‹ Canada et CanadiensChapitre 6 sur 33 · FÉCONDITÉ; TUBERCULOSE; ALCOOLISME · texte numérisé non relu

FÉCONDITÉ; TUBERCULOSE; ALCOOLISME

1. Fécondité. — IL Femme ayant trente-trois enfants. — III. Hygiène de la femme. — IV. Mortalité infantile. — V. Tuberculose. — VI. Hygiène de la maison. — VIL Alcoolisme.

I. — Les Canadiennes-françaises ont une fécondité extraordinaire. Les familles de six à douze enfants sont la règle. Rarement il y a moins de six enfants. On peut compter autant de familles qui ont dix-huit enfants et plus, que de foyers canadiens qui n’ont que deux ou trois rejetons. Il y a longtemps, du reste, que Ton encourage les nombreux enfants chez les Canadiens. Déjà, le 5 avril 1669, le roi de France, par une ordonnance, accorde des pensions aux familles nombreuses et encourage les mariages au Canada.

Je viens d’avoir, dernièrement, un exemple intéressant de la fécondité des Canadiennes, il m’a été

donné par un médecin exerçant dans un centre manufacturier. En feuilletant son livre de visites, je constatai qu’il faisait un très grand nombre d’accouchements. (( Quatre cent soixante, me répondit-il, cette année-ci. Voilà dix ans que j’exerce et depuis trois à quatre ans, j’en ai toujours à peu près le même nombre. Gela ne me conduira pas à la fortune, car je prends vingt francs en moyenne. Voici du reste, me dit-il, le relevé de mes accouchements ». Et je voyais les noms des mêmes femmes revenir périodiquement tous les ans. L’une était à son dix-septième enfant, l’autre à son vingt-septième, et, enfin, une troisième à son trente-deuxième.

II. — Ces femmes qui ont eu un très grand nombre d’enfants, se conservent, paraît-il, très bien, et j’eus la curiosité d’aller en voir une, âgée de soixante-douze ans, qui avait eu trente-trois enfants à terme. Elle avait l’aspect d’une femme de soixantecinq ans, ayant conservé sa taille, qui n’était pas le moins du monde déformée.

III. — Je demandai à mon confrère s’il y avait une grosse mortalité des suites de couches ; il me répondit que l’année précédente il avait perdu une femme en couches. L’infection est pour ainsi dire inconnue. Il fait des conférences aux mères chrétiennes sous les auspices du clergé, pour leur indiqueriez précautions de propreté que toute femme doit prendre, et à ma question : « Leur apprenez-vous l’usage de la douche d’Esmarck ? — Parfaitement, me dit-il. Je recommande à toute femme mariée de s’en servir de temps en temps, mais le soir seulement avant de se coucher, et les veuves peuvent prendre indifféremment

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ce soin de propreté le soir ou le matin. — Mais, lui disje, vous leur donnez là des indications dont elles peuvent se servir. — Non, nous savons à qui nous nous adressons, ce sont de ferventes catholiques qui ne doivent jamais se refuser à leur mari et accepter ce que le Seigneur leur envoie. Il n’y a qu’une seule période pendant laquelle le mari ne s’approche pas de safemme, c’est pendant les cinquante jours qui suivent l’accouchement. Nous recommandons cela aux hommes et ils suivent nos conseils. Je m’en suis rendu compte par les questions que je pose aux accouchées. Je ne donne aucune injection pendant les suites de couches, je me contente de lavages externes. De cette façon aucun germe n’est refoulé dans l’utérus. Enfin, dès le lendemain de l’accouchement, les femmes descendent de leur lit pour aller à la chaise percée. Je considère qu’en agissant ainsi, elles obtiennent un massage de la matrice qui fait expulser les derniers caillots et évite les coliques et l’infection. Dans tous les cas mes résultats sont bons et j’ai tout lieu de me féliciter de la pratique què j’ai adoptée après un voyage aux Etats-Unis ».

Les enfants jumeaux sont rares, les accouchements sont normaux et se font très rapidement, même pour les primipares.

