‹ Caprices et zigzags (volume 2)Chapitre 1 sur 13 · ET EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

ET EN HOLLANDE

Avant de commencer le récit de ma triomphante expédition , je crois devoir déclarer à l'univers qu'il ne trouvera ici ni hautes considérations politiques, ni théories sur les chemins de fer, ni plaiiites à propos de contrcfaçons.^ni }irfidie^ di-. tbyrambiques en l'honneur de3 niiUions au séf.^ , vice de toute entreprise dans cet hcurei;}; ?oys; de^ Belgique, véritable Eldorado industriel ; 11 n*^ aura exactement dans ma relation que qe nnc Kàurair^îT avec mes yeux, c'est-à-dire avec mon l)1rioclé où avec ma lorgnette , car je craindrais que mes yeux ne me fissent des mensonges. Je n'emprunterai rien au Guide du voyageur, ni aux livres de géographie ou d'histoire, et ceci est un mérite assez rare pour que l'on m'en sache gré.

Ce voyage est le premier que j'aie jamais fait, et j'en ai rapporté cette conviction , à savoir , que les

bS CAPRICES ET ZIGZAGS.

auteurs de relations n*ont pas seulement mis le ' bout du pied dans les pays qu'ils décrivent» ou que, s'ils y sont allés, ils avaient, comme l'abbé de Vertot, leur siège fait d'avance. Diverses lettres sur la Belgique que j'ai lues depuis mon retour m'ont singulièrement étonné pour la dépense d'imagination et de poésie qu'on y a faite* Assurément je n'y ai' pas reconnu la contrée ni les hommes que je venais de quitter.

A présent, si le lecteur curieux veut savoir la

raison pour laquelle j'ai été en Belgique plutôt

qu'ailleurs , je la lui dirai volontiers , car je n'ai

rien de caché pour un être aussi respectable qu'un

lecteur. C'est une idée qui m'est venue au Musée ,

en me promenant dans la galerie de Rubens. La

vue de ces belles femmes aux formes rebondies ,

'' •••Iqe^ftââuxJbofpMéi'pIeins de santé » toutes ces mon-

' *' 'tagne's de'chalfrt)g^e d'où tombent des torrents de

cbfef^elîûts: dp>ées , m'avaient inspiré le désir de les

*• jcoofoontef ;i^^c }es types réels. De plus , l'hérolue

• dè=df(fi>'*^foCbaih roman devant être très-blonde,

je faisais, comme on dit, d'une pierre deux coups.

Voilà donc les motifs qui ont poussé un honnête et

naïf Parisien à faire une coiirte infidélité à son

cher ruisseau de la rue Saint-Honoré« Je n'allais

pas , comme le père Enfantin i eh Orient chercher

la femme Ubre : j'allais au Nord chercher la femme

blonde ; je n'ai pas beaucoup mieux réussi que le

vénérable ' père Enfantia, ex-dieu, et maintenant ingénieur.

Vous savez avec quelle difficulté un Parisien s'arrache de Paris, et comme la plante humaine pousse de profondes racines à travers les fentes de son pavé. Je restai bien trois mois à me décider à ce voyage de quinze jours. Mon paquet fut fait et défait dix fois , et ma place retenue à toutes les dili* gences ; j'avais dit je ne sais combien de fois adieu aux trois ou quatre personnes que je croyais capa« blés de s'apercevoir de mon absence; ma sensibilité souffirait beaucoup de la répétition de ces scènes pathétiques , et je commençais à avoir mal à l'estomac, à force de boire le coup de l'étrier; enfin un beau noatin, ayant changé un assez gros tas de pièces de cent sous contre un fort petit tas de louis, je me pris au collet moi-même, et je me mis à la porte de chez moi, en enjoignant au camarade que j'y laissais de me tirer dessus comme sur un loup enragé, si je m'y représentais avant trois semaines, et je m'en allai à la fatale rue du Bouloi , où était la voiture.

11 est clair que le départ d'un ami doit affecter douloureusement les àmés sensibles ; et pourtant , si vous restez après avoir annoncé un voyage, quelque chose qui ne ressemble pas mal à un mécontentement commentée à se produire dans votre entourage : il semble que vous nei soyez plus en droit

de prendre le pont des Arts pour un sou et le pont Neuf pour rien. Votre portier, lorsque vous rentrez, ne vous tire le cordon qu'à regret ; Paris vous pousse par les épaules , et votre propre chambre vous regarde comme un intrus. C'est ce qui m'arriva pour avoir dit que j'allais à Anvers. La divinité que f adore , tout en convenant que ces trois se* maines lui paraîtraient fort longues » me Saûsait remarquer que j'aurais dû être parti depuis longtemps.

Si vous allez en Belgique , et que vous ayez deâ amis lettrés, l'inconvénient est double. Rapportezmoi mon dernier roman , ou mon volume de poésies, un Hugo, un Lamartine, un Alfred de Musset, un Manuel du libraire (4 vol. in-8% excusez du peu). Vous aurez bien soin de les couper , car sans cela on les saisirait à la douane; et que sais-je^ moi! des listes de trois pages , plus longues que la liste de don Juan ! Sono mille e tre , et encore personne n'a la délicatesse de vous offrir une bourse pleine et une malle vide pour rapporter tout ce bagage.

Mon père , qui m'accompagna à la diligence, se comporta fort bien dans cette suprême circonstance ; il ne me pressa pas sur son cœur , il ne me donna point sa bénédiction, mais aussi il ne me donna rien autre chose. Ma conduite fut également très-màle : je ne pleurai point; je n'embrassai point le sol de cette belle France que j'allais quitter,

ci même je fredonnai assez gaiement, et aussi faux qu'à mon ordinaire , un petit air qui est mon lilla burello et mon iinbj; mais tout mon courage m'abandonna quand je vis arriver mes deux compagnons , ou plutôt mes deux compagnes de voyage : c'étaient deux femmes de vingt-neuf à soixante ans, avec des chapeaux extravagants, des manches violentes , des frisures hors de proportion , des nez insociables , et le plus cannibale et le plus odieusement criard de tous les perroquets verts mélangés de rouge, qui ait jamais fait le dés* espoir d*un honnête homme , prisonnier dans un coupé.. A cette vue , mon sourcil

Prit Teffroyable aspect d'un accent circonflexe ,

et je me sentis le cœur triste jusqu'à la mort. Fort heureusement, je trouvai une autre place dans l'intérieur, ainsi que mon brave camarade Fritz, dont je ne vous ai pas encore parlé et dont je vous parlerai plus d'une fois , car c'est le meilleur fils du monde. La voiture partit, et, arrivés à la barrière de la YiUette , nous pûmes dire comme J. J. Rousseau : « Adieu Paris , ville de boue , de fumée et de bruit. '

Comme les abords de la reine des villes sont misérables! n n'y a rien de plus pauvre au monde que ces maisons dont les flancs , mis à nu par la démolition des bâtiments voisins, conservent en-

core la noire empreinte des tuyaux de cheminée , des lambeaux de papier et des restes de peinture à demi effacée, et que tous ces terrains vagues coupés de flaques d'eau et bossues de tas d'ordures , que Ton voit aux environs des barrières : cette dégradation et cette saleté me furent sensibles surtout au retour , accoutumé que j'étais à la propreté et à la bonne tenue des villes flamandes.

Fidèle à mes devoirs de voyageur pittoresque , je mis le nez à la portière pour voir un peu de quelle façon se comportait la nature à ma droite et à ma gauche. J'observai d'abord une grande quantité de troncs d'arbres que je renoncerai à décrire un à un , \ai que cela pourrait à la longue devenir un peu monotone; ces troncs d'arbres, dont je ne pouvais apercevoir le feuillage , galopaient de toute la vitesse des chevaux et fuyaient comme une armée de bâtons en déroute. A travers cette espèce de grillage mouvant , apparaissaient des terres labourées , des cultures de teintes différentes , quelques petites maisons avec un filet de fumée, des processions de peupliers, des groupes d'arbres à fruit, et, tout à l'extrême bord, un ourlet bleu, haut de deux doigts ; puis , par-dessus , de grands bancs de nuages gris-pommelé , avec des traînées d'azur verdâtre à de certains points du ciel , et des entassements de flocons neigeux, comme une fonte de glace dans une des mers du pWe. Le ciel était

très*beau, grassement peint, d'une touche large et flère ; quant aux terrains, je les al trouvés beaucoup moins bien réussis ; les lignes étaient froides , la couleur sèche et criarde : je ne conçois pas comment la nature pouvait avoir l'air aussi peu natu* relie et ressembler autant à une mauvaise tetiture de salle à manger. Je ne sais si Thabitude de voir des tableaux m'a faussé les yeux et le jugement, mais j'ai éprouvé assez souvent une sensation singulière en face de la réalité ; le paysage véritable m'a paru peint et n'être , après tout , qu'une imita* tion maladroite des paysages de Cabat ou de Ruys* daél. Cette idée me revint plus d'une fois en voyant se dérouler dans la vitre ces interminables rubans de terre couleur chocolat et ces files d'arbres du plus délectable vert épinard que l'on puisse ima* giner.

Il est certain qu'un peintre qui risquerait de pa« relis feuillages et de semblables terrains serait ac* cusé par tout le monde de ne pas faire nature; tout cela était découpé comme à l'emporte^pièce , avec une crudité, une dureté et un manque de perspective aérienne inconcevables : les décorations du Gymnase , où l'on voit de grands gazons en manière de tapis de billard , avec des allées café au lait et des maisons qui ont l'air d'avoir mis des pantalons de nankin, ressemblent à la nature beaucoup plus qu'on ne le croit.

Voilà pour la couleur ; pour la forme , figurezvous je ne sais combien de lieues de bandelettes » dans le genre de ces dessins transversaux lithographies par Arnout» qui représentent les quais ou les boulevards : il n'y a pas de comparaison plus juste.

A une espèce de descente assez rapide, je remarquai sur les bords du chemin une certaine quantité de petites croix d'un aspect passablement sinistre , et Ton m'apprit que ces croix marquaient les endroits où de pauvres postillons s'étaient tués en tombant de cheval, et où la diligence avait versé avec une grande perte de commis voyageurs et autres ustensiles; explication qui fit jeter les hauts cris à une manière de femme d'un âge désagréable, ornée de deux yeux charbonnés, d'un nez pudiquement rouge , et , pour moyen de séduction principal, de trente-deux dents d'un ivoire jaunâtre , longues et larges comme des manches de couteau, et de l'aspect le plus formidable du monde. Cette intéressante jeune personne, qui déployait de profondes connaissances stratégiques et paraissait connaître intimement l'armée française , se tenait accroupie dans un angle de la voiture , entourée de toutes sortes de sacs et de poches contenant des vaisselles inconnues qui rendaient des bruits étranges à chaque cahot de la voiture. De dix minutes en dix minutes, elle s'évanouissait avec

une régularité qui eût fait honneur à la montre la mieux réglée.

Puisque j'ai ébauché ce portrait, pour que la collection soit complète, je vais donner ici la description succincte du reste de la carrossée. Premièrement, un grand vieillard, maigre comme un lézard qui a jeûné six mois, et pour ainsi dire momifié, si sec, que s'il eût mouché la chandelle avec ses doigts, il se serait inrailliblement allumé. Son front peaussu avait plus de fossés et de contrescarpes qu'une ville fortifiée à la Vauban. Ses joues flétries et traversées de fibrilles écarlates ressemblaient à des feuilles de vigne grillées par la gelée ; et sa bouche noire, dans sa figure terreuse, représentait assez bien une ou-« verture de tirelire. Ce témoin des anciens jours, ce contemporain du monde fossile, sans crainte de faire rougir ses cheveux blancs^ se livrait aux face* ties les plus anacréontiques, et racontait ses bonnes fortunes aux époques reculées où il avait dû fleurir; il ne tarissait pas :

Près de lui , non , Hercules Et Jupiter n'étaient que des fats ridicules.

Sa principale histoire consistait en un amour qu'il avait eu pendant la Hévolution pour une déesse de la Liberté qui était fort libertine^ jeu de mots qu'il semblait affectionner beaucoup ; il la répéta cinq ou six fois de cinq ou six manières diffé-

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rentes. Je pense que la vérité ne se trourait dans aucune de ces versions.

Secondement , certain être excentrique et mystérieux à qui je ne pus d*abord assigner de profession ; il était vêtu d'une façon bizarre : sa redingote prétentieusement coupée, d'une étoffe luisante, avait des reflets métalliques très-singuliers ; on eût dit qu'il sortait de la rivière ou qu'il venait de recevoir une ondée. Une petite casquette toute recroquevillée se dandinait, sans perdre l'équilibre, sur sa petite tête toute bossuée et pleine de protubérances. Le pantalon était insignifiant; mais les bottes me parurent douteuses, pour ne pas dire suspectes. Je n'ai jamais vu une plus drôle de physionomie ; un sourcil crochu, et placé beaucoup plus haut que l'autre, lui donnait quelque chose d'effaré et d'extravagant dont l'effet comique ne peut que difficilement se rendre. Son nez semblait un coin que l'on eût fait entrer de force au milieu de sa figure ; son menton avait été taillé à coups de hache par la négligente nature, et du milieu de son cou, laissé à découvert par une cravate très-basse, s'avançait un énorme cartilage qui eût fait dire aux bonnes femmes qu'un fameux quartier de la pomme fatale s'était arrêté à sa gorge, et qu'il ne pouvait pas se défendre d'en avoir mangé. Des tics nerveux lui agitaient la face de temps en temps ; il roulait des yeux exorbitants, et brochait des babines

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. Il

comme un singe qui dit ses patenôtres tout bas. Cet homme avait, à coup sûr, posé pour le premier casse-noisette que Ton ait Mi à Nuremberg : du reste, il ne sonnait mot. J'aurais cru que c'était un poète qui cherchait une rime à triomphe et à oncle^ tant il avait l'air profondément occupé. Mais la forme de ses mains ne me permit pas de m'arrèter à cette supposition purement gratuite. On verra plus tard quel était ce personnage drolatique, qui semblait échappé d'un conte fantastique d'Hofihiann, et qui, en effet, y eût tenu fort bien son rang.

Je ne vous ferai pas la topographie de mon illustre camarade, de peur d'offenser sa modestie et de vio* 1er son incognito. Vous y perdez beaucoup : car, dans cette heureuse expédition à la recherche du boofTon, ce que j'ai vu de plus bouffon , c'est trèscertainement lui ; je vous dirai seulement qu'il ne jeta pas une fois les yeux sur le pays qu'il traversait, et qu'il employa tout son temps à lire la Nouvelle Héloise ou la Fleur des Exemples^ occupation on ne peut plus édifiante.

Vers la frontière du département de la Seine, on ouvrit la porte de notre ménagerie, et on y poussa un animal nouveau; je n'en avais jamais vu de semblable : c'était un agréable Wallon avec la blouse patriotique et la casquette conforme ; cette chose en avait sous le bras une autre en fer-blanc, de figure oblongue, et d'un contenu ténébreux. Ce

iS CAPRICES ET ZIGZAGS.

monsieur s'encaissa entre moi et le vieillard aax paroles légères, puis tira de sa poche un disque prodigieux que je pris d*abord pour une table de douze couverts, ou une meule de moulin, mais qui était véritablement une tabatière dont les deux charnières poussaient, en tournant sur elles-mêmes, des miaulements plus affreux que ceux de vingt chats écorchés vifs. lia boite de Robert Hacaire est un harmonica en comparaison. Le Wallon puisait dans ce cratère des poignées de poudre dont il farcissait sa trompe en renâclant avec un bruit formidable, comme Léviathan ou Behémoth quand ils étemuent ; mais n*anticipons pas sur les relais et les événements.

La voiture roulait toujours, et nous arriv&mes bientôt dans un village, un hameau ou un bourg, je suis profondément incapable de vous dire lequel, dont les maisons portaient , sans en excepter une , écrite sur le front, en caractères de toutes les grosseurs , et avec toutes les fautes d'orthographe possibles et impossibles, cette inscription alléchante et fallacieuse : A la renommée du ratafia. Comme on changeait de chevaux dans cet endroit, nous descendîmes de notre juchoir, et nous allâmes vérifier l'assertion en touristes pleins de conscience. Nous commençâmes par les épiciers de gauche, et nous finîmes par ceux de droite , et, j'en jure par Hécale aux trois visages et par le Styx infranchis-

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. i3

sable , c'est une affreuse déception : figurez-vous quelque chose d'amer et de fade , un abominable arrière-goût de mélasse, comme du cassis tourné. O voyageur trop confiant! ne buvez jamais de ratafia à Louvres ; que notre malheur ne soit pas inutile à lliumanité I Dans le même lieu , nous vîmes par compensation un Hdtel-Dieu gothique, avec des ogives à pointes de diamant d'un caractère assez beau, et des mendiants si bien vêtus et de si bonne minCi que nous fûmes tentés de leur demander l'aumône.

Senlis, que nous laissâmes derrière nous, semblait nous poursuivre en nous montrant le ciel avec le grand doigt de son clocher. Hélas ! nous ne songions guère au ciel , mais bien à la table d'hôte ; car la faim, malesuada^ nous éperonnait furieusement, et nous commencions à nous regarder avec des figures terribles, comme Ugolin et ses fils dans la tour : et si nous n'étions pas arrivés à Courtnay, lieu de la dlnée, nous allions tirer au sort pour savoir qui de nous serait mangé par les autres.

Que le lecteur ne regrette pas le temps que nous avons mis à décrb*e les habitants temporaires de cette petite ville à quatre roues que l'un nomme diligence ; la roule n'avait exactement rien de curieux, la nature continuait à se moquer de moi et à garder ses airs de plan lavé : c'étaient toujours des peupliers semblables à des arêtes de poisson , des

i4 CAMUGES ET 2I62AGS.

cultures bariolées comme le livre d'échantillons d'un tailleur, des feuillages de fer-blanc peint, et un sol de sciiu*e de bois, des arbres, de la terre, et du ciel comme toujours ; pas le moindre petit point de vue, pas le plus petit site romantique et pittoresque.

Mous nous arrêterons ici, et nous laisserons l'imagination du lecteur se reposer sur une scène riante : qu'il se représente une grande Jable où rayonnaient sur une belle nappe blanche des constellations de plats et d'assiettes garnies ; plus, deux voyageurs enthousiastes, avec une douzaine d'autres voyageurs très-positifs, à qui leurs serviettes passées autour du cou donnaient l'air de héros grecs dans leur chiamyde de marbre, ressemblance que confirmait encore la mine belliqueuse avec laquelle ils brandissaient leurs armes offensives.

0 fallacieux aubergistes! vous à qui l'on peut appliquer aussi justement qu'aux femmes le mot de Shakspèare : Perfides comme l'onde , Palforios machiavéliques, hôtes à double face, croyez-vous que, malgré mon apparente candeur, je ne me suis pas aperçu de votre diabolique invention pour faire perdre à de malheureux voyageurs mourants de faim dix des précieuses vingt minutes accordées

par l'implacable conducteur pour prendre leur repas?

Je dénonce au monde ambulatoire et touriste cette eiécrable ruse, d'autant plus dangereuse, qu'elle se présente sous la forme d'une belle soupière de porcelaine opaque, à filets bleus, remplie d'un potage suffisamment étoile , ce qui éloigne d'abord toute méfiance ; mais ce bouillon, qui a plus d'yeux qu'Argus, a sans doute été fait dans la marmite du diable, ayec un volcan pour fourneau, car il dépasse de plusieurs degrés la chaleur du plomb fondu , et bout encore dans l'assiette.

Mon acolyte Fritz , plongeant d*une façon résolue sa tète luisante à travers les tourbillons de tiède fu« mée qui s'élevaient de cette mixture insidieuse , en prit une énorme cuillerée ; du milieu de l'épaisse vapeur on entendit sortir un cri, et Ton vit bientôt le digne Fritz faisant une grimace horrible et tenant à la maiu comme un gant retourné les deux premières pellicules de sa langue.

Malgré notre faim plus que canine, instruits par ce fatal exemple, nous sonunes forcés d'attendre et de laisser refroidir notre soupe; car, pour tolérer une pareille température , il faudrait avoir le palais doublé, cloué et chevillé en cuivre. Les aubergistes le savent bien , et ils calculent en conséquence ; ce potage, si habilement maintenu à cent cinquante degrés centigrades, leur épargne trois ou quatre

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volailles et leur sauve complètement le dessert. Ce retard était d*autant plus douloureux , que le plus goguenard des coucous, nous regardant avec les deux trous par où on le remonte, comme avec deux pruneDes, semblait nous mépriser infiniment et nous poursuivre de son tic tac ironique, qui nous disait en langage d*horloge : « L'heure coule , la soupe est toujours chaude. »

J'en appelle à toutes les civilisations antiques et modernes , y a-t-il rien de plus noir?

Un autre inconvénient se présenta : quoique, mon ami et moi , nous eussions tâché de n'être pas à table à c6té d'une dame , de peur d'être obligés de nous montrer honnêtes et galants, chose fort ennuyeuse quand on veut dtner sérieusement, nous ne pûmes éviter qu'il s'en trouvât une à notre droite. J'avoue que rien au monde ne me déplaît comme de donner à une inconnue, faite de façon à vous faire estimer heureux de ne l'avoir jamais rencontrée, la seule chose que je puisse manger d'un poulet, c'est-à-dire l'aile et le blanc. Fritz, qui vit ma douleur, tourna habilement la difficulté, en prenant au passage de l'assiette tout ce que le pou-^ let pouvait avoir d'ailes. Par cette manœuvre savante, je ne pus offrir à la dame ni aile ni blanc, Fritz les ayant confisqués d'autorité; je pris par contenance un petit morceau de peau grillée , et la dame désappointée n'eut pour sa part qu'une cuisse

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE, il

filandreuse et sècbe comme elle-même; puis, le magnanime Frifz , feignant d'avoir eu plus grands yeux que grand ventre » me repassa la moitié de sa capture : de cette façon je mangeai Faile, et je n*eu8 pas Tair malhonnête, et le beau sexe de la diligence put garder une opinion favorable de moi.

Voilà de ces actions dont on se souvient jusqu'au monument, et qui forment des amitiés indissolubles : Oreste et Pylade, Énée et Achate, Thésée et Pirithoûs s'étaient sans doute rendu de pareils services & table d'hOte. 0 amitié ! quoique M. Alexandre Dumas t'appeUe dans Antony un sentiment faux et bâtard, je te proclame ici une chose fort agréable et supérieure à Tamour, sous le rapport des ailes de poulet*

Cette bataille entre les aubergistes et les voyageurs, que l'on nomme dîner, s'étant terminée sans trop de désavantages pour nous , grftce à notre expéditive férocité , l'on nous remit en cage , et nous parttmes au grand galop.

Le petit être excentrique , dodelinant la tête plus fort que de coutume , grommelait entre ses dents : c Le mauvais dîner, oh I mauvais en vérité ! » Puis il retombait en rêveries. Après quelques grimaces nerveuses plus fantastiques les unes que les autres , il plongea sa main osseuse dans une des poches de sa redingote , et en retira un portefeuille trop volumineux pour être celui d'un poète élégiaque ou

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d'un TaudeTilliftte. Il ouTrit son portefeuille , et tira d'un des goussets quelque chose de noir, qu'il sp mit à observer d'un air de satisfaction indéfinissable. «Bon! me dis-je en moi-même, c'est une boucle de cheveux de sa maîtresse ; il parait que c'est un amoureux; cependant, il a un drôle de nez et de singulières bottes. >

J'aime les amoureux^ en étant moi-même un,

et je le regardai d'une façon plus bienveillante sans doute , car il me tendit le petit chiffon noir qu'il tenait à la main , comme à quelqu'un qu'il jugeait digne de le comprendre; puis il demeura coi dans son angle , fixant sur moi des yeux dont la pupille était complètement entourée de blanc, les lèvres prêtes à se joindre derrière la tète dans un sourire surhumain, et le front illuminé du plus rayonnant orgueil, attendant en sUence l'explosion de mon étonnement.

Dignes lecteurs, fussiez-vous QËdipe (prononcez Édipej comme Kean qui se prononce Kine)^ vous ne devineriez jamais ce que m'avait donné à examiner le petit monsieur hétéroclite dans l'intérieur de la diligence de Paris à Bruxelles.

Quand j'eus bien retourné la chose dans tous les sens, de l'air d*un singe qui tient une montre, l'être étonnant en redingote luisante me dit avec un ton de jubilation profonde et contenue :

« Eh bîeii ! monsieur, qu'y Ironvez-vous?

— C'est tin petit habit de drap brun eousu de ûl blanc, comme les maUces de Gribouille : voilà ce que j'y trouve, monsieur, et rien de plus. Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait faire d'un pareil habit. Est-ce que vous seriez, par hasard, directeur des hannetons savants? »

L'individu fit un signe de tète négatif.

« Alors, vous êtes M. Gulliver, et vous revenez de Lilliput avec l'habit d'un des naturels de l'endroit; pourriez-vous m'en montrer la culotte?

— Je ne suis pas M. Gulliver, et je ne le connais pas; je viens de Paris, où j'ai vendu quatorze de ces petits habits cent francs pièce , et je vais comme vous à Bruxelles , où nous arriverons demain soir, s'il plaît à Dieu et aux maîtres de poste ; mais regardez bien encore l'habit et surtout la couture. »

Je recommençai l'examen ;• et je ne vis pas plus clairement que la première fois ce qu'il y avait do curieux dans cet habit de marionnette, hors son excessive petitesse.

— Vous ne voyez rien? dit le petit être après m'avoir laissé le temps de recueillir mes idées.

— Pardieu , non ! lui répondis-je ; rangez-moi , si vous voulez, dans la classe des palmipèdes, ou dans telle classe de l'Institut que vous vouclrez, mais je n'y comprends rien. »

Et je lui remis le petit habit, qu'il fit passer aux

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autres personnes de la voiture , qui ne se montrèrent pas plus intelligentes que moi.

Alors, avec la majesté d*un mystagogue, ou d*un poëte orphéique qui dévoile une allégorie, il expliqua à l'assistance ébahie comme quoi c'était un modèle d'habit d'un seul morceau , cousu avec une seule couture ; problème non encore résolu jusqu'à nos jours. Le fil était blanc pour qu'on pût mieux suivre les méandres de cette unique et triomphante couture.

« Oui , il n'y a pas pour deux sous de drap là dedans, et un centime de fil; eh bien! cela se vend cent francs , mais c'est l'invention qui se paye. >

Je lui répondis qu'un habit sans couture serait une invention supérieure et vaudrait bien deux cents francs, fùt-il deux fois plus petit.

« Assurément, répondit-il après une minute de réflexion profonde , mais ce n'est possible qu'en caoutchouc. »

Je crus nécessaire , voyant l'intérêt violent qu'il y mettait, de donner des éloges excessifs à cette mirifique découverte, éloges qui exaspérèrent tellement son amour-propre, qu'il ne put garder plus longtemps l'incognito.

« Qui croyez-vous qui ait inventé cela, monsieur? Peut-être pensez-vous que ce soit un autre ? non ! c'est moi! J*ai une fameuse tète, allez! Je suis tailleur l • 11 dit cela <ivec une expression de sufli-

sance heureuse» très-difficile à rendre, et exacte-* ment de la voix dont on dirait : « Je suis prince , » ou « virtuose ; » puis il ajouta d*un Ion plus humain : » Pour le civil et le militaire , rue d*Or , à Bruxelles. »

« Diable , dis*je à part moi , Taventurier est un prince , l'idiot est un esprit , le chat qui dort un chat qui guette » et mon poète élégiaque un estimable tailleur. »

Me voyant taciturne, il se mit à parler de sa profession avec iin lyrisme transcendantal , qui me rappela plus d*une fois le petit perruquier enthou* siaste qu'Hoflbnann a si bien peint dans YÉlixir du Diable. Mais ce n*éfait pas seulement à la confection des habits qu'il bornait son esprit inventif; il venait de trouver le moyen de faire des moulins à eau sur les plus hautes montagnes; découverte aussi utile que celle d'étabtir des moulins à vent au fond des puits. Il m'expliqua si bien le mécanisme de sa machine y que j'avoue à ma honte que la chose me parut non*seulement possible, mais facile, et que si je n'en donne pas la description ici , c'est de peur que quelque ingénieur ne profite du procédé de mon ami de l'Aiguille et de son associé le charpentier; il se proposait, du reste, de demander un brevet.

Pendant toutes ces conversations, les arbres fi-* laient toujours, à droite et à gauche; les teintes roses de l'horizon devenaient violettes; le paysage

6*einbroaillait y et le soleil ^ au milieu de la brume, avait Fair d'un œuf sur le plat ; ce qui est humiliant pour un astre à qui M. MalfilAtre a fait une ode trouvée admirable par d'Alembert.

La différence de température , et la fraîcheur de la nuit qui venait , ayant fait ruisseler sur les vitres une sueur abondante et perlée , qui m*emp6chait de distinguer les objets déjà estompés par l'ombre; une bouffée de brise glaciale me faisant rentrer la tête chaque fois que je la sortais, comme un colimaçon dont on frappe les cornes, je renonçai à mon rôle d'observateur , et je m'établis dans mou coin le moins incommodément qu'il me fut possible. Pour Fritz, il s'avisa d'un moyen de dormir, qu'un autre eût employé pour se tenir éveillé : il noua son foulard par les deux bouts à la vache de la voiture, passa son mufle dans cette espèce de licol , et but bientôt, à pleines gorgées, à la noire coupe du sommeil. Ce qui m'a beaucoup surpris, c'est qu'il ne se soit pas étranglé bel et bien ; apparemment que Dieu, toujours bon, toujours paternel, veut lui épargner la peine de se pendre lui-méme«

Tout le monde dormit bientôt du sommeil des justes, dans la diligence, excepté le centenaire anacréontique, qui lâchait des mots à triple eutente et courtisait de près la femme aux trente-deux dents couleur d'or, dont les poteries rendaient des sons de plus en plus inquiétants; le p&lc frère de la

Mort y contre lequel je luttais depuis deux heures , me jeta tant de sable dans les yeux , que force me fut de les fermer, comme le reste de la compagnie. U existe donc nécessairement ici une lacune dans les descriptions et les événements; j'en demande pardon au public , mais il me fut impossible de ne pas céder à la nature, lui ayant résisté toute la nuit précédente en faveur de l'Amitié, à qui je faisais mes adieux.

Un cahot assez violent me réveilla , et j'entendis la voiture rouler sourdement comme sur une espèce de plancher; je baissai la glace , et je distinguai dans l'obscurité une autre obscurité plus opaque et plus intense , comme du velours noir sur du drap noir : c'était Péronne où nous entrions déjà depuis une demi-heure , en passant par une complication de portes et de ponts-levis tout à fait décourageants , et qui aident beaucoup à expliquer la virginité de la susdite Péronne. En traversant une espèce de place , j'entrevis , à la lueur de deux ou trois étoiles qui avaient mis la tète à la lucarne d'un nuage , une tour à quatre pans vaguement ébauchée. C'est tout ce que je distinguai. Après avoir roulé encore dans quelques rues étroites, dont la pesante diligence faisait trembler les maisons, nous sorUmes par autant de portes que nous étions entrés»

Péronne traversée , je me rendormis ; quand je

rouvris les yeux , le petit jour commençait & poindre ; Faurore avait des pAleurs charmantes, comme une jeune mariée , et je crois réellement qu'elle n'avait pas couché cette nuit-là dans le lit de son vieil époux. Quant au soleil, qui se faisait attendre, je pense qu'il l'avait passée à boire au cabaret , à jouer au brelan chez Mme Thétis , car il avait les yeux passablement rouges.

Nous n'étions pas loin de Cambrai. — L'aspect du pays était complètement différent. La température s'abaissait considérablement , et nous nous attendions à toute minute à voir paraître les ours blancs et les bancs de glaces flottants. — Ce ne ftu guère que sous cette latitude que je m'aperçus que je n'étais plus à Pantin ou à Bs^olet : le type français s'efface pour céder le pas au type flamand ; c'est aussi vers cet endroit que l'usage des bas et des souliers commence à être inconnu , et où l'on prend tant de soin de laver les maisons , que l'on ne se lave jamais la figure.

Que vous dirai- je de Cambrai, sinon que c'est une ville fortifiée dont François Salignac de Lamothc de Fénelon était autrefois archevêque , ce qui lui valut le titre de cygne de Cambrai , par opposition à

UN tOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. 25

l'aigle de M eaux f En fait de cygne, lorsque j'y suis passé 9 je n'y ai vu qu'un. magnifique troupeau d'oies » les unes blanches » les autres tachetées de gris.

Une viUe fortifiée, et à la Vauban encore, c'est-àdire tont ce que l'on peut- imaginer de plus laid et de plus triste au monde. — Figurez- vous trois murailles de briques fai^nt des zigzags à n'en plus finir , séparées par des fossés remplis de roseaux , de joncs , de nénufars, de pommes de terre , et généralement de toute espèce de choses , excepté de Feau , bien entendu ; trois murailles qui n'ont d'autre ornement que des embrasures de canons , avec des volets peints en vert, et qui sont toutes les trois exactement pareilles. — La couleui; rose tendre de la brique , et le vert pacifique de ces volets qu'on ouvre tous les matins pour foire prendre l'air aux canons , sont de l'efiet le plus singulier et le plus pastoral du mondé.

Je me flatte d'être très-ignorant en architecture militaire et en stratégie ; et j'avoue que ces fortifications si vantées me paraissent plutôt faites pour y mettre de la vigne , ou des pêchers en espalier, que pour défendre une ville.

Il me but des donjons , des tours rondes et carrées, des remparts superposés, des màchecoulis, des barbacanes, des ponts-levis, des herses et tout l'appareil des anciennes forteresses ; les lunettes ,

i» CAPJUCSS ET ZIGZAGS,

Jes cuvelteft » les casemates » les bastions » les contrescarpes et les demi-lunes me sont peu agréables; je suis comme Mascarille , j'aime mieux les lunes entières.

A quoi sert d'ailleurs une yille fortifiée, sinon à être prise? S'il n'y avait pas de villes fortifiées, il n'y aurait pas de sièges, et je ne vois pas ce qui cmpëcbe de passer à côté de ces forteresses si virginalement retranchées sous leurs jupons de murailles et leurs vertugadins de pierre.

Les villes fortifiées me semblent , à vrai dire » malgré leur air prude, de franches coquettes très* capables de laisser chiffonner au dieu Mars leurs collerettes de créneaux, et beaucoup plus promptes a dénouer leur ceinture de tours pour entrer dans le lit du vainqueur, qu'on ne pourrait le croire d'après leur réputation sauvage et farouche. On y a ménagé aux ennemis toutes les facilités possibles pour y entrer avec agrément , p^ une infinité de petits diemins tout parsemés de roses , et entretenus très-soigneusement : les talus et les glacis forment des pentes douces qui invitent à grimper ceux qui en auraient le moins envie.

Dans Cambrai, où l'on déjeuna, je ne vis rien de remarquable qu'une gigantesque afSche de la Presse et une autre de dimension plus modeste , qui faisait savoir aux dignes habitants du lieu qu'on donnait ce soir-là au thé&tre de ville la superbe

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE, il

pièce A' Edouard en Ecosse , généralement admirée à Paris , et jouée par les premiers talents ; puis , une assez belle tour à droite du chemin , que je n*eus pas le temps d'examiner.

Une chose qui me frappa» c'est que toutes les rues étaient sablées d'une poussière bleue ; trois ou quatre voitures de charbon de terre que je vis passer, et qui tamisaient, en marchant, une poudre impalpable, m'expliquèrent le poul'quoi. J'avais déjà pris mon crayon pour écrire sur mon carnet : « Dans ces régions éloignées et non décrites» par un phénomène assez étrange , la terre est bleue ; » beaucoup d'observations de voyageurs ne sont pas mieux fondées.

Voici donc , pour en finir avec Cambrai , l'aspect de l'endroit que nous livrons bénévolement aux amateurs de couleur locale. — Terre bleue ; ciel , eaux du Nil plombées ; maisons , feuilles de roses sèches; toits, violet d'évèque; habitants, potiron clair; habitantes, jaune paille. — Cambrai est une excellente ville pour encadrer un roman intime; si nous nous livrions à ce genre de divertissement , nous en aurions levé le plan, et nous y aurions mis une ou deux paires de héros et d'héroïnes plus ou moins adultères et phthisiques , ce qui eût été du meilleur effet.

Cambrai passé , la campagne prit un caractère tout différent de ce que j'avais vu jMsqu'a)ors ; l'ap-

proche du Nord se faisait déjà sentir, et il vous arrivait dans la figure quelques bouffées de son haleine glaciale. J'avais quitté Paris la veille en chemise et par une chaleur de vingt-six degrés; je trouvai en vingt heures de distance que m^ vertu n'était pas un habit suffisant , et je m'emmaillottai soigneusement dans mon manteau.

Je n'ai jamais rien vu de plus gracieux et de plus frais que le tableau qui se déroula devant mes yeux au sortir de cette vieille vilaine ville , tout enfumée et toute noire de charbon.

- Le ciel était d'un bleu très-p&le qui tournait au lilas clair en s'approchant de la zone de reflets roses que le soleil levant suspendait au bord de rhorizou. Le terrain ondulait mollement, de façon à rompre la monotonie des lignes presque toujours plates dans ce pays , et de petits lisérés d'azur ter^ minaient harmonieusement la vue de chaque côté du chemin ; d'immenses plantations d'œillettes tout emperlées de rosée frissonnaient doucement sous l'haleine du matin , comme les épaules d'une jeune fille au sortir du bal ; la fleur d'œillette est presque pareille à celle de l'iris , d'un bleu délicat , où le blanc domine ; ces grandes nappes azurées avaient l'air de morceaux de ciel qu'une lavandière divine aurait étendus par terre pour les faire sécher. Le ciel lui-même ressemblait à un carré d'œillettes renversé, si la comparaison vous plaît mieux

m TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLUUDE. M

tonmée de cette manière ; pour la transparence» la finesse et la légèreté du ton , on eût dit une des plus limpides aquarelles de Tumer ; il n'y avait cependant que deux teintes dominantes, du bleu pâle et du lilas pèle; cà et là quelques bandes de ce vert prasin que les peintres appellent vert Véronèse» deux ou trois traînées d'ocre et de lueurs blondes ackrrocbant quelques bouquets d'arbres lointains, voilà tout. Rien au monde n'était plus charmant ; ce sdnt de ces eflets qu'il faut renoncer à peindre et à décrire, et qui se sentent plutôt qu'ils né se voient.

A mesure que la voiture avançait, la vue s'élargissait, de nouvelles perspectives s'ouvraient de tous côtés. De petites maisons de briques, enfouies dans des feuillages, et rouges comme des pommes d'api montées sur de la mousse , s'avançaient curieusement entre deux branches pour nous regarder passer. On voyait miroiter des eaux sous les rayons obliques, et s'écailler brusquement comme une paillette d'argent le toit d'ardoise de quelque clocher ; de grandes trouées laissaient pénétrer l'œil dans des prairies du vert le plus amoureusement printanier que l'on puisse rêver , et découvraient mille petits sites calmes et reposés, d'une intimité toute flamande et du charme le plus attendrissant.

Il y avait surtout de petits sentiers , de vrais sentiers d'école buissonnière , qui venaient aboutir au grand chemin en filant le long de quelque muraille

30 GAMIGES ET Z1G2AGS.

de clôture ou de quelque haie d'aubépine , avec des airs incultes et sauvages les plus engageants du monde, et qui me ravissaient fort, l'aurais voulu pouvoir descendre de voiture et m'enfoncer à tout hasard dans un de ces sentiers qui, assurément, devait mener dans les endroits les plus agréables et les plus pittoresquement champêtres. On ne peut s'imaginer combien d'idylles dans le genre de Gessner ces petits chemins m'ont fait composer, dans quels océans de crème ma rêverie s*est plongée à propos d'eux, et combien d'épinards au sucre ils ont fait hacher à mon imagination !

Nous traversions fk^équemment des hameaux, des villages, des bourgs entièrement bâtis en briques, d'une propreté charmante, et si mignonnement construits en comparaison des hideuses chaumières des environs de Paris , que je ne revenais pas de ma surprise.

Toutes ces maisons zébrées de blanc et de rouge, chamarrées des dessins formés par les différentes manières de poser la brique , avec leurs contrevents peints et vernis, leurs corniches en saillie, leurs toits d'ardoise violette , leurs puits en guérite festonnés de houblon ou de vigne viei^e , font l'effet de ces villes de bois colorié qu'on envoie de Nuremberg dans des bottes de sapin pour les étrennes des enfants. Les proportions sont plus grandes néi;essairement , mais c'est la même chose. On pour-

rait donner un de ces villages au jeune Gargantua pour lui servir de jouet.

' On croirait que dé telles maisons doivent renfermer des habitants grassouillets , propres et bien vêtus; mais on aurait tort de juger de l'escargot par la coquille. On place volontiers, contre ces fe-* nètres à vitrage de plomb encadrées de plantes grimpantes, quelque vaporeux profil de blonde jeune fille , se retournant au bruit des chevaux , ou travaillant à son petit rouet ,

Œuvre de patience^ et de mélancolie.

On se figure quelque jeune mère, debout, sur le pas de sa porte , avec son nourrisson au bras , et se détachant pure et lumineuse sur le front sombre et bitumineux de la salle basse , avec un grand chien qui la regarde tendrement et jappe à petit brait, comme pour exprimer qu'il prend part h cette joie et à ce repos domestique.

