‹ Cardénio, l'homme aux rubans couleur de feuChapitre 1 sur 9 · SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS WTTÉRAIRES & ARTISTIQUES · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS WTTÉRAIRES & ARTISTIQUES

« Cette jeune Reine, dans la nouveauté et la beauté de ses habits, avec une infinité de diamants, était ravissante... »

(Marquise de Villars).

Cest un délice que de se promener dans les rues de Madrid^ un matin d'automne ou de printemps.

Sur ces hauteurs pierreuses, dans cette atmosphère limpide et sèche, Vangélus de Vaube, mêlé aux cris perçants des hirondelles, a des sons d'une pureté, dune suavité réellement angéliques. Et c'est déjà une volupté que de respirer Vair subtil de Madrid, cet air dont la fraîcheur est si tranchante et si vive, quHl peut, comme dit le proverbe, tuer un Jiomme, mais dont le souffle est si léger qu'il n'éteint pas une bougie.

Ce plaisir matinal est particulièrement exquis dans les jardins du Retiro, un peu après l'ouverture des portes, parmi les rampes et les parterres envahis par le foisonnement des iris, lorsque tout est blanc de diaphanes mousselines printanières et que Vodieuse odeur des automobiles n'a pas encore chassé les exhalaisons

virginales des fleurs qui s'' éveillent. Au milieu des fraîches bouffées de parfums, on monte jusqu^au rondpoint de Z'Angel caîdo, on suit le chemin qui longe la terrasse et qui surplombe VHôpital de VEnjant Jésus, ou bien Von gravit les roides escaliers du pavillon qui regarde vers le Sud, du côté de la sierra de Tolède ; de là, on embrasse d'immenses étendues dont la désolation et la splendeur lumineuse rappellent les solitudes africaines, — la route d'Alcala, les terrains rougeâtres de Vallecas, intenses et chauds comme les paysages et les fonds de tableau de Vélazquez, ou encore cette lande dénudée, où se dresse, tout au bout, dans les lointains de r horizon, tel un obélisque à V extrémité d'une plaine sans fin, la haute roche solitaire de VErmitage des Anges.

La lumière de Vaubt revêt ces espaces arides des colorations les plus délicates, et la terre elle-même, comme le ciel, semble faite d'un cristal mauve, d'une nuance indéfinissable...

Le soir aussi, au crépuscule, le Retira a son charme singulier, un charme mélancolique qui rappellerait celui de notre Luxembourg, sans une certaine âpreté, fille du terroir castillan. C'est la partie ancienne des jardins qui ressemble au Luxembourg. On y accède par des chemins aux maigres verdures d'acacias, en enjambant des rigoles vaseuses et à demi taries. On traverse des terrasses à balustres chargés de vases et de statues qui s'écaillent, on descend des escaliers monumentaux aux marches moussues et disjointes, parmi les exhalaisons gUrchauffées des buis, l'odeur enivrante et fade des

jasmins. Devant les flammes sombres du couchant^ les parterres desséchés, où les arbustes taillés presque à ras du sol imitent les ramages d^un grand tapis de cour, on s^abandonne à la tristesse particulière aux lieux royaux désaffectés. Cependant, la nuit tombe, assombrit le ciel vert et jaune du crépuscule. Derrière les grilles, on entend des cris d'enfants qui jouent, les grincements des trolleys, les jurements des muletiers qui passent, avec leurs charrettes, là-bas, sur les pavés de la place, où la Cybèle et le Neptune de marbre érigent leurs silhouettes mythologiques, au milieu des vasques pleurantes...

Je demande pardon de ces détails préliminaires, qui sans doute paraîtront oiseux aux personnes pressées. Mais ces émotions suscitées par le paysage madrilène me semblent tenir, par des liens secrets et profonds, à la dramatique aventure, dont j'' air etrouvélatrace à Madrid même, et que je vais essayer de restituer dans toutes ses péripéties. J'y suis arrivé par le chemin des écoliers. ï:.e lecteur voudra bien me pardonner de Vy faire passer avec moi.