IV. — Malheureusement la mortalité infantile est considérable. Les statistiques municipales donnent comme moyenne de la mortalité chez les enfants au-dessous de cinq ans, 56,31 pour 100 pour l’année 1905. On voit donc combien la population augmenterait si on arrivait à éviter cette forte mortalité.

Le docteur Hervieux, professeur à la Faculté de médecine de Montréal, disait au congrès de Trois- Rivières : (( Je suggère comme encouragement, non plus à procréer, mais à élever des enfants, le rappel de la loi Mercier, octroyant un certain nombre d’âcres de terre inculte à tous les pères de douze enfants et la création d’une loi accordant une pension viagère aux vieux parents qui ont trimé dur toute leur vie pour donner à leur pays huit ou douze Canadiens ou Canadiennes forts et bien portants qui ne demandent qu’à suivre Texemple de leurs parents. Voilà un bon moyen d’augmenter le chiffre de la population et de rendre celle-ci vigoureuse.

(( Le gouvernement devrait peut-être aussi défendre aux compagnies d’assurance de prendre des risques sur la vie des nouveau-nés et ne jamais permettre à quelqu’un d’assurer la vie d’une tierce personne, sans le consentement de cette dernière. Tous les médecins, qui sont trop souvent appelés auprès de petits moribonds en vue du certificat de décès, saisiront parfaitement la portée de ma pensée et trouveront que j’ai raison d’exprimer ce vœu ».

(c Comme conclusion préliminaire, ajoute-t-il, nous pourrions dire : Le meilleur moyen d’augmenter la population, ce n’est pas tant d’augmenter la natalité qui est très élevée au Canada, mais c’est de réduire la mortalité infantile. »

M. le docteur Hervieux continue plus loin : « La Canadienne-française est propre, d’habitudes sobres et régulières, mais tout cela elle l’est naturellement, parce qu’elle a grandi dans un milieu où ces vertus domestiques étaient en honneur.

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(( Où donc aurait-elle pu apprendre les règles générales d’hygiène ?

« Pas à l’école sûrement, ni au couvent où non seulement l’on ne trouve pas cette science au programme d’étude, mais où souvent les pratiques les plus élémentaires d’hygiène manquent absolument.

« Inutile de penser à la mère de la jeune femme pour enseigner l’hygiène spéciale de la grossesse à la future mère, par un trait de mœurs que je ne puis * m’expliquer, non seulement elle ne fait pas profiter sa fille de l’expérience que lui a donnée la maternité, mais s’abstient d’une façon absolue de la renseigner sur les premières fonctions génitales physiologiques de la jeune fille, la menstruation, et sur les devoirs qu’elle aura à remplir dans la vie.

« C’est au médecin qu’incombe cette tâche pleine de responsabilités. »

Je crois, en général, qu’elles nourrissent leurs enfants elles-mêmes. Mais ceux-ci ^ont sevrés de bonne heure et on leur donne alors du lait conservé en boîte, et ce défaut d’alimentation est sans doute la cause de la mortalité infantile si élevée au Canada.

Chose singulière et qui présente un contraste avec nos Françaises, nous voyons celles-ci, dans toutes les classes de la société, allaiter un enfant là où elles se trouvent, même en un lieu public, sans que cela provoque le moindre étonnement, sans que nulle pudeur s’en trouve froissée.

Au Canada, au contraire, la femme qui agirait ainsi provoquerait un véritable scandale, et, comme je n’avais pas la plus petite idée de cette susceptibilité, un jour, à mon grand regret, pendant une

de mes conférences, j’ai causé un réel mouvement d’indignation. Je parlais de l’Afrique du Sud et, en exhibant une de mes projections représentant une femme cafre, je dis que j’avais vu de ces femmes dont l’usage est de porter leur enfant sur le dos, donner à têter dans cette position, faisant passer le sein sous leur aisselle pour qu’il fût à la portée du nourrisson.

Je sus plus tard, non sans étonnement, que le mot sein, fort innocemment prononcé du reste, avait été relevé et m’était reproché. Et il n’y avait pas d’Anglais, mais seulement des Canadiens-français à cette séance !