Au lieu de cela, de vilaines créatures, hAlées comme si elles eussent fait la campagne d'Afrique, et si laides, que les plus jeunes paraissaient avoir soixante ans. Ces infantes , pour la plupart , pétrissaient la crotte à cru avec de grands pieds plats auxquels il ne manquait que d'être palmés , et laissaient flotter fort négligemment le pli supérieur de leur robe. Si c'était une coquetterie , elle était mal entendue, et cette exhibition n'avait rien d'enga-

géant ; mais je crois qu'elles n'y entendaient pas malice.

Ajoutez à cela quelques petits enfants morveux » en chemise beaucoup plus courte par devant que par derrière, sans bas, sans souliers, dont les jambes nues et rouges de froid ressemblaient à des carottes bifurquées, se battant à coup de mottes de terre sur le bord des fossés, ou jouant sur le pas des portes, et vous aurez un tableau très-exact de la population de ces délicieuses maisonnettes.

Victor Hugo appelle quelque part les habitants d'une admirable petite ville de Bretagne les pu-naises de ces tnagni figues logis. Cela est vrai de toutes les villes qui ne sont pas des villes capitales; le mot a paru exorbitant aux Bretons et même à quel* ques Parisiens; mais il ne semble que suffisant quand on est sur les lieux^ — L'homme est de trop presque partout , et les figures ne valent presque jamais le paysage.

Toutes les fois que la voiture passait par un village, il s'élevait subitement, du fond des fossés, de derrière les haies , du fumier des basses-cours , une meute de petits garçons albinos , avec de longues mèches de cheveux d'un blond de filasse éparpillés sur les yeux, qui la suivaient jusqu'à la limite extrême en faisant la roue , et en piaulant sur un ton plaintif le seul monosyllabe cents ^ cents ^ dont je ne compris que plus tard la signification terrible.

Ces petits garçons , dont plusieurs sont des petites filles qui font la roue aussi prestement que les autres, remplissent remploi des chiens, qui est d'aboyer autour des voitures et de mordre les jarrets des chevaux. Une place de chien est, dans ce payslà, une véritable sinécure; seulement les chiens sont mieux vêtus , moins sales , et ne demandent pas de cents : triple avantage.

A propos de chiens , je dois consigner ici cette remarque importante , qu'ils deviennent de plus en plus rares , à mesure que Ton progresse vers les régions polaires et la zone arctique ; les chats sont aussi en fort petit nombre, je n'en ai vu que cinq dans tout mon voyage : ils étaient d'un pelage gris fauve, rayé de quelques bandes noires. Ces pauvres animaux avaient l'air de ne pas souper tous les jours et de manger peu, mais rarement, contrairement au précepte de l'école de Salerne. Pour en flnir avec la zoologie, je n'ai vu que deux papillons blancs, qui traversèrent le champ de ma lunette entre midi et une heure; en revanche, j'ai vu beaucoup de Wallons en hlouse et en casquette. Les moulins à vent (observation de mœurs qui n'est pas à négliger ) varient singulièrement dans lem* forme. Ce n'est plus le classique moulin , carré , tournant sur un pivot : c'est une toiu* élégante, dont le toit seul et les ailes sont'mobiles ; quelquesuns poilent au col une collerette de charpente , d'un

ai CAPRICES ET ZIGZAGS.

effet très-pittoresque. Si ma dcscriptioa succincte ne vous suffit pas, je vous renvoie à un charmanl petit tableau de Camille Roqueplan , qui était au dernier salon , où vous verrez une coUection de moulins , les plus bouffons et les plus flamands du monde. J'ajouterai iôi, car vous n*en trouveriez pas le modèle dans le tableau que je vous indique , que j'en ai même remarqué un muni d*un seul aileron qui s'agitait de Fair le phis démanché et le plus risible qu'on puisse voir. Je le recommande à Godefroy Jadin , le Raphaël des moulins à vent.

Je ne parlerai pas de Bouchain , qui est une ville si forte, que je suis passé à côté sans l'apercevoir. Si vous me permettez, nous sauterons qudqoes postes f et nous serons à Valenciennes.

C'est à peu près vers cette ville que commença une mauvaise plais^terie qui se prolongea tout le temps de notre voyage : de quart d'heure en quart d'heure » nous traversions des cours d'eau , et des façons de rivière de province, et, comme d€S voyageurs ignorants et consciencieux , nous demandions à quelque Wallon plus ou moins stupide :

«« Monsieur, le nom de la rivière ?

— C'est l'Escaut , monsieur.

— Ah 1 fort bien. »

Plus loin , nouvelle rivière , nouvelle question : « Et ceci , monsieur le Wallon, auriez-vous Tobli* geancc de me dire ce que c'est ?

«— Gertainement , monsieur ; c'est FEscaut canalisé.

— Monsieur, j'en suis bien aise ; j'aime les canaux : c'est un bienfait de la citilisation. Mais il ne faut pas en abuser cependant. »

Le Wallon restait dans l'attitude calme et simple qui conTient à une conscience pure; il n'avait pas l'air de comprendre l'intention majestueuse du dernier membre de phrase.

c Et là-bas y où je vois des bateaux à voile rouge et à gouvernail vert pomme ?

— L'Escaut, monsieur, l'Escaut lui-même. » Nous nous étions si bien habitués à cette réponse,

que lorsque nous arrivâmes au bord de la mer , à Ostende, mon camarade Fritz ne voulut jamais convenir que ce fût TOcéan , et il soutint mordicus , unguibus et rostro, que c'était encore l'Escaut canalisé. On eut toutes les peines du monde à le faire sortir de là, et, quoiqu'il ait bu Vonde amèrCy comme Télémaque , fils d'Ulysse , il n'est pas encore bien sûr de son fait.

J'entrai dans Yalencienncs avec une idée de broderies et de dentelles qui ne me quiUa point : j'aurais voulu que toute la ville fOt découpée et festonnée à jour, et je demeurai désagréablement surpris en y voyant très-peu de valenciennes. La silhouette de Malines se dessine involontairement sur le fond de mon esprit en mille petits filaments d'une ténuité

longues et fort évasées, entièrement peintes de ce bleu de ciel réservé autrefois aux boutiques de perruquier. Les chevaux n'étaient pas attdés de môme que ceux de nos charrettes; ils n'avaient qu'un collier et étaient du reste entièrement nus*

Enfin nous arrivâmes à un endroit où l'on nous Ai descendre de voiture , et où l'on porta nos paquets dans une espèce de hangar pour les visiter. Nous n'étions plus en France. Je fus fort étonné de ne pas éprouver une sensation violente. Je croyais qu'un cœur un peu bien situé devait donner au moins vingt pulsations de plus à la minute en quittant le sol adoré de la patrie ; je vis qu'il n'en était rien. Je croyais aussi qu'une frontière était marquée de petits points et enluminée d'une teinte bleue ou rouge , ainsi qu'on le voit dans les cartes géographiques ; je me trompais encore.

Uncaté, intitulé Café de France» orné d'un coq qui avait l'air d'un chameau, marquait l'endroit où finissait le territoire français. Un estaminet, à renseigne du Lion de Belgique , indiquait la place où commençaient les possessions de Sa Majesté Léopold. L'enseigne de cet estaminet ne nous donna pas une bien haute idée de l'état actuel des arts en ce bienheureux pays de contrefaçon. Recette générale : Voulez-vous faire un lion belge î ne prenez pas un lion ; prenez un caniche adolesc-ent , mettez-lui une culotte de nankin , une per-

mque de filasse et une pipe à la gueule, et vour aurez un lion belge, qui fera un excellent effet au-dessus de l'inscription : Vtrkoopt men dranken.

Je me donnai k plaisir, pendant que les dona<^ niers fouillaient ma valise, de faire plusieurs fois le Toyage de France en Belgique et de Belgique en France. Une fois même je me tins un pied sur la France et l'autre sur la Belgique. Le pied droit, qui posait sur la France , ne sentit pas, je l'avoue à ma honte, le moindre picotement patriotique. Fritz f s'avançant de mon côté , me demanda si je ne baiserais pas le sol de la patrie avant de re* monter en diligence. Nous cberchAmes vainement une place propre pour accomplir ce pieux devoir; mais il faisait une boue d'enfer, et nous fOmes forcés de renoncer à cette formalité indispensable. D'ailleurs il se présentait une autre difficulté, à savoir : si un pavé pouvait passer pour la terre natale ; et nous n'avions que des pavés à embrasser !

En attendant que la visite fût finie , nous nous jetâmes , tout altérés de couleur locale et crevant en outre de soif, dans le triomphant estaminet du Lion belge, où nous nous répandîmes dans le corps plus de bière qu'il n'en pouvait raisonna^ blement tenir. Ce fût un déluge de faro , de lambick, de bière blanche de Louvain, à mettre à flot Tarche de Noé. Nous prîmes aussi du café belge , du genièvre belge , du tabac belge , et nous nous

assimilâmes la Belgique par tous les moyens pos* sibles.

Étant retourné sous le hangar, j'assistai à Fou* verture des malles des deux dames du coupé, dont j'avais si subtilement évité la compagnie et le perroquet. C*était une singulière collection d*oripeaux, de blondes jaunes , de pots de pommade et autres ustensiles plus ou moins congrus. L'une de ces dames , si respectables à cause de leur grand âge, était une modiste parisienne qui s'en allait en Russie; Tautre une cantatrice portugaise qui s'en allait en Angleterre. Gomme j'étais occupé à regarder ces brimborions intimes, car une malle ouverte est souvent la révélation de la vie entière d'une personne , je me sentis baiser la main par derrière. Je me retournai vivement pour voir la divinité à qui j'avais inspiré une passion si subite , et j'en augurais déjà bien pour mes futurs bonnes fortunes en pays étranger. Je vis une espèce de jeune homme en blouse bleue , d'un aspect équivoque» qui souriait bêtement avec une grande • gueule qui lui servait de bouche.

Je ne comprenais rien à cette comédie; un douanier me mit au fait : c'était une mendiante idiote , habillée en homme , qui aidait quelquefois à décharger les paquets, et qui demandait l'aumône de cette manière. Je lui jetai vite un sou ^our m'en débarrasser. Fritz lui en donna deux;

elle lui baisa sa botte fort tendrement. Pour trois , je ne sais trop ce qu'elle lui aurait baisé.

Je suis réellement désireux autant que vous, mon cher lecteur, d'arriver à la fin de mon voyage ; je meurs d'envie d'être à Bruxelles, comme si j'avais fait une banqueroute frauduleuse : mais j'ai beau éperonner ma plume lancée au grandissime galop sur cette route de papier blanc , qu'il faut rayer d*oniiëres noires, je n'avance pas, je ne puis que suivre cette grosse diligence chargée de paquets et de Wallons, et traînée depuis quelques heures par des chevaux également wallons. J'aurai mis moins de temps à faire le tour de la Belgique qu'& écrire ces quatre misérables chapitres.

Comme la jeune souris sortie pour la première fois de son trou , je suis enclin à prendre des taupinières pour des montagnes, et à raconter comme des choses étranges et merveilleuses les événe* ments les plus simples du monde. J'ai dû faire et je ferai sans doute des observations de la plus haute ingénuité. Mes remarques seront un peu dans le genre de celles de ce Chinois venu à Paris, bt qui, entre autres choses singulières, écrivit sur ses tablettes qu'il avait vu des maisons si hautes

que l'on tx)uvait du toit cueillir les étoiles avec la main , des femmes qui se coupaient les ongles , et des jeunes hommes, de vingt ans au plus, qiii lisaient couranunent dans toutes sortes de livres ; ou bien encore de la façon de cet Anglais, qui s'ètonnait fort que de tout petits enfants parlassent très^bien l'italien en Italie.

Je voudrais décrire les pavés un à un , compter les feuilles des arbres , rendre l'aspect des objets , et même noter d'hewe en heure la teinte et la forme des nuages , -et » je n'étais retenu par une honte virginale , j'écrirais des choses comme ceci :

Le ciel est beaucoup plus grand que je ne croyds (le plus grand morceau de ciel que j'eusse jamais vu est celui qui sert de plafond à la place de la Concorde) ; les hommes ne sont pas bleu de ciel, ni les chevaux jaune serin ; il existe donc quelque chose hors de la banlieue, et la terre ne vous manque nulle part sous les pieds ! Il y a donc des gens qui ne vivent pas à Paris , qui n'ont jamais vu Paris , qui ne verront jamais Paris I

Je savais bien vaguement qu'il y avait par là toutes sortes de parties du monde, qu'on appelle l'Eiutipe, l'Asie, l'Amérique et l'Afrique ; mais, à vrai dire, je n'y ajoutais pas grand'foi , et je pensais au fond de l'àme que c'étaient des bruits qu'on faisait courir.

J'entrai dans Mons avec cette idée saugrenue, assez {Mireille à celle qu'ont les provinciaux en visi-

tant la bibliothèque du roi.... Est-ce que la vie suffirait à lire tous ces livres?.. « Est-ce qu*on pour* rait coDiiattre tous les hommes qui sont daiis toutes les maiscms de toutes ces villes, qui se succè* dent si ra^dement ? Je me sentais , je ne sais trop poorqum, une prodigieuse envie d*ètre Tami intima des pacifiques habitants de Mons , ville de guexre. (Test vraiment une chose effrayante pour tout cœur un peu vaste et d'une ambitton un peu haute, de Yoir combien il y a de gens au monde qui ne se doutait pas de votre existence , aux oreilles de qui votre nom, si retentissant qu'il soit, ne par* viendra jamais : il me semble qu'on doit revenir de voyage plus modeste qu'auparavant, et avec une idée beaucoup plus juste de l'importance relative des choses. On est sujet à se méprendre sur le bruit qu'on fait et la place qu'on occupe dans le numde; parce qu'autour de vous une douzaine de personnes parlent de vous , on se croit le pivot sur quoi roule la terre : il est bon d'aller regarder le rayonnement de sa gloire du fond d'un pays étranger. Combien partent avec de grandes inquiétudes et de grandes précautions pour garder leur incognito , qui écriraient volontiers au retour sur leur chapeau :

C'est moi qui suis Guillot, gardien de ce troupeau,

et qu'on ne reconnaîtrait pas davantage pour cela!

44 GAPniCES ET ZIGZAGS.

Somme toute, Tim pression d'un voyage est douloureuse. On voit combien facilement Ton se passe de gens que Ton croyait le plus aimer» et comme de cette absence temporaire à Tabsence absolue la transition serait simple et naturelle; on sent instinctivement que le coin que l'on occupait dans quelques existences s'est déjà rempli, ou va l'être. On comprend qu'on peut vivre ailleurs que dans son pays , sa ville , sa rue , avec d'autres que ses parents, ses amis, son chien et sa mattresse; et je suis persuadé que c'est une pensée mauvaise. La fable du Juif errant est plus profonde qu'on ne le pense. Rien n'est plus triste que de voir tous les jours des choses qu'on ne verra plus.

Un homme qui voyage beaucoup est nécessairement un égoïste.

Retournons à Mons. Mons est une vraie ville flamande. Les rues y sont plus propres que les parquets en France ; on les dirait cirées et mises en couleur. Les maisons sont peintes, sans exceptions , du haut en bas , et de teintes fabuleuses. U y en a de blanches, de bleu cendré , de ventre de biche, de roses, de vert pomme, de gris de souris effarouchée , et de toutes sortes de nuances égayées, inconnues dans ce pays'ci. Le pignon découpé en forme d'escalier s'y montre assez fréquemment. La toiture de l'Ambigu-Comique peut donner aux "Parisiens, qui ne sont pas très-cosmopolites en gé-

UN TOUR EN BELGiaUE ET £N HOLLANDE. 45

néral, une idée assez nette de ce genre de construction : cela produit un effet d'une bizarrerie assez agréable.

J'entrevis à peine au bout d'une rue la silhouette vague de la cathédrale, qui ne me parut pas belle. En revanche , la voiture s*étant arrêtée , j'eus tout le loisir d'examiner une charmante église fantastique et gaie au possible, avec une foule de clochetons, d*aiguilles et de petits minarets ventrus, d'une tournure tout à fait moscovite : on dirait d'une grande quantité de bilboquets et de poivrières rangés symétriquement, sur le toit, ou bien encore de grosses pommes enfilées dans une broche. Ceci est l'image grotesque; mais figurez-vous quelque chose d'un caprice ravissant et de l'aspect le plus pittoresque : une église joyeuse et triomphante, plus propre à des noces qu'à des enterre^ ments , et follement ornée dans le goût Louis XIII le plus effréné, le plus fleuri, le plus bossu; une carrure à la fois trapue et svelte, une légèreté lourde, et une lourdeur légère du meilleur effet.

Cette église est, si je ne me trompe , consacrée à sainte Elisabeth, à moins cependant qu'elle ne soit dédiée à saint Pierre ou saint Jude, ce qui est possible ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle est à droite de la grande rue, en venant de Paris.

A Mons, j'achetai des gâteaux couleur locale : ce sout de petits ronds de p&te ferme ou de pâte bri-

sée, suerés trës^Iibéralement, qui ressemblent assez aux poste finde italiennes, mais d*un goût moiss fin et moins parfumé. En général » j'ai reaiarqné une chose» c'est qu'en Belgique le pain et la pâtisserie sont toujours très-mal levés; les gàteaozK feuilletés ne réussissent pas : est-ce la foute des mitrons, de l'eau, de la le^'ûre, ou de la brme? Je ne suis pas assez fort en boulangerie pour résoudre la question, mais le fait est cerliân. Taut en philo* sophaut sur la pâtisserie, je bus une grande quantité de genièvre pour faire passer les gâteaux, et je mangeai une grande quantité de gâteaux pour feire passer le genièvre. J'avais convié à ces magnificences le tailleur excentrique , au petit habit cousu de fil blanc , ce qui acheva de me conquérir son amitié, et me valut par la suite deux bonnes histoires et plusieurs renseignements utiles.

Vers cette latitude, une inquiétude sérieuse me vint prendre au collet. Le lecteur n'a sans doute pas oublié les causes de mon excursion dans ces régions polaires et arctiques , et que , comme un autre Jason , j'étais parti pom- allei* conquérir la toison d'or, ou , pour parler en style plus humble, chercher la femme blonde et le type de Rubens ; but innocent et louable s'il en fut. Je n'avais pas encore vu une seule femme blonde^ quoique j*eusse mon télescope constamment braqué, et que mon ami Fritz regardât à gauche, tandis que j'explorais

le côté droit de la route, de peur de laisser passer, dans un moment de distraction ou de négligence, quelque Rubens sans cadre, sous forme d*tme honnête Flamande.

Je communiquai mes craintes au digne Fritz qui, avec le beau sang-firoid qui le caractérise dans toutes les occasions difficiles de sa tie, me répon* dit qu'il ne fallait pas encore perdre courage ; que Rubens était d'Anters, et que c'était probablement à Anvers que se trouvaient les modèles de ses tableaux ; mais que si à Anvers (en flamand Antwerpen) je ne rencontrais pas de blonde y non^seule^ ment il me permettrait de me désespérer, mais encore il m'y engagerait de son mieux, et ne me refuserait pas même la douceur de me jeter dans l'Escaut canalisé ou non, à mon choix.

Selon lui, je n'avais encore aucun droit à des femmes blondes ; je pouvais tout au plus en exiger de châtaines.

Je me rendis à des raisonnements si pleins d'éloquence et de sagesse, et je me promis de ne demander la femme blonde que trente ou quarante lieues plus loin.

Les lignes du paysage s'abaissaient de pluâ en plus, et prenaient l'horizontalité la plus flamande et la plus désespérante du monde ; on aurait dit un lapis de billard, et, si ce n'eût été un peigne de clochers posé transversalement au bord du ciel, et qui

mordait à belles dents la chevelure bleue de Télher, terre et ciel eussent été confondus; on n'aurait pas pu se rendre compte de l'espace» de même que si l'on eût été en pleine mer. ^

De temps en temps les obiélisques fumants des usines remplaçaient les clochers ; quelques files de peupliers hérissaient la campagne d'une rangée de points d'exclamation ! ! ! ! quila faisait ressembler à une page pathétique d'un livre à la mode.

Le houblon» cette vigne du Mord » commençait à se montrer plus fréquemment. C'est une très-jolie plante qui monte en festons autour d'échalas trèshauts, avec un faux air de pampres autour d'un thyrsc. lacchus, le doux père de la joie» ne s'y tromperait pas» à une lieue de distance; mais un voyageur à vue basse et ignare en botanique peut aisément prendre le change.

Des créatures que je suis obligé d'appeler des femmes» faute d^autres mots, continuaient cepen* dant à passer de temps à autre sur le chemin. Je dois proclamer hautement ici» dût-on qu'accuser de paradoxe » que je n'ai jamais vu rien de plus brûlé» de plus rôti» de plus dérisoirement brun que ces femmes. Les blondes, j'en suis sûr, doivent immanquablement être fort nombreuses en Àbyssinie et en Ethiopie , car les mulâtresses et les négresses abondent en Belgique.

Plus on avance, plus on sent dans l'air un va*

gue parfum de catholicité totalement inconnu en France ; presque à chaque maison il y a une vierge ou un saint dans une niche , et non point un saint ou une vierge avec des nez cassés et des doigts de moins comme ici, mais jouissant de tout leur nez et très-peu manchots. Dans beaucoup de villages les vierges sont habillées en robe de soie et ornées de couronnes , d'oripeaux et de moelle de sureau ; elles ont une lampe devant elles comme en Espagne ou en Italie ; les églises sont aussi parées aveè luie recherche et une coquetterie amoureuse tout à fait méridionales.

Un peu avant Bruxelles , le tailleur drolatique de la rue d'Or me fît remarquer sur la droite de la route, auprès de quelques cheminées d'usines, deux rangées de b&timents parfaitement uniformes et composés d'un petit rez-de-chaussée et d'un premier étage ; plus , deux ou trois toises de terrain en manière de jardinet.

Il me dit que toutes ces maisonnettes , divisées régulièrement en cellules , appartenaient à MM. ***y premiers négociants de la Belgique , qui y tenaient à leur usage une espèce de phalanstère ou couvent de travailleurs.

Une cellule est allouée à chaque ouvrier, qui ne peut sortir de l'établissement que sur une permission expresse , c[u'on accorde très-difficilement, et pour des cas extraordinaires ; un ouvrier qui s'ab^

50 GAPRI€BS BT ZIGZAGS.

senterait deux fois sans exeat serait irrémissiblement renvoyé. Pour que les travailleurs n'aient aucun motif plausible de s'éloigner de la fabrique , il y a un cabaret ou cantine géré par Fadministration, où les ouvriers sont seuls admis. La paternité de l'administration ne s'est même pas arrêtée là; elle entretient un barem spécial à l'usage de ces moines industriels , en sorte qu'elle trouve moyen de leur reprendre en détail la somme qu'elle leur a donnée en une fois. Ainsi donc» ayant bon souper, bon feu» bon gîte et le reste , ces gens-là vivent là comme des rats en paille , et ne sont matériellemenUpas à plaindre. Mais la dignité morale souffre de voir des bommes réduits à fonctionner comme une macbine à vapeur, et n'être plus qu'un rouage, au lieu d'être la créature de Dieu, n est très-clair qu'ils ne seraient ni si bien logés , ni si bien nourris , ni si bien vêtus cbez eux; cependant ce doit être une vie borriblement triste que cette vie de caserne et de monastère sans éventualité possible : je ne serais pas fort étonné que l'administration ne fiU obligée de fournir assez souvent à ces pauvres diables , si heureux en apparence , quelques toises de corde pour se pendre et quelques boisseaux de charbon pour s'asphyxier.

Plus loin, le tailleur hoffraanique, inventeur des moulins à eau sur les montagnes el des moulins à vent au fond des puits, qui s'était décidément insli-

tué mon cicérone, me raconta qu'une petite figurine enluminée, que je venais d'entrevoir dans une niche, à l'angle d'une maison , était Tefflgie d'une sainte fort célèbre et très-influente dans le pays : cette courageuse fille , lors de la guerre des Prussiens, allait sur les remparts arrêter les boulets au Yol et les serrer dans son tablier, ce qui lui avait valu la canonisation. Jusqu'ici l'histoire est des plus simples ; on en voit mille comme cela dans la Légende dorée , et le miracle n'est pas trop miraculeux pour un miracle. Mais ce qu'il y a de beau , c'est que jamais on ne trouve le même nombre de boulets dans le tablier de pierre de la statue. Il y en a tantôt cinq, tantôt sept, tantôt neuf; l'expérience a été tentée mille fois , et jamais le chiflre ne 8*est trouvé exact. Je vous donne cette fable pour ce qu'elle est ; cependant beaucoup d'histoires sérieuses n'ont pas de fondements plus authentiques.

Au même endroit je vis une église dont le toit en arête était denticulé de la façon la plus délicate ; un cochon rose, pareil à celui du tableau de Dclaberge ; une jeune fille très-blonde , mais en revanche très-maigre et très-laide ; et une enseigne ainsi conçue : Un tel (tous les doubles W, les K et les H possibles), charcutier-bottier, tient la rouennerie et les étoffes; et cela, vous pensez bien, sans préjudice de Tînamovible Verkoopitnendranken,

A propos d'enseignes et de boutiques, je noterai

ici que toul le inonde est épicier, et que Ton va do Paris à Bruxelles entre une double haie de magasins d'épiceries qui sont en même temps des bureaux de tabac, au Coq gaulois ou au Lion belge.

Qui diable peut donc acheter tout ce poivre et toute cette mélasse ? ou bien Tétat d*épicier a-t-il de si grands charmes qu'on l'exerce pour le plaisir seulement? Je penche fort à le croire.

La pluie rayait le ciel de hachures menues qui dégénérèrent bientôt en cataractes , de sorte qu'il fallut rentrer la tète dans la coquille et écouter derechef les histoires du tailleur. U en raconta deux : l'une d'un chevalier pénitent que le prieur envoya en Terre sainte avec une tabatière dont tous les grains de tabac étaient comptés ; l'autre, de la belle brodeuse de la rue d'Or, à Bruxelles, qui est une histoire de sympathies occultes et de magnétisme très-compliquée (le petit tailleur était aflilié à une secte mesmérienne ) , et pleine de choses étonnantes et incompréhensibles, très-bonnes à écouter dans une diligence, par tm jour de brouillard et de pluie grise.

Quand nous entrâmes dans Bruxelles, l'eau tombait des toits en si grande abondance.

Que les chiens altérés pouvaient boire debout.

Voici les remarques que je fis ce soir-là ; elles portent exclusivement sur les fenêtres.

I^ies carreaux inférieurs sont garnis d*un morceau de tulle exactement de même dimension, et tendu aussi parfaitement que possible : au milieu est un grand bouquet brodé à la main ; ou bien encore de petits yolets en jonc de la Chine tissé très-dru, sur lesquels sont représentés des paysages , des oiseaux ou des fruits ; ces volets, opaques du côté de la rue, permettent aux personnes du dedans de voir, sans être vues, ce qui se fait dehors, occupation qui leur est facilitée par une combinaison de miroirs concentriques, disposés à Fextérieur de manière à réfléchir dans une glace posée sur une table ou dans une boule d'acier suspendue au plafond tous les gens qui passent aux deux bouts de la rue. Les espagnolettes ne sont pas non plus disposées comme les noires; elles ouvrent et ferment plus facilement et plus exactement, à l'aide d'un manche qui tourne sur im petit système de roue dentelée.

Je remarquai, en outre, que toutes les maisons étaient peintes à l'huile, et vernies, pour la plupart, ce qui est assez insupportable à l'œil.

Le temps qu'il fait n'étant pas propre aux observations, nous nous arrêterons, s'il vous platt, à l'hôtel du Morian, pour dormir un peu et attendre que la pluie soit passée.

L'hôtel du MoriaOi où nous desccndiines, est silué rue d*Ori tout près d*unc place où il y a un édifice qui ressemble à faire peur à la Madeleine. C'est une grande et belle maison tenue à l'anglaise. Le dessous de la porte cochëre et la salle de réunion sont ornés de peintures à fresque» représentant des paysages d'une perspective tout à fait chinoise et fabuleuse. On y voit des coqs plus gros que des maisons, des vaisseaux qui voguent en pleine terre labourée, des forêts qui ont l'air de grands tas d'écaillés d'huttres, des rochers qu'on prendrait pour des assiettes de meringues crottées, des pécheurs qui prennent des oiseaux à la ligne, et des bergers à genoux devant de belles princesses que le retour du mur ne leur permet pas d'apercevoir. J'aime beaucoup ces peintures : elles sont de l'absurde le plus récréatif, et, du reste, d'un coup d'œil assez agréable ; je les mets immédiatement après les dessins des pots du Japon et des paravents de laque.

L'hôtelier du Morian est une espèce de gros muid jovial avec une ligure splendidement cramoi-sic, écarlatc de haute graine, comme dirait maître Alcofribas Nasier, un nez en manière de trompe,

tout fleureté de bubolettes, tout étincelant et diapré de rougeurs printanières, séparé par le milieu à la façon des chiens de chasse, et hérissé de longs poils rudes et blancs, comme un mufle d'hippopotame ; trois cascades de mentons coulant en larges nappes sur son énorme poitrine et touchant presque son ventre, un vrai Palforio, un Falstaff, un Lepeintre jeune, un éléphant humain. Je décris ce personnage avec quelque soin, parce que c'est le seul être gras que nous ayons vu en Flandre ; il nous lit naître un espoir qui ne s'est pas réalisé, et je le note ici comme une des raretés du pays.

Nous demandâmes naturellement à dîner à ce digne seigneur, qui se h&ta de nous octroyer notre requête. Fidèle à la couleur locale, en attendant la femme blonde, je lui demandai des choux de JSroxelles. Ce produit végétal parut totalement inconnu au gros monstre en veste de basin et en bonnet de coton.

« Monsieur veut des cardons d'Espagne? les faut* il au jus ou au beurre ?

—ie vetix des choux de Bruxelles, et non des car* dons d'Espagne.... je ne suis pas à Madrid, que diable I

— Pardon , je n'avais pas compris ; très-bien ! Garçon, apportez de la choucroute à monsieur. »

Si j'avais eu des crics, des chèvres et quelques bigues à mon service, j'aurais de grand cœur jeté

o6 CAPRICES ET ZIGZAGS.

rhôtelier par la propre fenêtre de son hôtellerie ; mais je n'en avais pas , et il n'était au poaFoir d'aucune force humaine de remuer une pareille masse.

Le garçon apporta des petits pois verts qui étaient réellement verts et petits, contrairement à l'usage des pois ainsi nommés, qui se permettent, surtout à la fin d'aoât, d'être jaunes et gros à les couper par tranche comme des melons.

Suivant le conseil de Jules Janin, nous fîmes ve* nir, pour nous acquérir l'estime de l'hôtelier, près de qui notre portemanteau aurait pu nous compromettre, une bouteille de vin de Bordeaux d'une qualité équivalente à peu près à un cabriolet avec cheval demi-sang. Nous n'osâmes pas risquer, vu le peu d'épaisseur de nos habits, le LaffUte re* présentant l'équipage complet. Cela eût été trop mythologique et trop exorbitant.

Notre pâture prise, nous mtmes le nez à la fe-* nêtre pour voir un peu la configuration de la rue et des perspectives avoisinantes. Nous avions en face de nous une maison percée de grandes fenêtres, avec toutes sortes de jeunes filles accoudées au balcon, les unes laides, les autres laides, trèsbrunes et assez maigres. C'était probablement un atelier de broderie ou quelque chose comme cela : une seule était blonde et jolie, mais, hélas ! elle ne pesait pas quatre-vingts livres , et elle était d'une

blancheur de dre vierge ; eUe avait, du reste, une position bizarrement gracieuse : elle était assise sur la fenfitre, le dos appuyé contre le balustre» et la tète renversée du c6té de la rue, de façon à ce que ses cheveux, mal retenus par sOn peigne, pendaient en dehors. Elle chantait je ne sais quelle romance en dodelinant la tête avec un petit tic nerveux on ne saurait plus charmant.

Les petites, s^étant aperçues que nous les regar* dlonSy nous examinèrent plus à fond, et le résultat fut qu'à l'exception de la pâle blonde, qui se balançait toujours en chantant sa chanson, elles écla* tèreot toutes de rire comme un cent de mouches, et parurent nous trouver très-bouffons, moi surtout, à cause de mes longs cheveux , et Fritz, pour mie raison que je n*ai pas bien démêlée, car il n'avait rien que de trè&-majestueux en soi-même, et son aspect, ce soir-là, était des plus convenables.

Nous nous lançâmes ensuite à travers la ville, à tout hasard, comme deux sangliers dans un fourré. Fritz, qui a un mouvement particulier d'aileron qui le fait marcher en volant et voler en marchant, à l'instar des autruches, allait devant; moi, je suivais bien loin derrière en soufflant comme un dogue qui a avalé une fourchette en léchant un chaudron, et d'autant plus inquiet que j'avais oublié le nom de la rue où était l'auberge. Ce qui me rassurait un peu sur la crainte de perdre mon ami

58 CAPRICES RT SUGRàGS.

Fritz» c'est que j'étais porteur de la bourse, droonstance qui l'eût nécessairement forcé à me retrouver, même au fond des enfers, ou tout en haut de la Magdalena-Straas.

Après avoir traversé une infinité de rues bordées de maisons avec des toils en escaliers, nous débou* chàmes tout d'un coup sur la place de l'hôtd de ville ; c'est la plus vive surprise que j'aie éprouvée dans tout mon voyage*

Il me sembla que j'entrais dans une autre époque, et que le fantôme du moyen &ge se dressait subitement devant moi ; je croyais que dé pareils eiïeXs n'existaient plus qu'au Diorama et dans les gravures anglaises.

Qu'on se figure une grande place dont tout un c6ié est occupé par l'hétel de ville, un édifice miraculeux avec un rang d'arcades, comme le palais ducal à Venise, des clochetons entourés de petits balcons à rampes découpées, un grand toit rempli de lucarnes historiées, et puis un befi'roi de la hauteur et de la ténuité la plus audacieuse , tailladé à jour» si frêle que le vent semble l'incliner , et tout en haut, un archange doré, les ailes ouvertes et Tépée à la main.

A droite, en regardant l'hôtel de ville, une suite de maisons qui sont de véritables bijoux , des joyaux de pierre ciselés par les mains merveilleuses de la Renaissance» On ne saurait rien voir de plus amou-

reusemenl joli; ce sont de petites colonnettes torses, des étages qui surplombent , des balcons soutenus par des femmes & gorge sûgué, terminées en feuil^ lages ou en queue de serpent, des médaillons aux cadres fouillés et toufifus, des bas-reliefs mytholo* giques , des allégories soutenant des écussons armoriés, et tout ce que la coquetterie architecturale de ce temps-là peut imaginer de plus séduisant et de plus amusant à Tœil. Toutes ces maisons sont admirablement conservées, il n'y manque pas une pierre ; la triple chemise de couleur dont elles sont couvertes les conserve comme dans un étui.

La fiice parallèle est occupée par des édifices d'un caractère tout différent. Ce sont des h6tels dans le style florentin avec des bossages vermiculés, des colonnes trapues, des balustres, des guirlandes sculptées, des pots à feu, et près du comble de ces grands enroulements de pierre , de ces volutes con* tournées plusieurs fois sur elles-mêmes, dont j'i«* gnore le nom technique , et qui ont assez Tair du parafe de la signature de l'époque ; ajoutez à cela que presque tous les ornements en saillie, tels que les chapiteaux des colonnes, l'intérieur des cannelures, le cadre des cartouches et les flammes des cassolettes, sont dorés, et vous aurez quelque chose d'assez étrangement magnifique, surtout pour un pauvre Parisien qui n'a vu que les maisons crottées jusqu'au troisième. étage de son pandémonium.

Ce côté de la place forme une vraie galerie d*arcbiteclure» où toutes les nuances du rococo espagnol, itallnn et français, depuis Louis XIII jusqu'à Louis XY, sont représentées par échantillon au-^ thentique et du meilleur choix. Je me sers ici du mot rococo faute d'autre, sans y attacher aucun sens mauvais, pour désigner une période d'art qui n'est ni l'antiquité , ni le moyen Age, ni la Renais* sance, et qui, dans son genre, est tout aussi on* ginale et tout aussi admirable.

Vis-à-vis l'hôtel de ville, et pour clore la place, il y a un grand palais gothique, une espèce de maison votive, élevée par je ne sais plus quelle princesse, à la suite de je ne sais plus quels événements, ayant perdu la petite bande de papier où j'avais copié rinscription latine qui est écrite sur la façade ; car, bien que j'aie bonne mémoire, je me souviens assez peu volontiers du style lapidaire, surtout lorsque je crois avoir l'inscription dans ma poche. Mais la légende ne fait rien à la médaille.

Cette maison votive sert maintenant de lien de réunion à quelque société mangeante, fumante, dansante ou littéraire, et l'intérieur, vivement illuminé , faisait flamboyer un incendie de vitraux sur la face noire du vieux édifice enseveli dans l'ombre : car la lune se levait par derrière , et commençait à jeter sur les autres maisons de la place son voile de crëpe lilas, glacé d'argent; tout cela avait l'air si

UN TOUR EN BRL6IQUK ET EN HOLLANDE. di

peu naturel et si peu probable , que nous croyions être devant une décoration de tbéAtre, exécutée par des artistes plus admirables que MM. Feuchères, Desplecbin, Séchan et Diéterle, peintres de l'Opéra.

Fritz prétendit même avoir entendu les trois coups du régisseur et la sonnette qui appelle les acteurs pour entrer en scène*

En effet, cela ressemblait à s'y méprendre au premier acte d'un drame de Victor Hugo, de Lucréée Bcrgia ou d^Angelo : le grand palais de rigueur, tout illuminé, et fidsant rayonner sa joie dans la morne tristesse de la nuit ; au fond la silhouette noire de Padoue, au moyen ftge, qui se découpe sur l'horizon avec ses flèches et ses clochers.

Nous attendîmes quelque temps que Gubetta sortit de derrière son pilier, que Mme Dorval descendit les marches du palais flamboyant, suivie du po* destat jaloux, et qu'Homodei se levât de dessus son banc, avec sa guitare. Mais comme rien ne venait, nous prîmes le parti de nous en aller.

Seulement Fritz voulait redemander son argent à la porte, et ciierchait à vendre sa contre-marque à quelque Wallon. Puisqu'il n'y avait pas spectacle, nous résolûmes d'aller prendre une tasse de café, chose qui nous semblait d'une exécution facile, et qui nous coûta des peines infinies.

Ayant vu un établissement où il y avait écrit :

Estaminet y nous entrAmcs bravement tous les deux de fronti pour avoir Tair plus respectable* Hélas ! autant aurait valu pour nous tomber dans une fourmilière ou dans tme marmite d'eau bouillante: il v régnait un brouillard si épais qu'il était impossible à un homme d'une taille moyenne d'apercevoir ses pieds du haut 'de sa tète^ Cependant, grAces au bâillement de la porte que nous n'avions pas refermée, la fumée de tabac s'étant un peu dissipée, nous pûmes apercevoir un comptoir ciré tout chargé de mesures^ de verres, de pots d'étain d'un poli resplendissant, et quelque chose au milieu qui avait des ressemblances éloignées avec une femme. Nous demandâmes du café , de l'air simple et naturel de gens qui ne croient pas dire quelque chose d'énoiv mément ridicule.

Alors, du fond du nuage où nous commencions à distinguer c^ et là quelques hures de Wallons et quelques dos de femmes accoudées à des tables, s'éleva une clameur universelle, un hourra gigan* tesque, un éclat de rire plus qu'homérique entrecoupé de : « Oh eh ! les fransquillons^ oh eh ! » et d'autres grognements dans le français du lieu , qui est moins intelligible que le flamand simple ou le hollandais double. Fort effrayé de cette réception peu amicale de la part d'un peuple à qui nous sommes intimement alliés, dit-on, je fis une prodigieuse cabriole en arrière , qui me mit à peu près au milieu

do la me, à une distance assez agréable de ce Caphamaûm damné* Une demi-seconde, un tiers, unscrupule de seconde après» je reçus dans l'estomac Fritz, qui battait en retraite précipitamment, quoi* qu'il sottttot qu'il s'était retiré avec les honneurs de la guerre. Pour moi , j'avoue franchement que je ne rësÎBtai pas à l'idée d'être mis en quartiers et mangé tout cru par les Wallons, et que je me sauvai héroïquement le premier, comptant que la mise à mort, l'écorchement et le scalpement de mon ami intime me donneraient le temps d'atteindre les pays civilisés.

Malgré cet échec; Fritz, qiii tenait à prendre du café, chercha à me prouver, par des raisonnements plus brillants que fondés, que nous n'étions pas encore tout à fait chez les Esquimaux, et qu'au bout du compte nous ne courions guère d'autre risque que de nous faire jeter à la tète une certaine quantité de pots d'étain , ce qui était une occasion excellente de faire des expériences sur la dureté spécifique de notre crâne, occasion qui ne se représenterait peut-être jamais.

Entraîné par ses sophismes dorés, je me hasardai avec lui en plusieurs autres endroits, où la même huée colossale nous accueillit, et toujours, en refrain : « Oh eh 1 les chiens de fransqvillons ! » Je me crus un instant à Constantinople ; il n'y manquait que le chien de chrétien et Giaour.

64 GAPRIGBS ET ZIGZAGS.

Enfln, après plusieurs essais plus ou moins malheureux, nous trouvâmes un endroit où Ton nous donna du café, san^ hourra et avec un sérieux convenable.

Le café pris, il s'agissait de retourner à Fhôtel da Morian. Nous fîmes environ vingt-cinq lieues avant de retrouver ce bienheureux hôtel, les indications malicieuses des Wallons aidant sans doute à nous fourvoyer. Cependant, ayant enfilé à tout hasard ime rue assez longue, il se trouva que c'était la rue d'Or, la rue que nous cherchions. 0 bonheur inespéré !

