LE DIRE DES THAUMATURGES
Le soir riche de Vor épars au crépuscule Et de songes Légers comme des libellules Chuchote des 7nots sourds sous les branches fleuries^ La Forêt fulgurante et tout épanouie Sème des parfums sur la clairière.
Fatidiques, trônant sur des trônes de pierre Où, le inarbre et l'onyx s'unissent ciselés^ Les thaumaturges se sont assemblés :
Les nécromans et ceux qui tracent des figures^ Ceux qui portent la tiare et l'anneau constellé Et les devins et les fakirs dont le murmure Est pareil au frisson du vent parmi les blés ; Là s'asseyent aussi le druide à la faucille, Celui qui porte au front une pierre de lune^ L'obi aux yeux aigus oii la malice brille
Et celui qui cherche fortune £n agitant une fourche de coudrier.
L'âme étrange du soir anime les sorciers, Et la Forêt est toute rouge sur leurs têtes Cependant qu'un maléfice s'apprête.
Or Klephtias, mage des rois, prince des souffles. Auréolé de phosphore et de soufre,
X,e front ceint d'un bandeau d'escar boucles semé Prend à témoin l'occident embrasé Et parle ainsi :
Sages de la Forêt, je vous salue ici ; Voyants évoqués des quatre horizons, Gardiens très puissants des mystères, Sachez ceci : lé Simple a rompu la prison Où le tenait reclus un décret séculaire Et, fort des griefs de Ceux de la terre, Il prétend, ravisseur des secrets.
Violer le sanctuaire de la Forêt.
Les Roi m'ont dit : « Il n'est pas bon Qu'un Pauvre aidé de la Maudite et du Barbare Trouble le culte auguste où nous nous recueillons ; Le Simple est fort et la clarté du matin pare Sa face, et ses yeux clairs sont pareils à des fîeurs, Il porte l'arc terrible en sa droite, son cœur
Se gonfîe d'un sang révolté — Frappe-le donc au nom de notre majesté. »
,J'ai sévi sur le Simple et lui ai suscité "Le sphinx et le vieillard du calvaire en ruines Et mes enchantements entravèrent sa route — Mais cet homme a trompé mon art, il nous domine
Par l'oracle effrayant que, sans doute, Déroba contre nous l'ancien de sa race ;
Dédaigneux des pièges il passe Ou s'il va succomber la Maudite le sauve...
En vain les foudres et les fauves
Le lacèrent et le pourchassent, En vain mes conjurations le pressent, Il va plus avant malgré ses faiblesses, Le Barbare affreux lui porte sa hache Et la Forêt pleure à cause de lui.
Or voici nous pouvons le vaincre cette nuit : Chacun de nous porte le fruit
Qu'il cueillit autrefois à l'arbre de science ; Un suc d2 vertige et de démence
Y réside pour quiconque nous brave. . .
Je veux en composer quelque philtre suave
Et qui troublera sa raison
Par la force de nos incantation^.
// dit et levant une coupe ^ Il prononce de sombres formules.
Le ciel est tout en or ardent, le crépuscule Tremble et saigne ou passe une troxipe De blancs cygnes qui s'écrie En s'envolant à l'orient vers Arcadie.
Les arbres penchés ricanent tout bas,
Les bouleaux palpitent y les chênes De leurs rameaux caressent Klephtias — Et la Forêt rugit pleine du bruit des haines.
UN THAUMATURGE
Pareils à des nuages chassés par la bise, Loin sous moi s'agitent les hommes,
Les forces essentielles me sont soumises Et mon âme détient la somme
De toutes les destinées; Je sais les causes, je les nomme :
Rien n'existe hormis ma pensée...
Toi qui troubles ce songe immense Simple sois maudit pour l'éternité : Je te voue à jamais à l'animalité.
// dit, et il offre une pomrne d'or Et Klephtias la projette au calice Oii elle fond parmi des flammes cramoisies.
KLEPHTIAS
Qui me donne un fruit encor Pour que le philtre s'accomplisse?
UN AUTRE THAUMATURGE
Aux ferments obscurs où germe la vie, Aux sourds confins de la genèse végétale, J'ai vu poindre l'Etre encore indécis; J'ai sondé les marais inertes où s'étale Le peuple des Très-Petits Et toute forme m'est soumise.
Toi Simple qui prétends à la Terre promise
Je te rejette et te confine
En la pourriture première ; Aveugle lent, sans tige et sans racines
Tu flotteras vers la lumière Sans que jamais ta peine prenne fin.
