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LA POÉSIE DE L'AMOUR MYSTIQUE

A Poésie que régentent les lois du rythme et du nom-

communs des recherches humaines : Dieu, 1* Amour, la Vie, la Mort. Plus la pensée s'efforce à comprendre, à expliquer, à déployer ces élémentaux, plus elle s*élève vers un autre monde.

La Poésie mystique, plus que toute autre, a des éclats magnifiques dans ses élans et des obscurités qu*ex-

J-^ bre, qu'animent les images, a servi originairement à la rédaction des lois, à l'affabulation des mystères; elle vit encore des éléments primordiaux qui sont les lieux

pliquent l'objet de ses chants et la nature de son lyrisme. Le langage humain, quoi qu'il exprime, n'a que le vocabulaire des humains ! Chanter Dieu qui contient tout, l'Amour qui est une manifestation divine ou un moyen merveilleux de conduire au bonheur, exalter la Vie, justifier la mort, tels sont les sujets de cette poésie qui prend un langage direct parce qu'elle personnifie et humanise le Maître des Destins ; les affabulations ne sont, dans son cas, que des ornements parfois ambitieux, empruntés pour donner une base ou une force à une vérité. Faute de trouver sous les images et les récits les pensées premières des poésies mystiques, on en vient à leur attribuer des sens ésotériques, s)anboliques, dramatiques, parfois même une portée satirique qu'elles n'ont pas; cette erreur les rend chaque jour plus incompréhensibles. Dépouillée de ces inutiles revêtements, la poésie mystique devient un simple poëme et demeure, dans le document littéraire, comme un des genres lyriques les plus curieux, les plus enthousiasmants, et souvent même d'une venue parfaite.

L'Amour mystique a des lois qui demandent, à l'ascète, une perfection de sentiments, une harmonie d'actes,

une diminution de l'être fait de matérialités; cependant Il peut être considéré comme une transposition de la vie connue à une vie extra-humaine inconnue et hors des possibilités de nos concepts rationnels. Aussi pour s'exprimer, Il n'a point d'autre 4angage que celui de l'amour humain. Aimer n'a aucun autre vocable aussi plein de sens ; ad-orer, c'est porter à la bouche ce qu'on vénère ; ceci et cela s'emploient aussi bien pour l'être aimé présent que pour l'Invisible. Il n'est donc nullement étrange que les prophètes, les mystagogues et les saints aient comparé la queste de Dieu à la poursuite d'une amante, l'emprise divine à l'étreinte amoureuse, les affections, les satiétés, les exaltations de l'âme à des gestes précis et répétés par ceux qui aiment. On a souvent émondé les poèmes de leurs termes exacts, de leurs images sensibles, comme pour les rendre plus célestes ; on servait peut-être leur idéologie, mais on anémiait leur poésie.

Plus la pensée est élevée, plus la langue est simple ; là où la parole fait défaut faute de vocable, la musique commence. Il est bon qu'on laisse à la poésie de l'Amour mystique son expression exacte ; elle n'y perdra rien, et le lecteur profane y trouvera, à défaut d'un enseignement, une véritable joie de rythme, d'images, de musique verbale.

Qu'on ne veuille pas non plus trouver une logique manifeste là où il nous est impossible de suivre les variations d'une pensée inspirée; tout lyrisme provient d*une exaltation, sorte d ivresse psychique, état anormal dans lequel l'être voit beau mais souvent trouble.

C'est en lisant la mirlitonesque traduction des Cantiques spirituels de saint Jean de la Croix ^ « très exactement revue et corrigée » par le P. Cyprien, carme, (édition de 1 640), celles de 1 695 et de 1 850, la prose des Carmélites, et en les comparant au texte espagnol de sonorité si métallique, que l'idée nous est venue de les traduire nouvellement d'abord, et d'adopter ensuite une prose rythmique qui permettrait, sans trahir ni diminuer cette coruscante poésie, d'écrire une oeuvre de langue française.

Juan de Yepes (ou de Jepez) devenu Saint Jean de la Croix, écrivit ces cantiques (auxquels nous gardons leur titre espagnol même Canciones) y par manière de thèmes à de volumineux et ardus traités de spiritualité.

