‹ Caprices poétiques et chansons satiriquesChapitre 36 sur 123 · LE BLOCUS DE LA MINERVE · texte numérisé non relu

LE BLOCUS DE LA MINERVE

Pçëme héroï-comique

Je chante ce héros, contempteur de Fréchette, Qui, fermant son bureau, s'en fait une cachette, Lorsqu'en garde du cçrps Fréchette transformé L'attend pour lui prouver qu'il est mal informé. La cravache à la main, le poète irascible En face du bureau se promène impassible.

Phœbus au firmament descend vers l'horizon, Et Tassé ne veut pas sortir de sa prison.

Des Canadiens de P Ouest le sort luirait envie. Il voudrait bien se voir libre dans la prairie, Seul avec le travail qu'il signa de son nom.

D'un écrivain fielleux n'ayant pas le renom.

Il n'ose aller diner. On lui porte des vivres ; Il passe tout le jour à chercher dans ses livres Un parallèle à son blocus occidental, Et finit par trouver Blocus continental.

Aussitôt il écrit un message au Prophète, Son frère d'Ottawa, lui disant qu'on le guette, Et qu'il ne peut sortir. Elie à ce discours S'empare d'un gourdin et vole à son secours.

Il arrive trop tard : On a levé le siège,

Et Joseph n'étant plus pris comme dans un piège,

Risquant d'abord un œil, puis deux, discrètement,

Est enfin parvenu jusqu'à son logement.

Le prophète lui fit, dit-on, d'amers reproch es :

" Quoi ! tu ne pouvais pas lui flanquer des taloches ! "

Lui dit-il. " Je voudrais bien voir un rimailleur

" Qui pourrait me bloquer. Fût-il plus batailleur

" Que feu Joe Montferrant, ou plus fort que Garnache !

" Du gros père Richard empruntant la p'tit' hache,

" J'iui flanquerais sur la tête un coup, j'ie manquerais ;

" Crich't, croch't, de son capot tout l'dos j'déchirerais,*

" Après ce bel exploit continuant ma route,

" Ben, oui, j'me promènerais dans Montréal un' croûte !f

" A ton bureau demain je m'en vais t'piloter,

" Et j'piloterai Fréchette s'il vient pour te fouetter."

Ainsi chacun rêvant d'obtenir par la force Un triomphe éclatant, une vengeance corse, La situation se corsait, elle aussi.

Mais dès le lendemain, Fréchette radouci, Perché comme un aiglon sur ce haut promontoire Qui domine Québec, oubliait la victoire, Tandis qu'un bâtiment emportait les Tassé, \ L'histoire ne dit pas s'il était cuirassé,)

(*) Ces deux vers sont composés d'expressions emp imitées au père Richard que tout le monde connaît.

(i) " Un' croûte " est de l'argot Montréalais et veut dire "beaucoup."

Mais Joseph avait cru que c'était assez cuire ; Sous des ombrages frais il se laissait conduire, Et de son protecteur les prophétiques mains Portaient un lourd bâton. Tous deux allaient aux bains.

Ainsi devait finir cette grande épopée \ Aucun de mes acteurs n'a péri par l'épée, Louis Fréchette n'a pas fustigé les Tassé.

On s'injurie encor. Tout va bien.

Cêtacé,

Montréal, 10 août 1881.

8o CAPRICES POÉTIQUES

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