A peine étions-nous affourchés, que notre consul, M. Edan, et TofiBcier de corvée sont allés voir Mgr Danicourt, vicaire apostolique du Tche-Kiang, lequel est venu, le soir même, dîner à bord.

Le bon et respectable évêque nous a mis au courant de la situation du pays. Nous avons appris avec plaisir que tout était tranquille à Ning-po, et que les saintes Filles de saint Vincent de Paul jouissaient de la faveur de tous, de celle du peuple comme de celle des riches. Le jour même de notre arrivée, un gros marchand païen, qui est venu me voir aujourd'hui, remettait une somme de quatre cents piastres à Mgr Danicourt, le priant d'en consacrer la meilleure partie à rétablissement des Sœurs. J'ai visité cet établissement avec notre consul et quelques officiers : les enfants pauvres des deux sexes y sont recueillis, habillés et nourris ; les infirmes, hommes et femmes, couverts quelquefois de plaies hideuses, y sont pansés et soignés chaque jour avec un dévouement que la piété la plus vive peut seule inspirer et soutenir. Vraiment, on est fier d'être Français, on est heureux d'être catholique, en voyant tout le bien que la religion et la France opèrent dans ce pays où notre commerce n'a pas encore jeté de racines.

Nous avons été, hier à midi, voir le Tao-tai. Mgr Danicourt avait bien voulu se joindre à l'état-major et nous servir d'interprète. Le Tao-tai, que l'on dit homme de bien, m'a paru peu habitué à traiter avec les étrangers. Le consul a prié Mgr Danicourt de le complimenter sur sa bonne administration et sur sa conduite

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à l'égard de nos missionnaires. J'ai prié à mon tour Sa Grandeur de lui faire savoir que nous respections les Sœurs de charité à l'égal de nos mères et de nos sœurs, et que plusieurs officiers de marine avaient des parentes qui abandonnaient ainsi tout le bien-être de leur pays pour venir soigner les pauvres de la Chine. Comme il y avait foule dans le prétoire, j'espère que ces paroles n'auront pas été sans produire quelque bon effet.

Quand le Tao-tai est venu me rendre ma visite, je Tai salué, selon l'usage adopté en Chine, de trois coups de canon à son arrivée et à son départ. Nous avons causé quelque temps dans le carré des officiers, par l'intermédiaire de Mgr Danicourt, qui parle bien chinois. J'ai insisté encore sur l'intérêt que la France porte aux Sœurs de charité, et je l'ai complimenté sur la fermeté qu'il déploie pour maintenir l'ordre àNingpo. Après une petite collation, il a parcouru le bâtiment, et il s'est retiré content de tout ce qu'il avait vu et entendu.

A bord du Cassini. Hong-kong, 9 janvier.

Chère bonne mère.

Je ne croyais pas me trouver encore en Chine à cette époque ; mais je ne puis m'en plaindre. Notre petite campagne à Nan-king à été pleine d'intérêt ; elle a servi à fixer nos idées sur ce grand mouvement insurrectionnel qui, comme un vent d'orage, secoue les institutions séculaires de ce pays.

Nous avons quitté Chang-hai le 29 décembre, et peu s'en est fallu que nous ne tirions le canon contre les insurgés avant notre départ. Heureusement que les menaces ont suffi pour obtenir la réparation que nous demandions. Je m'en suis réjoui à cause de nos mis-

sionnaires qui ont besoin des sympathies de tous, afin de les gagner tous à Jésus-Christ.

De Chang-hai, le Cassini s*est dirigé sur Ning-po, où nos Sœurs de charité font merveille et sont Tadmiration des païens les plus endurcis, par la simplicité avec laquelle elles se livrent à toutes sortes d'oeuvres de miséricorde. Après quelques jours passés à Ning-po, je suis parti le 3 janvier, emmenant à bord Mgr Danicourt qui est très fatigué et va se reposer quelque temps à Hong-kong.

Je quitterai la Chine avec le désir d'y revenir, car il y a beaucoup de bien à faire, et il suflBt de se montrer. Tous les missionnaires que nous avons rencontrés ont paru voir le Cassini avec plaisir ; ils venaient volontiers à bord respirer en quelque sorte l'air du pays, à l'ombre de notre pavillon. C'est pour eux une douce joie et une grande consolation de savoir que la France ne les oublie pas, et qu'ils ont de bons amis près d'eux. Je ne saurais donc trop recommander la belle œuvre de la Propagation de la foi. C'est une gloire pour la France que ce sou de chaque semaine prélevé si généreusement sur les bourses les plus modiques, et quelquefois sur la misère elle-même. C'est une satisfaction pour nous à l'étranger, de voir nos missionnaires marcher à la tête des apôtres des autres pays, car aucune autre contrée- catholique ne fournit autant que la France de prêtres pour les missions.

