LA GB1TE
venions d'être témoins depuis une heure.
Avec le concours d'une couple de confrères que nous avions fait couper dans notre dessein, nous nous disposâmes en carré, deux de chaque côté de manière fi la masquer le plus possible au milieu de nous, et nous voilà partis pour le pensionnat.
Il n'y rentrait pas beaucoup de créatures de mon temps, et jamais des délurées comme celle-lA, surtout.
Xous ne songeâmes pas d'abord à tout ce que notre entreprise inconcevable pouvait nous attirer de dangers:
mais une fois pénétrés dans le corridor, un frisson d'épouvante nous saisit tous les quatre: La porte du bureau du père Roussel, qui donnait sur l'entrée, était ouverte.
La Grite seule était demeurée insensible, absolument froide, solennelle et raide comme une barre entre nous.
Heureusement qu'il commençait à faire noir: alors vite, Leroux lui jette son pardessus sur la tète, en interposant son grand corps entre elle et la porte et nous passâmes comme un éclair, sans être remarqués.
Tous les dangers étaient maintenant traversés, car Eustacbe avait sa chambre au second, à deux pas d'un tournant de l'escalier.
190 LA GRITE
" Pedibusse cura jambisse, ma belle chatte " murmura tout bas Gaston, et en un clin d'œil nous y poussons la Grite et l'installons dans un fauteuil, avec mille recommandations persistantes de ne pas dire un seul mot. de ne pas marcher, de ne même pas bouger:
Le père Roussel, liein ! . . . elle devait bien comprendre. . .
Puis chacun île nois prit le chemin de son pi te.
U ne s'était pas écoule plus d'un quart d'heure, ma foi, que ce furent subitement des cris, des hurlements d'horreur, des beuglements sinistres et épouvantables, poussés dans le corridor.
C'était Eustache. hagard, le bras encore emprisonné dans une manche de son paletot qu'il était en frais d'enlever eu entrant, pâle comme un déterré, qui. jailli comme un polichinelle de sa chambre, hurlait ainsi ces clameurs terrifiantes dans le silence général du pensionnat.
Nous, en entendant ce vacarme d'enfer, nous pensâmes tout de suite: Le maudit fou le fait-il exprès?... il va >e faire " chasser." c'est certain . . .
Jamais le père Roussel ne voudra comprendre que. . .
LA GRITE
Mais il n'y avait rien pour le taire taire; il était comme forcené, ajoutant seulement a ses cris des geignements non moins horribles. ... il ne s'était pas aperçu . . .
En etîet. peut-être croyez- vous que?. . . Mais tiens, c'est vrai,, je ne \ous l'avais pas dit. je crois bien:
" La Gritt." c'était le cadavre de dissection d'Eustache. . . Si vous pensez qu'on ne lui avait pas fichu une peur...
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Cesï C'T'e^r%gî$Is
^ est-il bien rendu maintenant, Joachim X. . . ? Oui, mettons X.
OVbt triste pourtant de cacher ainrti son nom propre, car c'est bien tout ce qu'il avait de propre.
Où peut-il se gîter? Est-ce au Canada? est-ce aux Etats-Unis? A quelle m ce — jaune, blanche, nègre — appartiennent les malheureux exposés aux pilules de Joachim? Je l'ignore complètement.
Mais l'autre soir, en lisant les aventures des étudiants a l'occasion de leur Saint- Luc, son souvenir m'est inconsciemment revenu. Et a son sujet une autre aventure, plus calme, plus idyllique, qui, quand elle sera connue, sera universellement citée comme preuve de la nécessité absolue de perfectionner l'étude de l'an- Lrlai-5 chez le.*» nôtres, me vint ù l'e^ prit.
1!)4 c'est e'r axul.vjs
Ce n'était pas un anthropopha, notre Joaehim; il n'aurait pas ava une femme toute crue, mais par tra ehe. comme <;a, sautée au patchoi ou à la lavande, il y essayait s dents <lc temps à autre.
Le malheureux, le guigiion l'ava obligé a faire ses études dans une h titutiou oïï " Ton enseigne la philos phie dans des dictionnaires de bois.
comme disait le défunt Bohémier q existe encore- et il n'avait pas sut snniiicnt. appris l'anglais.
A preuve que le premier jour où m' îi-qiia à convei>er dan» cet idiôn il commit unn bourde... mais u bourde. . .
("était justement par une de c soinV* tapageuses où les étudiants, ces éternels rieurs. — tout à la folie à la gaieté, paradent à travers 1 rues.
.Joaehim, émoustillé lui aus>i p l'entrain général, le comji- aiguillon par la sentimentalité, m> sentit lan tout, à coup et pris de toutes les a dace*; tellement qu'on le vit subil ment quitter les rangs pour s'en j 1er otFrir son bras a une élégante je ne Anglaise très chic et très jolie q trottinait de l'autre enté de la eh ai séo.
c'est < 't'anc.laim 195
La pauvre enfant n'osa refuser, par crainte sans doute, en face de ce Lira ri d gaillard auquel la moustache «•n broi:»ailles faisait une tête de bandii. et elle se résigna a continuer <a roule a\ec lui.
Les autres étudiants arrondissaient ili'.i yeux, stupéfiés.
