AU NOM DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE
Port-Vendres, le 7 prairial an n.
« Art. 1er. Le général commandant les troupes espagnoles à Collioure et autres postes environnants, remettra au peuple français cette partie de la République que la trahison avait livrée.
« Art. 2. Les honneurs de la guerre seront accordés aux troupes espagnoles.
« Art. 3. Elles sortiront des postes qu'elles occupent, tambours battants, mèches allumées, drapeaux déployés, et
(1) Voici l'état des munitions consommées au siège du fort Saint-Elme :
Les pièces de 2i avaient tiré 5,476 boulets.
Le mortier de 12 300 bombes.
Les 2 mortiers de S 424
Les 3 mortiers de 5 1 ,450
Total des projectiles lancés par les assiégeants . . 10,800 Poudre consommée, ,61,800 livres.
défileront ainsi devant l'armée française. Elles déposeront leurs armes dans un lieu indiqué, et se retireront en Espagne par le col de Banyuls , après avoir fait serment de ne plus servir de toute la guerre contre la République française.
« Il sera renvoyé incessamment un nombre de prisonniers français (qui feront le même serment que les Espagnols) égal à celui qui compose l'armée du général Navarro, lesquels seront désignés par le général en chef de l'armée des Pyrénées orientales, par ancienneté de détention.
« Art. 4. Tous les citoyens français, c'est-à-dire ceux depuis Banyuls, Collioure, le Boulou, Céret et autres lieux dépendant de cette armée, qui ont été arrachés de leurs foyers et transportés au loin par une violation manifeste du droit des gens et qui existent en Espagne , seront rendus à leurs familles.
« Art. S. Tous les Français rebelles et traîtres à la patrie et autres conspirateurs connus sous le nom d'émigrés, actuellement existants sur le territoire de la République occupé par les troupes du général Navarro, seront livrés au général français.
« Art. 6. Pour garantir l'exécution des trois premiers articles, le général espagnol fournira six otages choisis parmi les officiers supérieurs.
« Art, 7. Toute l'artillerie sera conservée et remise à la République, ainsi que toutes les munitions de guerre et de bouche , les tentes , ustensiles et autres effets militaires existant dans les magasins et autres lieux. Il sera nommé respectivement des commissaires pour en constater l'état et le vérifier au besoin.
« Art. 8. Aussitôt l'acceptation de la présente capitulation , toutes les places fortes et autres postes seront remis aux troupes de la République. »
Le chef d'état-major de l'armée de siège, le général Despinoy, qui était allé porter à Navarro cette capitulation , la
rapporta signée le même jour, 7 prairial (26 mai). Elle n'avait soulevé qu'une discussion insignifiante.
Les motifs qui avaient déterminé Dugommier à ne pas se montrer plus rigoureux, étaient de deux sortes. C'était d'abord un sentiment de compassion qui avait agi sur ce noble cœur: car, s'il consentait à laisser la garnison de Collioure retourner librement en Espagne, sous la seule condition qu'un pareil nombre de prisonniers français serait rendu en échange , c'est qu'il savait à quels traitements odieux ces infortunés prisonniers, dispersés dans la Péninsule, étaient partout en butte , et qu'il avait hâte, comme toute son armée du reste, d'opérer leur délivrance. Pourquoi ensuite eut-il poussé Navarro au désespoir? et qu'en serait-il résulté? Que le général espagnol gagnant un jour, quelques heures même, le vent pouvait tomber et l'escadre libératrice apparaître. Ce fut ce dernier motif qui empêcha aussi Dugommier d'exiger de Navarro qu'il fît ratifier sa signature par son chef. Or, malheureusement, ce vice de forme, qui permit à la Union d'éluder la parole de son lieutenant, eut de bien tristes conséquences. En effet, non-seulementaucun prisonnierne fut rendu (1) en échange de cette division qui allait renforcer nos ennemis, non-seulement nos soldats sévirent ainsi frustrés de la plus douce des récompenses qu'ils s'étaient promise de leurs travaux ; mais, ce qui fut surtout déplorable, c'est que la protestation du chef de l'armée espagnole contre le traité de Collioure devint bientôt, entre les deux partis, une source inépuisable d'ardentes récriminations, qui devaient imprimer à la seconde moitié de cette campagne un caractère d'animosité et de violence qu'on eût dit renouvelées des temps de barbarie où le droit des gens n'avait pas encore tempéré les horreurs de la guerre. Toutefois Dugommier n'eut rien à se reprocher de ces malheurs, car l'omission volontaire qu'il avait commise était, comme le fond même de la capitulation, commandée par les circonstances. Peut-être seulement au-
(M Les Espagnols ne rendirent môme pas les 60 mulets que Dugommier avait eu la générosité de prêter aux officiers de Navarro pour le transport de leurs bagages jusqu'à Kspolla.