Je te quitte, chère bonne mère, pour prier Dieu de verser ses meilleures bénédictions sur toi et toute notre &mille.

A bord da Cassini. Rade de Macao, 15 janvier.

Commandant, Nos préparatifs de départ sont terminés. J'irai, selon vos intentions, à Manille, prendre des renseignements

370 CAMPAGNE DU « GASSIiM »

sur les faits imputés au capitaine de B***. On dit que son bâtiment a été vendu et que lui-même est tombé malade. Si le consul le juge nécessaire et que cette nécessité me soit démontrée, je n'hésiterai pas à prendre à mon bord M. de B*** pour le ramener en France.

Je n'ai pas de nouvelles de Hong-kong depuis le matin du 14, que j'ai quitté ce mouillage. On disait que l'escadre américaine, composée de la Susquehanna du Powhaton et du Mississipi^ était partie le jour même pour les îles Lou-tchou. J'avais déjà eu occasion de souhaiter bonne chance au commodore Perry ; et de fait, si les Américains réussissent à s'introduire au Japon dans de meilleures conditions que les Hollandais, ce sera un grand service rendu au monde, et, je l'espère, à la religon.

Le gouverneur de Macao m'ayant annoncé, dans la soirée du 14, la mort de la reine de Portugal, j'ai fait aujourd'hui apiquer les vergues et mettre les pavillons à mi-hauteur du màt en signe de deuil. Le Cassini étant le seul bâtiment de guerre sur rade, j'ai cru devoir m'écarter de la régie générale concernant les saints pour les bâtiments à vapeur; en conséquence, nous avons tiré un coup de canon d'heure en heure, et, ce soir, une salve de vingt et un coups en amenant les couleurs. A terre, les forts en ont fait autant au coucher du soleil, après avoir tiré toute la journée de quart d'heure en quart d'heure, accompagnés de la sonnerie des cloches dans toutes les églises de la ville.

Permettez-moi, avant de quitter la station, de vous communiquer mes impressions personnelles. Je crois très utile, pour réussir en ce pays, de n'avoir pas de parti pris et d'étudier chaque localité séparément. Nos missionnaires sont généralement justes appréciateurs des autorités chinoises, c'est à eux qu'il me parait bon d'avoir recours là où il n'y a pas de consul. Grâce à

leurs renseignements, nous avons vécu, pendant trois ans, en excellentes relations avec tous les mandarins.

A bord du Cassini, Macao, 16 janvier.

Chère mère.

J'ai reçu hier ta lettre du 15 novembre : c'est probablement la dernière qui me parviendra en Chine, car nous nous disposons à partir. Combien je suis heureux d'apprendre que vous faites à Pu'ycheni la prière en commun ! Le retour aux anciennes et chrétiennes coutumes serait complet, si toute la maison y assistait. Je ne crois pas que rien puisse être plus agréable à Dieu que ces pieuses réunions, dans lesquelles maîtres et serviteurs viennent reconnaître qu'il sont égaux devant Dieu. Pendant que mon excellente mère et mes frères et sœurs ont prié pour les absents, j'ai prié aussi pour eux, partout où le Cassini a passé. Oui, partout, à Nan-king comme à Batavia, Singapore et Bourbon, j'ai demandé au bon Dieu de répandre ses bénédictions sur ma famille et mes amis ; c'était un devoir de piété et de reconnaissance.

Malgré le bonheur que j'éprouve à la pensée de revoir ma famille et mes amis, je ne m'éloigne pas de la Chine sans quelque regret. Les bâtiments de guerre, sans s'occuper directement des missions, peuvent cependant faire beaucoup de bien par les petits services qu'ils rendent aux missionnaires; et où trouver une mine plus riche à exploiter que ce pays qui renferme près de quatre cent millions d'âmes? Je m'en vais comme un homme qui n'a pas fini sa tâche, et qu'on enlève à une besogne à laquelle il commençait à prendre goût. Mais je ne murmurerai pas contre la volonté de mon Seigneur et de mon Dieu; je m'appliquerai à ne pas me croire utile au Tout-Puissant, parce que, dans

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les desseins de sa Providence, j'ai pu, en apparence opérer quelque bien, rendre quelques petits services aux dignes prêtres placés à Tavant-garde de l'armée catholique. Ce qui me fait regretter la Chine, c'est la persuasion où je suis que pas n'est besoin de génie pour y réussir. II suffit d'une intention droite, d'une disposition sincère à écouter avec bienveillance les renseignements communiqués par ceux qui dirigent les missions.

