‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille" (volume 2)Chapitre 13 sur 67 · ENFANT TROUVE · texte numérisé non relu

ENFANT TROUVE

Le temps avait passé vite pendant ce voyage, et le

moment approchait 011 mon maître allait sortir de prison.

Un Jour, je me décidai à demander à m^adame Milligân, 13 combien elle croyait qu'il me faudrait de temps pour retourner à Toulouse, car je voulais me trouver devant la porte de la prison, juste au me ment cîi mon- maître la franchirait.

En entendant parler de départ, Arthur poussa les 20 hauts cris :

— Je ne veux pas que Rémi parte ! s'écria-t-il.

Je répondis que je n'étais pas libre de ma- personne, que j'appartenais à mon maître, à qui mes parents m'avaient loué, et que je devais - reprendre mon service 23 auprès de lui lé jour dU il aurait besoin de moi.' -

Je pariai de rhes parents* éans dire qu'ils n^étaient pas réellement mes père et mère, car' il aurait fallu avouer en même temps que je n'étais qu'un enfant trouvé; et c'était là une honte à laquelle je ne pouvais pas me ré 30

lia CAPI ET SA TROUPE.

signer, tant j'avais souffert, depuis que je me rendais compte de mes sensations, du mépris que j'avais vu, dans notre village, marquer en toutes occasions aux enfants des hospices : enfant trouvé ! il me semblait que 5 c'était tout ce qu'il y avait de plus abject au monde. Mon maître savait que j'étais un enfant trouvé, mais il était mon maître, tandis que je serais mort bouche close plutôt que d'avouer à madame Milligan et à Arthur, qui m'avaient élevé jusqu'à eux, que j'étais un enfant trouvé; 10 est-ce qu'ils ne m'auraient pas alors rejeté et repoussé avec dégoût I

— Maman, il faut retenir Rémi, continua Arthur, qui en dehors du travail était le maître de sa mère, et faisait d'elle tout ce qu'il voulait.

15 — Je serais très heureuse de garder Rémi, répondit madame Milligan, vous l'avez pris en amitié, et moimême j'ai pour lui beaucoup d'affection ; mais pour le retenir près de nous, il faut la réunion de deux conditions que ni vous ni moi ne pouvons décider. La pre-

20 mière c'est que Rémi veuille rester avec nous...

— Ah ! Rémi voudra bien, interrompit Arthur, n'estce pas, Rémi, que vous ne voulez pas retourner à Toulouse ?

— La seconde, continua madame Milligan sans at- 25 tendre ma réponse, c'est que son maître consente à

renoncer aux droits qu'il a sur lui. Je vais lui écrire de

venir nous trouver à Cette, car nous ne pouvons pas

retourner à Toulouse ; je lui enverrai ses frais de voyage,

et après lui avoir fait comprendre les raisons qui nous

30 empêchent de prendre le chemin de fer j'espère qu'il

voudra bien se rendre à mon invitation.

Trois jours après, madame Milligan reçut une réponse.

En quelques lignes Vitalis disait qu'il aurait l'honneur de se rendre à l'invitation de madame Milligan et qu'il arriverait à Cette le samedi suivant par le train de deux heures.

Je demandai à madame Milligan la permission d'aller 5 à la garei et prenant les chiens ainsi que Joli-Cœur avec moi, nous attendîmes l'arrivée de notre maître.

Les chiens étaient inquiets comme s'ils se doutaient de quelque chose, Joli-Cœur était indifférent, et pour moi j'étais terriblement ému. C'était ma vie qui allait lo se décider. Ah ! si j'avais osé, comme j'aurais prié Vitalis de ne pas dire que j'étais un enfant trouvé I

Mais je n'osais pas, et je sentais que ces deux mots : "enfant trouvé," ne pourraient jamais sortir de ma gorge. 15

Je m'étais placé dans un coin de la cour de la gare, tenant mes trois chiens en laisse, et Joli-Cœur sous ma veste, et j'attendais sans trop voir ce qui se passait autour de moi.

Ce furent les chiens qui m'avertirent que le train était 20 arrivé, et qu'ils avaient flairé notre maître. Tout à coup je me sentis entraîné en avant, et comme je n'étais pas sur mes gardes, les chiens m'échappèrent. Ils couraient en aboyant joyeusement, et presque aussitôt je les vis sauter autour de Vitalis qui, dans son costume habituel, 25. venait d'apparaître. Plus prompt, bien que moins souple que ses camarades, Capi s'était élancé dans les bras de son maître, tandis que Zerbino et Dolce se cramponnaient à ses jambes.

Je m'avançai à mon tour, et Vitalis posant Capi àao» terre, me serra dans ses bras : pour la première fois, il m'embrassa en me répétant à plusieurs reprises ;

— Buon diy povero caro /

Mon maître n'avait jamais été dur pour moi, mais

n'avait jamais non plus été caressant, et je n'étais pas

habitué à ces effusions ; cela m'attendrit, et me .fit venir

les larmes aux yeux, car j'étais dans des dispositions où

5 le cœur se serre vite.

Je le regardai, et je trouvai qu'il avait bien vieilli en prison ; sa taille s'était voûtée, son visage avait pâli, ses lèvres s'étaient décolorées.

— Eh bien ! tu me trouves changé, n'est-ce pas, mon jo garçon ? me dit-il ; la prison est un mauvais séjour, et

l'ennui une mauvaise maladie ; mais cela va aller mieux inaintenant.

Puis changeant de sujet :

— Et cette dame qui m'a écrit, dit-il, comment l'as-tu J15 connue?

