‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille."Chapitre 7 sur 35 · UN PÈRE NOURRICIER · texte numérisé non relu

UN PÈRE NOURRICIER

/ 15 Je m'étais approché pour l'embrasser à mon tour,

mais du bout de son bâton il m'arrêta :

— Qu'est-ce que c'est que celui-là ?

— C'est Rémi.

— Tu m'avais dit...

20 — Eh bien oui, mais... ce n'était pas vrai, parce que...

— Ah I pas vrai, pas vrai.

Il fit quelques pas vers moi son bâton levé et instinctivement je reculai. 25 Qu'avais-je fait ? De quoi étais-je coupable ? Pourquoi cet accueil lorsque j'allais à lui pour l'embrasser ?

Je n'eus pas le temps d'examiner ces diverses questions qui se pressaient dans mon esprit troublé.

— Je vois que vous faisiez mardi gras, dit-il, ça se

Googk

trouve bien, car j'ai une solide faim. Qu'est-ce que tu âs pour souper ?

— Je faisais des crêpes.

— Je vois bien ; mais ce n*est pas des crêpes que tu vas donner à manger à un homme qui a dix lieues dans 5 les jambes.

— C'est que je n'ai rien : nous ne t'attendions pas.

— Comment rien ; rien à souper ?

Il regarda autour de lui

^ — Voilà du beurre. 10

Il leva les yeux au plafond à Tendroit où Ton accrochait le lard autrefois ; mais depuis longtemps le crochet était vide j et à la poutre pendaient seulement maintenant quelques glanes d'ail et d'oignon.

— Voilà de l'oignon, dit-il, en fusant tomber une 15 glane avec son bâton ; quatre ou cinq oignons, un morceau de beurre et nous aurons une bonne soupe. Retire ta crêpe et fricasse-nous les oignons dans la poêle.

Retirer la crêpe de la poêle ! mère Barberin ne ré- 20 pliqua rien. Au contraire elle s'empressa de faire ce que son homme demandait tandis que celui-ci s'asseyait sur le banc qui était dans le coin de la cheminée.

Je n'avais pas osé quitter la place où le bâton m'avait amené ; appuyé contre la table, je regardais. 25

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, environ, au visage rude, à l'air dur ; il portait la tête inclinée sur l'épaule droite par suite de la blessure qu'il avait reçue, et cette difformité contribuait à rendre son aspect peu rassurant 30

Mère Barberin avait replacé la poêle sur le feu.

— Est-ce que c'est avec ce petit morceau de beurra que tu vas nous faire la soupe ? dit-il.

Googk

lO CAPI ET SA TROUPE.

' Alors prenant lui-même Tassiette oii se trouvait le beurre, il fit tomber la motte entière dans la poêle. Plus de beurre, dès lors plus de crêpes.

En tout autre moment, il est certain que j'aurais été 5 touché par cette catastrophe^ mais je ne pensais plus aux crêpes ni aux beignets et Tidée qui occupait mon esprit, c'était que cet homme qui paraissait si dur était mon père.

Mon père, mon père 1 C'était le mot que je me ré- 10 pétais machinalement.

Je ne m'étais jamais demandé d'une façon bien précise ce que c'était qu'un père, et vaguement, d'instinct, j'avais cru que c'était une mère à grosse voix, mais en regardant celui qui me tombait du ciel, je me sentis pris 15 d'un effroi douloureux.

J'avais voulu l'embrasser, il m'avait repoussé du bout de son bâton, pourquoi ? Mère Barberin ne me repoussait jamais lorsque j'allais l'embrasser, au contraire, elle me prenait dans ses bras et me serrait contre elle, ao — Au lieu de rester immobile comme si tu étais gelé, me dit-il, mets les assiettes sur la table.

Je me hâtai d'obéir. La soupe était faite. Mère Barberin la servit dans les assiettes.

Alors quittant le coin de la cheminée, il vint s'asseoir 25 à table et commença à manger, s'arrêtant seulement de temps en temps pour me regarder.

J'étais si troublé, si inquiet, que je ne pouvais manger, et je le regardais aussi, mais à la dérobée^ baissant les yeux quand je rencontrais les siens.

30 — Est-ce qu'il ne mange pas plus que ça d'ordinaire 7 dit-il tout à coup en tendant vers moi sa cuiller.

