‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille" (volume 2)Chapitre 15 sur 67 · MONSIEUR JOLI-CŒUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR JOLI-CŒUR

Les pronostics du jour levant s'étaient réalisés; le

soleil brillait dans un ciel sans nuages et ses pâles

rayons étaient réfléchis par la neige immaculée ; la forêt

triste et livide la veille était maintenant éblouissante

25 d'un éclat qui aveuglait les yeux.

De temps en temps Vitalis passait la main sous la couverture pour tâter Joli-Cœur; mais celui-ci ne se réchauffait pas, et lorsque je me penchais sur lui je l'entendais grelotter.

H de Tint bientôt évident que nous ne pourrions pas réchaufifer ainsi son sang glacé dans ses veines.

— Il faut gagner un village, dit Vitalis en se levant, ou Joli-Cœur va mourir ici ; heureux nous serons, s'il ne meurt pas en route. Partons. 5

La couverture bien chauffée, Joli-Cœur fut enveloppé dedans, et mon maître le plaça sous sa veste contre sa poitrine.

Nous étions prêts à partir.

— Voilà une auberge, dit Vitalis, qui nous a fait lo payer cher l'hospitalité qu'elle nous a vendue.

En disant cela, sa voix tremblait.

Il sortit le premier et je marchai dans ses pas.

Il fallut appeler Capi, qui était resté sur le seuil de la hutte, le nez tourné vers l'endroit où ses camarades avaient 15 été surpris.

Dix minutes après être arrivés sur la grande route, nous croisâmes une voiture dont le charretier nous apprit qu'avant une heure nous trouverions un village.

Cela nous donna des jambes, et cependant marcher 20 était difficile autant que pénible, au milieu de cette neige, dans laquelle j'enfonçais jusqu'à mi-corps.

De temps en temps, je demandais à Vitalis comment se trouvait Joli-Cœur, et il me répondait qu'il le sentait toujours grelotter contre lui. 25

Enfin au bas d'une côte se montrèrent les toits blancs d'un gros village; encore un effort et nous arrivions.

Nous n'avions point pour habitude de descendre dans les meilleures auberges, celles qui par leur apparence 30 cossue, promettaient bon gîte et bonne table ; tout au contraire nous nous arrêtions ordinairement à l'entrée des villages ou dans les faubourgs, choisissant quelque

pauvre maison, d'où Ton ne nous repousserait pas, et ob Ton ne viderait pas notre bourse.

Mais cette fois, il n'en fut pas ainsi : au lieu de s'arrêter à l'entrée du village, Vitalis continua jusqu'à une 5 auberge devant laquelle se balançait une belle enseigne dorée ; parla porte de la cuisine, grande ouverte, on voyait une table chargée de viande, et sur un large fourneau plusieurs casseroles en cuivre rouge chantaient joyeusement, lançant au plafond des petits nuages de vapeur ; 10 de la rue, on respirait une bonne odeur de soupe grasse qui chatouillait agréablement nos estomacs affamés.

Mon maître ayant pris ses airs " de monsieur " entra dans la cuisine, et le chapeau sur la tête, le cou tendu en arrière, il demanda à l'aubergiste une bonne chambre 15 avec du feu.

Tout d'abord l'aubergiste, qui était un personnage de belle prestance, avait dédaigné de nous legarder, mais les grands airs de mon maître lui en imposèrent, et une fille de service reçut l'ordre de nous conduire.

20 — Vite, couche-toi, me dit Vitalis pendant que la servante allumait le feu.

Je restai un moment étonné : pourquoi me coucher ? j'aurais bien mieux aimé me mettre à table qu'au lit

— Allons, vite, répéta Vitalis.

25 Et je n'eus qu'à obéir.

Il y avait un édredon sur le lit, Vitalis me l'appliqua jusqu'au menton.

— Tâche d'avoir chaud, me dit-il, plus tu auras chaud mieux cela vaudra.

30 II me semblait que Joli-Cœur avait beaucoup plus que moi besoin de chaleur, car je n'avais nullement froid.

Pendant que je restais immobile sous l'édredon, pour tâcher d'avoir chaud, Vitalis au grand étonnçment de h

CAPI ^r SA TROUPE» t4S

serVahte, tournait et retournait le pauvre petit Joli-Cœur, comme s'il voulait le faire rôtir.

— As-tu chaud ? me demanda Vitalis après quelques instants.