« Je vous souhaite un prompt retour dans nos parages, m'écrit aimablement M. Edan. Vous y avez laissé des cœurs qui vous aiment et vous rappellent ; venez terminer ce que vous avez commencé... Depuis votre affligeant départ, rien de bien intéressant ne s'est produit sur notre scène inquiète de Chang-hai, si ce n'est une horrible division entre les insurgés, dont une partie aspirait à traiter avec le Tao-tai, et avait des intelligences avec lui. Deux cents environ de ces soumissionnistes ont été exécutés par leurs compagnons d'armes. La ville tient toujours bon. Les mandarins fatigués ont demandé, par l'intermédiaire du P. Lemaitre, audience au ministre de France, pour le prier, lui et les deux consuls d'Angleterre et de France, de se porter comme médiateurs auprès des rebelles, leur garantissant la libre sortie avec les bagages, et la vie sauve. La visite a eu lieu au consulat d'Angleterre, et la requête des mandarins est acceptée ; mais le plus difficile sera de convaincre les rebelles de la bonne foi des mandarins, et d'obtenir leur sortie de la ville sans pillage. »

Le P. Clavelin, de son côté, m'écrit en date du 6 janvier, une nouvelle qui m'a causé bien du plaisir. (c Madame de Bourboulon, me dit-il, a fait hier son abjuration. A raison des circonstances, la cérémonie a eu lieu en petit comité à la chapelle du consulat fran-

çais. M. de Bourboulon et M. Marques étaient seuls présents. La petite chapelle avait été, dès la veille, ornée d*une manière très simple, mais très convenable. Mgr Maresca présidait à la cérémonie, assisté de plusieurs Pères et de quatre séminaristes. Après le baptême, réitéré sous condition, la néophyte a reçu le sacrement de confirmation et fait sa première communion à la messe qui a suivi immédiatement. Tous les assistants ont été singulièrement édifiés de ces belles cérémonies de l'Église, qui ont toujours le don d'émouvoir ceux qui en sont les témoins. Cependant il manquait quelque chose : votre présence, commandant, et celle de M. Clerc; madame de Bourboulon a été la première à en faire la remarque et à témoigner ses regrets.

<c Aujourd'hui encore, nous avons eu, par un temps magnifique, une autre belle cérémonie à Ton-ka-dou. M. et madame de Bourboulon, accompagnés de M. de Courcy et de M. Marqués ; M. de Beaudéan, suivi de quatre officiers et de quarante hommes d'équipage, l'arme au bras et tambour en tête, sont venus assister à la messe des Rois dans la cathédrale. Tout s'est également bien passé. Madame de Bourboulon se sentait inondée d'une paix et d'une joie indicibles qui la dédommageaient au centuple, disait-elle, des peines et des inquiétudes inséparables d'une démarche comme celle qu'elle venait de faire. »

Adieu, chère bonne mère, je t'embrasse de tout mon cœur. C'est le 18 que je compte partir pour Manille, où nous passerons probablement une huitaine de jours ; nous nous rendrons de là à Singapore, puis à Bourbon où nous n'arriverons guère avant le milieu du mois de mars.

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A bord du Cassinù Rade de Manille, 3 février.

Commandant,

J'ai quitté Macao le 13 janvier à midi ; le 22, à trois heures, le Cassini mouillait devant Manille. J'envoyai aussitôt un ofiBcier informer notre consul, M. Troplong, du but de notre relâche, l'embarquement de M. de B***- Dès le lendemain, M. Troplong voulut bien m'accompagner chez le général Montero, gouverneur par intérim, lequel se mit gracieusement à notre disposition pour aplanir toutes les difficultés que nous pourrions rencontrer. M. le consul de France me présenta aussi à rintendant général des Philippines et à Mgr Tarchevêque qui nous firent Tun et Tautre un bienveillant accueil.