— Ah ! si, il mange bien.

— Tant pis ; si encore il ne mangeait pas.

Googk

CAPI EX SA TROUPE. Il

Naturellement je n'avais pas envie de parler, et mère Barberin n'était pas plus que mv?i disposée à la conversation : elle allait et venait autour de la table, attentive à servir son mari.

— Alors tu n*as pas faim ? me dit-il. S

— Non,

— Eh bien, va te coucher, et tâche de dormir tout de suite ; sinon je me £khe.

Mère Barberin me lança un coup d*œil qui me disait d'obéir sans répliquer. Mais cette reconmiandation était xo inutile, je ne pensais pas à me révolter.

Comme cela se rencontre dans un grand nombre de maisons de paysans, notre cuisine était en même temps notre chambre à coucher. Auprès de la cheminée tout ce qui servait au manger, la table, la huche, le buffet ; 15 à Tautre bout les meubles propres au coucher ; dans un angle le lit de mère Barberin, au coin opposé le mien qui se trouvait dans une sorte d'armoire entourée d'un ^lambrequin en toile rouge. \/^

Je me dépêchai de me déshabiller et de me coucher, ao Mais dormir était une autre affaire.

On ne dort pas par ordre; on dort parce qu*on a sommeil et qu'on est tranquille.

Or je n'avais pas sommeil et n'étais pas tranquille.

Terriblement tourmenté au contraire, et de plus très 25 malheureux.

Comment^ cet homme était mon père I Alors pourquoi me traitait-il si durement ?

Le nez collé contre la muraille, je faisais effort pour chasser ces idées et m'endormir comme il me 30 Tavait ordonné ; mais c'était impossible ; le sommeil fie venait pas ; je ne m'étais jamais senti si bien éveillé.

Googk

Au bout d'un certain temps, je ne saurais dire combien, j'entendis qu'on s'approchait de mon lit.

Au pas lent, traînant et lourd, je reconnus tout de suite que ce n'était pas mère Barberin.

5 Un souffle chaud effleura mes cheveux.

— Dors-tu ? demanda une voix étouffée.

Je n'eus garde de répondre, car les terribles mots: "je me fâche '* retentissaient encore à mon oreille,

— Il dort, dit mère Barberin ; aussitôt couché, aussitôt 10 endormi, c'est son habitude ; tu peux parler sans craindre

qu'il t'entende.

— M*expliqueras-tu pourquoi tu n'as pas fait comme je t'avais dit de faire ?

— Parce que je n'ai pas pu.

IS — Tu n'as pas pu le porter aux Enfants trouvés ?

— On n'abandonne pas comme ça un enfant qu'on a nourri de son lait et qu'on aime.

— Ce n'était pas ton enfant.

— Enfin je voulais faire ce que tu demandais, mais 80 voilà précisément qu'il est tombé malade.

— Malade ?

— Oui, malade ; ce n'était pas le moment, n'est-ce pas, de le porter à l'hospice pour le tuer ?

— Quand il a été guéri ?

85 — C'est qu'il n'a pas été guéri tout de suite. Après cette maladie en est venue une autre : il toussait, le pauvre petit, à vous fendre le cœur. C'est comme ça que notre petit Nicolas est mort ; il me semblait que si je portais celui-là à la ville, il mourrait aussi.

30 — Mais après ?

— Le temps avait marché. Puisque j'avais attendu jusque-là je pouvais bien attendre encore.

— Quel âge a-t-il présentement ?

Googk

— Huit ans.

— Eh bien ! il ira à huit ans là oii il aurait dû aller autrefois, et ça ne lui sera pas plus agréable : voilà ce qu'il y aura gagné.

— Ah 1 Jérôme, tu ne feras pas ça. 5

— Je ne ferai pas ça I Qui m'en empêchera ? Crois-tu que nous pouvons le garder toujours ?

Il y eut un moment de silence et je pus respirer ; l'émotion me serrait à la gorge au point de ' m'étouffer. lo

Bientôt mère Barberin reprit :

— Ah ! comme Paris t'a changé ! tu n'aurais pas parlé comme ça avant d'aller à Paris.

— Peut-être. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que si Paris m'a changé, il m'a aussi estropié. Comment 15 gagner sa vie maintenant, la tienne, la mienne? nous n'avons plus d'argent. La vache est vendue. Faut-il que quand nous n'avons pas de quoi manger, nous nourrissions un enfant qui n'est pas le nôtre ?

