‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille."Chapitre 15 sur 35 · NEIGE ET LOUPS · texte numérisé non relu

NEIGE ET LOUPS

Il fallut de nouveau emboîter le pas derrière mon 25 maître et, la bretelle de ma harpe tendue sur mon épaule endolorie, cheminer le long des grandes routes, par la pluie comme par le soleil, par la puùssière comme par la boue.

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Il8 CAPI ET SA TROUPE.

Il fallut faire la bête sur leS |)(aces publiques et rire ou pleurer pour amuser Thonorable société.

La transition fut rude, car on s'habitue vite au bîen^ être et au bonheur.

5 J'eus des dégoûts, des ennuis et des fatigues que je ne connaissais pas avant d'avoir vécu pendant deux mois de la douce vie des heureux de ce monde.

Justement pour accroître mon désespoir, qui pourtant

10 était déjà bien assez grand, le temps devint détestable ; la saison était avancée, l'hiver approchait, et les marches sous la pluie, dans la boue, devenaient de plus en plus pénibles. Quand nous arrivions le soir dans une mauvaise auberge ou dans une grange, harassés par la fatigue,

15 mouillés jusqu'à la chemise, crottés jusqu'aux cheveux, je ne me couchais point avec des idées riantes.

Lorsque, après avoir quitté Dijon, nous traversâmes les collines de la Côte-d'Or, nous fûmes pris par un froid humide qui nous glaçait jusqu'aux os, et Joli-Cœur devint

ao plus triste et plus maussade que moi.

Le but de mon maître était de gagner Paris au plus vite, car à Paris seulement nous avions chance de pouvoir donner quelques représentations pendant l'hiver; mais, soit que l'état de sa bourse ne lui permît pas de

25 prendre le chemin de fer, soit toute autre raison, c'était à pied que nous devions faire la route qui sépare Dijon de Paris.

Quand le temps nous le permettait, nous donnions une courte représentations dans les villes et dans les

30 villages que nous traversions, puis, après avoir ramassé une maigre recette, nous nous remettions en route.

Jusqu'à Châtillon, les choses all&ent à peu près, quoique nous eussions toujours à souffrir du froid et

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de ITiumidité ; mais après avoir quitté cette ville, la pluie cessa et le vent tourna au nord.

Tout d'abord nous ne nous en plaignîmes pas, bien qu'il soit peu agréable d'avoir le vent du nord en pleine figure; à tout prendre, mieux valait encore cette bise, 5 si âpre qu'elle fût, que Thumidité dans laquelle nous pourrissions depuis plusieurs semaines.

Le vent ne resta pas au sec ; le ciel s'emplit de gros nuages noirs, le soleil disparut, et tout annonça que nous aurions bientôt de la neige. zo

Nous pûmes cependant arriver à un gros village sans être pris par elle, mais l'intention de mon maître était de gagner Troyes au plus vite, parce que Troyes est une grande ville dans laquelle nous pourrions donner plusieurs représentations, si le mauvais temps nous 13 obligeait à y séjourner.

^- Couche-toi vite, me dit-il quand nous fûmes installés dans notre auberge ; nous partirons demain matin de bonne heure, je crains d'être surpris par la neige.

Pour lui, il ne se coucha pas aussitôt, il resta au coin a» de l'âtre de la cuisine pour réchauffer Joli-Cœur qui avait beaucoup souffert du froid de la journée et qui n'avait cessé de gémir, malgré que nous eussions pris soin de Tenvelopper dans des couvertures.

Le lendemain matin je me levai de bonne heure 25 comme il m'avait été commandé, il ne faisait pas encore jour, le ciel était noir et bas, sans une étoile : il semblait qu'un grand couvercle sombre se fût abaissé sur la terre et allait l'écraser. Quand on ouvrait la porte, un vent âpre s'engouffrait dans la cheminée et ravivait les 30 tisons qui la veille au soir avaient été enfouis sous la cendre.

— A votre place, dit l'aubergiste, s'adressant à mon maître, je ne partirais pas ; la neige va tomber^

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— Je suis pressé, répondit Vitalis, et j'espère arrîvef à Troyes avant la neige.

— Trente kilomètres ne se font pas en une heure. Nous partîmes néanmoins.

5 Vitalis tenait Joli-Cœur serré sous sa veste pour lui communiquer un peu de sa propre chaleur, et les chiens joyeux de ce temps sec couraient devant nous ; mon maître m'avait acheté à Dijon une peau de mouton, dont la laine se portait en dedans, je m'enveloppai dedans et

10 la bise me la colla sur le corps.

Il n'était pas agréable d'ouvrir la bouche ; nous marchâmes gardant l'un et l'autre le silence, hâtant le pas, autant pour nous presser que pour nous échauffer. Bien que l'heure fût arrivée où le jour devait paraître,

15 il ne se faisait pas d'éclaircies dans le ciel.

Enfin, du côté de l'Orient une bande blanchâtre entr'ouvrit les ténèbres, mais le soleil ne se montra pas : il ne fit plus nuit ; c'eût été une grosse exagération de dire qu'il faisait jour.

ao Cependant, dans la campagne, les objets étaient devenus plus distincts ; la livide clarté qui rasait la terre, jaillissant du levant comme d'un immense soupirail, nous montrait des arbres dépouillés de leurs feuilles, et ça et là des haies ou des broussailles auxquelles les feuilles

25 desséchées adhéraient encore, faisant entendre, sous l'impulsion du vent qui les secouait et les tordait, un bruissement sec.

Personne sur la route, personne dans les champs, pas un bruit de voiture, pas un coup de fouet ; les seuls

30 êtres vivants étaient les oiseaux qu'on entendait, mais qu'on ne voyait pas, car ils se tenaient abrités sous les feuilles ; seules des pies sautillaient sur la route, la queue relevée, le bec en l'air, s'envolant à notre approche pour

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se poser en haut d'un arbre, d'où elles nous poursuivaient de leurs jacassements qui ressemblaient à des injures ou à des avertissements de mauvais augure.

Tout à coup un point pâle se montra au ciel, dans le nord ; il grandit rapidement en venant sur nous, et nous 5 entendîmes un étrange murmure de cris discordants ; c'étaient des oies ou des cygnes sauvages, qui du Nord émigraient dans le Midi ; ils passèrent au-dessus de nos têtes et ils étaient déjà loin qu'on voyait encore voltiger dans Tair quelques flocons de duvet, dont la blancheur lo se détachait sur le ciel noir.

Le pays que nous traversions était d'une tristesse lugubre qu'augmentait encore le silence ; aussi loin que les regards pouvaient s'étendre dans ce jour sombre, on ne voyait que des champs dénudés, des collines arides et 15 des bois roussis.

Le vent soufflait toujours du nord avec une légère tendance cependant à tourner à l'ouest ; de ce côté de l'horizon arrivaient des nuages cuivrés, lourds et bas, qui paraissaient peser sur la cime des arbres. 20

Bientôt quelques flocons de neige, larges comme des papillons, nous passèrent devant les yeax ; ils montaient, descendaient, tourbillonnaient sans toucher la terre.

Nous n'avions pas encore fait beaucoup de chemin et il me paraissait impossible d'arriver à Troyes avant la 25 neige; au reste cela m'inquiétait peu et je me disais même que la neige en tombant arrêterait ce vent du nord et apaiserait le froid.

