‹ Cancer du seinChapitre 5 sur 29 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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DÉFINITION

Il n'est point de bonne définition du mot cancer, parce que ce terme ne répond pas à une maladie qui soit toujours et partout la même. Appliqué aux tumeurs de la mamelle, il a, d'ailleurs, varié de sens avec les époques médicales.

Jusqu'au début de ce siècle, les chirurgiens confondaient, sous la dénomination générale de cancer, toutes les tumeurs du sein. A Astley Cooper revient l'honneur d'avoir su distinguer des cancers tout un groupe de tumeurs a qui n'ont rien de cancéreux etn'ont aucune tendance envahissante», et d'avoir ainsi fondé la grande division des tumeurs du sein en bénignes et mahgnes. Cruveilhier, Lebert, Velpeau, etc., adoptant la classification d'Astley Cooper, réservèrent la dénomination de

CANCER nu SEIN

cancer de la mamelle aux néoplasies malignes de cette glande.

Grâce aux progrès de l'histologie s'imposa bientôt une nouvelle classification des tumeurs dans laquelle ne pouvait entrer le mot cancer, puisqu'il répondait à des néoplasmes hislologiquement différents. « Ce terme, disait Robin, n'a pas plus de valeur que le mot a dartre » et doit disparaître. » Le groupe des tumeurs malignes fut donc dissocié et l'on décrivit séparément les épithéliomes, les carcinomes, les sarcomes, toutes néoplasies englobées autrefois sous le terme générique de cancer. Abandonné parles liislologistes, le mot cancer fut néanmoins conservé par les cliniciens qui, peu à peu, l'acceptèrent comme synonyme de carcinome. « Pris dans son acception ancienne de tumeur maligne, écrivait Cornil, ce terme a fait son temps ; les anatomisles ne s'en servent plus ou lui donnent la même signification qu'au mot carcinome. » Sous le nom de cancer de la mamelle, on ne devait donc désigner et on n'étudia plus, en etfet, que le carcinome de cette glande.

La synonymie de cancer et carcinome ne devait pas durer longtemps. Les recherches de ces dernières années ont, en effet, démontré que le carcinome n'a pas les caractères fondamentaux sur

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l'exislence desquels on avait basé son enlité pathologique et qu'il doit rentrer dans le groupe des épithôliomes, dont il n'est qu'une variété. Aussi voyons-nous les auteurs les plus récents ranger épilhéliomes et carcinomes sous le nom générique de tumeurs épithéliales du sein. A ce groupe histologique de tumeurs correspond dès lors le nom clinique de cancer. Parallèlement à ce premier groupe, et presque en opposition avec lui, s'en élève un second, celui des tumeurs d'origine conjonctive, dans lequel vient se ranger à côté du fibrome le sarcome le plus malin.

Ainsi, depuis A. Cooper, la dénomination de cancer du sein s'est tour à tour appliquée soit à toutes les tumeurs malignes de la glande, soit exclusivement aux carcinomes, soit enfin, suivant les vues actuelles, à l'ensemble des tumeurs épithéliales (épilhéliomes et carcinomes).

Quel sens devons-nous lui donner? Réserver le mot de cancer aux tumeurs épithéliales, c'est en restreindre la portée sans mettre plus de clarté ni plus de vérité dans la description des néoplasmes de la mamelle. Sans doute, on a la satisfaction de limiter ainsi l'étude clinique à un seul groupe histologique de tumeurs, mais y a-t-il avantage à faire ainsi dépendre la clinique de l'histologie? Il faut bien reconnaître que l'histo-

logisle et le clinicien ont un champ d'observation trop différent pour qu'on puisse leur refuser une très grande indépendance. L'un, sans s'occuper de la marche de la maladie, décrit les tumeurs d'après la nature et la disposition de leurs éléments; l'autre s'inquiète avant tout de l'allure de l'affection, afin d'établir un traitement approprié ; l'histologie pourra, avant ou après la lettre, lui être d'un grand secours, mais elle ne sera jamais pour lui qu'un auxiliaire précieux. L'idéal serait assurément de voir correspondre à un type clinique un type histologique constant; mais il n'en est pas ainsi, et cliniciens et histologistes n'arrivent pas toujours à s'accorder. La raison en est dans ce fait, d'importance capitale, que la struclure intime d'une tumeur ne donne pas la solution du problème de sa malignité ; une foule de causes, connues ou inconnues, viennent en modifier la marche au point d'en changer totalement le pronostic; l'hislologisle n'en tient pas compte, le clinicien leur accorde une extrême importance.

