SCÈNE PREMIÈRE
le conférencier entre, tenant quelques papiers. Il salue gauchement el s'assied à la table. Il enlève ses gants, met son lorgnon, prend deux morceaux de sucre, puis la moitié d'un troisième, jette le tout dans son xevvc. Il verse dessus très peu d'eau. Tourne lentement avec sa cuillère, remet de l'eau, ajoute un peu de rhum. Prend nui mouchoir, essuie les verres de son lorgnon, pose son mouchoir à côté de lui el se lève. Il tousse doucemenl è'I enlève son lorgnon qu'il met définitivemenl dans sa poche. Puis, se ravisant, se rassied.
Tous ces jeux de scène faits avec la plus grande sincérité. Enlin :
Mesdames, Messieurs,
Vous l'avez dû remarquer, depuis quelques années la mode veut qu'aucun chanteur, comédien ou instrumentiste ne se fasse entendre sans être précédé d'un conférencier. Et plus l'artiste esl célèbre, moins le conférencier est connu, ce qui explique pourquoi c'est celui-ci qui présente celui-là, c'est logique.
Entre nous, je ne sais lequel du spectateur ou de l'artiste aurait véritablement le droit de se froisser. Car, si l'artiste a besoin d'un monsieur qui commente, explique son jeu au public, c'est donc qu'il est impuissant à se faire comprendre tout seul, c'est un raté, une non-valeur, un rien du tout... ça ne compte pas! Il devrait se lâcher, l'artiste!
Quant au spectateur, s'il a besoin qu'un monsieur en habit noir, assis devant une table, lui dise : — Vous allez voir tout à l'heure un monsieur qui va faire ci, ou une dame qui va se faire faire ça !... qui va faire ça, ou bien : — Ceci vous représente, comme au musée des horreurs dans les foires.... C'est alors que le monsieur prend le spectateur pour une douce brute et... il devrait se fâcher aussi, le spectateur!
Mais ni l'artiste ni le spectateur ne se fâchent apparemment, puisque continue cet état de choses et que la vogue commenta-
I IPSULE.
louse croit, florissante Je comprends encore; je m'explique, «In moins, la présence <lu monsieur en h;il>il lorsqu'il s'a^il «I un
instru nliste, pour dire, par exemple, au public : — Tenez, ce
qu'il rail la, en ce moment, c'esl un si bémol... parce qu'évidem-
în. -ni loul le ide n'esl pas forcé de connaître la musique... et
il n'esl pas inutile que le spectateur soil prévenu à temps par un : Vous allez voir le Irnil ! attention au Irail ! » afin de ne pas être surpris. Avertissement précieux, comme le poteau indicateur : Attention à la descente l (Geste. Mais lorsque je vais entendre chanter: J'ai du bon tabac! ]e ne vois pas bienl'indispensabilité.... O mol ne s'emploie pas, mais je le crée. On < rée beaucoup de mots, cette année ça dispense d'apprendre ceux qui existent je ne vois pas bien, dis-je, l'indispensabilité d'unami du chanteur venu exprès, pour me dire :
Vous savez, J'ai du bon tabac!- ce n'est pas de la moutarde qu'il a, c'esl «lu bon tabac...
Enfin, rien ne sert de ratiociner, utile ou superflue, la mode existe, acceptons la. (Il remue le sucre de son verre et boit.) — Donc, l'autre jour, j'attendais le funiculaire de Belleville lorsque Galipaux... mais, avant tout, il faut que je von- raconte comment
j'ai fait la connaissance de Galipaux Ui! ça ne date pas d'hier.
c'était en.... il n'entend pas? C'était (toui bas) en 1881.... Je l'ai rencontré devant le Conservatoire; je vois un gaillard tout blond, loul blond, albinos presque, avec un pelii nez el des moustaches de sous-lieutenant de cavalerie, plus grand que moi, fort, une mine ronde réjouie et liés calme, très froid, bien du Nord. (Changeanl de ton.) Si, par hasard, vous connaissez Galipaux, vous allez me dire : — Mais ce n'est pas son portrait ça. ce n'est pas lui.... En effet, ce n'était pas lui, c'était Gandillot.... Voilà comment j'ai l'ail la connaissance de Gandillot, et comme Galipaux était son ami, il nous a présentés. Galipaux, lui, ne ressemble pas du tout à Gandillot..., pas du tout. Imaginez-vous un petit, remuant, du Midi. Oh! combien! Tout pétille chez lui. Ses yeux parlent, ses jambes parlent, tout parle. Il serait muet, il parlerait tout de même!