V. — La fécondité des Canadiennes s’observe aussi bien chez les sujets délicats que chez les sujets robustes, chez les malades aussi bien que chez les bien portants. Pendant une période de vingt ou vingt-cinq ans de la vie de la femme, à une grossesse en succède une autre que, très souvent n’a pu retarder l’allaitement. La femme tuberculeuse elle-même, loin d’être inféconde, épuise habituellement les restes de sa vitalité dans les fatigues de ces grossesses répétées. « 11 est admirable de voir, dit le docteur Rousseau, professeur à la Faculté de médecine de Québec, comme un grand nombre de femmes supportent vaillamment un pareil surmenage des fonctions génitales ; mais nous craignons qu’il en résulte pour d’autres un épuisement qui, de la mère, se transmet surtout aux derniers produits de la conception et qui constitue une prédisposition sérieuse à la tuberculose ». La population canadienne paye un lourd tribut à cette maladie.

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Le nombre des foyers infectés augmente chaque jour par le fait de l’hospitalité imprudemment accordée aux visiteurs malades comme aux bien portants, par le recours aux services des mercenaires phtisiques même pour le soin des enfants. Les jeunes filles bien portantes ne veulent pas se placer comme bonnes ; le problème de la domesticité est très sérieux à cause de cela au Canada. J’ai vu des bonnes, à Montréal, se cacher de leur famille enarrivant de la campagne et ne jamais avouer la situation qu’elles ont; elles considèrent cette occupation comme une véritable déchéance sociale. Bien souvent, on a recours, dans les familles, aux parents malades, aux parents tuberculeux pour la garde des enfants et dans ces maisons où jamais, de tout l’hiver, on n’ouvre une fenêtre, on peut se rendre compte des causes de contagion apportées dans les familles par ces pratiques anti-hygiéniques.

VI. — Je dis qu’on n’ouvre jamais une fenêtre et c’est la vérité. Dès les premiers froids, on adapte une double fenêtre extérieure à celle qui existe déjà. Cette nouvelle fenêtre ne peut pas s’ouvrir; cependant au milieu du montant du châssis existe une petite ouverture de vingt centimètres de long sur cinq de large, fermée elle-même par une coulisse, et lorsque l’on veut donner un peu d’air c’est cette partie seule que l’on peut ouvrir. On comprend combien ce mode de ventilation est insuffisant et combien l’air des locaux d’habitation se renouvelle mal. Tout converge, et avec raison, vers la lutte contre le froid. Enfin, les Canadiens-français ont la déplorable habitude de cracher par terre. Dans les villes

anglaises du Canada on lit des affiches le long des trottoirs disant : « Il est interdit de cracher sur le trottoir ». Rien de semblable dans les villes françaises et c’est une caractéristique des locaux où fréquentent nos cousins c[ue de les voir souillés par les crachats de tous. J’ai eu l’extrême surprise d’apprendre qu’un traitement tout-à-fait particulier se pratiquait dans certaine paroisse de la province de Québec.

L’an dernier je vis venir me consulter un habitant âgé de cinquante-deux ans. Il me dit avoir été, à l’âge de dix-huit ans, atteint de tuberculose pulmonaire. Tous ses frères et sœurs étaient morts de cette maladie. Sur les conseils d’un rebouteux de son pays, il avait entrepris un mode de traitement qui est, paraît-il, répandu dans sa paroisse. Au bout d’un an ou deux il avait été complètement guéri et il me citait plusieurs cas dans lesquels la guérison avait été obtenue par un traitement semblable. Ce traitement consistait à recueillir toute l’urine produite par le malade pendant vingt-quatre heures et à la boire. Il est certain qu’à première vue ce traitement est fait pour répugner profondément. Mais, en somme, peut-être, y a-t-il là un remède dont on pourrait expliquer l’action. Les toxines tuberculeuses qui passent nécessairement dans Turifie ne peuvent-elles pas avoir une action dont peut profiter le malade ?