On nous conduisit dans nos dhambres et vers nos lits, dont nous avions émineniment besoin. Les lits belges ne sont pas faits comme les lits de France : il n'y a point de traversin, mais bien deux grands oreillers posés côte à côte. Les couvertures sont de coton, avec de petits nœuds et des entrelacements d'un très-joli effet. Les draps sont en toile de Un, les enveloppes des matelas de toile damassée assez semblable aux nappes à thé. Les chandeliers n'ont pas non plus la même forme que les nôtres : Us posent sur un pied très-large , et se rapprochent des bougeoirs du temps de Louis XV. Le parquet est fait en planches de sapin grattées au vif, et qui ont une couleur de saumon pâle, au heu d'être en carrés marquetés comme ici. On les lave toutes les semaines avec de l'eau bouillante et du grès.

Tout ceci ne paraîtra peut-être pas fort intéressant, mais cependant ce sont tous ces petits détails qui constituent la différence d'un pays à un autre.

Quant au sommeil belge, il est exactement pareil au sommeil parisien* Seulement, Fritz réYa qu*il se baigfnait dans la rivière Jaune de la Chine, et qu'il avait eu une indigestion de nids d'hirondelles, en sortant de souper avec un mandarin dont les ongles avaient huit pouces de long. Voilà ce qui se passa (le plus remarquable dans cette nuit.

Le matin nous déjeunâmes comme un troupeau de lions à jeun depuis quinze jours, et je n'ose dire par modestie ce que nous nous infiltrâmes de bière dans le corps. Après cela, nous sentîmes un besoin prononcé de rouler par la ville le tonneau de faro et de lambick que nous avions caché sous notre peau.

BruxeUes est une viHe d'un aspect plutôt anglais que français dans ses parties modernes, plutôt espa- ^ol que flamand dans ses parties anciennes. Il y a peu d'églises considérables, excepté Sainte-Gudule, rue de la Montagne. Les vitraux, les confessionnaux et la chaire de Sainte-Gudule sont d'une grande beauté. Quand je la visitai , on était en train de la regratter, de la restaurer et de la badigeonner, car la rage du badigeon est encore bien plus véhémente en Belgique qu'en France. Dans cette église, je remarquai pour la première fois cette idolâtrie de

«6 CAPRIGBS ET ZliiZAGS.

catholicisme générale en Belgique» et d'un effet tout nouveau pour moi, ((ui n'ai vu que les églises voltairiennes de France : c'était une profusion de clinquant, de couronnes, d'ex-voto» de cierges» do pots de fleurs» de bannières brodées» de caisses d'orangers, et mille autres inventions dévotes.

Une chose très-remarquable à Bruxelles» c'est que toutes les boutiques perlent cette inscription ; un tel» bottier de la cour; un tel» grènetier de la cour ; un tel, marchand d'aUumettes de la cour» et sans cesse, et à propos de métiers qui ne semblent pas le moins du monde avoir affidre à la cour. Les boutiques d'apothicaires portent pour enseigne de grands bois de cerfs naturels, cela soit dit sans faire allusion à l'état conjugal d'aucun de ces messieurs. Quant aux estaminets, il y en a deux fois plus que de maisons.

A force de ramper le long de la Magdalena-Straas, nous parvînmes h une grande belle place carrée, qui se nomme la place Royale, et sur laquelle on voit une église avec un fronton où il y a, au milieu d'une gloire, un œil sculpté qui a l'air d'un modèle d'œil gigantesque proposé à tous les bambins de la ville. Le palais du roi est tout près de là. C'est un assez grand édifice, d'une architecture médiocre, peint en blanc, à l'huile» et qui doit être im logis confortable et commode. L'art n'a rien à y voir. Le parc» qui est assez petit» n'offre rien de parUculier ;

on y trouve un petit bassin et quelque^ groupes, thermes» gaines et statues, peints également à l'huite et Ternis ; les arbres de ee jardin m'ont semblé d*un Tert admirable, même pour ce pays de belle vcr^ dure, et 11 règne un grand air de firatoheur.

Notre tour fiiit dans le parc, nous all&mes ehez les éditeurs de contrefaçon; j'aohetai les poésies complètes d'Alfred de Musset, en un volume, et Madame da SomfKèennUa^ de Jules Sandeau ; je voulus aussi acheter Mademoiselle de Jfoiipiti, roman do votre serviteur ; mais j'avoue que cela me fut impossible, par la raison que je ne le trouvai nulle part Ceci me mortifia d'autant plus que le Bibliophile, l'Alphonse Brot, l'Hippolyte Lucas, et autres gens illustres de ma connaissance, étaient miriûquement contrefoits, et que je confesse, avec toute l'humilité qui me caractérise , que jusqu'ici je m'étais cru l'égal de ces messieurs. Mon voyage m'a détrompé et fait revenir d'une si folle présomption '. Le Bibliophile surtout jouit d'une si grande réputation dans ce pays-là, que les Mauvais Garçons d'Alphonse Royer et de Barbier, la Noire- Dame de Victor Hugo, les deux meilleurs romans que le moyen âge ait inspirés, sont imprimés sous son nom.

Les volumes de prose du Speeiacle dans un Fou-

t. L*auteur écrivait cela il y a quelques années : aujourd'hui toutes ses oeums ont subi les honneurs de la contrefaçon. {Note de Véditeur.)

ieuil, d* Alfred de Musset, ne sont pas connus en Belgique, et le contrefacteur à qui je les demandai parut tout surpris, et écrivit sur-le-champ à son correspondant de les lui envoyer. Gela ne fait pas grand honneur à la publicité de la Bévue des Deux Mondes et aux goûts littéraires des libraires belges.

En sortant des boutiques des contrefacteurs, nous prîmes un fiacre, et nous nous fîmes conduire à la porte Laeken , pour voir les chemins de fer. I^es fiacres belges sont très-beaux, et ne ressemblent nullement à nos sapins ; ils vont vite et sont attelés de chevaux convenables. Celui où nous étions 'était une espèce de landau doublé de velours blanc, et qui eût paru ici un équipage fort magnifique ; mais aussi, s*ils sont deux fois plus beaux que les nôtres, ils sont deux fois plus chers. Ils se tiennent d'habitude sur la place Royale; il y en a à peu près une quarantaine.

Un chemin de fer est maintenant un objet d*une trop haute importance et trop palpitant d^actualité pour que nous ne lui consacrions que le dernier alinéa de notre chapitre ; cela serait surtout un peu léger de notre part, à nous qui sommes en délicatesse à l'endroit du chemin de fer, et qui en avons parlé maintes fois en termes peu mesurés. Le chemin de fer de Bruxelles à Anvers, ô magnanime lecteur! sera donc le sujet du chapitre suivant, avec une description très-belle d'Anvers à vol d'oi-

seau, que je tiens en réserve pour le crescendo de ma symphonie.

Le chemin de fer est maintenant à la mode ; c*cst une manie, un engouement, une fureur! Mal parler du chemin de fer,, c'est vouloir s'exposer de gaieté de cœur aux invectives agréables de messieurs de l'utililé et du progrès ; c'est vouloir se faire appeler rétrograde, fossile, partisan de raucien régime et de la barbarie, et passer pour un homme dévoué aux tyrans et à Tobscurantismc. Mais, dût-on m'appliquer le fameux vers de M. Andrieux :

Au cbar de la raison aUelé par derrière,

je dirai hardiment que le chemin de fer est une assez sotte invention. Comme aspect, le chemin de fer n'a rien de pittoresque en lui-même. Figurezvous de petites tringles (railroads) posées à plat sur des bûches, dans lesquelles s'engrènent des roncs creuses et d'un diamètre médiocre, de la grandeur à peu près des roues de devant d'une diligence. Puis une longue file de voitures, fourgons, chariotsliés les uns aux autres avec des chaînes, et séparés par de gros tampons de cuir, pour tempérer le frottement et les chocs accidentels. En tète , un

70 GAPniGES ET ZIGZAGS.

remorqueur, espèce de forge roulante, d*où s'échappent des pluies d'étincelles, et qui ressemble, avec son tuyau dressé, à un éléphant qui marcherait la trompe en l'air. Le reniflement perpétuel de cette machine qui, en fonctionnant, crache une noire vapeur, mec un bruit pareil à celui que ferait, en soufflant l'eau salée par ses é vents, un monstre marin enrhumé du cerveau, est assurément la chose du monde la plus insupportable et la plus pénible ; l'odeur fétide du charbon de terre doit être aussi mise en ligne de compte parmi les avantages de celte manière de voyager.

Je m'imaginais que l'on ne sentait aucune espèce de cahot ni de mouvement sur les bandes polies du chemin de fer ; c'est une erreur : les voitures traînées par le remorqueur ont une oscillation d'avant en arrière, une espèce de tangage horizontal qui affadit et donne mal au cœur. Ce n'est point un cahotement de bas en haut, comme celui qui est causé par les inégalités des chemins ordinaires ; c'est un mouvement pareil à celui d'un tiroir à coulisse qu'on ouvrirait et qu'on rçfermerait plusieurs fois de suite avec précipitation. Le remorqueur se met en marche : la première voiture tire la seconde , qui vient frapper sur le tampon intercalaire , et ainsi de suite , jusqu'au bout de la file ; ce contre-coup sourd est quelque chose d'affreux , surtout quand le remorqueur s'arrête , cérémonie

(|ui s'exécute avec une musique de ferraille peu ré^ jouissante.

Pour la vitesse , elle est assez grande ; mais cependant, elle ne m*a pas paru dépasser celle d'une chaise de poste. On m*a dit» il est vrai, que hi machine pouvait être beaucoup plus poussée, et la force de progression doublée. Après cela , il y a cette petite considération, de sauter en Tair et d*ètre envoyé à la rencontre des aérolithes et des étoiles filantes, promenade qui ne manque pas d*un certain charme.

J'avoue que f aime mieux les anciennes voitures attelées avec des chevaux , que toutes ces mécaniques de complication peu rassurante. Une bonne berline, avec trois forts chevaux et un postillon seulement à moitié ivre , qui fait claquer allègrement son fouet et fesse à tour de bras les lutins de Tair , a quelque chose d'autrement vivant et joyeux que des rangées de corbillards qui glissent silen^ cieusement sur ces rainures au bruit asthmatique du chaudron.

De bons chevaux piaffant, hennissant , avec de grandes crinières , des croupes satinées , des pompons rouges et des grelots, scandant de leurs sabots ce beau vers de Virgile:

(juadnipe | danle pu | trem soni | tu quatil | unguia | campum ,

«ont certainement préférables comme poésie et

li CAPRICES £T ZIGZAGS.

comme commodité; on peut aller à droite el à gauche , traverser et couper au lieu de suivre iniperturbableraent la ligne droite , celle de toutes les lignes qui déplaît le plus aux gens qui n'ont pas le bonheur d'être mathématiciens ou fabricants de chandelles , et qui ont conservé dans un coin de leur &me le sentiment du beau » provenant , comme on sait , de l'emploi des lignes rondes et des zig^ zags, vérité très-connue des enfants qui vont à l'école.

Quand le seul inconvénient des chemins de fer ne serait que d'amener la suppression des chevaux et des cochers , ce serait assez , à mon sens , pour qu'on ne les adoptât pas. J'abandonnerais assez volontiers les cochers , pour qui j'ai une sollicitude médiocre; mais je serais désolé que ce superbe animal , qui a fourni à Job et à M. Dclille le sujet d'une si belle description , disparût de la surfece du globe ; et vraiment, du train dont y vont MM. les utilitaires , je crains fort que l'on n'en arrive bientAt y comme on le voit dans la caricature de Cruis^ chank , à faire l'exhibition du dernier cheval , entre une cage d'humanitaires et des Papous de la mer du Sud. Dans quelque cent ans d'ici , les Georges Cuvier et les Geoffroy Saint-Hilaire de l'époque arriveront , par l'anatomie comparée , à reconstruire les squelettes de chevaux dispersés dans les couches de tuf , de calcaire ou de marne , en feront

des descriptions interminables propres à démontrer qu'il ne faut pas confondre la béte appelée hippo-* terium , qui vivait avant le grand renouvellement du monde » opéré par la vapeur , avec le hanneton et le rhinocéros , et que ce n'est pas non plus un poisson» comme quelques savants l'ont d'abord prétendu.

Nous ne sommes pas encore arrivés au degré de folie des Américains, qui font des chemins de fer dans tous les sens, sous terre , dans l'eau , au grenier, à la cave, et d'un coin de la chambre à l'autre. Nous avons trop de bon sens pour nous laisser aller à de telles rêveries , et la France sera assurément le dernier pays sillonné de chemins de fer. Les chemins de fer sont à peu près comme les omnibus, qui coûtent peu de frais de transport, parcourent de grands espaces , et voiturent beaucoup de monde. Us ne vont jamais où l'on a affaire : c'est ce qui fait que la première rue venue et un cabriolet vaudront toujours infiniment mieux. Un chemin de fer et un omnibus aboutissent, sans exception, à un bourbier, à une porte fermée et à un égout en construction; de sorte que, pour arriver à l'endroit où l'on veut aller, il faut toujours prendre une voiture et un cheval ordinaires.

Tout ce qui était véritablement utile à l'homme a été inventé dès le commencement du monde.

Ceux qui sont yepus après se sont renversé Timagination pour trouver quelque chose de nouveau : on a fait autrement , mais on n'a pas mieux fait. Changer n*esl pas progresser , il s'en faut de beaucoup ; il n'est pas encore prouvé que les bateaux à vapeur l'emportent sur les vaisseaux à voile , et les chemins de fer , avec leur machine locomotive , sur les routes ordinaires et les voitures traînées par des chevaux ; et je crois qu'au bout du compte , on finira par en revenir aux anciennes méthodes , qui sont toujours les meillewes. Un de mes amis, homme de grande science et de grand esprit , s'occupe à fabriquer de la chair , en faisant passer des courants électriques dans du blanc d'œuf ; je pense qu'il est plus simple d'acheter une livre de viande chez le boucher , car les biftecks de mon hono* rable ami ressemblent , quoi qu'il en dise , à des omelettes manquées ; et quand même son opération réussirait parfaitement bien, qu'en résulterait-il f Depuis Adam , de bienheureuse mémoire , on a de la viande sans galvanisme, sans courants électriques et sans blanc d'œuf. J'ai connu aussi un autre jeune homme qui avait trouvé la poudre de projection ; il a dépensé vingt-deux mille francs pour composer un louis , et fit fondre la maison où était son laboratoire, par la violence et la continuité du feu* Beau profit ! en vérité. Ceci est un peu l'histoire du chemin de Ter.

Les wagons sont divisés en berlines, diligences, chars à bancs couverts et simples chariots. Dans la berline , les places sont séparées comme des stalles de théAtre , et Ton est assis sur de petits fauteuils ; la diligence est absolument pareille aux diligences ordinaires ; le prix des places varie depuis quatre Trancs dix sous jusqu'à un franc ; il y a plusieurs départs dans la journée.

Le chariot locomotif, le cheval de vapeur, qui râlait affreusement depuis quinze minutes , se mit à renâcler plus fort et à souffler plus activement la fumée ; un mouvement se fit , et nous commençâmes à rouler, d'abord avec lenteur, puis plus ra{ndement , et enfin avec une assez grande vitesse.

Le pays que nous traversions était parfaitement plat et ' parfaitement vert ; çà et là , les blanches maisons de Laeken, semblables à des marguerites , s'épanouissaient sur ces riches tapis d'émeraude , mouchetés de grands bœufs nageant dans Therbe jusqu'au ventre ; des jardins anglais avec des allées jaunes, des rivières endormies aux eaux d'étain et de vif-argent , des ponts chinois enluminés de couleurs brillantes , passaient à droite et à gauche ; des peupliers maigres et longs défilaient au grand galop ; des clochers se haussaient au bord de l'horizon ; de grai\des flaques d'eau , pareilles aux écailles dispersées d'un poisson gigantesque , miroitaient de loin en loin sur la terre brune , dans

76 OAI'RICËS £T ZIG2AGS.

les excavations nombreuses qui bordaient le chemin; quelques estaminets, avec le Yerkoopt men dranken en lettres longues d*un pied, souriaient doucement du fond de leur petit jardinet de houblon, et faisaient mille avances au voyageur , pour l'engager à descendre et à boire un bon verre de cette grosse bière flamande , et à fumer une pipe de ce patriotique tabac belge ; avances inutiles, car sur un chemin de fer on ne peut s'arrêter, même pour boire , ce qui est un des plus graves inconvénients du chemin de fer , à mon avis.

Des barrières de bois peint, gardées par de petits garçons, barraient tous les chemins de traverse, jusqu'après le passage des wagons; et de distance en distance , de frêles cabanes de gâchis et de paille abritaient les pionniers chargés de veiller à ce qu'aucune pierre ne se trouvât sur le rail.

La machine , étant arrivée à son plus haut degré de progression , produisit un effet pareil à celui qui dans un bateau vous fait voir les rives en mouvement, tandis qu'il vous semble que vous-même vous êtes immobile. Les champs étoiles des fleurs d'or du colza commencèrent à s'enfuir avec une étrange vélocité , et à se hacher de raies jaunes oii l'on ne distinguait plus la forme d'aucune fleur ; le chemin brun, piqué de petits cailloux blancs crayeux , avait l'apparence d'une immense queue

(le pintade que Ton aurait tirée violemment sous nous; les lignes peqiendiculaires devenaient horizontales, et , si la figure du pays eût été mieux dessinée et plus accidentée, cela eût produit un mirage singulier. La silhouette de Malines , où ressortait principalement une grande tour carrée , passa si vite à côté de nous , que , lorsque je poussai le coude à mon ami Fritz pour la lui faire voir , elle était déjà hors de portée. Cette rapidité ne se soutint pas, soit que le charbon manquât , soit que la nécessité de poser des voyageurs à différentes stations forçât de ralentir le feu. Cependant nous approchions d*Ânvers , et, comme le chemin de fer n'y aboutit pas directement , une foule d*omnibus de diverses fonnes et de diverses couleurs était ameutée à la descente. Ces omnibus se payent six sous comme les nôtres ; ils sont doublés en toile peinte et cirée , ont une impériale entourée de grillage pour mettre les paquets , et sont attelés de trois chevaux de front, comme Tétaient primitivement les omnibus de Paris. Ces chevaux , plus beaux et mieux nourris que les misérables rosses qui servent ici au transport en commun, n*ont pour tout harnais qu'un collier très-léger et sont, du reste, entièrement nus.

On entre dans Anvers par une porte de pierre, relevée de bossages, d'armoiries et de trophées d'un effet qui ne manque pas de majesté ; les maisons

78 CAPRICBS BT UOZAGS.

roses I vert-pomme et gm de soaris y abondent comme de raison ; j'en ai même vu deux ou trois en bois d*un ton goudronné fort régalant ; mais ce qui m'a le plus étonné, c'est la quantité prodigieuse de madones, peintes et ornées de verroteries comme les bonnes vierges du moyen &ge » que Ton voit à chaque angle de rue. Les calvaires ne sont pas moins nombreux ; les sept instruments de la passion, la croix , la lance » l'échelle, le marteau , les clous, l'éponge, la couronne d'épines, disposés en faisceau, tapissent presque toutes les murailles ; de grands christs , d'un aspect tout à fait patibulaire , teints d'une couleur de chair livide et sillonnés de longs filaments rouges, s'élèvent dans les carrefours et au coin des places ; une lanterne leur tient lieu d'auréole , et ils ont tous une inscription conçue à peu près ainsi : Ex Christo splendor^ ou Chrishu dai lucem , sur toutes les variations possibles ; on ne peut se figurer l'effet fantastique que font au clair de lune, dans la brume du soir, ces figures, de grandeur naturelle , avec leur lanterne rougeàtre , qui semble un œil de Cyclope ouvert dans la nuit.

J'avais vu chez Roger de Beauvoir, sur son album, un dessin très-fantastique d'Alphonse Royer, représentant une immense taclie d'encre, avec cette pompeuse inscription : Anvers la nuit. Rien ne s'opposait à ce que ce fût ConstantinopleouMazulipatnam. J'avais gardé, à cause de ce dessin fallacieux , une

UN TOUR fiN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. 79

idée trës-ooire d'Anvers, et rien ne me surprit davantage que d*y voir clair, même la nuit, grâce aux christs lantemophores. Rien n'est moins bitumineux, moyen Age et fouillis, que la ville d'Anvers ; pas le moindre ruisseau stagnant , pas la moindre rue dépavée, rien enfin de ce péle*mèle pittoresque qui fait de Rouen une si charmante ville pour les artistes. Isabey , Poitevin et autres seigneurs de la peinture ficelée , chiquée et culottée ( pardon du mot ) , ne trouveraient pas le plus léger sujet de croquis à Anvers ; tout y est large, vaste, bien aéré, d'une propreté fabuleuse ; tout y est peint à trois couches, même la cathédrale , qui est enluminée d'un pistache assez facétieux.

Nous descendîmes sur la place Verte, dans le dessein louable de dîner très-bien , ce à quoi nous ne réussîmes qu'imparfaitement ; mais Dieu , qui ne regarde que l'intention , nous pardonnera , je l'espère. On nous avait indiqué l'hôtel de l'Union comme un endroit où l'on pouvait vaquer agréablement à la réparation de dessous le nez ; nous allâmes donc à la restauration de l'Union , car , en français-belge, un restaurant se nonune une restauration. C'est une très-grande maison d'un blanc tirant sur le bleu de ciel, avec de grandes fenêtres, des bornes de fonte et d'un aspect tout à fait convenable. Nous y bûmes d'un certain vin blanc du Rhin qm n'était pas trop mauvais. Quant à la cuisine,

elle était bnnule et sans le moiadre camctère. Fritz, qui a la manie des ingrédients exotiques , ne put trouver sur la carte, quoiqu*il eût eu la patience de la lire d*un bout jusqu'à Tautre , rien d*étrange et d'incongru, excepté une compote de gingembre de la Cbine. Les confitures que Pantagruel envoya à Pichrocole ne sont rien auprès de cela. Figurezvous des cantharides marinées dans de l'eau forte , du piment au vitriol, tout ce que vous pourrez imaginer de plus diaboliquement épicé et de plus haut en goût, une mixture à vous faire venir des cloches à la langue, comme si vous eussiez léché des orties, et vous aurez une faible idée de ce ragoût chinois et de saveur exorbitante. Dès que nous eûmes dans le corps deux bouchées de cette abominable composition , nous commençâmes à crier : « Haro ! haro ! la gorge m'ard ! sus , page , à la humerie I » mais l'incendie ne s'éteignit pas pour cela , et nous fûmes obligés de nous lever de table* avec un volcan en flamme dans la poitrine.

A côté de nous dtnaient deux vaudevillistes de mes amis dont j'ignore le nom.... Aller en Flandre pour voir des Flamandes blondes, et y trouver des Parisiens vaudevillistes : ô dérision !

Les vaudevillistes s'en allèrent à l'orient, et nous au couchant; nous ne nous sommes pas encore rencontrés depuis.

Comme il faisait encore assez de jour, nous visi-

tàmes la cathédrale : il y a trois Rubens miraculeux, la Descente de croix, rÉrection de la croix et rAssomption de la Vierge ; les deux premiers avec des Yolets de la même main, qui forment quatre tableaux. Six pages de oh! de ahl et de points d'exclamation ne pourraient que faiblement représenter la stupeur admirative dont je fus saisi à l'aspect de ces prodiges ; au lieu d'un chapitre, il me faudrait un volume in-octavo. La chaire de bois, sculptée par Verbruggen , est de la plus grande beauté. Le sujet représente Adam et Eve, et la rampe , entourée de pampres et de feuillage , est chargée de toutes sortes d'oiseaux et d'animaux singuliers , entre autres , des dindons faisant la roue. Est-ce une allusion maligne de l'artiste aux ouailles du prédicateur ou au prédicateur lui-même? Nous n'osons décider cette question délicate. Quelle souplesse , quelle netteté , quelles arêtes franches et vives, quelle tournure abondante et facile ! comme cela est touffu , luxuriant , plein d'invention et de curiosité dans les détails , et que ces artistes du xvr siècle étaient de robustes compagnons ! L'église renferme aussi quelques bons tableaux de Quintin Met2ys , d'Otto Venins, maître de Rubens , de Van Dyck, et de plusieurs autres. Une seule chose chagrinante, c'est que cette belle cathédrale, qui est peinte en pistache par dehors, soit barbouillée en dedans d'un jaune-serin exécrable , appliqué à

Sf CAPRICES ET ZIGZAGS.

plusieurs couches et avec le plus grand soin do monde.

L'église visitée intérieurement, Tidée de grimper dans le clocher se présenta à nous ; il nous en coûta trois francs, ce qui est un peu cher pour un clocher. On montait dans les tours de Notre-Dame pour six sous, ayant le roman de Victor Hugo, qni a mis la vieille cathédrale à la mode ; il en coûte huit sous maintenant, prix encore assez raisonnable.

Il y a six cent vingt- deux marches du pavé à la base de la croix qui surmonte la flèche ; on se hisse par un petit escalier tournant , où d'étroites barbacanes laissent à peine filtrer un jour douteux. L*ob« scurité est d'abord très-intense, à cause de l'ombre des édifices voisins ; mais, à mesure qu'on s'élève, le jour augmente dans une progression symbolique^ pour faire comprendre qu'en s'éloignant de la terre, les ténèbres se dissipent, et que la vraie lumière est en haut. A la moitié de la hauteur, se trouvent les cages des cloches, ces monstrueux oiseaux qui perchent et chantent sur le feuillage de pierre des câ'thédrales , et des chambres où l'on moule en ciment-mastic les fleurons ébréchés , et où l'on fabrique les ornements en saillie , dont le temps ou la guerre ébarbe incessamment la vieille église. — C'est une justice que l'on doit rendre aux Belges , ils soignent leurs monuments avec un amour tout filial : une pierre n'est pas plutôt tombée , qu'elle

UN TOUR JBH ULGIQUB £T JSM HOLLANDE. 8S

cslrqoiaeée; on trou ouv^ , qa'il est boucbé; ils les mettraient Tolontierg sous verre, et cda est yrai-* ment ui état agréable , que Tétat de monument dans ce pays-là. Seulement ils se montrent iniiniment trop prodigues de Tert-pomme, de jaune^ citron , et autres badigeons peu gothiques. L'hôtel de ville d'Alost, où nous passâmes en avenant, est quelque chose de bien curieux dans ce genre ; le fond de la muraille est d'un vert tirant sur le pra«sin, rayé de petites lignes blanches , pour figurer le point des pierres ; les colonnettes sont bleu d'ardoise, les statues et les sculptures en blanc d'argent verni ; c'est fort bouffon , on dirait un jouet d'Allemagne.

Après bien des détours dans le ventre ténébreux du tube immense , nous débouchâmes enfin sur la plate^forme. Un panorama gigantesque se déplciya devant nos yeux ; on ne peut guère imaginer un spectacle plus magnifique : de grandes vagues d*air nous baignaient la figure , et les frais baisers du vent séchaient sur nos fronts moites la sueur que la fatigue de l'ascension y avait fait perler ; des hovt{** fées de colombes passaient de temps à autre et neigeaient en blancs flocons sur la balustrade , découpée en trèfles si frêles que je n'osais m'y appuyer, de peur de me précipiter avec elle dans Fablme ; tonte la ville se pressait au pied de la cathédrale , connue un troupeau au pied du pasteur ;

les plus hautes maisons lui allaient à peine à la cheville , et les toits découpés en escaliers faisaient de là-haut un singulier effet : on aurait dit que les habitants de la ville avaient essayé de bâtir des gradins pour monter à Tassaut de la cathédrale , mais qu'ils s'étaient arrêtés au bout d'une douzaine de marches, voyant l'inutilité de leurs efforts. Tous ces toits ainsi chargés d'escaliers qui n'aboutissent à rien avaient l'air d'un tas de petites Babels inachevées.

La ville , vue à vol d'oiseau » présente la figure d'un arc tendu dont l'Escaut forme la corde ; ses toitures » d'un rouge vif et d'un bleu violet , écaillaient encore vivement la brume du soir» qui commençait à monter. L'Escaut brillait par places, comme une lame d'acier poli : dans d'autres endroits , il avait l'éclat mat d'une glace tournée du côté du tain ; de l'autre côté du fleuve , on apercevait la Téte-de-Flandre , et par delà» d'immenses prairies d'un vert velouté où les eaux de l'Escaut , qui font beaucoup de sinuosités, pailletaient de loin en loin. Des koffs à voiles rouges s'avançaient lentement en déchirant de leur léger sillage la terne pellicule de ces rubans de plomb fondu. Souvent , comme l'horizontalité de la perspective ne permettait pas d'apercevoir le lit du fleuve , les barques avaient l'air de naviguer en pleine terre et d'être des charrues à la voile. Le gardien nous fit remar-

quer, Umi près de la ligne où eoimneiicait le ciel , quatre petits points noirs, presque imperceptibles. C*étaient quatre vaisseaux hollandais suryeillant les passages. C'est dans cette direction que se trouve Berg-op-Zoom ; mais j'eus beau écurer les verres de ma lorgnette , je ne pus rien distinguer parmi les tons violfttres du lointain qui eût la moindre ressemblance avec une ville. — Si ce grand désir de voir Berg-op-Zoom vous étonne, c'est que j'ai eu un certain grand-père qui était monté le premier à l'assaut de Berg-op-Zoom , et qui avait reçu une épée d'honneur en argent pour ce beau fait d'ar* mes. Comme c'est l'histoire la plus triomphante de ma famille , je n'aurais pas été fâché d'entrevoir » même de très-loin, un endroit où un de mes ancêtres avait été si courageux. — Mais cette satisfaction me fut refusée.

De grands bancs de vapeurs rougeàtres s'entassaient les uns sur les autres , avec des reflets de cuivre et d'airain, comme de gigantesques armu» res de Titan sortant de la fournaise. C'étaient des déchirures et des éboulements , des masses entre* coupées de lueurs flamboyantes , en manière de volcan écroulé, d'un effet sublime.

Le soleil , comme un immense bouclier de feu passé au bras de l'archange destructeur, rayonnait sinistrement au milieu de ces teintes rousses; la terme d'un grand nuage, qui avait l'air d'un guer-

86 CAPRICES £7 ZIGZAOS.

rier assis sar un tlot flottant dans ane mer de feu, cotnplétait rillusion. Cet efifet fonta«nagorique dura quelques minutes. Le vent soufflait arec violence, le profil du nuage s'estompa » et Tarchange se (ondit en brouillard.

Quand nous eûmes contemplé suiSsamanent ce spectacle , le gardien nous fit remarquer que nous n'Ations pas tout à fait en haut et qu'il y avait en« core cent vingt marches à monter, et il nous fit voir un petit escalier large comme les deux mains » en nous disant qu'il n'y avait qu'à aller tout drdL

Figurez-vous une aiguille très-aigué, très^mioGe, creuse par dedans, horriblement fenestrée et fbuQl^ à jour, haute comme le Cbimboraço, et allant toujours en s'étrécissant. Fritz , cette fois , me laissa passer le premier, honneur que je n'ambitionnais guère ; je le trouvai beaucoup trop polL Dès que je tas engagé dans cet abominable tuyau , il me sembla que je devenais énorme et que j'enflais considérablement. J'eus peur de ne pouvoir redescendre et d'être obligé de rester là jusqu'à la fin de ma vie, comme cette femme du gardien du phare, qui avait tellement engraissé dans son nid aérien, qu'elle ne put jamais repasser par l'étroit escalier qu'eUe avait gravi lestement, fluette jeune fille. Je me sentais plus lourd qu'un éléphant avec un château de guerre sur le dos. Les marches me ployaient sous les pieds, et mes coudes faisaient bomber les parois

du mur, comme un carton sur lequel on appuie. A travers les découpures scélérates de celle infernale aiguille, aussi frêle que les dentelles de papier que Ton met sur les bonbons et sur les fruils confits, on apercevait des traînées d'air bleuâtre ou le pavé de la place, grande comme un damier de médiocre dimension, les hommes comme des hannetons, et les chiens comme des mouches; perspective «igréable 1

Pour surcroît de plaisir, il faisait une bise carabinée, une bise à décerner les bœufs, et tout dansait dans ce diable de clocher, comme des assiettes sur un dressoir quand il passe une voiture.

Je me retournai pour voir si Fritz me suivait, et je lui fourrai le pied dans rœil, ce qui vous donnera uue idée suffisante de la douceur de cette rampe ; eufm nous parvînmes à une petite lucarne ouverte sur le vide , près de la boule de la croix. Notre ascension était finie. Nous nous assîmes quelques instants sur la dernière marche pour nous reposer un peu. Pendant que j'étais assis, il me vint cette idée ingénieuse , qu'un jour les clochers des cathédrales devaient nécessairement s'écrouler, et que c'était peut-être ce jour et à cet instant même que la flèche de Notre-Dame d'Anvers devait fléchir sur ses jambes de granit et donner du nez sur le pavé, n eût été peu réjouissant de se trouver précisément au sommet de la parabole. Je communiquai cette

réflexion à Fritz, qui la trouva de très-bon poûl, et nous nous mtmes à dégringoler Fescalier en colimaçon, les oreilles couchées sur le dos comme des lièvres qu'on poursuit. *

Au moment où nous touchions la première plateforme, le soleil, chancelant comme un homme pris de vin, fit un faux pas et trébucha au fond d'un gouffre de brume. De temps en temps une lueur intermittente, comme celle d'un feu qu'on ravive avec un soufflet, passait sous les barres noires des nuages. C'était magnifique au delà de toute plume et de toute palette. Le galimatias le plus transcen^

dant serait faible à côté de cela.

Du côté opposé , ce n'étaient que bleus froids , violets glacés, gris vaporeux; il faisait déjà nuit. Mallnes, avec son clocher à cadran quadruple , recevait seule un rayon orangé, qui la détachait vivement sur le fond de culture zébrée de différentes nuances. La silhouette indécise de Bruxelles mordait à peine la dernière frange de l'horizon , et le remorqueur, avec sa queue de chariot et son aigrette de fumée , rampait sur son rail comme un animal étrange ; et quelques maisons de campagne , aux lumières déjà allumées , piquaient de points brillants ces larges teintes de plus en plus rembrunies.

Le soleil disparut tout à fait.

«Fritz, qui est un jeune homme bien élevé, pré-

tendant quMl ne faut pas être malhonnête , même avec les astres, ôta très-gracieusement son cha* peau, salua le soleil et lui dit : « Bonne nuit, mon vieux, à demain. » ; . . . .

Tu te souviens sans doute que nous avons visité Anvers ensemble il y a quelque dix ans, 6 mon cher Fritz , alors que le chemin de fer venait d*ètre établi, et qu'il n'existait encore sur le continent d'autre railway que ce tronçon d'une dizaine do lieues? Assurément tu te rappelles ces jolies maisons, semblables à des jouets d'Allemagne, que nous aurions voulu emporter dans des bottes de sapin pour les donner en étrennes aux enfants de notre connaissance ; ces façades vert-pomme , rose , bleu de ciel, citron, venjre de biche, lilas, rehaussées de petites raies blanches , qui avaient un aspect si gai , si propre , si coquet ? Eh bien ! tout oola est changé. Ces maisons à toits en escaliers , qui faisaient notre admiration , sont uniformément engluées et poissées de cet horrible badigeon jaune dont au moyen âge on barbouillait le logis des traîtres. C'était le plus affreux supplice que ces

siècles coloristes eussent pu rêver. U est probable que pour les trahisons parliculièremeut scélérates on ajoutait aux murailles ainsi déshonorées une plinthe chocolat. N*accuse pas, mon cher Fritz» le mauvais goût des Anversois , ou des Antwerpiens , je ne sais pas quel est le mot régulier; ils ne demanderaient pas mieux que d*égayer les murs de leurs habitations de teintes charmantes. C'est par autorité supérieure qu*ils sont forcés à ce crime antipittoresque : un arrêt municipal condamne une ville innocente à s'affubler d'une robe potiron , à revëtii" la livrée de l'infamie. Il est boa de dé* noncer à la haine des peintres et aux malédictions des poètes le nom du principal promoteur de celle mesure ridicule : il s'appelle Gérard Legrelle. A la maison de ville est déposé uû échantillon des nuances que les badigeonneurs peuvent employer. C'est une gamme de tons faux à faire sauter Ru*' bens dans sa tombe. U faudrait avoir la liberté de termes du temps de la régence pour qualifier certaines de ces teintes : cela varie du blanc plombé au jaune putride. Le dauphin et l'oie ont baptisé jadis deux de ces couleurs , que je ne caractériserai pas davantage ; on ne saurait rien imaginer de plus purulent et de plus malsain à l'œiL Voilà dans quel état est Anvers. Je te dirai aussi que la faille^ ce souvenir de la mantille espagnole, a presque entièrement disparu.

UN TOUR EN BBLGtQUt ET EN BOLLANDE. 91

Les christs porte^&lots et les madones iUiuni* nées au eoin des carrefours m'ont semblé beau« coup moins nombreux qu'autrefois. Les trois Rubens de la cathédrale n'ont pas flamboyé si vive* ment à mes yeux qu'à mon premier voyage. Cela vient*il du voile jeté sur ma vue par dix années , ou réellement ces nobles toiles ont-elles sidt)i , elles anssi, l'altération du temps? le me félicite d'être venu au monde à une époque où les cfaeCs-d'Œuvrç de Rubens , de Raphaél , du Titien étaient encore ▼isibles, et ne puis m'empêcber de plaindre la postérité , qui ne les connaîtra que par les gravures. Cette sereine jouissance d'admirer une pen« ^e sublime sous une forme divine, nos descen* dants en seront privés.

D'Anvers à Liège, il y a quatre-vingts kilomètres : on pas, aujourd'hui. Aussi, mon camarade et moi , nous n'avons pas su résister au désir d'aller voir les préparatifs du grand jubilé qui devait bien* tAt avoir lieu.

Nous voilà donc partis tous deux pour Liège , qui se nomme en flamand Lultich. Au débarcadère du chemin de fer, oik nous déjeunâmes , une fort jolie fiUo qui nous servait consentit à nous dcmner de la l>ière. Nous marquons cette circonstance , car c'est la seule fois que nous pûmes en obtenir dans tout notre voyage. Tu te rappdles, sans doute, Fritz, * mon vieil ami, mon vieux complice , » les abon-

9â CAPRICES ET ZIGZAGS.

(luîtes cl nombreuses libations que nous rimes nu- 1 refois à ce Bacchus du Nord, couronné d*épis d'orge et de houblon , qui , pour ne pas valoir son frère du Midi , n*est cependant pas dénué d*un certain mérite local. Ton gosier a conservé la mémoire de nos études sur le faro, le lambick, la bière blanche de Louvain et les variétés de ces amers et nourrissants breuvages ; maintenant tu ne pourrais trouver une cboppe de bière dans aucune auberge. A Thôtel de Suède, à Bruxelles, superbe établissement très-bien tenu, nous demandâmes au garçon une cruche de faro. Cet honnête serviteur rougit et pAlit , et donna les signes du plus grand embarras ; il tortillait sa serviette , tracassait les pointes de son col de chemise , et finit par dire d'un ton pénétré d'horreur : « Oh ! monsieur, c'est impossible ! » Et comme j'insistais, il alla chercher le mattre.

L'bôte, à qui je réitérai ma demande, parut profondément consterné : « Qu'ai-je fait pour mériter une pareille humiliation ? murmura-t-il d'une voix entrecoupée de soupirs. Mon hôtel n'est-il pas dans le dernier goût de Paris et de Londres ?

— Avez-vous peur, vénérable hôtelier, que je ne fasse pas assez de dépense ? Je vous payerai la bière sur le pied du vin de Bordeaux ou du vin du Rhin le plus cher. C'est un caprice que j'ai. Je ne boirai pas autre chose, je vous en avertis ; car j*aimc à

suivre mes goûts et non ceux des aubergistes, et si je deriens bydrophobe, je vous mordrai.

— Non ; quand même vous me payeriez vingt francs la choppe. De la bière belge ici ! & ThAtel de Suède ! j'en mourrais de honte et de' chagrin. Oh ! une idée ! j^ puis vous donner de Taie d*Ëcosse ou du porter, de la bière anglaise, ce n'est pas déshonorant; et puis, ajouta-t-il à demi-voix, si vous tenez à votre idée de faro, je vous en porterai cette nuit dans votre chambre, à la condition que vous n'en direz rien à personne. »

Cette comédie s'est répétée tout le long de la route. Je n'ai pas encore compris le crime qu'avait pu commettre, ces dernières années, la bière beige, pour que son nom seul prononcé flt fuir la vale* ï^ille des auberges et produisit un effet pareil au ««««, thecelj phares.

A la place de cette bonne liqueur brune qui festonnait si joyeusement d'une couronne d'écume les mesures d'étain bien luisantes, on vous sert, dans des bouteilles en forme de quilles , d'affreux vinaigres soufrés, sous prétexte de vin de Moselle et du l^hin ; et dans dçs flacons à rhum, des sirops de mûres alcoolisés, sous les noms des plus célèbres crus de France ; —cela parait délicieux aux Anglais et aux Allemands, qui, dans le fond, n'aiment que Teau-de-vie.

Tg décrire un pays que tu connais parfaitement ,

94 eAPRIGSS £T ZIGZAGS.

est mutile ; et d'ailleurs que peut-on voir, emporté par cet hippogriffe de fer et d*acier , qu'on appelle une locomotive ? On voyage au milieu d'un vertige et d'un éldouissement ; les arbres détalent comme une armée en déroute ; les clochers s'envolent en vous montrant le ciel du doigt. A peine avez-vous le temps de discerner dans le vert des prairies quelques taches blanches ou rousses, qui sont des troupeaux» quelques écailles de tuile, quelques filets de fumée, qui sont des villages.