Tout allait donc pour le mieux dans nos relations avec les autorités espagnoles ; mais l'embarquement de M. de Br*ne fut pas si facile que nous l'avait fait espérer le gouverneur. L'ex-capitaine du Courrier de VInde éprouvait une grande répugnance pour le Cassini et ne paraissait pas disposé à s'y rendre de bonne grâce. M. de B***, accusé d'actes de violence, demandait un conseil d'enquête; mais je n'avais nulle mission pour le réunir. Il appartenait à M. de Codrika, le précédent consul, d'ouvrir l'enquête, et je ne pouvais recevoir de lui mandat de le remplacer. Pour donner une sorte de satisfaction à l'ex-capitaine, M. Troplong lui dit, comme du reste il en avait l'intention, qu'il commencerait une enquête après son départ.

Cependant M. de B*** qu'on laissait circuler librement, se permit une nouvelle incartade à l'égard du chancelier du consulat, et M. Troplong crut devoir recourir à la police espagnole pour arrêter le coupable. Sur ces entrefaites, M. de B***, ne sachant plus comment sortir de la fausse position où il se trouvait,

se décida à écrire au consul qu'il se mettait â sa disposition. Alors, sans perdre de temps, M. Troplong rinvita à venir le voir et lui persuada de s'embarquer immédiatement sur le Cassini, ce qu'il fit volontairement dans l'après-midi du 1®"" février.

Déjà je commandais toutes les dispositions du départ, quand on m'annonça l'arrivée du nouveau gouverneur, le général Pavia. Celui-ci, informé de tout ce qui s'était passé, voulut prendre connaissance par lui-même de l'affaire ; ce n'est qu'après l'avis de l'audience qu'il autorisa le départ de l'ex-capitaine du Courrier de VInde.

A bord du Cassini. Singapore, 15 février.

Chère mère,

Enfin, voilà le Cassini en voie de retour vers la France! Partis de Macao le 18 janvier, nous étions à Manille le 22 ; ce qui nous a permis d'assister à l'arrivée du nouveau gouverneur général, marquis de Novaliche. Pendant mon séjour en ce pays, il m'a été donné de faire, en compagnie de six personnes du bord, une course intéressante à Jala-jala, fort belle propriété, située sur une presqu'ile du grand lac de Bay. Elle appartient à un très honnête Français, M. Vedi, homme instruit et religieux, qui nous y a offert, en qualité de compatriotes, une large et gracieuse hospitalité. C'était un voyage-assez pénible par la longueur de la route, mais très agréable par la variété et la beauté des paysages. Il parait que les Indiens des Philippines sont très faciles à manier ; aussi les Espagnols les traitentils avec une extrême douceur, comme des enfants. Le clergé jouit dans ces îles d'une grande influence, et c'est lui qui sert d'intermédiaire quand surgit une difficulté entre les naturels et le gouvernement.

376 CAMPAGNE DU « CASSIMI »

J'ai eu comme passager, de Manille à Singapore, le surintendant général des Philippines, qui retourne en Espagne, par suite de la remise de ses pouvoirs au nouveau gouverneur général, lequel résume en sa personne toutes les attributions autrefois réparties entre plusieurs chefs de service. M. Sandino y Miranda est un homme distingué qui emporte Testime et la considération de tous ceux qui apprécient Tintelligence et l'intégrité dans l'administration. Il m'a beaucoup intéressé dans nos longues causeries par de curieux détails sur ce beau et riche pays.

Adieu, chère bonne mère. Le Cassini quittera probablement Singapore pour Bourbon, le 22 courant.

A bord du Cassini. Rade de Saint-Denis, 25 mars.

Chère mère.

S'il plait à Dieu, le retour du Cassini en France aura lieu dans un mois environ après l'arrivée de cette lettre, ce qui est court en comparaison de la longue campagne que je viens de faire.

Notre traversée de Singapore à Bourbon n'a éprouvé aucune contrariété, et je suis arrivé, à l'époque où je comptais, sur rade de Saint-Denis. J'ai été très bien accueilli par le commandant de la division navale, le contre-amiral Laguerre, que j'avais vu souvent à Paris. Le gouverneur, M. Hubert Delisle, qui a remplacé M. Doret nommé sénateur, m'a invité à dinar dès le jour même de mon arrivée, et m'a fait aussi très bon accueil. Un de mes camarades de classe, le lieutenant-colonel de Condrecourt, maintenant catholique pratiquant, m'attendait avec sa voiture sur le quai, et il a insisté pour que je la gardasse à ma disposition. J'ai trouvé chez lui un pied-à-lerre très commode. L'évêque de Saint-Denis, Mgr Desprez, mon ancien passager du

ÏLiLLit.