Une autre cause de tare chez les enfants du premier âge peut être l’alcoolisme. La Ganadiennefrançaise ne boit pas plus que sa cousine de France ; j’en ai vu une seule en état d’ébriété alors qu’il est

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assez fréquent de rencontrer l’ivresse chez les Ganadiennes-anglaises. Il n’en est pas de même des hommes et là, peut-être, est une cause de dégénérescence chez les enfants car on sait dans tous les pays que l’intoxication alcoolique du père agit sur la progéniture.

VII. — Au Canada, comme aux États-Unis, la plaie de l’ivresse existe à un haut degré. Je ne parle pas de ceux qui s’alcoolisent, comme on le fait si fréquemment en France, avec les boissons que l’on prend chaque jour sous forme d’apéritif, par exemple; ceux-là ne sont jamais ivres, ils subissent une intoxication lente. En Amérique du nord, Canada et États-Unis, ces alcooliques existent, mais les liquides dont ils se servent sont autres. Ce n’est pas l’absinthe, ni le vermouth. Ils se rendent chez le pharmacien. Sous prétexte de se tonifier on achète une foule de médicaments à base d’alcool. Ces médicaments sont inconnus chez nous et rappellent ce que nous appelons les élixirs, c’est-à-dire qu’ils sont très chargés en alcool. On les désigne sous le nom de Peruna, de Paine celery-compound, etc.

Le Canadien est comme ses voisins anglo-saxons, il ne sait pas boire. Il a, à ce point de vue, l’éducation américaine. Je me souviens d’un scandale causé par des prêtres français de France qui, recevant chez eux une famille canadienne, avaient tous bu du vin. En sortanU une des dames de la famille (elles avaient toutes refusé de boire du vin au repas) me dit : « Avez-vous vu ces prêtres boire du vin? » Je ne comprenais pas, aussi elle insista en médisant : «Ils se grisent ». J’ai eu beau expliquer que chez nous

même les enfants boivent du vin et que Ton ne voit jamais un individu ivre, je ne pus arriver à me faire comprendre. En sortant d’un dîner servi à la française avec des vins, souvent un Canadien venait vers moi, me disant : « Êtes-vous gris? je le suis ». Et comme je me défendais, disant qu’un Français n’est jamais ivre, il me regardait rempli de doute. Un jour, ne sachant comment faire pour entraîner la conviction d’un Canadien à ce sujet, je demandai à l’un d’eux ayant habité Paris plusieurs années : « Avezvous vu souvent des gens ivres en France? » — Pendant un séjour de quatre ans, me dit-il, j’en ai vu en tout le nombre que l’on voit ici pendant quatre jours; je ne sais pas comment vous faites, vous autres, vous savez quand vous en avez assez ».

Cependant la consommation de l’alcool par tête d’habitant au Canada est faible, tandis qu’elle est énorme en France. Ce n’est point étonnant, chez nous tout le monde boit du vin : hommes, femmes, enfants, cela enfle la statistique. Là-bas, ils sont nombreux ceux qui ne boivent pas du tout d’alcool. Aussi le chiffre d’alcool consommé^ donné dans les statistiques, est réparti sur un petit nombre d’individus qui alors boivent beaucoup.

On rencontre au Canada des alcooliques d’un type inconnu en France; chez nous il est rare de voir des gens en état d’ébriété, c’est une tare dont on ne se relève pas socialement. Nos alcooliques s’intoxiquent sans le laisser voir. L’ivresse est un délit et on vous mène immédiatement au poste ; on ne voit pas, comme en Amérique, des gens tituber dans la rue. Au Canada, l’homme ivre se rencontre indifférem-