Nous avons ajouté aux trois premiers universellement réputés, des Cantiques dévotieux; les autres qui traitent

d'une extase, de la Foi, de la contemplation, etc., ont une telle aridité que nous avons dû renoncer, pour de beaux vers disséminés, à présenter un ensemble un peu lourd capable de diminuer l'idée qu'on peut se faire du poète par ces premiers cantiques ; cela eût été regrettable ; car si Juan de Yepes est pour beaucoup le terrible ascète, le saint qui indique des moyens difficilement praticables pour gravir un inaccessible Carmel, il peut paraître, sans erreur, à ceux qui liront cet ouvrage, un vrai poète. Sa langue est pure, rythmique ; ses paraboles sont fleuries, son lyrisme est soutenu ; il ne s'est pas contenté de paraphraser des poèmes touffus de la Bible ; ses emprunts ont passé aux feux ardents de son imagination espagnole et de nombreux traits le décèlent ; son vers a la belle sonorité de l'idiome ibérique et la dureté de l'ascétisme; l'inflexibilité de sa foi se tempère aux effusions de ses tendresses mystiques. Les qualités de son verbe n'exemptent pas son écriture des réserves qu'on peut faire sur la matière de son inspiration et sur les négligeables défauts qui le rattachent à une époque ; son symbole est parfois trop poussé ; on cueille dans son œuvre poétique des mièvreries inattendues; le souci de la métaphore est trop constant, l'antithèse est parfois obscure ; le gongorisme n'est pas un accident isolé. Un de ses ouvrages perdus

avait pour titre : Qualités du Passereau solitaire; on relève dans les poèmes dogmatiques des vers comme ceuxci : « Je suis entré sans savoir où j'entrais; je suis resté là sans savoir où j'étais, élevé plus haut que toute science,.. » « Appuyé sans aucun appui, sans lumière, dans la ténèbre, je vais consumé par V Amour. » C'est par de tels défauts qu'il se rattache à son temps et à son pays; mais ses qualités Télèvent au rang des poètes lyriques. On ne saurait lui en refuser les dons.

Qu'on se souvienne seulement que ses propres confrères l'ayant enfermé neuf mois durant dans un obscur cachot, il y composa son cantique de l'Epouse à la recherche de l'Aimé, de même qu'il écrivit ses autres travaux dans le pieux désert de la Pegnuela. Un seul trait montrera combien son ascétisme l'élevait au-dessus de la vie et en faisait non seulement un être extra -humain, mais un poète qui vit son idéal et réalise dès ses jours mortels l'existence supra -terrestre rêvée : au moment d'entrer en son dernier sommeil, il voulut entendre la lecture du plus lyrique des livres de la Bible : Le Cantique des Cantiques.

Juan de Yepes se place parmi les plus grands poètes de l'Amour mystique, lesquels sous divers symboles ont exprimé lyriquement le désir ardent de l'être qui tend

vers Tincréé, Textra-humain, Dieu appelé dans des optations humaines d'amour et invoqué comme la créature chérie dont Tabsence torture et l'amitié fond le cœur.

Nous ne voudrions point terminer cette brève étude sans expliquer l'économie de notre traduction. Nous avons tenu à suivre le texte, garder les symboles, donner aux mots leur valeur exacte sans reculer devant aucune audace de terme et sans recourir à des truchements fallacieux ; ce n'est pas seulement le dessin des vers que nous avons voulu rendre, mais la poésie entière. Là où le P. Cyprien traduit : « A V ombre d'une obscure nuit... » nous avons cru juste de dire avec le poète plus simplement : « Par une nuit obscure. » Lorsque la traduction du P. Berthier porte : « O cautère délicieux ! » , nous ne pensons pas avoir trahi en écrivant : « O brûlure suave ! » pas plus qu'en rendant : mano blanda par : main qui sais les blandices.

Pour le rythme que nous avons adopté en nous imprégnant de la musique du texte espagnol, nous laissons juge le lecteur. S'il veut reconnaître à ce travail un autre mérite que celui d'un labeur scrupuleux, c'est à la poésie

de Juan de Yepes et aux charmes de la langue française qu'il voudra Tattribuer ; elles sont toutes deux riches de sonorités et de rythmes ; le seul moyen de transposer ces admirables poèmes, c'était d'écrire avec leurs propres éléments des poèmes français. Puissions-nous y avoir réussi !

René-Louis DOYON.

Ce livre contient : pag»

La Queste nocturne, bois gravé 6

Le cantique : La nuit obscure de l'âme 7

Uâme consumée, bois gravé 14

Le cantique : La vive flamme de l'amour 15

T>ivin dialogue, bois gravé 20

Le cantique : L'âme et son époux divin 21

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