Scène Indienne, sur le S.-Laurent
Vue de la Frontière, près des plaines de Stanstead 117 Colonne de Nelson, Montréal . . .119
Montréal, Vu du S.-Laurent . . . 121
Le S.-Laurent, à Montréal . . . 123
On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ce magnifique anneau de la chaîne coloniale dont l'Angleterre a entouré le globe.* Il a été cependant l'objet d'ingénieuses recherches, dont je mettrai les résultats sous les yeux du lecteur, lui laissant la liberté de fixer son opinion. Hennepin s'exprime ainsi sur cette origiue : " Les Espagnols ont fait la première découverte du Canada. Ayant mis pied à terre, ils n'y trouvèrent rien de remarquable, Cette raison les obligea d'abandonner ce pays, qu'ils appelèrent // Capo di Nada, c'est-à-dire le Cap de Rien, d'où est venu par corruption le nom de Canada."
La Potherie partage cette opinion, avec la différence qu'il attribue l'idée que s'étaient faite les Espagnols du peu de ressources qu'offrait ce pays, à ce qu'il était couvert de neige. Il dit aussi que les Indiens, à l'arrivée de Jacques Cartier, répétaient fréquemment ces mots : Aca nada, rien ici, ce qui explique assez bien le nom actuel. Ces mots leur avaient été appris probablement par les Espagnols qui avaient visité la Baie des Chaleurs, et qui les avaient prononcés, parce que le pays ne leur paraissait pas avoir de mines d'or et d'argent.
A mon avis, le mot Canada vient de Kanata, terme iroquois qui signifie Réunion de Huttes. C'est sous cette obscure dénomination qu'est connue une contrée qui contient au-delà de 350,000 milles carrés, qui offre à l'agriculteur d'immenses terrains convenables pour le pâturage ou pour la culture; au manufacturier de vastes débouches pour les produits de l'industrie ; au marchand
* Je ne saurais trop reconnaître les obligations que j'ai pour tous les détails qui suivent, à mon honorable ami le Colonel Coekburn, de l'Artillerie Royale, qui a long-temps réside' au Canada; à M. Hugh Murray, pour les doeumens que j'ai tirés de son admirable ouvrage sur ce pays; à l'auteur de " Backwoods of America; " enfin, à plusieurs écrivains, tant anciens que modernes, tels que Charlevoix, Adair, Colden, La Potherie, Rogers, Champlain, Heriot, M'Gregor, Raynal, Talbot, Hall, et quelques autres. J'ajoute que je ferai usage dans ce Voyage des détails que je leur dois et des emprunts que je leur ai faits, sans en faire la remarque, et sans rien ajouter à la déclaration que je fais ici des obligations que je leur ai.
et au marin de nombreux marchés pour le commerce des trésors dont la nature s'est plu à combler cette terre; au capitaliste l'emploi avantageux de ses fonds; enfin, au colon industrieux, adroit et intelligent, un vaste champ où le travail et les spéculation-; peuvent s'exercer avec avantage, et lui offrir de nombreux moyens d'existence.
La première question que se fait un lecteur lorsqu'il ouvre un écrit sur le Canada
eelle-ci : Quel était le caractère réel des indigènes, et jusqu'où et comment ont-ils
fait place aux empiétemens de l'homme blanc? Avant de commencer l'histoire de
la civilisation du pays, il est nécessaire de bien connaître la condition de ses sauvages
et premiers propriétaires.
S -le rapport physique, l'Indien américain est regardé par Blumenbach comme formant une variété distincte dans l'espèce humaine, et ne différant pas beaucoup du Mongol. Pensant que l'ancien monde a peuplé le nouveau, et considérant que la race mongole est située sur le point extrême où l'Asie et l'Amérique sont presque en contact, je suis porté à croire que ces différences proviennent seulement d'un changement de circonstances. La face de l'Indien est large et plate; les os des joues Bont proéminentes; la figure est cependant moins ronde et moins arquée que chez le Mongol, et n'a pas une largeur aussi grande. Son front est généralement bas; ses veux -"iit renfoncés, petits et noirs. Le nez est petit et saillant; les narines sont très ouvertes; la bouche est grande, et les lèvres sont très épaisses. La taille, qui varie d'une manière remarquable dans ce continent, est généralement au-dessus de la moyenne dans la contrée dont je m'occupe. Cela cependant ne s'applique qu'aux hommes, les femmes étant plus petites, ce qu'il faut attribuer, sans doute, aux travaux fatigans auxquels elles sont livrées. Dans les deux sexes, les membres sont bien conformés, et les difformités sont rares.
La couleur de la peau de l'Américain est regardée généralement comme rouge, ou couleur de cuivre, ou enfin, suivant une définition plus exacte de M. Laurence, elle est d'une couleur d'orange pâle ou de fer rouillé, qui diffère peu de celle de l'écorce du cannelier. Quoique je pense que le climat est la cause principale de cette variété dans la couleur des hommes, il est certain néanmoins que tous les sauvages ont la peau 1res brune, ce qui provient de ce qu'ils sont continuellement exposes à la rigueur des saisons, au soleil, à l'air, et aux tempêtes. Les mêmes causes, dans les pays i ivilisés, produisent le même effet sur les marins, et sur ceux qui travaillent habituellement à la campagne. Dans l'ancien monde, les teintes intermédiaires tntre le blanc et le noir sont généralement de- variétés de brun et de jaune. La couleur rouge esl considérée comme caractéristique du nouveau monde. Je dois observer, néanmoins, que' le voyageur Adair, qui a vécu au-delà de trente ans parmi
les Indien-, aaamt positivement (pie ce rouge est artificiel; (pie, dans l'huile, la
grais-e et autres substances onctueuses dont ils se trottent continuellement! ils font
dissoudre le jus d'une racine qui peu à peu donne à la peau une couleur rouge. Il ajoute qu'un Blanc qui vit plusieurs années avec les naturels, et se frotte de la même manière, prend aussi la même teinte. Charlevoix paraît partager la même opinion. Weld, qui semble plutôt disposé à la contredire, admet cependant que c'était celle des missionnaires et autres qui ont long-temps résidé dans le pays. Il est certain que les habitans sont fiers de cette couleur, et regardent les Européens comme des êtres ébauchés et qui méritent à peine le nom d'hommes. Il faut remarquer encore que cette teinte n'est pas aussi générale qu'on le suppose. Humboldt déclare que l'idée que la couleur rouge est la plus commune n'aurait jamais pu être adoptée dans l'Amérique équinoxiale, ou été suggérée en voyant les naturels de ces régions, qui contiennent cependant la plus grande partie de la population indigène. Les habitans du détroit de Nootka et des autres cantons de la côte nord-ouest sont presqu'aussi blancs que les Européens, ce qui peut être attribué, je pense, à leurs larges vêtemens et à leurs spacieuses habitations. En conséquence la population rouge est bornée aux tribus orientales du nord de l'Amérique, qui ont généralement l'habitude de se teindre la peau avec leur couleur favorite. Je ne suis pas à même de me prononcer formellement sur un point, qui exige encore plus de recherches que je n'en ai fait.
La chevelure est encore une partie qui diffère d'une manière remarquable suivant les diverses races d'hommes. En général, dans les classes grossières, ce gracieux ornement pèche par l'abondance ou la qualité; et celle des Américains et des Mongols, qui ont les mêmes rapports, est rude, noire, épaisse, mais forte et d'une grande longueur. Comme les Mongols également, et par une curieuse coïncidence, les Indiens la coupent sur toutes les parties de la tête, à l'exception d'une touffe dans le haut, à laquelle ils paraissent beaucoup tenir. Ce qui a excité, au reste, le plus généralement l'attention, c'est l'absence de barbe, du moins en apparence, chez toutes les nations du nouveau monde. Les premiers voyageurs pensèrent qu'elle manquait naturellement ; d'où Robertson et quelques autres écrivains distingués en ont conclu que cela provenait d'une défectuosité dans l'organisation. Mais cette assertion, et tous les raisonnemens auxquels elle avait donné lieu, ne sont point applicables aux tribus de l'Amérique du nord, et de nouvelles observations en ont démontré la fausseté. La barbe chez les Indiens est presque aussi épaisse que chez les Européens; mais, du moment où elle commence à pousser, ils ont soin de la faire disparaître. Ce sont les vieilles femmes qui sont chargées de cet office; et pour cela elles se servaient autrefois d'une espèce de coquille : maintenant elles emploient des pinces de fil de laiton que leur vendent les étrangers ; et, en peu de minutes, le menton devient doux et uni. Cette opération, repétée quelquefois dans l'année, suffit pour empêcher la barbe de repousser. Ce n'est que parmi les vieillards, ordinairement peu soigneux de leur extérieur, que la barbe commence à se montrer.
4 LE CANADA PITTORKSQDH.
ii, Anglaia, qui est venu dernièrement visiter ce pays, recommande à ses compatriotes une pratique, qui ne s'accorde pas, à la vérité, avec les idées que nous nous taisons de la dignité de l'homme, mais qui nous épargnerait, au prix de quelques minutes de peine, un grand embarras journalier. Les Indiens ont probablement adopté cet usage, parce qu'il fait disparaître un obstacle à cette peinture fantastique du visage, dont ils font un si grand cas. C'est avec un grand déplaisir qu'ils virent pool la première fois une longue barbe chez les Français qui abordèrent sur leur territoire, et cette antipathie contribua beaucoup à augmenter le plaisir qu'ils eurent i faire périr ces étrangers.
La force comparative du sauvage et de l'homme civilisé a été le sujet de longues discussions. On a d'abord pensé que le premier, endurci par l'exercice et par des habitudes simples, avait sur le second une supériorité décidée ; mais l'expérience a prouvé que cette conclusion n'était pas fondée. Sur le champ de bataille, et dans un combat d'homme à homme, le sauvage est ordinairement vaincu. Dans les exercices du corps, comme dans la lutte pur exemple, il est renversé plus souvent que son adversaire, et il lui est inférieur lorsqu'ils s'exercent à sauter. Soit en marchant, soit en courant, pour une faible distance, il reste en arrière. Mais, sur ces derniers points, il possède un courage et une puissance de moyens physiques qu'il est ■ ;,ilieile d'égaler. On a vu un de ces Indiens faire près de quatre-vingts milles dans un jour, et paraître à peine fatigué à son arrivée. Ils entreprennent souvent de ces is prendre de nourriture, et chargés de lourds fardeaux. Un
: .ux Européen tiendra tête à l'Indien pendant une douzaine de milles, à la \énté; mais alors il commence à se fatiguer, tandis que l'autre, continuant sans ralentir son pas, le dépasse de bien loin. Sous ce rapport même, les animaux les
lorts ne les égalent pas. Plusieurs de leurs adversaires civilisés, dans les guerres, fuyant devant eux sur de légers coursiers, ont été, après une longue poursuite, atteints et scalpé».
Après avoir décrit l'aspect extérieur de l'Indien américain, je vais parler maintenant de la manière dont il s'habille et se pare. On croirait peut-être que ce dernier objet n'est que secondaire chez des tribus dont les moyens de subsistance
li faibles el si précaires; mais on se tromperait beaucoup, car il n'y en a pas auxquels elles consacrent plus de temps et de soins. Les Indiens ont profite de leurs communications avec les Européens pour se procurer, chacun, un petit miroir,
lequel il- se mirent de temps en temps pour \mr si rien n'est dérangé à leur parure.
■ in!" Uissemens, néanmoins, ne s'étendent pas jusqu'à leur vêtement habituel, qui est simple, el dans lequel ils cherchent principalement la commodité. Au heu
ulicrs ils portent ce qu'ils nomment des mocassins, qui consistent en une bande d« cou doux qui s'entortille autour du pied, el qui s'attache devant >t
derrière. Les Européens, qui marchent sur un terrain dur, auraient bientôt mis en pièces de pareilles chaussures ; mais elles paraissent douces et agréables à l'Indien, qui foule l'herbe et la neige. Au-dessus et au milieu de la cuisse, une pièce ou vêtement en cuir, serré fortement autour du membre, sert de pantalon, de bas, et de bottes. Il est quelquefois si fortement cousu qu'on ne l'ôte jamais. A une ceinture qui entoure les reins sont attachés deux tabliers, l'un par devant l'autre par derrière, chacun à peu près d'un pied carré, et qui sont réunis par une pièce d'habillement taillée de manière à servir de poche au besoin. Les Indiens ont toujours rejeté avec mépris l'usage des culottes, comme incommode et efféminé; mais ils les regardent comme plus convenables pour les femmes, et il leur paraît absurde que les membres d'un guerrier soient emprisonnés de cette manière. Ils furent surtout scandalisés de voir un officier suspendre les siennes aux épaules avec des bretelles, et ils ne le désignèrent depuis que sous le nom de ceinture serrée. Toutes les pièces dont je viens de parler forment leur vêtement habituel. Mais, dans les jours de cérémonie, ou lorsqu'il fait froid, ils mettent par dessus une chemise courte attachée au cou et aux poignets, et une longue et large robe fermée par devant. Pour cela ils préfèrent généralement une couverture anglaise. Autrefois ces objets étaient faits avec des peaux d'animaux sauvages, mais à présent, à l'exception des mocassins et de ce qui leur sert de bas, ils emploient les marchandises européennes- L'habillement des femmes diffère peu de. celui des hommes, excepté que le tablier descend jusqu'au genou, et même on dit qu'elles ne l'ont alongé qus depuis leur communication avec les nations civilisées. D'anciens auteurs français rapportent une anecdote assez amusante qui prouve combien peu l'habillement formait une distinction entre les hommes et les femmes. Des religieuses ursulines, qui avaient élevé une petite fille huroune, l'amenèrent, lors de son mariage avec un de ses compatriotes, avec un trousseau complet d'habillemens faits à la mode de Paris. Elles fuient très étonnées, quelques jours après, de voir le mari, qui s'était emparé et couvert de la toilette de la mariée, venir se pavaner en face du couvent, paraissant enchanté de tout cet attirail, et faisant mille extravagances. Ce qui augmenta encore son ravissement, ce fut de voir les nonnes se mettre aux fenêtres, et éclater de rire en le voyant.