Il dît, et le fruit qu'il tient dans sa main Brille comme une grenade vermeille ; Il le jette en la coupe — et la flamme est pareille Aux écailles d'un serpent.
KLEPHTIAS
Lequel de mes pairs maintenant Veut prononcer l'anathème ?
UN AUTRE THAUMATURGE
Toi qui rejetas ton baptême, Toi qui te donnas à la rébellion, Toi qui es comme le lion Cherchant quiconque à dévorer.
Au nom de la prière et du renoncement Et de la très haute Trinité,
Moi, l'oint de Lui-les Dieux et du Verbe incarné, Je te déclare impénitent Et je te voue à ceux d'En-Bas — Que le feu d'enfer s'ouvre sous tes pas,
// dît, et dans la coupe trépidante Il jette des graines ardentes. ..
Mais un cri soudain éclate sous bois Et se prolonge et se répète.
KLEPHTIAS
■Quel présage funèbre a passé sur nos têtes Le coq rouge a chanté trois fois!...
Redoublez, redoublez vos charmes!
UN AUTRE THAUMATURGE
Je suis celui des effrois et des armjs, L'horreur blême suit mon coursier quand je chevauche, Ma droite sème le carnage et dans ma gauche Je porte la balance où tu seras jugé, Homme qui te dis Simple et qui es révolté. Tes os s'en iront en poussière
Et je ferai de ta tête la pierre Que le voyageur chasse d'un pied négligent.
IL dit, et dans la coupe il jette en maudissant
Un fruit couleur de sang Et la flamme pétille, semblable à V entendre , Au sifflement des salamandres.
Alors quelle fureur soulève tous les mages : Celui des tombes grince et celui des images Jette en la coupe en feu V écume de sa bouche^ Le druide y met du gui et Vobi des vipères Et Klephtias l'asphodèle des cimetières — -Et la Forêt ulule en un rire farouche.
KLEPHTIAS
Arrêtez : l'œuvre est faite et le philtre accompli Et déjà la coupe déborde...
Dispersez-vous, ô princes de la nuit O maîtres des puissances inconnues — Maintenant je veux combattre moi seul
Alors La bise survenue Crie une clameur de deuil Et elle étreint les nécronians et les emporte Sur les ailes orageuses d'une nue...
Lorsque la terre se revêt de feuilles mortes, Si quelque souffle survient, Elle se dépouille soudain
Et demeure toute nue — Ainsi la clairière est obscure et déserte
Oit gisent des roches aiguës Et rien n'est plus des nécromans qui conjuraient.
La Forêt s'enténèbre, à l'horizon la brume Enlinceule le soir d'un suaire violet
Déchiré de luetirs vertes Et, dans la nuit montante, la lune s'allume Comme un phare qui attire Lafiottille d'argent des étoiles.
Et la Forêt anxieuse soupire
Et la nuit la couvre d'un voile Parsemé de fleurs pâles. . .
■Inquiet, écartant les branches enlacées D'où neigent de lents pétales, Jacques Simple vient des cépées
Qui s'endorment dans l'ombre occidentale.
Il est seul, son manteau pend haillonneitx, ses pieds Marquent de sang la terre raboteuse Et ses yeux vacillent troublés De souvenances douloureuses.
JACQUES SIMPLE
"Nous allions tous les trois, nous chantions... la Forêt Nous semblait enfin douce et fraternelle
Et de tant d'embûches mortelles
Plus rien sur nous ne subsistait.
Mais un jour un brouillard glacial s'est levé
Où se perdit Madeleine Et qui prit dans ses plis Pierre le Réprouvé
Et je n'ai pu les retrouver — Depuis ce jour-là je me traîne Tout solitaire et tout pareil au chien blessé
Io6 LA FORÊT BRUISSANTE
Qui cherche un retrait pour son agonie.
Et, stupide d'un labeur sans fin, Je vais, battant les buissons du chemin, A travers la Forêt qui ricane ravie Parce que je suis délaissé...
Ohl je suis triste et mon cœur s'est lassé
De cette quête d'Arcadie...
Je ne veux plus que me soumettre et me repaître Voici mes bras pour les chaînes du Maître.
Quel dérisoire effort fut le mien, je recule Désormais devant l'espoir imposé. ..
A moi la couche où reposer A moi le vin fou qui leurre et qui brûle : Voici mon front pour la marque du Maître.
// y^étend sur le sol et ses yeux pleins de nuit S'imprègnent de la lune éparse sur les pierres Et les fleurs comme des pleurs ruissellent sur lui Parmi le somtneil de la clairière.