Au bout de quelques heures, j'étais lestement arrivé à Liège, dont l'entrée est charmante de ce côté : c'est un mélange d'eaux, d'arbres et de maisons tout à fait agréable ; ma vigilante (c'est le nom des fiacres du pays ) n'allait pas tellement vite que je n^cusse le temps d'inspecter les enseignes et les écriteaux, comme si je possédais l'emploi demandé par Garitidès, dans les Fâcheux ; sur un vieux monument tout noir, je lus cette inscription : Égli§e à vendre pour démolir ^ eu autre chose.

Les préparatifs de la procession occupaient la ville; les reposoirs, les ai'cs de triomphe ornés de figures d'anges et de vertus théologales en toile peinte , les oriflammes , les blasons des corps de métiers et des villes voisines encombraient les rues, toutes noires de soutanes : vingt-neuf évèques ou archevêques devaient assister à la cérémonie ; des baraques de marchands de chapelets, d'agnos Dei,

de médailles bénites, étaient établies sous les porches de toutes les églises, et paraissaient prospérer.

C'est un spectacle singulier pour des Français, déshabitués des manifestations extérieures du culte, que cet épanouissement de l'église hors de ses murailles, que ce catholicisme mêlé Cstorilièrement à la Tie et envahissant la voie publique. Liège ainsi festonnée, tendue et fleurie, m'a rappelé les anciennes fêtes-Dieu, un des plus vifs souvenirs de mon enfonce.

Telles étaient mes pensées en visitant la cour de l'hôtel de ville , entourée de colonnes de granit d'ordres fantastiques , dont aucune ne ressemble à lautre, et la jolie église de Saint- Jacques , pré* cédée d'un élégant portique Renaissance.

A quelque pas de Liège, fume et bouillonne Serin, où H. Gockerill a ses usines. Les forges de Lemnos, avec leurs rois pauvres Gyclopes, étaient peu de chose à côté de cet immense établissement, toujours noir de charbon, toujours rouge de flamme, où les métaux coulent par torrents, où l'on puddle^ où l'on cingle le fer, où se fabriquent ces énormes pièces, ossements d'acier des machines à vapeur ; li l'industrie s'élève jusqu'à la poésie, et laisse bien loin derrière elle les inventions mythologiques.

De Uége à Verviers , le chemin de fer, piqué ^is doute de s'entendre reprocher son amour pour les plaines et son dédain des sites pittores-

ques, a choisi» comme eût pu le faire ime route d*au« trefois, un terrain des plus accideutés; une petite rivière, la Yesdre, s*amuse à barrer le passage au railway avec une obstination mutine. A chaque pas , il faut Tenjamber par un pont. Le pont franchi, une colline se présente, vite un tunnel, et ainsi de suite alternativement. Le paysage qu'on traverse •est délicieux ; ce sont des pentes boisées, relevées d'assez de rocbes pour être agrestes et non sauva* ges, constellées de villages , de ch&teaux et de maisons de campagne. La Yesdre joue au fond de tout cela, à travers des saules, des aunes et des peupliers, et produit des effets charmants.

Un embranchement de ce chemin se dirige sur Âix-la-Chapelle, la vieille ville de Charlemagne. A une des stations, un militaire singulier, coiffé d'un casque moyen âge en cuir noir, rehaussé d'agréments de cuivre jaune, et surmonté d'une pointe du même métal, vêtu d'un surcot de drap bleu étroit et court, comme un chevalier partant pour la croisade, me demanda mon passe-port. Je le déployai aux yeux de ce guerrier avec une grAce toute civile. C'était la première fois que ce papier me servait à quelque chose. Dans un temps donné, les chemins de fer amèneront la suppression des passeports. — Allez donc demander leurs papiers à deux mille voyageurs qui traversent une ville à vol d'oiseau, ou s*y arrêtent une demi-journée! —

Le$ douanes seront aussi prochainement modifiées, Yu rimpossibilité de visiter les paquets. Dans dix ans d'ici, rien n'arrêtera l'essor des populations d'un bout de l'Europe à l'autre.

Parler d'Aix-la-Chapelle après l'illustre auteur du Rkin , est une outrecuidance que je ne commettrai pas. n a dit les merveilles du trésor, et parlé des ossements gigantesques de Charlemagne dans un stjle qui n'appartient qu'à lu|. La chose qui me préoccupait en visitant la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 9 était le monologue de Charles-Quiut dans Hemani , dont les vers me revenaient en foule à la mémoire.

Aix-la-Chapelle , en allemand Auchen, est une ville propre, bien alignée, entourée de belles promenades; celle qu'on appelle le Borcette est particulièrement Jolie. Ceux qui, sur la foi des souvenirs, espéreraient une ville gothique, des maisons curieusement sculptées, éprouveraient une grande déception. La particularité la plus frappante pour le voyageur, ce sont les guérites des soldats, les barrières et les poteaux rayés diagonalement de blanc et de noir.

Le thé&tre, décoré d'un Apollon musagëte, et dans ce style odéon qu'on ne peut éviter nulle part, était fermé ; ce qui nous confirma dans notre résolution de partir pour Cologne le soir même.

Avez- vous jamais possédé une botte de rouleaux

98 GÀ!»Ria£S Et aSlGEAGS.

d'eau atith^tique du sietir Jean«Marie Farina? examinez avec soin la vignette collée sur le cou- Tercle, et tous aurez l'idée la plus juste de la tiUo de Cologne.

La cathédrale surprend parce que l'on y tra- Taille; une église gothique, remplie de maçons modernes, semble une incohérence» et pourtant rien n'est plus simple.

Les alentours de la place sont occupés par de petites boutiques où Ton vend des Tues de la cathédrale, à l'état actuel et à l'état futur ; des chapelets, des images, et des liTres de piété.

La marchande à qui j'achetai quelques-unes de ces planches se crut obligée^ sans doute pour se montrer à la hauteur de la ciTilisation , d'étaler lo scepticisme le plus voltairicn sur les objets de son commerce. — Une Tieille femme qui Tend des croix, des missels, des légeades remplies de l'esprit du moyen âge^ comme l'empereur Octanen, Pierre et Haguelonne , Geneviève de Brabanl , Grisélldis , et qui ne croit à rien, n'est-ce pas hideux ?

Un de mes réTes était le fameux tableau de Rembrandt, connu sous le nom de la Garde de nuit. Aussi, en descendant le Rhin sur un de ces bateaux à vapeur, chargés d'un orchestre, qui parcourent joyeusement le fleuve, laissai -je, à la hauteur d*Emmerich, le steamboat continuer sa route vers Nimègue.

Un tronçon de railway, qu'il s'agissait d'aller rejoindre à Amheira, devait, le soir même, me conduire aux portes d'Amsterdam. Due Toiture de poste me fit franchir l'espace intermédiaire d'un trot des plus modérés, qui me permit d'admirer en détail toutes les beautés du paysage. Les postillons hollandais sont éminemment flegmatiques; leurs chevaux partagent cette disposition peu favorable à la vitesse, et semblent d'ailleurs découragés, comme les chevaux des autres pays, par l'invasion des chemins de fer : ces pauvres quadrupèdes se reconnaissent tacitement vaincus par les locomotives, et se contentent de faire deux Ueues à l'heure, lorsqu'on est forcé de les employer.

Dès qu'on a dépassé les limites zébrées de blanc et de noir de la Prusse rhénane , l'aspect du pays change tout à coup. Quelques tours de roue vous transportent dans un monde nouveau. Les villages ont un air de propreté et de richesse ; les maisons prennent des tournures de Van de Velde et de Van der Heyden ; les toits sont pointus et denticulês en escaliers. Des roues, fichées dans des mâts, appellent les nids de cigognes. La brique apparaît, joyeuse et rougeaude, sur les façades rayées de linteaux blancs. De grands arbres, à feuillages vigoureux, trempent leurs pieds dans les flaques d'eau brune, où manœuvrent des escadrons de canards ; en passant, votre œil plonge au fond d'in-

teneurs calmes et reposés, et distinguent vaguement quelque scène d'intimité domestique. De chaque côté de la route, presque toujours pratiquée en remblai, vous découvrez à perte de vue des prairies coupées de fossés, semées de bouquets d*arbres, où errent, à moitié noyées dans Tlierbe, quelquesunes de ces belles vaches qui ont fait la gloire de Paul Potter.

A partir d'Arnheim, autant que Fheure déjà plus brune et la rapidité du chemin de fer le pouvaient laisser voir, le pays prend un caractère étrange, la prairie se dépouille et tourne à la lande et à la steppe ; la végétation s'appauvrit , rongée par les exhalaisons salines ; on approche des dunes, faible barrière de sable opposée aux colères de TOcéan. Tout cet horizon, bossue çà et t^ de quelque profil d'arbre, ne manque pas d'une certaine grandeur, entrevu à travers la gaze violette du crépuscule.

il était nuit close lorsque le convoi atteignit le débarcadère. Alors tous les Hollandais amenés par les wagons , démentant leur renommée proverbiale de lenteur et de sang-froid, saisirent leurs paquets avec une vivacité plus que méridionale et se mirent à courir à toutes jambes du côté de la ville ; les cochers des fiacres locaux fouettèrent leurs che» vaux à tour de bras et les firent galoper ventre à terre : on aurait dit une armée en déroute et pour- ■îuivie l'épéc dans les reins. L'énigme nous fut

UK TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. lOi

bientôt expliquée; une grande porte, dont un des battants se referma sur nous si juste, que nous Ikilltmes être pris entre les ais, était la cause de cette précipitation ; l'heure de la fermeture de la ville était sonnée.

Mon véhicule m'emportait rapidement vers un. hôtel dont on m'avait d'avance indiqué l'enseigne, et je tâchais, en me penchant à la portière, de démêler quelque profil de la ville inconnue que je traversais.

Amsterdam , vue de nuit , offre un spectacle des plus bizarres et des plus saisissants. Ces allées de grands arbres , ces ligues de maisons aux pignons aigus , ces canaux dont l'eau noire , huileuse , endormie, reflète en longues traînées de paillettes les lumières des fenêtres et des boutiques, ces silhouettes de ponts et d'écluses, ces mâts et ces cordages éclairés subitement par quelque rayon perdu, forment pour l'étranger im ensemble mystérieux et féerique, qui tient plus du rêve que de la réalité ; cet effet ne disparait pas le jour; Amsterdam est une des villes les plus singulières qui existent. Située sur le Zuyderzée , au bord du bras de mer de l'Y, la Venise hollandaise se développe en forme de croissant. Un éventail de canaux s'ouvre à travers ses maisons et lui donne une physionomie toute particulière. En la regardant du côté du port, la perspective se compose généralement ainsi : im

102 GAPEIGES ET ZIGZAGS.

canal s'enfonçant à perte de vue entre deux rangées d*arbres séculaires et des maisons aux toits découpés ou en volute ; au fond, quelque luoulin à élever les eaux, avec sa fraise de charpente, quelque clocher à renflement bizarre, d'un goût moscovite et rappelant les tourelles du Kremlin ; sur le devant, une passerelle, un pont-levis, dont les poutres affectent des formes de potence, des kofls aux voiles rouges, à la poupe goudronnée et relevée d*une bande de ce joli vert-pomme dont Camille Roqueplan et William Wyld attrapent si bien la nuance ; un fourmillement de matelots, de pêcheurs, de paysannes, de portefaix remuant des ballots.

Comme il était encore trop matin pour que le musée fût ouvert , je me lis promener au hasard par la ville, et je retrouvai partout le même cachet d'originalité ; beaucoup de clôtures de jardins sont faites en planches posées transversalement et peintes en bitume. Uu fossé , couvert de ces petites plantes en forme de lentilles qui glacent les eaux dormantes de tons de vert-de-gris, règne le long des maisons qui ne donnent pas sur un canal. Les déUcieuses habitations que j'ai regardées eu passant mélangeaient dans une charmante proportion le caprice chinois à l'exactitude hollandaise.

On se surprend parfois à s'étonner de la tournure javanaise de certain pavillon, mais on se dit bientôt qu'Amsterdam fait depuis longtemps fortune à

UN TOUR EN BELGIQUE £T 8!i HOLLÂiNDE. i08

Batavia. Par leur amour de la porcelaine, de la laque, du vernis, par leur propreté mimitieuse, ' leurs maniea patiaites, leur goût pour les fleurs, la |)einture et le brlc*à--brac , les Hollandais ont infinÛDent de rapport avec les habitants du Céleste' Empire ; c'est de Hollande que les Chinois tirent aujourd'hui les céladons craquelés, les bronzes verniqueux, les ivoires à trame d'araignée, les idoles de jade et de pagodite , les paravents ^ dessins en relief dont ils ont perdu le secret ; toute la porcelaine faite depuis daux siècles à Pékin se trouve à Amsterdam.

Dans ma course , j'avais remarqué une multitude de couronnes de feuillages enjolivés de papier d'or et de clinquant, auxquelles étaient suspendus de petits poissons de fer-blanc peint ; on nous dit que c'était pour célébrer l'arrivée du hareng. Le hareng est en effet une des richesses de la Hollande , et la ville avait raison d'être en joie. Quelle chose singulière que cette migration de poissons qui partent du pôle è époque fixe, et vont s'empiler sous des couches de sel dans les caques de toutes les nations qui bordent l'Océan !

Le costume des bourgeois d'Ân^sterdam ne dif* fère en rien de celui d'un Parisien ou d'un habi* lant de Londres ; les femmes de la classe moyenne u'ont de caractéristique qu'une camisole qui descend très-bas et fait une espèce de redingote courte.

Cette camisole est presque toujours en petite indienne lUas. Le ]ilas nous a paru , d'ailleurs , la nuance affectionnée par le beau sexe des Pays-Bas ; on pourrait même croire à Fexclusion de toute autre couleur, si quelques exceptions roses , trèspeu nombreuses , il est vrai , ne venaient prouver que \e caprice est admis en fait de camisoles. — Une remarque , peut-être puérile » c'est que toutes les femmes ont le même nez, un nez long, blanc, un l>eu relevé du bout et à narines très-ouvertes. Un moule ne donnerait pas des épreuves plus identiques. Je signale ce fait physiognomonique aux voyageurs futurs. Elles sont, d'ailleurs, assez jolies, et rappellent les types consacrés par Gérard Dow ; blancheur potelée et douceur triste.

Quelques paysannes des petites tles du Zuyderzée et des provinces un peu en dehors de la circulation des idées nouvelles , portent cette spicndide coiffure digne d'une reine du moyen âge, composée de dentelles d'argent et de lames d'or plaquées sur les tempes. Rien n'est plus gracieux et plus noble.

Une chose qui surprend le voyageur, ce sont ces voitures sans roues , dont le nom hollandais nous échappe , et posées sur un traîneau , comme les quartauts de bière chez nous. Ces véhicules singuliers commencent à devenir rares, et bientôt ils auront disparu tout à fait.

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. i05

On est aussi frappé de la faille énorme et de la forme étrange des chevaux, ferrés d'espèces de patins qui les exhaussent de plusieurs pouces. Leurs têtes busquées, leurs croupes monstrueuses, leur col en gorge de pigeon, leurs pieds hérissés de grosses houppes de poil, leur crinière échevelée et leur queue à longs crins, font songer aux portraits équestres de Van Dyck , aux batailles de Van der Meulen, aux chasses de Parrocel et de Loulher-* bourg. En France, on ne rencontre presque plus ces fortes races de la Frise et du Hecklembourg.

En regardant à une vitre de libraire , j'ai vu une traduction en hollandais de la Filk du Régent^ d'Alexandre Dumas. — Cela est flatteur d'être translaté dans une langue si hérissée de conson* nés.... Dix heures sonnaient, le musée était ouvert, et dans quelques minutes j'allais contempler le radieux chef-d'œuvre du grand maître.

Le premier objet qui frappe l'œil en montant l'escalier du musée d'Amsterdam, c'est un cygne gigantesque, les ailes déployées, la plume frémissante, le bec entr'ouverl, dans une attitude à la fois inquiète et protectrice. Il ne s'agit pas ici d'une mcamation de Jupiter allant séduire Léda , quoi-

i06 QAPRICËS ET ZIGZAGS.

qu'une àme (livine respire sous la blancheur du noble oiseau. Le peintre Asselyu a voulu symboliser sous cet emblème la vigilance du grand pensionnaire Jean de Wit ; c*esl le livret qui le dit , car nous ne Taurions pas découvert tout seul. Jamais Sneydcrs ni Wœnincx n'ont rien fait de plus beau.

La Garde de nuil^ le plus grand tableau qu*ait peint Rembrandt, occupe presque tout un côté d'une salle qu'on pourrait souhaiter éclairée d'un meilleur jour ; mais, pour obvier à cet inconvénient, la toile est disposée sur une espèce de mécanisme qui lui permet de se détacher de la muraille jusqu'à ce qu'on ait trouvé le vrai point.

Avant d'arriver à l'appréciation de celte merveiUci il ne sera peut-être pas inutile de dire dans quelles circonstances elle s'est produite et quel est le thème que l'artiste a traité.

Si quelque chose confirme la théorie que j'ai émise et soutenue plus d'une fois, à savoir que le sujet était une chose parfaitement indifférente aux peintres de pure race , c'est assurément le prodigieux tableau du musée d'Amsterdam.

Ce tiU*e , la Garde ou la Ronde de nuit^ sous lequel on le désigne habituellement , pourrait faire rêver aux personnes qui ne l'ont pas vue quelques scènes mystérieuses et fantastiques, quelque cauchemar plein d'ombre ,et d'épouvante » comme Rembrandt sait si bien les esquisser; il n'est

pas question de choses si poétiques, mais d*une simple convocation de la garde nationale du temps.

En effet, si l'on s'en rapporte à Wagenaar, l'auteur d'une histoire d'Amsterdam , le 4 mai 1642 , il fut ordonné à la milice de se tenir prèle pour mie revue qui devait avoir lieu le 19 pendant la soirée, sous peine de vingt-cinq guldens d'amende pour les absents. Il s'agissait de recevoir le prince d*0range arrivant accompagné d'une fille de Charles I" d'Angleterre qu'il venait d'épouser.

Assurément , il est impossible de donner à un peintre un motif plus insignifiant et plus prosaïque^ et Ton sait , par les échantillons qu'on en a vus , ce qu'un pareil sujet produirait aujourd'hui.

Ajoutez à cela l'obligation de placer dans une évidence flatteuse les gros bonnets de la milice, de chercher la ressemblance de chacun d'eux ; car la plupart de ces figures sont des portraits, et l'on a conservé les noms assez baroques des principaux personnages représentés. Ce sont les capitaines Frans Banning Kok, Heer van Purmerland et Upen* dam; les lieutenants Willem van Ruytenberg, van Waardingen, Herr van Waardingen; l'enseigne Jean Wîsscher; les sergents Rombout Kempen et Keioier Engel; le tambour van Campoort et les miliciens Barend Harmense, Hendrick Willemseu, Jean Métesse, Bronkborst, Jacob Dirksen de Hoog, iean Bringmanu, Jean-Adriaan Keyser, Jean

Okersze, Harmens-Jean Veraaker, J. Scheliiogcr, et quelques autres non moins hérissés de lettres barbares.

Il faut croire que tous ces braves gens n'avaient pas reçu de billets de garde » ou que Tusagc en était inconnu dans la bonne ville d'Amsterdam, car le rappel du tambour a Tair de les surprendre au milieu de leurs occupations, et ils se hâtent comme si une minute de retard devait les rendre passibles des vingt-cinq guldens d'amende ; ils s'élancent à moitié habillés, celui-là boutonne son pourpoint, celui-di met ses gants de buffle tout en marchant. Il y a dans toute la scène un mouvement, un désordre, un entrain excessifs. Les Spartiates de Léonidas courant aux armes pour la défense des Thermopyles n'y allaient pas d'un plus grand courage que ces honnêtes et débonnaires bourgeois hoUandais à la rencontre de leur prince d'Orange.

Vous savez quel goât fantasque le fils du meunier de Leyde apporte aux ajustements dont il affuble ses figures ; eh bien ! jamais il ne s'est montré plus sauvagement bizarre que dans cette réunion inoffensive de miliciens.

Il est vrai que le costume de l'époque prêtait un peu plus à la peinture que le nôtre. Ces pourpoints de cuir brodé, ces aiguillettes, ces bottes à entonnoir, ces salades, ces plastrons, ces gorgerins, ces grands baudriers, ces épées à coquille, tout cela,

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. i09

même sur le do8 d'un garde national» peut fournir des ressources aux pinceaux d*un peintre habile. Ce que Rembrandt en a tiré est vraiment prodigieux ; jamais la furie d'exécution ne fut poussée plus loin ; c'est une témérité de brosse , une folle d'empâtements dont les plus violentes esquisses de Decamps ne donnent même pas une idée lointaine ; des broderies d'or sont modelées en plein relief» des doigts en raccourci enlevés d'un seul coup. Certains nez sortent positivement de la toile. Chose étrange et qui fait le génie de Rembrandt» cette exécution d'une brutalité incroyable est en même temps d'une délicatesse extrême ; c'est de la finesse à coups de pied et à coups de poing, mais telle que jamais les plus précieux n'ont pu y arrirer; de ce chaos de touches heurtées, de ce tumulte d'ombres et de clairs , de ces tas de couleurs jetées comme au hasard, résulte une harmonie souveraine.

Rembrandt, l'homme qui s'est le moins soucié assurément des Grecs et des Romains , et dont la puissante trivialité ne recule devant aucune des misères de la nature, n'est pas pour cela dénué de style et d'idéal, comme on pourrait le croire : par l'accent singulier qu'il donne aux objets même les plus fidèlement imités, la bizarrerie romanesque de ses ajustements, l'expression pensive et profonde de ses tètes les plus empreintes de laideur, il arrive

110 CAPRICES ET ZtfiZAGS.

à une certaine beauté monstrueuse qu'on sent mieux qu'on ne peut la rendre. Un earactére formidable règne dans sa peinture et la rehausse au niveau de tous les chefs-d|œuvre. La manière fantasque et magistrale dont il distribue Fombre et h lumière , ses sublimes effets de clair-obscur , font de lui un artiste aussi poétique qu'il en fut jamais. Pour vous troubler et vous rendre rêveur toute une journée , il lui suffit d'un vieux bonhomme se soulevant de son fauteuil , et d'une étoile scintillante sur un fond noir.

Ces bons Hollandais ont pris sous son pinceau des moustaches en croc, des barbes en feuilles d'artichaut, des sourcils crispés, des tournures de hanches, des allures cambrées et des façons de matamores. Jamais condottieri , lansquenets , stradiots i n'eurent la mine plus rébarbative ; les brigands de Salvator Rosa ont l'air d'honnêtes gens à côté de ces dignes miliciens. Le tambour Van Gampoort, surtout, bat sa caisse avec un acharnement féroce , et lance des regards à faire trembler la nature ; en revanche, rien n'est plus charmant, plus blond et plus doré que la petite fille habillée de jaune que Ton aperçoit à travers un enchevêtrement assez inextricable de bras et de jambes.

Ce tableau, toujotirs d'après Wagenaar, ornait encore en 1764 la salle du conseil de tliscipline de ladite milice. Quel plaisir ce devait être alors de ne

UN TOUR EN BBLGIQUC ET EN HOLLANDE. Ml

pas monter sû garde ! Vous étiez cité au conseil de discipline, et pendant qu'on vous jugeait vous pouviez regarder à votre aise le merveilleux tableau plaéé derrière le tribunal. Les temps sont bien changés. Quelle est la légion qui aurait aujourd'hui ridée de commander un tableau à Delacroix, et de le mettre dans la salle des délibérations?

Cette page étincelantê est signée en 1642 ; Rembrandt était à cette époque dans toute là maturité de l'âge et du talent. Remarque singulière , les premiers tableaux du peintre hollandais sont d'une exécution tranquille, polie, soignée , d'une couleur claire et blanche , d'un effet calme ; à mesure qu'il avance en âge, au lieu de se refroidir, il s'échauffe ; au lieu de se serrer, il se débraille; au lieu de s'atténuer, il s'exagère. Devenu complètement maître du moyen , il s'abandonne à la fantaisie ; son originalité se développe et s'accentue chaque jour davantage ; il promène dans le bitume ses ongles de lion avec une férocité inconcevable; sa crinière s'emmêle et devient de plus en plus fauve et rutilante ; nulle caverne , si profondes qu'en soient les ténèbres , ne peut l'effrayer maintenant ; il s'y plonge audacieusement, sûr que d'une seule touche il éclairera toute cette obscurité, comme avec une torche.

C'est un beau spectacle que celui d'un maître à qni les ans ajoutent tout ce qu'ils ôtent à d'autres.

1i2 CAPRICES ET ZIGZAGS.

Heureux l'artiste qui n'écoute pas les maudis conseils de la prudence et redouble d'audace à l'heure où les plus fougueux deviennent sages, et, soutenu d'une conviction inébranlable» pousse son originalité même jusqu'à la furie et jusqu'à l'extravagance! nul peintre, nul poète n'a dit son dernier mot. Forts et glorieux sont ceux qui se cherchent avec opiniâtreté, rejettent de leur nature tout ce qu'ils ont de vague et de commun, et développent leurs qualités spéciales sans souci des clameurs de la critique et du hérissement des bourgeois.

11 y a aussi dans ce musée un autre tableau de Rembrandt, les Syndics de la halle aux draps^ toile de premier ordre et d'une fierté de touche superbe, qu'on regarderait une journée entière sans . le voisinage terrible de la Garde de nuit, qui éteint toute la galerie et vous Ole le désir et la puissance de regarder d'autre peinture.

Le soir, encore tout ébloui de ce chef-d'œuvre , j'errai le long d'un des grands canaux qui aboutissent au port, et là je rencontrai une guérite de toile qui marchait; c'était le polichinelle local, lequel, n'ayant sans doute pas trouvé de spectateurs, s'en retournait fort piteusement chez lui. La femme de l'imprésario accompagnait le théâtre et le guidait sur sa route. Je lui fis signe de s'arrêter, et je lui exprimai, par une pantomime soutenue

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. il3

de pièces d'argent, que je désirais une représentation immédiate et spéciale de ce drame immortel qu'aucun poète n'a égalé.

Le polichinelle hollandais ne ressemble pas au type généralement accepté sous ce nom; il a des moustaches noires , peu où point de bosses , et un certain air sacripant tout particulier. Il roue de coups sa femme, son ami, ses voisins, les passants, le charbonnier, le rémouleur ; il résiste au diable , au commissaire et au bourreau ; en moins de rien, le rebord de la baraque se jonche d'un tas de morts et de blessés. Jusque-là rien que d'ordinaire dans la conduite du polichinelle hollandais; mais id le drame prend des proportions effrayantes et une profondeur digne de la seconde partie de Fmst. — Polichinelle vainqueur se promène sur le champ de bataille avec cette hilarité furieuse et ces mouvements désordonnés habituels aux héros triomphants, lorsque tout à coup apparaît une petite poupée étincelante de gaze et de clinquant, qui se met à danser la polka, et du bout de son pied soufflette si dru Polichinelle, qu'il tombe bientôt sans >ie sur le corps de ses victimes. Polichinelle tué , la polkeuse commence une valse d'une rapidité prodigieuse, quitte terre, et s'enlève en tourbillon* nant dans les cieux.

Ainsi , grand Polichinelle , toi qui ne craignais ni la femme, ni le commissaire de police, ni le bour-

il 4 CAPftIC£S ET ZlfiZAOS.

reau, ni le diable, un temps de polka l'a vaincu; une mince poupée a été plus forte que tous les pouvoirs du ciel et de la terre.

Après la Garde de nuit, il fallait absolument voir la Leçon d'anaiomie du docteur Tulp, qui se trouve au musée de la Haye. Une chaleureuse pochade , faite par mon ami Chenavard, sans parler de la gravure répandue partout, m'avait inspû*é le plus vif désir de connaître l'original ; je pris donc le chemin de fer qui mène à la Haye, en longeant l'espèce de goUe intérieur que l'on appelle la mer de Harlem.

On ne saurait imaginer rien de plus riant, rien de plus coquet, de plus propre, de mieux entretenu que toutes ces maisonnettes aux toits d'un rouge vif, qui reluisent au milieu de la verdure de leurs jardinets, comme des pommes d'api sur la mousse. On se dit involontairement : « On aimerait bien finir sa vie dans une de ces charmantes maisons ; » tant il semble qu'il est impossible de n'y être pas heureux : l'on ne pense pas que l'eau mine tous ces jolis domaines conquis sur elle à grands renforts de pilotis, et que la fièvre s'exhale de ces pâturages si verts, si ondoyants, manteau de velours d'un sol de vase et d'alluvion.

La Haye, où j'arrivai le même soir, est une ville extrêmement pittoresque ; les arbres, les canaux et les maisons s'y arrangent à souhait pour le plaisir'

des aquarellistes : il y a surtout des ruelles d'eau bordées de jardins, de fabriques capricieuses, d'un effet charmaDt. Le palais qu'on me raoulra n'a de remarquable que sa simplicité. Parmi les lalileaux, presque tous modernes, qu'il renferme, on attira mon attention sur des peintures faites par un prince noir de quelque Ue de la Polynésie, envoyé en Europe pour faire ses études. Ce prince s'ap.pelle Radin-Saleh; une tète de militaire très-car ractéristique et des lions se battant sur le corps d*an buQle terrassé, nous ont vraimeut étonné pour la vigueur et la crànerie de la touche.

En £ace de ce palais, s'élève une espèce de château gothique moderne, devant lequel on a placé la statue en hronze de Guillaume le Taciturne, par M. le comte de Niewkerke. Cette statue équestre produit un bien meilleur effet à la Haye qu'à Paris. La cour de ce bâktiment néo-moyen âge est remplie de grues du Sénégal, de hérons à aigrettes et autres oiseaux rares.

Les tableaux se lèvent tard en Hollande ; aussi , pour attendre l'heure de l'ouverture du musée, uialgré le temps qui tournait à la pluie, allai-je visiter le parc qui entoure la résidence d'été.

Figurez -vous des arbres énormes, hêtres et frênes pour la plupart , dont le pied baigne presque toiyours dans l'eau, et qui étalent leurs masses de feuillages d'un vert vigoureux sur des étangs «

iiC CAPRICES ET ZIGZAGS.

des lacs, des rivières dont la surface tranquille berce leurs sombres reflets : les lentilles d*eau, les conferves, les nénufars, toute la froide famille des plantes marécageuses, remplissent les rigoles pratiquées le long des chemins; une fraîche humidité imprègne Tair même au temps des plus vives chaleurs , et donne à la végétation une activité extraordinaire. A chaque groupe de troncs pi(toresquement tortueux , à chaque échappée bleuâtre à travers Topacité du feuillage , à chaque gerbe de plantes ployant sous la rosée , je me disais : « Ah ! si le Français, le paysagiste qui a su trouver des sites merveilleux dans le parc de Saint-Cloud , élait là ! >»

La résidence est la plus délicieuse habitation qu'un poète puisse rêver. Malheureusement» les poètes ne réalisent jamais ces rèves-là. Il y a surtout un certain salon tapissé de tentures chinoises d'une beauté exquise et fabuleuse : ces tentures ont pour sujet les quatre Saisons, représentées par les divers travaux d'agriculture qu'elles nécessitent. Ce n'est vraiment pas la peine d'aller en Chine avec M. de Lagrénéc. Ces tapisseries vous en diront autant et plus qu'un voyage. Dans une autre pièce , ce sont des oiseaux brodés en relief qui se détachent d'un fond de satin blanc. Les fées n'auraient pas la main plus légère et plus délicate ; c'est la nature imitée avec cette folie d'arabesques et de

UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE, il 7

perspective dont la savante ignorance des Chinois possède seule le secret.

La salle » peinte depuis la voûte» qui a plus de quarante pieds de haut, jusqu'au sol, d'allégories en rhonneur de la maison de Nassau, par Jordaens et Técole de Rubens , est une rareté unique dans son genre. Ce sont des avalanches de cheveux blonds, de chair rose et blanche, des ruisselle*roents de nudités féminines à révolter Fécole éti« que d'Overbeck ; quand le^ peintres flamands de cette époque peuvent mettre la main sur des vertus thélogales et des figures emblématiques, ils s'en donnent à cœur joie. Ce que deviennent sous leurs brosses sensuelles la prudence, la chasteté, la bonne foi, la justice , et autres substantifs personnifiés à l'usage des princes qui font décorer leur palais, est vraiment quelque chose de très-drOlc et de très-exorbitant. Heureusement qu'ils possèdent toutes les ressources de la palette, et que la beauté de leur exécution ne laisse pas le temps de pensef à l'esthétique de leur œuvre.

Il y a principalement une entrée triomphale de nous ne savons plus quel prince de la dynastie , brossée par Jordaens, propria manu^ et qui est bien la plus étonnante mêlée de femmes nues, de lions, de chevaux, qu'on ait jamais fait hurler le long d'une muraille paisible : ce torrent de chairs satinées, de crinières d'or , de croupes bleuâtres , de

ffg CAPRICES ET ZfOZAGS.

joues vermeilïês comme si elles .iHaicnt prendre feu , produit le plus étrange effet du monde, fadmefs la fantaisie sans restriction ; mais il est dîfRcilr de démêler là dedans rien qui ressemble à un prince de Nassau ou d*Orange. 11 est vrai que la peinture est admirable , ce qui ôte foute valeur à ma critique.

La pluie, qui menaçait depuis le matin, se mît à tomber d'abord par gouttes, ensuite par seaux, puis par flaques, et» enfin par cataractes; des théories de crapauds sautelaîent joyeusement sur le sable détrempé , et Teau semblait saiîlîr du sol pour venir au-devant de la pluie. Je trouvai un refuge temporaire dans un petit café, situé au milieu du parc, en attendant qu'on allât me chercher une voiture. Je regardais reluire sous les gouttes ces belles feuilles d'émeraudc lavées de la poussière de juin par cette salutaire ondée; f admirais ces troncs blancs et polis comme des colonnes, tigrés çà et là de jolies plaques de mousse, (ivec d'autant plus d'étonnemcnt , qu'on venait de me dire que ce parc vaste et ombreuï comme mie forêt était planté sur mi parquet , le sol étant si marécageux , si inconstant , si noyé dlnfiltratlons , qu'il avait fallu l'affermir par xm pavage de bois , recouvert de terre végétale.

La voiture arriva , et un quart tf heure après j'étais devant la Leçon d'anatomie du docteur Tulp,

UN TOUR Bit BELGIQUE ET EN HOLLANDE. 149

C'est une toîle d*ttn aspect si complètement diffé* rent de la Garde de nuit, que d*abord on pourrait la croire d'un autre maître. Lorsqu'il Texécula, Fartiste ayait Tingt-six ans! C'est un chef-d'œuvre, et un chef-d'œuvre sage.

Placé dans l'amphithéâtre de l'école de chirurgie, ce tableau y resta jusqu'en 1828, époque où les braves carabins de ce temps-là résolurent de le vendre à l'enchère, au bénéfice d'une caisse de secours quelconque. Le jour des enchères était annoncé , et le chef-d'œuvre allait probablement être perdu pour la Hollande, lorsque le roi mit opposition à la vente, donna trente-deux mille florins aux chirurgiens, et fit appendre le cadre rayonnant dans la salle d'honneur du musée de la Hâve.

Le docteur Nicolas Tulp, qui semble avoir fait cadeau à l'école de la Leçon d^anatomie^ est entouré de sept personnages distingués de ce temps : Jacob Block, Hartmann, Ândriaan Salbran, Jacob de Wif, Matthys Kalkoen, Jacob Koelveld, et Franz Leonen, qui écoutent une leçon du savant professeur avec une intensité d'attention admirable.

Rien n'est plus simple et plus saisissant à la fois que cette composition , qui n'en est pas une. — Un cadavre vu en raccourci, la poitrine éclairée, les jambes baignées d'ombre, est étendu sur une table. Le professeur, debout près de lui, soulève avec une pince chirurgicale les muscles du bras, dont il donne

sans doute la description. Ce corps mort, d'une blancheur exsangue, entouré de ces hommes graves, vêtus de noir, à barbe blonde, à figure intelligente et douce, malgré leur sinistre occupation, se grave dans la mémoire d'une façon indélébile.

Ici la manière du peintre est sobre, contenue, précise; point d'empâtements, point de rehauts, point de touche visible. Tout est moelleux , fondu, poli ; les tons gris et argentés abondent. — Vous ne retrouvez pas dans ce tableau la chaude vapeur d'ombre qui dore et enfume les autres productions du mattre ; mais quelle sûreté déjà, quelle science profonde, quelle force dans cette modération !

La Leçon d'anatomie du docteur Tulp me paraît un des chefs-d'œuvre dont l'étude doit être le plus profitable aux jeunes peintres coloristes. — Admirable magie de l'art, ce sujet hideux, qui dans la réalité ferait détourner la vue à tout autre qu'un médecin, vous retient et vous captive des heures entières, et pourtant rien n'est esquivé, rien n'est dissimulé ; on ne saurait pousser plus loin la franchise de l'horreur.

N'oublions pas une petite Suzanne au bain , esquisse ou répétition en petit, avec quelque changement, de cette magnifique Suzanne de grandeur naturelle, exposée quelques instants chez Susse, et acquise par H. Paul Périer.

Le grand tableau de Paul Potter, représentant un

taureau, et qui a une réputation colossale, ne m'a pas fait toute l'impression désirable : j'ai vu en Espagne de si beaux et de si fiers taureaux, que cette lourde bête cotonneuse ne pouvait que médiocrement me ravir.

Un Éden de Breughel de Paradis, avec un Adam et Eve de Rubens , les portraits des deux femmes de ce grand peintre, sont des morceaux qu'on ne peut s'empëcber de regarder, même lorsque l'on a pris comme nous la résolution de n'étudier qu'un seul tableau d'un maître choisi.

Au rez-de-chaussée du musée de peinture, l'on a réuni la plus immense collection de chinoiseries, d'armes sauvages et autres singularités. On y trouve de tout , même des sirènes et des faunes authentiques.

De la Haye je me rendis à Rotterdam en passant par Délit, Schiédam, pour prendre le paquebot qui devait me conduire en Angleterre, en descendant la Meuse et en remontant la Tamise : cela faisait une petite traversée de trente heures ; mais nous avions vu la Garde de nuit et la Leçon d'Anatomie du docleur Tulp, et dans ce monde tout se paye ; c'est Napoléon qui l'a dit.

Pavais passé la nuit au bal masqué, et rien nVsl triste comme un lendemain de bal ; je pris une détermination violente, et je résolus de traiter mon ennui à la manière homœopathiquc. Quelques heures après, ayant eu à peine le temps de me débarrasser de mes cafetans , de mes poignards et de tout mon attirail turc, j'étais en route pour Londres, la ville natale du spleen.

La perfide Albion vînt au-devant de moi dans h diligence, sons la forme de quatre Anglais, entourés, bastionnés de toutes sortes d'ustensiles confortables, et ne sachant pas un mot de français : mon voyage commençait tout de suite. A Boulogne, qui est imc ville complètement anglaisée , jo fus réduit à une pantomime touclianlc pour exprimer que j*avais faim et sommeil, et que je voulais un souper et un lit ; enfin l'on alla chercher un drogman qui traduisit mes demandes, et je parvins à manger et à dormir. On n'entend à Boulogne que l'anglais; je ne

sais pas si le français, par compensation, est ridiome dont se servent les habitants de Douvres, mais je n'en crois rien. — C'est une remarque que j'ai déjà faîte sur plusieurs de nos frontii^res , que cet envahissement des coutumes et du langage des pays voisins. L'espèce de demi-teinte qui sépare les peuples, sur la carte et dans la réalité, est fondue plutôt du côté de la France que du royaume limitrophe. Ainsi , tout le littoral qui regarde la Manche est anglais ; FAlsace est allemande par les bords, la Flandre est belge, la Provence italienne, la Gascogne espagnole. Quelqu'un qui ne sait que le parisien pur est souvent embarrassé dans ces provinces. Passez la frontière, vous ne trouverez pas une seule nuance française.

A six heures du matin, j'étais sur le pont du bateau à vapeur le Earlequin. — Cette orthographe t'aurait réjoui le cœur, mon cher Fritz, et me fit penser à toi. Ne comptez pas sur une description de tempête, dans laquelle vous verrez apparaître Neptune en barbe verte, aiguillonnant les coursiers de la mer ; il faisait, comme dit le P. Malebranche dans les deux seuls vers qu'il ait jamais pu tourner,

.... Il faisait le plus beau temps da monde Pour aller à va^pew sur la terre et sur Tonde.

(Excusez cette légère variante autorisée par les pro*grès de la ci^lisation.) — La Manche, que l'on pré-

iU CAPRICES ET ZIGZAGS.

tend si capricieuse el si mauvaise, me Tut aussi clémente qu'autrefois la Méditerranée ; mais la Méditerranée n'est , à vrai dire , qu'un ciel renversé, tout aussi bleu et tout aussi limpide que l'autre. Le mal de mer me respecta, et les poissons ne purent pas apprendre & mes dépens si la cuisine de Bou* logne était bonne.

Au bout de deux ou trois heures, une ligne blanche sortit de la mer comme un nuage ; c'était la côte d'Angleterre , qui doit à la couleur de ses rivages son nom d'Albion, sur lequel les vaudevillistes ont fait tant de couplets. Regardez cette immense falaise à pic, taillée comme un mur de fortification, qui s'élève sur la gauche, c'est le rocher de Shakspeare; ces deux petites taches noires, ce sont les gueules du viaduc d'un chemin de fer en construction ; au fond de la baie, voilà Douvres et sa tour, que l'on prétend être aperçue de Boulogne quand il ne fait pas de brouillard, — mais il fait toujours du brouillard. Le temps était très-beau, sans un seul nuage, et cependant un épais diadème de vapeurs couronnait le front de la vieille Angleterre ; la campagne qu'on entrevoyait, quoique dénudée par l'hiver, avait un aspect net, propre, soigné, peigné au r&teau ; les falaises de craie, droites comme des murs, au bas desquelles la mer creuse des cavernes à souhait pour les contrebandiers, ajoutaient encore à la régularité de la perspective.