Ces vêtemens, comme je l'ai déjà dit, sont simples et commodes ; mais, pour satisfaire son amour passionné des ornemens, l'Indien cherche surtout à couvrir sa personne d'objets qui jettent de l'éclat. Avant l'arrivée des Européens, il employait les coquilles et les plumes ; mais, depuis cette époque, il les a remplacées par des colliers, des bagues, des bracelets, et de semblables colifichets qu'il entasse avec profusion sur les différentes parties de son appareil, et principalement sur le tablier de devant. Les chefs portent ordinairement une espèce de poitrail couvert de ces ornemens; et, dans toutes les classes, chacun se montre extrêmement jaloux d'en avoir
* le plus possible suspendus aux oreilles. Celles-ci ne sont pas percées; mais elles -"ut tellement fendues que, par l'ouverture, on peut passer une espèce de bougie qu'on charge de toutes sortes de babioles; et si leur poids alonge tellement ce souple organr qu'il vienne reposer sur les épaules, et que les ornemens couvrent la poitrine, alors l'Indien croit avoir atteint le plus haut degré de l'élégance. Tout cet éclat cependant n'est que passager. L'oreille devient de plus en plus incapable de supporter le fardeau; et enfin quelque accident, une branche d'arbre, ou des jeux de main avec un camarade, font tomber à terre tous les ornemens qui y sont -uspendus, et même la partie de l'oreille à laquelle ils étaient attachés. Weld avait vu très peu d'Indiens qui eussent conservé cet organe toute leur vie. L'arrangement de la chevelure est aussi l'objet d'un soin particulier. Comme je l'ai déjà remarqué, on en fait disparaître une grande partie, et on conserve seulement une touffe, qui varie pour la forme, et l'endroit de la tête, suivant le goût et la coutume du pays; mais ordinairement on la laisse sur le haut de la tête, et on la garnit de plumes, d'ailes d'oiseaux, de coquilles, et de toutes sortes d'ornemens de fantaisie. Les femmes portent leurs cheveux longs et rlottans, et tâchent de se procurer une quantité considérable d'ornemens pour les y attacher, ainsi qu'à leurs oreilles et à leurs vétemens.
Mais c'est sa peau principalement que le guerrier américain cherche à embellir. Son goût en cela est tout-à-fait différent du notre. "Tandis que l'Européen," dit Creuxius, "s'étudie à avoir la peau nette, et sans aucune tache ou poussière, la passion de l'Indien consiste à ce que la sienne, enduite d'huile, de graisse et de couleur, ressemble à celle d'un cochon rôti. La suie qui couvre l'extérieur des chaudrons, le jus des herbes d'une couleur verte, jaune et surtout vermillon, combinés et liés ensemble par le moyen de l'huile et de la graisse, forment le cosmétique qui, dans son idée, embellit sa personne, et, dans la nôtre, la rend hideuse." Le noir et le rouge, par bandes alternatives, sont les couleurs favorites de l'Indien. Quelques-uns se noircissent la figure, laissant dans le milieu un cercle rouge qui comprend la lèvre supérieure et le bout du nez. D'autres ont une tache roug rhaque oreille, ou nu œil noir et un autre rouge. En temps de guerre, on se sert du noir avec profusion, les autres couleurs n'étant employées que pour relever son effet, et donner I la contenance une effrayante expression. M. de Tracy, lorsqu'il uverneur do Canada, entendit, des Indiens, ses alliés, assurer qu'avec une d»le ds ne pourrai, nt inspirer aucune espèce de terreur à leurs ennemis; >t ds le priaient de se laisser teindre, lui promettant qu'avant peu de temps j|s lui donneraient un ispect formidable, Sur la poitrine, les bras et les jambes, ils appliquent un tatouage qui diffère peu de celui des insulaires de la nier du Sud. i Mnt iocrustées et fixées par de légères incisions à l'aide d'aiguilles
L'Indien desaine d'abord sur la peau son ange gardien, et l'animal
qui forme le symbole de sa tribu. Ensuite chaque exploit mémorable, et surtout les ennemis qu'il a tués et scalpés sont rappelés dans ces bizarres peintures, en sorte que le corps d'un guerrier âgé retrace les principaux événemens de sa vie.
Les moyens d'existence doivent toujours former une branche importante de l'économie nationale. Des e'crivains, qui n'avaient qu'une connaissance superficielle de la vie des sauvages, remarquant combien leurs ressources sont faibles en comparaison de leurs besoins, avaient supposé que la nécessité cie se procurer de quoi vivre devait les absorber en entier, et chasser de leur esprit toute autre idée. Cet objet est pour eux, au contraire, d'une assez faible importance: un travail journalier, suffisant même pour fournir amplement à tous ses besoins, n'est pas dans les goûts d'un Indien, et lui paraît au-dessous de sa dignité; et tout ce qu'il entreprend dans ce but doit avoir, par les dangers ou les fatigues, un objet d'excitement pour lui. La chasse, que les riches, dans le reste du globe, regardent comme une simple récréation, est la seule occupation qui lui paraisse mériter son attention, parce qu'elle a quelque ressemblance avec la guerre, qu'elle se fait avec les mêmes armes, et presque de la même manière. Dans son état naturel, la flèche était son arme favorite et à peu près la seule dont il se servait pour atteindre les objets éloignés; maintenant le fusil l'a remplacée. Les chasses sont plus animées et même plus productives, quand elles se font par un grand nombre de chasseurs, et même par des tribus entières. Les hommes s'y préparent par des jeûnes et par quelques cérémonies superstitieuses, telles qu'on en pratiquait autrefois avant de commencer une guerre. Dans ces expéditions également, ils déploient tout ce qu'ils possèdent d'adresse, de courage et d'intelligence. Quelquefois les chasseurs forment un cercle, dans lequel les animaux, resserrés peu à peu, finissent par tomber sous les coups multipliés de leurs ennemis. Quelquefois aussi on les pousse jusqu'au bord d'une rivière ou d'un lac, sur lequel, s'ils veulent y entrer, des Indiens dans des canots sont placés pour les en empêcher. Dans une autre occasion, ils enclosent par des pieux un espace de terrain, ne laissant qu'un passage étroit par lequel entre le gibier qu'ils effraient par leurs cris. Dans l'automne et dans le printemps, quand la glace est nouvellement formée et encore mince, on y chasse les animaux, qui, en la faisant rompre, sont pris aisément. Dans l'hiver, lorsque la neige commence à tomber, on place des trappes disposées de manière à ce que l'animal est tué quand il veut prendre l'appât qu'on y met. Autrefois, la bête fauve était, comme nourriture et comme vêtement, l'objet principal de la chasse; mais depuis que, par le commerce avec les Européens, les fourrures ont pris une plus grande importance, le castor l'a remplacée en grande partie. Lorsqu'on attaque cet animal, on prend le plus grand soin pour l'empêcher d'entrer dans l'eau, qui entoure ordinairement son habitation; et, pour atteindre ce but, on emploie des filets et d'autres moyens. Quelquefois les Indiens se postent sur la digue qui enclôt le village amphibie des
- LE CANADA PITTORESQl'E.
n. II- v t'ont une ouverture, et ces animaux, effrayés «le voir l'eau envahir
leur demeure, accourent vers l'ouverture, où ils rencontrent leurs ennemis armes de
Yin-trumens de destruction. En d'autres occasions, quand la glace
courre la surface d'un étang, on y pratique un trou, et, lorsque le castor y vient pour
i eepirer, il est pris.
rs est un ennemi formidable, qui doit être attaqué par les forces réunies des
--.■ur-, plaies -ur deux rangs et armés d'arcs et de mousquets. Un d'eux
ince et le blesse: poursuivi par l'animal en fureur, il se retire entre les deux
- de chasseurs ; l'ours y entre également, et tombe bientôt sous leurs coups
i unis. Lorsqu'ils ont tué un ours ou un castor, les Indiens semblent éprouver un
sentiment de pitié pour leur victime. Ils exaltent dans des chants de triomphe ses
bonnes qualités, et se consolent en songeant à l'usage utile qu'ils feront de sa chair
• t de sa |>eau.
De tous les animaux apprivoisés et employés à des usages domestiques, les Américains n'ont que le chien, ce fidèle ami de l'homme. Quoiqu'ils en tirent des services utiles à la chasse, ils ne leur témoignent aucune affection, et les laissent roder autour des huttes, s'occupant à peine de leur abri et de leur nourriture. Un nnaire, qui a résidé dans un village de Hurons, eut beaucoup à souffrir du voisinage de ces animaux. A la nuit, ils se couchaient sur lui pour se réchauffer, et, dans quelqu'endroit qu'il plaçât sa chétive nourriture, ils ne manquaient jamais de la dépister et d'en prendre leur part. Les Indiens se nourrissent de la chair du ehien, et même elle est pour eux l'objet d'un préjugé religieux. Dan.- les -, elle forme le mets principal, et son usage, en de pareilles occasion i quelque idée mystérieuse et profonde.
Indépendamment du plaisir de la chasse, les Indiens doivent employer, pour .i-Mirer le bien-être et la subsistance de leurs familles, d'autres moyens, qui, presqui ton-, retombent sur le sexe le plus faible. Les femmes, suivant Creuxius, sont employées comme servantes, tailleurs, laboureurs, et bêtes de somme; <t Long ajoute qu'elles ne semblent être nées que pour faire des enfans, et être chai des plus rudes travaux. Elles cultivent le- terres, portent le bois et l'eau, bâtissent des Imtte-, creusent de- c mots et pèchent Dans cette dernière occupation, comme à mmasset maris et maîtres daignent quelquefois les aider. Elles
-ont tellement habituées à la travaux, que lorsqu'une d'elle- voyait des
-■Ida' elle s% riait qu'il était honteux du voir les hommes
de- femmes, et clic s'offrait pour porter un là
\u milieu de ici ;i — i i ;t d' portion de la tribu, les Indiens peinent
'un point combiner des idé s de chasse c' d'agriculture, sans la ■ i des bestiaux, considérée ordinairement comme un
i premièn l culture est limitée ù quelque- parties
de peu d'étendue dans le voisinage immédiat des villages; et, comme ceux-ci sont à seize à dix-sept milles de distance les uns des autres, à peine les remarque-t-on au milieu de cette immense étendue de forêts.
Les femmes, au commencement de l'été et après avoir brûlé le chaume de la récolte précédente, retournent grossièrement le terrain avec un long morceau de bois recourbé; ensuite elles sèment le grain, qui est ordinairement une espèce de maïs commun, mais très productif, qui est particulier au continent. Les tribus du midi ont une variété considérable de fruits, tandis que celles du Canada ne cultivent guère que les tournesols, les melons d'eau et les potirons. Le tabac croît dans le pays en grande abondance: mais maintenant celui qui vient d'Europe est généralement préféré, et forme un objet régulier de commerce. Après la moisson, qu'on célèbre par une fête, on serre le grain dans des magasins souterrains garnis d'écorces, dans lesquels il se conserve très bien. Avant de l'y placer, quelquefois on le bat; d'autres fois, on se contente d'y jeter les épis après les avoir séparés de la paille.
Lorsque les colons européens arrivèrent dans le pays pour la première fois, les genres de culture variaient selon les tribus. Les Algonquins, maîtres d'une grande partie du territoire avant l'arrivée des Français, méprisaient l'agriculture, et se moquaient de leurs voisins, qui en faisaient usage. En général, les peuplades du nord, et celles qui habitaient près de l'embouchure du fleuve S.-Laurent, vivaient presqu'uniquement de la chasse et de la pêche; et, quand ces ressources manquaient, elles étaient réduites à l'état le plus déplorable, et forcées de se nourrir de cette espèce de lichen qu'on appelle tripe-roche.
