ERREUR DE DIAGNOSTIC
de l'amoureux, lui refusait l'entrée de sa maison... Ils ont bien le temps, grand Dieu! . . . des enfants encore. . .
Des enfants?... peut-être, niais qui s'aimaient beaucoup et qui trichaient souvent la consigne pour se le dire.
C'est cela qui avait scandalisé Philomène, elle dont la figure bilieuse, faite à la truelle, avait toujours tenu les aspirants a distance. Avec les années sa mauvaise bile, toujours aigrie de plus en plus, avait tourné au vinaigre, puis à l'acide nitrique fumant... Vraiment, elle en laissait échapper les acres émanations, quand elle racontait les entrevues liât i\ es et secrètes dont ''11'' éîait parfois témoin, la manière -avec laquelle Lucie fixait son regard sur i,oui:on : li faut voir cette effrontée. . .
("est peut-être vrai qu'elle le reluquait souvent en de.-s:>us. qu'elle se cachait deirière Ie> massifs d'arbre:-»
pour lui par Ici', tâchait de le rencontrer partout en eaeliclte. . . mais pourquoi son père aussi... hein?...
...Comme elle se l'était promis.
Imiîomèiie était en ell'ct allée, le dimanche suivant, trouver le curé à son presbytère.
("était l'abbé (Jrégoire. ce curé-là.
un bon homme avi fond, pas bien fin.
qui ne jouissait jamais autant que
KKREl'K I>K DI.U.NOSTK' 41
quand il lui était donné occasion do se fourrer le nez — et il l'avait long — dans les affaires intimes de ses paroissiens.
A cause d'une douce manie, il avai; toujours rêvé ca de grandir son humilie rôle de ciné de campagne au rôle plus large et plus solennel de l'apôtre.
11 se posait dans toutes !•*-. circonstances comme le pacificateur, le mystérieux niveleur. l'arrangeur miraculeux de toutes choses: une espèce de providentiel entremetteur aux mains toujours tendues pour les bénédictions.
Oh ! comme il aurait aussi désiré faire un miracle quelconque, un tout petit miracle de rien du tout, et travailler ainsi de compagnie. Viras d;-sus bras dessous, en bons copains, avec saint l'enoit. saint. Antoine et le > autres d'en Haut.... Il se vantait même d'avoir de iomp>- en temps de* petit* colloques secrets avec la sainte Vierge.
Il s'était longuement essavé à coinbattre— A coups de neuvaines. de processions, d'évangiles lus sur la tête des malades — la sécheresse, le rillede* enfants, les fléaux de la grêle, des chenilles et des sauterelles, mais i-aii> grand succès... A la fin. venant que ses paroissiens perdaient quelque peu
KKKELH I>K U1.U..NUST1C 4-1
gards attendri*, do ses bonnes paroles de pitié complice, elle lui avait donné une foule de détails, d'interminables explications coupées à propos de réticences subites qui ajoutaient encore, exagéraient. grossissaient l'affaire à la mesure d'un vrai scandale.
"Elle s'en aperçut, je suppose, aux yeux et aux ah! stupéfiés de l'abbé Grégoire, car tout de suite, comme une carême, connue un baume de pitié pour la réputation malmenée de sa voisine Lucie, elle ajoutait subitement tendre, — pour donner aussi sans doute une tournure de sympathie et d'intérêt à la dénonciation qu'elle venait do faire: Puis... vous savez, elle n'est. . . pas bien. . . y paraît. . .
--Pas bien ?... avait demandé l'abbé Oréiroire avec e [Ta renient, l'esprit déjà transporté aux fonds insondables des abîmes infinis de perdition.
Mais le tinton sonnait: dinpr
donir, din£. . . donjr: alors la vieille Philomène avait saisi son naroH-.ien doré, son parasol et enfilé la porte.
...Pas bien... ah! il avait, parfaitement deviné. . . Quelle honte! quelle tristesse pour sa paroisse ce serait, pensait -il en disant sa messe. Kt peu-
-Î4 ERKECii DE DIAGNOSTIC
dant qu'il détaillait les évangiles et les épi très à voix distraite, il réfléchissait avec angoisse au moyen d'étouffer le mal, d'empêcher les mauvais propos, les réflexions qui germeraient inévitablement de ce scandale qu'il imaginait tout prêt d'éclater.