Un matin du printemps dernier, ferrais donc par les rues de Madrid, en me dirigeant sans hâte et assez capricieusement vers la bibliothèque du Palais-Royal, où je désirais consulter des plans anciens de la ville, des descriptions de r antique Alcazar, qui s' élevait autre-

fois sur remplacement de ce même Palais, — et tout particulièrement un livre rarissime de Gil Pérez d^A vila, intitulé : Teatro de las Grandezas de la villa de Madrid, corte de los Reyes Catôlicôs de Espana. En Madrid, por Tomàs Junti MDCXXIII... J'espérais aussi découvrir là des documents inédits sur Charles II, le dernier roi espagnol de la dynastie autrichienne, ce prince lunatique et dégénéré, gui, dans Vhistoire, ferait figure de simple idiot, si, à de certains moments, il n'avait eu, comme en un éclair de conscience, le sentiment de la tradition et du inagnifique héritage dont il était le dépositaire, — véritable spectre de la royauté, grotesque et macabre à la façon d'une esquisse de Goya, ■ — ce désespéré qui, à la veille de mourir, descendit dans les caveaux de VEscorial et fit rouvrir devant lui le cercueil de sa pre?nière femme, la charmante Marie' Louise d'Orléans, le seul être, avec sa mère, qu'il ait' réellement aimé...

Mais, ce matin-là, en remaniant la Carrera de San Gerônimo, fêtais bien loin de ces funèbres images. Je regardais, en flânant. Dans cette folie lumière d'argent, cet air si frais et si léger, les moindres choses me paraissaient receler une séduction inconnue et comme radieuse, de sorte que fe n'éprouvais aucune envie de hâter le pas. Tout était neuf à mes yeux, — les cohues bigarrées de la Puerta del Sol, l'animation commerçante de la Calle Mayor, V architecture si originale, si espagnole de V Ayuntamiento , avec ses pilastres, ses arcades, ses tours d'angle coiffées d'une cage ardoisée et surmontées d'une flèche aiguë, comme les clochers de

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mon pays lorrain, — et les vieux palais du xvii^ siècle aux portails doriques ou toscans, — et même je trouvais une grâce au monument tout moderne, qui commémore Vattentat de 1905 contre le roi Alphonse XIII, cette blanche colonne surmontée d'une Vierge couronnée, proche parente des Vierges françaises du xviii^ siècU...

Au bout de la rue, la vue du Palais-Royal me ramena instantanément au souci de mes doctes recherches.

Je pénétrai dans ce bel édifice par Ventrée principale, celle qui s^ouvre sur la Place d'Orient. La cour intérieure était déserte. A peine si, en la traversant, f entrevis, entre les colonnes de la galerie, la silhouette fuyante d'un hallebardier. Au sortir de la rue déjà chaude, ce palais paisible m' apparut comme un lieu de fraîcheur et de recueillement. Davantage encore la bibliothèque me donna cette impression de solitude silencieuse. Le visiteur qui s^y introduit sur les pas feutrés d'un huissier, peut avoir V illusion qu^eïle est faite pour lui tout seul, dépendant, dès le vestibule, une effigie royale vous rappelle en quel lieu vous êtes, — une copie du portrait de Mignard, qui représente le jeune Philippe V, encore assez duc d'Anjou sous son costume espagnol pour qu'on reconnaisse instantanément le petit-fils de Louis XIV. En perruque blonde, la golille au cou, il cambre élégamment sa taille sous un pourpoint de velours noir, que barrent la toison d'or et le grand cordon bleu du Saint-Esprit. Une inscription mise au bas du cadre commémore le don de ce tableau à Sa Majesté le roi Alphonse XIII par Son Excellence don Emilio Loubet, Président de la République française.

Puis, c'est V enfilade des hautes salles, où les parquets, comme des étangs solitaires, réfléchissent à V infini les pieds des tables, les bois luisants et précieux, les cuivres polis des armoires. Tout est net, solide et somptueux. Un aimable gentilhomme, dissimulé derrière des paravents, à Vextrémité de la dernière salle, est Vermite de cette Théhdide. Quelques auxiliaires, habituellement invisibles, surgissent parfois à son appel.