Le blé de Turquie, lorsqu'il a été battu, est tantôt rôti sur les charbons, tantôt réduit en farine dont on fait un gâteau mat et grossier. Mais sa préparation favorite consiste en ce qu'on appelle sagamity, espèce de bouillie qu'on arrange après qu'il a été rôti, pilé, et séparé de sa gousse. Ce mets est insipide par lui-même; mais, quand on le met dans une marmite avec le produit de la chasse, il forme une espèce de soupe agréable, et qui forme la partie la plus essentielle du repas. Les Indiens ne mangent jamais leurs vivres crus; ordinairement ils les font bouillir; et ils ne sont point encore habitués aux ragoûts français, au sel, au poivre, et autres assaisonnemens. Un chef, admis à la table d'un gouverneur, le voyant faire usage de moutarde, voulut aussi par curiosité en essayer, et il en mit dans sa bouche. Aussitôt qu'il ressentit son effet, il fit de violens efforts pour se contraindre, et tâcher d'échapper aux plaisanteries de la compagnie : mais ses éternuemens et les larmes qui coulaient de ses yeux le trahirent, et tout le monde se mit à rire. On lui montra alors de quelle manière il devait en faire usage ; mais rien ne put l'engager à approcher de ses lèvres par la suite ce qu'il appelait du jaune bouillant.
Les Indiens peuvent supporter une abstinence de plusieurs jours sans se plaindre,
10 LE CANADA PITTORESQIE.
et m^mc sans paraître en souffrir. Ils attachent même une espèce de vanité à de longs jeunes, par lesquels ils se préparent à une grande entreprise. Et cependant quand une ("ois ils sont assis à un festin, leur gloutonnerie est incroyable, et on a peine à concevoir la capacité de leur estomac. Ils vont de repas en repas, faisant successivement honneur à tous. Le chef qui donne le diner n'y prend aucune part; mais, de sa propre main, il coupe et distribue les portions aux convives. Dans les occasions solennelles, il est de règle que tout soit mangé, et cette obligation ne parait ni gênante ni désagréable. Dans leur état naturel, les Indiens ne connaissaient point les boissons enivrantes, et ce n'est que depuis leur communication avec les Européens, qu'ils ont pris le goût des liqueurs spiritueuses.
Les habitations des Indiens méritent beaucoup moins de fixer l'attention que la parure ou du moins l'embellissement de leur personne: mes compatriotes ne leur donnent pas d'autre nom que celui de cabine. Les écorces d'arbres sont principalement employées pour les cabines et les bateaux. Les Indiens dépouillent un arbre avec une grande dextérité, et quelquefois ils en enlèvent l'écorce d'une seule pièce. Elle est ensuite déployée avec beaucoup d'adresse sur de grandes perches auxquelles on l'attache avec des liens solides également en écorce, et une habitation se trouve ainsi construite. La forme, suivant l'idée du propriétaire, est celle d'un tube, d'un cône, ou d'un hangar, et cette diversité donne à l'ensemble du village l'apparence du chaos et de la confusion. La lumière et la chaleur viennent par une ouverture pratiquée dans le haut, et par laquelle aussi s'échappe la fumée, après avoir rempli toute la partie supérieure de la cabane. Les naturels n'en sont aucunement incommodés; car, dans leur intérieur, ils sont toujours assis ou couche». Mais, pour les Européens, qui sont quelquefois debout ou marchant, cet inconvénient est intolérable; et il le devient encore davantage, quand la ploie ou la neige force de fermer l'ouverture. Il y a de ces cabines qui ont au delà de cent pieds de longueur. Quelquefois quatre d'entre elles forment un carré : le coté intérieur de chacune d'elles est ouvert, et il y a dans le centre un feu commun. Autrefois les Iroquois avaient des maisons plus commodes, et on y trouvait même quelques sculptures grossières; mais elles furent brûlées par les Français, et depuis elles n'ont >• bâties dans le même genre. Sous ce rapport, les Canadiens sont inférieurs MU Choktawa, aux Chickasaws, et. autres tribus du midi, et même aux Saaka, à l'ouest. Cuver décrit les maisons de ces derniers comme formées de planches façonnée! avec soin et bien jointes: chacune de ces habitations peut contenir plusieurs familles.
Lors de leurs expéditions, soit à la guerre sort à la chasse, (pu les conduisent ■cuvent dans d'immenses Forêts à une grande distance de chez eux, les [adieu ont l'art d'élevei avec me grande promptitude des huttes temporaires. En arrivant le
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soir, une heure leur suffit pour planter des perches, qu'ils couvrent d'écorces d'arbres; et, après avoir placé par terre, en guise de matelas, quelques menues branches de pin, ils s'y étendent et dorment comme sur un ht de duvet. De même que les Esquimaux, ils savent se servir de la neige pour se faire un abri, que, dans le fort de l'hiver, ils trouvent plus chaud et plus comfortable que les huttes. Quelques branchages, entrelacés les uns dans les autres, forment le toit. Dans leurs campagnes contre les Indiens, les Européens ont usé avec avantage de cette espèce de bivouac.
Les ustensiles dans ces cabines sont extrêmement simples. Us se composent principalement de deux ou trois pots et de chaudrons pour faire bouillir les vivres, et de quelques assiettes et cuillères en bois. A défaut de métal que les naturels ne connaissaient pas, ces premiers objets étaient faits d'une terre grossière qui va au feu, et quelquefois d'une espèce de pierre molle, qu'ils creusaient. On a vu aussi de ces chaudrons qui étaient en bois, et dans lesquels, pour faire bouillir l'eau, on plaçait des pierres rougies au feu. Depuis les rapports des Indiens avec les Européens, ils ont reconnu l'avantage des vases en fer, et ils en ont généralement adopté l'usage. Le grand vase ou chaudron, dont on se sert dans les cérémonies religieuses qui précèdent les guerres et les chasses, continue d'être en grande vénération, et des chefs puissans ont pris son nom comme un titre d'honneur.
Les canots, autre objet que les Indiens construisent grossièrement, sont cependant adaptés avec beaucoup d'art à leur usage. Ils sont faits ordinairement de l'écorce d'un seul arbre, renforcée dans le milieu par quelques traverses en bois dur. Les extrémités sont en écorce seulement; mais, à raison de leur courbure, elles sont toujours au-dessus de l'eau, et restent parfaitement sèches. Nos matelots ont peine à croire que de pareilles coquilles de noix ne soient pas sans danger, même sur les eaux les plus tranquilles, et voient avec surprise les naturels diriger sans peine sur une mer orageuse ces faibles embarcations que leur légèreté empêche de couler. Elles ont un autre avantage bien important dans les longs voyages; elles ont si peu de poids qu'elles peuvent être facilement transportées sur les épaules, d'une rivière ou d'un lac à un autre. Un seul homme, dit-on, peut porter un canot sur lequel douze individus peuvent naviguer sans danger.
Après avoir donné ces détails circonstanciés sur la condition physique des Indiens, je m'occuperai maintenant de ce qui regarde leur condition sociale. Le principe fondamental de leur politique est la complète indépendance de chaque individu, le droit de faire tout ce qui lui plaît, soit en bien soit en mal, même quoique criminel ou destructif. Lorsqu'un d'eux témoigne des intentions qui peuvent être nuisibles à ses voisins, ils ne cherchent point à le faire renoncer à ses projets par des reproches ou par la violence, ce qui ne ferait que l'y faire persister davantage. Leur seul
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moyen est de tâcher de l'adoucir, comme un enfant gâte, surtout en lui faisant des cadeaux. Si, malgré cela, il persiste à vouloir blesser ou tuer un individu, ses compatriotes le laissent faire, abandonnant aux parens de la victime le soin et les moyens de se venger
Malgré cette impunité qui, dans des pays soumis à l'empire de la loi, aurait les plus lâcheuses conséquences, il est humiliant pour l'orgueil de la civilisation européenne d'apprendre qu'il règne parmi ces peuples un degré de calme et de BÛreté que tous les efforts de notre police ne peuvent pas miîme nous procurer. Les Indiens sont divisés en une foule de petites nations ou tribus, ennemies les unes des autres, mais dont les membres sont liés entre eux par l'union la plus parfaite. L'honneur et la défense de la tribu remplacent chez eux les principes d'administration, et Us tiennent à ces deux sentimens avec une ardeur qui ne fut pas surpassée aux époques les plus brillantes du patriotisme chez les Grecs et les Romains.
Cet attachement national forme un lien social qui unit les membres les uns aux autres, et rend excessivement rares, non-seulement les meurtres, mais même les querelles personnelles. On n'entend pas parmi eux ce langage grossier et injurieux dont se sert si souvent le peuple dans les nations civilisées. Cette réserve, jointe au sentiment de dignité et de sang-froid qu'ils regardent comme convenable au caractère d'un guerrier, rend quelquefois leur commerce très agréable. Ils ne connaissent rien de ce que nous nommons mauvaise honte ; et, lorsqu'ils sont assis à table avec des Européens du plus haut rang, ils sont tout-à-fait maîtres d'eux-met, en même temps, en observant avec soin comment agissent les autres convives, ils ne montrent aucune gaucherie dans leurs manières.
1. 1 générosité des Indiens, qui les porte à secourir ceux de leurs compagnons qui sont dans le besoin, ne connaît pas de bornes, et va presque jusqu'à une communauté absolue de biens. Aucun membre de la tribu ne doit craindre de mourir de faim, tant que les autres membres auront de quoi le nourrir Les enfans, restés orphelins iite de ces accidens auxquels la vie sauvage est sujette, sont recueillis aussitôt parle plus proche parent de la famille, qui leur donne tout, ce qui leur est nécessaire abondamment que si c'était ses propres enfans. Rien ne donne à ces peuples une opinion plus défavorable de la France et de l'Angleterre que de savoir qu'une partie des habitans nagent dans l'abondance, tandis que les autres éprouvent 1rs phu grandes privations ; et, lorsqu'on leur dit que, par suite de la privation de et
qui leur est nécessaire, ces derniers sont mis d;ms des prisOIM pur leurs propres
toyena, un tel excès de barbarie leur pareil presque incroyable. Lorsqu'une
tribu est obligée, par les vicissitudes de lu guerre, de se réfugier chea des voisins,
elle est la pins franche cordialité; on assigne à ces hôtes des habitations
terres; et, -ou, ton- le, rapports, ils ■-ont traites par leurs nouveaux amis
comme des membres de la tribu. On peut remarquer, au reste, que ce surcroît d'individus augmente la force militaire de la peuplade, et il y a peut-être un peu de politique dans cette amicale réception.
Par suite de cet esprit d'ordre et d'union intérieure, la liberté sans borne et sans frein inhérente à l'état social des Indiens conduit quelquefois à des actions criminelles et de nature à troubler la tranquillité publique. Le plus grand mal de cette liberté, et nous en verrons souvent des exemples, vient de ce que chaque individu, mû par un esprit de vengeance ou de témérité, se croit le droit de surprendre et de tuer un adversaire qui est l'objet de sa haine. Voilà pourquoi les traités entre les tribus sont regardés comme précaires: et cependant, chacun se trouvant porté à ces actes de violence, la masse est disposée à se prêter à des explications mutuelles, de manière à empêcher qu'une querelle particulière ne conduise à une guerre générale. Cette circonstance me fournit l'occasion de remarquer que, quelqu'idée favorable qu'on se fasse de ces tribus, quand on connaît leur intérieur, on ne peut rien en conclure en faveur de la vie sauvage comparée à la civilisation. Au contraire, la forme la plus parfaite de gouvernement créé par l'homme, dans l'état de nature, n'a jamais opposé une barrière à ces haines cruelles, à ces craintes continuelles qui troublent et agitent des nations voisines. Ces sentimens, comme on le verra dans la suite, ont été souvent la source des plus grands crimes; mais, pour le moment, je donnerai quelques détails sur les usages domestiques des Indiens.
Quelques écrivains ont prétendu qu'il n'existait chez les Indiens aucunes cérémonies relatives à la célébration du mariage. Ce serait une erreur fondée seulement sur ce qu'ils ont des usages tout différens des nôtres. Il paraît que le futur, après avoir fait un arrangement avec les parens de sa future l'emmène chez lui, et qu'ils vivent alors comme mari et femme. Dans quelques tribus, il existe à cet égard un usage fort singulier. L'amoureux, accompagné souvent par plusieurs de ses camarades, vient à minuit dans la pièce où couche la fille qu'il recherche en mariage, et il la tire par le nez. Si elle est disposée à encourager ses poursuites, elle se lève; dans le cas contraire, elle s'éloigne aussitôt. On assure qu'une pareille visite, et à une telle heure, n'a aucun résultat inconvenant. Cependant les missionnaires la défendent parmi leurs néophytes.
Cet arrangement avec la fille n'est que préliminaire ; le poursuivant doit ensuite s'adresser au père, à qui il appartient de décider. Long nous a laissé un échantillon assez plaisant de la harangue qu'on prononce en cette occasion: " Père, j'aime votre fille; voulez-vous me la donner, pour que les petites racines de son cœur puissent s'entrelacer avec les miennes, de manière que le vent le plus violent ne puisse jamais nous séparer?" Il offre en même temps un beau présent, et, si le père l'accepte, il est censé donner son consentement au mariage. Tous ces usages
varient beaucoup suivant les différentes tribus; mais, en général, il règne dans cet acte de la réserve et une exacte convenance.
Les jeunes gens des Cinq-nations se font gloire de leur manière d'agir envers l'autre sexe. D'une grande quantité de femmes qui sont tombées dans leurs mains pendant une longue suite de guerres, et dont plusieurs étaient fort belles, aucune n'a eu à se plaindre que son honneur fût exposé au moindre danger. La conduite des tilles elles-mêmes n'est pas toujours si exemplaire; mais leurs faiblesses sont vues avec indulgence et ne forment pas un obstacle au mariage: une fois mariées, elles observent une stricte fidélité. En général, les maris ne sont pas jaloux, à moins qu'ils ne soient ivres. Mais, lorsqu'ils ont de fortes raisons de soupçonner la conduite de leurs femmes, alors ils deviennent furieux, les battent leur déchirent le nez, et la renvoient avec ignominie.