Alors, tandis que roulent de vagues tonnerres, Klephtias ennué de flammes et de pourpres Monte du sein de la terre Offrant la coupe.
KLEPHTIAS
Etranger, c'est ici le lieu que tu souhaites ;
Je t'apporte le vin d'oubli, le vin de feu Où s'abolit la conscience — Bois, et tu connaîtras des fêtes Sublimes et qui toujours recommencent.
JACQUES SIMPLE
Dis-tu vrai ? Pourrai-je oublier Mes amis perdus et mon serment violé?
Me promets-tu toute allégresse Et toute ivresse ?
Serai-je un roi? serai je un dieu Régnant à jamais sur la Foret ?
Ou serai-je l'insoucieux Qui broute et qui se soumet Riche de songe et d'indolence?
KLEPHTIAS
Tu seras tout ce que tu penses :
Aujourd'hui l'animal et demain le démon
Ou le prince de ceux qui vont Agitant les grelots aigres de la folie Et tu riras de ta vaine Arcadie —
Mais peut-être tu as peur ?
JACQUES SIMPLE
Pourquoi craindrais-je si mon cœur Chasse sa gloire première?
Donne cette coupe au vin de lumière ; Puisque tant de maudits m'appellent dans leur danse, Je choisis la démence.
// dit, et à longs traits il épuise la coupe — La Forêt s' illumine et Jiiurmure, la lune
Triomphe en ses yeux égarés Et les fleurs d'autrefois dont il s'était paré Se ternissent une à une — Tout périt : roses fières, glycines, Les lilas chargés d'abeilles.
Les violettes purpurines Et les soleils.
KLEPHTIAS
Le coq rouge est vaincu par ce nouveau baptême Demain tu viendras toi-même
Remettre au roi la hache et l'arc miraculeux Et le carquois aux flèches de savoir Et, frustré de la tête du sphinx radieux,
Tu vivras désormais sans force et sans espoir —
Vil esclave adieu : j'ai conjuré l'oracle...
Ayant parlé, il s' engloutit sous terre Et le Simple effaré se prosterne Et il se sent tout seul.
Quelle horreur !... oh ! je souffre... un linceul M'enveloppe, et je crois que tout est mort... Hier j'étais gai, je chantais, j'étais fort — Aujourd'hui sous le mystère et le miracle, Je suis une eau croupie au fond d'une citerne... Mais non des corbeaux tournent sur ma tête
Et je deviens une bête ; ■Chacal, renard subtil, loup sordide, putois, Lequel de vous me donnera sa voix
Son poil, ses dents et sa haine...
Ah ! je brûle, le sang me souille,
L'ennui me rouille :
Je fais le rêve qui te mène
O race humaine !
Jacques Simple se roule dans l'herbe qu'il mord, Ses mains saignent, ses yeux saignent et sur son corps S'étale une lèpre affreuse
Soudain, voici sous bois des clameurs anxieuses Pierre accourt que suit Madeleine Et relevant le Simple qui se traîne, Ils le serrent dans leurs bras.
PIERRE
Jacques ! Jacques!... eh ! bien, ne me connais-tu pas ?" Je suis celui que tu as délivré,.. Je t'ai cherché longtemps dans le brouillard Sans te pouvoir retrouver...
Il ne me répond rien — sans doute il est trop tard Et les rois maudits l'emportent !
JACQUES SIMPLE
Ouvrez, ouvrez-moi votre porte Bon seigneur, je ne suis qu'un pauvre mendiant.
Donnez-moi quelques croûtes, Et je vous servirai en serf obéissant.
MADELEINE
O brume d'enfer sur la route :
Jacques ne nous reconnaît plus !
JACQUES SIMPLE
Je suis le plus fou des enfants perdus :
Je'jongle avec des cailloux
Et j'apprivoise les hiboux...
Quelques sols s'il vous plaît ma bonne dame.
PIERRE
Sa bouche grimace, une flamme Lugubre tremble en son regard
Et le voici tout noir..
Hélas ! Hélas! il est trop tard.
MADELEINE
Nul n'accourera-t-il d'Arcadie Nous secourir en ce péril extrême?
Comment l'arracher à cette folie Et à l'anathème !
Alors une clarté monte — la clairière Se pare d'anémones fleuries Et d'herbe légère Et s'éveille en un rhythme d'harmonie ;
Et voici qu'aux lointains se lèvent Indécises comme en rêve La nuit d'argent, la lune pâle et les étoiles En Arcadie Et la Forêt frissonne sous son voile.
-Enlacés dans l'ombre oit flottent des cygnes Des adolescents mirent les pèlerins Et leur font signe.