Nous ne pensons donc pas que le terme clinique de cancer, qui personnifie l'idée de maliguilé, puisse s'appliquer à une seule classe histologique de tumeurs, et nous arrivons à cette conclusion qu'il faut ou supprimer le mot, ce qui nous semble impossible, ou lui conserver son sens ancien de

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tumeur maligne. Pour le clinicien, le sarcome est un cancer au même titre que le carcinome ; ces deux tumeurs sans doute ont une structure histologique parfaitement différente, mais elles ont une même allure clinique. Toutes deux peuvent s'étendre rapidement aux dépens des tissus normaux, se généraliser, récidiver après leur ablation. Pourquoi ne répondraient-elles pas à une même appellation? Au risque de mériter le reproclie de faire un pas en arrière, nous reprenons ce terme de cancer avec sa ^ieille acception de tumeur maligne, décrivant ainsi sous ce nom générique non seulement le carcinome et Tépithéliome, mais encore le sarcome.

Nous étudierons donc, sous la dénomination de cancer du sein, les trois grandes variétés de tumour maligne de cette glande, variétés tout aussi distinctes au point de vue clinique qu'au point de vue histologique et qui sont, par ordre de fréquence : le carcinome, le sarcome et l'épithéliome.

Avant d'aborder la description de ces tumeurs, nous avons, dans un court chapitre, exposé les principales théories qui se disputent l'honneur d'élucider la question si obscure de la nature intime du cancer.

PATllOGÉNIE DU CANCER

Des diverses théories émises pour expliquer le développement du cancer, trois seulement se partagent les faveurs des anatomo-pathologistes : la théorie de l'irritation de Virchow, la théorie des germes embryonnaires de Cohnheim et la théorie parasitaire. Les autres ne doivent être citées que pour mémoire : telle la théorie de la spontanéité de Rindfleisch, la théorie nerveuse de Schrœder van der Kolk, celle de l'herpélisme de Bazin, de l'arthritisme de Verneuil. Seule du reste parmi celles-ci, la théorie de Schrœder van der Kolk semblait reposer sur l'anatomie pathologique : dans un cas où, après section des nerfs de la cuisse, il avait fracturé le fémur d'un lapin, Schrœder crut trouver, au lieu d'un cal, un fongus médullaire ; la théorie nerveuse était

PATflOGÉNlE DU CANCER

née : le cancer était la conséquence du défaut d'influx nerveux. Vircliow n'eut pas grand'peine à renverser une théorie si fragile qui n'a plus trouvé de défenseur.

La THÉORIE DE l'irritation a eu plus de succès. Virchow la formule ainsi : ;< Sous l'influence d'une cause irritante qui n'eût produit dans un autre point qu'une affection simplement inflammatoire, l'irritation donne lieu au développement de la tumeur spécifique. Tuméfaction inflammatoire et tumeur reconnaissent une même cause : Yirritation, qui d'ailleurs « varie dans sa nature, suivant qu'elle est produite par une substance chimique particulière, une « acrimonie », ainsi que nous le supposons dans les maladies infectieuses, dans les états dyscrasiques, ou suivant qu'elle est à rapporter à une cause mécanique. La direction que prend le développement du nomeau tissu à la suite de cette irritation varie à son tour suivant que les tissus sur lesquels porte l'irritation diffèrent notablement les uns des autres et suivant que la suIdstance irritante exerce une aîction chimique toute particulière, qui, semblable à l'action du sperme sur l'œuf, communique au tissu irrité des qualités toutes spéciales. » (Virchow).