Mais je ne savais pas ce que c'était qu'une tempête de neige. 3«

Te ne tardai pas à l'apprendre, et de façon à n'oublier jamais cette leçon.

lies nuages qui venaient du nord-ouest s'étaient ap-

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proches, et une sorte de lueur éclairait le ciel de leur côté ; leurs flancs s'étaient entr'ouverts^ c'était la neige.

Ce ne furent plus des papillons qui voltigèrent devant nous, ce fut une pluie de neige qui nous enveloppa. 5 — Il était écrit que nous n'arriverions pas à Troyes, dit Vitalis ; il faudra nous mettre à l'abri dans la première maison que nous rencontrerons.

C'était là une bonne parole qui ne pouvait m'être que très agréable ; mais où trouverions-nous cette maison *o hospitalière ? Avant que la neige nous enveloppât dans sa blanche obscurité, j'avais examiné le pays aussi loin que ma vue pouvait s'étendre et je n'avais pas aperçu de maison, ni rien qui annonçât un village. Tout au contraire nous étions sur le point d'entrer dans une forêt ts dont les profondeurs sombres se confondaient dans l'infini, devant nous, aussi bien que de chaque côté sur les collines qui nous entouraient.

Il ne fallait donc pas trop compter sur cette maison promise ; mais après tout, la neige ne continuerait peutao être pas.

Elle continua, et elle augmenta.

En peu d'instants elle avait couvert la route et tout ce

qui l'arrêtait sur la route : tas de pierres, herbes des bas

côtés, broussailles et buissons des fossés, car poussée par

25 le vent qui n'avait pas faibli, elle courait ras de terre pour

s'entasser contre ce qui lui faisait obstacle.

L'ennui pour nous était d'être au nombre de ces obstacles; lorsqu'elle nous frappait elle glissait sur les surfaces rondes, mais partout où se trouvait une fente 30 elle entrait comme une poussière et ne tardait pas à fondre.

Pour moi, je la sentais me descendre en eau froide dans le cou, et mon maître, dont la peau de mouton

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était soulevée pour laisser respirer Joli-Cœur, ne devait pas être mieux protégé.

Cependant nous continuions de marcher contre le venL et contre la neige sans parler ; de temps en temps nous rêtcturnions à demi la tête pour respirer. 5

Les chiens n'allaient plus en avant, ils marchaient sur nos talons, nous demandant un abri que nous ne pouvions leur donner.

Nous avancions lentement, avec peine, aveuglés, mouillés, glacés, et bien que nous fussions d(îpuis assez 10 longtemps déjà en pleine forêt, nous ne nous trouvions nullement abrités, la route étant exposée en plein au vent.

Heureusement (est-ce bien heureusement qu'il faut dire), ce vent qui soufflait en tourmente s'affaiblit peu à 15 peu, mais alors la neige augmenta, et au lieu de s'abattre en poussière, elle tomba large et compacte.

En quelques minutes la route fut couverte d'une épaisse couche de neige dans laquelle nous marchâmes sans bruit 20

De temps en temps je voyais mon maître regarder sur la gauche comme s'il cherchait quelque chose, mais on n'apercevait qu'une vaste clairière dans laquelle on avait fait une coupe au printemps précédent, et dont les jeunes baliveaux aux tiges flexibles se courbaient sous le poids 25 de la neige.

Qu'espérait-il trouver de ce côté ?

Pour moi je regardais droit devant moi, sur la route, aussi loin que mes yeux pouvaient porter, cherchant si cette forêt ne finirait pas bientôt et si nous n'apercevrions 50 pas une maison.

Mais c'était folie de vouloir percer cette averse blanche ; à quelques mètres les objets se brouillaient et

Ton ne voyait plus rien que des flocons de plus en plus serrés qui nous enveloppaient comme dans les mailles d*un immense filet.

La situation n'était pas gaie, car je n'ai jamais vu

S tomber la neige, alors même que j'étais derrière une

vitre dans une chambre bien chauffée, sans éprouver un

sentiment de vague tristesse, et i)résentement je me

disais que la chambre chauffée devait être bien loin encore.

Cependant il fallait marcher et ne pas se décourager,

10 parce que nos pieds enfonçaient de plus en plus, et

parce que le poids qui chargeait nos chapeaux devenait

de plus en plus lourd.

Tout à coup, je vis Vitalis étendre la main dans la direction de la gauche, comme pour attirer mon atten- 15 tion. Je regardai, et il me sembla apercevoir confusément dans la clairière une hutte en branchages.

Je ne demandai pas d'explication, comprenant que si

mon maître m'avait montré cette hutte, ce n'était pas

pour que j'admirasse l'effet qu'elle produisait dans le

to paysage ; il s'agissait de trouver le chemin qui conduisait

à cette hutte.

C'était difficile, car la neige était déjà assez épaisse pour effacer toute trace de route ou de sentier ; cependant à l'extrémité de la clairière, à l'endroit où recom- 25 mençalent les bois de haute futaie, il me sembla que le fossé de la grande route était comblé : là sans doute débouchait le chemin qui conduisait à la hutte.

C'était raisonner juste; nous descendîmes dans le fossé, et nous ne tardâmes pas à arriver à cette hutte. 30 Elle était formée de fagots et de bourrées, au-dessut desquels avaient été disposés des branchages en forme de toit ; et ce toit était assez serré pour que la neige n'eût point passé à travers.

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Cet abri valait une maison.

Pius pressés ou plus vifs que nous, les chiens étaient entrés les premiers dans la hutte et ils se roulaient sur \e sol sec, dans la poussière, en poussant des aboiements joyeux. 5

Notre satisfaction n'était pas moins vive que la leur, mais nous la manifestâmes autrement qu'en nous roulant dans la poussière ; ce qui cependant n'eut pas été mauvais pour nous sécher.

— Je me doutais bien, dit Vitalis, que dans cette jeune lo vente devait se trouver quelque part une cabane de bûcheron ; maintenant la neige peut tomber.

— Oui, qu'elle tombe ! répondis-je d'un air de défi.

Et j'allai à la porte, ou plus justement à l'ouverture de la hutte, car elle n'avait ni porte ni fenêtre, pour secouer 15 ma veste et mon chapeau, de manière à ne pas mouiller l'intérieur de notre appartement.

Il était tout à fait simple, cet appartement, aussi bien dans sa construction que dans son mobilier qui consistait en un banc de terre et en quelques grosses 20 pierres servant de sièges. Mais ce qui, dans les circonstances où nous nous trouvions, avait encore un plus grand prix pour nous, c'étaient cinq ou six briques posées de champ dans un coin et formant le foyer.

Du feu ! nous pouvions faire du feu. 25

Il est vrai qu'un foyer ne suffit pas pour faire du feu, il faut encore du bois à mettre dans le foyer.

Dans une maison comme la nôtre, le bois n'était pas difficile à trouver, il n'y avait qu'à le prendre aux murailles et au toit, c'est-à-dire à tirer des branches des 30 fagots et des bourrées, en ayant pour tout soin de prendre ces branches ^à et là, de manière à ne pas compromettre la solidité de notre maison.

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Cela fut vite fait, et une flamme claire ne tarda pas à briller en pétillant joyeusement au-dessus de notre âtre.

Ah ! le beau feu ! le bon feu !

5 II est vrai qu'il ne brûlait pas sans fumée, et que celleci, ne montant pas dans une cheminée, se répandait dans la hutte, mais que nous importait I c'était de la flamme, c'était de la chaleur que nous voulions.

Pendant que, couché sur les deux mains, je soufllais zo le feu, les chiens s'étaient assis autour du foyer, et gravement sur leur derrière, le cou tendu, il présentaient leur ventre mouiilé et glacé au rayonnement de la flamme.