— C'est le mien. ao

— Ce n'est pas plus le tien que le mien. Ce n'est pas un enfant de paysan. Je le regardais pendant le souper : c'est délicat, c'est maigre, pas de bras, pas de jambes.

— C'est le plus joli enfant du pays. 25

— Joli, je ne dis pas. Mais solide ! Est-ce que c'est sa gentillesse qui lui donnera à manger ? Est-ce qu'on est un travailleur avec des épaules comme les siennes ? On est un enfant de la ville, et les enfants des villes, il ne nous en faut pas ici. 30

— Je te dis que c'est un brave enfant, et il a de l'esprit comme un chat, et avec cela bon cœur. Il travaillera pour nous.

Googk

— En attendant, il faudra que nous travaillions poui lui, et moi je ne peux plus travailler.

— Si ses parents le réclament, qu'est-ce que tu diras ?

5 — Ses parents I Est-ce qu'il a des parents ? S*il en avait, ils Tauraient cherché, et depuis h«it ans trouvé bien sûr. Ah I j'ai fait une fameuse sottise de croire qu'il avait des parents qui le réclameraient un jour, et nous payeraient notre peine pour l'avoir élevé. Je n'ai

10 été qu'un nigaud, qu'un imbécile. Parce qu'il était enveloppé dans de beaux langes avec des dentelles, cela ne voulait pas dire que ses parents le chercheraient. Ils sont peut-être morts, d'ailleurs.

— S'ils ne le sont pas ? Si un jour ils viennent nous 15 le demander ? J'ai dans l'idée qu'ils viendront

— Que les femmes sont donc obstinées I

— Enfin, s'ils viennent?

— Eh bien ! nous les enverrons à l'hospice. Mais assez causé. Tout cela m'ennuie. Demain je le con-

20 duirai au maire. Ce soir, je vais aller dire bonjour à François. Dans une heure je reviendrai.

La porte s'ouvrit et se referma.

Il était parti.

Alors me redressant vivement, je me mis à appeler 35 mère Barberin.

— Ah! maman.

Elle accourut près de mon lit:

— Est-ce que tu me laisseras aller à l'hospice ?

— Non, mon petit Rémi, non.

30 Et elle m'embrassa tendrement en me serrant dans ses bras.

Cette caresse me rendi»; le courage, et mes larmes arrêtèrent de couler.

CAPI BT SA TROUVE. t5

— Ta ne dormais donc pas ? me demanda-t*elle doucement.

— Ce n*est pas ma faute.

— Je ne te gronde pas : alors tu as entendu tout ce qu'a dit Jérôme ? 5

— Oui, tu n'es pas ma maman, mais lui n'est pas mon père.

Je ne prononçai pas ces quelques mots sur le même ton, car si j'étais désolé d'apprendre qu'elle n'était pas ma mère, j'étais heureux, j'étais presque fier de savoir 10 que lui n'était pas mon père. De là une contradiction dans mes sentiments qui se traduisit dans ma voix.

Mais mère Barberin ne parut pas y prendre attention.

— J'aurais peut-être dû, dit-elle, te faire connaître la vérité ; mais tu étais si bien mon enfant, que je ne pou- 15 vais pas te dire, sans raison, que je n'étais pas ta vraie mère l Ta mère, pauvre petit, tu l'as entendu, on ne la connaît pas. Est-elle vivante, ne l'est-elle plus? On n'en sait rien. Un matin, à Paris, comme Jérôme allait

à son travail et qu'il passait dans une rue qu'on appelle 20 l'avenue de Breteuil, qui est large et plantée d'arbres, il entendit les cris d'un enfant Ils semblaient partir de l'embrasure de la porte d'un jardin. C'était au mois de février; il faisait petit jour. Il s'approcha de la porte et aperçut un enfant couché sur le seuil. I^omme il 25 regardait autour de lui pour appeler quelqu'un, il vit un homme sortir de derrière un gros arbre et se sauver. Sans doute cet homme s'était caché là pour voir si l'on trouverait l'enfant qu'il avait lui-même placé dans l'embrasure de la porte. Voilà Jérôme bien embarrassé, car 30 l'enfant criait de toutes ses forces, comme s'il avait compris qu'un secours lui était arrivé, et qu'il ne fallait pas le laisser échapper. Pendant que Jérôme réflécbis-