Plus séduisante est la théorie de Coiinheim, ainsi résumée par Kseser (1) : « Les tumeurs ont pour origine des germes embryonnaires restés sans emploi lors de la formation du fœlus et de ses différents organes. Ces germes peuvent se trouver dans le tissu qui leur a donné naissance ou aussi s'égarer dans un tissu voisin d'espèce différente. Ils peuvent persister sans subir aucun changement pendant toute la vie, et, dans ce cas, ils passent inaperçus ; mais lorsque, à la suite de n'importe quelle cause, ils se développent et augmentent de volume, ils forment une tumeur dont la nature varie comme celle du germe. Si les cellules du germe étaient destinées à fournir du tissu musculaire, il se forme un myome ; si elles étaient de nature épilhéliale, c'est un cancer qui apparaît, et ainsi de suite.

« ... Le point de départ de la tumeur étant un tissu embryonnaire normal, il est difficile de s'expliquer pourquoi elle prend, dans certains cas, un caractère malin. D'après Cohnlieim, cela dépendrait non du genre de la tumeur, mais de la manière dont les tissus environnants se comportent. Supposons qu'un germe de tissu épitliélial soit envoie d'accroissement; supposons, en

(1) Cité par Nicaise, in Rev. Chirurgie, 1885, p. 706.

PATHOGÉNIE DU CANCER

outre, que la force ae résistance du tissu conjonctif environnant diminue^ comme cela arrive, par exemple, dans la vieillesse, ou bienà la suite d'une contusion, d'une inflammation (causes accessoires alors) ou d'une prédisposition spéciale, le tissu épithélial produit par le germe empiétera sur le tissu conjonctif. Ce n'est pas, en un mot, le cancer qui ronge les tissus, mais ce sont les tissus qui cèdent devant lui. »

Si ingénieuse que soit la théorie de Cohnheim, elle a le tort de ne pas expliquer tous les faits et surtout de reposer uniquement sur des suppositions et des hypothèses. C'est, au contraire, sur l'expérimentation, la bactériologie et l'histologie que tendrait à s'appuyer la théorie nouvelle du PARASITISME DU CANCER. Dcs nombreuscs recherches entreprises, il résulte tout au moins une connaissance plus approfondie de l'inoculation, de la transmissibilité et delà contagion du cancer. Le parasite est déjà soupçonné et bientôt peutêtre son existence sera définitivement établie.

Pour démontrer la nature infectieuse du cancer, on a essayé de prouver : 1° qu'il est inoculable ; 2° qu'il reconnaît pour cause première un organisme vivant.

Vinoculabilité du cancer repose sur un en-

semble d'expériences que nous diviserons, avec Cazin, en trois séries, suivant qu'elles ont pour but de transmettre un cancer : 1° de l'bomme aux animaux, ou des animaux à d'autres animaux d'espèce différente; 2 d'un individu d'une espèce animale à un autre individu de la même espèce ; 3° d'une partie d'un individu cancéreux à une autre partie du même individu.

a) Transmission du cancer de r homme aux animaux^ ou des animaux à d'autres animaux d'espèce différente. — Cette question est loin d'être résolue, malgré le nombre considérable d'expériences destinées à la trancher. La plupart des résultats sont négatifs et rappellent les noms de : Peyrilhe (1773), Dupuylren, Valentin, Vogel, Weber, Dubuisson, Hyvert, Chatiu, Hénocque et Leroy, Doutrelepont, Billroth, Lebert et 0. Wyss, Senger, Senn, Villemin, Shattock et Bail an ce, etc.