Et ces angoisses le faisaient encore plus souffrir, avivées par sa constante manie de réformateur, de providentiel entremetteur: si on allait ne point l'écouter cette fois, le rebuter dans ses apostoliques démarches d'envoyé do Dieu . . .
Entre ses bras, levés pour une roulade d'orémus. il reconnut Lucie, qui, de derrière une colonnette dorée de la nef, dardait sur lui son œil clair. . .
justement, il la ferait demander, cette mauvaise brebis, par un enfant de chœur, après la messe.
Et elle vint.
Oîi ! elle paraissait très douce et gentille on plein, la brebis, et pas mauvaise du tout: au contraire un doux air de tendre et sympathique ingénuité semblait nimber son front.
Ses yeux seulement, des petits yeux mutins, paraissaient il est vrai beaucoup aimer à rire, mais A part ça...
Elle se présenta naturellement intimidée devant, l'abbé Grégoire qui se
ERRKriî DE DIAGNOSTIC 4ô
demanda tout de suite en la voyant si candide, si douce, si apparemment honnête, sous quel aspect décevant d'angélique innocence l'esprit du mal parvenait adroitement il se dissimuler parfois.
Mais comme il en avait vu bien d'autres, il commença, sur un ton sévère :
— Ce n'est pas joli, ce que j'apprends sur ton compte. Lucie.
Celle-ci baissa aussitôt les veux, confuse sans savoir.
Je vois que tu comprends ce que
je veux dire. . . En effet tu te conduis mal, ni plus ni moins.
Et comme la belle fille fi ère se redressait spontanément, cette fois.
— Non, non. ne nie pas... ne nie rien... je sais tout... reprit-il vivement
— ■ Mais, monsieur le curé. . . je. . .
— Tu l'aimes donc bien ce vilain gars, pour a<riv ainsi avec. . . Tu l'aimop donc bien . . .
— Oui. . . je l'aime en effet. . .beaucoup. . . mais nous ne faisons rien de mal . . .
— Tut. . . tut. . . tut. . .
— Je le rencontre quelquefois en cachette, c'est vrai... parce que... parce que mes parents 7ie veulent pas le laisser venir n la maison...
4(5 KKKEL'K DE DlAGNOSTlr
— -Ils sont bien payés maintenant tes parents, n'est-ce pas?... car... tu n'es pas bien... pas bien. oui... tu sais. . .
Lucie ne répondait plus, abattue sous l'interrogatoire curieux de son curé. Et celui-ci reprenait encore:
— Enfin, oui. ... tu n'es pas. . . .
bien . . .
Elle avait envie de pleurer, la pauvre petite, honteuse jusque dans les yeux qu'un prêtre put lui faire d'aussi indiscrètes questions.
C'a tombait à une mauvaise date, sans doute, car dans un tremblement de pêne, elle acquiesça timidement de la tête.
— Si ee n'est pas trop malheureux, pauvre enfant... que dit ton père de ea ?. . . ta mère?. . .
Mais mon Dieu î elle n'en avait seulement pas parlé... Toute sa mine confuse le disait et bientôt elle éclata en larmes abondantes.
— -Alors il faut que tu te maries. . .
Louison le vondra-t-il. lui?...
Elle fit si<me que oui, de la tête.
— C'est bon. retourne-t'en... et dis à ton père de venir me rencontrer
. . . Le père, un vieux sec et renfrogné, arriva aussitôt :
--Bonjour, monsieur le curé...
EKKKUlt DE DIAGNOSTIC 47
— Bonjour, monsieur .... asseyezvous. . . Bien oui. c'est assez délicat. ..
n'est-ce pas... il faut des sacrifices, n'est-ce pas... la charité... c'est à propos de votre fille... vous savez, n'est-ce pas. . . vous devez la marier.
— La marier?. . . oh! elle en a bien le temps, allez. . . Et avec qui?. . .
— Avec Louison Doré... oui, n'estce pas. . . vous savez. . .
— Louison Doré?. . . un pauvre gas qui n'est pas établi et ne le sera Dieu sait quand. . . Des enfants, tous deux, d'ailleurs. . . Ils ont bien le temps d'avoir de la misère...
— Non monsieur, ce serait mieux tout de suite... n'est-ce pas, le pasteur juge mieux... puis, n'est-ce pas la charité, la prière, le sacrifice. . .