Bientôt Joli-Cœur écarta la veste de son maître, et, mettant prudemment le bout du nez dehors, il regarda 15 où il se trouvait ; rassuré par son examen, il sauta vivement à terre, et, prenant la meilleure place devant le feu, il présenta à la flamme ses deux petites mains tremblotantes.

'^ous étions assurés maintenant de ne pas mourir de 20 froid, mais la question de la faim n'était pas résolue.

Il n'y avait dans cette cabane hospitalière ni huche à , pain ni fourneau avec des casseroles chantantes.

Heureusement, notre maître était homme de précaution et d'expérience : le matin, avant que je fusse levé, il 25 avait fait ses provisions de route : une miche de pain et un petit morceau de fromage ; mais ce n'était pas le moment de se montrer exigeant ou difficile ; aussi, quand nous vîmes apparaître la miche, y eut-il chez nous tous un vif mouvement de satisfaction.

30 Malheureusement les parts ne furent pas grosses, et pour mon compte mon espérance fut désagréablement trompée ; au lieu de la miche entière, mon maître ne nous en donna que la moitié.

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— Je ne connais pas la route, dit-il répondant à Tinterrogation de mon regard, et je ne sais pas si d'ici à Troyes nous trouverons une auberge où manger. De plus, je ne connais pas non plus cette forêt. Je sais seulement que ce pays est très boisé, et que d'immenses 5 forêts se joignent les unes aux autres : les forêts de Chaource, de Rumilly, d'Othe, d'Aumont. Peut-être sommes-nous à plusieurs lieues d'une habitation? Peut-être aussi allons-nous rester bloqués longtemps dans cette cabane ? Il faut garder des provisions pour la notre dîner.

C'étaient là des raisons que je devais comprendre, mais elles ne touchèrent point les chiens qui voyant serrer la miche dans le sac, alors qu'ils avaient à peine mangé, tendirent la patte à leur maître, lui grattèrent les genoux, 15 et se livrèrent à une pantomime expressive pour faire ouvrir le sac sur lequel ils dardaient leurs yeux suppliants.

Prières et caresses furent inutiles^ le sac ne s'ouvrit point. 20

Cependant, si frugal qu'eût été ce léger repas, il nous avait réconfortés; nous étions à Tabri, le feu nous pénétrait d'une douce chaleur ; nous pouvions attendre que la neige cessât de tomber.

Rester dans cette cabane n'avait rien de bien effrayant 25 pour moi, d'autant mieux que je n'admettais pas que nous dussions y rester bloqués longtemps, comme Vitalis l'avait dit pour justifier son économie ; la neige ne tomberait pas toujours.

Jl est vrai que rien n'annonçait qu'elle dût cesser 30 bientôt.

Par l'ouverture de notre hutte nous apercevions les flocons descendre rapides et serrés ; comme il ne ventait

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plus, ils tombaient droits, les uns par-dessus les autres^ sans interruption.

On ne voyait pas le ciel, et la clarté, au lieu de descendre d'en haut, montait d'en bas, de la nappe éblouissant© 5 qui couvrait la terre.

Les chiens avaient pris leur parti de cette halte forcée, et s'étant tous les trois installés devant le feu, celui-ci couché en rond, celui-là étalé sur le flanc, Capi le nez dans les cendres, ils dormaient.

lo L'idée me vint de faire comme eux ; je m'étais levé de bonne heure, et il serait plus agréable de voyager dans le pays des rêves, peut-être sur le Cygne^ que de regarder cette neige.

Je ne sais combien je dormis de temps; quand je 13 m'éveillai la neige avait cessé de tomber, je regardai au dehors ; la couche qui s'était entassée devant notre hutte avait considérablement augmenté ; s'il fallait se remettre en route, j'en aurais plus haut que les genoux. Quelle heure était-il ?

20 Je ne pouvais pas le demander au maître, car en ces derniers mois les recettes médiocres n'avaient pas remplacé l'argent que la prison et son procès lui avaient coûté, si bien qu'à Dijon, pour acheter ma peau de mouton et différents objets pour lui et pour moi, il avait 25 dû vendre sa montre, la grosse montre en argent sur laquelle j'avais vu Capi dire l'heure, quand Vitalis m'avait engagé dans la troupe.

C'était au jour de m'apprendre ce que je ne pouvais

plus demander à notre bonne grosse montre.

30 Mais rien au dehors ne pouvait me répondre : en bas

/sur le sol, une ligne blanche éblouissante ; au-dessus et

/dans l'air un brouillard sombre; au ciel une lueur con-

/ fuse, avec çà et là des teintes d'un jaune sale.

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CAPI ET SA TROUPB. ISÇ

Rien de tout cela n'indiquait à quelle heure de la journée nous étions.

Les oreilles n'en apprenaient pas plus que les yeux; car il s'était établi un silence absolu que ne venait troubler ni un cri d'oiseau, ni un coup de fouet, ni un 5 roulement de voiture ; jamais nuit n'avait été plus silencieuse que cette journée.

Avec cela régnait autour de nous une immobilité complète ; la neige avait arrêté tout mouvement, tout pétrifié ; de temps en temps seulement, après un petit bruit lo étouffé, à peine perceptible, on voyait une branche de sapin se balancer lourdement ; sous le poids qui la chargeait, elle s'était peu à peu inclinée vers la terre, et quand l'inclinaison avait été trop raide, la neige avait glissé jusqu'en bas ; alors la branche s'était brusquement 15 redressée, et son feuillage d'un vert noir tranchait sur le linceul blanc qui enveloppait les autres arbres depuis la cime jusqu'aux pieds, de sorte que lorsqu'on regariiait de loin on croyait voir un trou sombre s'ouvrir çà et là dans ce linceul. 20

Comme je restais dans l'embrasure de la porte, émerveillé devant ce spectacle, je m'entendis interpeller par mon maître.

— As-tu donc envie de te remettre en route ? me dit-il. 2$

— Je ne sais pas; je n'ai aucune envie; je ferai ce que vous voudrez que nous fassions.

— Eh bien, mon avis est de rester ici, où nous avons aumoins un abri et du feu.

Je pensai que nous n'ayions guère de pain, mais fejo gardai ma réflexion pour moi.

— Je crois que la neige va reprendre bientôt, pou^ suivit Vitalis, il ne faut pas nous exposer sur la route

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sans savoir à quelle distance nous sommes des habitations ; la nuit ne serait pas douce au milieu de cette neige ; mieux vaut encore la passer ici ; au moins nous aurons les pieds secs^^ S La question de nourriture mise de côté, cet arrangement n'avait rien pour me déplaire ; et d'ailleurs en nous remettant en marche tout de suite, il n'était nullement certain que nous pussipns, avant le soir, trouver une auberge où dîner, tandis qu'il n'était que trop évident que

10 nous trouverions sur la route une nappe de neige qui n'ayant pas encore été foulée, serait pénible pour la marche.

Il faudrait se serrer le ventre dans notre hutte, voilà tout.

15 Ce fut ce qui arriva lorsque, pour notre dîner, Vitalis nous partagea entre six ce qui restait de la miche.

Hélas I qu'il en restait peu, et comme ce peu fut vite expédié, bien que nous fissions les m£)rceaux aussi petits que possible, afin de prolonger notre repas.

20 Lorsque notre pauvre dîner si chétif et si court fut terminé, je crus que les chiens allaient recommencer leur manège du déjeuner, car il était évident qu'ils avaient encore terriblement faim. Mais il n'en fut rien, et je vis une fois de plus combien vive était leur intelligence.