Plus rares et peu démonstratives sont les expériences positives. Langenbeck (1840) obtient des noyaux cancéreux dans le poumon d'un chien auquel il avait injecté dans les veines une émulsion de cancer de l'humérus. FoUin (1848) inocule le suc d'un cancer enlevé par Velpeau dans la veine jugulaire droite d'un chien; à l'autopsie, il trouve des granulations

PATHOGÉNIE DU CANCER

cancéreuses du poumon, du foie et du cœur. Colin (1850) obtient un résultat analogue. Goujon et Quinquaud relatent chacun un fait positif après inoculation sous-cutanée : il y eut généralisation viscérale dans le cas de Quinquaud. Klencke injecte dans la jugulaire d'un chien le suc d'un cancer mélanique d'une jument et détermine l'apparition d'un cancer mélanique de la langue. Francotte, de Bruxelles, et G. de Rechter relatent à l'Académie royale de Belgique (30 juillet 1892) des faits en faveur de l'inoculabilité du cancer liumainà la souris blanche. Firket (31 décembre 1892) communique à la même société le résultat positif de cinq gretfes de sarcome de l'homme au rat. Mayer (5 juin 1893) admet la « possibilité de provoquer chez le rat blanc des néoplasmes cancéreux par l'introduction dans l'organisme de cet animal de substances tirées d'un cancer encéphaloïde de l'homme, — ou seulement un état cachectique tardif, sans lésions macroscopiquement appréciables, sous la même influence ».

Mentionnons, enfin, les expériences de Schweninger (1881) et de Klebs (1890); ces auteurs ont constaté tous deux que les fragments inoculés pouvaient continuer à vivre et augmenter de volume, sans se générahser. Schweninger

lésa même vus disparaître au bout d'un certain temps. Klebs admet, dans ces cas, un simple processus de transplantation, sans la moindre action parasitaire.

En présence de ces expériences contradictoires et du doute qui enveloppe la plupart des faits positifs, étudiés de près, nous conclurons, avec M. Cazin, que la transmission du cancer de l'homme à l'animal n'est pas encore prouvée.

b) Transmission du cancer d'un individu dhine espèce animale à un autre individu de la même espèce (1).

(1) Les observations cliniques sont évidemment de peu d'importance en cette matière. Mentionnons cependant, parmi les observations anciennes, souvent douteuses d'ailleurs, le fait de Nicolas Tulp (1672), d'Amsterdam : une femme âgée, atteinte du cancer du sein, est soignée par sa servanie, qui présente dans la suite un néoplasme de la mamelle.

Dans ces dernières années, on a publié de nombreuses observations dites de conlagion cancéreuse.

En 1885, John Hall rapporte cinq cas de cancer succ .ssi;. chez le mari et chez la femme. Gueil'ot a vu mourir dans une famille successivement le mari d'un cancer du rectum (1870), la femme d'un cancer du sein (1873) et le beau-père d'un can-er du rectum (1875). C'était la totalité des personnes hjbitant un appartement où elles vivaient très confinées, n'en sortant que rarement. Cet auteur aurait pu réunir 77 observations de contagion cancéreuse de ce genre : dans 71 cas, les deux malades sont le mari et la femme; dans 6, il s'agit de personnes vivant ensemble.

Citons encore des cas d'épidémies de villages et de maisons, dont l'interprétation doit être réservée.

PATHOGÉNIE DU CANCER

Rappelons les courageuses tentatives d'Alibert, Biett, Lenoble, Payet, s'inoculant en vain le cancer. Les expériences de Jeannel, Douirelepont, Leblanc, Paul Bert, Senn,Rinn, Duplay et Cazin, etc., n'ont donné que des résultats négatifs. Mais il exisie un ensemble de faits nombreux et indiscutables qui prouvent la possibilité de la greffe entre animaux de la même espèce.