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ment danstoutes les classes . 11 existe des individus qui sont des abstinents complets d’alcool pendant plusieurs mois. On ne peut pas les entraîner à boire un verre de vin, de bière ou de cidre pendant ces périodes. Ils ne prennent même pas ce que nous désignons sous le nom de boissons hygiéniques : ni whisky, ni cognac, rien, absolument rien, quelles que soient les tentations auxquelles on les soumet. Puis, un jour, ils prennent ce qu’ils appellent une brosse; alors, pendant trois ou quatre jours, quelquefois plus longtemps ils sont ivres pendant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, buvant trois et quatre litres de whisky ou de cognac sans rien manger. iVprès ce régime continué plusieurs jours ils sont dans un état d’intoxication aiguë. Même dégrisés ils sont encore très malades et c’est à ce moment-là, en général, qu’ils viennent dans des hôpitaux privés spéciaux. Il est rare qu’on les y amène au moment de leur ivresse. Ils savent que, dans ces maisons de santé, on va les mettre à la diète absolue d’alcool ; c’est ce qu’ils veulent. Ils n’ont pas la volonté de cesser d’eux-mêmes et cependant ils sentent qu’ils en ont assez. On les prive d’alcool pendant un jour ou deux, souvent ils en réclament avec des menaces, mais après la crise beaucoup d’entre eux éprouvent un dégoût absolu de l’alcool pendant deux, trois, six mois, jusqu’au jour de la nouvelle brosse. Il faut parfois cacher les habits de ces gens, car ils profitent du moindre défaut d’attention pour filer au bar le plus proche; mais ils n’ont aucune volonté et facilement, par la persuasion, on les retient. Lorsque la crise est passée, au bout de trois à quatre jours, ils

ont honte d’eux-mêmes et ne recommencent qu’à la brosse suivante. Il y a^ à Montréal, comme dans toutes les villes d’Amérique, plusieurs hôpitaux privés où l’on reçoit ces malades. Dans quelques-uns on prétend avoir des moyens spéciaux de thérapeutique : c’est ce qui arrive dans les instituts de la Goldcure. On les traite au moyen d’atropine, de strychnine et de chlorure d’or. J’ai eu plusieurs malades sortant de ces établissements, ils ne sont pas guéris d’une façon absolue; ils ont, comme toujours, le dégoût de l’alcool, mais pendant un certain temps seulement. Ces cures ne peuvent se faire à domicile, car la partie morale du traitement est ce qu’il y a de plus important.

Pendant plusieurs semaines j’ai remplacé un médecin de mes amis qui dirigeait un hôpital privé où l’on recevait de temps en temps des alcooliques. Une nuit, à trois heures du matin, je suis réveillé par la surveillante. C’est un monsieur fort bien qui arrive encab, il est un peu rouge et surexcité. « Voulezvous me donner, dit-il, une chambre et une gardemalade spéciale? Je suis parti de chez moi avant-hier et je viens de me réveiller. Vous voyez dans quel état je suis. Avec ce tremblement épouvantable qui ne me quittera, je le sais, que dans deux ou trois jours. Voulez-vous téléphoner à ma femme que je sùis ici? Elle doit attendre avec anxiété le coup de téléphone : depuis deux jours elle ignore où je suis. » Je demande le numéro, j’ai à peine le temps de mettre le récepteur à mon oreille, la malheureuse est là : « Madame, votre mari est ici, à l’hôpital, il va aussi bien que possible. — Merci, monsieur. »... et rien de plus.

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elle a l’habitude de ces fugues. Un autre jour, à sept heures du matin, un monsieur arrive : depuis huit jours, il est en brosse ; il vient de se réveiller et demande aide et protection contre lui-même. Il est effrayé car il a un hoquet formidable. Malgré tout les moyens thérapeutiques employés, il conservera ce hoquet pendant trois jours et il souffre tellement qu’il croit l’heure de sa mort arrivée et demande un prêtre pour se confesser. Après sa guérison, il part en jurant que c’est fini que jamais il ne boira plus. En effet, pendant deux mois c’est un abstinent absolu, pas une goutte d’alcool. Il m’écrit et je le vois plusieurs fois, il a une apparence superbe. Mais un dimanche soir, deux mois après, on m’appelle auprès de lui ; il a commencé sa brosse il y a trois jours et croit sa dernière heure arrivée.

Ces hommes sont souvent intelligents, à la tête de grosses maisons, dans les affaires, occupant une haute situation, dans les professions libérales. Ils sont parfaits, tant qu’ils sont abstinents; puis, la brosse arrive. Pendant huit jours, ils sont en dehors du monde, pour recommencer ensuite normalement leur vie7usqu’à la prochaine brosse. Ils ne savent pas boire et se jettent sans mesure sur la boisson comme les gourmands se précipitent sur un plat de leur goût.

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