Cassiniy qui m'a conservé une sincère amitié et que je me faisais une fête de revoir, n'est pas à la Réunion. Rappelé en France pour des affaires urgentes, comme il me récrivait au mois de mai dernier, il a quitté la colonie vers la fin de Tannée.

Je suis allé hier avec deux officiers du Cassini^ et un autre officier de marine, passer une agréable journée à la campagne du gouverneur. Elle est située dans une délicieuse position, sur les hauteurs qui dominent Saint-Denis ; mais cela ne vaut pas pour moi nos bois et nos prairies de Puycheni. J'ai eu le plaisir, au retour, de trouver le colonel de Condrecourt, qui m'attendait avec sa voiture au bas de la montagne. Nous sommes allés ensemble visiter le supérieur des Jésuites, le P. Jouan, préfet apostolique de Madagascar, un véritable apôtre qui a été bien aise de causer avec moi de la mission de ses confrères en Chine.

Malgré toutes les marques de sympathie que je reçois dans ce pays, Bourbon a moins d'attrait pour moi que par le passé. A mesure que j'avance vers la France, je me sens plus pressé d'y arriver. Mes derniers regrets d'avoir quitté la Chine seront dissipés avant que je franchisse le seuil du vieux manoir où est mon excellente mère. Je crois cependant qu'après avoir pris un peu de repos, le désir de revoir ces campagnes dç Chine où la moisson promet d'être si abondante pour le catholicisme ne tardera pas à revenir.

Nous faisons à la hâte nos dispositions de retour en France. Je compte partir du l®*" au 5 avril pour le cap de Bonne-Espérance d'où nous irons probablement à Gorée et à Madère.

Adieu, chère mère, et à bientôt, si telle est la volonté de Dieu.

378 CAMPAGNE DU « GASSIMI »

A bord du Cassini. Simon*8 bay, 4 mai.

Chère mère, notre voyage de Bourbon à Simon's bay a été de dix-huit jours. On m'a remis une lettre de toi qui m'avait été envoyée en Chine ; c'est la plus récente de date, elle est du mois de décembre.

J'espère que ma lettre présente précédera de peu de temps l'arrivée du Cassini, car nous devons partir demain de Simon's bay (cap de Bonne-Espérance), et il y a quelque probabilité que nous pourrons être en France vers le 10 juillet.

La guerre sévira de toute sa force entre la Russie et la France, et il me deviendra alors impossible de prendre un congé. Ce sera sans doute un cruel sacrifice, mais la pensée que telle est la volonté de Dieu me donnera du courage. Je me suis heureusement habitué dans ces derniers temps aux idées chrétiennes qui compriment les élans naturels devant les circonstances impérieuses de la vie ; je tâcherai donc de me soumettre de bon cœur à la sainte volonté de Dieu.

J'ai revu avec plaisir le vicaire apostolique, MgrGriffith, qui emploie tout son zèle à soutenir, à développer les œuvres catholiques au milieu des sectes protestantes. On gagne peu de terrain, mais on avance toujours un peu. Des missionnaires français, des Oblats de Marie, sont établis du côté de Natal, à près de deux cents lieues du Cap. N'est-ce pas une grande satisfaction pour nous de constater partout cette lutte hardie contre le mal ? On est fier d'être Français, quand on voit nos compatriotes prendre ainsi le premier rang dans le monde parmi les apôtres de la bonne nouvelle.

En mer, 16 mai.

Je viens de relire avec intérêt des notes prises sur Madère et Table-Bay, à notre passage en 1851. Ces

notes me font regretter de n'avoir pas eu la persévérance de continuer durant toute la campagne.

Le temps est beau. Nous marchons six, huit et même neuf nœuds à la voile, et nous n'avons pas encore ressenti de fortes chaleurs. Jusqu'à présent mes prétentions pour l'arrivée n'allaient pas au-delà du 1®' ou du iO juillet; tout à coup je les ai élevées jusqu'au 24 juin. O'est qu'on a parlé aujourd'hui d'arriver à Lorient pour la fête de la Saint-Jean, afln d'assister à la bénédiction des coraux et au départ des pêcheurs de sardines. Cela m'a monté la tête et je regarde Thorizon avec une sorte de convoitise, et je demande aux nuages qui passent, d'augmenter la brise, de la faire fraîchir à dix, à onze à douze nœuds...

Avant tout, ô mon Dieu, je me soumets de bon cœur à ce que décidera votre sagesse. Puissé-je, comme c'est mon devoir, hâter mon arrivée en France par tout ce qui dépend de moi, mais ne commettre aucune imprudence, soit à la voile, soit à la vapeur !