Chez un cobaye, Goujon transplante un fragment de cancer épithélial pris h un autre cobaye. KlencUe inocule à un cheval un cancer mélanique pris sur une jument : au point d'inoculation se développe une tumeur de même nature. Hanau et Wehr obtiennent aussi, à peu près en même temps (1889), des résultats positifs; le premier greffe, dans la tunique vaginale de deux vieux rats, des fragments d'épithéliome pavimenteux provenant d'animaux de la même espèce, et constate le développement sur place d'un épitbéliome s'accompagnant de noyaux secondaires dans le péritoine; le second, après inoculation de carcinome à des chiens, trouve à l'autopsie un cancer des ganglions rétro-péritonéaux. C'est encore avec succès que Pfeiffer (1890) transplante un cancer mélanique d'ime souris sur une autre souris. En présence de ces résul-

lais, quelques expérimenlaleurs cherchèrent à praliquer non plus l'inoculalion simple, mais l'inoculation en série. Un essai, d'ailleurs suivi d'échec, fut lenlé dans ce sens par Eiselsberg

(1890) . Le premier succès étail réservé à Morau

(1891) . Cet auteur inocule une tumeur épilhéliale d'une souris blanche à plusieurs animaux de la même espèce ; trois mois après, les inoculés présentent, soit au niveau de la piqûre, soit en d'autres points, de petites nodosités qui augmentent peu à peu. Enucléation d'une de ces nodosités, dont l'expérimentateur greffe des fragments sur des animaux de la même famille, mais d'ascendants différents et de cages différentes. A quelques autres, on fait absorber une pâtée contenant des débris de la même tumeur. Ceux-ci présentèrent, après deux mois et demi, des nodosités, tantôt à la vulve, tantôt dans les plis inguinaux ou les creux axillaires. De même les inoculés. L'inoculation a été continuée en série. M. Morau a* remarqué, en outre, ce fait intéressant : que la gestation apporte un arrêt dans l'évolution des néoplasmes épithéliaux: mais cet arrêt n'est que momentané et, après la parturilion, la tumeur évolue avec d'autant plus de rapidité.

c) Transmission du cancer cl' un point du corpi.

PATHOGÉNIE DU CANCER

à un autre^ chez un individu cancéreux. — Les cliniciens connaissent depuis longlemps la possibilité de la greffe cancéreuse. Velpeau mentionne une plaque secondaire du vagin accompagnant un cancer du col et de l'utérus ; Hégar, Spiegelberg, ont vu un caccer du gland s'inoculer sur le prépuce; Luecke, Hyvert, Fenwick signalent dans des cas de cancer de la langue une plaque secondaire développée sur la joue. L'expérimentation est venue confirmer ces faits. Hahn (9 mai 1886) chloroformise une femme atteinte d'un cancer inopérable du sein, excise Irois fragments de peau cancéreuse et les transplante dans des incisions faites au sein droit. L'expérience réussit et fut répétée par Bergmann avec succès le 23 juin 1891. Cornil cite à l'Académie de médecine deux cas de greffe de sarcome et de carcinome du sein, pratiqués sur le sein du côté opposé par un chirurgien étranger anonyme ; le résultat fut positif. Enfin, Senn greffe à la face postérieure de la jambe un fragment de carcinome développé sur ce même segment de membre, mais n'obtient pas de tumeur; après un peu d'infiltration au début, il se fit. une résorption complète au bout d'un mois.

Tels sont les résultats des expériences entreprises pour déterminer l'inocuiabililé du cancer. Celle-ci nous paraît démontrée tout au moins entre animaux de même espèce. Favorable à la théorie parasitaire, elle ne la nécessite point et n'est pas en contradiction avec une autre théorie. On peut, en effet, admettre que, dans les expériences faites, il y a eu simplement greffe de cellules cancéreuses ayant continué, dans leur nouveau milieu, l'évolution qu'elles accomplissaient sur le terrain primitif. L'inoculabilité n'est donc pas suffisante pour prouver la nature parasitaire du cancer ; seules, l'existence d'un parasite et la reproduction de la tumeur par ce dernier peuvent entraîner la conviction.

Les premières recherches entreprises dans ce sens ont permis de constater la présence de microbes dans les néoplasmes carcinomateux et sarcomateux.