Quelquefois des divorces ont lieu sans motifs apparens, mais ils sont fort rares. Comme la femme fait tous les travaux, et que c'est elle en grande partie qui fournit le ménage de la subsistance nécessaire, elle est ordinairement considérée connue trop utile pour que le mari puisse se priver d'elle. Dans quelques cas, ces esclaves domestiques deviennent un sujet de dispute et de rivalité. Un missionnaire rapporte qu'une femme, pendant l'absence de son mari, avait formé un nouveau lien. Le premier revint, se montra fort indifférent sur ce qui s'était passé, et réclama ses droits. La difficulté fut soumise à un chef, qui ne crut pouvoir mieux arranger les choses qu'en plaçant la femme à une certaine distance des deux rivaux, et en décidant qu'elle appartiendrait à celui qui arriverait le premier près d'elle. "Ainsi," dit-il, "le mari sera celui des deux qui aura les meilleures jambes."
Quant à la polygamie, ce principe de liberté dont j'ai parlé reçoit son application. Dans les tribus de l'ouest et du sud, elle est largement pratiquée par les chefs ; mais, dans celles qui habitent près des lacs, elle est rare et limitée. Dans ce cas-là, l'homme épouse ordinairement la sœur de sa femme, et même, cela est probable, d'autres filles de la famille, pour que l'harmonie ne soit pas troublée dans le ménage. On dit que l'Indien ne témoigne aucune tendresse envers sa femme et ses enfans. Lorsqu'il revient d'une expédition lointaine, il entre et s'asseoit dans sa cabine -an- faire attention à eux, et comme s'il n'avait été absent qu'un seul jour. Cependant les soins qu'il se donne pour veiller sur leur sûreté, et la vivacité qu'il montre lorsqu'il a une injure à venger, prouvent que cette apathie n'est qu'apparente, et vient d'an sentiment d'orgneil, et de l'idée qu'il se fait de sa dignité. Ce sentiment se montre également lorsqu'il >':iu,it de ses besoins personnels. Quoiqu'il ait été quelquefois sans vivres pendant deux on trois jours, et qu'il ait pn entier dans la n d'un voisin, rien ne peut l'engager à B'humilier en demandant de quoi
Le soin (car on ne peut pas dire éducation) des enfans est réglé de manière à ce qu'ils donnent à leurs parens le moins d'embarras possible, en outre de celui qu'on prend pour les nourrir. Tout le temps du père est pris par la guerre, la chasse, ou par une complète oisiveté ; tandis que la mère, tout entière à ses travaux journaliers, n'a pas beaucoup de temps pour s'occuper de son enfant. Celui-ci, attaché avec des courroies sur une planche garnie de mousse, est placé par terre, ou suspendu à une branche d'arbre, de manière qu'il est balancé comme dans un berceau : il est très rare que ce procédé donne lieu à des accidens. Aussitôt que ces petites créatures peuvent se traîner sur leurs mains ou leurs pieds, on les laisse errer dans toutes les parties de la maison et dans le voisinage, comme des chats ou des chiens. Leur place favorite est le bord d'une rivière ou d'un lac, près duquel ordinairement sont placés les villages indiens; là, et pendant l'été, les enfans jouent pendant toute la journée comme des poissons. A mesure qu'ils avancent en âge, ils jouissent, dans toute l'acception du mot, de cette indépendance qui est le premier droit de tout membre de la tribu ; et, quelques extravagances qu'ils fassent, jamais les parens ne font la moindre chose pour les retenir ou les corriger. La mère seulement fait quelquefois de légers reproches à sa fille, ou lui jette de l'eau à la figure, genre de punition qui produit, dit-on, un puissant effet. Quant aux jeunes gens, ils n'ont pas besoin des leçons de leurs parens, pour se pénétrer des sentimens qui animent ceux-ci. Chaque fait dont ils sont témoins ou qu'ils entendent raconter, leur inspire le désir ardent de devenir de hardis chasseurs et de vaillans guerriers. Leur première étude, leurs jeux favoris consistent à tendre un arc, à manier une hache, et enfin à se livrer à ces exercices qui doivent faire un jour leur gloire. Arrivés à l'âge viril, ils prennent d'eux-mêmes ce caractère sérieux, cette gravite étudiée dont l'exemple leur a été donné par leurs aînés.
Le caractère intellectuel de l'Américain dans l'état de nature donne lieu à quelques curieuses observations. Si on considère la position défavorable où il se trouve, on le croirait destiné à servir de lien intermédiaire entre l'homme et la brute ; mais, dans le fait, sans études et sans instructions, les facultés de l'esprit les plus élevées se développent en lui d'une manière extraordinaire. Il montre une supériorité décidée sur le paysan de nos sociétés civilisées, dont l'énergie morale est sans action au milieu de ce cercle journalier d'occupations mécaniques. Le premier passe une partie de sa vie dans des entreprises dangereuses qui exigent de l'intelligence et de la réflexion, et dont il ne vient souvent à bout qu'avec beauocup d'adresse et de présence d'esprit. Ses sens, surtout ceux de l'ouie et de l'odorat, acquièrent par la pratique, une subtilité presque surnaturelle. Il peut suivre un animal ou un ennemi, à des traces qui, pour l'œil d'un Européen, sont pre3qu'imperceptibles : et, dans ses excursions, il prend une connaissance géographique minutieuse des contrées qu'il traverse. Il peut même les dessiner grossièrement, au moyen d'un mélange de
charbon et de graisse qu'il applique sur des peaux préparées; et, lorsqu'il jette les yeux sur une carte régulière, il comprend bientôt sa construction, et reconnaît les lieux qui lai sont familiers. Sa facilité à trouver le chemin direct pour se rendre dans des endroits situés à des centaines de milles, et qu'il ne connaît peut-être que par les rapports de ses compatriotes, est vraiment étonnante. On l'a attribuée à un instinct mystérieux et surnaturel; mais il parait qu'elle ne tient qu'à l'habitude d'observer l'aspect différent des arbres et des taillis, suivant qu'ils sont exposés au nord et au midi, ainsi que la position du soleil, lorsqu'il peut la remarquer, et lors même qu'il serait caché par les nuages. S'il rencontre plusieurs chemins tracés, et qui lui feraient faire des détours, il n'en continue pas moins à suivre la ligne la plus courte au travers des bois pour arriver à son but.
Les événemens qui composent la vie des Indiens contribuent également à développer en eux de précieuses facultés. Ils sont divisés en beaucoup de petites tribus, entre lesquelles s'établissent d'activés relations pour la guerre, les négociations, les traités et les alliances. Que de grandes révolutions, observe un éloquent écrivain, se sont opérées dans ces royaumes de forêts, et dans ces cités d'écorces, non moins importantes que chez les plus puissantes nations civilisées ! Accroître l'influence et étendre le territoire de sa propre tribu; humilier et détruire même, s'il le peut, les tribus ennemies, telle est l'unique ambition de chaque membre d'une de ces petites peuplades. Pour atteindre ce but, non-seulement il déploie un grand courage, mais encore il forme ses plans et en poursuit l'exécution avec autant de finesse que de persévérance. Aucune des subtilités de la diplomatie européenne ne lui est étrangère. Les Français ayant, dans une occasion, tenté d'écraser la confédération des Cinq-nations, en les attaquant les unes après les autres, se mirent en marche contre une d'entre elles. Mais, sur leur route, ils trouvèrent une députation d'une seconde tribu qui se proposait pour médiatrice, et déclarait que, si Bes "tires étaient rejetées, elle ferait aussitôt cause commune avec la tribu menacée. confédération des Cinq-nations indiquait clairement qu'elles Bavaient très bien comment, pour augmenter leur force, elles pouvaient tirer parti de l'inimitié qui existait entre' les Français et les Anglais. Des députés, porteurs du calumet de paix, se rendaient continuellement d'une tribu à une autre.
1 i circonstances politiques développent chez l'Indien, à un d<
extraordinaire, le pouvoir de l'orateur; car aucune affaire importante ne se traite ■ans un discours. Dans ces occasions, les vieillards et les membres les plus expérimenté! de la tribu Be forment en conseil, et délibèrent longuement sur ce qu'exige l'intérêt général. Parmi les Cinq-nations, les fonctions de l'orateur sont
une profess listincte, non moins honorable que celle de guerrier; et
chaque tribu désigne le plus éloquent «le ses membres pour porter la parole pour elle. dan-, I'assembl< le. Il y avait même, pour toute la confédération, on
orateur commun, qui pouvait dire au gouverneur français: "Ononthio, prête l'oreille: je suis la bouche de toute la contrée; et, en m 'entendant, tu entendras la nation entière des Iroquois." Decanesor, leur orateur dans les derniers temps, était en grande estime parmi les Anglais, et on trouvait que son buste avait quelque ressemblance avec celui de Ciceron. Dans leurs discours diplomatiques, chaque proposition est précédée du déploiement d'une espèce de ceinture garnie de coquilles, emblème et explication de ce qui va suivre, et qu'on conserve avec soin comme des archives de la conférence. L'orateur ne doit pas seulement exprimer par des mots ce qu'il veut dire; mais il doit donner à chacune de ses phrases l'action qui lui convient. S'il menace de la guerre, il agite fièrement son tomahawk : s'il sollicite une alliance, il entrelace étroitement ses bras avec ceux du chef auquel il s'adresse: si enfin il vient solliciter l'union et l'amitié d'une autre tribu, il fait les gestes de celui qui trace une route à la manière indienne, coupe les arbres, les éloigne, et fait un passage en mettant soigneusement de côté les feuilles et les branches. Un écrivain français, qui a été témoin de ces conférences solennelles, les a comparées à des représentations théâtrales. La pantomime des orateurs était si expressive que des alliances ont été conclues entre de petites tribus qui avaient un langage différent, et ne pouvaient pas se comprendre.
Le discours d'un orateur indien est étudié et travaillé avec soin : celui de l'Iroquois est susceptible même de s'élever jusqu'à la hauteur de l'élégance athénienne, et quelques-unes de ces compositions peuvent échapper à la critique. Le style en est figuré au plus haut degré, et chaque idée s'exprime par des images qui parlent aux sens. Ainsi lever la hache, ou faire apporter le grand chaudron indique le commencement de la guerre ; jeter la hache vers le ciel est le signe d'une guerre acharnée; faire enlever le chaudron ou enterrer la hache figure la paix ; et enfin la plantation d'un arbre de paix sur la montagne la plus haute de l'univers est un signe de pacification générale. Jeter un prisonnier dans le chaudron est le dévouer aux tortures et à la mort ; l'en retirer, c'est lui pardonner et le recevoir comme membre de la tribu. Des députés venant proposer un traite complet d'alliance disent : " Nous divisons les nuages au dessus de nos têtes; nous dissipons l'obscurité qui règne dans les cieux, afin que le soleil de paix puisse briller de tout son éclat sur nous tous." Dans une autre occasion, faisant allusion à leur violente conduite, ils dirent: " Nous sommes contens qu'Assarigoa entraîne dans les entrailles de la terre ce qui s'est passé. Que le sol qui le couvre soit foulé aux pieds, ou plutôt qu'un rapide courant vienne effacer jusqu'aux moindres traces du mal !" Ils ajoutent: là nous plantons un arbre dont la cime atteindra les cieux, dont les branches s'étendront au loin; nous en ferons notre abri, et nous vivrons en paix." Ils ont encore un signe particulier pour entamer une négociation secrète ; et quand ils veulent exprimer le désir qu'il n'existe ni intrigues ni dissimulation entre eux et
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les Français, ils disent: "Qu'Us désirent fixer le soleil au haut des cieux, et immédiatement au dessus du pôle, de manière qu'il puisse parfaitement les éclairer, et oe rien laisser dans l'obscurité.'' En s'engageant à maintenir un état de paix sincère et durable, ils déclarent qu'ils ne veulent pas seulement renverser le grand chaudron, signe de la guerre, et laisser couler l'eau qu'il contient, mais qu'ils ont aussi l'intention de le mettre en pièces. Cette habitude de rendre leurs idées sensibles par des gestes ou des objets qui parlent aux sens, s'étend jusqu'aux choses les plus importantes. Une tribu puissante prend la dénomination de Renards; une autre se fait gloire de celle de Chats. Même lorsqu'une nation entière porte des noms dirlérens, les peuplades diverses se distinguent par ceux de tribu de l'Ours, de la Tortue, du Loup, Sec. Ils ne dédaignent pas de prendre le nom d'une chose inanimée. Le Chaudron-Noir était, à une époque, le guerrier en chef des Cinqnations ; et Souliers-Rouges était un chef qu'avait connu Long le voyageur. Quand les principaux membres d'une nation signaient un traité avec les Européens, leurs signatures consistaient dans des dessins souvent assez bien exécutés, et qui représentaient les animaux ou les objets par les noms desquels ils désiraient d'être ;iés.