~ J'étouffe. 5

— C'est ce qu'il faut.

Venant à moi vivement, il mit Joli- Cœur dans mon lit, en me recommandant de le tenir bien serré contre ma poitrine.

La pauvre petite bête, qui était ordinairement si rétive lo lorsqu'on lui imposait quelque chose qui lui déplaisait, semblait résignée à tout.

Elle se tenait collée contre moi, sans faire un mouvement ; elle n'avait plus froid, son corps était brûlant.

Mon maître était descendu à la cuisine ; bientôt il 15 remonta portant un bol de vin chaud et sucré.

Il voulut faire boire quelques cuillerées de ce breuvage à Joli-Cœur, mais celui-ci ne put pas desserrer les dents.

Avec ses yeux brillants il nous regardait tristement 20 comme pour nous prier de ne pas le tourmenter.

En même temps il sortait un de ses bras du lit et nous le tendait

Je me demandais ce que signifiait ce geste qu'il ré pétait à chaque instant, quand Vitalis me l'expliqua, 25

Avant que je fusse entré dans la troupe, Joli-Cœur avait eu une fluxion de poitrine et on l'avait saigné au bras ; à ce moment, se sentant de nouveau malade, il nous tendait le bras pour qu'on le saignât encore et le guérît comme on l'avait guéri la première fois. 30

N'était-ce pas touchant ?

Non-seulement Vitalis fut touché, mais encore il fut inquiété.

Il était évident que le pauvre Joli-Cœur était malade, et même il fallait qu'il se sentît bien malade pour refuser le vin sucré qu'il aimait tant.

— Bois le vin, dit Vitalis, et reste au lit, je vais aller 5 chercher un médecin.

If faut avouer que moi aussi j'aimais bien le vin sucré,

et de plus j'avais une terrible faim ; je ne me fis donc

pas donner cet ordre deux fois, et après avoir vidé le

bol, je me replaçai sous Tédredon, où la chaleur du vin

10 aidant, je faillis suffoquer.

Notre maître ne fut pas longtemps sorti; bientôt il revint amenant avec lui un monsieur à lunettes d'or, — le médecin.

Craignant que ce puissant personnage ne voulût pas

15 se déranger pour un singe, Vitalis n'avait pas dit pour

quel malade il l'appelait; aussi, me voyant dans le lit

rouge comme une pivoine qui va ouvrir, le médecin vint

à moi, et m'ayant posé la main sur le front :

— Congestion, dit-il.

20 II secoua la tête d'un air qui n'annonçait rien de bon. Il était temps de le détromper, ou bien il allait peutêtre me saigner.

— Ce n'est pas moi qui suis malade, dis-je.

— Comment, pas malade ? Cet enfant délire,

25 Sans répondre, je soulevai un peu la couverture, et montrant Joli-Cœur qui avait posé son petit bras autour de mon cou :

— C'est lui qui est malade, dis-je.

Le médecin avait reculé de deux pas en se tournant 30 vers Vitalis :

— Un singe ! criait-il, comment, c'est pour un singe que vous m'avez dérangé et par un temps pareil ! y

C'était un habile homme que notre maître et qui ne

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perdait pas facilement la tête. Poliment et avec ses grands airs il arrêta le médecin. Puis il lui expliqua la situation : comment nous avions été surpris par la neige, et comment par la peur des loups, Joli-Cœur s'était sauvé sur un chêne où le froid Tavait glacé. 5

Ge sont d'adroits flatteurs que les Italiens ; le médecin abandonna bientôt la porte pour se rapprocher du lit.

Pendant que notre maître parlait, Joli-Cœur qui avait sans doute deviné que ce personnage à lunettes était un lo médecin, avait plus de dix fois sorti son petit bras, pour Toffrir à la saignée.

— Voyez comme ce singe est intelligent, il sait que vous êtes médecin, et il vous tend le bras pour que vous tâtiez son pouls. 15

Cela acheva de décider le médecin.

— Au fait, dit-il, le cas est peut-être curieux.

Il était, hélas I fort triste pour nous, et bien inquiétant : le pauvre M. Joli-Cœur était menacé d'une fluxion de poitrine. ao

Ce petit bras qu'il avait tendu si souvent, fut pris par le médecin, et la lancette s'enfonça dans sa veine, sans qu'il poussât le plus léger gémissement.

Il savait que cela devait le guérir.