25 Notre maître ayant remis le couteau dans la poche de son pantalon, ce qui indiquait que notre festin était fini, Capi se leva et après avoir fait un signe de tête à ses deux camarades, il alla flairer le sac dans lequel on plaçait habituellement la nourriture. En même temps il

30 posa délicatement la patte sur le sac pour le palper. Ce double examen le convainquit qu'il n'y avait rien à manger. Alors il revint à sa place devant le foyer, et après avoir fait un nouveau signe de tête à Dolce et à

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Zerbino, il s'étala tout de son long avec un soupir de résignation,

— Il n'y a plus rien ; il est inutile de demander.

Ce fut exprimé aussi clairement que par la parole.

Ses camarades comprenant ce langage, s'étalèrent 5 comme lui devant le feu, en poussant le même soupir, mais celui de Zerbino ne fut pas résigné, car à un grand appétit Zerbino joignait une vive gourmandise, et ce sacrifice était pour lui plus douloureux que pour tout autre. î©

La neige avait repris depuis longtemps et elle tombait toujours avec la même persistance : d'heure en heure on voyait la couche qu'elle formait sur le sol monter le long des jeunes cépées, dont les tiges seules émergeaient encore de la marée blanche, qui allait bientôt les en- ^5 gloutir.

Mais lorsque notre dîner fut terminé on commença à ne plus voir que confusément ce qui se passait au dehors de la hutte, car en cette sombre journée l'obscurité était vite venue. 20

La nuit n'anêta pas la chute de la neige, qui du ciel noir continua à descendre en gros flocons sur la terre blanche.

Puisque nous devions coucher là, le mieux était de dormir au plus vite ; je fis donc comme les chiens et 25 après m'être roulé dans ma peau de mouton qui, exposée à la flamme, avait séché durant le jour, je m'allongeai auprès du feu, la tête sur une pierre plate qui me servait d'oreiller.

— Dors, me dit Vitalis, je te réveillerai quand je 30 voudrai dormir à mon tour, car bien que nous n'ayons rien à craindre des bêtes ou des gens dans cette cabane, il faut que l'un de nous veille pour entretenir le feu ; nous

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devons prendre nos précautions contre le froid qui peut devenir âpre, si la neige cesse.

Je ne me fis pas répéter l'invitation deux fois, et m'endormis. 5 Quand mon mattre me réveilla, la nuit devait être déjà avancée ; au moins je me l'imaginai ; la neige ne tombait plus ; notre feu brûlait toujours.

— A ton tour maintenant, me dit Vitalis, tu n'auras qu'à mettre de temps en temps du bois dans le foyer ; 10 tu vois que je t'ai fait ta provision.

En effet, un amas de fagots était entassé à portée de la main. Mon maître, qui avait le sommeil beaucoup plus léger que moi, n'avait pas voulu que je l'éveillasse en allant tirer un morceau de bois à notre muraille 15 chaque fois que j'en aurais besoin, et il m'avait préparé ce tas, dans lequel il n'y avait qu*à prendre sans bruit.

C'était là sans doute une sage précaution, mais elle n'eut pas, hélas I les suites que Vitalis attendait.

Me voyant éveillé et prêt à prendre ma faction, il

«0 s'était allongé à son tour devant le feu, ayant Joli-Cœur

contre lui, roulé dans une couverture, et bientôt sa

respiration, plus haute et plus réguhère, m'avait dit qu'il

venait de s'endormir.

Alors je m'étais levé et doucement, sur la pointe des 25 pieds, j'ayais été jusqu'à la porte, pour voir ce qui se passait au dehors.

La neige avait tout enseveli, les herbes, les buissons, les cépées, les arbres ; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, ce n'était qu'une nappe inégale, mais uniformé- 30 ment blanche ; le ciel était parsemé d'étoiles scintillantes, mais, si vive que fût leur clarté, c'était de la neige que montrait la pâle lumière qui éclairait le paysage. Le froid avait repris et il devait geler au dehors, car l'air qui

entrait dans notre cabane était glacé. Dans le silence lugubre de la nuit, on entendait parfois des craquements qui indiquaient que la surface de la neige se congelait.

Nous avions été vraiment bien heureux de rencontrer 5 cette cabane ; que serions-nous devenus en pleine forêt, lous la neige et par ce froid ?

Je demeurai encore quelques instants à regarder la neige, car bien que ce spectacle me remplît le cœur d'une vague tristesse, je trouvais une sorte de plaisir à le xo contempler: il me donnait envie de pleurer, et quoiqu'il me fût facile de ne plus le voir, puisque je n'avais qu'à fermer les yeux ou à revenir à ma place, je ne bougeais pas.

Enfin je me rapprochai du feu, et l'ayant chargé de 13 trois ou quatre morceaux de bois croisés les uns par dessus les autres, je crus que je pouvais m'asseoir sans danger sur la pierre qui m'avait servi d'oreiller.

Mon maître dormait tranquillement; les chiens et Joli-Cœur dormaient aussi, et du foyer avivé s'élevaient ao de belles flammes qui montaient en tourbillons jusqu'au toit, en jetant des étincelles pétillantes qui, seules, troublaient le silence.

Pendant assez longtemps je m'amusai à regarder ces étincelles, mais peu à peu, la lassitude me prit et m'en- 25 gourdit sans que j'en eusse conscience.

Si j'avais eu à m'occuper de ma provision de bois, je me serais levé, et, en marchant autour de la cabane, je me serais tenu éveillé; mais, en restant assis, n^ayant d'autre mouvement à faire que d'étendre la main pour 30 mettre des branches au feu, je me laissai aller à la somnolence qui me gagnait et, tout en me croyant sûr de me tenir éveillé, je me rendormis.

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Tout à coup je fus réveillé en sursaut par un aboiement furieux.

Il faisait nuit ; j'avais sans doute dormi longtemps, et le feu s'était éteint, ou tout au moins il ne donnait plus 5 de flammes qui éclairassent la hutte.

Les aboiements continuaient : c'était Ja voix de Capi ; mais, chose étrange, Zerbino, pas plus que Dolce ne répondaient à leur camarade.

— Eh bien, quoi ? s'écria Vitalis se réveillant aussi, 10 que se passe-t-il ?

— Je ne sais pas.

— Tu t'es endormi et le feu s'éteint.

Capi s*était élancé vers la porte, mais n'était point sorti, et c'était de la porte qu'il aboyait.

15 La question que mon maître m'avait adressée, je me la posai : que se passait-il ?

Aux aboiements de Capi répondirent deux ou trois hurlements plaintifs dans lesquels je reconnus la voix de Dolce. Ces hurlements venaient de derrière notre 20 hutte, et à une assez courte distance.

J'allais sortir ; mon maître m'arrêta en me posant la main sur l'épaule.

— Mets d'abord du bois sur le feu, me commandat-il.

25 Pendant que j'obéissais, il prit dans le foyer un tison sur lequel il souffla pour aviver la pointe carbonisée.

Puis au lieu de rejeter ce tison dans le foyer, lorsqu'il fut rouge, il le garda à la main.

— Allons voir, dit-il, et marche derrière moi ; en avant, 30 Capi I

Au moment où nous allions sortir, un formidable hurlement éclata dans le silence, et Capi se rejeta dans nos jambes, effrayé.

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— Des loups ; oît sont Zerbino et Dolce ?