Le défaut, parmi ces tribus, d'écriture et même de signes représentatifs des uemens, était remplacé par les souvenirs qu'en conservaient les vieillards, et leur mémoire était si bonne qu'un écrivain les a appelés des livres vivans. Leur seul moyen de se rappeler ainsi les faits consistait dans les chapelets de coquilles, dont chaque rang avait rapport à chaque division d'un discours ou d'un traité, et suffisait pour en retracer les diverses parties. A la fin d'une transaction, ces colliers étaient conservés comme documens publics; et lorsqu'on les consultait, dans les grandes occasions, les orateurs et même les vieilles femmes pouvaient répéter les passages du traité auxquels chaque rang faisait allusion. Les Européens eurent ainsi des moyens de recueillir des renseignemens sur les révolutions qu'avaient éprouvées les différentes tribus antérieurement à leur arrivée.
Les premiers individus qui visitèrent le nouveau monde, ne voyant parmi les Indiens ni prêtres, ni temples, ni idoles, ni sacrifices, les représentèrent comme un peuple qui manquait de tout principe religieux. Un plus Long examen prouve cependant que la croyance, même imparfaite, dans une vie spirituelle, exerce une influence puissante sur presque toutes ces nations. Cette croyance comprend même des idées d'un ordre i levé. S >us le titre de Grand Esprit, de Maître de la Vie, ,1,. Maître des 1 i\ et de la Terre, ils reconnaissent évidemment un suprême souverain de l'univers, e< un arbitre de leurs destinées. Plusieurs d'entre eux, instruits par les missionnaires de l'existence d'un Etre Tout-puissant qui a créé le ciel et la terre, Dt d'une commune voix : " Atahocan ! Atahocan ! " qui était le nom da leur principale divi Suivant Loi , les Indiens parmi lesquels il a résidé attribuent
chaque événement, heureux ou malheureux, à la faveur ou à la colère du Maître de la Vie. Us l'invoquent pour leurs besoins journaliers; ils croient que c'est à lui qu'ils doivent leur sang-froid dans le combat ; et, au milieu des tortures, ils le remercient pour le courage qu'il leur inspire. Cependant quoique cette idée juste et élevée soit profondément gravée dans leur esprit, elle se mêle avec d'autres idées qui prouvent combien la raison seule est faible pour s'élever à la hauteur de l'Intelligence Suprême. On peut même remarquer que le mot que nous exprimons par "Grand Esprit" n'emporte pas réellement l'idée d'une nature immatérielle. Pour les Indiens, le Grand Esprit est un être revêtu d'un pouvoir étendu et mystérieux ; et ils attribuent ce pouvoir aux hommes et même aux animaux. Ceux-ci, dont la création occupe une grande place dans toutes leurs idées, leur paraissent souvent jouir d'un pouvoir surnaturel et presqu'illimité, croyance absurde, mais qu'ont eue également les Indiens et les Egyptiens.
Quand les missionnaires arrivèrent dans le pays pour la première fois, et tentèrent de se former une idée de la mythologie indienne, elle leur parut extrêmement compliquée, surtout parce que ceux qui cherchaient à la leur expliquer n'avaient pas eux-mêmes d'opinions fixes à cet égard. Chaque homme pensait différemment que son voisin, et que lui-même aussi dans un autre temps; et on ne cherchait pas à concilier les opinions différentes. Les tribus du midi, qui avaient une croyance plus fixe, étaient tellement attachées à leurs idées religieuses que, suivant Adair, elles appelaient même les Européens leurs alliés "un peuple maudit." Les Canadiens, au contraire, tenaient si peu à leurs croyances, qu'ils étaient toujours disposés à renoncer à leurs superstitions pour une pipe de tabac. Mais, aussitôt qu'elle était fumée, ils revenaient bien vite à leurs erreurs. LMdée qui semblait prévaloir parmi eux était celle d'un certain animal mystérieux nommé Meson, ou Messessoyen, qui, lorsque la terre fut couverte d'eau, l'en avait retirée. D'autres parlaient d'un différent qui eut lieu entre le lièvre, le renard, le castor, et le veau marin, pour la souveraineté de l'univers. Chez les nations principales du Canada, le lièvre paraît tenir le premier rang ; et de là les termes de Grand Esprit et de Grand Lièvre sont quelquefois employés comme synonimes. Il serait assez difficile d'expliquer ce qui a valu une pareille distinction à cet animal, à moins que ce ne soit son extraordinaire légèreté. Ce n'est que parmi les Ottowas que les corps célestes sont un objet de vénération : le soleil paraît être leur principale divinité.
Pénétrer dans l'avenir a toujours été un des buts favoris de la superstition. On a cherché à l'atteindre par divers moyens; mais l'Indien tâche surtout de prévoir l'avenir par ses rêves, qu'il regarde comme ayant un caractère religieux. Avant qu'on ne commence une entreprise importante, principalement une chasse ou une guerre, les songes que font les chefs sont étudiés avec soin; et ils règlent leur conduite d'après l'interprétation qu ils en font. On a vu toute une nation se mettre en
mouvement sur ! - d'un seul homme. Quelquefois un individu croit voir
dans son sommeil qu'un autre lui a fait un important cadeau ; et ce dernier se croit obligé à accomplir ce présage. Tandis que Sir William Johnson, pendant la guerre d'Amérique, traitait d'une alliance avec une tribu amie, le chef fit connaître confidentiellement que, dans son sommeil, il avait rêvé que Sir William lui faisait présent du riche habit brodé qui lui servait d'uniforme. L'acomplissement de cette vision avait beaucoup d'inconvéniens ; cependant, sur l'assurance donnée par le chef qu'elle avait eu lieu, le commandant anglais se décida à donner son uniforme. Peu après cependant il raconta à l'Indien un rêve qu'il avait eu aussi, et dans lequel celui-ci lui offrait une vaste étendue de terres fertiles et bien situées. Le chef reconnut que, puisque le rêve avait eu lieu, il devait recevoir son exécution, mais il supplia le commandant anglais de cesser cet échange de rêves, qui lui avait été si
MX.
Le manitou est l'objet d'une vénération particulière, et le choix de ce protecteur surnaturel est, pour un jeune homme, l'événement le plus important de sa vie, et constitue même son initiation dans la société. Il commence d'abord par se teindre la figure en noir, et il s'impose un jeûne sévère, prolongé pendant huit jours, s'il le peut. Il se prépare ainsi à des songes, dans lesquels il doit voir l'être destiné dans la suite à être son protecteur et son appui. Dans cet état d'excitement et d'attente» il retient et étudie avec soin chacune de ses visions nocturnes ; et, aussitôt que quelqu'objet a fait sur son esprit une impression profonde, il ne manque pas d'en faire son manitou. Le plus souvent cet objet est peu remarquable ou même fantastique: c'est la tête, le bec, ou la griffe d'un oiseau, la corne du pied d'une vache, nu même un morceau de bois. Lorsqu'on a provoqué chez le jeune Indien une forte transpiration, on le couche sur le dos, et, au moyen d'aiguilles faites avec des arrête- de pois«on enduites d'une couleur rouge, on lui grave son manitou sur la poitrine. Il se procure un échantillon exact de l'objet dont il a fait choix, le conserve avec soin, et s'adresse à lui dans chaque occasion importante, dans l'espérance qu'il lui inspirera des songes favorables, et veillera sur ses destioi - Cependant lorsque des malheurs lui arrivent, malgré tout ce qu'il a fait pour mériter la bienveillance de son manitou, celui-ci es! regardé comme avant mérité les plus \ ifa reproches. I, 'Indien commence d'abord par lui représenter tout ce qu'il a fait pour lui, la disgrâce qu'il a encourue en négligeant d'exaucer Bes désirs, et enfin le danger qu'il court d'être remplacé pour un autre manitou, s'il s,, montrait encore aussi négligent. Cela n'e t pas seulement une vaine menace; car, à on juge que le rnamtou est incorrigible, on le jette; et, après un nouveau jeûne, des rêves, des inondantes, et un antre | on choisit et on installe un nouveau manitou,
dan induira mieux que le premier.
I I at de temples, de prières, de sacrifie i, el enfin de toutes ces pratiques
que la superstition inspire aux hommes sans civilisation, est une circonstance remarquable, et qui, comme je l'ai déjà dit, fit présumer aux premiers voyageurs que les Indiens étaient étrangers à toute idée religieuse. Cependant les missionnaires pensèrent que quelques-uns de leurs grands festins, où tous les mets servis doivent être mangés, portaient un caractère d'idolâtrie, et avaient pour objet d'honorer le Grand Lièvre. Les Ottawas, dont le système mythologique paraît avoir été le plus compliqué, avaient coutume de célébrer régulièrement par une grande fête la bienfaisance du soleil ; et ils lui disaient alors que la cérémonie était un témoignage de gratitude pour la bonne chasse qu'il avait procurée à la nation, et un encouragement pour l'engager à-continuer à celle-ci sa bienveillance. On s'aperçut aussi qu'ils avaient élevé au milieu de leur village une idole à laquelle ils sacrifiaient; mais de pareilles cérémonies n'étaient pas générales. Lorsque les Indiens virent pour la première fois des cérémonies chrétiennes, leur seule idée fut que les missionnaires demandaient au ciel quelque bien tempoiel qui était soit accordé, soit refusé. Les missionnaires parlent de deux Huions qui arrivèrent des bois peu de temps après que la congrégation était rassemblée. Ils restèrent en dehors du temple, tâchant de deviner ce que demandaient les hommes blancs, et s'ils allaient l'obtenir. Comme le service continuait toujours, ils jugèrent que les hommes blancs n'avaient encore rien obtenu, et admirèrent la persévérance avec laquelle ils insistaient pour avoir ce qu'ils demandaient. Enfin, quand les vêpres commencèrent, un des sauvages dit à l'autre : " Les entends-tu se désespérer et crier de toutes leurs forces ?"
Toutes les tribus américaines croyaient au grand principe d'une vie future après la mort, et elles y étaient fortement attachées. Elles s'étaient même formé une idée distincte de la région dans laquelle on devait être transporté, et où on jouirait d'une heureuse et nouvelle existence, à l'abri des guerres, des tortures, des actes de cruauté, qui rendent leur lot si misérable sur la terre. Cependant leurs idées sur ce point n'étaient ni élevées ni religieuses. Les Indiens croyaient à une prolongation de leur vie actuelle, à des événemens plus favorables, et à la jouissance de ce qu'ils possédaient, seulement avec plus de choix et en plus grande abondance. Dans cette brillante région, le soleil n'est jamais caché par des nuages, les forêts abondent en bêtes fauves, les lacs et les rivières en poissons, avantages qui, dans leur imagination, se joignaient encore à celui d'avoir une femme fidèle et des enfans respectueux. Ils n'y arrivent cependant qu'après un voyage de plusieurs mois, et après avoir surmonté beaucoup d'obstacles, tels qu'un large fleuve, une chaîne de hautes montagnes, et l'attaque d'un chien furieux.
Cette bienheureuse contrée est située bien loin dans l'ouest, à une extrémité de l'univers terminée par un profond précipice, au-delà duquel se trouve l'océan. Quelquefois, lorsque les ombres sont occupées trop vivement à poursuivre le gibier, elles tombent dans l'eau, et sont transformées en poissons. La situation de ce
paradis paraît se rattacher à quelques documens assez obscurs que les Indiens ont reçus des hordes errantes du Mississippi, des montagnes rocheuses, et des rivages éloignes de l'Océan Pacifique. Cette croyance a le prand défaut de ne pas faire dépendre la félicité dans une vie future, de la pratique de la vertu dans celle-ci. L'une est simplement une continuation de l'antre : et, dans cette persuasion, tout ce qui a contribué au bicn-étre d'un mort, ses armes, ses ornemens, sont enterrés avec lui. Cette idée d'une vie future, idée si conforme à leurs mœurs et à leur intelligence, était regardée par les missionnaires comme un grand obstacle à ce qu'ils pussent faire concevoir aux Indiens un système plus pur et plus élevé, mais qui ne s'accordait guère avec les premières impressions qu'ils avaient reeues. Lorsqu'on leur eut dit que, dans l'autre vie qu'on leur annonçait, ils ne pourraient pas chasser, manger, boire, ou se marier, plusieurs d'entre eux déclaraient que, loin de tacher d'arriver au pays dont on leur parlait, ils regarderaient comme un très grand malheur d'y entrer. < >n cite une jeune fille huronne, qu'un missionnaire chrétien tachait de convertir, et qui, pour première question, lui demanda ce qu'elle aurait à manger dans un autre monde. " Rien,'' ayant été la réponse du missionnaire, elle demanda encore ce qu'elle y verrait. Celui-ci lui répondit qu'elle verrait le Maître des Cieux et de la Terre : et alors elle remarqua qu'elle ne saurait que lui dire. Beaucoup d'entre ces Indiens non-seulement ne veulent pas profiter pour eux de ces instructions, mais même se montrent fort mécontens des efforts qu'on fait pour introduire leurs enfans, après la mort, dans un pays si triste et si misérable.