Corée, l«'juin.

Mouillé à Gorée à deux heures de l'après-midi. Reçu la visite du capitaine du Crocodile^ M. Gennet, lieutenant de vaisseau, mon compatriote, que je connais depuis 1824. M. Gennet revient du fleuve du Sénégal, où il a assisté, comme commandant d'un détachement de quatre cents marins, à deux affaires très sérieuses. Sur mille hommes qui composaient l'expédition, il y a eu, sans parler des maladies, cent cinquante hommes mis hors de combat, dont une vingtaine de morts. L'expédition était dirigée par mon ancien camarade Protêt, gouverneur du Sénégal.

J'ai appris beaucoup de nominations d'avancement : le général Canrobert commande l'armée qui doit agir

380 CAMPAGNE DU « GASSINI »

contre les Russes ; d' Aboville est chef d'état-major du ministre ; plusieurs de mes camarades, entrés après moi dans la marine, sont déjà capitaines de vaisseau et exercent un commandement ; nous avons une flotte dans la Baltique, etc. Il y a des nouvelles à casser la tête. Puisse la divineProvidence permettre que je reste calme au milieu de cette fièvre générale !

A Dakar, visite à Mgr le vicaire apostolique de Séné* gambie, dans un bien modeste réduit. Vu le non moins modeste établissement des Filles de Marie. Tous travaillent avec ardeur, malgré les dégoûts dont ils sont abreuvés sur cette terre ingrate.

3 juin.

Quid retribuam Domino pro omnibus qusa retrihuit mihi ? Encore une bonne nouvelle, encore une conversion ! Mon frère Emm., malgré les distractions et les soucis de la vie militaire, est, m'écrit-on, nettement revenu aux pratiques de notre sainte religion. Ainsi» dans l'espace de six ans, ma pieuse mère a eu la consolation de voir ses fils retourner à Dieu, bien- que, arrivés à un âge où l'on s'entête souvent dans ses idées, au lieu d'adopter celles des autres, surtout lorsqu'il faut rompre avec ses passions.

Je suis allé à terre entendre la messe dite en actions de grâces pour remercier Dieu de cette conversion si longtemps désirée, et que j'aurais achetée au prix de mon sang : Quid retribuam ? Le curé de Gorée a bien voulu venir déjeuner avec moi ; nous avons ensuite visité ensemble l'établissement des Frères de Ploërmel, qui font ici beaucoup de bien.

A bord du Cassini, Rade de Gorée, 4 juin

J'ai été très agréablement surpris, chère bonne mère, de recevoir de toi une lettre ici, où je n'avais pas dit de

m'écrire, parce que je n'étais pas sûr d'y relâcher. La lettre d'Augusta, datée du 20 avril et adressée à Madère, m'annonce la meilleure nouvelle que je pouvais apprendre : le retour d'Emm. à notre sainte religion, celle dans laquelle nous avons été élevés, et qui nous a toujours maintenus, sans nous en douter, dans la probité et l'honneur. Dieu soit loué ! et puisse le désir que je t'ai souvent exprimé se réaliser un jour ! Oui, puissions-nous tous, frères et sœurs, remplir auprès de notre bonne mère, dans la chapelle du vieux manoir, le plus grand et le plus doux des devoirs !

J'ai visité ici et à Dakar les missionnaires, et les Frères et Sœurs qui s'occupent des jeunes noirs sous leur direction ; tous ont une grande confiance dans l'avenir, car partout il y a progrès et bénédictions du ciel. Voilà donc notre sainte religion, dont naguère les impies parlaient de faire les funérailles, qui reverdit de manière à donner les plus belles espérances ! Dans cette petite ville de Gorée, habitée en grande partie par des noirs et des mulâtres, et qui ne compte pas plus de quatre à cinq mille âmes, il y aura demain près de cent premières communions.

J'ai l'intention de quitter Gorée dans deux ou trois jours. La machine du Cassini ne me permet pas un prompt voyage ; j'espère cependant être à Lorient dans les premiers jours de juillet.

6 juin.

Un bateau à vapeur, parti d'Angleterre le 23 mai, vient de mouiller en rade. Il parait qu'on avance rapidement vers les Russes, et Ton s'attend, d'un moment à l'autre, à quelque terrible collision.