A cela je ne pouvais répondre* Sans doute les deux chiens ^létaient' sortis pendant mon sommeil ; Zerbino réalisant le caprice qu'il avait manifesté, et que j'avais contrarié, Dolce suivant son camarade. 5

Les loups les avaient-ils emportés ? Il me semblait que Taccent de mon maître, lorsqu'il avait demandé où ils étaient, avait trahi cette crainte.

— Prends un tisoc^ me dit-il, et allons à leur secours. J'avais entendu raconter dans mon village d'effrayantes lo

histoires de loups ; cependant je n'hésitai pas ; je m'armai d'un tison et suivis mon maître.

Mais lorsque nous fûmes dans la clairière nous n'aperçûmes ni chiens, ni loups.

On voyait seulement sur la neige les empreintes 15 creusées par les deux chiens.

Nous suivîmes ces empreintes ; elles tournaient autour de la hutte ; puis à une certaine distance se montrait dans l'obscurité un espace où la neige avait été foulée, comme si des animaux s'étaient roulés 20 dedans.

— Cherche, cherche, Capi, disait mon maître et en même temps il sifflait pour appeler Zerbino et Dolce.

Mais aucun aboiement ne lui répondait, aucun bruit ne troublait le silence lugubre de la forêt, et Capi, au 25 lieu de chercher comme on lui commandait, restait dans nos jambes, donnant des signes manifestes d'inquiétude et d'effroi, lui qui ordinairement était aussi obéissant que brave.

La réverbération de la neige ne donnait pas une clarté 3« suffisante pour nous reconnaître dans l'obscurité et suivre les empreintes ; à une courte distance, les yeux éblouis se perdaient dans l'ombre confuse*

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Ij/S CAPI BT SA TROUPE.

De nouveau, Vitalis siffla^ et d'une voix forte il appela Zerbino et Dolce.

Nous écoutâmes ; le silence continua ; j'eus le cœur serré.

5 Pauvre 2^bino ! Pauvre Dolce 1

Vitalis précisa mes craintes.

— Les loups les ont emportés, dit-il ; pourquoi les as-tu laissés sortir ?

Ah ! oui, pourquoi ? Je n'avais pas, hélas ! de réponse 10 à donner.

— Il faut les chercher, dîs-je.

Et je passai devant; mais Vitalis m'arrêta.

— Et où veux-tu les chercher ? dit-il.

— Je ne sais pas, partout.

15 — Comment nous guider au milieu de Tobscurité, et dans cette neige ?

En effet, la neige nous montait jusqu'à mi-jambe, et ce n'étaient pas nos deux tisons qui pouvaient éclairer les ténèbres.

so — S'ils n'ont pas répondu à mon appel, c*est qu'ils sont... bien loin, dit-il; et puis, il ne faut pas nous exposer à ce que les loups nous attaquent nous-mêmes ; nous n'avons rien pour nous défendre.

C'était terrible d'abandonner ainsi ces deux pauvres 83 chiens, ces deux camarades, ces deux amis, pour moi particulièrement, puisque je me sentais responsable de leur faute ; si je n'avais pas dormi, ils ne seraient pas sortis.

Mon maître s'était dirigé vers la hutte et je l'avais

|o suivi, regardant derrière moi à chaque pas et m'arrêtant

pour écouter; mais je n'avais rien vu que la neige, je

n^g^is rien entendu que les craquements de la neige.

/Dans la hutte, une surprise nouvelle nous attendait ;

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CAPl ET SA TROUPE. I37

en notre absence, les branches que j*avais entassées sur le feu s'étaient allumées, elles flambaient, jetant leurs lueurs dans les coins les plus sombres.

Je n'aperçus point Joli-Cœur.

Sa couverture était restée devant le feu, mais elle était 5 plate et le singe ne se trouvait pas dessous.

Je l'appelai; Vitalis l'appela à son tour; il ne &e montra pas.

Qu'était-il devenu?

Vitalis me dit qu'en s'éveillant, il l'avait senti près de i§ lui, c'était donc depuis que nous étions sortis qu'il avait disparu ?

Avait-il voulu nous suivre?

Nous primes une poignée de branches enflammées, et nous sortîmes, penchés en avant, nos branches 15 inclinées sur la neige, cherchant les traces de Joli- Cœur.

Nous n'en trouvâmes point : il est vrai que le passage des chiens et nos piétinements avaient brouillé les empreintes, mais pas assez cependant pour qu'on ne pût 20 pas reconnaître les pieds du singe.

Il n'était donc pas sorti.

Nous rentrâmes dans la cabane pour voir s'il ne s'était pas blotti dans quelque fagot.

Notre recherche dura longtemps ; dix fois nous pas- 25 sânies à la même place, dans les mêmes coins ; je montai sur les épaules de Vitalis pour explorer les branches qui formaient notre toit ; tout fut inutile.

De temps en temps nous nous arrêtions pour l'appeler ; rien, toujours rien. j^

Vitalis paraissait exaspéré, tandis que moi j'étais sincèrement désolé.

Pauvre Joli-Cœur 1

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I3S CAPI ET SA TROUPBi

Comme je demandais à mon maître s^ pensait que let loups avaient pu aussi remporter :

— Non, me dit-il, les loups n'auraient pas osé entrer dans la cabane ; je crois qu'ils auront sauté sur Zerbino

5 et sur Dolce qui étaient sortis, mais ils n*ont pas pénétré ici; il est probable que Joli-Cœur épouvanté se sera caché quelque part pendant que nous étions dehors; et c'est là ce qui m'inquiète pour lui, car par ce temps abominable il va gagner froid et pour lui le froid serait 10 mortel. ..

— Alors cherchons encore^

De nouveau nous recommençâmes nos recherches, mais elles ne furent pas plus heureuses que la première fois.

15 — Il faut attendre le jour, dit Vitalis.

— Quand viendra-t-il ?

^ Dans deux ou trois heures, je pense.

n s'assit devant le feu, la tête entre ses deux mains.

Je n'osai pas le troubler. Je restai immobile près de 20 lui, ne faisant un mouvement que pour mettre des branches sur le feu ; de temps en temps il se levait pour aller jusqu'à la porte, alors il regardait le ciel et il se penchait pour écouter ; puis il revenait prendre sa place.

Il me semblait que j'aurais mieux aimé qu'il me 25 grondât, plutôt que de le voir ainsi morne et accablé.

Les trois heures dont il avait parlé s'écoulèrent avec une lenteur exaspérante ; c'était à croire que cette nuit ne finirait jamais.

Cependant les étoiles pâlirent et le ciel blanchît, c'était 30 le matin, bientôt il ferait jour.

Mais avec le jour naissant le froid augmenta, l'air qui entrait par la porte était glacé.

Si nous retrouvions Joli-Cœur, serait-il encore vivant?

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CAPI BT SA TROUFB. I39

Aussitôt que la clarté froide du matin eut donné aux buissons et aux arbres leurs formes réelles, nous sortîmes. Vitalis s'était armé d'un fort bâton et j'en avais pris un pareillement

Capi ne paraissait plus être sous l'impression de f frayeur qui l'avait paralysé pendant la nuit ; les yeux sur ceux de son maître il n'attendait qu'un signe pour s'élancer en avant.

Comme nous cherchions sur la terre les empreintes de Joli-Cœur, Capi leva la tête et se mit à aboyer joyeuse- xo ment ; cela signifiait que c'était en l'air qu'il fallait chercher et non à terre.

En effets nous vîmes que la neige qui couvrait notre cabane avait été foulée çà et là, jusqu'à une grosse branche penchée sur notre toit. 15

Nous suivîmes des yeux cette branche, qui appartenait à un gros chêne, et tout au haut de l'arbre, blottie dans une fourche, nous aperçûmes une petite forme de couleur sombre.