THÉORIE MICROBIENNE. — Eu 1887, Rappiu

trouve au sein des tumeurs cancéreuses des microcoques se présentant le plus souvent sous forme de cocci ou de diplocoques situés à l'intérieur des cellules. Quelques-uns sont nettement encapsulés et se rapprochent ainsi des diplocoques de Talamon-Fraenkel. Les cel-

PATflOGÉNIE DtJ CANCER

Iules qui les contiennent acquièrent souvent des dimensions énormes. Inoculés, ces microcoques n'ont jamais fait naître la moindre tumeur néoplasique.

La même année, Sclieurlen découvre des bacilles de 1,5 à 2,5 de long sur 0,5 p. de large et des spores brillantes, rà reflet verdàtre, de forme ovoïde. Scliill annonce en même temps qu'il trouve constamment depuis 1882 dans les tissus sarcomateux et carcinomateux un bâtonnet se laissant décolorer par la méthode de Gram à ses deux extrémités, plus petit et moins abondant dans le sarcome. Ce serait non un vrai bacille, mais une forme végétative d'un mycélium.

D'un autre côté, Domingos Freire arrive à des résultats analogues et réclame la priorité. 11 aurait même trouvé un virus vaccin obtenu par le passage sur des oiseaux. Perrin et Barnabei Sanarelli, Francke, découvrent à leur tour des micro-organismes. Kubassoffdonne, en 1890, le résultat d'expériences commencées en 1886 ; il a obtenu des cultures pures avec divers carcinomes : ce sont des bâtonnets courts et épais, à extrémités pointues, tantôt isolés, tantôt agglomérés. Inoculées à des cobayes, à des chiens, à des lapins et à des chats, les

CANCER DU SElN

ciillurcs donnent des noyaux carcinomateux, surtout dans le foie, les ganglions mésenLériques, les parois de l'intestin. La voie souscutanée et la voie stomacale ont donné des résultats positifs; dans ce dernier cas, les cultures étaient mélangées aux aliments.

Le contrôle de ces diverses expériences est malheureusement resté négatif et, à la suite des travaux de Ballance et Shattock, PfeifTer, Baumgarten et Rosenthal, Senger, Roseuheim, Schïitz, etc., on peut conclure qu'il y a eu, dans les différents faits cités, ou erreur de technique ou erreur d'interprétation. Baumgarten et Rosenthal pensent que le hacille de Scheurlen est un micro-organisme inoffensif, appartenant au groupe des hacilles dits de la pomme de terre. On le trouve sur la peau normale, spécialement sur le mamelon des femmes; ainsi s'explique sa présence dans les tissus morbides voisins dans lesquels il a pu pénétrer.

Au reste, l'existence de micro-organismes dans

les tumeurs avait déjà été constatée en 1883 par Yerneuil et Nepveu. Ces auteurs refusent à ces microbes le rôle étiologiquc initial, mais pensent qu'ils modifient la nutrition des néoplasmes, accélèrent leur marche, activent la prolifération cellulaire ; ce sont notamment les

PATHOGÉNIE DU CA.NCER

agents principaux; de l'ulcération et surtout de ce travail de ramollissement dont les causes sont restées jusqu'ici fort obscures ; enfin, ces microbes possèdent par eux-mêmes des propriétés pathogènes spéciales en vertu desquelles ils agissent sur l'économie, dans certains cas, à la manière des poisons septiques.

Enrésumé,la théorie microbienne ne repose sur aucun fait précis parfaitement démontré. Abandonnée par tout le monde, elle a dû céder le pas à une autre plus soutenable, la théorie psorospermique, ainsi nommée parce que le cancer reconnaîtrait pour cause première des psorospermies (1), parasites de la classe des sporozoaires.

THÉORIE PSOROSPERMIQUE. — En 1873, Arloiug

(i) L's psorospermies oviformes ou coccidies sont formées par de petites masses de protoplasma, munies généralement d'un noyau. Elles se distinguent des sporozoaires des autres groupes et notamm nt des grégarines par divers caractères, dont les principaux sont les suivants : absence de mouvement à aucune période de leur développement, habilatinlracellulaire, enkystem-^nt solitaire non précédé d'une conjugaison et nombre rel-'.livement restreint des spores qui se forment dans les kysles (Balbiaiii). Les aspects sous lesquels elles se montrent s nt très variables : tantôt, ce sont de petites masses protoplasmiques; tantôt, ce sont des apparences de kystes développés au sein d'une cellule dont le noyau est refoulé à la périphérie; au centre de ces kysles on voit des corpuscules qui sont peut-ôire des spores.