Grâce à lui, je trouvai tout de suite la plupart des documents que je cherchais. A vec le tome vêtu de cuir fauve de Gil Pérez d'Avila, il me mit entre les mains le plan du vieux Madrid — je veux dire une subdivision de ce plan, car il est immense comme une fresque et néanmoins exact et fouillé comme une miniature : la moindre chapelle, le moindre couvent y sont desssinés avec leurs campaniles, leurs cloîtres intérieurs, lenombre précis de leurs portes et de leurs fenêtres. Je ne tardai pas à y découvrir un hôtel princier mentionné par divers historiens. Sur ce point, je fus pleinement satisfait. Mais pour le lunatique Charles II, pas trace de document inédit ; la bibliothèque n'en possédait aucun. Alors, avec un empressement pour lequel je ne saurais trop lui marquer ma gratitude, Vaimable seigneur qui préside aux destinées de la Bibliothèque du Roi voulut bien me dire :

— Puisque Charles II vous intéresse, vous est-il agréable que je vous recommande à donEduardo Z., le directeur d'une de nos grandes compagnies industrielles? Cest un collectionneur passionné. A défaut des documents nouveaux que vous désirez, il vous montrera, fen suis

sûr^ une foule de curiosités ou de raretés hihllograpJiigues, qui feront cotre émerveillement...

^acceptai d'enthousiasme.

Le lendemain^ dès la première heure, je reçus, de la Bibliothèque de Sa Majesté une imposante lettre de recommandation, timbrée de Vécusson royal, ou s^espaçaient, en quelques lignes d'une très belle écriture diplomatique, des formules laudatives et courtoises du plus grand style.

t- --il

Le soir même, je me rendis chez don Eduardo Z.

Ce puissant personnage habite, dans le quartier de Rosalès, une fastueuse maison neuve en bordure de ce large boulevard en terrasse, qui conduit au Parc de V Ouest et qui domine la Gare du Nord et la vallée du Manzanarès.

Don Eduardo n'était pas encore rentré. Je dus Vattendre quelque temps dans un petit salon, au bout d'une galerie. Du haut en bas, les murs de ce salon et de la galerie elle-même étaient tapissés de tableaux anciens et modernes, — la plupart modernes et même très modernes. L'extraordinaire intensité lumineuse de ces toiles éclairait réellement la pénombre des hautes pièces aux stores baissés. Je me délectais à ce spectacle. C'était comme un ruissellement de chair et de lumière, comme le jaillissement des sources mêmes de la vie. Quel sens radieux de la couleur ont ces peintres espagnols/... Et je songeais, en regardant leurs toiles, à une discussion

que f avais eue récemment à Paris, avec un de nos confrères, écrivain subtil etraffiné jusqu'à la corruption, qui, pour justifier son antipathie contre V Espagne, me disait, en guise d'argument suprême :

— Et puis c'est un rivage où Hélène rCa jamais abordé!...

Je le veux bien. On ne voit guère Hélène en dehors de la Grèce, d'une certaine Grèce. A Troie, elle devait être dépaysée au milieu de ces lourds Asiatiques, de ces femmes un peu molles et basses de croupe. En Italie, elle engraisse, elle prend Venibonpoint matronal de la Joconde. Ici, elle se dessèche jusqu'' à la maigreur osseuse de la Gitane ; c'est Carmen. Et ainsi VEspagne n'est peut-être pas le pays de la Beauté. Mais c^est assurément le pays de la Splendeur. Enire les deux, mon cœur hésite. Est-il possible d'ailleurs de concevoir Vune sans Vautre; La Beauté sans la Splendeur n'est-elle pas une Hélène fantômale, tout près d'expirer?...

Je rêvais ainsi, lorsque le maître du logis parut.

Tout de suite, il me conduisit dans un studio éclairé de larges fenêtres et muni de tables massives, commodes pour y étendre les estampes et les pesants in-folios. A vec une extrême complaisance, il me fit voir à peu près tout ce qu'il possédait sur le règne de Charles II, — livres rares, brochures, pasquins, gazettes et gravures. Certaines de ces gravures, grossièrement coloriées, représentaient d'étranges carrosses en cuir noir, galonnés d'argent, qui ressemblaient à des corbillards, montrant une dame en rouge à Vintérieur. On y avait figuré le carrosse du Lunatique lui-même, — encombrante et

jruste machine, aux rideaux de cuir, avec un banc bien dur dans le fond, mais un marchepied qui descendait jusqu'à terre et que recouvrait un tapis de velours cramoisi à crépines d'or. Aux quatre angles du baldaquin s'érigeaient quatre couronnes royales également dorées...

