UN ANGLOMANE
Air : — Du vieux buveur
Qu'avez-vous donc maître Pierre ?
Je vous trouve encore jurant ;
Vous passez la vie entière
Contre nous déblatérant.
Qu'un Anglais ait les doigts croches,
Vous nous vantez ses succès ;
Vous n'avez que des reproches
Pour le Canadien-Français.
Ça c'est l'effet de ma souplesse :
Si je me montre intolérant,
Des miens si je médis sans cesse,
C'est pour mieux plaire au conquérant.
C'est déjà trop de médire, Mais vous ne pouvez nier Que vous faites encor pire :
Vous osez calomnier !
Que'l'un des nôtres faillisse, Nous sommes tous sans talent ; Qu'un canadien réussisse, Il n'est qu'un vil intrigant !
C'est que je veux jouer d'adresse ; Les canadiens sont mal jugés.
De les condamner je m'empresse, Pour mieux flatter les préjugés.
Qu'un de nous ait le courage
De tenir tête au vainqueur,
Son audace vous enrage,
Car vous n'avez pas de cœur !
Avec vos instincts de traître,
Vous ne pouvez concevoir
Que l'on ait Dieu seul pour maître,
Et pour seul but, le devoir.
— Mais c'est l'effet de ma sagesse ;
Je ne veux pas montrer les dents
Aux favoris de la richesse.
Ça c'est bon pour les imprudents.
Vous raisonnez comme un drôle, Vos ancêtres méprisant, Vous jouez le triste rôle D'anglomane anglicisant.
Vous voulez nous méconnaître Et faire notre procès ; Vous ne méritez pas d'être Issu de parents français.
Ça c'est l'effet d'une mollesse Qui ne nuit point à ma santé ; Je m'aplatis avec bassesse Sans amoindrir ma dignité.