C'était Joli-Cœur: effrayé par les hurlements des ao chiens et des loups, il s'était élancé sur le toit de notre hutte, quand nous étions sortis, et de là il avait grimpé f au haut du chêne, où se trouvant en sûreté, il était resté

\ blotti, sans répondre à nos appels.

La pauvre petite bête si frileuse devait être glacée. «5

Mon maître l'appela doucement, mais il ne bougea pas plus que s'il était mort.

Fendant plusieurs minutes, Vitalis répéta ses appels *« Joli-Cœur ne donna pas signe de vie.

J'avais à racheter ma négligence de la nuit. S«

— Si vous voulez, dis-je, je vais l'aller chercher.

— Tu vas te casser le cou.

— Il n'y a pas de danger.

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Le mot n'était pas très juste ; il y avait danger aa

contraire, surtout il y avait difficulté ; Tarbre était gros,

et de plus il était couvert de neige dans les parties de

son tronc et de ses branches qui avaient été exposées au

5 vent.

J'avais appris de bonne heure à grimper aux arbres et

j'avais acquis dans cet art une force remarquable.

Quelques petites branches avaient poussé le long du

tronc ; elles me servirent d'échelons, et bien que je fusse

10 aveuglé par la neige que mes mains me faisaient tomber

dans les yeux, je parvins bientôt à la première fourche.

Arrivé là, Tascension devenait facile ; je n'avais plus

qu'à veiller à ne pas glisser sur la neige.

Tout en montant, je parlais doucement à Joli-Cœur

15 qui ne bougeait pas, mais qui me regardait avec ses yeux

brillants.

J'allais arriver à lui et déjà j'allongeais la main pour le prendre lorsqu'il fit un bond et s'élança sur une autre branche.

20 Je le suivis sur cette branche, mais les hommes, hélas I et même les gamins sont très inférieurs aux singes pour courir dans les arbres.

Aussi est-il bien probable que je n'aurais jamais pu atteindre Joli-Cœur si la neige n'avait pas couvert les 15 branches ; mais comme cette neige lui mouillait les mains et les pieds, il fut bientôt fatigué. Alors dégringolant de branches en branches il sauta d'un bond sur les épaules de son maître, et se cacha sous la veste de celui-ci.

30 C'était beaucoup d'avoir retrouvé Joli-Cœur, mais ce n'était pas tout : il fallait maintenant chercher les chiens. Nous arrivâmes en quelques pas à Pendroit où nous étions déjà venus dans la nuit.

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Maintenant qu'il faisait jour, il nous fut facile de deviner ce qui s'était passé : la neige gardait imprimée en creux Thistoire de la mort des chiens.

En sortant de la cabane Tun derrière Tautre, ils avaient longé les fagots et nous suivions distinctement leurs 5 traces pendant une vingtaine de mètres ; puis ces traces disparaissaient ; alors on voyait d'autres empreintes ; d'un côté celles qui montraient par où les loups, en quelques bonds allongés, avaient sauté sur les chiens ; et de l'autre celles qui disaient par oh ils les avaient emportés 10 après les avoir boules ; de traces des chiens il n'en existait plus, à l'exception d'une traînée rouge qui çà et là ensanglantait la neige.

Il n'y avait plus maintenant à poursuivre nos recherches plus loin ; les deux pauvres chiens avaient été 15 égorgés et emportés pour être dévorés à loisir dans quelque hallier épineux.

D'ailleurs nous devions nous occuper au plus vite de réchauffer Joli-Cœur.

Nous rentrâmes dans la cabane et tandis que Vitalis 20 lui présentait les pieds et les mains au feu comme on fait pour les petits enfants, je chauffai bien sa couverture et nous l'enveloppâmes dedans.

Mais ce n'était pas seulement une couverture qu'il fallait, c'était encore un bon lit bassiné, c'était surtout 25 une boisson chaude, et nous n'avions ni l'un ni Tautre ; heureux encore d'avoir du feu.

Nous nous étions assis, mon maître et moi, autour du foyer, sans rien dire, et nous restions là, immobiles, regardant le feu brûler. 30

Mais il n'était pas besoin de paroles, il n'était pas besoin de regard pour exprimer ce que nous ressentions.

-— Pauvre Zerbino, pauvre Dolce, pauvres amis I

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I4S CAPI BT SA TROUPt.

C'étaient les paroles que tous deux nous murmurioni chacun de notre côté, ou tout au moins les pensées de nos cœurs.

Ils avaient été nos camarades, nos compagnons de 5 bonne et mauvaise fortune, et pour moi, pendant mes jours de détresse et de solitude, mes amis, presque mes enfants.

Je ne pouvais m*innocenter : si j'avais fait bonne

garde comme je le devais, si je ne m'étais pas endormi,

xo ils ne seraient pas sortis, et les loups ne seraient pas

venus nous attaquer dans notre cabane, ils auraient été

retenus à distance, effrayés par notre feu.

J'aurais voulu que Vitalis me grondât, me battît

Mais il ne me disait rien, il ne me regardait même

15 pas ; il restait la tête penchée au-dessus du foyer : sans

doute il songeait à ce que nous allions devenir sans les

chiens. Comment donner nos représentations sans eux ?

Comment vivre ? ,

90 MONSIEUR JOLI*C(EUB.

Les pronostics du jour levant s'étaient réalisés; le

soleil brillait dans un ciel sans nuages et ses pâles

rayons étaient réfléchis par la neige immaculée ; la forêt

triste et livide la veille était maintenant éblouissante

25 d'un éclat qui aveuglait les yeux.

De temps en temps Vitalis passait la main sous la couverture pour tâter Joli-Cœur; mais celui-ci ne se réchauffait pas, et lorsque je me penchais sur lui je l'entendais grelotter.

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n deirint bientôt évident que nous ne pourrions pas réchauffer ainsi son sang glacé dans ses veines.

— Il faut gagner un village, dit Vitalis en se levant, ou Joli-Cœur va mourir ici ; heureux nous serons, s'il ne meurt pas en route. Partons. S

La couverture bien chauffée, Joli-Cœur fut enveloppé dedans, et mon maître le plaça sous sa veste contre sa poitrine.

Nous étions prêts à partir.

— Voilà une auberge, dit Vitalis, qui nous a fait 10 payer cher l'hospitalité qu'eUe nous a vendue.

£n disant cela, sa voix tremblait.

Il sortit le premier et je marchai dans ses pas.

Il fallut appeler Capi, qui était resté sur le seuil de la hutte, le nez tourné vers l'endroit oîi ses camarades avaient 15 été surpris.

Dix minutes après être arrivés sur la grande route, nous croisâmes une voiture dont le charretier nous apprit qu'avant une heure nous trouverions un village.

Cela nous donna des jambes, et cependant marcher 20 était difficile autant que pénible, au milieu de cette neige, dans laquelle j'enfonçais jusqu'à mi-corps.

De temps en temps, je demandais à Vitalis comment se trouvait Joli-Cœur, et il me répondait qu'il le sentait toujours grelotter contre lui. 23

Enfin au bas d'une côte se montrèrent les toits blancs d'un gros village; encore un effort et nous arrivions.

Nous n'avions point pour habitude de descendre dans les meilleures auberges, celles qui par leur apparence 31 cossue, promettaient bon gîte et bonne table ; tout au contraire nous nous arrêtions ordinairement à l'entrée des villages ou dans les faubourgs, choisissant quelque

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pauvre maison, d'oii l'on ne nous repousserait pas, et oft l'on ne viderait pas notre bourse.