CANCIÎR DU SEIN

et Tripier, Silvestiini et Rivolta avaient démontré expérimentalement la nature psorospermique de certaines lésions chez les poulets. En 1886, Neisser, reprenant l'opinion de BoUiiiger et A^irchow, reconnaît comme cause au molluscum contagiosum des parasites du groupe des coccidies. Deux ans plus tard (1888), Peiffer décrit des sporozoaires dans un cancer épithélial généralisé. L'année suivante, Darier donne le nom de psorospermose folliculaire végétante à une affection cutanée qui serait causée par des coccidies ; en 1890, il publie un nouveau travail dans lequel il prétend démonirer que la maladie de Paget est aussi d'origine psorospermique. Malassez et Albarran, Thoma, Nils Sjœbring, croienttrouver des coccidies au sein des tumeurs épithéliales. Michaud, Kosinsky, Podwyssozki et Sawtschenko, Soudakewitch, Foâ, etc. (1), y signalent aussi la présence de ces parasites.

(1) Nous renvoyons pour les indications bibliographiques des auteurs qui ne sont pas cités à notre index (V. page 183) aux mémoires suivants :

Gazin. — La théorie parasitaire du cancer [Arch. gén. de méd., 1892, T s., t. XXIX, p. 70).

GuEiLLOT. — La contagion du cancer [Journal des connaissances médicales, 1892, p. 403, 413 et 419).

Senn, — Bactériologie chirurgicale, p. 290. — Traduction Broca ; Paris, 1890.

Fabre. — De la coitlagion du cancer ; Paris, 1892.

PATHOGÉNIE DU CANCER

L'existence dans le cancer de figures semblables aux coccidies n'est plus à démontrer, mais on conteste qu'il s'agisse réellement de coccidies. Ne se trouve-t-on pas en présence de dégénérescences cellulaires? Cornil et Pilliet insistent sur les fausses apparences de coccidies données par des cellules en voie de division ou de dégénérescence. Ce ne serait point des sporozoaires,mais bien de simplesformations cellulaires que l'on Irouverait soit dans le molluscum contagiosum (Cornil et Ranvier, Piffard), soit dans la maladie de Paget (Thin), soit dans les néoplasmes cancéreux (Borrel, Schulz, Ribbert, Fabre-Domergue, Duplay et Cazin, Sheridau, Delépiue, etc.).

Ainsi, l'existence même du parasite, affirmée parlesuns,esténergiquementniéeparles autres, et la théorie parasitaire en est d'autant ébranlée. Enfin, les adversaires de la théorie réclament à bon droit la reproduction du cancer par l'inoculation du parasite, et, jusqu'à ce jour, l'expérience n'a pu être faite.

Au reste, tous ceux qui croient à la présence de parasites au sein des tumeurs cancéreuses ne veulent pas leur faire jouer un rôle étiologique initial. Tout récemment, Korolneff a décrit, sous le nom de rhopalocephalus carcinoma-

tosus, un nouveau parasite que l'ensemble de ses caractères morphologiques permet de placer entre les grégarines et les coccidies. Korotneff ne regarde point le rhopalocephahis comme l'organisme causal du cancer, mais il lui reconnaît le pouvoir de déterminer dans la tumeur des modifications importantes. Sous son influence, le néoplasme revêt un caractère infectieux et affecte une marche rapide. Toutes les fois qu'il serait absent, au contraire, le cancer offre une évolution des plus lentes et reste pour ainsi dire latent un cerlain nombre d'années.