Alors, je lui racontai comment j'avais rencontré le Cygne, et comment depuis ce moment j'avais vécu auprès ^de madame Milligan et de son fils ; ce que nous avions vu, ce que nous avions fait.

^0 Mon récit fut d'autant plus long que j'avais peur d'arriver à la fin et d'aborder un sujet qui m'épouvantait; car jamais maintenant je ne pourrais dire à mon maître que je désirais le quitter pour rester avec madame Milligan et Arthur.

85 Mais je n'eus pas cet aveu à lui faire, car nous arrivâmes à l'hôtel oh madame Milligan s'était logée avant que mon récit fût terminé. D'ailleurs Vitalis ne me dit rien de la lettre de madame Milligan et ne me parla pas des propositions qu'elle avait dû lui adresser dans cette

30 lettre.

— Et cette dame m'attend ? dit-il, quand nous en- \ trames à l'hôtel.

— Oui, je vais vous conduire à son appartement.

— C'est inutile, donne-moi le numéro et reste ici à m'attendre, avec les chiens et Joli-Cœur.

Quand mon maître avait parlé, je n'avais pas l'habitude de répliquer ou de discuter ; je voulus cependant risquer une observation, pour lui demander de Taçcom- 5 pagner auprès de madame Milligan, ce qui me semblait aussi naturel que juste ; mais d'un geste, il me ferma la bouche et je lui obéis, restant à la porte de l'hôtel, sur un banc, avec les chiens autour de moi. Eux aussi avaient voulu le suivre, mais ils n'avaient pas plus résisté à son 10 ordre de ne pas entrer que je n'y avais résisté moimême ; Vitalis savait commander.

Pourquoi n'avait-il pas voulu que j'assistasse à son entretien avec madame Milligan ? Ce fut ce que je me demandai, tournant cette question dans tous les sens. 15 Je ne lui avais pas encore trouvé de réponse lorsque je le vis revenir.

— Va faire tes adieux à cette dame, me dit-il, je t'attends ici ; nous partons dans dix minutes.

En entrant dans l'appartement de madame Milligan, je trouvai Arthur en larmes et sa mère penchée sur lui pour le consoler.

— N'est-ce pas, Rémi, que vous n'allez pas partir? s'écria Arthur. 25

Ce fut madame Milligan qui répondit pour moi, en expliquant que je devais obéir.

— J'ai demandé à votre maître de vous garder près de nous, me dit-elle d'une voix qui nie fit, monter les larmes aux yeux, mais il ne veut pas y consentir, et rien n'a pu 30 le décider.

— C'est un méchant homme ! s'écria Arthur.

— Non, ce n'est point un méchant homme, poursuivit

Il6 CAPI ET SA TROUPE.

madame Milligan, vous lui êtes utile, et de plus je crois qu'il a pour vous une véritable affection. D'ailleurs, ses paroles sont celles d'un honnête homme et de quelqu'un au-dessus de sa condition. Voilà ce qu'il m'a répondu 5 pour expliquer son refus : " J'aime cet enfant, il m'aime ; le rude apprentissage de la vie que je lui fais faire près de moi lui sera plus utile que l'état de domesticité déguisée dans lequel vous le feriez vivre malgré vous. Vous lui donneriez de l'instruction, de l'éducation, c'est vrai; vous

lo formeriez son esprit, c'est vrai, mais non son caractère. Il ne peut pas être votre fils ; il sera le mien ; cela vaudra mieux que d'être le jouet de votre enfant malade, si doux, si aimable que paraisse être cet enfant. Moi aussi je l'instruirai.''

15 — Puisqu'il n'est pas le père de Rémi ! s'écria Arthur.

— Il n'est pas son père, cela est vrai, mais il est son maître, et Rémi lui appartient, puisque ses parents le lui ont loué. Il faut que pour le moment Rémi lui obéisse.

— Je ne veux pas que Rémi parte.

20 — Il faut cependant qu'il suive son maître ; mais j'espère que ce ne sera pas pour longtemps. Nous écrirons à ses parents, et je m'entendrai avec eux.

— Oh ! non ! m'écriai-je.

— Comment, non ?

25 — Oh I non, je vous en prie !

— Il n'y a cependant que ce moyen, mon enfant

— Je vous en prie, n'est-ce pas ?

Il est à peu près certain, que si madame Milligan n'avait pas parlé de mes parents, j'aurais donné à nos adieux 30 beaucoup plus que les dix minutes qui m'avaient été accordées par mon maître.

— C'est à Chavanon, n'est-ce pas ? continua madame Milligan.

Sans lui répondre, je m'approchai d'Arthur et le prenant dans mes bras, je Fembrassai à plusieurs reprises, mettant dans ces baisers toute l'amitié fraternelle que je ressentais pour lui. Puis m'arrachant à sa faible étreinte et revenant à madame MiUigan, je me mis à genoux 5 devant elle, et lui baisai la main.

— Pauvre enfant ] dit-elle en se penchant sur moi. Et elle m'embrassa au front. • .

Alors je me relevai vivement et courant à la porte :

— Arthur, je vous aimerai toujours ! dis-je d'une voix 10 entrecoupée par les sanglots, et vous, madame, je ne vous oublierai jamais !

— Rémi, Rémi ! cria Arthur.

Mais je n'en entendis pas davantage ; j'étais sorti et j'avais refermé la porte. 15

Une minute après, j'étais auprès de mon maître.

— En route ! me dit-il.

Et nous sortîmes de Cette par la route de Frontignan.

Ce fut ainsi que je quittai mon premier ami et me lançai dans des aventures qui m'auraient été épargnées, si 20 victime d'un odieux préjugé, je ne m'étais pas laissé affoler par une sotte crainte.

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