Malgré toute cette imagerie pompeuse, pétais déçu. Ce n'était pas précisément ce que je cherchais. A mots couverts, je confessai ma déconvenue à mon hôte, qui, après quelques hésitations et circonlocutions, finit par m'avouer :

— J'ai là un document que je n'ai jamais voulu publier jusqu'ici... et cela pour un certain nombre de motifs que vous apprécierez... Il doit néanmoins intéresser un Français ; car il contient une relation du voyage de Marie-Louise d'Orléans, lorsqu'elle vint de Paris à Madrid, précisément pour épouser le Roi Charles II... Beaucoup de relations ont paru sur le même sujet. C'est pourquoi celle-ci m'a semblé d'un médiocre valeur... Et puis je crois avoir d'autres raisons. Mais peut-être que ces raisons n'auront pas la même importance aux yeux d'un romancier.

■ Et, l'instant d'après, il m'apporta un manuscrit composé d'une trentaine de pages de vélin, dont l'écriture était assez difficile à déchiffrer. Entre les deux dernières feuilles, je remarquai, tout recroquevillé et collé au vélin, une sorte de signet, un ruban d'une couleur passés, d'un rose ou d'un vermillon qui avait du jaunir et qui était tout piqué de petites taches noirâtres.

Est-ce la vue de ce signet qui m'hallucina, qui provoqua dans mon esprit je ne sais quel pressentiment?

Ou bien me suffit-il^ en feuilletant les pages^ d'y lire quelques noms français aux sonorités romanesques? Immédiatement ma curiosité fut vii^ement excitée. Je demandai la permission d'emporter le manuscrit, pour le déchiffrer plus à loisir ; ce qui me fut accordé, — je dois le reconnaître, — ai^ec la meilleure grâce du monde.

Je sortis : il était près de sept heures. En ces premières semaines d", mai, le soleil ne se couche pas de sitôt. J'avais encore une bonne heure de jour. Quelle tentation de m'asseoir là, sur la terrasse du boulevard, devant une table de café en plein air, et d'y refeuilleter à mon aise le troublant manuscrit !

Des ritournelles degraphophone et de piano mécanique montaient de la Bombilla, la promenade populaire qui s'étend en contre-bas de la terrasse. Une foule de promeneurs et de flâneurs s'y pressaient, assiégeaient les guinguettes, les chevaux de bois et les tourniquets des barquilleros. De reluisantes limousines sillonnaient le pavage de bois du boulevard, et l'on y voyait aussi, dernier vestige des élégances passées, quelques attelages de mules toutes pimpantes sous leurs colliers à grelots et leurs lo?igues résilles de soie blanche... Vous souvenezvous de cet étonnant petit tableau de Goya, qui est au musée du Prado, à gauche, en entrant dans la grande galerie : La Pradera de San Isidro? Un papillotemcnt de claires toilettes féminines, de costumes populaires,

d'ombrelles gorge-de-pigeon, de jupes lilas et roses, de culottes bleu tendre ou vert pomme, de chevaux harnachés, de chaises et de carrosses, — toutes ces couleurs vives et gaies bougeant au bord d'un grand paysage austère, un paysage blanc et fauve, dune aridité éblouissante, avec, çà et là, quelques taches de verdures^ et, dans le lointain, les sierras mauves et neigeuses... Sauf les couleurs fleuries des costumes, c'est à peu près le spectacle que f avais sous les yeux.

A mes pieds, aux pentes du boulevard en terrasse, dévalaient les grêles végétations printanières du nouveau parc, les lilas, les aubépines, les iris. Dans le lointain enjambant le rio dargp.nt étalé sur son lit caillouteux, les pierres brûlées du pont de Ségovie, — et, à Vangle de Vacropole madrilène, dominant de puissantes substructions, la masse et le dôme du Palais-Royal, Vers le Sud, la plaine infinie et toute nue, d'une désolation désertique. Au Nord, les étages successifs des âpris montagnes aux contours dentelés : tout cet ensemble est dune immensité, dune majesté incomparables. C'estassurément un des grands paysages du monde.