Kt .loaeliim et sa Joaehime gagnèreiil la rue Sherbrooke ; Joachim émet tant des propos dont la signification était quelque peu embrouillée • ■t équi\oque, évidemment, car la conversai ion se faisait en anglais; Joaehime n«' monologuant que de courtes réponses, en grande hâte de se dérober aux tirades de eet importun que.
dans sa peur. <'lle ne voulait pas toutefois aigrir.
l\u face du numéro... n'importe lequel, notre ineonnue tira sa révérenee <*t dan> la patte déjà tendue de Joa ehim, elle y déposa sa petite menotte Lrantée, en signe d'adieu.
(Vlic aventure galante s'était si vite répandue à la Faculté, (pie le lendemain ee fut une véritable ovation qui accueillit Joachim A. son entrée au fours de pathologie.
><•- amis l'accablèrent alors d«*
190 c'est c't'anglais
questions. Quel est son nom ? Où l'as- tu connue? Quand dois-tu la revoir? Te trouve-t-elle de son goût?
Joachim fut de roc. C'était si public aussi, en pleine Faculté, devant cent paires d'yeux narquois, pour faire des confidences et il aima mieux cuver secrètement sa gloire.
Mais après le. cours, les indiscrets éloignés, devant trois ou quatre intimes notre Don Juan s'épancha.
Tl leur en conta long, comment elle s'appuyait a son bras, le regardait gentiment ; il mit des adjectifs enthousiastes à son récit; non, ce n'était certainement pas une " stroll " ; puis dans un moment d'arrêt, les empoignant aux bras, il leur chuchota tout bas aux oreilles: savez- vous ce qu'elle m'a dit au départ, en me tendant la main?. . .
" Excuse, my love "...
— Elle a dit : my love ?
— Elle a dit: " my love", vrai, répétèrent les amis?
— Rien de plus vrai.
— Et dois-tu la revoir prochainement?
— Oui, dès demain soir; je dois la rencontrer en face de chez elle, c'est entendu. Après tout, on ne peut pas tous Être chanceux; sans ça la chan ce ne serait plus la chance. Que vou-
c'est c't'axglais 197
If/.- vous, je lui suis tombé dans l'œil m c'te petite Anglaise.
Tu nous contera? ça, hein!
Oui: mais n'en parlez point a Lamirande; il est jaloux de moi. Estn' «le nia faute si ça ne lui arrive pas aussi ces bonnes fortunes-la?
•Toachim v alla en effet a son rendez-vors. Mais quel retour triste et humilié succéda. A la montée triompha nie de la rue Sherbrooke qu'il faisait quelques minutes auparavant avec deux billets de théâtre et une boîte de chocolat dans ses poches.
Au lieu de la petite Anglaise, ce fut le bonhomme qui le reçut, — une manière de bouledogue que sa fille avait mis au courant de l'entreprise effrontée de Joachim.
Pauvre Joachim. quel air piteux il \ous avait le lendemain; quel nuaire avait assombri sa gloire!
< e ne fut pas une mince affaire
• l'obtenir l'explication de sa honte.
< eei prit du temps, bien du temps.
- Mais d'où peut venir le changement subit de ton Anglaise a ton
• 'L'ard? lui demandaient ses amis.
-Oh! je comprend* maintenant...
j'ai rélléehi.
198 c'est c't' anglais
— A quoi as-tu réfléchi?
— Si j'avais mieux pu l'anglais, allez. . .
— Farceur, tu le comprenais bien assez le premier soir, quand tu te faisais appeler: my love.
-Sacré! collège... Si papa m'avait écouté. . .
--Qu'est-ce que ton collège a à faire dans cette histoire ? Veux-tu
dire que c'est ta nationalité qui t'a nui? Voyons, Joachim, tu nous blagues; ... tu sais bien que si tu ne lui avais pas plu à ton AnglaiHe elle ne t'aurait pas appelé: my love.
— Mv love... mv love... c'est justement.
— Comment?., "c'est justement. .' ,
- Mais oui... c'est c't'anglais. . . .
je vois bien maintenant. . . ce n'est pas: ''excuse, my love"', qu'elle m'avait dit en me tendant la main, c'est:
" excuse, my glove "...
Cette phrase stupide et vulgaire nous fit retomber de haut sur le compte de l'Anglaise et, pour Joachim. les charivaris remplacèrent les ovations.
uci ^ Y \<zdecme eu AA e è)i«cl«.
k docteur.- Bien asseyez- vous. . .
Vous dites que vous ressentez ces malaises depuis longtemps. . . des oppressions, des vertiges aussi, je -i ppose?. . . Je vais prendre le pouls.
'* Il adapte un sphygmographe a "' l'aitère radiale du patient et à l'ai- " de d'un verre grossissant il en projette le tracé agrandi sur un écran".
Ah!... pouls Oorrigan, ligne d'asrcii-icii droite, violente, à angle aiûu. avec chute brusque en crochet...
Sérieux . . . sérieux . . .
" 11 applique sur la poitrine, vis à " vi^ h» ciiMir, son micro-stéthoscope ** qu'il relie par un tube A un phono- " graphe, il presse un bouton: l'ap- "' pareil se met en mouvement, enré- "gistrant tout de suite sur le eylin- " dre le> bruits du cœur communiqués *' par le stéthoscope et qu'il repro- "' duit à mesure dans la chambre, avec