Puis après la saignée vinrent les sinapismes, les cata- ^5 plasmes, les potions et les tisanes.

Bien entendu, je n'étais pas resté dans le lit ; j'étais devenu garde-malade sous la direction de Vitalis.

Le pauvre petit Joli-Cœur aimait mes soins et il me récompensait par un doux sourire : son regard était 30 devenu vraiment humain.

Lui naguère si vif, si pétulant, si contrariant, toujours en mouvement pour nous jouer quelque mauvais tour,

était maintenant là, d'une tranquillité et d'une docilité exemplaires.

Il semblait qu*il avait besoin qu*on lui témoignât de Tamitié, demandant même celle de Capi qui tant de 5 fois avait été sa victime.

Comme un enfant gâté, il voulait nous avoir tous auprès de lui, et lorsque l'un de nous sortait, il se fâchait.

Sa maladie suivait la marche de toutes les fluxions de 10 poitrine, c'est-à-dire que la toux s'était bientôt établie, le fatiguant beaucoup par les secousses qu'elle imprimait à son pauvre petit corps.

J'avais cinq sous pour toute fortune, je les employai à acheter du sucre d'orge pour Joli-Cœur ; mais j'aggravai 15 son mal au lieu de le soulager.

Avec l'attention qu'il apportait à tout, il ne lui fallut pas longtemps pour observer que je lui donnais un morceau de sucre d'orge toutes les fois qu'il toussait.

Alors il s'empressa de profiter de cette observation, ao et il se mit à tousser à chaque instant, afin d'avoir plus souvent le remède qu'il aimait tant, si bien que ce remède au lieu de le guérir le rendit plus malade.

Quand je m'aperçus de sa ruse, je supprimai bien entendu le sucre d'orge, mais il ne se découragea pas : il 25 commençait par m'implorer de ses yeux suppliants ; puis quand il voyait que ses prières étaient inutiles, il s'asseyait sur son séant, et courbé en deux, une main posée sur son ventre, il toussait de toutes ses forces, sa face se colorait, les veines de son front se distendaient, les 30 larmes coulaient de ses yeux, et il finissait par suffoquer, non plus en jouant la comédie, mais pour tout de bon.

Mon maître ne m'avait jamais fait part de ses affaires, et c'était d'une façon incidente que j'avais aopris qu'il

avait dû vendre sa montre pour m*acheter une peau de mouton, mais dans les circonstances difficiles que nous traversions, il crut devoir s'écarter de cette règle.

Un matin, en revenant de déjeuner, tandis que j'étais 5 resté auprès de Joli-Cœur que nous ne laissions pas seul, il m'apprit que l'aubergiste avait demandé le paiement de ce que nous devions, si bien qu'après ce paiement, il ne lui restait plus que cinquante sous.

Il ne voyait qu'un moyen de sortir d'embarras, c'était 10 de donner une représentation le soir même.

Une représentation sans Zerbino, sans Dolce, sans Joli-Cœur ! cela me paraissait impossible.

Mais nous n'étions pas dans une position à nous arrêter découragés devant une impossibilité : il fallait à tout prix 15 soigner Joli-Cœur et le sauver : le médecin, les médicaments, le feu, la chambre, nous obligeaient à faire une recette immédiate d'au moins quarante francs pour payer l'aubergiste qui, voyant la couleur de notre argent, nous ouvrirait un nouveau crédit. 20

Quarante francs dans ce village, par ce froid, et avec les ressources dont nous disposions, quel tour de force !

Cependant mon maître, sans s'attarder aux réflexions, s'occupa activement à le réaliser.

Tandis que je gardais notre malade, Vitalis trouva une 25 salle de spectacle dans les halles, car une représentation en plein air était impossible par le froid qu'il faisait ; il composa et colla des affiches ; il arrangea un théâtre avec quelques planches, et bravement il dépensa ses cinquante sous à acheter des chandelles qu'il coupa par 30 le milieu, afin de doubler son éclairage.

Par la fenêtre de la chambre, je le voyais aller et y^nir dans ]^ neige, passer et repasser devant ^otre ^u-

berge, et ce n'était pas sans angoisse que je me demandais quel serait le programme de cette représentation.

Je fus bientôt fixé à ce sujet, car le tambour du village, coiffé d'un képi rouge, s'arrêta devant Tauberge, 5 et après un magnifique roulement, donna lecture de ce programme.

