II. — La magie de Giovanni Battista della Porta
Au moment où s'imprimait à Naples la Philosophia sensibus deiyionstrata (1590), Campanella était entré en relations avec Giovanni Battista della Porta, physicien et naturaliste, versé dans toutes les sciences occultes. Jouissant déjà de la célébrité, Porta, auteur d'une Magia naturalis (1S60) et d'un traité de la physiognomonie humaine (De humanâ Physiognomoniâ) dut exercer sur le jeune philosophe une influence décisive. Ensemble ils firent plusieurs expériences, et ils examinèrent les épreuves de la Phytognomonia que le savant napolitain venait de livrer à l'impression. Des discussions suivirent cette lecture en commun, et déterminèrent Campanella à écrire le De sensitivâ rerum facultate ^ Les points sur lesquels elles portaient sont intéressants à examiner.
Déjà en possession d'une théorie de l'être et de la connaissance, Campanella à cette date est en quête d'abord d'une science réellement fondée sur l'expérience, et dont l'existence de fait lui permette d'éprouver la solidité et la fécondité de la méthode de Télésio, ensuite d'une collection d'observations
1. Syntagma, cap. I, art. I, p. 7 : Ad istorum vero librorum De sensu rerum compositionem movit me praesertim disputatio habita in Comitiis publiais, et seorsum Joannes Baptista Porta, qui scripserat Phytognomoniam, ubi sympathise et antipathiae rerum dicebat non posse reddi rationem, quando simul suura librum excusum examinabamus. — Cf. Amabile, Cong., t. I, p. 33 à 38, et t. III, illustrazione VII, p. 653.
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qui confirment les vues de son maître sur l'âme et sur' les réalités naturelles. Porta lui fournit l'une et l'autre, mais sans les rattacher à des vues systématiques. Il lui manque, au moins partiellement, la doctrine, mais Campanella la possède ; lui, il apporte des faits et des résultats. Il suffit maintenant à notre philosophe d'en opérer la synthèse, et de souder à la magie naturelle de Porta la physique et la méthode de Télésio, et la philosophie occulte, telle qu'elle est exposée dans le De sensu rerum, se trouve fondée.
Est-ce vraiment un ensemble d'observations scientifiques sérieuses et fécondes qu'il pouvait découvrir dans les ouvrages du fondateur de 1' « Accademia de' Segreti » ? La première condition à remplir pour être admis comme membre de ce corps savant était de communiquer aux associés quelque secret de philosophie naturelle inédit et merveilleux, dépassant la compréhension du vulgaire ^ — Le trait suffirait à lui seul à caractériser l'esprit qui présidait aux recherches du physicien napolitain. Les expériences qui l'attirent le plus sont celles qui, en donnant des résultats étranges et de nature à frapper l'imagination, paraissent déroger aux règles vérifiées par l'observation du cours ordinaire des phénomènes. Sa crédulité, moindre que celle de beaucoup de savants de son temps, est néanmoins assez grande pour lui interdire toute critique historique et expérimentale des témoignages qu'il relève dans les écrits des anciens et des modernes sur des faits miraculeux et paraissant dépasser les forces de la nature.
Pourtant, à étudier l'édition complète de la Magia naturalis, on s'aperçoit que sa préoccupation d'agir véritablement sur les corps au lieu de se cantonner dans des vues purement théoriques, lui a inspiré parfois un réel souci de vérification et d'étude directe des phénomènes. L'ouvrage, qui offre l'aspect d'un recueil de « secrets de physique », décrits l'un après l'autre sans ordre et sans lien, contient, en même temps que beaucoup de relations invraisemblables, un très grand nombre d'observations dont le caractère ne rappelle en rien ce qu'aujourd'hui on entend communément par magie. En le lisant, on apprend que l'aimant est de tempérament mélanco-
1. Franc<»8Co Fiorentino, Giovan Battista delta Porta, in Studi e Ritratti délia Rinascenza, Bari, Laterza, 1911 ; — p. 243-4. —
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lique, comme on peut le conjecturer d'après sa couleur, et qu'il faut par suite se défier des songes terribles qu'il peut donner ^ Mais en même temps on s'initie, comme on le ferait de nos jours par la lecture d'un almanach, à ane foule de recettes pratiques qui n'ont rien de mystérieux, et qui touchent à l'art de la cuisine, comme celle qu'il donne pour fabriquer du pain de courges, ou à l'art de la toilette, comme ses conseils relatifs aux moyens de se teindre les cheveux ^. L'auteur semble posséder une connaissance précise du jardinage et de l'arboriculture, de la greffe notamment et de l'arrosage, et des procédés à employer pour le forçage des fleurs et des fruits^. — Surtout, et c'est par là qu'il mérite vraiment d'occuper une place dans l'histoire des sciences, il présente sur les phénomènes de l'optique des observations qui indiquent déjà une science approfondie : elles concernent par exemple la chambre noire *, les miroirs, les lentilles, le rôle du cristallin dans la vision, le moyen de redresser les images renversées, etc. ^. Ces observations du reste allaient être complétées et précisées dans un ouvrage paru à Naples en 1593 : De refractione, optices parte, lihri novem. Dans ce livre, Porta montre qu'il a déjà l'intuition de la méthode par laquelle la science du physicien peut en obtenir en optique des résultats féconds, et qui consiste dans l'union des mathématiques et de la philosophie naturelle^. En outre il y déclare, — dans la courte préface du huitième livre — comme dans le livre XVII de la Magia naturalis intitulé : De catoptricis imaginihus, qu'il a réussi par un procédé inédit à apercevoir
1. lo. Baptistae Portae Neapolitani Magiae naturalis Lihri viginti, Rothomagi, Sumptibus loannis Berthelin, Bibliopolae, MDCL ; — p. 319, lib. VII, De inirabilibus magnetis. —