LES SALAMANDRES
Veux-tu des roses ?
Vois comme celle-ci t'aime, comme elle est prête A ta caresse !
Oh ! si quelque désir te presse Prends-la contre ton cœur jusqu'à demain : Tu oublieras toutes les peines du chemin
Et ton sot rêve d'Arcadie — Et puis nous te dirons le mot de la Forêt.
Mais hâte-toi : la femme pâlit, le feu baisse, Et nous allons mourir étiolées Si tu ne l'entretiens sans cesse...
Brise tes fîèches et ton arc et jette-les Dans le foyer Pour qu'il renaisse encor des roses,
JACQUES SIMPLE Oh ! saisir cette femme et l'emporter dans l'ombre ï'
Il prend son arc, le plie à son genou Et déjà le bots crie et va se rompre Quand un grand vent s'élève tout à coup Oii d'autres voix clament en sanglots.
LES VOIX PARMI LE VENT
Prends garde, Jacque, elles te trompent ; Résiste à leurs assauts...
Le mot de la Forêt tu dois le trouver Toi seul et par toi seul tu peux être sauvé.
Le feu monte et rougit ainsi qu un crépuscule Mais le berger recule.
JACQUES SIMPLE
Mon arc ! j'allais le briser et peut-être Dans un moment quelque béte mauvaise Me viendrait dévorer ou quelque Maître Me passerait au cou sa laisse...
Quoi donc ! je reniais stupidement la vie Et j'entrais de nouveau dans le cercle des morts !. A moi, bonne flèche, prends ton essor Et frappe au cœur la femme épanouie
Comme une flamme — Vous, soutenez-moi, ô voix d'Arcadie.
Il dit, la flèche part et frappe, le feu croule, Une plainte s'envole aux raviures penchées. . . La femme a disparu, les salamandres S'enroulent et se déroulent Et saignent comme des vipères blessées Puis tout s'éteint.
JACQUES SIMPLE Il n'y a plus que de la cendre !
LES VOIX PARMI LE VENT
Allégresse ! le Simple a vaincu ce destin
Qui le voulait enchaîner dans les roses ! Il est fort, il est droit, il est prêt, le matin Eblouissant nimbe sa face...
Regarde Jacques : les salamandres trépassent Et voici devant toi le chemin qui conduit En Arcadie.
JACQUES SIMPLE
Oh ! quelle sente en fleurs s'ouvre vers l'orient Plus douce que toute route suivie Jusqu'à présent !...
La Forêt revêt sa robe De pervenches et de jasmins Et voici l'aube — Et comme ils sont morts tous les gobelins !
Joyeux il mord dans son pain noir 'Et il avance, et l'aube aux caresses de gloire Luit sur son arc et sur ses mains Tandis qu'il chante parmi la rumeur De la Forêt humiliée.
JACQUES SIMPLE
La salamandre rusée
Aux yeux tentateurs M'a voulu prendre le cœur — Danse feu, danse fumée !
Pour qu'elle me soit soumise Elle voulait que je brise Mon arc et mes flèches sûres
Et la foi jurée — Danse feu, monte fumée !
J'ai tué la salamandre
Et ma folle envie
Si je les avais suivies
Je ne serais plus que cendres —
Tombe feu, tombe fumée !
Jl va, cueillant les pervenches mouillées ;
A son geste la peur et la nuit enlacées
S'évanouissent au plus sombre des arbres —
Et les yeux d'or du sphynx pleurent de lourdes larmes.