Mais cette fois, il n'en fut pas ainsi : au lieu de s'arrêter à l'entrée du village, Vitalis continua jusqu'à une 5 auberge devant laquelle se balançait une belle enseigne dorée ; par la porte de la cuisine, grande ouverte, on voyait une table chargée de viande, et sur un large fourneau plusieurs casseroles en cuivre rouge chantaient joyeusement, lançant au plafond des petits nuages de vapeur; xo de la rue, on respirait une bonne odeur de soupe grasse qui chatouillait agréablement nos estomacs affamés.

Mon maître ayant pris ses airs " de monsieur " entra dans la cuisine, et le chapeau sur la tête, le cou tendu en arrière, il demanda à l'aubergiste une bonne chambre 15 avec du feu.

Tout d'abord l'aubergiste, qui était un personnage de belle prestance, avait dédaigné de nous legarder, mais les grands airs de mon maître lui en imposèrent, et une fille de service reçut l'ordre de nous conduire, ao — Vite, couche-toi, me dit Vitalis pendant que la servante allumait le feu.

Je restai un moment étonné : pourquoi me coucher? j'aurais bien mieux aimé me mettre à table qu'au lit

— Allons, vite, répéta Vitalis.

«5 . Et je n'eus qu'à obéir.

Il y avait un édredon sur le lit, Vitalis me l'appliqua jusqu'au menton.

— Tâche d'avoir chaud, me dit-il, plus tu auras chaud mieux cela vaudra.

30 II me semblait que Joli-Cœur avait beaucoup plus que moi besoin de chaleur, car je n'avais nullement froid.

Pendant que je restais immobile sous l'édredon, pour tâcher d'avoir chaud, Vitalis au grand étonnement de la

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«crvante, tournait et retournait le pauvre petit Joli-Cœur, comme s'il voulait le faire rôtir.

— As-tu chaud ? me demanda Vitalis après quelques instants.

— J'étouffe. 5

— C'est ce qu'il faut.

Venant à moi vivement, il mit Joli- Cœur dans mon lit, en me recommandant de le tenir bien serré contre ma poitrine.

La pauvre petite bête, qui était ordinairement si rétive xo lorsqu'on lui imposait quelque chose qui lui déplaisait, semblait résignée à tout

Elle se tenait collée contre moi, sans faire un mouvement ; elle n'avait plus froid, son corps était brûlant.

Mon maître était descendu à la cuisine ; bientôt il 15 remonta portant un bol de vin chaud et sucré.

Il voulut faire boire quelques cuillerées de ce breuvage à Joli-Cœur, mais celui-ci ne put pas desserrer les dents.

Avec ses yeux brillants il nous regardait tristement 20 comme pour nous prier de ne pas le tourmenter.

En même temps il sortait un de ses bras du lit et nous le tendait

Je me demandais ce que signifiait ce geste qu'il ré pétait à chaque instant, quand Vitalis me l'expliqua. . 25

Avant que je fusse entré dans la troupe, Joli-Cœur avait eu une fluxion de poitrine et on l'avait saigné au bras ; à ce moment, se sentant de nouveau malade, il nous tendait le bras pour qu'on le saignât encore et le guérît comme on l'avait guéri la première fois. 30

N'était-ce pas touchant ?

Non-seulement Vitalis fut touché, mais encore il fut inquiété.

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U était évident que le pauvre Joli-Cœur était malade, et même il fallait qu'il se sentit bien malade ppur refuser le vin sucré qu'il aimait tant

— Bois le vin, dit Vitalis, et reste au lit, je vais aller 5 chercher un médecin.

If faut avouer que moi aussi j'aimais bien le vin sucré,

et de plus j'avais une terrible faim ; je ne me fis donc

pas donner cet ordre deux fois, et après avoir vidé le

bol, je me replaçai sous l'édredon, oii la chaleur du vin

10 aidant, je faillis suffoquer.

Notre maître ne fut pas longtemps sorti; bientôt il revint amenant avec lui un monsieur à lunettes d'or, — ^ le médecin.

Craignant que ce puissant personnage ne voulût pas

15 se déranger pour un singe, Vitalis n'avait pas dit pour

quel malade il l'appelait; aussi, me voyant dans le lit

rouge comme une pivoine qui va ouvrir, le médecin vint

à moi, et m'ayant posé la main sur le front :

— Congestion, dit-il.

80 II secoua la tête d'un air qui n'annonçait rien de bon. Il était temps de le détromper, ou bien il allait peutêtre me saigner.

— Ce n'est pas moi qui suis malade, dîs-je.

— Comment, pas malade? Cet enfant délire.

£5 Sans répondre, je soulevai un peu la couverture, et montrant Joli-Cœur qui avait posé son petit bras autour de mon cou :

— C'est lui qui est malade, dis-je.

Le médecin avait reculé de deux pas en se tournant 30 vers Vitalis :

— Un singe! criait-il, comment, c'est pour un singe que vous m'avez dérangé et par un temps pareil !

C'était un habile homme que notre maître et qui ne

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perdait pas facilement la tête. Poliment et avec ses grands airs il arrêta le médecin. Fuis il lui expliqua la situation : comment nous avions été surpris par la neige, et comment par la peur des loups, Joli-Cœur s*était sauvé sur un chêne oîi le froid Favait glacé. 5

Ce sont d'adroits ilatteurs que les Italiens ; le médecin abandonna bientôt la porte pour se rapprocher du lit.

Fendant que notre maître parlait, Joli-Cœur qui avait sans doute deviné que ce personnage à lunettes était un xo médecin, avait plus de dix fois sorti son petit bras, pout Toffrir à la saignée.

— Voyez comme ce singe est intelligent, il sait qu6 vous êtes médecin, et il vous tend le bras pour que vous tâtiez son pouls. 15

Cela acheva de décider le médecin. **- Au fait, dit-il, le cas est peut-être curieux. Il était, hélas I fort triste pour nous, et bien inquiétant : le pauvre M. Joli-Cœur était menacé d'une fluxion de poitrine. «0

Ce petit bras qu'il avait tendu si souvent, fut pris par le médecin, et la lancette s'enfonça dans sa veine, sans qu'il poussât le plus léger gémissement.

Il savait que cela devait le guérir.

Fuis après la saignée vinrent les sinapismes, les cata- «5 plasmes, les potions et les tisanes.

Bien entendu, je n'étais pas resté dans le lit ; j'étais devenu garde-malade sous la direction de Vitalis.

Le pauvre petit Joli-Cœur aimait mes soins et il me récompensait par un doux sourire : son regard était 30 devenu vraiment humain.

Lui nî^fere si vif, si pétulant, si contrariant, toujoun en mouvement pour nous jouer quelque mauvais tour,

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était maintenant là, d'une tranquillité et d'une docilité exemplaires.

Il semblait qu'il avait besoin qu'on lui témoignât de l'amitié, demandant même celle de Capi qui tant de 5 fois avait été sa victime.

Comme un enfant gâté, il voulait nous avoir tous auprès de lui, et lorsque l'un de nous sortait, il se fâchait.

Sa maladie suivait la marche de toutes les fluxions de 10 poitrine, c'est-à-dire que la toux s'était bientôt établie, le fatiguant beaucoup par les secousses qu'elle imprimait à son pauvre petit corps.

J'avais cinq sous pour toute fortune, je les employai à acheter du sucre d'orge pour Joli-Cœur ; mais j'aggravai 15 son mal au lieu de le soulager.