Une autre niée, qui s'unit à la croyance dont je viens de parler, et qui est fortement enracinée chez les Indiens, est celle d'un grand respect pour la mort. Chateaubriand a avancé, peut-être un peu légèrement, qu'ils en étaient plus fortement pénétrés que toute autre nation. Ils ne sont guère prodigues entre eux d'expressions de tendresse; mais, à l'approche d'une séparation finale, ce sentiment se montre avec une grande force. Lorsqu'un d'eux devient sérieusement malade, sa famille épuise toutes les ressources de la médecine et de la magie pour lui rendre la santé : et, quand arrive le moment fatal, elle se livre aux plus bruyantes lamentations, jusqu'à ce que celui des membres qui exerce sur les autres quelqu'autorité, fasse cesser les pleurs et les gémissemens. Ils se renouvèlent néanmoins pendant plusieurs jours encore, au lever el an eoueher du soleil. Au bout de trois jours ont lieu les funérailles; et alors toutes les provisions que la famille a pu se procurer sont consumées dans un festin, auquel le- voisins sont ordinairement invites; et, quoiqu'il -"it de rigueur, dans toutes les occasions solennelles, qu'il ne reste rien du -. il % .1, dan- la circonstance actuelle, une exception pour les parais. Ceux-ci • leurs cheveux, couvrent leur tête, se noircissent la figure, et, pendant un temps sises long, s'interdisent toute espèce d'amusement. Le mort est entent ai
ses arme, et -es ornemeu- ; on peint -;i ligure, et on lui nul sis plut lieauv habille-
mens. Un des premiers missionnaires au Canada pensait que le principal but des Hurons, en trafiquant avec les Français, était de se procurer des moyens d'honorer leurs morts ; et, à l'appui de cette opinion, il disait qu'on voyait beaucoup d'entre eux à moitié nus, et gelant de froid, tandis qu'il y avait dans leurs huttes de beaux vêtemens qui devaient servir à les envelopper après leur mort. Le corps est placé tout droit dans une fosse, et soigneusement entouré de peaux, de manière que la terre ne puisse pas le toucher. Cela n'est pas cependant la dernière cérémonie : il en vient ensuite une autre plus solennelle et plus singulière. Chaque huitième, dixième, ou douzième jour, suivant l'usage des différentes nations, on célèbre la fête des morts. Jusque-là, les âmes sont censées errer encore autour de leur première enveloppe, et ne pas être parties pour leur dernière demeure dans l'ouest. Dans ces occasions, toute la population se rend en procession aux places d'enterrement : les fosses sont ouvertes, les corps sont découverts, et, pendant quelque temps, on les contemple douloureusement et en silence. Ensuite les femmes éclatent en profonds gémissemens : puis on réunit les os, après avoir laissé de côté ce qui reste des chairs ; on enveloppe les premiers dans de belles robes, et, au milieu des sanglots de la famille, on les transporte dans la hutte qu'habite celle-ci. On se livre pendant plusieurs jours à des festins, à des danses, à des luttes où des prix sont décernés et auxquelles des étrangers se rendent quelquefois de grandes distances. De pareilles solennités paraissent, à la vérité, bien peu convenables en de pareilles occasions : mais un usage semblable existait chez les Grecs et les Romains ; et, dans quelques parties de l'Ecosse, même jusqu'à ces derniers temps, cette cérémonie funéraire était accompagnée de bruyantes réjouissances. Les restes des morts sont ensuite portés dans la cabane où se réunit le conseil de la nation, et placés en vue contre les murs, avec les présens destinés à être enterrés avec eux. Quelquefois on les transporte de village en village. On finit par les déposer dans une fosse, couverts de précieuses fourrures. Les larmes et les lamentations se font entendre de nouveau ; et, pendant plusieurs jours, des vivres sont déposés sur les tombes. Les Indiens regardent les os de leurs pères comme le lien le plus fort qui les attache à leur sol natal ; et, lorsque des malheurs les forcent à quitter leur patrie, ils emportent avec eux, quand ils le peuvent, ces précieux restes.
Au rang des cérémonies religieuses des Indiens, je puis compter la médecine, qui chez eux est presqu'entièrement du domaine de la superstition. Cette vive affection que les naturels, malgré leur apathie apparente, conservent les uns pour les autres, les porte, lorsque leurs amis sont dangereusement malades, à faire tout ce qui dépend d'eux pour les guérir; aussi il existe chez eux une classe d'individus, tout-à-fait distincte du reste de la population, qui réunit les différens caractères de prêtres, de médecins, de sorciers et de sages. Ils ne sont pas tout-à-fait étrangers à quelques branches de l'art de la médecine : dans les plaies ou les blessures dont
ils connaissent les causes, ils se servent de simples qui ont une grande efficacité. Chateaubriand cite le ginseng de la Chine, le sassafras, le hedisaron aux trois feuilles, et un arbrisseau assez élevé qu'on nomme bellis, et dont les décoctions, dans les blessures et les ulcères, produisent des cures merveilleuses. Ces médecins scarifient avec des os taillés en pointes les parties enflammées ou affligées de douleurs rhumatismales; et l'écorce des gourdes, remplie de matières inflammables, sert de uses. Ils ont appris des Français l'art de saigner; mais ils l'emploient quelquefois d'une manière mal-adroite et dangereuse, en ouvrant la veine du front. Ils pratiquent maintenant la saignée avec plus de prudence; mais, pour les maux internes, le bain de vapeur est leur spécifique favori. Pour s'en servir, ils tapissent d'écorces, de fourrures et de branches d'arbres une petite hutte ou cellule, en n'y laissant qu'une ouverture pour faire entrer le malade. Ils placent alors dans un vase plein d'eau des pierres rougies au feu, qui la font bouillir, et bientôt la hutte est remplie d'une vapeur brûlante qui entretient le malade dans une forte transpiration. Quand il a sue suffisamment, il sort de la hutte, et, fût-ce même au cœur de l'hiver, il va se jeter dans la rivière ou le lac le plus voisin ; et cet exercice, qu'on croirait devoir causer la mort, est au contraire salutaire et efficace, ainsi que l'expérience le prouve chez les Indiens et chez les Russes. Comme beaucoup de leurs maladies proviennent du froid et de transpirations arrêtées, ce bain est très convenable. Au reste, ils y attachent une influence surnaturelle, l'appellent le bain du sorcier, et l'emploient non-seulement pour guérir leurs maux, mais encore lorsqu'ils veulent tenir un conseil sur une affaire grave, ou se préparer à une entreprise importante.
Tous les cas de maladies intérieures, ou dont la cause leur est inconnue, sont attribués sans hésitation par eux à la secrète influence d'un .nauvais génie. En conséquence, le médecin doit revêtir son caractère de sorcier, et diriger tous ses efforts contre des ennemis invisibles. Il emploie pour cela différens moyens qui parais- 11 i r à la fois de l'ignorance et de l'imposture. Aussitôt qu'il arrive, il commence à chanter et à danser autour du malade, conjurant le malin esprit par de grands cris ; ensuite, cherchant à découvrir le siège de l'enchantement, il tâte le corps do patient de tous les C< i!r-, jusqu'à ce que les plaintes de celui-ci paraissent indiquer dans quelle partie existe le mal. Alors il dirige contre cet endroit tous ses efforts, et, comme un fou ou un chien enragé, le déchire avec ses dents, et souvent montre un petit os ou un autre objet, qu'il prétend avoir retire, et dans lequel s'était logé le malin esprit Le jour suivant, ses- aides viennent recommencer l'opération, à laquelle -e réunit tonte l.i famille assise près du malade, de maniera à éloigner tout os qui pourrait nuire à l'effet du remède. On emploisencoN un autre moyen, qui consiste a entourer la cabane «le mannequins en paille, dont la figure est couverte de masques en bois d'une forme i frayante, destinés à faire fuir le mauvais génie qui tourmente dade. Quelqui fois le sorcier trace une figure bizarre, qu'il perce d'une flèche,
et alors il annonce qu'il a triomphé de l'esprit malin. Dans d'autres occasions, il annonce que le malade éprouve un désir surnaturel pour certain objet qui lui est inconnu : et alors, malgré l'éloignement et les difficultés, la pauvre famille fait tout ce qui dépend d'elle pour se le procurer. Quand la maladie paraît incurable, le médecin désigne un objet qu'il est tout-à-fait impossible d'obtenir, et dont la privation est alors annoncée comme la cause de la mort du patient. La fgrme confiance qu'avaient les Indiens, même les plus raisonnables, dans ces ridicules moyens, rendait fort difficile la tâche des missionnaires. Quand une mère avait un de ses enfans dangereusement malade, ses voisins se réunissaient autour d'elle, et lui assuraient que, si elle voulait souffrir qu'on soufflât sur son enfant, et qu'on dansât autour de lui en poussant de grands cris, selon la véritable manière indienne, il n'est pas douteux qu'il ne fût bien vite rétabli. Ils lui conseillaient de le mener dans les bois, où les robes noires, ainsi qu'ils appellent les prêtres chrétiens, ne pourraient pas les trouver. Ces derniers ne parvenaient pas à détromper complètement leurs disciples, parce que, à cette époque où on était peu éclairé, eux-mêmes étaient imbus de l'idée que les magiciens communiquaient avec le prince des ténèbres, et tiraient de lui leur pouvoir. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était d'engager les Indiens à ne pas employer des moyens qui dérivaient d'une source si impure. Néanmoins ce devoir leur coûtait à remplir ; et ils citèrent avec orgueil l'exemple d'une Huronne, qui, quoique fort attachée à son mari, et quoiqu'elle parût persuadée que ces pratiques superstitieuses pourraient le guérir, préféra de le perdre. Sous d'autres rapports, les missionnaires eurent à souffrir des fausses croyances des naturels qui, même convertis, croyaient que ces prêtres étaient doués d'un pouvoir surnaturel, dont on soupçonnait qu'ils faisaient usage quelquefois pour causer les maladies épidémiques qui affligeaient le pays de temps en temps. Ils s'écriaient que ce n'était pas le démon qui était la source de pareils maux, que c'était les prières, les images et le baptême. Une maladie pestilentielle ayant suivi le meurtre d'un Français qui était tombé entre leurs mains, ils s'imaginèrent que les prêtres vengeaient la mort de leur compatriote. Je vais maintenant m'occuper d'un objet qui, parmi les passions qui animent un Indien, domine toutes les autres : c'est un goût pour la guerre, qui détruit l'impression favorable qu'on s'était faite de lui, efface tout ce qu'il a de bien, et le place au dessous même de la brute. Tandis que l'union la plus cordiale règne entre les membres d'une même tribu, ils ont pour les tribus voisines une haine profonde, et ne rêvent que leur destruction. Cette agitation morale que la guerre produit, et la gloire qui suit les succès, donnent sans doute la première impulsion ; mais aussitôt que les hostilités sont commencées, la vengeance seule les anime. Tout Indien qui tombe au pouvoir d'un ennemi, et qui périt dans les tourmens qui attendent les vaincus, sait que son ombre ne peut être apaisée que par le supplice d'un des vainqueurs. Ainsi chaque lutte en amène une autre plus sanglante encore. Ils ne sont pas
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cTailleurs étrangers à ces motifs politiques qui décident les nations civilisées à prendre les armes, tels que le désir de reculer leurs frontières, but vers lequel ils dirigent avec ardeur tous leurs efforts, et celui d'abaisser le pouvoir d'une tribu voisine, et d'incorporer parmi eux ceux de leurs ennemis qui ont échappé à la mort. Un mécontentement personnel et l'envie de se distinguer engagent quelquefois des individus à faire des excursions sur un territoire ennemi, même contre les intentions de leur tribu. Mais, quand toute la nation a commencé la guerre, elle ne s'y décide que par des motifs importans, qui tiennent à son intérêt ou à son agrandissement. Dans les tribus même les plus sauvages une longue paix paraît insupportable, et toute la prudence des vieillards suffit à peine à retenir l'ardeur des jeunes gens, avides d'entreprises périlleuses.