Googk

l6 CAPI ET SA TROUPX.

sait à ce qu'il devait faire, il fut rejoint par d'autres ouvriers, et Ton décida qu'il fallait porter Tenfant ches le commissaire de police. C'était un beau garçon de cinq ou six mois, rose, gros, gras, superbe ; les 5 langes et les linges dans lesquels il était enveloppé disaient clairement qu'il appartenait à des parents riches. C'était donc un enfant qu'on avait volé et ensuite abandonné. Ce fut au moins ce que le commissaire expliqua. Qu'allait-on en faire ? Après avoir

10 écrit tout ce que Jérôme savait, et aussi la description de l'enfant avec celle de ses langes qui n'étaient pas marqués, le commissaire dit qu'il allait l'envoyer à l'hos' picc des Enfants trouvés, si personne, parmi tous ceux qui étaient là, ne voulait s'en charger : c'était un bel

15 enfant, sain, solide qui ne serait pas difficile à élever ; ses parents qui bien sûr allaient le chercher, récompenseraient généreusement ceux qui en auraient pris soin. Là-dessus, Jérôme s'avança et dit qu'il voulait bien s'en charger ; on le lui donna. J'avais justement un enfant

20 du même âge ; mais ce n'était pas pour moi une affaire d'en nourrir deux. Ce fut ainsi que je devins ta mère.

— Oh I maman.

— Au bout de trois mois, je perdis mon enfant, et alors je m'attachai à toi davantage. J'oubliais que tu

25 n'étais pas vraiment notre fils. Malheureusement Jérôme ne l'oublia pas, lui, et, voyant au bout de trois ans que tes parents ne t'avaient pas cherché, au moins qu'ils ne t'avaient pas trouvé, il voulut te mettre à l'hospice. Tu as entendu pourquoi je ne lui ai pas obéi.

30 — Oh ! pas à l'hospice, m'écriai-je en me cramponnant à elle ; mère Barberin, pas à l'hospice, je t'en prie I

— Non, mon enfant, tu n'iras pas. J'arrangerai cela. Jérôme n'est pas un méchant homme, tu verras ; c'est le

Googk

chagrin, c'est la peur du besoin qui Font monté. Nous travaillerons; tu travailleras aussi.

— Oui tout ce que tu voudras. Mais pas l'hospice.

— Tu n'iras pas ; mais à une condition, c'est que tu vas tout de suite dormir. Il ne faut pas, quand il ren- 5 trera, qu'il te trouve éveillé.

Et, après m'avoir embrassé, elle me tourna le nez contre la muraille.

J'aurais voulu m'endormir ; mais j'avais été trop rudement ébranlé, trop profondément ému pour trouver à 10 volonté le calme et le sommeil

Ainsi, mère Barberin, si bonne, si douce pour moi» n'était pas ma vraie mèrel mais alors qu'était donc une vraie mère ? Meilleure, plus douce encore ? Oh I non, ce n'était pas possible. 15

Mais ce que je comprenais, ce que je sentais parfaitement, c'est qu'un père eût été moins dur que Barberin, et ne m'eût pas regardé avec ces yeux froids, le bâton levé.

Il voulait m'envoyer à l'hospice ; mère Barberin pour- «0 rait-elle l'en empêcher ?

Qu'était-ce que l'hospice ?

Il y avait au village deux enfants qu'on appelait ** les enfants de l'hospice ; " ils avaient une plaque de plomb au cou avec un numéro ; ils étaient mal habillés et sales ; 25 on se moquait d'eux ; on les battait ; les autres enfants les poursuivaient souvent comme on poursuit un chien perdu pour s'amuser, et aussi parce qu'un chien perdu n'a personne pour le défendre.

Ah ! je ne voulais pas être comme ces enfants ; je ne 30 voulais pas avoir un numéro au cou, je ne voulais pas qu'on courût après moi en criant : '' A l'hospice I à l'hospice I '*

Googk

l8 CAPI ET SA TROUP£.

Cette pensée seule me donnait froid et me faisait claquer les dents.

£t je ne dormais pas.

Et Barberin allait rentrer. 5 Heureusement il ne revint pas aussitôt qu'il avait dit, et le sommeil arriva pour moi avant îui.\/'

Page 1