Je remarque à ce sujet que, par une disposition spéciale de la Providence, appelée mauvaise chance dans

le monde, je n'ai jamais pris part aux nombreuses expéditions qui ont eu lieu depuis 1826. Faut-il m'en plaindre ? Dieu m'en garde ! J'ai fait tout mon possible pour remplir ma tâche. Par une singulière coïncidence, je me trouvais au-delà du cap Horn, quand on a conquis Alger ; je me suis embarqué, sans que ce fût mon tour, pour l'expédition de la Plata ; j'ai demandé à aller au Mexique, sans que mes démarches fussent couronnées de succès ; j'ai navigué comme second sur un brick, croyant m'engager dans une entreprise contre Madagascar ; et aujourd'hui^ je suis loin de la France, quand toute la marine est en mouvement pour agir contre la Russie ! Encore une fois, faut-il m'en plaindre ? Et pourquoi ? Dieu me veut sur le Cassini et pas ailleurs : que sa sainte volonté soit faite !

Nous devions partir ce soir à six heures, mais nous sommes loin d'avoir terminé nos afifaires. En somme, qu'importe de partir à une heure plutôt qu'à une autre, pourvuque j'aie rempli mon devoir, et que le retard soit en dehors de ma volonté !

En mer, 23 juin.

La volonté de Dieu passe sur le Cassini ! Nous nous débattons contre une brise contraire, qui est trop forte pour notre machine et nous oblige à tenir une sorte de cape.

C'est aujourd'hui la fête de la Très Sainte Trinité. Comme l'introït de la messe : Confitebimur ei quia fecit nobiscum misericordiam suam, répond bien à la situation présente de mon âme, qui repassait tout à l'heure avec elle-même les miséricordes du Seigneur !

Que d'événements dont nous n'aurons jamais la clef, mais combien d'autres dans lesquels le doigt de Dieu se montre de la manière la plus visible ! Oui, il y a une

Providence qui règle et dispose toutes choses pour le plus grand avantage de ceux qui se confient en elle.

Un embarquement sur le Suffren me vaut la connaissance et l'amitié de Tamiral Casy, et de plusieurs autres personnes, telles que Bernaërt, de FayoUe, de la Motte, etc. Je suis fait chevalier et officier de la Légion d'honneur, et je passe trois ans de la manière la plus agréable. L'embarquement sur le du Coué'dic, taxé de folie par un de mes bons camarades, me vaut la connaissance etTamitiéde l'amiral Desfossés, et le commandement provisoire delà Belle Poule, suivi d'un ouragan qui a servi de base à ma nomination au grade de capitaine de corvette. Au moment où éclate une révolution qui menaçait de bouleverser l'Europe, un rayon de lumière me dessille les yeux : je crois, je me confesse et je suis admis au banquet sacré.

Depuis cette époque, tout marche pour moi de mieux en mieux. C'est d'abord la Société de Saint- Vincent de Paul qui me reçoit parmi ses membres et me met en rapport avec plusieurs amis d'élite ; c'est ensuite une réunion d'officiers qui m'élisent comme leur président. L'amiral Casy, ministre pendant deux mois, m'appelle alors au Conseil d'amirauté, me conférant ainsi l'honneur le plus inattendu et, je puis dire, le moins mérité. L'amiral Desfossés, ministre à son tour, me choisit comme premier aide de camp ou chef d'étatmajor. Pendant que ces honneurs m'arrivaient, sans que j'eusse la peine de les solliciter, ou même de les désirer. Dieu daignait me ménager toute facilité pour l'accomplissement de mes devoirs religieux. Je fis un voyage à Rome où je reçus la sainte communion des mains du Souverain Pontife, qui m'accueillit avec bonté dans une audience particulière. Enfin je reviens d'une campagne en Chine, qui s'est effectuée très heureusement.

384 CAMPAGNE DU < GASSINI »

Comment, après cette longue énumération des bienfaits de Dieu, pourrais-je douter encore de son affection paternelle ? Comment ne me confierais-je pas absolument et sans restriction à sa bonne Providence ? Mon Dieu, ne permettez pas que j'oublie jamais vos miséricordes, et usez de moi, comme vous l'entendrez, pour Taccomplissement de vos adorables desseins.

La Horta, 26 j a in.

Nous approchons des Açores ; ce qui m'a rendu très indécis sur ce que je devais faire. Fallait-il relâchera Fayal, ou continuer notre route avec une forte brise qui s'est levée après le calme, et qui promet de durer. J'allais me décider pour ce dernier parti quand j'ai appris que le chirurgien-major était à court de quinine, et qu'il désirait relâcher pour renouveler sa provision et procurer des vivres frais aux malades.