rait-il pu, malgré les prescriptions de son gouvernement, donner des formes moins dures à la rédaction d'un traité dont l'exécution reposait entièrement sur la bonne foi d'un ennemi qu'il allait faire passer sous les fourches caudines.
Navarro éluda, lui, mais sans blesser, comme la Union, la délicatesse de son loyal adversaire, un autre article de cette capitulation, celui qui stipulait la remise des émigrés de la légion de la Reine (1), dont le désespoir avait si puissamment contribué à prolonger la défense deSaint-Elme : pour protester contre l'impitoyable rigueur qui vouait au supplice des traîtres ses plus intrépides compagnons d'armes, il écrivit à la suite de l'article concernant les émigrés : « On ne croit pas qu'il y en ait, » puis il les fit échapper sur des barques (2), sans grande peine du reste, car personne ne marchandait la pitié à ces malheureux.
Dans la soirée du 7, nos troupes prirent possession des avant-postes de la place reconquise ; puis le lendemain à la pointe du jour, la division espagnole, forte de 6,468 soldats , 300 sergents et 384 officiers de tous grades (dont 3 maréchaux de camp, 10 brigadiers et 15 colonels), défila, avec tous les honneurs de la guerre, au milieu des troupes assiégeantes rangées sur deux haies parallèles. Elle alla ensuite déposer ses armes sur la plage de Banyuls dont elle devait emprunter le col pour rentrer en Espagne. Comme elle partait, huit vaisseaux de ligne et de nombreux transports se montrèrent à l'horizon : c'était l'escadre de l'amiral Gravina, dont la tardive apparition ne servit qu'à ajouter
(1) Il y avait dans l'armée espagnole deux légions d'émigrés : 1° celle du Vallspire, presque exclusivement composée de paysans du haut Tech et commandée par Costa de Saint-Laurent de Gerda : 2° la légion de la Reine, recrutée surtout parmi les nobles de nos départements méridionaux et obéissant au vicomte de Gand. Les deux colonels fiançais ne s'entendaient nullement entre eux. Costa, qu'on avait surnommé le Larochejacquelein du Midi, paraissait combattre, moins pour la royauté telle qu'on la proclamait à Coblentz, que pour les franchises, les fueros de ses montagnes où sa famille avait, depuis plusieurs centaines d'années, une position considérable.
(2) Ce fut le colonel Amoros , si connu depuis dans l'armée française , qui présida à l'embarquement de la légion de la Reine.
une douleur nouvelle aux humiliations que les vaincus achevaient de dévorer.
Ils nous abandonnaient 22 drapeaux, 91 bouches à feu (1), 6,568 fusils, et tous les chevaux, mulets et objets d'équipement d'un escadron de cavalerie et de plusieurs compagnies de canonniers.
Ainsi se termina ce siège remarquable. L'investissement, qui en avait été l'opération capitale, avait duré 22 jours. Sans doute, si 14,000 hommes disséminés sur une étendue de quatre lieues, que doublaient encore les accidents du sol, s'étaient si solidement maintenus devant plus de 7,000 soldats aguerris et concentrés, c'était en partie à la triste position qu'avait faite aux assiégés notre victoire du Boulou qu'il fallait l'attribuer. Mais il fallait aussi en faire honneur à la belle conduite des assiégeants, non-seulement à leur bravoure qui n'avait plus besoin d'être constatée, mais à des vertus qu'ils n'avaient pas encore eu occasion de manifester : à leur vigilance au bivouac, à l'abnégation avec laquelle ils avaient supporté, au repos, nonobstant la saison toujours retardée dans ces montagnes, les rigueurs d'un froid qui n'avait
(1) Voici l'état de ces bouches à feu : A Collioure.