Aussitôt qu'on a pris une détermination, le chef des guerriers, auquel la voix de la nation a décerné le commandement, commence ses préparatifs. Non-seulement il réunit les armes et les vivres nécessaires pour la campagne, mais il s'occupe aussi des ressources personnelles de chaque individu, et remplit lui-même quelques pratiques religieuses de nature à connaître la volonté du Grand Esprit, et à se le rendre favorable. Celui-ci, qu'on regarde comme présidant aux destinées des i bats, est nommé Areskoui. Le chef commence par faire trois fois le tour de sa hutte, déployant un grand drapeau de guerre, teint en noir. Aussitôt que les jeunes guerriers voient ce signal de mort, ils se réunissent autour du chef, prêtant l'oreille au discours qu'il leur adresse pour les engager à voler aux combats. " Camarades," s'écrie-t-il, " le sang de nos frères n'est pas encore vengé. La terre ne recouvre pas encore leurs os ; leur voix se fait entendre. Jeunes gens, levez-vous ! graissez votre chevelure, teignez vos visages, faites retentir les forêts de vos cris guerriers; et que les morts se consolent en voyant qu'ils vont être vengi - Jeunes gens ; suivez-moi ! je vais marcher dans les sentiers de guerre pour suiprendre Dos ennemis, me nourrir de leur chair, boire leur sang, et les déchirer membre par membre. Nous reviendrons vainqueurs, ou si nous succombons, nous -uccomberons au moins avec honneur!" Alors on apporte le ceinturon orné de coquilles, ce grand ~vmbole de la politique indienne. Chacun se montre jaloux de le porter; mais ce privilège est réservé à un guerrier d'une grande réputation, et qu'on juge digne de remplir le poste de commandant en second. Ensuite le chef procède à ses pratiques et cérémonies mystérieuses. Il se teint complètement en DOÎr, et observe un jeune Bévère, ne mangeant et même ne «'asseyant qu'après le coucher il m soleil. De temps en temps il boit une décoction d'herbes consacrées, dans l'intention de m procurer des songes remarquables, qu'il recueille précieuaemi ut, et qui mis -i la délibération des sages et des vieillards de la tribu. Quand
l'ardent des combats anime l'assemblée, on regarde comme un présage du sue.-, . ■oit I en songes en eux-mêmes, soit l'interprétation qu'on leur donne. La puissante
influence d'un bain de vapeur est également employée. Après ces solennels préliminaires, une copieuse aspersion d'eau chaude fait disparaître la couleur noire qui teint les vêtemens du chef, et on les couvre de diverses et brillantes couleurs, parmi lesquelles le rouge domine. On allume un grand feu, sur lequel est placé le chaudron de guerre. Chacun de ceux qui sont présens y jette quelque chose ; et si des tribus alliées, à qui on a envoyé une ceinture de coquilles ou une hache de combats en les invitant à venir se nourrir de la chair et boire le sang de l'ennemi, ont répondu à cet appel, elles envoient aussi quelques ingrédiens pour être jetées dans le grand chaudron. Alors le chef, pour annoncer que l'expédition commence, entonne un chant de guerre, qu'on n'entend que dans ces occasions ; et son exemple est suivi par tous les guerriers, qui accompagnent leurs chants de la danse des combats, racontant leurs premiers exploits, et déjà fiers des nouveaux succès qu'ils vont obtenir. Puis ils s'arment, suspendant à leurs épaules un arc et un carquois, et plus souvent encore un fusil : à la main ils ont une hache ou un tomahawk, et portent à leur ceinture un couteau à scalper. Les femmes leur remettent une provision de grain grillé, ou de sagamity, qu'elles portent souvent elles-mêmes à une distance considérable. Mais l'opération la plus importante consiste à réunir les manitous, ou divinités protectrices. On les renferme dans un coffre qui, ainsi que l'arche des Hébreux, est regardé comme revêtu d'un pouvoir tutélaire.
Pendant ces préparatifs, les femmes recommandent surtout qu'on leur ramène des prisonniers, sur lesquels elles puissent exercer leur vengeance, et appaiser les ombres de ceux de leurs parens qui ont succombé à la guerre, mais quelquefois aussi avec l'intention plus humaine de les incorporer à la famille et à la tribu. De tendres sentimens se montrent de toutes parts au moment du départ des guerriers, qui peut-être ne doivent plus revenir, et pourront périr victimes de ces tourmens qu'ils appellent sur leurs ennemis. Après avoir fait une courte harangue, le chef se met en marche, suivi de ses compagnons, tous faisant entendre le cri de guerre. Les femmes les accompagnent à quelque distance, et, quand il faut se séparer, elles échangent des expressions de tendresse avec leurs parens et leurs amis, et forment des vœux ardens pour un prompt et glorieux retour. Ils se donnent mutuellement des objets qu'ils ont long-temps portés, et qui servent à leur rappeler cette douloureuse séparation.
Tant que les guerriers se trouvent sur leur propre territoire, ils se divisent en petites troupes pour pouvoir plus facilement se livrer à la chasse ; mais ils ne cessent pas de communiquer entre eux, par des cris pareils à ceux des animaux et des oiseaux. Lorsqu'ils sont arrivés à la frontière, ils se réunissent, renouvellent des cérémonies religieuses, se livrent ensuite au sommeil, et ne manquent pas surtout d'étudier avec soin les rêves qu'ils ont faits. S'ils sont défavorables, ils servent de prétexte pour ne pas aller plus loin ; et les guerriers dont le courage vient à faiblir
ont alors une bonne excuse pour abandonner l'entreprise ; mais cela est rare. En entrant sur le territoire ennemi, on recommande un profond silence: la chasse est suspendue ; ils se traînent en rampant, soit tout le long des arbres abattus, soit dans les marécages. Quelquefois ils attachent à leurs pieds le sabot d'un buffle, ou les griffes d'un ours, et suivent une marche irrégulière comme ces animaux. Rien n'égale leur adresse pour découvrir au milieu des bois les habitations de l'ennemi ; les indications les plus légères, qui échapperaient tout-à-fait à un Européen, leur suffisent pour diriger leur course au travers des vastes profondeurs des forets. Ils se vantent de pouvoir reconnaître l'empreinte d'un pas, même sur un léger gazon, et de savoir, par son inspection, quelle est la nation ou la tribu à laquelle il appartient. Ils emploient, pour surprendre leurs adversaires, plusieurs moyens fort adroits. Dans les profondes retraites des forêts, ils imitent les cris des animaux que recherchent principalement les chasseurs de la tribu ennemie. Mais leur principal but est de tacher de surprendre un village, et surtout le plus considérable de ceux qu'habite celle-ci : c'est là qu'ils tendent, en se glissant comme des ombres au milieu de ces forêts solitaires. Lorsqu'ils approchent de l'objet de leurs recherches, ils font une minutieuse inspection des lieux, du haut d'un arbre ou d'un tertre ; mais ils n'ont jamais fait usage de sentinelles avancées, quelque fatal que leur ait été souvent l'oubli de cette précaution. Lors même qu'ils connaissent le danger auquel ils s'exposent, ils se contentent de visiter les environs à deux à trois milles autour d'eux; et, s'ils ne découvrent rien, ils se livrent tranquillement au sommeil.
Cette négligence tient beaucoup à la trompeuse confiance qu'ils ont dans les manitous qu'ils portent avec eux. Si, pendant le jour, les assaillans ont réussi à se cacher dans les environs tlu village menacé, ils ont l'espérance de trouver, la nuit suivante, leurs ennemis plongés dans un profond sommeil. Ils se tiennent i n embuscade jusqu'au moment qui précède le lever du soleil, heure à laquelle ordinairement régnent le silence et le calme le plus complet ; alors ils s'avancent sans bruit et en rampant vers le lieu de l'action. Lorsqu'ils y sont arrivés sans avoir été découverte, le chef, par un cri aigu, donne le signal, qui est suivi aussitôt d'une décharge de flèches et de mousquetterie ; puis il< s'élancent armés de la massue de guerre et du tomahawk ; l'air retentit des cris de mort et du bruit des armes. L'aspect sauvage des combattans, leur figure peinte de rouge et de noir, et quelquefois dégouttante de sang, leun affreux hurlemens, leur donnent l'apparence d'esprits infernaux que la terre a vomis. Les victimes, surprises dans leur sommeil, et sachant quel est le sort terrible qui les attend si elles tombent entre les mains de l'ennemi, font des efforts surhumains pour repousser les assaillans. I. a fureur et la ince d'un CÔté, le désespoir de l'autre, rendent la lutte terrible: mail elle est ordinairement de peu <le durée; les malheureux, surpris et déconcertés, peuvent rarement se rallier et faire résistance: ils cherchent alors leur sûreté en fuyant an
travers des forêts et des marais, où ils sont vivement poursuivis. Les vainqueurs cherchent principalement à prendre leur ennemi vivant, dans l'intention d'exercer sur lui l'horrible traitement dont il sera question ci-après. S'ils ne peuvent y réussir, ils le massacrent sur le lieu d'un coup de hache ou de tomahawk ; puis ils se préparent à le scalper. Plaçant un pied sur le cou du vaincu, et saisissant sa chevelure d'une main, le guerrier s'arme d'un long couteau pointu spécialement destiné à cet usage ; puis il l'enfonce circulairement dans le haut de la tête du mort, détache avec beaucoup d'adresse les cheveux et la peau, et plaçant ces trophées dans un sac, rejoint triomphant ses compagnons.
Lorsque l'expédition est terminée, les combattans reviennent à leur village, et, avant même leur arrivée, ils annoncent leur victoire par différens signaux compris de leurs familles. Suivant l'usage le plus général, les mauvaises nouvelles sont annoncées de cette manière. Un d'eux précède la troupe, et, pour chaque guerrier qui a succombé, il fait entendre le cri de mort, son prolongé qui se termine par une note aiguë. Après un intervalle, jugé nécessaire pour que la douleur causée par cette nouvelle puisse en partie se calmer, il entonne le vif et joyeux chant des combats, et, en le répétant successivement, il indique le nombre de prisonniers qu'on ramène, comme fruits de la victoire. La joie que cause cette heureuse nouvelle dissipe, au moins pour le moment, toutes les douleurs. Les femmes et les enfans forment deux rangs, entre lesquels est conduit le prisonnier, la figure peinte et couronné de fleurs, comme pour une fête. Alors commence la plus horrible des scènes qui font honte à la vie sauvage. On déploie sur ce malheureux une suite de tortures, où, par un raffinement de cruauté, on tâche de prolonger son agonie sans détruire tout-à-fait en lui les sources de la vie. La première caresse, comme disait un Français, consiste à arracher les ongles, à enlever la chair jusqu'aux os, et puis à les brûler par divers moyens. On le frappe ensuite aussi long-temps qu'il semble pouvoir supporter les coups ; et quelquefois ils s'amusent à se jeter mutuellement la pauvre victime. Ces féroces sauvages ont aussi inventé des genres de tourmens qui leur sont particuliers. Par exemple, un missionnaire ayant été couché sur son dos, on couvrit son estomac de sagamity, et on amena près de lui des chiens affamés, qui, en se jetant avidement sur cette espèce de bouillie, déchiraient avec leurs dents les chairs du pauvre prêtre. Quelquefois on transporte le prisonnier de village en village, le laissantainsi plusieurs semaines en proie aux plus vives douleurs, le nourrissant des plus grossiers alimens, et lui laissant à peine un coin de hutte pour la nuit. Enfin on tient un grand conseil pour décider de son sort,c'està-dire pour savoir si on déploiera sur lui tout ce que la vengeance et la cruauté peuvent imaginer de plus affreux, et s'il périra dans les tourmens, ou bien si, traité comme un frère, on l'admettra au nombre des membres de la tribu. On fait valoir plusieurs considérations pour l'un ou l'autre parti. Si le prisonnier est jeune, et ne fait la guerre que depuis peu de temp6, il est probable qu'on se montrera plus indulgent
envers lui ; mais si c'est un vieux guerrier qui a été la terreur de la nation, et dont la peau tatouée rappelle les exploits, il doit s'attendre à une cruelle sentence. Les femmes dans ces occasions ont beaucoup d'influence, soit qu'elles demandent ance de la mort d'un frère ou d'un mari, soit qu'elles désirent remplacer la perte qu'elles ont faite. Les Iroquois, les plus cruels des Indiens, mais aussi les plus habiles politiques, se sont toujours montrés jaloux d'augmenter le nombre des guerriers de la tribu; et, lors même qu'ils avaient long-temps prolongé les tortures du prisonnier, ils finissaient par l'adopter. Cette mesure avait été si souvent prise qu'on a dit qu'ils avaient fini par devenir moins une seule nation qu'une réunion de plusieurs tribus voisines. Aussitôt que l'étranger est reçu dans une famille comme un mari, un frère, ou un fils, il est traité avec la plus vive tendresse : et la femme qui peu auparavant avait employé, pour le tourmenter, tout ce qu'elle avait pu inventer de plus cruel, pansait alors les blessures qu'elle avait faites, et les couvrait de caresses.