UNE JOURMËE A LONDRES. 425

De loin en loin se montraient des ch&teaux et des cottages d'architectures bizarres, avec de grosses tours, des murs crénelés, couverts de lierre, ébréchcs çà et là, et, de cette distance, jouant à s'y méprendre la forteresse gothique en ruine. Toutes ces citadelles, tous ces donjons à pont-levis, à mâchicoulis, à qui ne manquent même pas les canons et les coulevrines de bois bronzé, donnent à la côte un air hérissé et rébarbatif assez pittoresque, et n'en sont pas moins garnis à l'intérieur de toutes les recherches du luxe. On me fit remarquer au milieu d'un grand parc une maison blanche à aiguilles gothiques, mais de construction moderne, qui appartient à un juif colossalement riche, Hosé Hontefîore, qui accompagna dernièrement M. Crémieux en Orient pour TafTaire des juifs de Damas. Â partir de là, la côte décrit une courbe jusqu'à Ramsgate ; dans cette courbe se trouve Deal, où les Ro'* mains abordèrent, à ce qu'on dit, pour la première fois, lors de leur descente en Angleterre. Je ne vois à cela aucun obstable. L'on aperçoit ensuite le château de Walmer, résidence du lord gardien des cinq ports ; le duc de WelUngton est aujourd'hui chargé de cette dignité ; puis Sandwich , et un peu plus loin Ramsgate, ville de plaisance de Londres, dont les rues tirées au cordeau et les hautes maisons de briques semblent s'avancer jusque dans

l'eau. Tout cela est charmant; mais le vrai coup

1â6 CAPRICES ET ZIGZAGS.

d'œil , le beau spectacle à n'en pas vouloir d*auU*e , ce n'est pas la terre, c'est la mer.

Dans la rade de Docons, devant Deal, plus de deux cents vaisseaux de toute forme et de toute grandeur attendent le vent favorable pour passer le détroit. Les uns vont, les auti'cs viennent : c'est un mouvement perpétuel. De quelque côté qu'on se tourne, on volt fumer au bord du ciel la cheminée des bateaux à vapeur, se découper en noir ou en clair l'élégante silhouette des navires. Tout vous indique l'approche de la Babyloue des mers. Vers la France, la solitude est complète ; pas une barque, pas un bateau à vapeur. Plus on avance, plus la cohue augmente. L'horizon est encombré ; les voiles s*arrondissent en dôme, les mâts s'allongent en ai-* guilles, les agrès s'entrelacent : on dirait une immense ville gothique en dérive ^ une Venise ayant chassé sur ses ancres et venant à votre rencontre. Les bateaux-phares, le jour avec leur peinture écarlate, la nuit avec leur lumière rouge, indiquent la route à ces troupeaux de navires dont les voiles sont les toisons. Ceux-ci arrivent des Indes, montés par leur équipage de Lascars, et répandent un pénétrant parfum oriental; ceux-là de la mer du Nord, et n'ont pas encore eu le temps de fondre leurs glaçons. Voici la Chine et l'Amérique, qui apportent leur thé et leur sucre ; mais, dans cette foule, vous reconnaîtrez toujours les navires an-

UN£ JeUBN&Ë A LONI>R£S. 127

glais : leurs voiles sont noires comme celle du vaisseau de Thésée parUmt pour File de Crète, muabre livrée de deuil dont les affuble le triste dimat de Londres.

La Tamise , ou plutôt le bras de mer dans lequel ses eaux se dégorgent , est d'une telle laigeur^ et ses rives sont si basses, que, placé au milieu du fleuve, on ne les aperçoit pas ; ce n'est çu'au bout de plusieurs milles qu'on les découvre , minces , plates , linéaments noirs entre le ciel gris et l'eau jaune. Plus le fleuve se resserre , plus la foule des vaisseaux devint compacte : les palettes des bateaux à vapeur qui remontent et descendent , fouettent l'eau sans pitié et sans relâche ; les fumées qui sortent de leurs colonnes de tôle entrecroisent leurs noirs panaches et vont former au ciel , qui s'en passerait bien , de nouveaux bancs de nuages. Le soleil , s'il y avait un soleil à Londres, en serait obscurci. On entend de tous côtés r&ler et silfler les poumons des machines , dont les narines de fer laissent jaillir des fusées de vapem* bouillante.

Rien n'est plus pénible à entendre que cette respiration asthmatique et stridente , que ces gémissements de la matière aux abois et poussée à bout , qui semble se plaindre et demander gr&ce, comme un esclave épuisé qu'un maître inhumain surcharge de travail.

i28 CAPKIGES £T ZIGZAGS.

Je sais que les industriels se moqueront de moi, mais je ne suis pas loin de partager l'avis de l'empereur de la Chine , qui proscrit les bateaux à vapeur comme une invention obscène, immorale et barbare. Je trouve qu'il est impie de tourmenter ainsi la matière du bon Dieu , et je pense que la mère nature se vengera un jour des mauvais traitements que lui font subir ses enfants trop avides.

Outre les steamboats^ les vaisseaux à voiles, bricks, goélettes, frégates, depuis le massif troism&(s jusqu'au simple bateau de pécheur, jusqu'à la pirogue où deux personnes peuvent à peine se tenir assises , se succèdent sans relâche et sans intervalle ; c'est une interminable procession navale, où toutes les nations du monde ont leurs représentants.— Tout cela va, vient, descend, remonte, se croise, s'évite avec une confusion pleine d'ordre, et forme le plus prodigieux spectacle qu'il soit donné à un œil humain de contempler, surtout lorsqu'on a le bonheur rare de le voir , comme moi , vivifié et doré par un rayon du soleil.

Sur les bords du fleuve, déjà plus rapprochés, je commençais à distinguer des arbres, des malsons accroupies sur la rive, un pied dans l'eau et la main étendue pour saisir les marchandises au passage ; des chantiers de construction avec leurs immenses hangars et leurs carcasses de navires ébauchés , pareils à des squelettes de cachalots , se

dessinaient bizarrement dans le ciel. Une forôt de cheminées colossales , en forme de tours , de colonnes, de pylônes, d'obélisques, donnait à Thorizon un air égyptien , un yague profil de Thèbes , de Babylone , de ville antédiluvienne , de capitale des énormités et des rébellions de l'orgueil , tout à fait extraordinaires. — L'industrie, à cette échelle gigantesque, atteint presque la poésie , poésie où la nature n'est pour rien , et qui résulte de l'immense développement de la volonté humaine.

Lorsqu'on a dépassé Gravesend , limite inférieure du port de Londres , les magasins , les usines , les chantiers se resserrent, se rapprochent, s'entassent avec une irrégularité toute pittoresque ; à gauche s'arrondissent les deux coupoles de l'hôpital royal de la marine , Greenwich , dont la colonnade entr'ouverte laisse apercevoir un fond de parc à grands arbres d'un effet charmant. Assis sur les bancs des péristyles , les invalides voient partir et rentrer les vaisseaux , sujets de leurs souvenirs et de leurs conversations , et l'acre odeur de la mer vient encore réjouir leurs narines. Sir Christophe Wren est l'architecte de ce bel édifice. Des bateaux a vapeur omnibus partent à chaque quart d'heure de Green^ich pour Londres, et réciproquement. — Greenwich se trouve en face de l'Ile , ou , pour mieux dire , de la presqu'île des Chiens , où la Tamise revient sur elle-même, et fait un détour

dont on a profité habilement. C'est là qae sont creusés les docks de la compagnie des Indes Orien* taies. Les docks des Indes Occidentales, beaucoup moins considérables et moins fréquentés , se trou- Yont sur la droite , un peu avant et dans le fond de la courbure que décrit le fleuve.

Les docks des Indes Orientales sont quelque chose d'énorme , de gigantesque , de fabuleux , qui dépasse la proportion humaine. C'est une œuvre de Cyclopes et de Titans. Au-dessus des maisons, des magasins, des rampes, des escaliers, et de toutes les constructions hybrides qui obstruent les abords du fleuve, vous découvrez une prodigieuse allée de mAts de vaisseaux qui se prolonge à l'infini , un inextricable fouillis d'agrès, d'espars , de cordages, k faire honte, pour la densité de l'enlacement, aux lianes les plus chevelues d'une forêt vierge d'Amérique ; c'est là que l'on construit , que l'on radoube , que l'on remise cette innombrable armée de navires qui vont chercher les richesses du monde , pour les verser ensuite dans ce goufTre sans fond de misère et de luxe que l'on nomme Londres. Les docks de la compagnie des Indes Orientales peuvent contenir trois cents vaisseaux. Un canal, tracé parallèlement aux docks , qui coupe la presqu'ilc des Chiens, et qu'on appelle le canal de la Cité, raccourcit de trois ou quatre milles le chemin que l'on est obligé de faire pour doubler la pointe.

UNE JOUBNEE A LONDRES. 431

Les doeks du Commerce, sur la rive opposée « les docks de Londres , ceux de Sainte-Catherine , avant d'arriver à la Tour» ne sont pas moins surprenants. Au bassin du Commerce se trouvent les plus énormes caves qui existent au monde : c'est là que sont entreposés les vins d'Espagne et de Portugal. Tout cela sans compter les bassins et les docks particuliers. A chaque instant, au milieu d'un groupe de maisons, vous voyez se prélasser un vaisseau. Les vergues éborgnent les croisées, les antennes pénètrent dans les chambres , et les guibres semblent battre en brèche les portes des magasins, comme des béliers antiques. Les maisons et les vaisseaux vivent dans l'intimité la plus touchante et la plus cordiale ; à l'heure de la marée , les cours deviennent des bassins et reçoivent des barques. Des escaliers, des rampes, des cales de pierre, de granit, de briques, montent et descendent de la rivière aux maisons. Londres a les bras plongés jusqu'aux coudes dans son fleuve ; un quai régulier gênerait la familiarité du fleuve et de la ville. Le pittoresque y gagne, car rien n'est plus horrible à voir que ces éternelles lignes droites prolongées en dépit de tout , dont s'est engouée si bêtement la civilisation moderne.

L'Angleterre n'est qu'un chantier ; Londres n'est qu'un port. La mer est la patrie naturelle des An-* glais ; ils s'y plaisent tellement , que bien des

grands seigneurs passent leur yie à faire les voyages les plus périlleux dans de petits b&timents équipés et gouvernés par eux. — Le club des yachts n*a pas d'autre but que d'encourager et de favoriser ce penchant. — La terre leur déplaît tellement, qu'ils ont un hôpital installé au milieu de la Tamise, dans un gros vaisseau rasé , qui sert aux marins qui se trouvent malades dans le port de Londres. L*avis de Tom Coffln, dans le roman du Pilote^ de Cooper, à savoir que la terre n'est bonne que pour se ravitailler et prendre de l'eau fraîche , ne doit pas paraître une exagération en Angleterre.

La façade de toutes ces maisons est tournée vers le fleuve, «car la Tamise est la grande rue de Londres, la veine artérielle d'où partent les rameaux qui vont porter la vie et la circulation dans le corps de la ville. Aussi quel luxe d'écriteaux et d'ensei^ gnes ! Des lettres de toutes couleurs et de toutes dimensions chamarrent les édifices de haut en bas : les majuscules ont souvent la hauteur d'un étage. Il s'agit d'aller chercher la vue d'un côté à l'autre d'une nappe d'eau qui est sept ou huit fois large comme la Seine. Votre œil s'arrête sur l'acrotère d'une maison bizarrement découpée à jour ; vous cherchez à quel ordre d'architecture appartient ce genre d'ornement. En vous approchant, vous découvrez que ce sont des lettres de cuivre doré , indiquant un magasin quelconque , et qui servent à

la fois d*enseigne et de balustrade. En fait de charlatanisme d*afliche, les Anglais sont sans rivaux, et nous engageons nos industriels à faire un petit tour à Londres pour se convaincre qu'ils ne sont que des enfants auprès de cela. Ces. maisons ainsi bariolées, placardées , zébrées d'inscriptions et de pancartes , vues du milieu de la Tamise , présentent l'aspect le plus bizarre.

Je ne fus pas peu surpris d'apercevoir intacte, du moins à l'extérieur, la Tour que je croyais, d'après les descriptions des journaux, brfllée et réduite en cendre. La Tour n'a rien perdu de son antique physionomie; elle est encore là, avec ses hautes murailles, son altitude sinistre et son arcade basse (la porte des Traîtres), sous laquelle un bateau noir, plus sinistre que la barque des ombres , apportait les coupables et venait reprendre les condamnés à mort. La Tour n'est pas, comme son nom semblerait l'indiquer, un donjon, un beffroi solitaire ; c'est une bastille en règle, un pâté de tours reliées entre elles par des murailles , une forteresse entourée de fossés alimentés par la Tamise , avec des canons , des ponts-levis ; une forteresse du moyen âge, aussi sérieuse pour le moins que notre Vincennes , où se trouvent une chapelle , une ménagerie , un trésor, un arsenal , et mille autres curiosités. — Si je tenais à allonger celte lettre outre mesure , mon cher Fritz, je pourrais te donner là-dessus une in-

iinité de détails que tu sais mieux que moi , et que tout le monde peut apprendre en ouvrant le premier livre venu.

Je pourrais m*attendrir sur le triste sort des enfants d'Edouard, de Jane Grey, de Clarence, et surtout de la pauvre Anne de Boleyn, que j'ai toujours beaucoup aimée à cause du joli réseau de veines bleues qui s'entrelacent sous la blonde transparence de ses tempes, dans le délicieux portrait caressé avec tant de patience et d'amour par le précieux Hans Holbein. Il m'eût été facile de déployer une science que je n'ai point, et de remplir une page ou deux de noms propres et de dates; mais je laisse cette besogne à de plus érudits et de plus patients que moi.

Nous approchions du terme du voyage ; encore quelques tours de roue, et le bateau à vapeur allait toucher à la cale du Cu8tora*House (la douane), oA les malles des voyageurs ne devaient être visitées que le lendemain , car le dimanche est célébré à Londres aussi scrupuleusement que le sabbat des Jui& à Jérusalem.

Jamais je n'oublierai le magnifique spectacle qui s'offrit à mes yeux : les arches gigantesques du pont de Londres traversaient la rivière de leurs cinq enjambées colossales et se détachaient en sombre sur un fond de soleil couchant. Le disque de l'astre » enflammé comme un bouclier rougi dans

UNE J0URN£E a LONDRES. 135

la fournaise, descendait précisément derrière Farche du milieu, qui traçait siu* son orbe un segment noir d'une hardiesse et d'une vigueur incomparables.

Une longue traînée de feu scintillait en tremblant sur le clapotis des vagues ; des fumées et des brumes violettes baignaient l'espace jusqu'au pont de Southwark , dont on apercevait les arches vaguement ébauchées. A droite» un peu dans l'éloignément, on voyait briller les flanunes de bronze doré qui surmontent la colonne gigantesque élevée en mémoire de l'incendie de 1666 ; à gauche jaillissait au-dessus des toits le clocher de Saint-Olave; des cheminées monumentales , qu'on pourrait prendre pour des colonnes votives si les chapiteaux ioniens ou doriens étaient dans l'usage de vomir la fumée , brisaient heureusement les lignes de l'horizon , et par leurs tons vigoureux faisaient encore ressortir les tons orange et citron clair du ciel.

En se retournant, l'on avait derrière soi une vraie ville navale, avec des quartiers et des rues de vaisseaux; car c'est à ce pont, le premier de Londres, que s'arrêtent les navires : jusque-là les deux rives de la ville ne communiquent que par des bateaux. Le tunnel, qui se trouve entre Rotberbithe et Wapping, remédiera à cet inconvénient lorsqu'il sera achevé , c'est-à-dire dans deux ou trois mois. La difficulté consistait à pouvoir combiner des

rampes de façon à faire descendre les voitures jusqu'à cette profondeur. Elle a été vaincue au moyen de chemins circulaires dont rinclinalson n*est que de quatre pieds sur cent : ne pouvant faire un pont sous lequel les vaisseaux passeraient, on a pris le parti de faire passer le pont sous les vaisseaux et sous la rivière. Cette idée audacieuse est sortie de la tête d'un Français, M. Brunel. Les deux galeries qui forment le tunnel sont entièrement rondes, cette forme étant celle qui offre le plus de résistance. La portion inférieure du cercle a été comblée pour établir un plan horizontal sur lequel pussent rouler les voitures. Les parois des murs latéraux sont concaves. Celui du milieu est percé de petites arcades qui permettent au piéton d'aller d'une galerie dans l'autre.' La longueur du tunnel est de treize cents pieds. Le lit du fleuve au-dessus de la voûte a quinze pieds d'épaisseur.

L'on débarqua.

Ne sachant pas un mot d'angfais , je ne laissais pas d'être inquiet sur la manière dont j'allais m'y prendre pour trouver la personne à laquelle j'étais adressé. J'avais écrit fort correctement sur une carte le nom de la rue et le numéro de la maison ; je montrai le tout à un cocher qui heureusement savait lire, et partit pour l'endroit indiqué avec la rapidité de l'éclair. Les plaisanteries, fort bonnes à Paris, sur la lenteur des chevaux de fiacre et de

cabriolet, seraient fort mauvaises à Londres, où les voilures de place vont aussi vile qu*ici les équipages les mieux attelés. La voiture dans laquelle j'étais assis , et qui répond à peu près à nos ciladJDes, avait la forme la plus à la mode maintenant à Paris : des roues très-basses , une portière droite et carrée comme un battant d'armoire, toute la physionomie d'une chaise à porteurs montée sur roulettes. Ce genre de voitures, qui est le suprême de l'élégance chez nous, n'est affecté à Londres qu'aux voitures de place. L'intérieur en est garni tout simplement de toile cirée. Le cocher donne un sou au pauvre diable qui ouvre la portière , ce qai n'a pas lieu en France , où c'est le voyageur qui paye le valet de place. La course se calcule sur le pied d'un schelling par mille , et se rétribue selon la longueur. Pour en finir avec les voitures de place , ce que j'ai vu de plus singulier ce sont des cabriolets très*bas , où le conducteur n'est pas placé à côté de vous , comme dans nos cabriolets de régie, ni par devant, comme dans nos cabriolets à quatre roues, mais bien par derrière, à l'endroit où sont assis ordinairement les domestiques : les guides passent sur la capote , et le cocher conduit par-dessus votre tète. Ces petits détails paraîtront sans doute fort mesquins aux amateurs de dissertations esthétiques, aux admirateurs jurés de monuments, aux commissaires-priseurs d'antiquités ;

i38 CAPRICES ET ZIGZAGS.

mais c*est tout cela qui constitue la différence d'au peuple à un autre , qui fait qu'on est à Londres et non pas à Paris.

Pendant que la voiture parcourait avec vélocité les rues qui séparent la douane de High Holbom, je regardais par la vitre, et j'étais dans un profond étonnement de la solitude et du silence qui régnaient dans les quartiers où je passais. On eût dit une ville morte , une de ces cités peuplées d'habitants pétrifiés dont parlent les contes orientaui. Toutes les boutiques étaient fermées, aucun visage humain ne paraissait aux carreaux des fenêtres. A peine quelque rare passant qui filait comme une ombre en longeant les murs. Cet aspect morne et désert contrastait si fort avec l'idée d'animation et de bruit que je m'étais faite de Londres , que je ne revenais pas de ma surprise; enfin je. me souvins que c'était dimanche , — et l'on m'avait vanté les dimanches de Londres comme l'idéal de l'ennuL — Ce jour-là, qui est chez nous, du moins pour le peuple, un jour de joie, de promenade, de toilette, de festins et de danse, de l'autre côté de la Manche se passe dans une tristesse inconcevable. Les tavernes ferment la veille à minuit , les théâtres ne jouent pas, les boutiques sont closes hermétiquement, et, pom* qui n'aurait pas fait ses provisions la veille, il serait très-difficile de trouver & manger; la vie semble être suspenjiue. Les rouages de Lon-

UNE JOURNlB A LONDRES. 139

dres cessent de foDCtioimer , comme ceux d'une pendule lorsqu'on met le doigt sur le balancier. De peur de profaner la solennité dominicale , Londres n'ose plus faire im mouvement, c'est tout au plus s'il se permet de respirer. Ce jour-là , après avoir entendu le prêche du pasteur de la secte à laquelle il appartient , tout bon Anglais se claquemure dans sa maison pour méditer la Bible, offrir son ennui à Dieu , et jouir devant un grand feu de charbon de terre du bonheur d'être chez lui et de n'être ni Français ni papiste , source de voluptés inépuisables. A minuit, le charme est rompu; la circulation, figée un instant , reprend son niveau , les maisons se rouvrent, la vie revient à ce grand corps tombé en léthargie , le Lazare dominical ressuscite à la Toix de cuivre du lundi et se remet en marche.

Le lendemain, d'assez bonne heure , je me langai à travers la ville , tout seul , comme c'est ma coutume en pays étranger , ne haïssant rien comjne d'avoir un guide qui me fait voir tout ce dont je 06 me soucie pas et me fait passer à côté de ce qui m'intéresse. — Nous professons tous les deux , mon cher Fritz, les mêmes théories sur les voyages ; nous évitons les monuments avec soin, et en général tout ce qu'on appelle les beautés d'une ville. Les monuments sont ordinairement composés de colonnes, de frontons, d'attiques et autres architectures que les gravures et les dessins représentent

avec beaucoup de fidélité. Je puis dire que je connais tous les monuments de l'Europe comme si je les avais vus, et même beaucoup mieux. Je sais par cœur les églises et les palais de Venise, où je n'ai jamais mis les pieds, et même j'ai écrit une description de cetle dernière ville tellement exacte, qu'on ne veut pas croire que je n'y suis pas allé. Les beautés d'une ville consistent dans des rues ou des places trop larges , bordées de maisons neuves et régulières : c'est toujours ce que l'on m'a fait voir en pareille occasion.

Ce qui me frappa d'abord , c'est l'immense largeur des rues , côtoyées de trottoirs où vingt personnes peuvent marcher de front. Le peu d'élévation des maisons rend encore cette largeur plus sensible. La rue de la Paix de Paris ne serait là-bas qu'une rue assez étroite; le pavé de bois, dont on a fait chez nous un essai de quelques toises, est généralement adopté à Londres, où il résiste parfaitement à une circulation de voitures trois fois plus nombreuse et plus active que celle de Paris. Les roues tournent sur ce parquet de sapin , muettes et sourdes, comme sur un tapis, et épargnent aux habitants des rues fréquentées le tapage assourdissant que font les voitures sur des pavés de grès. Mais il est vrai de dire qu'à Londres le développement des trottoii*s permet aux piétons d'abandonner la chaus- ?ée aux chevaux et aux véhicules, ce qui prévient

UNE iOURNËE A LONDRES. U\

les accidents nombreux que ne manquerait pas de causer Tabsence de bruit. Les rues qui ne sont pas parquetées en bois sont macadamisées.

Me Yoilà donc prenant au hasard les rues qui se présentaient devant moi» et marchant d*un pas délibéré comme un homme sûr de son chemin. Les boutiques s'ouvraient à peine. Paris se lève plus tAt que Londres : ce n*est que vers les dix heures que Londres commence à s'éveiller : il est vrai qu'on s'y couche beaucoup plus tard.

Les servantes en chapeau, car le chapeau ne quitte jamais la tête des femmes , lavaient et frot^ taient les marches^ des escaliers.

Puisque les habitants ne sont pas encore levés , occupons-nous des habitations; décrivons le nid a^ant l'oiseau. Les maisons anglaises n'ont pas de portes cochères; presque toutes sont privées de cour : un fossé recouvert de barreaux ou garni de grilles les sépare du trottoir. C'est au fond de cette tranchée que sont placées les cuismcs, l'office et les dépendances. Le charbon de terre, le pain, la viande , que Ton porte sur des espèces de planches creusées , enfin toutes les provisions de bouche se descendent par là sans causer aucun dérangement au maître; les écuries sont habituellement placées dans d'autres b&timents, quelquefois assez éloignés; la brique est la base ordinaire des constructions. Les briques anglaises sont assez souvent d'une cou-

leur d'ocre d'un ton jaun&tre et faux qui ne vaut paft à mon avis les tons rouges et chauds des nôtres. Les maisons construites avec des briques de cette couleur ont une physionomie malade et malsaine désagréable à Toeil. Les étages ne dépassent guère le nombre de trois, et ne comportent que deux ou trois fenêtres de front, car une maison n*est ordinairement habitée que par une seule famille. Les fenêtres affectent cette forme connue chez nous sous le nom de châssis à guillotine. Un perron de pierres blanches , jeté comme un pont-levis sur le fossé où se trouvent les offices, relie la maison à la rue « et la porte , peinte en chêne , est souvent ornée d'un écusson de cuivre où sont écrits les noms et qualités des propriétaires. Tels sont les traits caractéristiques d'une vraie maison anglaise. Une chose qui donne à Londres un aspect tout particulier; outre la largeur de ses rues et de ses trottoirs et le peu de hauteur des maisons, c'est la couleur noire uniforme qui revêt tous les objets. Rien n'est plus triste et plus lugubre ; ce noir n'a rien des teintes rembrunies et vigoureuses que le temps donne aux vieux édifices dans les contrées moins septentrionales ; c'est une poussière impalpable et subtile qui s'attache à tout, qui pénètre partout et dont on ne peut se défendre. On dirait que tous les monuments sont saupoudrés de mine de plomb. L'immense quantité de charbon de terre

que l*on consomme à Londres pour le chauAige des usines et des maisons est une des principales causes de ce deuil général des édifices, dont les plus anciens ont littéralement Tair d'avoir été peints a^ec du cirage. Cet effet est particulièrement sensible sur les statues. Celles du duc de Bedford , du duc d'York au bout de sa colonne, de Georges III sur son cheval , ressemblent à des nègres ou à des ramoneurs, tellement eUes sont encrassées et dé* figurées par cette Amèbre poussière de charbon quintessencié qui tombe du ciel de Londres. — La prison de Newgate , avec ses bossages et ses pierres Termiculées, la vieille église de Saint-Sauveur, et quelques chapelles gothiques dont les noms ne me reviennent pas , semblent avoir été bftties en granit noir plutôt qu*assorobries par les années. Je n'ai m nuUe part cette teinte opaque et morne qui prête aux édifices, demi-voilés par la brume, l'apparence de grands catafalques, et suffirait pour expliquer le spleen traditionnel des Anglais. En regardant ces murailles teintes par la suie du char* bon , je songeais à l'Alcazar et à la cathédrale de Tolède , que le soleil a revêtus d'une robe de pourpre et de safran.

Le dôme de Saint-Paul, lourde contrefaçon de ^^int-Pierre de Rome , édifice de la famille du Panthéon et de l'Escurial , avec sa coupole bossue et ses deux clochetons carrés, souffre cruellement de

l'influence de l'atmosphère de Londres. Malgré les efforts que Ton fait pour le tenir blanc, il esttoujour noir , au moins par un côté ; on a beau VenH peter de peinture, Timperceptible poussière de charbon que tamise le brouillard va plus vite que la brosse du badigeonneur. Saint- Paul est un exemple de plus pour prouver que la forme de la coupole appartient à TOrient et que le ciel du Nord demande à être déchiqueté par les aiguilles et les angles aigus de l'architecture gothique.

Le ciel de Londres, même lorsqu'il est dégagé de nuages, est d'im bleu laiteux où le blanchâtre domine; son azur est plus pâle sensiblement que celui du ciel de France ; les matins et les soirs y sont toujours baignés de brumes , noyés de vapeurs. Londres fume au soleil comme un cheval en sueur ou comme une chaudière en ébuUition , ce qui produit dans les espaces libres de ces admirables effets de lumière si bien rendus par les aquarellistes et les graveurs anglais. Souvent, par le plus beau temps, il est difQcile d'apercevoir nettement le pont de Southwark du pont de Londres, qui cependant sont assez rapprochés l'un de l'autre. Cette fumée, répandue partout, estompe les angles trop dui*s, voile les pauvretés des constructions, agrandit la perspective, donne du mystère et du vague aux objets les plus positifs. Avec elle, une cheminée d'usine devient aisément un obélisque, mi magasin

UNE JOUIiNÉE A LONDRES. i45

de pauvre architecture prend des airs de terrasse babylonieune, une maussade rangée de colonnes se change en portiques de Palmyre. La sécheresse symétrique de la civilisation et la vulgarité des formes qu'elle emploie s'adoucissent ou disparaissent, grâce à ce voile bienfaisant.

Les marchands de vin, si communs à Paris , sont remplacés à Londres par les distillateurs de gin et antres liqueurs fortes. Les boutiques de gin sont fort élégantes 9 ornées de cuivre, de dorures, et forment un contraste pénible par leur luxe avec la misère et le délabrement de la classe qui les fréquente. Les portes sont creusées à hauteur d'homme par les mains calleuses qui sans relâche en poussent les battants. Je vis entrer dans une de ces boutiques une vieille pauvresse qui est restée dans ma mémoire comme un souvenir de cauchemar.

J*ai étudié de près la gueuserie espagnole , et j'ai souvent été accosté par les sorcières qui ont pose pour les caprices de Goya. J'ai enjambé le soir les las de mendiants qui dormaient à Grenade sur les marches du théâtre ; j'ai donné l'aumône à des Kibera et à des Murillo sans cadre , enveloppés dans des guenilles où tout ce qui n'était pas trou était tache ; j'ai erré dans les repaires de l'Âlbaycin , et suivi le chemin de Monte-Sagrado, où les gitanos creusent leurs tanières dans le roc sous les racines des cactus et des figuiers d'Inde : mais je n'ai jamais

rien vu de plus morne, de plus trisie et de plus navrant que cette vieille entrant dans le gif^iea^.

Elle avait un chapeau, la malheureuse; mais quel chapeau! Jamais âne savant n*en a porté entre ses oreilles velues un plus lamentable , plus éraillé, plus chiffonné, plus bossue, plus piteusement grotesque. La couleur depuis longtemps n'en était plus appréciable; s*il avait été blanc ou noir, jaune ou violet, c'est ce que je ne saurais vous dire. Â la voir ainsi coiffée , on eût dit qu'elle avait sur la tète une écope ou une pelle à charbon. Sur son pauvre vieux corps pendaient confusément des haillons que je ne saurais mieux comparer qu'aux guenilles accrochées au-dessus des noyés au portemanteau de la Morgue ; seulement, ce qui était bien plus triste, le cadavre était debout. Quelle différence de CCS lambeaux terribles aux bonnes guenilles espa* gnôles, rousses, dorées, picaresques, qu'un grand peintre peut reproduire, et qui font l'honneur d'une école et d'une littérature ; entre cette misère an* glaiscf, froide, glacée, comme la pluie d'hiver, et cette insouciante et poétique misère castillane, qui, à défaut de manteau, s'enveloppe d'un rayon de soleil, et qui, si le pain lui manque, étend la main et ramasse une orange ou une poignée de ces bons glands doux qui faisaient les délices de Sancho Panga!

Au bout d'une minute i la vieille sortit de la bou*

UN£ iOURNÉ£ A LONDRES. Ii7

tique; elle marchait droit comme un soldat suisse; sa figure terreuse s'était ranimée, une rougeur fiën^euse couvrait ses pommettes. Un sourire d'une béatitude idiote voltigeait sur ses lèvres ridées en passant près de moi. Elle leva les yeux et me jeta un regard noir, profond , fixe, et pourtant sans pensée. — Les morts sans doute regardent ainsi quand un doigt impie relève par curiosité leurs paupières, qui ne doivent plus s'ouvrir que pour contempler Keu.— Puis ses prunelles se troublèrent et s'éteignirent dans leur orbite comme des charbons qu'on plonge dans l'eau; la force du gin agissait, et elle continua sa route en balançant la tête avec un ricanement stupide. Béni sois-tu, gin, malgré les déclamatioiis des philanthropes et des sociétés de tempérance, pour le quart d'heure de joie jst d'assoupissement que tu donnes aux misérables! Contre de tels maux , tout remède est légitime , et le peuple ne s'y trompe pas. Voyez comme il court boire à grands coups Feau du Léthé sous le nom de gin. Étrange humanité , qui veut que les pauvres aient toujours toute leur raison pour sentir sans relâche l'étendue de leurs malheurs! Anglais, vous feriez bien d'envoyer en Irlande les cargaisons d'opium dont vous voulez empoisonner la Chine.

A quelques pas de là, je vis un spectacle du même genre et non moins triste : un vieillard à cheveux blancs et déjà ivre chantait je ne sais

i48 CAPRICES ET ZIGZAGS.

quelle chanson glapissante et ridicule , en faisant des gestes désordonnés ; son chapeau avait roulé à terre sans qu'il eût la force de le reprendre, et il s*épaulait de son mieux contre un mur de trois ou quatre pieds de haut» surmonté d'une griUc de fer.

Ce . mur était celui du cimetière d'une paroisse, car à Londres les cimetières sont encore dans la ville; une église de l'aspect le plus lugubre, enfumée comme le tuyau de cheminée d'une forge, s'élevait au milieu de tombes noires, dont quelques-unes avaient cette vague forme humaine que les bandelettes et les boites des momies conservent au corps qu'elles renferment. Ce vieillard ivre, qui chantait à deux pas de ces tombes, faisait le contraste le plus pénible par sa dissonance.

Ces deux échantillons de la misère de Londres n'étaient rien en comparaison de ce que je devais voir plus tard dans Saint-Gilles, le quai*tier des Irlandais; mais ils me firent une forte impression, car cette vieille et ce vieillard furent les premiers êtres vivants que je rencontrai. Il est vrai que ceux qui n'ont pas de lit se lèvent de bonne heure.

Cependant les rues commençaient à s'animer; les ouvriers, leur tablier blanc retroussé à la ceinture, se rendaient à leur ouvrage; les garçons bouchers portaient la viande dans les auges de bois ; les voitures filaient avec la rapidité de Té-

clair; les omnibus, éclatants de couleurs et de vernis, chamarrés de lettres d*or indiquant leurs destinations, se succédaient presque sans intervalle, avec leurs voyageurs en outside, et leurs conducteui*s qui se tiennent debout sur une planchette à cOté de la portière; ces omnibus vont fort vite, car Londres est une ville si vaste, si démesurée, qi^e le besoin de la rapidité s*y fait sentir bien plus vivement qu'à Paris. Cette activité de locomotion contraste bizarrement avec l'air impassible, la physionomie flegmatique et froide, pour ne pas dire plus, de tous ces marcheurs imperturbables. Les Anglais vont vite comme les morts de la ballade, et pourtant on ne lit dans leurs yeux aucun désir d'arriver. Ils courent et n'ont pas l'air pressé : ils filent toujours droit comme un boulet de canon, ne se retournant pas s'ils sont heurtés, ne s'excusant pas s'ils heurtent quelqu'un ; les femmes elles-mêmes marchent d'un pas accéléré qui ferait honneur à des grenadiers allant à l'assaut, de ce pas géométrique et viril auquel on recoimait une Anglaise sur le continent et qui excite le rire de la Parisienne troUe-tnenu ; les bambins vont vite même à l'école; le flâneur est un être inconnu à Londres, quoique le badaud y revive sous le nom de cockney,

Londres occupe une énorme surface : les maliens sont peu hautes, les rues très<larges, les

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squares grands et nombreux ; le parc Saint-James, Hyde-Park et Regenl's-Park , couvrent d'immenses terrains : il faut donc presser le pas, autrement l'on n'arriverait à sa destination que le lendemain.

La Tamise est à Londres ce que le boulevard est & Paris, la principale ligne de circulation. Seulement, sur la Tamise, les omnibus sont remiriacés par de petits bateaux k vapeur étroits, allongés, tirant peu d'eau, dans le p^enre des Dorades^ qui allaient du Pont-Royal à Saint-GIoud. Chaque trajet se paye six pence. L'on va ainsi à Greenwich, à Chelsea ; des cales sont établies près des ponts où se prennent et se déposent les passagers. Rien de plus agréable que ces petits voyages de dix minutes ou d'un quart d'heure qui font défiler devant vous , comme un panorama mobUe , les rives si pittoresques du fleuve. Vous passez ainsi sous tous les ponts de Londres. Vous pouvez admirer les trois arches de fer du pont de Southwark, d'un jet si hardi, d'une ouverture si vaste; les colonnes ioniennes qui donnent un aspect si élégant au pont de Blackfriars ; les piliers doriques , d'une tournure si robuste et si solide , de Waterloo-Bridge , le plus beau du monde assurément. En descendant de Waterloo-Bridge, vous apercevez, à travers les arches du pont de Blackftîars, la silhouette gigantesque de Saint-Paul , qui s'élève au-dessus d'un

UXC JOURNÉE A LOHBRES. 451

océan de toits, entre les aiguilles et les clochers de Sainte-Mary-le-Bone , de Saint-Benott et de Saint-Matthieu , avec une portion de quai encombrée de bateaux, de barques et de magasins. Du pont de Westminster vous découvrez l'antique abbaye de ce nom , élevant dans la brume ses deux énormes tours carrées qui rappellent les tours de Notre- Dame de Paris, et qui portent à chaque angle un clocheton aigu; les trois clochers bizarrement tailladés à jour de Saint -Jean -TEvangéliste, sans compter les dents de scie formées par les aiguilles des chapelles lointaines, les cheminées de fabriques et les toits de maisons. Le pont du Vauxhall, qui est le dernier qu*on trouve de ce côté , clôt dignement la perspective. Tous ces ponts, qui sont en pierre de Pottland ou en granit de Cornouailles, ont été construits par des sociétés particulières, car à Londres le gouvernement ne se mêle de rien, et les dépenses en sont couvertes par un droit de péage. Ce péage , pour les piétons , est perçu d'une façon assez ingénieuse. On passe par un tourniquet qui, à chaque tour, fait avancer d'un cran une roue graduée placée dans le bureau de perception ; de cette manière on sait exactement le nombre de gens qui ont traversé le pont dans la journée, et la fraude est impossible de la part des employés.

Pardonnei-moi si je vous parle toujours de la

Tamise, mais le panorama mouvant qu'elle dé» roule sans cesse est quelque chose de si neuf et de si grandiose, qu'on ne saurait s'en détacher. — Une forêt de trois-màts au milieu d'une capitale est le plus beau spectacle que puisse offrir aus yeux l'industrie de Thomme.

Nous allons, si vous voulez, pour être tout de suite au cœur des beaux quartiers, nous transporter du pont de Waterloo, par Wellington-Street, dans le Strand , que nous allons remonter dans sa longueur. A partir de la jolie petite église de Sainte-Marie , si singulièrement posée au milieu de la rue, le Strand, qui est d'une énorme largeur, est garni de chaque côté de boutiques somptueuses et magnifiques qui n'ont peut-être pas l'élégance coquette de celles de Paris , mais un air de richesse et d'abondance fastueuses. — L& se trouvent les étalages de marchands d'estampes, où l'on peut admirer les chefs-d'œuvre du buriu anglais, si souple , si moelleux, si coloré , et par malheur appliqué aux plus mauvais dessins du monde ; car, si le graveur anglais est supérieur comme outil, le graveur français l'emporte de beaucoup sur lui pour la perfection du dessin. — Le portrait de la reme Victoria rayonne sous toutes les formes possibles à toutes les devantures : tantôt elle est revêtue de ses habits royaux, couronne de diamants et manteau de velours, tantôt en simple jeune

UNE JOURNÉE A LONDRES. i53

femme, une rose dans les cheveux, seule ou accompagnée du prince Albert; une gravure les montre cOte à c6te dans le même tilbury , et se souriant de Tair le plus conjugal du monde. Je ne crois pas exagérer en disant que le portrait de la reine Victoria est au moins aussi commun en Angleterre que le portrait de Napoléon en France. Le petit prince est aussi fréquemment portraituré, et chez les marchands de jouets d*enfant il y a des espèces de pêches de cire qu*on appelle fruits de Windsor, et qui en s'ouvrant laissent voir couché dans ses langes un marmot abondamment fardé de laque, qui a la prétention assez mal fondée de représenter le prince de Galles. — Il faut dire aussi que si les portraits adonisés, flattés, embellis, caressés amoureusement par un burin courtisan, sont en majorité, il ne manque pas non plus de grossières pochades crayonnées avec la verve humoristique des caricatures anglaises, qui traitent fier majesty aussi cavalièrement que possible. — A propos des marchands de jouets d'enfant, je fis la remarque que les joujoux anglais étaient bien autrement sérieux que les nôtres. Peu de tambours, peu de trompettes, disette de polichinelles et de soldats, mais force bateaux à vapeur, force vaisseaux à voiles, force chemins de fer avec leur locomotive et leurs v?agons en miniature ; les verres de lanternes magiques, au lieu de représenter

les infortunes burlesques de Jocrisse ou tout autre sujet analogue , offrent un cours d*astronmiiie, m système planétaire complet. Il y a aussi des jeox d'architecture avec lesquels on peut Mtir toutes sortes d'édifices au moyen de pièces détachées, et mille autres amusements géométriques et physiques qui réjouiraient fort peu les bambins de Paris. Puisque je suis & parler de boutiques , je vais te raconter ici, mon cher Fritz, une petite drôlerie ihdustrielle que nos charlatans de Paris regretteront bien de ne pas avoir trouvée. -^ 11 s'agit de makintosh, de waterproof imperméables. Pour démontrer victorieusement l'imperméabilité de ses étoffes, le marchand a eu l'idée Uiomphante de faire clouer sur un châssis le pan d'un tcaterproof^ de manière à former une espèce de creux ; dans ce creux il a versé à peu près la contenance d'une cuvette d'eau, où nagent et fi*étillent une dizaine de poissons rouges. Faire un vivier d'un paletot et donner aux amateurs la facilité de pécher à la ligne dans le pan de leur redingote, n'est-ce pas l'idéal de l'annonce, le sublime du charlatanisme! En marchant du côté de Charing-Cross , vous trouvez, au coin de la place de Trafalgar, la façade de l'hôtel du duc de Northumberland, reconnaissable à un grand lion dont la queue relevée en l'air et toute droite produit un effet sculptural assez médiocre, quoique nouveau ; c'est le lion des Percy,

UNE JOURNÉE A LONDRES. i55

et jamais lion héraldique n*a plus abusé du droit qu'il avait d'affecter des formes fabuleuses. — On vante beaucoup Tescalier de marbre qui conduit aux appartements et la collection de tableaux, qui se compose, comme toutes les collections possibles, de Raphaél, de Titien, de Paul Yéronëse, de Rubens, d'Albert Durer, de Van Dyck, sans compter les vieux Franck , les Féti , les Tempesta , les Salyator Rosa, etc. Je ne veux pas suspecter ici la galerie du duc de Northumberiand , que je n'ai pas vue, mais je crois qu'il n'y a pas beaucoup de certitude à fonder sur les tableaux anciens qui se trouvent en Angleterre. — Bien qu'ils aient été, pour la plupart, payés des sommes folles, ils n'en sont pas moins en général de simples copies. La quantité de Hurillo que j'ai vu fabriquer à Séville pour le compte des Anglais me met en garde sur leurs Raphaël : les Van Dyck et les Holbein sont beaucoup plus authentiques ; ce ^ont des portraits de grands seigneurs, de grandes (lames ou de hauts personnages peints dans le pays, qoi ne sont pas sortis de la famille, et dont la filiation est parfaitement connue. Ceci soit dit sans affliger personne ; que ceux qui s'imaginent pos- ^der un Raphaél ou un Titien , et qui en réalité a'ont autre chose que sept ou huit couches de remis dans un riche cadre, n'en soient pas moins heureux pour cela. Il n'y a que la foi qui sauve.