Et mes yeux revenaient invinciblement vers le profil dominateur du palais moderne. J'y substituais en pensée V ancien Alcazar de la Maison d'Autriche. Diaprés les gravures que je venais de considérer chez don Eduardo, j'imaginais assez bien la silhouette trapue de la Tour dorée, où le Lunatique avait sa chambre.

Ce souvenir me ramena naturellement au manuscrit qu'o?i m'avait confié et qui gisait là, devant moi, sur cette table de cabaret. Parmi le roulement continu des

équipages, les ritournelles qui montaient, plus assourdissantes, de la Bomhilla, je me remis à feuilleter le cahier de vélin, puis je V examinai minutieusement.

La couverture unie était vierge de toute écriture. La page suivante portait ce titre en gros caractères gothiques ; Relation véridique du voyage que je fis à Hendaye, en France, à l'occasion du mariage de Leurs Majestés Catholiques. Pampelune, l'an de Notre Seigneur, 1679. Après avoir compté les pages, — il y en avait exactement 32, — j'' aperçus, collé au verso du premier feuillet, à Vaide d'un pain à cacheter, un carré de papier filigrane et couvert d'une écriture plus fine auquel, d'abord, je n'avais pas fait attention. C'était une notule ajoutée postérieurement à la rédaction primitive et qui était ainsi conçue : « Ayant appris ce jour, 15^ de février de l'an 1689, la mort de S. M. la Reine Catholique, épouse du Roi don Carlos II, Notre Seigneur, et le bruit courant que cette mort serait due au poison, j'ai relu cette relation écrite de ma main, voilà dix ans. Encore que la plupart des circonstances en soient connues de tous, il en est d'autres pourtant qui ne le sont point, et dont je me porte garant comme témoin, — lesquelles jetteront peut-être quelque lumière sur le secret d'une si déplorable catastrophe. — Ecrit à Pampelune, de ma main, ce 15^ jour de février 1689, en ma maison patrimoniale, derrière l'église cathédrale de cette ville, proche le rempart. »

Il en eût fallu bien moins pour raviver toutes mes curiosités. Séance tenante, je parcourus les trente-deux pages du manuscrit. Cette narration très sèche était

rédigée en un castillan incorrect et pénible, sentant sa décadence. L'auteur, qui avait caché soigneusement^ — ou prudemment, — son nom et sa personnalité, me paraissait être unbarbon quelque peu sentencieux et radoteur, un dévot fort borné d'' esprit, quoique très rusé, têtu et fanatique comme un musulman, Espagnol renforcé, pour tout dire, mais au demeurant, assez bon homme. Tout ce que je pus déduire de sa relation, c^est qu'il était probablement un gentilhomme navarrais, attaché, lors du voyage d'Hendaye, à la personne du duc d'Ossone, grand écuyer de la Reine, avec qui, autrefois, il avait guerroyé en Italie et en Portugal. Néanmoins, malgré V indigence de son style et sa langue à demi barbare, les événements qu'il rapportait me parurent à la fois si colorés et si dramatiques, que fen fus tout troublé et tout enthousiasmé. D'une traite, f allai jusqu'au bout des trente-deux pages. Au terme de ma lecture, je découvris que le prétendu signet glissé entre les deux dernières feuilles était, en réalité, une relique pieuse?nent conservée par V auteur. On verra, par la suite, la signification de ce ruban, d'un rouge passé tirant sur le jaune.

A la nuit tombante, je quittai, mon manuscrit sous le bras, le boulevard de Rosalès. Il me semblait que les personnages, dont je venais de lire les aventures, me poursuivaient dans le crépuscule, que je distinguais leurs figures mélancoliques ou désespérées, derrière les fenêtres closes du Palais. Le lendemain et le jour suivant, je relus encore le cahier de vélin, et, quand je le rendis à don Eduardo, tout le drame sous-entendu dans

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