Avec l'attention qu'il apportait à tout, il ne lui fallut pas longtemps pour observer que je lui donnais un morceau de sucre d'orge toutes les fois qu'il toussait.

Alors il s'empressa de profiter de cette observation, ^ et il se mit à tousser à chaque instant, afin d'avoir plus souvent le remède qu'il aimait tant, si bien que ce remède au lieu de le guérir le rendit plus malade.

Quand je m'aperçus de sa ruse, je supprimai bien entendu le sucre d'orge, mais il ne se découragea pas : il t5 commençait par m'implorer de ses yeux suppliants ; puis quand il voyait que ses prières étaient inutiles, il s'asseyait sur son séant, et courbé en deux, une main posée sur son ventre, il toussait de toutes ses forces, sa face se colorait, les veines de son front se distendaient, les 30 larmes coulaient de ses yeux, et il finissait par suffoquer, non plus en jouant la comédie, mais pour tout de bon.

Mon maître ne m'avait jamais fait part de ses affaires, et c'était d'une façon incidente que j'avais appris qu'A

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avait dû vendre sa montre pour m'acheter une peau de mouton, mais dans les circonstances difficiles que nous traversions, il crut devoir s'écarter de cette règle.

Un matin, en revenant de déjeuner, tandis que j'étais 5 resté auprès de Joli-Cœur que nous ne laissions pas seul, il m'apprit que l'aubergiste avait demandé le paiement de ce que nous devions, si bien qu'après ce paiement, il ne lui restait plus que cinquante sous.

Il ne voyait qu'un moyen de sortir d'embarras, c'était lo de donner une représentation le soir même.

Une représentation sans Zerbino, sans Dolce, sans Joli-Cœur ! cela me paraissait impossible.

Mais nous n'étions pas dans une position à nous arrêter découragés devant une impossibilité : il fallait à tout prix 15 soigner Joli-Cœur et le sauver : le médecin, les médicaments, le feu, la chambre, nous obligeaient à faire une recette immédiate d'au moins quarante francs pour payer l'aubergiste qui, voyant la couleur de notre argent, nous ouvrirait un nouveau crédit. 20

Quarante francs dans ce village, par ce froid, et avec les ressources dont nous disposions, quel tour de force !

Cependant mon maître, sans s'attarder aux réflexions, s'occupa activement à le réaliser.

Tandis que je gardais notre malade, Vitalis trouva une 25 salle de spectacle dans les halles, car une représentation en plein air était impossible par le froid qu'il faisait ; il composa et colla des affiches ; il ari»ngea un théâtre avec quelques planches, et bravement il dépensa ses cinquante sous à acheter des chandelles qu'il coupa par 30 le milieu, afin de doubler son éclairage.

Far la fenêtre de la chambre, je le voyais aller et ▼enir dans la neige, passer et repasser devant notre au-

berge, et ce n'était pas sans angoisse que je me demandais quel serait le programme de cette représentation.

Je fus bientôt fixé à ce sujet, car le tambour du village, coiffé d'un képi rouge, s'arrêta devant l'auberge, 5 et après un magnifique roulement, donna lecture de ce programme.

*♦♦♦♦♦«♦ En entendant le tambour, Capi avait aboyé joyeusement, et Joli-Cœur s'était à demi soulevé, quoiqu'il fût 10 très mal en ce moment : tous deUx, je le crois bien, avaient deviné qu'il s'agissait de notre représentation.

Cette idée, qui s'était présentée à mon esprit, me fut bientôt confirmée par la pantomime de Joli-Cœur : il voulut se lever et je dus le retenir de force ; alors il me 15 demanda son costume de général anglais, l'habit et le pantalon rouge galonnés d*or, le chapeau à claque avec son plumet

Il joignait les mains, il se mettait à genoux pour mieux me supplier.

20 Quand il vit qu'il n'obtenait rien de moi par la prière, il essaya de la colère, puis enfin des larmes.

Il était certain que nous aurions bien de la peine à le décider à renoncer à son idée de reprendre son rôle le soir, et je pensai que dans ces conditions le mieux était 25 de lui cacher notre départ.

Quand Vitalis, qui ignorait ce qui s'était passé en son absence, rentra, sa première parole fut pour me dire de préparer ma harpe et tous les accessoires nécessaires à notre représentation.

30 A ces mots bien connus de lui, Joli-Cœur recommença ses supplications, les adressant cette fois à son maître ; il eût pu parler qu*il n'eût assurément pas mieux exprimé par le langage articulé ses désirs qu'il ne le faisait par les

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fons différents qu'il poussait^ par les contractions de sa figure et par la mimique de tout son corps; c'étaient de vraies lajmes qui mouillaient ses joues» et c'étaient de vrais baisers ceux qu'il appliquait sur les mains de Vitalis. 5

— Tu veux jouer ? dit celui-ci.

— Oui, oui, cria toute la personne de Joli-Cœur.

— Mais tu es malade, pauvre petit Joli-Cœur I

— Plus malade I cria-t-il non moins expressivement« 10

C'était vraiment chose touchante de voir l'ardeur que ce pauvre petit malade, qui n'avait plus que le souffle, mettait dans ses supplications, et les mines ainsi que les poses qu'il prenait pour nous décider ; mais lui accorder ce qu'il demandait, c'eût été le condamner à une mort 15 certaine.

L'heure était venue de nous rendre aux halles ; j'arrangeai un bon feu dans la cheminée avec de grosses bûches qui devaient durer longtemps ; j'enveloppai bien dans sa couverture le pauvre petit Joli-Cœur qui pleurait 20 à chaudes larmes, et qui m'embrassait tant qu'il pouvait, puis nous partîmes.

En cheminant dans la neige, mon maître m'expliqua ce qu'il attendait de moi.

Il ne pouvait pas être question de nos pièces ordi-25 naires, puisque nos principaux comédiens manquaient, mais nous devions, Capi et moi, donner tout ce que nous avions de zèle et de talent. Il s'agissait de faire une recette de quarante francs.

Quarante francs ! c'était bien là le terrible. y)

Tout avait été préparé par Vitalis, et il ne s'agissait plus que d'allumer les chandelles ; mais c'était un luxe que nous ne devions nous permettre que quand la salle

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serait à peu près garnie, car il fallait que notre lUuminaF tion ne finit pas avant la représentation.

Aprh la représentation ils reviennent à V auberge.

S Je montai Tescalier le premier et j'entrai dans la chambre en courant ; le feu n'était pas éteint, mais il ne donnait plus de flamme.

J'allumai vivement une chandelle et je cherchai Joli- Cœur, surpris de ne pas Tentendre.

10 Couché sur sa couverture, tout de son long, il avait revêtu son uniforme de général, et il paraissait dormir.

Je me penchai sur lui pour lui prendre doucement la main sans le réveiller.

Cette main était froide.

15 A ce moment, Vitalis entrait dans la chambre. Je me tournai vers lui.

— Joli-Cœur est froid I Vitalis se pencha près de moi :

— Hélas I dit-il, il est mort Cela devait arriver. 10 Vois-tu, Rémi, j'ai été coupable de t'enlever à madame

Milligan. Je suis puni. Zerbino, Dolce, aujourd'hui Joli-Cœur. Ce n'est pas la fin.

Ponr la suite, voir les éditions complètes de *< Sans Famille ' s vols, in z6mo, chex Dbntu, Paris.

% vols, in i6mo, chez CHARPBMTaR, Paris.

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