Maintenant, je reviens place de la République. Donc, l'autre jour (l'autre jour... il y a bien deux mois), j'attendais le funiculaire de Belleville, je ne l'avais encore jamais pris, lorsque Galipaux me tape vivement sur l'épaule, il fait loul vivement, cet là.
• Qu'est-ce que tu attends ici? (oui, à présent nous nous tutoyons quand nous sommes seuls).
— Le funiculaire.
Viens avec moi, tu iras plus vite.
— Tu prends une voiture?
IL FAUT OLE JE VOLS RACONTE COMMENT J AI LAIT LA CONNAISSANCE DE GALIPAUX
I APSI i i .
Mon, nous irons à pied.
Soil :
roui en marchant, Galipaux me dil à brûle-pourpoint (il brûle tout, les planches, les pourpoints, tout, quoi!) : As-tu une
pièce à <l<'n\ personnages pourj -y dans les salons?j'en cherche
une.
— J'ai Ion affaire, el précisément, tu tombes joliment bien, je l'écris ais pour loi.
Parfail :
Seulement, voilà, il me faul pour ta partenaire nue femme assez grande, plutôt forte —
Eh bien! Piernold va être libre, me fait-il.... c'est une très gentille camarade.... elle esl peut-être un peu marquée, elle paraîl bien dans les dix-huit à dix-neuf ans, mais elle est intelligente, c'esl une des meilleures élèves de Ginisty, elle sera très bien.
Bref, i - nous \ îmes. elle me plut, et nous répétâmes. (On
frappe rie la coulisse. Ce sont eux, ils sont arrivés. (En souriant au public. ('.<■ sont eux qui me préviennent qu'il est temps de cesser.
Quand je dis : nous répétâmes, c'esl pure façon <le parler. En effet, Galipaux répétait au Gymnase ou au Vaudeville... Piernold élail prise par l'Odéon, ayant une première le lendemain il \ a toujours une première le lendemain, à l'Odéon — très difficile de les réunir. (On frappe.) Oui, j'ai fini! (Impatienté. Voyons, quand on prend un conférencier, on le laisse parler!
Il- ou! à peine répété ensemble, c'était moi qui tenais toujours le rôle de l'absent. Quand je remplaçais Galipaux. ça me faisait plaisir, parce qu'à un moment il embrasse la eomtesse dans la pièce, mais quand je remplaçais la comtesse... dame! C'était lui qui.... Alors, c'était moins agréable.
La conclusion, e"e<t que je n'ai jamais eu la troupe au complet : il n'y ;i eu qu'une répétition d'ensemble. (Un frappe, il va répondre^ mais hau — les spaules el à lui-même.) .Mors, ce n'est pas à l'heure qu'ils m'ont pris, c'esl à la course? Enfin! dise lève après avoir regardé sa montre. !1 ne me reste plus, mesdameset messieurs, qu'à vous remercier de la bienveillante attention que vous avez daigné accorder à ma conférence. Je me suis efforcé d'être élégant comme M. Maurice Lefebvre. spirituel comme M. Vanor, doucement ironique comme M. Jules Lemaître, enfin, j'ai tâché d être personnel. Maintenant, vous pouvez entendre ma pièce et même la comprendre ... Fausse sortie à peine indiquée.) Ah! je vous demanderai une faveur : me permettre de rester là pour voir la pièce, parce qu'en somme je ne l'ai jamais vu jouer. Vous consentez? Je vous remercie, 'il va au fond, ouvre la porte et dit à quel-
'un (iui esl dans la coulisse :) « Ça y est, on peut commencer. » Il revient, prend sa chaise, la range le lone du décor, le dossier au mur,
Kl < {PSULE.
e . oin, à j-'.iu. h,- du upecl iteur, mcl sa table devanl lui, frappe trois coups sur la table avec sa petite cuillère el s'as i