Au milieu de la place de Trafalgar » Ton est cii train d'élever un monument à la mémoire de Nelson. En attendant, sur Tenceinte de planches qui entoure l'espace qu'occuperont les construc- * lions , se prélassent des placards gigantesques , des affiches monstres avec des lettres de six pieds de haut des formes les plus bizarres ; c'est là que se placardent les phénomènes, les exhibitions extraordinaires et les représentations théâtrales.

Les Anglais abusent, en vérité, de Waterloo et de Trafalgar. Je sais bien que nous ne sommes pas non plus exempts de cette manie d'affubler nos rues et nos ponts du nom de nos victoires ; mais au moins notre répertoire est un peu plus varié. I

Regent-Street , qui a des arcades comme la rue I de Rivoli, PiccadiUy, Pall-Mall, Hay-Market, l'Opéra italien, qu'on ne saurait mieux comparer qu*à rOdéon de Paris , Carlton-Palace et Saint-James's* Park , le palais de la reine avec son arc de triomphe imité de celui du Carrousel, font de cette portion de la ville une des plus brillantes de Londres.

L'architecture des maisons , ou plutôt des palaisi qui forment ce quartier, habité par Jes classe? riches, est tout à fait grandiose et monumentale « quoique d'une composition hybride et souvent équi^ voque. Jamais l'on n'a vu tant de colonnes et de\ frontons, même dans une ville antique. Les Romainîi ol les Grecs n'étaient pas si Romains et si Grer?!

assurément que les sujets de Sa Majesté Britannique. Vous marchez entre deux rangs de Partliénons; c'est flatteur. Vous ne voyez que temples de Vesta et de Jupiter*-Stator , et rillusion serait complète si dans les entre-colonnenients vous ne lisiez des inscriptions du genre de celles-ci : Compagnie du gaz. Assurances sur la vie. L'ordre ionique est bien m, le dorique encore mieux; mais la colonne pestumnienne jouit d'une vogue prodigieuse : on en a mis partout » comme la muscade dont parle Boileau. Ces colonnades et ces frontons ne manquent pas , au premier coup d'œil , d'un certain aspect splendide ; mais toutes ces magnificences sont pour la plupart en mastic ou en ciment romain , car la pierre est fort rare à Londres. C'est surtout dans les églises de construction nouvelle que le génie architectural anglais a déployé le cosmopolitisme le plus bizarre et fait la plus étrange confusion de genres. Sur un pylône égyptien se déploie un ordre grec entremêlé de pleins-cintres romains , le lout surmonté d'une flèche gothique. Cela ferait hausser les épaules de pitié au moindre paysan italien. A très-peu d'exceptions près , tous les monuments modernes sont de ce style.

Les Anglais sont riches , actifs, industrieux; ils peuvent forger le fer, dompter la vapeur, tordre la matière en tout sens, inventer des machines d'une puissance effrayante; ils peuvent être de grands

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poètes : mais Fart , à proprement parler, leur fera toujours défaut; la forme eu elle-même leur échappe, fls le sentent et s*en irritent , leur orgueil national en est blessé ; ils comprennent qu*an fond, malgré leur prodigieuse civilisation matérielle, ils ne sont que des barbares vernis. Lord Elgin , si violemment anathématisé par lord ^ron , a commis un sacrilège inutile. Les bas-reliefs du Partbènon apportés à Londres n'y inspireront personne. Le don de la plastique est refusé aux races du Nord; le soleil, qui met les objets en relief, assure les contours et rend à chaque chose sa véritable forme , éclaire ces pâles contrées d'un rayon trop oblique, que ne peut suppléer la clarté plombée du gaz. Et puis les Anglais ne sont pas catholiques* Le protestantisme est une rel^ion aussi funeste aux arts que Tislamisme, et peut-être davantage. — Des artistes ne peuvent être que païens ou catholiques* Dans un pays où les temples ne sont que de grandes chambres carrées, sans tableaux, sans statues , sans ornements, où des messieurs coiffés de perruques à trois rouleaux vous parlent sérieusèment, et avec force allusions bibliques, des idoles papistes et de la grande prostituée de Babylone, l'art ne peut jamais atteindre & une grande hauteur ; car le plus noble but du statuaire et du peindre est de fixer dans le marbre et sur la toile les symboles divins de la religion en usage à son épo-

que et dans son pays. Phidias sculpte la Vénus , Raphaël peint la Madone; mais ni l'un ni l'autre n'était anglican. Londres pourra deyenir Rome, mais elle ne sera jamais Athènes, à coup sûr. Cette dernière place semble réservée à Paris. Là-bas, Tor, la puissance, le développement matériel au plus haut degré ; une exagération gigantesque de tout ce qui peut se faire avec de l'argent , de la patience et de la volonté ; l'utile, le confortable : mais l'agréable et le beau, non. — ki, rintelligence , la grftce, la fleKilHMté, la finesse, la compréhension facile de rhannonie et de la betfuté , les qualités grecques , en un mot. Les Anglais excelleront en tout ce qu'il est possible de faire , et surtout dans ce qui est im-* possible. Ils établiront une société biblique à Pékin, ils arriveront à Tombouctou en gants blancs et en bottes vernies , dans un état de respectability complet; ils inventeront des machines qui produiront &ix cent mille paires de bas à la minute , et même ils découvriront de nouvelles contrées pour écouler leurs paires de bas : mais il» ne pourront jamais iaire un chapeau qu'une grisette française voulût mettre sur sa tète. — Si le goût pouvait s'acheter, ils le payeraient bien cher. Heureusement, Dieu s'est réservé la distribution de deux ou trois petites choses sur lesquelles ne peut rien For des puissants de la terre : le géiiie , la beauté et le bonheur. Cependant , malgré ces critiques de détail , Tas-

pect général de Londres a quelque chose qui éloime et cause une espèce de stupeur. C'est bien réellement 1& une capitale dans le sens de la civilisation. Tout est grand , splendide , disposé selon le dernier perfectionnement. Les rues sont trop larges, trop vastes, trop éclairées. Le soin des facilités matérielles est porté au degré le plus extrême. Paris, sous ce rapport, est en arrière de cent ans pour le moins, et jusqu'à un certain point sa construction s'oppose à ce qu'il puisse jamais égaler Londres. Les maisons anglaises sont bâties très-légèrement, car le terrain sur lequel on les construit n'appartient pas à celui qui les fait élever. Tout le terrain de la ville est possédé , conune au moyen âge , par un fort petit nombre de grands seigneurs ou de millionnaires qui permettent d'y bâlir moyennant une redevance. Cette permission s*achète pour un certain temps, et l'on s'arrange de manière que la maison ne dure pas plus que le bail. Cette raison, jointe à la fragilité des matériaux employés, fail que Londres se renouvelle tous les trente ans , cl permet, comme on dit, de suivre les progrès de la civilisation. Ajoutez à cela que le grand incendie de 1666 a fait place nette, ce que je regrette fort pour ma part, moi qui ne suis pas très-engoué du génie architectural moderne , et qui aime mieux le pittoresque que le confortable.

L'esprit anglais est méthodique de sa nature;

UNE JOURNËË A LONDRES. iGl

dans les rues » chacun prend naturellement la droite, et il se forme des courants réguUers de gens qui montent et d'autres qui descendent. —- Une poignée de soldats suffit & Londres , et encore ne s'occupent* ils pas de police. — Je ne me rappelle pas avoir vu un seul corps de garde : les policemen , un chapeau numéroté sur la tète , un bracelet à la manche pour montrer qu'ils sont en fonctions, se promènent d'un air tranquille et philosophique , sans autres armes qu'un petit bâton long de deux pieds à peine, et traversent ainsi les quartiers les plus populeux. En cas d'alerte , ils s'appellent entre eux au moyen d'une crécelle de bois. Cette circulation immense, ce mouvement effrayant qui donne le vertige , est pour ainsi dire livré à lui-même , et , grâce au bon sens de la foule, il n'arrive aucun accident.

La population a Tapparence plus misérable que celle de Paris. Chez nous, les ouvriers, les gens des basses classes, ont des habits faits pour eux, gros* siers il est vrai, mais d'une forme particulière, et qu'on voit bien leur avoir toujours appartenu. Si leur veste est déchirée aujourd'hui , on comprend qu'ils l'ont portée neuve autrefois. Les grisctles et les ouvrières sont fraîches et propres, malgré la simplicité de leur mise. A Londres, ce n'est pas cela : tout le monde porte un habit noir à queue de morue, un pantalon à sous-pieds et un qui capit ilie

iiit CAPRICES ET ZIGZAGS.

faeit , même le misérable qui ouvre la portière des voitures de place*

Les femmes ont toutes iin chapeau et une robe de dame^ de sorte qu'au premier coup d'œil on croit voir des gens d'une classe supérieure tombés dans la détresse , soit par incotiduite , soit par revers de fortune. Cela vient de ce que le peuple de Londres s'habille à la friperie ; et de dégradation en dégra* dation » l'habit de gentleman finit par figurer sur le dos du récureur d'égout , et le chapeau de satin de la duchesse sur la nuque d'une ignoble servante ; même dans Saint-Gilles , dans ce triste quartier des Irlandais, qui surpasse en pauvreté tout ce qu'on peut imaginer d'horrible et de sale, ou voit des chapeaux et des habits noirs , portés plus souvent sans chemise , et boutonnés sur la peau qui appa« rait à travers les déchirures : — Saint-Gilles est pourtant à deux pas d'Oxford^Street et de PiccadQly. Ce contraste n'est ménagé par aucune nuance. Vous passez sans transition de la plus flamboyante opulence à la plus infime misère. Les voitures ne pénètrent pas dans ces méfies défoncées , pleines de mares d'eau où grouUient des enfants déguemllés , où de grandes filles à la chevelure éparse , pieds nus , jambes nues , un mauvais haillon à peine croisé . sur la poitrine, vous regardent d'un air hagard et farouche. Quelle souffrance , quefie famine se lit sur ces figures maigres , h&ves , terreuses, martelées,

vergetées par le froid ! Il y a là des pauvres diables qui ont toujours eu faim à partir du jour où ils ont été sevrés ; tout cela vit de pommes de terre cuites à la vapeur^ et ne mange du pain que bien rarement. À force de privations ^ le sang de ces malheureux s'appauvrit, et de rouge devient jaune , comme Font constaté les rapports des médecins.

n y a dans Saint-Gilles, sur les maisons des logeurs, des inscriptions ainsi conçues : Cave garnie à lauer pour un gentleman célibataire. Cela doit vous donner une idée suffisante de l'endroit. J'ai eu la curiosité d'entrer dans une de ces caves, et je t'assure, mon cher Fritz, que je n'ai jamais rien vu de si dégarni. Il paraît invraisemblable que des êtres humains puissent vivre dans de pareilles lanières; il est vrai qu'ils y meurent, et par milliergi

C'est là le revers de la médaille de toute civilisation ; les fortunes monstrueuses s'expliquent par des misères effroyables : pour que quelques-uns dévorent tant , il faut que beaucoup jeûnent ; plus le palais est élevé , plus la carrière est profonde , et nulle part cette disproportion n'est plus sensible qu'en Angleterre. — Être pauvre à Londres me parait une des tortures oubliées par Dante dans sa spirale de douleurs. Avoir de l'ot* est si visiblement le seul mérite reconnu , que les Anglais pauvres se méprisent eux'^mèmes , et abceptent humble-^

ment rarrogauce et les dédains des classes aisées ou riches. Les Anglais , qui parlent tant des idoles des papistes , devraient bien ne pas oublier que le veau d'or est Vidole la plus infâme et qui exige le plus de sacrifices.

Les squares , qui sont en grand nombre , corrigent heureusement la fétidité de ces cloaques. I^ plaee Royale de Paris est ce qui peut donner la plus juste idée d'un square anglais; — un square est une plaee bordée de maisons d'architecture uniforme , dont le milieu est occupé par un jardin planté de grands arbres, entouré de grilles, et dont le gazon d'un vert d'émeraude repose doucement les yeux attristés par les teintes sombres du ciel et des édifices. — Les squares communiquent souvent les uns avec les autres, et occupent des espacées immenses. — L'on vient d'en b&tir de magnifiques du côté de Hyde- Park , pour être habités par la noblesse ; aucune boutique , aucun magasin ne troublent la quiétude aristocratique de ces élégantes thébaldes. — Il serait bien à désirer que l'usage des squares se propageât à Paris , où les maisons tendent à se rapprocher de plus en plus, et d'où la végétation et la verdure finiront par disparaître complètement. — Rien n'est plus charmant que ces vastes enceintes , tranquilles, vertes et fraîches. — Il est vrai de dire que jamais je n'ai vu personne se promener dans ces jardins si attrayants , dont les locataires ont cha-

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cun une clef : il leur suffit d'empêcher les autres d'y entrer.

Les squares et les pares sont un des grands charmes de Londres. Saint-James's-Park , tout près de Pall-Mall , est une délicieuse promenade. On y descend par un escalier énorme, digne de Baby-* lone , qui se trouve au pied de la colonne du duc d'York. L'allée qui longe la terrasse égyptienne de Carlton-Palace est fort large et fort belle. Mais ce qui m'en platt surtout , c'est la grande pièce d'eau peuplée de hérons , de canards et d'oiseaux aquatiques. Les Anglais excellent dans l'art de donner aux jardins factices un air romantique et naturel ; Westminster, dont les tours s'élèvent par-dessus les touffes d'arbres , termine admirablement la vue du côté de la rivière.

Hyde-Park , où vont parader les voitures et les chevaux de la fashion , par l'étendue de ses eaux et de ses boulingrins , a quelque chose de tout à fait rural et champêtre. Ce n'est pas un jardin , c'est un paysage. La statue votée par les dames de Londres à lord Wellington se trouve dans Hyde-Park. — Le noble duc est idéalisé et divinisé sous la forme d'Achille. — Je ne crois pas qu'il soit possible de pousser le grotesque et le ridicule plus loin : mettre sur le torse du vaillant fils de Pelée et le col musculeux du vainqueur d'Hector la tête britannique de l'honorable duc avec son nez recourbé, sa bouche plate

et son menton carré, est une des plus divertissanles idées qui puissent traverser un cerveau humain; c*est de la caricature naïve, involontaire, et par cela même irrésistible. ** la statue , coulée en bronze par M. Westmacott avec les canons pris dans les batailles de Viltoria , de Salamanque , de Tou^ louseet de Waterloo , n'a pas moins de dix-huit pieds de haut. Le correctif de cette apothéose un peu exagérée est placé tout à côté. Par une de ces aDtithèses ironiques du hasard , ce grand railleur des choses humaines, Apsley-House, Thôtel du noble duc, occupe le coin de Piccadilly, et de sa fonëtrc il peut se voir chaque malin sous la forme d'un Achille de bronze , ce qui est un réveil fort agréa* ble. Malheureusement lord Wellington jouit en Angleterre d'une popularité très-problématique. La canaille ne connaît pas de jouissance plus vive que de casser à coups de pierres, et quelquefois à coups de fusil , les vitres d'Achille. Aussi toutes les fenêtres d'Apsley-House sont revêtues de laoïes de fer et garnies de volets doublés en tôle. Ce sont les gémonies à côté du Panthéon, la roche Tarpéienne tout près du Çapitole, Hyde-Park est bordé de charmantes maisons de style tout à fait anglais , ornées de galeries vitrées , de jalousies vertes et de pavillons en ronde bosse sur les corps de logis , qui rappellent les tourelles gothiques et font le meilleur effet.

On s'étonpe de voir de si grands espaces libres dans une ville comme Londres. Regent's-Park , où 60 trouve enclavé le jardin zoologique et que bordent des palais dans le goût du Garde-Meuble et du mi^ nistëre de la Marine de Paris, est véritablement énorme ; on s'y perd. Une ondulation du terrain » dont on a trës^habilement profité, y produit les effets les plus pittoresques.

Voilà à peu près , mon cber ami , ce que j'ai vu en me promenant à travers la ville. Tout ceci est bien incomplet; si je voulais faire une description exacte et détaillée de Londres » une lettre ne suffî-* rait paSt il faudrait des volumes. « Mais quel est ton avis sur la cuisine de Londres ? me diras*-tu ; qu'y boit'On? qu'y mange^^ton ? » car les faiseurs de voyages, tout occupés de se quereller pour la morsure exacte d'une colonne ou d'un obélisque dont personne ne se soucie, passent ordinairement ces choses«là sous silence. Moi, qui n'appartiens pas à cette classe sublime , je te répondrai : La question est grave, aussi grave pour le moins que la question d'Orient. Les Anglais prétendent qu'ils ont seuls le secret d'une nourriture saine , substantielle et abondante. Cette nourriture se compose principalement de soupe de tortue, de beefsteak, de nimp-steak , de poissons, de légumes cuits à l'eau, de jambon de bœuf, de tourtes de rhubarbe, et autres mets aussi primitifs. Il est bien vrai que toute»

ces nourritures sont parfaitement naturelles et cuites Seins aucune sauce ou ragoût; mais on ne les mange pas comme on les sert. L'accommodement se fait sur la table , et chacun le gradue à sa guise. Six ou huit petites buires posées sur un plateau d'argent, renfermant du beurre d'anchois, du poivre de Cayenne, de THarvey-sauce , et je ne sais quels ingrédients hindous à vous faire venir des ampoules au palais , font de ces mets si simplement apprêtés quelque chose de plus violent que les ragoûts les plus sublimés. — J'ai mangé sans sourciller une friture de piments et des confitures de gingembre de la Chine. Ce n'était que miel et sucre à côté de cela. Le porter, la vieille aie d'Ecosse, qui me plaît beaucoup , ne ressemblent en rien à nos bières de France, ni à celles de Belgique, déjà si supérieures aux nôtres. Le porter prend feu comme l'eau^devie, l'aie d'Ëcossc grise comme du vin de Champagne. Quant au vin qu'on boit en Angleterre , le claret , le sherry et le porto , c'est du rhum plus on moins déguisé. On y absorbe aussi , sous prétexte de vin de Champagne, une grande quantité de poiré d'Exeter. Au dessert , avec le fromage de Chester et les petits gâteaux secs , on apporte du céleri fort proprement dressé dans une coupe de cristal. Les oranges, qui viennent de Portugal , sont excellentes et ne coûtent presque rien. C'est la seule chose qui soit à bon marché à I^ondros.

J'ai dtné à l'hôtel de Brunswick , près des docks des Indes, tout au bord de la Tamise. Les vaisseaux passaient et repassaient devant les fenêtres , et semblaient presque entrer dans la salle ; on m'y servit, entre autres choses, un' rump-steak d'une telle dimension , si flanqué de pommes de terre , de tètes de choux-fleurs, et arrosé d'une si abondante sauce aux huîtres, qu'il y aurait bien eu de quoi rassasier quatre personnes. On me conduisit aussi à une table d'hôte , dans une taverne près du marché au poisson, à Billingsgate. J'y mangeai du turbot, des soles et du saumon d'une fraîcheur exquise. Au commencement du repas, le landlord dit les Grâces^ et à la fin le Benediciie^ slprès avoir frappé sur la table avec le manche de son couteau pour com* mander l'attention.

Les cafés, coffee^roam^ ne ressemblent en rien aux cafés de France. Ce sont des chambres assez tristes, divisées en petits cabinets ou cloisons , comme les stalles des chevaux dans les écuries , et qui n'ont rien de l'éclat de nos cafés de Paris, élincelants de moulures , de dorures et de glaces ; les glaces , du reste , sont assez rares en Angleterre : je n'en ai vu que de fort petites.

U y a aussi dans tous les quartiers de la ville des tavernes-poissonneries où l'on va manger des huîtres, des crevettes, du homard, le soir à la sortie du théâtre. Gomme ces tavernes ne payent pas patente

de marchands de vins et d'esprils , si vous voulez boire , il faut donner de l'argept au garçon , qui va chercher, au fbr et à mesure, ce que vous lui de* mandez , à la boutique voisine.

En fait de thé&tre , je n*ai vu que l'Opéra-Italien et le Théfttre-Français. Te parler de Mlle Forgeot, de Perlet, t'amuserait médiocrement; je préfère te dire quelques mots de TOpéra-Italien.

La salle peut lutter de grandeur avec celle de la rue Lepelletier ; mais ses dimensions sont acquises un peu aux dépens de la scène , qui est fort petite. Les spectateurs empiètent sur le théAtre. Il y a trois loges d'avant-scène entre la rampe et le rideau , ce qui produit l'effet le plus bizarre : les êtpeUîers, les chœurs, n'ont pas le droit de s'avancer plus loin que le manteau d'arlequin , car alors ils empêcheraient de voir les jeunes gentlemen placés dans les baignoires. Les premiers sujets seuls se postent sur le prosceniiun et jouent hors du cadre de la décoration , à peu près comme les figures d'un tableau qui seraient découpées et posées à cinq ou six pieds en avant du fond sur lequel elles se meuvent. Quand , vers la fin d'un acte , par suite de quelque combinaison tragique , les héros sont poignardés et meurent près de la rampe , il faut les prendre sous les bras et les tratner à reculons, en remontant le thé&tre, pour que la chute du rideau ne les sépare pas de leur suite éplorée.

UNE JOURNÉE A LONDRES. i71

Les loges sont garnies de rideaux de damas rouge qfû les rendent un peu sombres ; la salle elle*mëme n*e8t pas très*éclairée ; toute la masse de lumière est réservée pour la scène. Cette disposition et la puissance des rampes de gaz permettent d'exécuter des effets vraiment magiques. Le lever de soleil qui termine le ballet de Giselle produit une illusion complète et fait honneur à l'habileté de M. Greave, — L'on donnait avec GUelk un opéra de Donizetti , Gemma de Vergy , imité , pour le poëme , du Char^» /ef F// che9 ses grands vassaux ^ de Dumas, et, pour la musique, de Donizetti lui*méme, sans préjudice de Bellini et de Rossini, — Le ténor Guasco et Mlle Adélaïde Moltinl, de Milan, ont trouvé moyen de s'y faire applaudir; mais les épaules de la Moltini sont pom* moitié au moins dans les applaudissements.

Quoique le beau monde ne fût pas encore arrivé, je vis à rOpéra^Italien de charmantes physiouo* mies féminines , encadrées admirablement dans le damas rouge des loges. Les keepsakes sont plus Gdèles qu'on ne pense , et représentent très-bien la grâce maniérée , les formes élégantes et frêles des femmes de l'aristocratie. Ce sont bien là les yeux aux longs cils, aux regards noyés, les spirales de cheveux blonds faiblement contournées , et venant caresser de blanches épaules et de blanches poitrines généreusement livrées aux regards, mode

ilf CAPRICES ET ZIGZAGS.

qui nous paraît contraster un peu avec la pruderie anglaise. Quant aux toilettes, elles ont un caractère d'excentricité frappant. Les couleurs voyantes sont adoptées de préférence. Dans la même loge rayonnaient comme un spectre solaire trois dames habillées Tune en jonquille , l'autre en écarlate , et la dernière en bleu de ciel. Les coiffures ne sont pas d'un goût très-heureux. On sait tout ce que les Anglaises se mettent sur la tète : franges d*or» buissons de corail, branches d'arbre, coquillages, bancs d'huttres, leur fantaisie ne recule deyant rien, surtout lorsqu'elles ont atteint cet âge que l'on appelle âge de retour, et auquel cependant personne ne voudrait arriver, loin d'y vouloir retourner.

Voilà à peu près, mon cher Fritz, ce que peul voir, en allant à travers Londres tout droit devant lui, un honnête rêveur qui ne sait pas un root d'anglais, n'est pas grand admirateur de vieilles pierres noires, et trouve la première rue venue aussi curieuse que l'exhibition la plus attractive.

Idées rétrogrades.

Que doit dire là-haut ou là4)as (car ce n'est qu'une question d'antipodes) le Créateur de toutes choses de la conduite que nous menons sur ce globe terraqué ? 11 avait inventé une assez jolie machine à quatre pieds que l'on appelait cheval. Celte machine vivante , qui se reproduisait d'elle-même, s'attelait à des voitures» se laissait mettre des selles sur le dos, et nous transportait d'un endroit à un autre avec une rapidité qui avait paru satisfaisante jusqu'à présent ; mais il y a des gens qui ne sont jamais contents de rien , et qui regrettent , comme ce roi d'Espagne, de ne pas s'être trouvés là lorsque Dieu fit le monde, parce qu'ils lui auraient donné de bons conseils. Ces gens-là , à force de recherches, de combinaisons et d'efforts, sont parvenus à fabriquer un animal de fer, de cuivre et d'acier, qui boit de l'eau bouillante et mange du feu ,

i74 CAPRICES ET ZIGZAGS.

a des roues au lieu de jambes , et ne peut marcher que sur des tringles. Celte bête monstrueuse , qui grogne, qui glapit, éructe et produit toute sorte de bruits singuliers, traîne des fardeaux énormes plus vite que le vent!... Le vent! qu'ai-je dit làî quelle comparaison antique et surannée! le vent reste bien en arrière de la vapeur. — Celte bêle ne se fatigue pas, bien qu'elle se couvre de sueur ; toutefois, elle a cela de commun avec Fex-cheval, qu'elle prend le mors aux dents si on la surmène , éclate comme un obus, et fait payer bien cher sa vélocité. — Dans l'esprit du peuple , une locomotive passe pour un être doué de vie, et j'avoue que je suis un peu de l'avis du peuple. — Un savant chimiste ne vient -il pas de découvrir que l'homme était un appareil consommant du carbone ? Dans les procès qui ont suivi le désastreux événement du 8 mai, n'avcE-vous pas remarqué parmi les dépositions des témoins des phrases comme celles-ci : « Le Mathieu-Murray était une machine capricieuse; Georges ( le Baucher de ces chevaux de fer ) se défiait de ses tourà ; il la montait lui-'même , car elle avait ses bons et ses mauvais jours. » Une machine capricieuse! quel mot effrayant! quel abfmc de profondeur ! Le caprice, c'est la volonté, c'est la vie ; il y aura donc, dans quelques années d'ici, des machines qui vivront !

Au moyen de cette invention , je viens de fah^

POCHADES ET PARADOXES. iU

trente lieues et plus en moins de quatre heures. — Je suis furieux ; je trouTe qu'on s'est arrêté trop

souTent, qu'on a perdu vingt minutes. Autant aller en fiacre, autant s'asseoir sur un colimaçon. Jadis, lorsqu'on bisaii quatre lieues à l'heure, on appelait cela un train d'enfer, et l'on donnait cinq francs de guides^ Il est vrai que l'on ayait du bruit pour son argent : les postillons faisaient claquer leurs fouets, les chevaux secouaient des grappes de grelots, arrachaient du pavé des milliers d'étincelles, les rues grondaient comme le tonnerre, on était cahoté, jeté d'un angle à l'autre, agité comme dans un van. Cette réflexion m'est venue, et ma colère s'est calmée.

Cette seconde réflexion s'est présentée à mon esprit : Un vertige de rapidité s'est emparé des populations modernes ; toutes les idées convergent de ce côté* La vapeur ne suffit déjà plus : on chel^ che dans l'air comprimé, dans le fluide électrique, des moteurs encore plus puissants. Cruikshanck^ le caricaturiste, représente des voyageurs qui parvient pour le Bengale , et qui se placent au centre d'une énorme bomhe qu'un mortier va lancer à sa destination. En 1945, cette plaisanterie sera du plus mauvais goût. La route de Tair va bientôt être ouverte. En France, en Angleterre, plusieurs de ces fous, qu'on nomme génies loi*squ'ils réussissent, cherchent les moyens de se diriger à travers les

couches atmosphériques. — Ce moyen , ou le trouvera ; il est peut-être trouvé. — En attendant, je vais vous raconter une petite histoire. — Un Anglais (c'est peut-être bien un Écossais) avait inventé une machine pour voler; la machine achevée, le Dédale britannique voulut en faire un essai solennel; il invita beaucoup de monde à déjeuner; le repas fut long et magnifique ; les vins de France et d'Espagne y coulèrent à flots : après quoi l'on descendit dans la cour pour l'expérience. Le gentleman, au moment de partir, allégua qu'il avait beaucoup mangé , bu davantage , qu'il était un peu lourd, qu'il lui serait difficile de s'élever de ten*e, et qu'il réclamait de la respectable société la faveur de monter avec la machine sur le bord d'un toit, du haut duquel il prendrait plus commodément son essor. Cette facilité lui fut gracieusement accordée : les aigles eux-mêmes se la donnent, et se jettent dans l'air de quelque rocher ou de quelque pic. — Arrivé au bord du toit, le gentleman prit deux ou trois fois son élan, sans toutefois quiUer l'élément solide. L'assistance attendait avec anxiété; mais notre homme , s'arrêtant tout à coup , se mit à crier d'une voix de Stentor :

« John ! »

John parut.

c Vous êtes mon domestique ?

— Oui, monsieur.

— Je vous jMiye pour me servir et faire ce que je vous commande.

— Oui, monsieur.

— C'est bien ! entrez dans cette machine, et lan-' eez-vous....

*- Monsieur m'excusera ; je ne sais pas voler. » Le maître s'emporta , le domestique tint bon, et, au grand amusement des spectateurs, une querelle en règle s'engagea.

« Monsieur, je cirerai vos bottes, j'irai vous chercher de l'eau chaude, je brosserai vos habits, mais je ne veux pas me casser le cou pour vous obéir.

— Bfcus je réponds de tout, mes calculs sont justes ; et d'ailleurs, estimez votre carcasse, je vous la payerai. »

John ne parut pas convaincu, résista, et fut glorieusement mis à la porte.

Ici se présente une question de droit des plus intéressantes. Un mattre inventeur peut-il exiger de son domestique , comme service , d'essayer ses mécaniques et de prendre part à ses expériences?

Je disais tout à l'heure que la rapidité était un des besoins de l'époque. — On a donc découvert depuis peu des endroits bien délicieux, bien ravissants, pour qu'il soit nécessaire d'y arriver si vile! A quelle Otaîti , à quel Eldorado , à quel paradis terrestre conduisent ces chemins, ces railways inflexibles? La terre n'a jamais été plus en-

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nuyeuse; toutes les différences disparaissent, et il est presque impossible de distinguer une yille d'une autre ; la rue de Rivoli menace d*étendre indéfiniment ses arcades ; les paletots et les makintosh ont fait disparaître tous les costumes pittoresques* -- Et d'ailleurs , arriver est toujours triste, môme quand on arrive à une beUe chose. -^ Je voudrais qu'un nouveau bouleversement géologique vint tourmenter la face du globe » creusAt les vallées en abîmes i soulevAt les montagnes jusqu'aux cieux I et détruisit toutes les routes I — Comme alors on réinventerait les chevaux, les Anes et les mulets 1 — Quel beau voyage ce serait d'aller à Rouen !

11 y a quelques années, nous avons fait le voyage de Rouen dans une petite barque, trois ou quatre amis ensemble, autant que cela » mais nous étions bien jeunes 1 tantôt à la voile, tantôt à la rame, le plus souvent à la dérive. — Nous abordions à des lies inconnues , pleines de saules et d'osiers , plus fiers de nos découvertes que des aventuriers espagnols allant à la conquête de l'Amérique^ Nous surprenions les mar tins-pécheurs dans leur intimité. De temps en temps la barque tournait. Quels jolis naufrages ! nous plongions et nous allions repécher notre cargaison moelleusemcnt étalée au fond de la rivière, sur un lit de sable fin. — Une seule chose me contraria pendant cette dé-

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licieose navigation : l'un de nous avait un fusil, et tirait aux hirondelles.... J'avoue que je n'ai jamais compris le plaisir que l'on peut pi*endre à envoyer un grain de plomb à un pauvre petit oiseau qui jouit innocemment de la vie que Dieu lui a donnée, qui nage dans l'air et la lumière, poussant de jolis petits cris , et ne faisant de mal à personne. Heureusement la poudre se mouilla, et les hirondelles purent voltiger sans péril autour de notre canot. ^- Ce voyage mémorable dura trois jours. En mettant le pied sur le quai, je disais : « Déjà 1 « — L'autre jour, au débarcadère, je disais : « Enfin I > ~ Il est vrai que.

ré* ••

Pftyiage et MAtimeDt.

Le temps est beau. Quelques nuages qui ternissaient la pureté du ciel ont été balayés par la brise de la nuit. La route monte , descend, capricieuse comme une jolie femme. De grands arbres pro*» jettent sur le chemin des ombres bizarres , où les chevaux n'entrent qu'en frissonnant. La lune s'est levée entourée d'un halo. L'attelage fume , et nous marchons dans un nuage, comme les dieux de Virgile.

Nous venons de passer près d'une petite maison

à moitié enfouie dans des masses de végéiation. Une seule fenêtre brille à la façade éteinte. Une lampe, posée près d*un rideau de mousseline, dessine une vague silhouette, comme celle de quelqu'un qui lit ou qui travaille. Est-ce un homme ou une femme? c'est une jeune fille, j'en suis sûr.— Elle est jolie sans doute. 11 me prend je ne sais quelles envies de descendre de la voiture , de frapper à la porte de cette maison , et de m*y établir pour le reste de mes jours. Je serai très-bien là. Le site est charmant , et j'aime déjà beaucoup ie corps à qui appartient l'ombre que je viens d'apercevoir. — C'est là peut-être que mon bonheur attend que je passe : demain, celte fenêtre s'ouvrira aux parfums de l'aube , une tête blonde et vermeUle , comme une pêche dans son duvet , apparaîtra au milieu d'un cadre de feuillage fait par les guirlandes de la vigne. — Qu'un groupe d'enfants jouant avec les oreilles d'un bon gros chien serait joyeux à voir sur les marches du perron ! — De quelle couleur serait l'ameublement de sa chambre ? — Bleu et blanc... frais et doux comme elle.... Eh bien ! mon cœur, tu te gonfles ; es-tu donc encore si facile aux chimères?... Quelle étrange chose que le monde I J'ai usé de grands morceaux de ma vie auprès de gens que je ne pouvais souffrir, et que le hasard des circonstances avait mis sur mon chemin; et dans celte maison devant laquelle je

passe pour n'y plus revenir , où je n'entrerai probablement jamais , peut se trouver Tâme la mieux assortie à la mienne , la forme la plus agréable à mes yeux. — La route fait un coude, hélas! je me sens les paupières humides.... — Allons» rêveur, console-toi ; c'était une vieille femme qui , lunettes sur le nez, marmottait ses prières avant de s'endormir.

A gauche , au fond d'une vallée baignée de vapeurs , le fleuve scintille et miroite sous les rayons de la luue , qui a l'air de laver dans l'eau le bord de sa tunique d'argent. Tout dort , excepté un phare dont l'œil rouge est ouvert et regarde dans les ténèbres.

Pourquoi les peintres, qui ont tant fait de scènes de jour , ont-ils si rarement représenté la nuit ? Il y a là un côté nouveau à rendre : la nuit n'est pas si noire qu'elle en a l'air, et que le croient communément les mortels vertueux qui se mettent au lit et s'endorment à neuf heures. Il y a peu de nuits complètement obscures , même dans nos climats du Nord. Outre la lune, espèce de soleil blanc, vous avez les rayons des étoiles, mille vagues reflets du jour disparu ou qui va renaître , je ne sais quelle phosphorescence des objets. Un grand coloriste qui étudierait la nuit con amore y trouverait des gammes de nuances d'une harmonie et même d'une variété surprenantes, des effets vraiment

merveilleux et neufs ;' toutes les minuties , toutes les misères » impitoyablement trahies par le jour', disparaissent. Le jour est grossier , cynique » il n*épargne rien ; — la nuit , on n'aperçoit plus que les masses , les grands clairs et les grandes ombres : c'est la poésie , la mélancolie « le mystère. Et puis , s'il faut l'avouer, un des grands charmes de la nuH, à mes yeux , c'est que les bourgeois sont couchés, et laissent la place libre à la nature et h Dieu.

11 faut dire aussi que l'on ne peut pas peindre sans voir clair, et que les effets de nuit s'exécutent le jour ; et ensuite , qui jugerait de la vérité de ces tableaux ? Les chats, les amants et les poètes, aniniau.\ inquiets, furtifs, aiiiis de l'ombre, et qui sortent quand tout le monde rentre.

Nègres , white-horses et moutons.

Le port s'éveille et salue le jour ; les vaisseaux étendent leurs vergues comme des bras fatigués de dormir; les matelots grimpent aux hunes, et de loin ressemblent, à travers l'enchevêtrement des cordages , à des mouches qui se démènent dans des toiles d'araignée. Les poulies grincent, les câbles sr tendent en gémissant ; des cris plaintifs , des mélopées bizarres accentuent et rhythment les ma-

nœuvres des matelots. Voilà un b&liment qui lève l'ancre : les voiles se développent comme des nuages blancs , depuis les bonnettes basses jusqu'aux pommes de girouettes ; car il fait peu de vent , et il faut ramasser le moindre souffle de brise. A bord de ce navire, un nègre, vêtu d'une chemise de laine rouge et coifié d'un petit chapeau de paille , s'agite avec la joyeuse mièvrerie d'un singe en belle humeur. Il va , il vient , en se donnant un mouvement extra** ordinaire. — Est-ce ia joie de quitter notre pays , et voit-il déjà le soleil d'Afrique reluire sur sa peau noire?

Les nègres m'ont toujours beaucoup préoccupé , non pas à la façon des philanthropes ; je ne réclame pas leur émancipation, et je ne suis pas tourmenté du désir de voir des députés de couleur siéger à la chambre. Mais cette race mystérieuse a pour moi un attrait singulier., évidemment leurs pensées n'ont pas la même teinte que les nôtres » et j'ai peine à croire qu'ils descendent d'Adam, qui était rouge, s'il faut s'en rapporter à son nom. Or, s'ils ne descendent pas d'Adam, ils ne sont pas solidaires de sa désobéissance et ils naissent sans péché originel, ce qui fait qu'ils n'ont pas besoin d'être rachetés. Aux lies, tous les nègres ont dans leur case le portrait de Napoléon , mais recouvert d'une couche de cirage, et ils barbouillent le diable de blanc. Deburau est Satan pour un nègre.

i84 CAPRICES ET ZIGZAGS.

Nous allons partir. Que de tuyaux, que de fumées, bon Dieu! — Fumée blanche, fumée noire, fumée rousse, fumée grise; feu de la première chambre, feu de la cabine du capitaine, feu de la cuisine. On dirait, à voir tous ces tubes de tâle, un toit de maison à la dérive. Ce que les Anglais produisent de fumée est prodigieux, abstraction faite des cigares et des pipes : on dirait qu'ils sont mis au monde pour cela*

Les coteaux d'Ingouville font place à de grandes falaises rousses d'un aspect sauvage et féroce. Par opposition, les côtes de TAngleterre sont entièrement blanches, d^où lui vient son nom d*Albion« Nous sommes en mer.

Voir la mer a été pour moi un désir presque maladif. Dès l'âge de cinq ou six ans, j'étais un des spectateurs les plus assidus du spectacle mécanique de M. Pierre, où l'on représentait des combats, des * tempêtes, des naufrages et autres scènes analogues. Je connaissais le nom et la forme de tous les vaisseaux; j'aurais pu faire le catalogue qm se trouve dans l'ode de Victor Hugo sur la bataille de Navarin. Tout le monde croyait que je me ferais marin, et mes parents, en cas de mauvaise cou* duite de ma part , se voyaient privés de la ressource de me taire embarquer en qualité de mousse, car ma joie eût été au comble. — Plus tard, j'ai vu la mer, et j'avoue que je l'ai trouvée trop ressein-

blante au spectacle de M. Pierre; il me semble que les vaisseaux sont de carton, et glissent sur une rainure ; les vagues me font l'efTet de calicot vert glacé d'argent, n'en déplaise à lord Byron et aux descriptions poétiques.