Il devient tout-à-fait membre de la tribu, va avec elle à la guerre, même contre ses compatriotes ; et son honneur est si peu intéressé en cela, que retourner au milieu d'eux serait considéré comme un acte de bassesse. Il y a cependant des occasions dans lesquelles sont prises les plus cruelles résolutions, et qui offrent le tableau effrayant des passions les plus odieuses qui puissent agiter le cœur humain. Le prisonnier apprend le sort qui lui est réservé, en voyant qu'on entoure ses jambes de peaux d'ours noir, et qu'on place sur sa tête une torche allumée; mais, avant que la scène fatale commence, on lui laisse un moment pour faire entendre son chant de mort, ce qu'il fait d'un ton joyeux et triomphant. Il y témoigne sa satisfaction de se trouver bieutot au pays des ames, au milieu de ses braves ancêtres qui lui ont appris à combattre et à souffrir. II raconte ses exploits guerriers, surtout ceux où il a vaincu les parens de ses bourreaux ; et, s'il en est qu'il a fait périr au milieu des tourmeilSj il ne manque pas de s'en vanter. Il décrit le plaisir qu'il a eu à dévorer leur chair, et à boire leur sang jusqu'à la dernière goutte. Cette scène est regardée par les Indiens, même rapprochée de celle qui a lieu sur les champs de bataille, comme le plus grand théâtre de leur gloire. Deux prisonniers étant sur le point d'être torturés par lis l-Vaneais à < Québec, quelqu'un qui en eut pitié leur procura une arme avec laquelle l'un d'eux se donna aussitôt la mort. L'autre se moqua de son compagnon, et se prépara courageusement à l'épreuve qu'il allait subir. Les femmes tiennent la première place dans ces horribles éxecutions, et deviennent alors îles furies. Celle qui doit spécialement assouvir sa vengeance sur le prisonnier, invoque l'ombre de Bon mari, de son frère, ou de son fils, qui s succombé dans la bataille on péri au milieu des tortures, le conjurant de venir et de s'appaiser, envoyant le spectacle préparé en son honneur, et dans lequel un guerrier va être précipité dans le grand chaudron : -ou sang va couler de toutes parts ; ses os teroni dépouillés de leur chair : l'ombre sera vengée el ue pourra plus se plaindrai Alors
commence une espèce de défi entre le torturé et ses bourreaux ; ceux-ci pour épuiser sur lui les plus cruelles souffrances, l'autre pour s'y montrer insensible. Une lutte semble s'établir entre eux. Le patient n'est point enchaîné ; il est simplement lié à un poteau, et on lui laisse assez de liberté et d'espace pour que, tandis que le fer, le feu et tout autre moyen de torture sont employés contre lui, il puisse repousser ses assaillans, et même attaquer à son tour. Il lutte avec courage dans ce combat inégal ; et, au moment même où l'agonie se peint dans tous ses traits, il défie ses bourreaux, et brave la mort elle-même. Quelquefois même il se rie de leurs faibles efforts, se vantant d'avoir mieux réussi en torturant des prisonniers de leur tribu. Mais il y a aussi des occasions où les bourreaux sont triomphans : c'est lorsqu'ils entendent le patient s'écrier que le feu est trop violent, et pousser des cris, auxquels ils répondent par des insultes et des rires bruyans. On a vu quelques-uns faire des efforts presque incroyables pour briser leurs liens, et prendre rapidement la fuite. Mais cela est très rare, et cette scène cruelle se termine par la mort du prisonnier. Alors on le scalpe, et son crâne, s'il est resté entier, est déposé parmi les trophées militaires.
On a demandé si l'Indien peut être regardé comme cannibale. Il est certain que tous les termes par lesquels il exprime ce mode inhumain de mettre un prisonnier à mort semblent le faire croire : le jeter dans le grand chaudron, le dévorer, boire du bouillon fait avec sa chair. On a supposé que le cannibalisme existait autrefois parmi eux, mais qu'il s'était adouci peu à peu, et était arrivé au système actuel de torture. Cependant comme ils emploient des expressions figurées pour exprimer chacun de leurs actes, il est possible qu'ils ne se soient servis de celles-ci que pour peindre avec énergie le sentiment de vengeance qui les anime. On ne peut, à cet égard, ni les absoudre, ni les condamner entièrement. Dans leur fureur, on les a vus boire du sang, couper des chairs, les rôtir et les manger. Dévorer le cœur d'un ennemi est un délice pour eux. Long parle d'une personne qui arriva au milieu des Indiens dans un moment où ils étaient occupés à faire cuire le cœur d'une de leurs victimes, et elle eut beaucoup de peine à les en empêcher. Dans les temps de disette, il parait qu'ils avaient envie de se nourrir de la chair de leurs prisonniers, et on dit même que cela est arrivé à beaucoup de soldats français tombés entre les mains des Cinq-nations. Le Colonel Schnyler a rapporté à Colden, qu'un jour, étant entré dans la cabine d'un chef qui avait un grand plat d« soupe devant lui, celui-ci l'invita à la partager. Le Colonel, qui avait faim et qui était fatigué, accepta avec plaisir. Mais la cuillère, mise dans le chaudron, en ayant retiré une main humaine, il perdit aussitôt l'appétit et se leva de table. Quoique la guerre soit considérée comme l'état ordinaire des ces tribus, elles finissent quelquefois cependant par s'en fatiguer, et par désirer de jouir d'un intervalle de repos. Pour cela on observe des formes régulières. La nation qui veut la paix, envoie à
une autre, comme ambassadeurs, des individus choisis parmi les plus élevés delà tribu, et auxquels on joint au moins un orateur. Ils portent devant eux le calumet de paix, qui rend leur caractère sacre, et les met à couvert de toute violence. Ils sont également porteurs d'un certain nombre de ceintures de coquilles, qui servent à exprimer les différentes conditions du traité proposé. L'orateur, ayant obtenu une audience des chefs de l'autre nation, leur fait connaître par l'examen de ces ceintures, par son chant, sa danse, et enfin par tous ses «estes, quel est l'objet de sa mission. Si ceux-ci sont favorablement disposés, ils accueillent ces pacifiques emblèmes, et, le jour suivant, ils en offrent de pareils. Ils fument dans le calumet, et on conclut le traité en enterrant une hache. S'il y a des nations alliées, on enterre une hache pour chacune d'elles. Cette cérémonie est accompagnée d'assurances, peut-être sincères en ce moment, de maintenir toujours le soleil dans les cieux et de ne jamais déterrer la hache : mais la turbulence des individus et l'ennui que finit par causer la paix aux deux nations, font souvent que les hostilités ne tardent pas à reei mmencer.
Je passe maintenant à ce qui regarde les amusemens indiens, dont les premiers -ont la pipe, le chant et la danse. Ils ne sont pas regardés comme de simples passetemps, et sont mis au rang des occupations les plus sérieuses, et même regardés comme indispensables dans toute circonstance importante. Sans eux un conseil ne peut pas se tenir, une négociation ne s'entame pas, la paix et la guerre ne sont pas, proclamées, enfin on ne conclut aucune affaire publique ou privée ; car aucune de ces transactions n'est reconnue valide si les parties n'ont pas fumé, chanté et dansé. C'est sur le calumet que roule toute la politique des Indiens. Aucune décisiou sérieuse n'est prise si on n'a pas la pipe à la bouche ; et de là on se sert de l'expression " allumer le feu du conseil," quand on convoque une réunion des chefs. La pipe est la compagne et la sauve-garde de chaque ambïissade, et le ciment principal de chaque union nationale.
La musique et la danse, B'accompagnent l'une l'autre, sont également indispensables dans toute occasion solennelle. Cependant les instrinnens et le spectacle sont simples et grossiers; car le chant, qui souvent se prolonge fort longtemps, consiste uniquement dans la répétition continuelle de quelques tonssam et m' ■huieiiliques. Les paroles tonl ordinairement de la composition du chanteur; elles rappellent ses exploits à la guerre ou à la chasse, et quelquefois contiennent l'éloge des animaux qu'il a tués. Il s'accompagna d'une espèce de tambour, et de h chichikone a Butte. Le premier est tout simplement un morceau «le bois CI» osé ..it d'une peau ; l'autre est formé d'un roseau épais, environ de deux pieds >!
longueur, avec hurl ou neuf troua, el une embouchure qui ressemble à «'elle d'un sifflet Ceux qui ■avant boucher les troua, et tirer «le- tons de l'instrument, se regardent ,,, ,„,,.. m-; .1 cependant ils ne peuvent exécuter que cas chants ai mono-
MŒURS, &C, DES ISDIENS. 33
tones qu'ils font enttndre avec la voix, et tirer de leur flageolet, pendant des heure, entières, que des sons barroques et irréguliers.
Les danses des Indiens, même celles de leurs fêtes ordinaires, sont sur une échelle étendue, et exigent la présence de quarante à cinquante individus, qui, se tenant les uns les autres, tournent en rond autour d'un grand feu allumé dans le centre. Leurs mouvemens, monotones mais vifs, consistent à frapper du pied la terre avec force, et souvent à faire avec leurs bras des mouvemens qu'un écrivain remarquable a comparés à ceux d'un boulanger qui convertit sa farine en pâte. Cette danse dure assez long-temps, et se termine par un grand cri général, que répètent tous les échos d'alentour. Les danses qui ont lieu pour célébrer des événemens particuliers ont un caractère plus varié, et forment souvent une pantomime très expressive. La danse guerrière est la plus fréquente, et celle que les Indiens préfèrent. Ces curieuses représentations offrent une image complète de la terrible réalité. Le cri de guerre s'annonce par de sauvages et effrayantes acclamations ; on brandit le tomahawk, on figure l'ennemi surpris, captif, scalpé, ou mis à la torture. La danse du calumet, destinée à célébrer la paix entre les nations, et celle du mariage, qui retrace le bonheur de la vie domestique, ne sont pas moins curieuses. On parle aussi d'une danse mystérieuse, exécutée par les sorciers ou médecins, accompagnée de pratiques superstitieuses, et dans laquelle un personnage surnaturel, qu'on suppose être le démon, joue le principal rôle ; mais il ne paraît pas qu'aucun Européen ait été témoin de cette danse, qu'on dit n'avoir plus lieu que très rarement.
Il y a aussi des jeux auxquels les Indiens sont fort attachés, et qui, quoique regardés comme de simples amusemens, conservent ce caractère sérieux qu'ils portent dans leurs autres transactions. Leurs grands jeux sont dirigés par un pouvoir surnaturel, qui s'exprime par la bouche de leurs sorciers ; et on les fait précéder, de même que les guerres et les chasses, par des jeûnes, des rêves, et d'autres moyens de se rendre la fortune favorable. Leur jeu favori se compose de plusieurs os, taillés en dés, et peints de diverses couleurs. On les jette en l'air, et le coup se décide suivant la manière dont ils tombent. Deux personnes seulement peuvent jouer ce jeu. Mais une société nombreuse, ou quelquefois même tout le village, prend parti pour l'un ou l'autre des joueurs, et prend un vif intérêt au jeu. A chaque coup, surtout s'il est décisif, de grands cris se font entendre. Les joueurs et les spectateurs ressemblent à des fous, et l'air retentit d'invocations aux os et aux manitous. Leur ardeur amène souvent des querelles, et même des voies de fait, qui ne troublent la tranquillité intérieure dont jouissent les tribus que dans ces seules occasions. Leur fureur du jeu les conduit quelquefois à exposer tout ce qu'ils possèdent, et même leur liberté personnelle ; mais cette dernière circonstance ne s'applique qu'aux nations plus méridionales, l'esclavage étant inconnu parmi les Indiens du Canada.
Un intervalle momentané d'une licence sans frein, et l'oubli de toute contrainte, sont une des plus grandes jouissances des nations dans l'état de nature. De même que les anciens avaient leurs bacchanales et leurs saturnales, de même les Américains ont leur fête des songes, qui, pendant une quinzaine de jours, remplit les momens perdus de la froide saison. Oubliant leur calme et leur gravité ordinaires, ils sortent de leurs huttes, déguisés d'une manière effrayante, et se livrent à une foule d'extradés. Quand un d'eux en rencontre un autre, il lui demande une explication de ses songes, et, si elle n'est pas satisfaisante, il lui impose, à son caprice, quelque punition. Il jette sur lui de l'eau froide, des cendres chaudes, ou des ordures. Quelquefois il entre dans la cabine de celui-ci, et brise les meubles qu'elle contient. Quoique tout cela semble avoir lieu sans préméditation, il est présumable que quelquefois ce n'a été que l'effet d'un secret ressentiment. Quand les quinze jours sont écoulés, une fête a lieu, l'ordre est rétabli, et tous les dommages qui ont été causés sont soigneusement réparés.
A l'arrivée des Européens dans le Canada, ce territoire était principalement cl i \ isé entre trois grandes nations : les Algonquins, les Hurons, et les Iroquois ou Cinq- Nations. Les premiers occupaient une étendue considérable le long des rives septentrionales du S. -Laurent, et environ à cent milles au-dessus des Trois-Rivières. Peu de temps auparavant, ils avaient été les plus puissans de toutes ces tribus, et même on les regardait en quelque façon comme les maîtres de cette partie de l'Amérique. Leur aspect était moins farouche, et leurs mœurs étaient plus douces et plus polies que celles des autres peuples. Ils vivaient entièrement de la chasse, et regardaient avec mépris ceux de leurs voisins qui se livraient même à la plus petite culture.
Les Hurons formaient un peuple nombreux, avec un vaste territoire qui s'étendait de la frontière des Algonquins jusqu'au bord du grand lac de ce nom. Ils étaient aussi plus industrieux, et tiraient d'abondantes ressources du sol fertile du Haut Canada; mais ils étaient aussi plus efféminés et plus voluptueux, et possédaienl moins que les autres peuples cette fière indépendance de la vie Bauvage. Ils avaient même, dans la ligne des femmes, des chefs héréditaires, pour lesquels ils avaient une grande déférence.
L - Iroquois, qui formaient la partie la plus considérable de ces tribus indiennes, occupaient un terrain étendu sur la rive septentrionale du S.-Laurent, depuis le lac Champlain jusqu'à l'extrémité occidentale du lac Ontario. Ils déliassaient même les limites de ce qu'on appelle maintenant Canada. Cependant, comme toutes leurs transactions se trouvaient liées avec le- intérêts de cette contrée, je peux les regarder comme en faisant partie.
Ce penpk était divisé en cinq cantons, dont chacun était considéré comme une nation indépendante. Ils étaient néanmoins unis par une alliance étroite, ne se battaient jamais l'un contre l'autre, et ne manquaient pas de réunir leurs forces,
quand ils étaient attaqués par les tribus voisines. Voici les nom3 que leur o»it donnés les écrivains anglais et français.