Château : 4 canons de 16, 3 de 8, 5 de 4, 2 de 3, 1 mortier de 12 pouces-
1 de 8; total 16
Miradoux : 10 canons de 24, 2 de 8, 2 de 4, 3 mortiers de 12 pouces,
total 17
Fort Carré : 6 de 4 ; total 6
Fort l'Etoile : 1 de 16, 1 de 8 ; total 2
Redoute du Monicle : 3 de 8; total 3
id. de la Rialle : 2 de 8, 1 de 4; total 3
Puig Oriol : 2 de 12, S de 8, 7 de 4, 2 obusiers de 8 pouces, total. . . 16
A Port-Vendres.
Batterie du Fanal: 1 de 24, 5 de 12; total 6
— de la Presqu'île : 2 de 12; total 2
— de. Mailly : 2 de 24, 1 de 12, 4 de 4; total 7
— de Biarre : 3 de 24; total 3
A Saint-Elme.
1 de 16, 2 de 12, 2 de 8, 2 de 4, 1 mortier de 12, 2 de 8; total, ... 10
Total général 91
68 de ces bouches à feu étaient françaises, dont 12 en fer. Les 23 pièces espagnoles étaient en bronze.
été interrompu que par des pluies torrentielles ou par les bourrasques de la mer. Pas une seule tente n'avait été dressée. Dugommier, au reste, était le premier à donner l'exemple ; car c'est à peine si, malgré l'état de souffrance où l'avait jeté sa blessure, il cherchait, pendant la nuit, quelques heures de repos dans la hutte glacée qu'il partageait avec Soubrany sur la cime de las Daines, et qui ne l'abritait guère mieux des intempéries de l'air que des biscaïens espagnols. Aussi la reprise de Gollioure ajouta-t-elle un nouveau lustre à la couronne murale du vainqueur de Toulon.
Ce dévouement de l'armée avait excité parmi la population roussillonnaise une louable émulation, et de tous les points de la province, on venait en aide aux assiégeants. C'est ainsi que les habitants d'un village déjà célèbre dans la défense de cette frontière, les intrépides contrebandiers de Banyuls avaient reparu, escortés,*comme l'année précédente au puig de la Calme , de leurs femmes et de leurs enfants. Les femmes surtout avaient montré un sang-froid et une audace au-dessus de tout éloge. Chaque jour, en effet, on voyait ces valeureuses montagnardes gravir sous le feu de l'ennemi les revers les plus escarpés, pour porter à nos soldats des cartouches, du pain, des médicaments, et panser leurs blessures. Aussi était-ce en retour de cette admirable conduite, que Dugommier avait assigné aux soldats de Navarro, pour déposer leurs armes, la place de Banyuls, et que, dans l'article 4 de la capitulation, il avait stipulé en première ligne la liberté des Banyulins arrachés de leurs foyers, de ces vieillards faits prisonniers sous leurs toits et chargés de fers et d'outrages en punition du patriotisme de leurs enfants. Enfin, la Convention, lorsque, dix jours plus tard, elle décréta que l'armée des Pyrénées orientales continuait à bien mériter de la patrie, enveloppa dans le même honneur les habitants de Banyuls (1), en ajoutant qu'il serait élevé sur la place de leur village un obélisque de granit destiné à per-
(1) Furent aussi compris dans le décret les habitants de Gollioure, mais il faut entendre ceux qui avaient quitté la place ou ceux de la banlieue. La plupart appartenaient aux familles de cette brave municipalité qui s'était si bien
pétuer le souvenir d'un dévouement si beau et de l'hommage si touchant qui l'avait récompensé.
défendue en 1793. Quelques-uns même servaient comme volontaires dans l'armée, tel que le citoyen Honoré Pi, qui avait à venger la mort de son père, et dont la maison, à Cosprons, servait d'annexé au quartier général de Dugommier.
Le môme décret changea le nom de Port-Vendres en celui de Port de la Victoire, et Saint-Eln.e, en Fort du Rocher.