En présence d'une telle diversité d'opinions, il est fort difficile de se prononcer non seulement sur le rôle des coccidies, mais même sur leur existence. En attendant et en souhaitant des expériences décisives, nous concluons, avec Malassez, qu'il ne faut pas plus nier qu'affirmer la présence de tels parasites dans les tumeurs épithéliales.

Plus contestés encore que les coccidies sont les corps à fuchsine (1) de Russel, décrits par

(1) Ainsi nommés en raison de la^ façon dont ils se comportent vis-à-vis du traitement successif des coupes par une solution phéniquée de fuchsine et une solution pliéniquée de vert d'iode; ils restent seuls colorés en rouge après la déco-

PATHOGÉNIE DU CANCER

cet auteur comme des champignons caractéristiques du cancer.

Duplay et Cazin en nient la nature parasitaire et les regardent comme une forme de dégénérescence cellulaire qui s'observe fréquemment dans diverses lésions irritalives chroniques du tissu conjonctif. Pour Nepveu, ces corps à fuchsine sont des débris de globules rouges ou blancs, ou répondent à des granulations qui se forment dans les cellules endolhéliales des lymphatiques et dans les capillaires sanguins obhtérés. Ils ne peuvent être considérés en aucune façon comme des éléments vivants.

La théorie parasitaire, bien que fort séduisante, ne repose donc sur aucun fait décisif. Elle a cependant le mérite d'avoir provoqué un grand nombre de recherches dont quelquesunes ont une importance capitale : ainsi la démonstralion de l'inoculabilité cancéreuse ruine à jamais la fameuse théorie diathésique. Personne ne peut soutenir, aujourd'hui, que le cancer soit une maladie d'abord générale avec manifestation locale consécutive. Quelle que soit la cause qui le produit, le cancer est au

loration par le veil d'iode cl l'alcool, tandis que le reste des tissus se montre coloré en bleu verdâtre (Cazin).

début une affeclion localisée, contre laquelle le chirurgien peut lutter avec succès. Ce ne sont pas des résultats palliatifs, mais bien uue guérison définilive,que nous pouvons et que nou^ devons obtenir. L'inoculabilité du cancer nous prouve encore la possibilité de la greffe et permet d'expliquer ainsi certaines récidives.

Avoir expérimentalement démontré que le cancer est une maladie locale, qu'il est une affection inoculable et, par suite, contagieuse, est un beau titre de gloire pour la théorie parasitaire. Mais il resle à ses partisans à trouver l'organisme causal ; c'est l'espoir des chercheurs, espoir au reste nullement chimérique. La tuberculose aussi était une diathèse ; il a suffi de Villemin et de Koch pour renverser à jamais des idées séculaires. Ainsi s'effrite l'ancien groupe des affections diathésiques. Le cancer lui-même n'est plus une maladie constitutionnelle ; sera-t-il bientôt une affection parasitaire?

CARCINOME

ÉTIOLOGIE

De toutes les tumeurs du sein, le carcinome est le plus fréquent; toutes les grandes statistiques s'accordent à reconnaître qu'il en constitue les quatre cinquièmes, il frappe à peu près exclusivement la femme (1).

Signalé avant 20 ans, il se rencontre jusqu'cà l'âge le plus avancé. Bryant a publié un cas survenu à 96 ans. Velpeau cite deux sœurs atteintes de carcinomes, et âgées l'une de 85 ans et l'autre de 89 ans ; Asliurst trouve un squirrhe atrophique chez une femme de 89 ans, etc. Ces faits

(1) Pour plus de clarté, nous ne nous occuperons pas, au cours de nos descriptions, du cancer du sein chez l'homme, nous réservant de lui consacrer quelques pages à la fia de cette étude.

sont d'ailleurs exceptionnels ; tout aussi rares sont les carcinomes observés avant 25 et surtout avant 20 ans ; tel cet encéphaloïde que présentait une jeune malade de Velpeau à peine âgée de 17 ans. En moyenne, c'est enlre 40 et 60 ans qu'on observe le carcinome. Le tableau suivant, dû à Schmidt, donne les principales statistiques :

CARCINOME

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