Je comptais voir la terre, vers trois ou quatre heures ; il est sept heures, la nuit vient, et nous n'avons rien aperçu... Il est neuf heures et demie, la nuit est obscure, et nous attendons une éclaircie... A dixheures, nous nous remettons lentement en route vers Fayal, qui, grâce à l'exacte longitude indiquée par les montres, a été aperçue où je m'attendais à la voir... A minuit nous entrions dans la baie. Il a fallu chercher un mouillage auprès des autres navires, et manœuvrer des ancres sous une pluie battante pendant près de deux heures.

A bord du Cassini. En mer, 3 juillet.

Nous allons quitter la Horta, chef-lieu de l'île Fayal, une des Açores. C'est une bonne et agréable relâche, où l'on se procure, en peu de temps, du charbon et d'ex-

cellents vivres. Je suis allé ce matin à terre, accompagné de deux Frères, d'un prêtre et d'une religieuse. Ceux qui s'éloignent de tout ce qui porte le costume ecclésiastique trouveront certainement à redire à cette conduite d'un commandant de bâtiment de guerre. J'avoue que je n'ai nullement l'intention de fronder l'opinion publique ; mais je n'avais aucune raison de fuir une circonstance que je n avais pas recherchée.

M. l'abbé Dubois a dit la messe à la chapelle du Saint-Sacrement, dans l'ancienne église des Jésuites. Je me suis ensuite promené sur les hauteurs qui dominent la ville du côté du nord -est. La montagne qui cerne la baie est découpée en petits morceaux de terrain, bordés de haies ou de murs. C'est d'un moins bel efifet que les vastes champs de verdure que l'on voit à Manille ou dans les pays de grande culture; néanmoins cela annonce une végétation riche et une population aborieuse. Des paysans étaient occupés à sarcler le mais; ils nous ont paru robustes. Un enfant à qui M. l'abbé Dubois a donné une croix, l'a baisée immédiatement avec respect. Les Portugais, du reste, sont pieux ; je leur reprocherais seulement de causer tout haut dans les églises.

A bord da Cassini. En mer, 3 juillet.

Chère bonne mère,

Nous avons quitté Corée le 6 juin, et relâché à Fayal le 24, jour de saint Jean ; nous en sommes repartis le 26 avec d'excellentes provisions de mer, et aujourd'hui, 3 juillet, nous étions vers midi à quatre-vingtdouze lieues deLorient. Nous sommes plus rapprochés de Lorient que cette ville ne l'est de Paris ; nous pouvons y arriver, s'il plaît à Dieu, après-demain dans la journée.

386 CAMPAGNE DU « GASSINI »

Malgré des vents frais qui, de Gorée à Fayal, diminuaient beaucoup la puissance de la machine, la traversée est, jusqu'à présent, des plus heureuses. Cette longue campagne, qui n'a été pour personne bien pénible, semble toucher à sa fin ; aussi règne-t-il à bord une grande joie. L'harmonie n'a cessé d'exister entre nous, et hier encore j'avais à dîner six personnes de l'état-major.

Ma santé 'est excellente. J'ignore absolument ce qu'on fera de moi ; mais je ne puis demander de congé dans les circonstances où nous sommes. Je t'embrasse de tout cœur, chère mère, en attendant que le bon Dieu me donne quelques jours pour aller t'embrasser de fait, comme mon cœur le désire.

En mer, 5 juillet.

Il y a quarante mois que le Cassini a quitté Lorient, et bientôt il va donner dans les passes de Groix, et, s'il plaît à Dieu, il mouillera dans la matinée au port qui lui a servi de point de départ. Par obligation de position, j'ai veillé toute la nuit: à dix heures trente-cinq, nous apercevions les feux de Belle-Ilo, et à onze heures, le chef de timonerie signalait ceux de Groix... Le jour commence à luire ; nous ne sommes guère qu'à quatorze milles de Lorient... A six heures nous entrons dans le port.

Lorient, 6 juillet.

On me remet une lettre de mon frère Emmanuel, datée du camp des Moulins, près de Gallipoli. Rien ne pouvait m'être plus agréable que les bonnes nouvelles qu'elle renferme, et qui confirment tout ce que j'avais déjà appris par les lettres de la famille. C'est dans la

religion qu'il a puisé le courage au milieu de l'épreuve, en se séparant pour toujours peut-être de sa chère femme et de ses petits enfants. Merci, mon Dieu, de cette délicate attention de votre douce miséricorde. Daignez accepter en actions de grâce les cruelles privations qui vont m'étre imposées à moi-même par la force des choses.

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