Le temps fraîchit , la lame devient courte, clapoteuse et dure ; le ciel est clair encore du côté de la France ; mais une tenture de brouillard ferme l*horizon du côté de l'Angleterre. L'eau est d'un gris verdAtre; les white-horses (chevaux blancs) commencent à secouer leur crinière d'écume , et accourent au grand galop du fond de l'étendue. Les uhite-borses sont appelés chez nous moutons, d'où le verbe moutonner, pour exprimer ces barres blanches qui zèbrent la surface de la mer quand elle devient houleuse, et qui, en effet, ont assez rair de flocons de laine. N'y a-t-il pas là une différence toute caractéristique? Les Anglais, peuple hippique, toujours occupés de courses, de races ^ voient des chevaux partout; pour eux l'Océan est un turf où galopent des coursiers d'écume ; pour le Français, pastoral et troubadour, la mer représente un tapis de gazon vert où paissent de blancs moutons.

186 CAPRICES ET ZIGZACS.

Teuz Terls et talons roses. '

Le bateau s^élève, puis redescend avec une douceur perfide. Nous sommes bien rarement parallèles à l'horizon, situation désagréable à tous ceux qui n*ont pas le pied marin. Horace avait raison de dire que celui qui s'aventura le premier sur les flots devait avoir un cœur de chêne doublé d'un triple airain, et cela au propre encore plus qu'au figuré. Mais éloignons ces idées malsaines.

J'ai déjà fait plusieurs traversées, et le vieux père Océan n'a pas exigé de moi le tribut ordinaire. La Méditerranée, ce ciel liquide, ce grand saphir fondu, a été pour moi d'une clémence rare, et les Anglais de Gibraltar n'ont pas eu la satisfaction de voir un jeune Parisien prendre un teint de citron qui a fait des excès, au roulis d'un steamer britannique ; je suis un débiteur oublié, si tant est que le Léthé existe poiu* les créanciers.

Cependant j'éprouve une vague inquiétude, et je pense au vers de Lucrèce :

Suave mari magno....

hexamètre excellent à débiter du rivage. Ces souvenirs classiques qui me reviennent en foule ne

POCHADES ST PARADOXES. i87

sont pas d'un bon augure ; le vent augmente» les roues nous envoient une poussière salée ; au roulis s'est joint le tangage; la fumée rabattue par le gros temps nous enveloppe de ses noirs floeons. Si cela continue , il faudra» en arrivant, nous ramoner la figure.

Combien de fois j*ai marché par des chemins qui ne venaient point au*devant de mes pieds, dans des allées sablées, sur des parquets parfaitement tranquilles, et cela sans apprécier mon bonheur I Aujourd'hui j'imiterais volontiers la naïveté de cette cantatrice italienne , qui , malade du mal de mer, s*écriait au milieu de la Manche : « Descendez-moi, je ne veux pas aller plus loin. »

Pour nous distraire de ces pensées maladives, regardons les yeux de notre voisine , qui est assise sur le pont , groupée dans son manteau de fourrure.

Ce sont de beaux yeux d'une teinte étrange , ni Doirs ni bleus, ni gris ni fauves, mais d'un vert d'algue marine, des yeux orageux : Procellosi oculi. Ce n'est peut-être pas ^un moyen d'éviter ce que je crains. Dans ces prunelles transparentes et profondes, je reconnais les couleurs de l'Océan. 11 ne faut pas trop s'y mirer, le vertige pourrait vous prendre. Mon cœur se trouble.... Que disais-je donc? Qu'Aphroditfi» née du ciel et de l'écume de la mer, avait les prunelles de cette teinte, où l'azur des flots et l'or

i88 CAPAIGES ET ZIGZAGS.

du soleil se fondent également et rappellent ainsi sa double origine. (J'avais commencé un compliment... le finirai-je?)

Le froid me transit, je vais descendre dans Fentre-pont. Quel dissolvant malaise ! il me semble que mon âme va quitter mon corps. 0 saint plancher.... des génisses, comme eût dit Tabbé Delillc, combien je te regrette ! et quel dommage que Ton ne puisse dller dans une lie que par eau! Quel caractère morose doivent avoir des gens qui ne peuvent ni rentrer chez eux ni en sortir sans reconnaître Finefflcacité des bonbons de Malle ! En conséquence, je me crois en droit de formuler cet axiome : « Les lies ne sont pas des pays. > J'admets à peine les presqu'îles, mais j'adore les continents.

Les stoïciens étaient, des gaillards solidement trempés qui niaient la souffrance, et, au milieu des plus atroces tourments, avaient la force morale de dire : « Douleur, tu n'es qu'un nom ! » Tenons au mal de mer le même langage, narguons-le, ne l'admettons pas, traitons-le comme une pure abstraction. Domptons le corps par l'esprit, faisons voir à la matière que l'âme est la maîtresse; forçonsnous par la pensée à l'oubli du présent ; à l'amertume des nausées, opposons la douceur des souvenirs; faisons comme les musiciens, prenons un thème et' brodons-le. Les pieds ont joué dans ma vie un grand rôle, sans compter le pied embaumé

de h princesse Hermonthis , morte il y a quatre mille ans, et qui m'a longtemps poursuivi.

Que les pieds soient notre thème ; avec un pareil sujet, on peut aller loin.

Elle avait promis de me faire une visite. Je demeurais alors à TAlhambra, dans la salle de las dos hermanas. Lola, son amie, habitait une vieille maison moresque, la maison du Kislar- Agassi, au temps du roi Boabdil , tout près des jardins de Lindaraja. Le prétexte de sortie était suffisamment plausible. Elle arriva un matm , vers huit heures , fine et mince dans sa mantille , un éventail vert à la main , un œillet rouge à la tempe , avec cet air délibéré et furtif à la fois qui la faisait ressembler à une biche prenant sa résolution pour traverser un chemin. Je ne Tattendais pas encore , et j'étais assis sur une marche de marbre blanc , occupé, comme ditjGrubetta, à faire se becqueter deux rimes au bout d'une idée, et deux rimes espagnoles, qui pis est ! car la fantasque créature m'avait ordonné de lui faire un dizain dans cette langue, que je savais fort mal , et cela avec la menace de ne pas me parler de huit jours et de ne pas me donner la fleur qu'elle avait portée dans ses cheveux à la promenade. Elle était fille à tenir parole , et j'avoue , que pour éviter un pareil malheur, j'aurais composé un madrigal sanscrit.

• Vous écrivez à votre novia^ h votre maîtresse

de France, » me dit*«elle en m'arMichant des mains le pauvre papier tout couturé de ratures , que je n'ayais pas eu le temps de cacher dans ma poche. ' Les quelques mots qu'elle put saisir étaient d*une orthodoxie rassurante : je lui disais que ses yeux feraient fondre la Sierra-Nevada, éteindraient le soleil, éclipseraient les étoiles, et autres galanteries un peu hyperboliques pour nous autres gens du Nord» mais parfaitement naturelles dans la patrie des Zégris et des Âbencerrages ^ qui n'ont jamais existé , à ce que prétendent les érudits. Métaphore à part , c'étaient des yeux qui , pour n'être pas vcrtâ..«. Mais ne sortons pas de notre thème.

Occupée de sa lecture, elle trempa par mëgarde son pied , (^haussé de saUn à la mode audalouse, dans une de ces rigoles de marbre qui réunissent un bassin ft un autre , et où ruisselle toujours ce cristal de roche, ce diamant humide) qu'à Grenade on appelle tout simplement de l'eau ^ Elle dta son soulier , que n'aurait pas chaussé un enfant de dix ans , et dit en riant : « Quelle bonne tasse pour boire!» et le porta à mes lèvres à moitié plein d'eau. Jamais vin du Rhin dans un verre de Bohème ne me parut aussi délicieux que l'eau de la fontaine des Lions dans ce petit soulier.

Avant de se rechausser, elle tendit vers moi sa jambe, qui luisait comme une agate sous les mailles de la soie, et me dit, avec un regard tout à fait

POGHADBS ET PARADOXES. 191

royal : « Cafalier» regardez bien ce pied, souvenez* TOUS que jamais vous n'en verrez de pAreil ; » en quoi elle se trompait , car..«.

Pouvoir magique de la pensée ! pendant une heure, j'ai vécu réellement à six ou sept cents lieues de mon corps. Malgré la dureté de la houle et Tàcre odeur de l'Océan, j'étais bien dans le Pa^ iio de la Tassa.

L'alcarraza d'argile poreuse posée par terre à côté de deux citrons^ le nez cassé d'un des lions de la fontaine qui lui donnait une physionomie grotesquement furieuse, les fleurs du parterre, les mysté-^ rieuses inscriptions arabes, je voyais tout ; j'entendais la voix de contralto de l'amie de Lola, tantôt claire comme l'argent, tantôt riche comme le cui* n*e. Je me porterais parfaitement bien sans cet infernal miroir qui est placé juste en face de moi, et qui vacille aU mouvement de la vague ; il brille et s'éteint comme un piège d'alouettes, puis il se ravive et jette deç étincelles dans l'ombre ; la lumière tremble dessus comme du vif argent ; il m'éblouiti me fascine et me donne le vertige* Chacune de ses osdllationB m'avertit de ne pas oublier que je suis sur mer. Que n'ai-je le pied assez ferme pour me lever et l'aller briser !•*. Damné miroir! puisse la première femme qui se regardera dans ta glace se trouver une rougeur sur le nez ! elle te cassera en mille morceaux. J'ai beau fermer les

i92 CAPRICES ET ZIGZAGS.

yeux, ses reflets louches me poursuivent et m'entrent sous les paupières comme des lames d'épée ; allons, ma pensée, courage ! ne te laisse pas vaincre ! Encore un coup d'aile , et nous arriverons triomphants au rivage !

« . . . . Comment ! vous irez au bal par cette chaleur ?

— Apprenez, monsieur, qu'il ne fait pas chaud pour aller au bal.

— Mais il n'y a pas assez d'air pour soulever l'aile d'une mouche ; vous étoufferez.

— Me prenez-vous pour une Anglaise qui s'empourpre après dîner, ou pour une Française trop serrée dans son corset ? Je vous ferai voir demain que je n'ai pas eu chaud; et, croyez-en ma conscience, je ne manquerai ni une contredanse ni une valse. >

En débitant cette phrase d'un ton de déesse blasphémée, elle défit son bas, arracha trois pétales d'une rose de son bouquet et les colla à son talon ; puis elle se rechaussa et dansa toute la nuit. Lelendemain, les trois feuilles étaient ^ussi fraîches que la veille.

Les côtes d'Angleterre commencent à se dessiner là-bas tout au bord de l'horizon. 0 ma mémoire ! dans un de tes replis secrets, dans un de ces tiroirs pleins de ces riens qui sont tout , cherche un souvenir qui puisse me faire croire que je suis assis dans ma chambre, dans un fauteuil moellepx, tranquille.

.... Un jour, j'avais pris du hachich, c'est-à-dire

une ciliUerée de paradis sous la forme d'une pftte verte. Je fis les rêves les plus bizarres : j'entendis des fleurs qui chantaient, je vis des phrases de musique bleues, vertes et rouges, qui sentaient la vanille. Une transposition complète de toutes les idées : le plafond s'entr'ouvrit, et laissa passer un talon frais, rose, poli, un talon d'ange, de sylphide, qui n'a jamais marché que sur l'azur et sur les nuages ; je devins amoureux fou de ce talon , qui valait pour moi le visage d'Hélène ou de Cléopatre. Être amoureux d'un talon, cela ne s'est jamais vu ; c'est nne bizarrerie incompréhensible. Et pourquoi donc, s*il vous plaît ? Un talon n'a-t-il pas des courbes gracieuses, des finesses de lignes admirables, des teintes charmantes ? Que ceux qui ne me comprennent pas aillent voir au Musée des Antiques les pieds de jaspe d'une Isis en basalte noire , et ils ne seront plus étonnés de ma passion. Un secret pressentiment me disait que ce talon existait; mais quelle babouche, quel brodequin, quel soulier le contenait ? Où trouver mon idéal ? Je n'avais d'autre ressource que le hacbich, magicien fidèle qui évoquait l'objet de mon amour. Une chose qui semblera incroyable, et qui est pourtant vraie comme toutes les choses incroyables, c'est que je ne m'étais jamais représenté ce talon accompagné d'un corps ; & peine si je voyais le reste du pied, comme l'adorateur d'une femme qui a de beaux yeux, et

qui ne s*attacho pas aux autres traits du visage. J*étais aussi malheureux, aussi agité, aussi plein de désirs extravagants, que Faust après avoir vu l*image d*Hélène dans le miroir magique.

Un soir, elle dansait; je ne sais quel sylphe» pris de jalousie à la voir si légère, se métamor* phosa en pointe de clou et traversa Tétroite semelle de son mince soulier. Jugez quelle alarme ! Tout le monde s'empressait autour d'ello» Je me trouvais là par hasard, et Ton me donna à tenir la bandelette qui devait comprimer la piqûre. Que devins-je, quand je reconnus le talon de mon rêve, ce talon qui semblait me sourire du haut des nuages I... Hélas! pensai-je, il y a bien loin du talon au cœur I... Si je faisais revenir du Caire une autre portion dehachichî...

« Nous sommes arrivés ! # crie d'une voix glapissante un petit mousse en passant sa tète par l'ouverture de la cabine.

11 était temps !

Paohero.

Il est certains voyageurs qui ne s'occupent que de ruinos romaines et d'inscriptions latines. Dès qu'ils voient quelques inégalités dans un champ,

POCKADIS ET PAUAMXBS. 195

C'est un Mjvip dé Cétêr; reocontrenMls un pan de mur moid , une borne tronquée , Ib en font un temple, une statue de déesse. Cette claiee de Tojageon se fait éditer in»quarto à l'Imprimerie royale, et la plupart finissent à l'Institut. D'autres ne sont occupés qu'è prendre des mesures : tel monument a tant de mètres de long, tant de mètres de large ; un millimètre d'erreur les plonge dans le plus pro** fond désespoir. Quelques-uns sont & la recherche des curiosités , telles que les échos singuliers , les effets biiarres d'optique. Un Anglais rencontre à Boulogne un autre Anglais , revenant comme lui dltalie. Ils allaient mont^ sur le bateau à vapeur. La conversation s'engage , quoiqu'il soit difOcile qu'une conversation s'engage entre Anglais qui n'ont pas été présentés l'un à l'autre par une tierce personne ; mais ils arrivaient des pays chauds , et leur glaee britannique s'était un peu fondue à ce tiède soleil*

«Je retiens d'Italie, dit le premier Anglais. Et vous?

-^ Obi oui, répond le deuxième, d'Italie^

— Vous avea vluté Saint^Pierre de Rome T

— Ob I oui , le 99 juin , à, une heure cinquante*» sept minutes ; je l'ai noté sur mon eamet

— Vous ètes-vous mis & la b<inne pliace T

— Qh ! non.... il y a donc une bonne place?

^ Ohl oui. Sn se mettant à im eertain endroit ,

au lieu de voir toute la colonnade » on n*aperçoil qu'un seul pilier. C'est vraiment très-drôle. »

Le second Anglais rougit un peu, conune un homme pris en faute, resta pensif quelques minutes, puis prenant sa résolution :

« James , allez chercher des chevaux de poste. Nous retournons à Rome. Je vais voir Saint-Pierre à la bonne place , d'où Ton ne voit rien. »

Moi-même j'ai eu pour les cathédrales gothiques et les galeries- de tableaux un goût désordonné. Que d'ogives, que de colonnettes, que de trèfles, que de clochetons, que d'absides, que de jubés, que de transsepts , que de portails , que de roses do vitraux , que de pendentifs , que de lancettes j'ai décrits tant en prose qu'en vers ! que de tableaux espagnols, flamands, italiens, j'ai tftché de traduire avec des mots ! — Mais toutes les descriptions de cathédrales finissent par se ressembler, et, lorsqu'on a vu huit ou dix fois le même original dans différentes galeries, l'esprit le moins sceptique commence à concevoir quelques doutes sur ce qu'on appelle les chefs-d'oeuvre des maîtres. — Je nie les originaux , et j'ai un ami qui prétend qu^il n'y a pas de copies non plus , et que tout cela n'est que pure iUusion, affaire de fumée et de vernis.

Je sais bien une chose : — si j'étais mOlionnaire, jamais un tableau ancien n'entrerait chez moi. Je prendrais en pension Ingres, Delacroix, Decamps,

POCHADES BT PARADOXES. 197

Chassériau» Scheffer, Roqueplan» Cabat, et je leur ferais peindre devant mes yeux et sur mes murs toutes sortes de chefs*d'œuvre d'une certitude incontestable t quit ne me coûteraient presque rien , et occuperaient d'admirables artistes, au lieu d'enrichir des jui& escrocs et faussaires.

Puisque nous parlons de tableaux, et que nous passons précisément sur la place de Trafiedgar, entrons un instant dans la galerie nationale.

Tra&lgar-Square est d'un effet charmant au clair de lune. L'église Saint-Martin, avec son docber gothique accroupi sur un fronton grec et sa massive balustrade en fer fondu ; le palais du duc de Northumberland, dont le portail est surmonté d'un lion dans une attitude héraldique singulière ; la colonne de Nelson, encore enchevêtrée dans ses échafaudages, qui lui donnent un aspect sévère qu'elle n'aura plus lorsqu'elle en sera débarrassée ; la barrière de planches placardée de ces affiches extravagantes comme les Anglais seuls savent les faire : toutes ces choses, qui sont fort laides le jour, prennent un caractère grandiose dans un bain de brouillards et de rayons.

La galerie nationale est un b&timent orné de colonnes.... Grands dieux! qui nous délivrera des colonnes ? Hais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Nous ne dirons rien des tableaux de maîtres : ce sont les mêmes que l'on rencontre partout.

IM CAFRIGU n UMAM.

Je n'avais jamais ta de peiature de Wllkie : il i a là un tableau de lui ~ une perle I II reprteeaie des paysans attablés devant un cottage et bavant de la bière ; — un magnifique sujet que Teniers a traité cent foiSf et qui a suffi pour rendre son nom iUus^ tre , car personne jusqu'à lui n'avait remarqué que les paysans se mettent à table pour boire ; les objets qui sont perpétuellement sous nos yeux étant ceux qu'on ne voit jamais.

Quelle chaleur et quelle finesse I Les namands n'ont rien fait de mletix. Regardes la couleur de Taie qui brille dans le verre de ce bienheureux nègre ; la topaze n'est ni plus blonde ni plus chaude. Comme ces physionomies sont variées , comme on suit sur elles les différentes phases de l'ivresse I comme le panier de crevettes renversées est touché de main de maitre I Tout cela est admirable; mais c% que vous ne trouvères ni dans Adrien Brauwer , ni dans Craésbeke , ni dans Ostade, ni dans Begai ce sont ces délicieuses femmes qui descendait l'escalier extérieur du cottage > de petits enfants sur les bras ; elles ont une élégance naïve et rustique, une délicatesse de port et de tournure qui vous bit rêver et soupirer» Quels exoeltaits firomagesi quelles tartines soigneusement beurrées doivent &ire ces charmantes ménagères I quais intérieurs propres, discrets, luisants de cire et de vernis, font supposer ces douces créatures en robes

POCHADBS BT PARADOXES. 190

blancliM, eA chapeaux de paille , qui le dimanche lisent la Bible, entourées de groupes de marmottl Nos paysannes ne peuvent donner aucune idée des fermières du Lancashire.

Je suis resté une heure en contemplation devant ce cheT-d'ceavret qui prenait tme puissance d'ilkhfiiofl tecroyable. Les figures hautes de quelques pouces me semblaient de grandeur naturelle, et la scène peinte se passait réellement devant mes yeox.

Il y a aussi, à la galerie nationale, quelques beaax paysages de Gainsborough , de Constable. Notre paysagiste finançais, Paul Huet, rappdle assez Constable , soit qu'il Tait étudié , soit par ren* contre fortuite ; Rousseau, ce grand peintre que les injustices du jury ont dérobé au publie , res* sembla à Gainsboraugh, auquel il est supérieur. Le portrait de Kemble dans le rôle d*Hamlet, par Uwrrace, artiste qui n'est pas asseï connu hors de r Angleterre, et que je regarde comme le plus grand portraitiste qu'il y ait eu depuis Van Dyck, est magnifique de composition et de couleur* Opbélia et Shakspeare en seraient contents.

S'il fut jamais mi peinU*e selon le cœur des mo* itiistes et des utilitaires, assurément c'est Hogarth. Chet lui, tout est voulu, tout a un plan, une intenfon, un but : il ehoisil un sujet, ou plutôt une série de sujets, et fait passer son idée par toutes les pha-

im CilPRICfiS ET ZIGZAGS.

ses. Chaque détail est entendu, non pas dans le sens pittoresque, mais pour édairciret commenter Taction principale. —Eh bien! avec beaucoup de tar lenti de science , d'observation» cela fait de la peinture abominable , bonne pour des quakers , des wesleyens» des méthodistes et des anabaptistes.— On y apprend tous les inconvénients des ménages mal assortis» de la mauvaise conduite, de l'ivrognerie, et autres excellentes choses qui n'ont aucun rapport ni avec le dessin ni avec la couleur ; c'est de l'art, comme les quatrams de Pibrac sont de la poésie.

L'oeuvre d'Hogarth , qui eut dans son temps une vogue immense , n'est cependant pas à dédaigner : la composition de ses tableaux est pleine d'habileté; il dispose ses scènes d'une façon intelligible et dramatique ; sa couleur pâle ne manque pas d'une certaine harmonie sourde ; quelques-unes de ses têtes de femme ont un piquant qu'elles empruntent sans doute à la singularité des modes de l'époque , reproduites avec une fidélité scrupuleuse. Certains masques ont la grimace bouffonne et sont d'un bon goût de caricature , bien qu'ils ressemblent plus i des acteurs comiquement grimés qu'à des visages naturels , et partout règne une hmiaur qui nous parait , à vrai dire , plus littéraire que pittoresque. 11 nous semble qu'Hogarth n'a pas marché dans sa voie et s'est trompé de vocation ; cela arrive plus

POGiUDBS £T PARAMXES. 201

souvent qu'on ne croit. La plume lui convenait mieux que le pinceau; il aurait été un remarquable essayste, un parfoit écrivain de mœurs.

Toutefois, tel qu'il est, Hogarth a un mérite, c'est l'originalité, U ne ressemble à personne ; un fort parfum de terroir respire dans tout ce qu'il fisdt; il est gris, froid, gourmé, roide, carré, mais Anglais jusque dans la moelle des os. Les types qu'il reproduit n'existent nulle part ailleurs, et il vous transporte dans la vie de Londres au siècle dernier avec une puissance d'évocation surprenante.

YL

Têtes d'anges.

Jetez en passant un regard sur la Sainte Famille de sir Johns Reynolds* Murillo ne désavouerait pas cetenfimt JésUs et ce petit saint Jean : mais arrèteasvous devant une autre toile du même peintre, qui a représenté dans un seul cadre les enfants de lady Londonderry* Il n'y a que des tètes sur un fond de del. Jamais plus charmante nichée de séraphins et de chérubins n'a voltigé dans l'azur. — C'est d'une transparence et d'une fraîcheur vraiment idéales.

Qui n'a pas vu un baby anglais ne sait pas ce que c'est que la beauté de l'enfance. La p&le Albion est la corbeille où s'épanouissent le plus heureu-

sot CAMIQIS BT BIGtAM.

sèment ces Jolies fleurs de ohalr humaine qu'on appelle Arthur, Bobsy, Mary, Harriet, et autres noms charmants oubliés par les botanistes, qui m figurent que toutes les roses poussent dans les jardins et s'obtiennent par des greffes stir les églantiers.

On se rappeUe le portrait du jeune Lambloti, de Lawrence, qui, envoyé à l'exposition du Louvre» à Paris, produisit, 11 y a quelques années , une si prodigieuse sensation : cette carnation de carnée lia, ces cheveux si soyeux et si brillants , ce regard nacré si sombre et si clair qu'il faisait penser au regard de Byron enfant, celte précoce rêverie, étonnèrent beaucoup les Parisiens, qui crurent avoir devant les yeux une création due à la fantaisie d'un pinceau poétique. L'idéal n'était qu'un portrait ressemblant; car ce type est fréquent en Angleterre, où Tâève des enfants est entendue d'une manière merveilleuse. Baliwell, le Prométhée des bestiaux, ne réussit pas mieux à faire ces bœuft chimériques pour nous, qui ne sont que d'énormes beefsteakt enveloppés d'une peau lustrée conmie du sathi. A toroe de brosses, d'eau tiède, de savon, de pierre ponce, de peignes fins et de cold«cream, on tanne les enfants tout vift, et on leur rend l'épiderme d'une pureté, 4'un grain, d'une transparence inimaginables. Le papier de ris, la feuille pulpeuse du magnolia, la pel-

P0Q1ADB8 ST PARADOXES. fOS

licnle intéii«ur8 de rceuf, le tèUn «ur lequel les miniaturistes gottiiques traçaient leurs délicfttes enluminares, ne sont que des tissus rèches et rugueux à c6t6 de la peau d'une petite Anglaise de sept oa huit ans, appartenant à une famille aristocraUque. Sur de pareilles épaules > Thermine et le cygne paraissent noirs , la neige tourne à la 8Uie«

Un soir, j'étais à Drury^Lane. On jouait la Févth rile^ accommodée au goût britannique, et traduite dans la langue de Tile , ee qui produisait un tacanne dliBcOe à qualifier, et justiflait parfaitement le mot d'un géomètre, qui n'était pas mélomane assurément. « La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits. » Aussi j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au thé&tre.

J'aperçus dans deux loges différentes deux petites filles charmantes, blondes toutes deux, mais aussi dissemblables entre elles que peuvent l'être une négresse et un albinos.

La première et la plus jeune avait des cheveux d'un blond opulent, presque chAUdns aux {riaces moirées d'ombre , roulés en spirales nonchalantes ; son ceil gris, plein de résolution, comme celui d'un enfant g&té à qui rien ne résiste, et qui ne se doute pas de la misère et de k souffrance, se promenait fièrement autour de la salle , et de temps à autre eUe allongeait sur le velours rouge de la loge sa petite main rose, gantée d*une miUiine nc^; des

i04 CAPRICES £T ZIGZAi&S.

couleurs de pomme d'api luisaient sur ses joues rebondies. Sa bouche» teintée par un sang pur et vivace , avait des coins arqués en dedans et oœ expression délicieuse de bouderie mutine.

L'autre était p&le, et ses joues ressemblaient à des pétales de rose-thé tombés dans du lait; ses sourcils se distinguaient à peine de son front aui tempes veinées, transparent comme ime agate; ses cheveux minces et faiblement bouclés avaient de» tons d'or vert tout à fait singuliers, des cheveux d'Elfe ou d'Ondine; la première semblait édairéc par le soleil, et celle-là par la lune; ses mains fluetles étaient si délicates, qu'elles laissaient pénétrer la lumière. Ses prunelles, d'un azur tendre comme celui de la pervenche sous la neige, se dessinaient à peine sur la nacre onctueuse du cristallin ; de longs cils , palpitants comme des ailes de papillon, adoucissaient encore son regard mélancolique et velouté.

On aurait dit deux pages de keepsake détachée^} du livre , et animées par un pouvoir merveilleux.

vn.

Parenthèse.

J'étais allé visiter l'atelier de Ghalon, un pelntif de Londres des plus à la mode. Il habite nue su-

perbe maison : iin escalier d'une blanelieur éblouissante, orné de tapis, de plantes rares et de tableaux , vous conduit dans les salons où travaille le maître. A la cheminée , dont la grille est magnifique, sont suspendues deux immenses cornes d'auroch, remplies d'eau d'où s'échappent des guirlandes de lierre. Les escabeaux qui servent à poser sont recouverts de velours; mais tout cela avec un soin, une propreté vigilante, inconnus dans les ateliers français , où « un beau désordre est un effet de l'art. »

Aux murailles étaient accrochées, dans des passepartout, les beautés de Byron, les beautés de Walter Scott, les beautés de Shakspeare, des scènes de la vie fashionable , chefs-d'œuvre de gravure où l'absence de dessin est compensée par une souplesse, un moelleux, ime entente de l'effet, un ragoût de burin, un pétillant de touche vraiment prodigieux. Que de gazes , que de fleurs , que de cheveux en pleurs, que d'yeux démesurés, que de bouches si incroyablement petites qu'il en faudrait trois pour donner un baiser, que d'airs penchés, que de petites mines, que d'afféteries de toutes sortes! C'est faux, absurde et charmant.

Ce qu'il y a d'étrange , c'est que les femmes anglaises font tout ce qu'elles peuvent pour ressembler à ces vignettes , et qu'elles y réussissent parfaitement : vous avez peut-être cru jusqu'à présent que

a06 CAPRIGSS ET 2i6U68«

la nature existait; c'est une profonde erreur : la nature est une invention des peintres. A chaque époque, les artistes ont un idéal qu'ils poursuivent et réalisent de leur mieux dans leurs statues, leurs tableaux, leurs poèmes; cet idéal, reproduit partout à divers degrés , finit par faire impression aur l'esprit des masses, lies jeunes gens cherchent à leurs amours les figures qui se rapprochent le plus des types en vogue, lies femmes, qui s'aper* Coivent que pour être préférées elles ont besoin de rentrer dans certaines conditions de fonne et d'ajustement, t&çhent de se modeler sur cet idéal : par la coifhire, par la vêtement, par l'attitude et l'expression, elles arrivent à rapi)eler les tableaux. Les enfanis qu'elles ooneoivent dans cette préoccupation se rapprochent encore plus du type cherché ; et c'est ainsi qu'un artiste célèbre se trouve avoir changé la physionomie de son si)\iet. Les statues de Phidias ont créé le type grec , les madones de Raphaél ont foit les Italiennes du xvi* siècle, Albert Durer est le père de la beauté allemande; sans Watteau et son école, la régence n'eût pap existé; c'est de l'imagination de sir Tbouias Lawrence, esquire, que la femme anglaise est sortie.

L'être a toujours la forme de son idée. En Chipe, par exemple, le suprême du beau pour les femmes, c'est la gracilité et la sveltesse poussées à rextrème.

POGBABES ET PARADOXES. S07

Pour les boulines, an contraire, trois mentons et un abdomen majestueux sont indispensables à l'é* légance. Toutes les femmes sont minces ocmune des joncs 9 tous les bommes veutrus comme des poussabs. En France, sous l'Empire, les versifloa* teurs du temps avaient mis h la mode les teints de lis et de roses ; les lis et les roses fleurirent sur tous les visages. Le romantisme vint, Alfred de Musset fit le cftèbre vers ;

Elle est jaune comme une orange.

D n*y eut plus que des femmes vertes. La conqu6te d'Alger et les OHeniaUs de Victor Hugo ont produit une quantité prodigieuse de têtes turques» arabes, albanaises, qui n*eKistaient pas auparavant. La pensée est un marteau intérieur qui repousse les (ormes à la manière des orfèvres, et leur donne les creux et les saillies de ses préoccupations. Dans ma première Jeunesse, j'étais mince et maigre cooune un page de tableau gothique allemand, mais je ne rèv^ que muscles d*ader, poitrines de bronze, athlètes, boxeurs, bercules du Nord et du Midi tordant dos barres de fer, soulevant des poids énormes, cavaliers portant leurs chevaux dans leurs bras, et, par la force de ma volonté, aidée de quelques beefsteaks, je me suis modelé des pectoraux dignes d*un colonel de cuirassiers. Il est impossible de penser à quelque chose avec un peu

208 GAHIIGES ET ZIGZAGS.

de suite sans que cette pensée s'écrive ou sur le corps ou sur la figure.

Si les peintres font la natiu*e , les écriTains font fes mœurs ; ce qu'on appelle le monde est une pure abstraction : un auteur compose un livre où il imagine une société à sa guise , trace des portraits et des caractères qui n'existent pas; les copistes arrivent bientôt, et les héros de roman sont traduits en chair et en os. Les Lovelace, les Saint-Preux, les Werther, etc., etc., créés par Richardson, Rousseau et Gœthe, ont servi de patron à presque tous les jeunes gens de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci. Nous ne parlons pas des héroïnes ; car les femmes sont plus impressionnables encore que les hommes, et leur vie sédentaire les livre sans défense aux séductions de la lecture. A nos yeux ce n'est pas un mal ; il vaut mieux essayer de ressembler à Paméla, à Clarisse, à Julie, que d'être tout simplement une imbécile ou

une Maritome. J'aime beaucoup la bonne soupe,

et ne me plais pas plus qu'un autre à porter des hauts-de-chausses troués; mais écumer le pot et rapetasser les vieux habits, doit- il être l'unique occupation de la plus belle moitié du genre humain?

Orthopédie.

Tout en contemplant ces deux têtes d'enfant, je me demandais : « Quel sera leur destin, qui aimeroQt-elIes , à qui les mariera-t-on ? >

Et d'abord vivi'ont-elles ?

La consomption, la gelée de ces fleurs de beauté, ne les fera-t-elle pas tomber de l'arbre avant Theure ? La dernière , surtout , a le charme de ce qui doit peu durer; elle est p&le de sa mort future, et le reflet du paradis brille déjà dans ses yeux ; range commence à paraître.

A propos d'ange et de petite fllle, laissez-moi vous raconter une histoire qui m'a été dite par un poète qui ne veut plus écrire , et qui en sait bien d'autres ; si le conte n'est pas charmant, ne vous en prenez qu'à moi.

L'idée de tout jeune couple, c'est d'avoir un bel enfant. Un et un font trois en arithmétique amoureuse. La mère, le père, l'enfant, composent la trinité humaine. La naissance d'Annah combla ses parents de joie; il est vrai que c'était la plus délicieusement mignonne petite fille qui se pût imaginer. Elle était réellement ce qu'elle paraissait aux yeux de son père , et même

de sa mère; ceci rend toute descriptioa superflue.

Jusqu'à l'âge de dix ans , elle crût en gr&ces du corps et de l'esprit, en beautés du visage et de Tàine. Les êtres les plus grossiers éprouvaient à son aspect une admiration reipectueuse. Ses petites camarades, bien qu'elle fût d'une douceur extrême, osaient à peine jouer avêe eUe, tellemefit efles comprenaient qu'Annah venait d'une région supérieure, et n'avait rien de commun avec les autres enfants.

Gomme la mort est jakmse , et ne peut souffrir la tue du bonbOuT) au Ueu de prendre de pauvres pân* lytiques brisés par les ans, de misérables grabataires toussant et râlant dans les greniers, die emporta un jour, sans raison, sans en avoir besoin, Thetu'elfsc mèred^Annah, faisant ainsi d*un seul coup un triple désespoir. Là douleur d'Annab ftat profbnde, con^ eentrée; mais au bout de quelque temps elle parut, sIbod se consc^r, du moins avoir mattrisé son cha* grin : seulement elle restait des heures enttàres les yeux tournés en haut, et ne s'occopant pas plus de ce qui se passait autour d'dile, que la statue d'albâtre de la Hélancoiie placée sur un tombeau.

Deux ans se passèrent. Annab devenait d'une beauté inquiétante, surhumaine, presque fatale ; sa peau, éclairée en dedans par son âme, avait une limpidité incroyable ; ses mains dépassaioit en blan* i^ur l'hostie et la cire vierge , et, sans la légère

POCflADBS RT PARADOXES. 2il

teinte rose des ongles et les fils d'azur tracés par les veines , on aurait dit que la vie de ce monde n'y circulait pas.

Un matin, en rhabillant, la gouvemante d*Annah crut apercevoir que les épaules de sa pupille étaient tm peu saillantes t elle observa avec plus d'attention le dos de son élève; la déviation augmentait, les omoplates formaient une protub^nca assee sensible. Annah devenait bossue; on la mit dans . tine maison orthopédique. Elle fut revêtue d'un corset de fer, couchée sur un lit de torture , où elle std[)it des tractions énormes avec uno patience hé^ tt)lque4 Aien n'y faisait : ce n'était pas une bosse onlinalre^ mais plutôt deux prolongations des épaules. Les médecins , selon leur ordinaire , n'y Comprenaient absolument rien; enfin» voyant Tinth tilité des remèdes , on d^arrassa la pauvre fille de ^ cuirasse, et alors il aririva une chose m^reilleuse. Des plumes plus blanches que neige comtnencèrent à pointer sur son dos. Ce que l'on avait pris pour des bosses était tout bonnement des ailes d'ange ; ces ailes se mirent à palpiter et enlevèrent tout doucement Annah dans le Paradis , où l'attendait sa mère : — dar c'était elle qu'elle regardait ^itisi à travers les plafonds; le désir de s'élancer dans ses bras tendiis vers elle du fond des deux l'avait enlevée de terre. Après cela, mettez de» corsets aux jeunes filles.

Concessions aux Béotiens.

L'autre jour, j*allai visiter le tunnel, bien qu'en général je me soucie assez peu des curiosités. — Quand on eàt en voyage, il faut bien faire quelque chose pour ses amis. — J'avais déjà séjourné en Angleterre sans éprouver le besoin de voir le Tunnel ; mais à mon retour, les Béotiens de tout sexe et de tout pelage m'avaient tant de fois, abusant de ce signe bossu qu'on nomme point d'interrogation, demandé d'un air méditatif et capable : € Âvez-vous vu le Tunnel ? > que je résolus cette fois-ci de m'exécuter courageusement ; car rien ne peut peindre le regard de mépris écrasant que les susdits Béotienî» laissaient tomber sur moi lorsque je répondais : < Non, je n'ai pas vu le Tunnel.

— Et Westminster?

— Non plus.

— Et Saint-Paul?

— Encore moins.

— Alors qu'avez-vous fait à Londres?

— Je me suis promené à travers la ville pour voir des Anglais et surtout des Anglaises , dont on ne trouve la description dans aucun Guide du voyageur; ce qui me paraît aussi intéressant que des

pierres posées l'une sur l'autre rf'une certaine façon* >

Depuis ce temps, ces braves bourgeois me regardent comme un peu fou, me soupçonnent vaguement d'anthropopbagie, et, pour plus de sûreté, envoient coucher les enrants quand j'arrive. — J'aî bien peur que cela ne m'empêche de me marier.

Spleen, enterrement, Tunnel.

C'était le dimanche ; il tombait une pluie fine et pénétrante comme les aiguilles anglaises. — (A propos, je me souviens maintenant d'avoir oublié d'en rapporter quelques paquets en France.) — Le ciel était peut-être plus crotté que la terre, car l'on n'a pas la ressource d'y faire promener les traîneaux-balayeurs ; il faisait un temps de dimanche britannique ; le spleen suintait le long des murs de briques jaunes ; l'ennui descendait tamisé, impalpable comme la poussière du charbon de terre, noircissant Fftme, de même que le charbon noircit le linge ; en ces moments-là, l'on désirerait avoir une petite pharmacie portative composée d'opium, d*acide prussique, d'acétate de morphine. La pensée du suicide naît dans les esprits les plus fermes ; il n'est pas prudent de jouer avec ses pistolets ou

9U CAPRIGEâ ET ZIGZAGS.

de so pencher sur la balustrade d^s pooU« Un froid humide vous pénètre jusqu'à la moelle des os ; tous vous sentez moisir comme une armoire au resnle* chaussée ; la fumée que vous respirez vous remplit le cerveau de suie et vous teint les idées en bistre ; vous mouchez noir, — Il n*y a qu'une seule ressource, c*est de se griser abominablemept, de so faire dans Festomac un soleil en flamme de punch, et de se composer un climat torride àforce de porlo, de sherry et de madère ; mais il faut être Anglais pour cela , et avoir teté de TalcooL

J'avais pris rnipaient-safely^ espèce de cabriolet bi* zarre dont le cocher s'établit par derrière, à la place où montant ordinairement les domestiques, et coib duit à grandes guides par<4essus votre téta. Toutes le9 boutiques étaient fermée^, et une seconde peste semblait avoir frappé la ville« L*on ne voyait guère dans les rues que les enfiints de paroisse, revêtus de leur casaque bariolée de Ueu et de jaune* Je me trompe, Ton rencontrait aussi des foules de convois, car Londres garde ses morts de la semame pour les enterrer le dimanche. C'est là le peul divertissement qu'il se permet en ce jour solenneL Les corbillards anglais ressemblent à des tapissières ; les croquemorts sont vêtus de longs manteaux de deuil et portent de grands éventails en plumes d'autruche.

Puisque nous en sommes à ce siyet lugubre, faisons quelques réflexions sur les habitudes funéraires

POGHADSa KT PARMKKiES. 11»

britanniques* A Londres, Ton enterre encore les morts dans les églises, et chaque paroisse a son cimetière, ainsi que cela était à Paris avant la Révo* Intion, U est impossible de rien voir de plus nu, de plus aride, de plus triste à Toeil et i l'Ame, qu'un cimetière de Londres ; c'est à donner envie de vivre. Ni clôture, ni jardins, ni couronnes, ni fleurs; un oubli glacial, un abandon navrant. Les tombes» de pierre noirâtre, gardent, comme les caisses des momies, un« vague apparence do corps humain tout à fait lugubre. On sent la mort là-dessous, Comment les Anglais, oe peuple si ami du home et du wmfmrty peuvent^ils se résigner à être si mal à leur aise dans Tautre monde f On reconnaît bien li une nation pour qui l'utile est la première pensée. A quoi bon s'occuper des morts, qui ne servent à rien et ne rapportent pas dHntérèt ? ~ Il est étrange que ce soit en France, pays l^er et frivole par excellence, que la religion des morts soit le mieux observée. Le Père-'Laohaise n'a pas son pareil au monde : il n'est pas rare d'y trouver des tombes de dix ans qui ont des fleurs de la veille.