Des fois, n'est-ce pas, il arrive... des malheurs. . . des hontes. . . Le pasteur, n'est-ce pas... le sacrifice...
Louison ...
Le vieux Doyen le regardait sans faiblir.
— Je comprend^ tout ça. monsieur le curé, c'est vrai.... mais elle est. trop jeune eneoie. il vaut mieux la faire attendre. . .
— Non, il ne faut pas attendre...
je n'ai pas besoin d'insister, n'est-ce pas, ni d'expliquer, n'est-ce pas. . . ce serait pire plus tard. . . La charité. . .
4 S KIïKEl'K I>K !)lA'i>;().STIf
Le bonhomme ouvrit de grands yeux drôles.
— Que voulez-vous dire?.... je ne comprends. . .
— ■ Bien n'est-ce pas. à force de la laisser courir .-eule, votre fille... elle . . .n'est-ce pas. . . Le scandale est déjà assez grand. . .
Tout en continuant de regarder son euro, le vieux hoyon était devenu vovt, afï'reu.-ement bouleversé par la colère et la honte. Kt i! cherchait à bé^aver des mots qu'il ne trouvait pas pour exprimer sa complète stupéfaction.
— -("est nue épreuve, expliquait l'abbé. . . \nn sans doute, n'est-ce pas.
vous ne méritiez pas un tel malheur, mais il peut se réparer peut-être....
la prière, la charité. . . N'est-ce pas.
c'est fait ; alors a vous de ne rien dire, de ne rien faire éclater mal à propos.
Kt soti regard brillait déjà en songeant comme il allait vous arranger ça habilement: toute la paroisse n'y verrait que du feu.
— Comme ils consentent tous deux à s'épouser, je le sais, continua-t-il, permettez-le leur tout doucement, sans esclandre, n'est-ce pas, de manière n n'éveiller les mauvais soupçons de personne.
ERREUR DE 3ÏIAGN0STIC 49
. . .Quinze jours après, la noce avait lieu; j'en étais. Belle noce, ma foi, car le père Doyon était riche et très estimé.
Tout le monde fut heureux, mais personne plus que Lucie et Louison à qui le bonheur s'était offert si inopinément et qui étaient tous deux très Lient ils sous leurs toilettes neuves.
Vue année plus tard, par une pluie du diable, je vois arriver mon Louison qui venait me chercher, bride abattue . . . il ne voulait même pas entrer tant c'était pressé. . .
— Ilein ! lui dis-je en riant: c'est pour tout de bon. cette fois.
11 me regarda un instant, puis vovant à mou air entendu et moqueur «pie j'étais au courant de la fujri 1 .'"' stunide de. l'abbé (î ré»-" ire, il éclata de rire 1out bonnement.
— Il l'a. à la tin. son miracle, me dit-il.'
-Comment? repris-je. . .
---- Bien oui, vous ne savez pas. cet innocent-là, pour expliquer sa bêtise, a bien essayé de faire accroire à ma.
belle-mère que c'était dû" A ses neuvaines, à ses nombreuses messes
uaj-t-es, il ussi... a
obtenir
(iu ciel. . . par rai-
racle, cy.ie .
.. que
. . au iliable, j'sai* de l'In caïuat ion S
' — Le li:
,y-lcn.
l'envers, je suppose?.,.
■ .I»!~(c-niont ■; mai* connut? je lui
dois ma l.i
tic m'en suis jamai-
ïSjk^ 4 ^ «5-ês A >K *->5 5-^ A-\> *^Sj£
Premiers Cas
5pLS étaient quatre, venus de loin, ré- Jt unis pour un soir de ressouvenir et de bonne causerie dans le cabinet de consultation de leur humble confrère de campagne... Sur une table, il y avait des bouteilles ouvertes de cognac, des Maçons de genièvre, des carafons de vin, des cigares, des cigarettes, des verres. . .
... Et la conversation allait.
— Ca mes vieux, — c'était Charles Lincourt qui parlait, debout auprès d'une table, faisant danser dans sa main une pièce de monnaie- -c'est mon premier trente-sous gagné au moyen
de ma profession et bien gagné
Quelle dent! mes amis, je m'en souviendrai toujours. . . Nous nous étions mis a trois pour l'extraire : c'était une molaire d'un pouce cube, a quatre pivots crochus rivés comme par des clavettes à Tavéole.