BARBE
laissent nulle liberté aux artistes, une fois que les grands traits demeurent saufs. Il ne faut donc pas s'attendre à me voir insister ni beaucoup ni peu sur les divers signalements que devra réaliser (selon les Orientaux) la barbe d'un saint personnage : naissante, large, forte ou clair-semée, ronde, jonciforme (indications que je ne suis pas sûr de comprendre fort bien), pointue, bifurquée, etc. Nos artistes ne se sont pas tenus pour régis par une pragmatique si impérieuse dès qu'ils se conformaient au bon sens qui consulte l'âge, le pays et les coutumes du siècle ou de la profession. En Occident on n'a guère eu l'idée, comme chez les Orientaux, d'affecter une forme particulière de barbe à chacun des trois grands docteurs que l'Église grecque réunit volontiers : saint Grégoire de Nazianze, saint Basile et saint Chrysostome.
Je reproduis, p. 120, une gravure des Bollandistes (AA. SS. Septembr., IV, 693) où saint Nicolas remplace saint Grégoire de Nazianze. Mais ce dernier paraît dans le même volume, p. 692; et d'autres exemples ne manquent pas. ta grande barbe de saint Basile me paraît indiquer la profession monastique dont il est le législateur unjqqe dans toute l'Église grecque.
Chez nous la plupart du temps , saint Pierre porte )a barbe moins longue que saint Paul ; mais je ne vois guère de saint auquel une barbe extrêmement prolongée puisse servir d'attribut communément admis par le moyen âge latin, si ce n'est saint Onufre (12 juin, v. 370), dont la légende raconte que c'était là presque tout le vêtement ' avec une ceinture de feuilles, dans la solitude où il se confina pendant les soixante dernières années de sa vie. Des femmes barbues sont quelque chose de plus saillant; et la légende grecque ne nous les dispute pas, que je sache. Ce n'est pas du reste ce que nos légendaires ont de plus inattaquable. Mais enfin voici ce qu'il en est.
Sainte Wilgeforte (Wilgefordis, Liberata, etc.), vierge et martyre; 20 juillet, époque indéterminée. Barbue et mourant en croix. On en raconte des choses tout à fait merveilleuses, mais qu'il faut voir surtout dans les vieux auteurs espagnols et portugais \ qui ne ménageaient point l'extraordinaire à leurs saints privilégiés. Elle était dit-on, fille d'un roi païen de Lusitanie qui ayant eu ses États envahis par un roi de Sicile, lui promit Wilgeforte pour épouse afin d'avoir la paix. La princesse ne sachant comment se soustraire à ce mariage aurait prié Dieu de lui venir en aide, et une longue barbe garnit subitement son menton. Furieux de cette ressource inattendue qu'a-
vait trouvée la sainte, le père la fit crucifier. A ces faits déjà fort étranges, l'imagination des légendaires a voulu joindre encore bien d'autres embellissements que ne connaissait pas l'antiquité s ; de sorte qu'il en est résulté un composé de crrconstances toutes plus singulières les unes que les autres. L'église de Siguenza qui honore cette sainte pour patronne sous le nom de Liberata (Librada), ne fait pas profession de croire à toutes les surcharges qui ont augmenté ce récit.
Selon d'autres, la ressource extraordinaire de sainte Wilgeforte avait pour but d'échapper aux sollicitations de son propre père ; mais c'est surtout dans les pays du Nord que cette légende a fleuri *. Là, le nom de Liberata donné à la sainte à cause de la façon dont le Ciel l'avait débarrassée du mariage, la fit appeler à peu près sainte Débarras. Cela est devenu en Allemagne : Ohnkummer, Ohnkummernuss, Kummernis , Kummernissa, Sanct- Gehulf ; en Flandre : Ontcommera, Onkommera , Ontcommene, Regenflegis, Regnufledis; en Angleterre : sainte Uncumber; en France : sainte Livrade ; et en différents pays, pour les livres liturgiques : Liberata, Liberatrixi Eutropia, etc.*. Par suite de cette dénomination, était venue en Angleterre l'idée que la sainte pouvait être particulièrement secourable aux femmes qui voulaient se débarrasser de leurs maris. La Revue Britannique 8 a consacré quelques détails à cette singulière dévotion anglaise et à la légende primitive.
Pour moi je penche à croire que cette couronne, cette barbe, cette robe et cette croix qui ont été prises pour les insignes d'une princesse miraculée , ne sont qu'un détournement de la piété envers le célèbre crucifix de Lucques. On sait que la dévotion à cette image de Jésus-Christ crucifié était fort répandue au xne siècle; si bien que le roi d'Angleterre Guillaume le Roux, jurait volontiers par le saint voult de Lucques. Or ce fameux crucifix, comme plusieurs autres de ces temps-là, est entièrement vêtu et couronné. A distance de temps et de lieu, le long vêtement aura fait penser à une femme, et la barbe lui aura valu la qualification de Vierge forte. Ajoutons que le crucifix de Lucques ayant été chaussé en argent pour obvier à la détérioration que ses pieds pouvaient subir sous les baisers des nombreux pèlerins , cette circonstance nouvelle aura tourné encore à la. plus grande gloire de sainte Wilgeforte. On a dit qu'un pauvre ménétrier étant venu jouer un air devant la statue de la sainte, en avait été récompensé par une de ses riches