Un jour, en passant près de Westminster, je vis un jeune garçon qui creusait une fosse. Il était dans le trou jusqu'à mi-corps ; il avait une tâte blonde, boudée et charmante, et l'animation du travail lui rendait la figure toute rose ; il mettait à sa besogne filtre une activité joviale, chantonnait le Buh

216 GAPEIGES ET ZIGZAGS.

Britawiia^ et échangeait des quolibets avec les spectateurs. Parmi la terre brune qu'il jetait derriôro lui, il amena un os tout mignon, et qu'à son arqûre il était facile de reconnaître pour un fémur de femme. Des enfants s'en emparèrent aussitôt , et se mirent à jouer avec. Les passants allaient et Tenaient, emportés par le tourbillon de la yie » marchant sur les tombes pour abréger le chemin. Et moi, je songeais à la scène des fossoyeur à'Hamletf et au grand Shakspeare qui donnait là, tout à côté, à Westminster, dans le coin des poètes ; — car l'Angleterre, il faut lui rendre cette justice* tout industrielle qu'elle soit, a su trouver dans son vaste empire un coin pour les poètes. — Il est vrai que ce coin est pour les poètes morts, mais c'est tonjours cela. Les rois doivent se trouver bien honorés de reposer à côté de Shakspeare.

Mon patent'safety parcourait les petites rues qui longent la Tamise avec cette rapidité qui distingue la locomotion à Londres, lorsque tout à coup il fit un soubresaut violent et manqua de verser. C'était un vaisseau qui, soulevé par la marée, étendait nonchalamment sa guibre à travers la rue. — Un cabriolet accroché par un vaisseau, cela ne se voit qu'à Londres.

Nous arrivâmes enfin au Tunnel, dont rentrée provisoire n'a rien de monumental à l'extérieur. Cependant, cet immense puits , éclairé par un jour

POCHADES ET PARADOXES. 2i7

d'en haut et contourné d'un léger escalier, a quelque chose de grandiose. C'est dans l'intérieur de cette hélice qu'on doit construire les rampes dont les pentes adoucies permettront aux voitures d'arriver an niveau du Tunnel. Notre intention n'est pas de dire combien le Tunnel a de mètres, ni à quelle profondeur il pénètre dans le lit du fleuve ; cela se trouve partout : nous dirons seulement notre impression. Au premier abord» ces deux voûtes parallèles et communiquant ensemble par des arcades latérales, n'ont rien qui frappe l'imagination ; elles sont peintes en blanc , éclairées au gaz, et ne diffèrent en rien d'un passage ordinaire ; il faut un effort d'esprit assez violent pour se représenter que l'on visite un des prodiges de la volonté humaine : aucune forme sensible ne traduit cette idée, et vous avez beau dire que des vaisseaux à trois ponts voguent à toutes voiles au-dessus de votre tête , vous ne vous sentez pas touché d'une admiration bien vive. Certainement cela est éton-^ nant, miraculeux, prodigieux, mais rien ne vous en avertit. Le moindre morceau de marbre grec, gardant encore l'empreinte du ciseau de Phidias, vous produit une impression bien plus forte de puissance et de grandeur ; et cependant ce qu'il a fallu de peine, de science, de calcul, de persévérance, pour mener cette œuvre à bout, est vraiment fait pour effrayer. Cette galerie, c'est l'exîs-

3i« CAPRICES ET ZIGZAGS.

tence tout entière d'un grand homme, d'un de m haute esprite qui ont la fièvre de l'impossible , la plus noUe passion qui puisse brCder un cerveau. - Qu'y man^ue-t-il donc ? Peu de chose : la beauté. C'est là en général le défaut de toutes les créations de l'industrie , et c'est ce qui explique l'aversion instinctive des poôtas et des artistes pour les merveilles de la civilisation. -«-lyes engins, les m^ chines» et tous les produits des combinaisons mathématiques» sont empreints de laideur,--Gela vient d'une chose : ils sont trop récents pour que Tart s'en soit encore occupé. Il leur manque le vétemeot de la (orme, — l'épiderme, pour ainsi dire ; ^ ce ne sont que des écorchés où les nerfs, les muscles, les veines, les artère^» apparaissent tout sanglants dans un enchevêtrement hideux. Si les hommes se promraaient dans la rue leur peau sur le bras, comme le saint Barthélémy du Jugement dernier de Michel- Ange , ce ne serait pas un spectacle fort agréable. En admettant la supposition que la vapeur et les chemins de fer eussent été inventés au moyen flget la cheminée de la locomotive eût été contournée en cou de dragon , la fUmée se fût échappée par une gueule à denticules biearres; des ailes onglées comme celles des chauves-souris se seraient adaptées au flanc de la machine , sur laquelle les chauf* feurs auraient produit l'effet de démons chevau* chant un cauchemar et traînant des néophytes au

POGHADBS ET PABADOXBS. 319

sabbat. Je faisais cette réfleiion Tan passé, en voyant du ha0t du clocher de Notre-Dame d'Anvers, à la tombée du jour, arriver avec la rapidité d'une flè*» cbe, et tout pétillant d'étincelles rouges, le convoi qui venait de Malines.

A propos de tunnel, nous avions I&cbë il y a quelques mois, dans un moment de disette , deux cmèor^ de l'espèce la plus sauvage ; l'un , d'une expérience de vitesse faite sur un chemin de fer, qui a été traduit par les journaux anglais, puis retraduit en français, et fait présentement son tour du monde; l'autre^ d'un passage traversant la Manche de Calais à Folkstone au moyen d'immenses tuyaux de fonte ajustés bout à bout, et desservis par une machine pneumatique. Un jour* nal britannique annonce qu'un tunnel en tuyaux de fonte se construit sous une rivière quelconque , au nom trop hérissé de w, d'y et de k, pour que nous l'ayons retenu. Seulement le tunnel se complique d'une montagne russe. Sur chaque rive sont élevés deux pavillons ;^le tunnel, formé de tuyaux courbes, plonge sous la rivière, et décrit un demi* cercle dont les deux extrémités aboutissent aux plates-formes des parillons. Des rainures sont ajus-> tées dans la portion inférieure des tuyaux, et, au moyen de chars ji roulettes, les passagers sont lan* ces d*un bord à l'autre, et traversent la rivière sans la moindre fatigue et avec la plus grande rapidité.

Ce qu'il y a d'effrayant, c'est que tout cela est possible, et sera trouvé parfaitement simple par tout le monde le lendemain de l'exécution. — Qui aurait cru autrefois que l'homme pourrait s'élever en l'air là où ne peut monter l'aile de l'aigle ni du condor ; que des vaisseaux marcheraient sans voiles et sans rames, et qu'une chaudière glissant sur des tringles traînerait des milliçrs de voyageurs ?

Réflexions profondes.

Ce jour-là même, on devait installer le lord maire, et je crus devoir honorer cette solennité d'une barbe fraîche. Comme la vie ne m'amuse pas tous les jours, et que c'est une action imprudente de se mettre un rasoir si près de la gorge quand on s'ennuie, j'envoyai chercher un barbier.

11 vint tout aussitôt, et je pus faire une comparaison entre le barbier anglais et le barbier espagnol. C'était un jeune homme blond, blême, mince, vêtu de noir, à l'air compassé, ayant quelque chose de l'apothicaire et du médecin ; il fit, en entrant, un salut grave , glacial , roide comme un col empesé, sans me jeter un regard ; puis il sortit de sa trousse un tablier blanc qu'il attacha autour de ses reins et releva sur sa poitrine. Cette opération faite.

il renversa les polgneU de ses manches, ouvrit une boite, en tira plusieurs rasoirs dont il examina soigneusement le fil ; il en choisit un, le passa sur une bande de cuir et fit quelques pas de mon côté. Je ne saurais rendre l'air parfaitement mort et la silencieuse activité de fantôme avec lesquels ce barbier mystérieux remplissait les fonctions de son état. Jusque-là il n'avait pas paru, à l'exception du signe de tète exécuté sur le seuil de la porte, s'apercevoir qu'il y eût quelqu'un dans la chambre ; il avait pris toutes ses aises, et s'était mis préalablement dans la position la plus confortable.

Je n'étais pour lui qu'un accessoire très-insignifiant de ma barbe. Je me demandais en moi-même, à le voir si froid, si pAle, si morne, si ce n'était pas quelque résurrectionniste mal approvisionné qui voulait se procurer un sujet. Aussi, je jetai instinctivement les yeux sur la portion de plancher qui soutenait ma chaise, dans l'idée de m'assurer s'il n'y avait pas là quelque trappe masquée pour me faire tomber dans un caveau avec une large entaille au cou. J'allais changer mon siège de place, lorsque je fis cette réflexion rassurante que, logeant au second, il ne pouvait pas y avoir de souterrain sous mon parquet, et qu'une trappe, en s'ouvrant, me ferait tomber au premier, juste dans le piano d'une jeune et jolie cantatrice. L'opération terminée, mon barbier se relira comme un spectre, sans re-

n± GAPMCBS BT ZH»8A€S.

moer les jambes pour marchôr> et cwime 8*il eût glissé dans une ootilisse.

Quelle différence entre ce barbier britannique, triste comme le brouillard , et les barbiers espa* gnolS) gm comme le soleil ! Quel joyeux cftquetage autour de ces grands fauteuils de diAne oA TOUS placent les fraters dont les boutiques aYoisinent la mosquée à Cordoue i Quel mouvement 3s se donnent ! Âtec quelle agilité ils grimpent sur ks bâtons de la cbaise pour vous raser par- dessus la tête I Et ce qu^il y a de surprenantt c*est qa*aTee leurs rasoirs usés jusqu'au dos et leurs contorsions extravagantes» ils tous enlèvent la barbe d*uiie façon idéale. Figaro, quoiqu'il ait quitté sa veste i boutons d'argent et sa résille de sole, est encore k premier barbier du numâe.

Xlt

Venise à Loadreâ.

tJn ami ofAcieux nous avait procuré une Itoètre dans la Gité pour vdir passer à notre aise le cortège du lord maire; Par un heuredt hasard » le temps était magnifique» et, quoiqu'U ne f At encore qu^omt heures du matin, l'on y voyait dair sans bougie et sans gai. Le cortège tarait à paraître ; mais; comme c'est déjà Un plaisir de regarder une rue où il doit

POCHAMS BT PARADOXES. 213

passer qMlqo*tui oq qad(tiie chose, j'étais accoudé au balcon, examinant toutes ces figtires anglaises aux fronts carrés, aux mentons carrés, aux nez carrés, aux yeux carrés, enveloppées de tweeds, de mackintosh, et autres préparations imperméables. Pour nous autres Français, accoutumés à Fexpan* sion et à la faciUté parisiennes , e*est un spectacle surprenant que ce flegme imperturbable, qae cet oubli profond du voisin et ce coite du moi qui res* pîrent sur les physionomies anglaises. Personne ne s'occupe de personne ; chacun se rend à lui-même les soins les plus touchants ; tout inditidu est à la fois son dieu et le prêtre de ce dieu ; et il faut avouer, à Thonneur de Fégoisme, que les Anglais sont sans comparaison plus corrects dans ces détails d^arrangement et d'ajustement que tous les autres peuples ; cai*, ainsi que le dit le vieil adage : ^ iiV a pas de meilleur serviteur que le mattre.

Quoique la rue fût pleine de monde, on n^entendait pas le moindre brcdt ; tme pareille réunion de Pran^ tais sur le même lieu aurait produit un bourdon^nement perpétuel ; un nombre égal de Napolitains aurait donné pour résultat un vacarme effroyable.

Parmi toute cette foule morne, au milieu de ces chapeaux blarresi à forme écrasée, de ces quieaptt ^fe /odf, si plaisamment décrits par Méry, je vis ^'agiter au loin un rouleau de mousseline blanche et reluire deux prunelles : c'était un pauvre Indien

iÈé CAPRICES ET ZIG2AGS.

de Calcutta ou de Bénarès» qui vendait je ne sais quel papier relatif à la cérémonie du lord maire, n s'approcha de Id fenêtre, et je pus le considérer tout à mon aise.

Il était couleur de bronze neuf, et ce ton solide et chaud contrastait énergiquement avec les figura pralinées des Anglais. Le soleU de Tinde reluisait dans ses yeux mobiles, qui produisaient des etteu de noir et de blanc des plus singuliers. Les yeux des Orientaux ont un éclat étrange. Les nôtres sont éteints auprès des leurs , et , quand on revient d'un pays méridional dans le Nord, il vous semble que les gens soient aveugles, tant leur regard est voilée incertain , timide. — De temps en temps , l'Hindou souriait, montrant ses dents aiguës, d'une blancheur sauvage, et dans ce sourire empreint de la servilité orientale, perçait cependant quelque chose de doucereusement cruel, de voluptueusement perfide, dénotant une race ennemie de la nôtre : c'était bien l'homme d'un pays dont le tigre est le chat, d'une contrée pleine d'idoles aux cent bras, aux nez en trompe d'éléphant, d'arbres prodigieux , de fleurs gigantesques et de poisons violents. Les boudes d'oreilles de cuivre qui scintillaient à côté de ses joues tannées, sa longue robe de mousseline, un peu frestelée de crotte par en bas, lui donnaient un air fémmin en désharmonie avec la dureté de ses tiaits, empreints d'une nostalgie évidente.

La présence de ce paavre Indien au milieu de la Cité de Londres fit foire à ma pensée un saut de quelque mille lieues , et je vis monter dans une brume enflammée, des minarets élincelauts» des coupoles d'or, des colonnades monstrueuses, et toutes les énormités des illustrations de Daniell. Je regardais passer le rajah de Lahore, assis sur le dos d'un éléphant, à côté de sa maltresse aux dents peintes en bleu , au front plaqué de feuilles d'or ; j'entendais sonner les petits talons des bayadèrès et tinter les grelots de leurs chevilles. Ramalingam se préparait à souffler avec son nez dans sa flûte de bambou , et Devandasira promenait son pouce fauve sur son tambour de papier de riz. Enfin un mouvement dans la foule annonça l'approche du lord maire ; car tout arrive, même mi cortège qu'on attend.

Des constables et des policemen en grande tenue ouvraient la marche ; puis suivaient les corporations avec leurs bannières, les enfants des différentes écoles, des députations du corps des marins de la Tamise en costume, des timbaliers et des trompettes à cheval , des détachements de la garde écos« ^ise, tout l'attirail obligé d'un cortège. Mais ce qui donne à la procession un caractère tout particulier, cest le héraut d'armes de la Cité de Londres, vêtu <^omme au moyen Age, avec un tabart historié du blason d'Angleterre : ce sont des chevaliers couverts

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de pied en cap d*arniures d'or et d'aeîer, suivis de leurs pages portant la lance et Técu, qui marchenl mié^r àe distance en distance, entre les divers pelotons. Cette apparition me surprit, et je levai les yeui pour voir si je n'apercevais pas bleuir au second plan la décoration de la ville de Constance, si merveilleusement peinte par ces messieurs de l'Opérât et la tète chauve de M. Habeneck, se balançant avec un mouvement rbythmique plus auyestueax encore que les ailes de pigeon poudrées de fat perraque de Hsndel ; car je croyais assister à une représentation sub Jove crudo de la Juive de M.Hàlevy. C'était bien le cortège de l'empereur Sigismond ; — il n'y manquait que l'honnête Quériau. Un instant convaincu de la réalité de ce spectacle , je me crus r^lecmi de cinq ou six cents ans et transporté en pleine féodalité ; mais en prenant ma lorgnette je m'aperçus que les nez qui passaient k travers ces visières étaient des nez ai^Ucaos, presbytériens, protestants , réformistes ; que des vôtres constitutionnels bombaient ces pourpoints mi-partis, et, proh pudorl que ce champion à l'air farouche avait des moustaches peintes à l'encre de Chine! car, pour une raison que j'ignore , personne ne porte moustache en Angleterre , et l'absence de cet insigne viril préoccupe dès les premiers jours l'étranger, qui ne peut se rendre compte de la différenee de ces visages lisses aux mines hérissées du continent.

P0CBAD8S ET PARADOXES. 227

Dans de magnifiques Tokares dorées » peinles dans le genre rocaille, se prélassent les aldennen » les différentes autorités et le lord maire. U est impossible de rien voir de plus riche , de plus galant et de plus beau que les attelages de ces carrosses, de plus correct que ces cochers énormes» à perruque de laine, à bce écarlate, gantés dé blanc, galonnés sur toutes les coutures et fleuris d'énormes bouquets ; que ces laquais en bas de soie , dont les moUets tremblent légèrement aux cahots de la voiture. A traders les larges glaces des portières, on ' entrevoyait des profils skiguiiers , des têtes hétéroclites cûifiëes de bonnets et de perruques [fantastiques , insignes de quelque dignité ou de quelque oCBce.

Enfin parut, traîné par six chevaux superbes, danswi carrosse extravagant de sculptures, de dorures el d'ornements contournés » le lord mairejde l'année , rbonorabk sîr William Hagnay. Aux fenêtres de la portière, se tenaient deux graves personnages, vêtus de grandes robes, et portant l'un la couronne, et l'autre l'épée.

A Paris, cette eértoionie, exécutée religieusement ^ avec Tétiquette d'un autre âge , eût excité chez les badauds , sinon une hilarité ouverte , du moins un sourire ironique, une curiosité inconvenante. John Bull regardait tout cela d'un air parfaitement débonnaire et paisible. Chose remarquable!

rAngleterre , malgré son excessive civilisation matérielle , a gardé infiniment plus d'usages féodaux que la France : le moyen âge respire encore et palpite sous le vernis moderne. Chez nous, les polissons suivraient comme le cortège du bœuf gras, en poussant le refrain consacré, une promenade semblable à celle du lord maire dans la Cité.

La procession passée , un mouvement extraordinaire s*opéra tout de suite dans la foule, et tout le monde se mit à courir dans la direction de la Tamise, pour voir rembarquement du lord maire au pont de Southwark. Cette course au clocher à pied , car la circulation des voitures était interdite , était des plus curieuses et des plus amusantes. Les femmes essoufflées se faisaient remorquer par leurs cavaliers, le sexe le plus léger étant fort lourd à la course. En prenant par les rues détournées, nous arrivâmes bien avant le cortège au débarcadère du pont de Southwark, où nous attendait notre barque ; voulant suivre le cortège jusqu'au bout, nous nous étions assuré d'un patron.

Le ciel était d'un bleu laiteux presque blanc, rappelant certains reflets d'opale ; un soleil argenté souriait dans des vapeurs d'un rose transparent, qui rendaient la lumière visible en la rétractant. La Tamise miroitait comme une rivière de théâtre lamée de paUlons d'étain; des embarcations de toute forme et de toute grandeur, depuis la gondole vé*

nitienne jusqu'à la pirogue de FEsquimau , se croisaient joyeusement en tous sens avec une animation sans pareille. L'Anglais, si morne et si morose à terre, devient tout à coup vif, allègre, jovial, dès qu*il est sur l'eau , de même que certains animaux amphibies, qui, à la vérité, peuvent bien vivre sur le rivage, mais s'y traînent lourdement, l'air empêché et malheureux, et ne jouissent que dans l'élément humide de la liberté et de la franchise de leurs allures.

L'embarcation du lord maire rappelle par ses dorures et son château-gaillard, sculpté dans le goût des galères de Della-Bella , le fameux Bueentaure ^ sur lequel le doge de Venise allait autrefois épouser la mer Adriatique. Tout autour de la barque maîtresse, comme des poussins autour d'une poule, se pressait une foule de chaloupes, de felouques, d'yoles et de canots; les plus importantes de ces embarcations portaient des orchestres de musique qui , à l'arrivée du cortège sur le débarcadère, se mirent à jouer chacun une ouverture différente avec un aplomb sans égal. Il vous est facile d'imaginer l'éclatant charivari que produisaient Rossini , Meyerbeer et Donizef ti exécutés en même temps. On n'aurait jamais cru qu'il pftt résulter un pareil vacarme de tant d'harmonies. Hais l'effet baroque ajoutait peut-être par sa discordance à la gaieté de l'ensemble. Le lord maire, remorqué par

un canot manosuvré par des rameurs en grand costome et la plaque au bras, commence à descendre majestueusement vers le pont de Westminster, suivi de sa flottille. Lorsqu'il passa près de notre barque, nous le saluâmes d'une détonation de bouchons de vin de Champagne, et nous bûmes joyeusement à sa santé ; après quoi nous jetâmes nos verres dans le sillage de l'embarcation, aux grands applaudissements des barques voisines.

GASTRONOMIE BKITANNIQUB.

Le sujet que nous traiterons aujourd'hui paraitra sans doute bien vulgaire aux voyageurs dits sérieux y préoccupés avant toute chose de camps de César et d'inscriptions romaines illisibles. Nous parlerons tont simplement d'un dîner £Eiit à la taverne , un dimanche.

La manière dont Londres mange doit sembler plus intéressante à Paris que des considérations historiques sur des personnages fabuleux.

Qu'est-ce qui fait la différence d'un pays à un autre » si ce n'est ces mille détails £Buniliers dédaignés par les plumes majestueuses , si prolixes lorsqu'il s'agit de vieilles bornes et de statues à nez cassés J

Le dimanche à Londres est quelque chose d'aussi triste que la semaine à l'Escuri'al. On s'amuserait mieux assis tout seul, sans lumière, au fond du puits de la grande pyramide, que dans cette ville désastreuse lorsqu'elle est frappée de la catalepsie dominicale. La seule chose qu'on puisse faire dans €e jour néfaste , c'est manger.

Les Anglais eux-mêmes, -si héroïques vis-à-vii> de Tennui, se sauvent toujours ce jour-là et envahissent les tavernes des environs; ceux qui restent se coupent la gorge, se pendent ou se jettent dans la Tamise. Westminster-Bridge, Hungerford Suspension-Bridge, Waterloo-Bridge, leur donnent toutes les facilités désirables pour cela. Quoique le suicide soit condamné par la religion, nous croyons fermement que Dieu ne damne pas les âmes briCanniques qui lui arrivent par ce moyen, de Londres, le dimanche.

Et cependant ce jour si morne, si glacial, si funèbre, semble encore trop gai aux dévots, aux puritains. Tous les ans , un évëque ou un archevêque, fait au parlement la proposition de fermer les restaurateurs, de défendre aux omnibus et aux bateaux à vapeur de circuler le saint jour du repos; il est probable, vu les progrès du cani et de Thypocrisie, que cette loi passera dans un temps donné.

En attendant, le peuple de Londres se précipita hors de la ville avec l'empressement le plus vif. Les uns vont à Blackw ail , les autres à Greenwicli ou à Gravesend , ceux-ci à Richmond , ceux-là à Hamptoncourt » en voiture, en omnibus, en bateau à vapeur, en canot à rames et à voiles, en wagon, par toutes les voies d*eau, de terre ou de fer, à pied même ; Timporlant , c'est de ne pas rester.

Le spectacle de la Tamise est alors vraiment

merveilleux ; c'est un mouvement , une cohue dont on n'a pas d'idée ; les populations descendent par théories le long des rampes, sur les escaliers et les embarcadères; des familles de douze personnes, demoiselles en brodequins verts, garçons de quinze à dix*huit ans en veste à la matelote , se succèdent sans interruption; lotit cela, propre, bien tenu, parfailement lavé et frisé, ganté dru et haut cravaté; les Anglais, il faut leur rendre cette justice, peuvent souvent avoir l'air gauche et désagréable , mais ils n*ont jamais l'air commun. Cela tient à un certain orgueil intime , et au sentiment dé la puissance nationale.

Ce dimanche-là, il faisait un temps aussi beau qu'on peut le désirer à Londres : il ne pleuvait pas; aussi la Tamise, toute large qu'elle est, disparaissait sous un encombrement d'embarcations de tout genre ; il y avait bien , sans exagération, cent mille voyageurs sur le fleuve.

Les bateaux à vapeur de la compagnie des watermen se suivaient presque sans intervalle, chargés de monde à couler. L'Ariel , le Lutin , le Par pUUm^ la Perle j l'Émeraude et les autres petits steamboats des entreprises rivales , filaient rapides comme l'éclair, se croisant, s'évitant d'un mouvement de gouvernail avec une prestesse de poisson ; leurs sillages , réunis et contrariés , formaient dans la Tamise comme une espèce de tempête et fai-

saîent misérablement danser ces nacelles d'Esquimaux que conduisent, à l'aide d'une pagaie, les intrépides canotiers de Londres : Feau, battue par des milliers depalettes, moussait comme uue omelette fouettée; un dais noir, provenant de la fumée dégorgée par tous ces tuyaux , flottait aunlessus du flenye, et les sujets britanniques pouvaient s'asseoir sur les tillacs à l'ombre d'un nuage de fabrique anglaise : un dtiicieux parfum de houilie délectait les narines utilitaires; de toutes parts s'élevait un concert de bruits aigres , stridents , raaques, affreux; c'était la vapeur qui sifflait, râlait, crachait, éremuait, grognait, glapissait, ronflait, tonnait, détonnait, geignait, poussait des faan de saint Joseph et se livrait à cette foule de vacarmes incongrus par lesquels l'eau bouillante proteste contre les rudes travaux dont l'homme la surcharge. Jamais charivari plus étrange et plus discordant n'a déchiré l'oreille; on dirait une symphonie de musiciens savants.

Pendant que les cthaudières faisaient la conversation h haute voix , les Anglais gardaient le plus profond silence. Aucune rumeur ne se dégageait de celle foule ; les femmes même ne disaient rien. Le fer seul était bavard ; au milieu de cette loquacité de machines, l'homme se taisait, -;- sans doute parce qu'il n'était pas chauffé.

Il y avait pourtant assis, côte à cAle, sur les

GASTRONOllE BRITANNIQUE. 2S5

bancs du batean , de beaux jeunes gens et de jolies jeunes filles, des amants, des fiancés pail-ètre; pendant tout le trajet, ils n'échangèrent ni un mol, ni un regard ; des groupes , évidemment composés d'amis allant ensemble à la même tayeme, amient Fair d'un collège de prêtres d*Harpocrate. Si la parole, comme l'a dit un (fiplomate célèbre, a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée, ces j^ens-là devaient être diablement sincères. — Un pauTre mulâtre, armé d'une guitare nègre, essaya de fredonner l'air favori de Lucy Neal ; mais ii n'eut pas le moindre succès, et bientôt, comme effrayé du son de sa voix, il s'arrêta de lui-même. Un enterrement français est plus joyeux et plus folâtre que cette gaieté anglaise. De pareils amusements donneraient le ^leen aux gaillards les I^tts décidés à rire.

Nous nous souvenons surtout d'une jeune fille en robe yert-pomme, en chapeau rose, qui avait des p;ants de l'azur le plus vif, des gants teints dans le bleu de la Méditerranée ou du ciel de Cadix, et dont cette réunion de nuances joyeuses n'éclaircissait en rien la mélancolie; elle était seule et aUait sans doute rejoindre son galant ; mais rien ne scintillait dans son oeil de nacre , son corsage se soulevait à peine, et dans le trajet du pont de Westminster à Greenwich elle ne diangea pas une seule fois de position.

Si VOUS voulez, nous entrerons à la taverne de TArtichaut : c*est la meilleure de Blackwall, et de ses fenêtres Ton jouit d'une vue charmante. A cet endroit, la Tamise fait un coude et se reploie sur elle-même. Vous voyez les vaisseaux aller et venir; par un effet de perspective bizarre, quelquefois ils semblent voguer en pleine terre, car les berges cachent l'eau du fleuve.

Ou plutôt arrêtons-nous à Greenv^ich, à la taverne du Vaisseau, ainsi nommée de son enseigne, et qui passe parmi les raffinés pour un des bons endroits. Pendant qu'on mettra le couvert, nous aurons le temps de jeter un coup d'œil à l'hôpital des invalides de la marine, chef-d'œuvre d'Inigo- Jones; n'ayez pas peur, nous n'allons pas vous faire une description surchargée de festons et d'astragales. Vu de la Tamise , l'hôpital de Greenvrich produit un bel effet; ses deux pavillons, un peu trop écartés peut-être , laissent librement jouer l'air sur un fond de belle verdure. Le musée de Greenwich se compose de portraits d'amiraux et de marines représentant des batailles navales. Cette galerie n*est pas très-agréable à regarder pour des Français : outre que les tableaux sont pour la plupart très-mal peinLs, ils portent des ' inscriptions qui ne sont pas en notre honneur ; la bataille du Nil, Trafalgar et autres noms semblables y reiennent trop souvent. La principale curiosité de

la galerie , c*est l'habit que portait Nelson le jour de son combat suprême.

N'oublions pas cette charmante façade sculptée, ancienne maison de plaisance de la reine Elisabeth, habitée aujourd'hui par im riche négociant, et conservée avec un soin religieux.

La portion de Greenwich qui avoisine la rivière est coupée d'étroites ruelles et conserve des vesliges de l'ancien style architectural anglais. Les enseignes de taverne, les écriteaux de chambres A' accommodation pour le thé , les petits gâteaux et autres choses (accommodation a un sens trèsélastique en anglais) diaprent les murs de leurs formes et de leurs lettres bizarres.

La plupart de ces maisons sont bâties moitié de briques jaunâtres , moitié de planches enduites de bitume ou peintes en noir, et , malgré la simplicité de leur extérieur, ne manquent, en dedans, d'aucune des recherches du luxe et du confortable.

La chambre où nous devions diiier donnait sur la Tamise. A peu de distance étaient à l'ancre les yachts de lord Fitz Harding et de lord Chesterfield. Ces petits bâtiments sont des merveilles de coupe, de solidité et de légèreté ; le bois de teck , le bois de cèdre, l'acajou, l'érable d'Amérique, entrent seuls dans leur construction. L'équipage est fait de marins éprouvés et les meilleurs du monde assurément. C'est un luxe qui revient à une quarantaine

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de mille francs par an, sans compta rachal du yacht. Ces vaisseaux en miniature portent deux, trois ou quatre canons , et peuvent supporter les plus longs voyages. Le club des Yachts compte un assez grand nombre de membres recrutés, vous le pensez bien, parmi la plus haute aristocratie et les phis grandes fortunes.

N'est-ce pas charmant de pouvoir partir on matÎD sur un charmant navire oùl vous régnez en rot, pour le pays qui vous platt, surtout si oa n'a pa$ k mal de mer, circonstance qui r^idrait maussade le séjour du yacht le plus coquettement aménagé?

Les vitres des fenêtres à guillotine, — il n'y en a point d'autres en Angleterre , — de la chambre où notre table était servie, disparaissaient sous des miniers de rayures faites par des carres de diamants. La plupart des cou(des heureux ou des convives en belle humeur qui ont passé là ont écrit leurs noms sur le verre ; jamais carreaux n*ont été plus égratignés ni labourés que ceux de la taverne du Vaisseau. — On lit des signatures et des dates qui donneraient lieu à de singulières remarques. Parmi les noms de femmes, il y en a beaucoup de français et qui appartiennent à des célébrités du théâtre et de la galanterie.

Plusieurs de ces autographes sont d'une authenticité incontestable. Nous en avons copié quelques-

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unes ayec le nom de TArthcir contemporain , et in for ever inséparable d'une inscription de ce genre. Heureosement noas avons égaré cette note , dont la pablication pourrait troubler quelques jolis petit» ménages morganatiques.

La moralité que nous avons tirée de la compul« sation de cette fenêtre étamée de, griffonnages, c'est que les Estelles de tous ces Némorins français ou britanniques avaient des diamants, — puisque le diamant est la seule plume avec laquelle on puisse écrire sur les carreaux.

La soupe à la tortue, turtle^êoup^ est une soupe éminemment anglaise ; — elle figure bien à Paris , pour mémoire , sur la carte de quelques restaurateurs ; — mais quand par basard vous en demandez^ Ton vous sert une mixture apocryphe et noirâtre , assez abominable au goût et à l'œil. — La soupe à la tortue authentique est d'un brun verdàtre , et d'une consistance gélatineuse rappelant le tapioka très -épais : quelques morceaux de la chair même de l'animal nagent confusément sous la demi- (niDspareuee du bouillon. Toutes les épices de l'Ar mérique et de linde se réunissent dans le turtlesoup, de manière à produire un ragoût des plus véhéments. A la première cuillerée, un honnête Parisien, qui n*a pas l'habitude de ces cuisines transcendantes, se croit empoisonné, et regarde son convive insulaire avec inquiétude , pour voir

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s*il ne va pas éclater comme une bombe ; à k seconde , il commence à discerner quelques saveurs à travers l'incendie général du palais ; les houppes nerveuses , les papilles , trop vivement excitées d'abord, reviennent de leur effroi en appréciant mieux les émanations qui viennent les titiller ; à la troisième , il est tout à fait habitué , et trouve la soupe à la tortue ce qu'elle est réellement , un héroïque et moelleux potage.

Quelques gourmets y ajoutent le jus d'un citron pressé. Ayant usé de l'une et de l'autre , nous déclarons que la première manière est la meilleure ; en cuisine comme en tout , le mieux est l'ennemi du bien.

Après la soupe ^ la tortue on sert du punch glacé — iced punch — c'est le seul breuvage capable de dissiper la forte et persistante saveur de cette soupe énergique.

Sans cette précaution , l'on ne pourrait discerner le goût des mets qu'on vous servirait ensuite.

Le poisson prédomine naturellement dans un diner fait à Greenwich ; la rivière est là ; il n'y a qu à se baisser pour en prendre ; de la croisée vous pourriez pêcher à la ligne.

Le premier service se compose de petites soles ou limandes cuites au court bouillon et assaisonnées de menthe; de tronçons d'anguilles monstrueuses, de côtelettes de saumon au piment — par côtelettes de

saumon , il faut entendre des tranches arrangées dans cette forme — et de white-baits » ce qui est la friandise locale et suprême, comme les royânsde Bordeaux et les clovisses de Marseille.

Les white-baits (littéralement amorces blanches) sont de petits poissons argentés , d*une petitesse mi-* croscopique. Ceux qui ont plus de trois ou quatre lignes de long passent pour les monstres de Fespèce. Figurez-vous une friture de goujons réduite à l'échelle de Lilliput ^ une pêche miraculeuse à Fusage de Tom-Pouce — il faut , pour remplir une cuiller , des bancs entiers de ces imperceptibles animalcules ; aussi un plat de white-baits coûte-t-il assez cher. Le goût de ce poisson miniature a du rapport avec celui de Féperlan.

L'habitude , en mangeant ce service , est de boire du vin de la Moselle ou du Rhin , frappé , sucré et parfumé d'herbes aromatiques. Cet hypocras n'a d'autre inconvénient que de griser très-vite , car sa Teinte douceur cache beaucoup de force.

Le second service consiste en poulet , gigot d'agneau , jambon d'York , légumes de toutes sortes , cuits à Feau, qu'on saupoudre de poivre rose de Cayenne , qu'on arrose d'Harwey-sauce , d'essence d'anchois , de carri et autres ingrédients hindous et diaboliques, toujours sous prétexte d'horreur des mgoûts et d'amour de la cuisine simple. Le vin de Champagne frappé, ou quelque cru supérieur de

2tô CAPRICES ET ZIGZAGS.

Bordeaux , servait à éteindre , tant bien que mal , la soif produite par ces méthodes incendiaires. Il est bien entendu que des carafes pleines de sherrr ou de porto figurent inamoviblement sor la table , dans le but de représenter l'eau. Poar dessert, des cœurs de laitue ou des pieds de eéien , des fndse^ magnifiques , d^une grosseur énorme, sur lesquelles on verse de la crème glacée , tontes les variétés de fruits rouges , du fromage de Chester , des oranges, des ananas, — très-communs à Londres — et àe petites pâtisseries croquantes , ressemUant en général à du biscuit de mer. — La séance se termine par du café , de Feau-de-vie de Cognac et du thé.

Ce dtner , plus ou moins développé ou restreint , suivant le nombre ou l'appétit des convives, peut être pris pour moyenne caractéristique des parties fines qui se font à Greenvirich.

En sortant de la taverne du Vaisseau , nous vîmes devant la porte une splendide voitnre, attdée de quatre chevaux d'une beaiité fabuleuse , et qui appartenaient à un baronnet renommé pour le luxe de ses équipages ; le digne baronnet ne ooi^e pas va d'autres, et nous sommes parfaitement de 9m avis , le soin de conduire ces royales bètes. — il s'établit sur le siège , sa femme monta à côté de lui, ses filles prirent place sur l'impériale , et la voitnre partit complètement vide. Nous avions cm un instant que les domestiques allaient se prélasser dans Tin*

GASTKOtiOMIE BRITANNIOfUE. 24S

térîeor» mais ils sHnstaHèrent tous les trois dans une espèce de cabriolet pratiqué à l'arrière de la caisse.

Si , du libre dîner de la taverne « tous êtes corieux de passer au banquet officiel , venez avec nous au grand eniertaintnent offert dans Hansion-House, par le lord maire , John Johnson , aux membres des sociétés savantes des différentes académies de Londres , et aux personnages recommandables par quelques illustrations artistiques ou littéraires. — C'était la première fois qu'un dîner de ce genre avait lieu , et il faut féliciter le lord maire de cette idée , en harmonie avec les progrès et les besoins de l'époque. L'art et la science doivent être traités maintenant comme des puissances.

Mansion-House , demeure officielle dulord maire, est située dans la vieille ville, dans cette Cité, cœur de Londres , qui renvoie aux extrémités de la gigantesque métropole un sang riche et généreux.

C'est par dehors un monument noirâtre, dans le goût de l'autre siècle , et qui n'a rien d'autrement remarquable.

De fines nattes des lies couvraient l'escalier à partir de la rue.

Au haut du perron, un monde de laquais, d'huissiers, s'empressait autour de vous avec cet air profondément réservé et respectueux des domestiques anglais, et vous conduisait dans une

pièce où Ton tous débarrassait de votre chapeau, contre lequel on vous rendait un carton marqué d'un chiffre.

Ensuite, un huissier vous demandait votre nom, et vous annonçait : le lord maire, debout près de la porte , répondait à votre salut par une poignée de main, et vous étiez libre de vous confondre parmi la Toule des convives, et de chercher vos connaissances dans l'épaisseur des groupes.

L'heure du repas était fixée à sept heures, et, après le quart d'heure de grâce, Ton sortît du salon pour se rendre à la salle du banquet, qu'on appelle Egyptian-Hall , non qu'elle ait rien d'égyptien , mais sans doute à cause de l'énormité des proportions.

Comme ce n'est pas une petite besogne que de placer deux cents convives, des plans de la table avaient été dessinés avec le nom de chacun au rang qu'il devait occuper. Grâce à cette précaution ingénieuse et simple , tout le monde fut assis en moins de dix minutes et sans la moindre confusion.

Egyptian-Hall est une immense salle, peinte en blanc, voûtée, haute de soixante pieds au moins, et soutenue par deux rangées d'énormes colonnes, au nombre de dix de chaque côté.

Au fond était dressé un dais en velours cramoisi, doublé de dnap d'or, d'une apparence splendidc et féodale.

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Les armes d'Angleterre, flanquées du lion, de la licorne, de Tétendard et du pavillon, étincelaient au-dessus, couronnaient le dais, et complétaient l'ornementation de ce côté.

Aux colonnes, l'on avait appendu, comme les blasons des chevaliers dans la chapelle d'Henri VHI, les bannières des régiments de volontaires qui s'offrirent en 1815 pour marcher contre la France. — A part la circonstance douloureuse que ces étendards rappelaient, il faut convenir que les figures splendides et bizarres de l'art héraldique forment une décoration pleine de caractère.

Le lord maire avait pris place sous je dais, ayant près de lui les personnes les plus marquantes et les plus considérables. — Les domestiques, attentifs et respectueux, semblaient attendre le signal de servir. .

Un prêtre se leva et récita le Benedicite^ usage pieux auquel on ne manque jamais en Angleterre, du moins dans les repas officiels.

Pendant tous ces préparatifs, la nuit était venue, et quelques lanternes répandaient à peine une languissante clarté dans les profondeurs de cette salle démesurée; nous nous étonnions même de cette mesquinerie d'éclairage , lorsque le motif nous en fut tout à coup révélé.

Aux derniers mots prononcés par l'ecclésiastique, un torrent de lumière inonda subitement

core un reste des mœurs du moyen Age, où des pages et des varlets donnaient à laver.

C'est alors que commence Tinterminable série des toasts réglés par un cérémonial invariable. Le toast est précédé et suivi d*une fanfare de trompettes sonnée par un orchestre d'instruments de cuivre, logé dans une tribune.

Les principaux toats étaient adressés à Tarméc navale, à TÊglise, à l'avancement des arts et des sciences, à la prospérité de l'université d'Oxford et de Cambridge, etc.

Cela dura deux heures, pendant lesquelles il se fit une grande consommation de claret et de viii de Champagne. ^

Après quoi l'on se retira. — Ces dîners d'apparat se renouvellent assez souvent chez le lord maire; heureusement il jouit d'une fortune de vingt-cluq millions : car, malgré la magnifique livrée mise à sa disposition , les services et surtouts qui appartiennent à la Cité , et les frais de représentation qui sont attachés à sa place, il faut qu'il y mette beaucoup du sien.

Aussi la charge de lord maire exige*t-elle entre autres qualités une fortune colossale'; mais aussi l'on est presque un roi au petit pied, on mange sous un dais de brocart, dans une vaisselle d'or, et les journaux enregistrent tout au long le menu de vos dîners et la liste de vos convives. — Voici la

carte du banquet du lord maire ; nous la transcrivons exactement.

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