En entendant le tambour, Capi avait aboyé joyeusement, et Joli-Cœur s'était à demi soulevé, quoiqu'il fût

10 très mal en ce moment : tous deux, je le crois bien, avaient deviné qu'il s'agissait de notre représentation.

Cette idée, qui s'était présentée à mon esprit, me fut bientôt confirmée par la pantomime de Joli-Cœur : il voulut se lever et je dus le retenir de force ; alors il me

15 demanda son costume de général anglais, l'habit et le pantalon rouge galonnés d'or, le chapeau à claque avec son plumet.

Il joignait les mains, il se mettait à genoux pour mieux me supplier.

20 Quand il vit qu'il n'obtenait rien de moi par la prière, il essaya de la colère, puis enfin des larmes.

Il était certain que nous aurions bien de la peine à le décider à renoncer à son idée de reprendre son rôle le soir, et je pensai que dans ces conditions le mieux était

23 de lui cacher notre départ.

Quand Vitalis, qui ignorait ce qui s'était passé en son absence, rentra, sa première parole fut pour me dire de préparer ma harpe et tous les accessoires nécessaires à notre représentation.

30 A ces mots bien connus de lui, Joli-Cœur recommença ses supplications, les adressant cette fois à son maître ; il eût pu parler qu'il n'eût assurément pas mieux exprimé par le langage articulé ses désirs qu'il ne le faisait par les

sons dîflférents qu'il poussait, par les contractions de sa figure et par la mimique de tout son corps ; c'étaient de vraies larmes qui mouillaient ses joues, et c'étaient de vrais baisers ceux qu*il appliquait sur les mains de Vitalis. 5

— Tu veux jouer ? dit celui-ci.

— Oui, oui, cria toute la personne de Joli-Cœur.

— Mais tu es malade, pauvre petit Joli-Cœur I

— Plus malade ! cria-t-il non moins expressivement. xo

C'était vraiment chose touchante de voir l'ardeur que ce pauvre petit malade, qui n'avait plus que le souffle, mettait dans ses supplications, et les mines ainsi que les poses qu'il prenait pour nous décider ; mais lui accorder ce qu'il demandait, c'eût été le condamner à une mort 15 certaine.

L'heure était venue de nous rendre aux halles ; j'arrangeai un bon feu dans la cheminée avec de grosses bûches qui devaient durer longtemps ; j'enveloppai bien dans sa couverture le pauvre petit Joli-Cœur qui pleurait 20 à chaudes larmes, et qui m'embrassait tant qu'il pouvait, puis nous partîmes.

En cheminant dans la neige, mon maître m'expliqua ce qu'il attendait de moi.

Il ne pouvait pas être question de nos pièces ordi-as naires, puisque nos principaux comédiens manquaient, mais nous devions, Capi et moi, donner tout ce que nous avions de zèle et de talent. Il s'agissait de faire une recette de quarante francs.

Quarante francs ! c'était bien là le terrible. 30

Tout avait été préparé par Vitalis, et il ne s'agissait plus que d'allumer les chandelles ; mais c'était un luxe que nous nç devions nous permettre que quand la salle

15 a CAPI ET SA TROUPE.

serait à peu près garnie, car il fallait que notre illumination ne finît pas avant la représentation.

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Aprh la représentation ils reviennent à Vauberge.

5 Je montai Tescalier le premier et j'entrai dans la chambre en courant ; le feu n'était pas éteint, mais il ne donnait plus de fiamme.

J'allumai vivement une chandelle et je cherchai Joli- Cœur, surpris de ne pas l'entendre.

10 Couché sur sa couverture, tout de son long, il avait revêtu son uniforme de général, et il paraissait dormir.

Je me penchai sur lui pour lui prendre doucement la main sans le réveiller.

Cette main était froide.

15 A ce moment, Vitalis entrait dans la chambre. Je me tournai vers lui.

— Joli-Cœur est froid 1 Vitalis se pencha près de moi :

— Hélas ! dit-il, il est mort. Cela devait arriver. 20 Vois-tu, Rémi, j'ai été coupable de t'enlever à madame

Milligan. Je suis puni. Zerbino, Dolce, aujourd'hui Joli-Cœur. Ce n'est pas la fin.

Pour la suite, voir les éditions complètes de ** Sans Famillç *' 2 vols, in i6mO| chez Dentu, Paris.

2 vols, in lômo, çhe? ÇtiAiirsNTiSR, Parii.

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