‹ Careme (volume 2)Chapitre 16 sur 81 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

CoNNOÎTRE sans juger , c'est souvent modestie; mais juger sans connoître , dit sans Chrysostôme 5 c'est toujours indiscrétion et témérité. Or si cela est vrai généralement , beaucoup plus l'est-il en particulier , ajoute ce Père 5 quand il s'agit de mépriser et de comdamner le prochain. D'où il s'ensuit que les jngemcns mauvais et désavantageux que nous faisons du prochain . sont

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presque tous téméraires et criminels : pourquoi ? parce qu^ls n'ont presque jamais ce degré d'évir dence et de certitude qui seroit nécessaire pour les justifier. En effet, chrétiens, le Prophète royal a bien raison de dire que les enfans des hommes sont vains , que leurs balances sont trompeuses , et que , par le seul défaut de connoissance, il n'y a dans la plupart de leurs jugemens qu'illusion et que mensonge : Ferurntanien vani fiiii hominum; inendaces filii fiorninitm in sfa-teris 5 ut decipiant ipsi de vanitate in idlpsiim (i). Car pour en venir à la preuve , qu'y at-il de plus commun dans le monde que de juger par les apparences , que de juger des intentions parles actions, que de juger sur le rapport d'autrui , ou 5 si l'on juge par soi-même , que de juger avec précipitation, que de juger avec une assurance pleine de présomption , que de faire valoir de simples soupçons comme des démonstrations et des convictions , que d'abuser de ses propres vues en les suivant trop , en les portant trop loin , en les étendant au delà même de ce qu'elles nous découvrent ? Tout cela , autant de sources des faux jugemens que nous formons les uns contre les autres, et qui troublent parmi nous et détruisent absolument la société. Ne perdez rien, je vous prie , de ce détail.

On juge des hommes par les apparences; et , comme remarque saint Augustin , il faudroit plôtot juger des apparences par les hommes. Car

sans insister sur ce point de morale , qui est infini , combien voyons-nous de gens dans la vie qui, par divers principes , ne sont rien de ce qu'ils paroissent , et ne paroissent rien de ce qu'ils sont! Combien qui, par je ne sais quelle négligence , produisent peu au dehors ce qu'ils ont de bon ; et combien au contraire dont toute l'étude va à déguiser le mal qu'il y a dans eux , et à se parer du bien qui n'y est pas ! Combien dont certains défauts visibles et même choquans sont compensés par un fonds de mérite très-solide ; e qui 5 sous un extérieur grossier et méprisable , cachent les plus rares vertus ! Jugez de ces personnes selon l'apparence ; autant d'idées que vous vous en faites, ce sont autant d'injustices. Aussi Dieu , par des vues bien différentes des nôtres y réprouve-t-il tous les jours les sujets que nous estimons , et estime -t-il ceux que nous réprouvons : pourquoi? parce que nos juge mens n'ont pour objet que ce qui paroît , au lieu que le jugement du Seigneur est fondé sur ce qu'il y a de plus secret et de plus intime : Homo enim videt ea quœ parent ; Dominus autem intuetur cor (i). Dieu juge les hommes , belle pensée de saint Augustin 5 Dieu juge les hommes ; et si les hommes sont pécheurs, il les juge pour les condamner : mais comment? Faisons-nous une loi de son exemple , et ne craignons point que son exemple soit trop parfait pour nous , puisque , dans la matière que je traite , la perfection même de

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Dieu doit servir à notre instruction ou à notre confusion. Ce Dieu qui , selon le langage de Tipôtre 5 est la lumière même , ce Dieu en qui il n'y a point de ténèbres , ce Dieu qui possède la plénitude de la science j quand il veut juger et condamner, se contente-t-il d'une vue superficielle 5 qui ne lui représente Thorame que par les dehors ! Ah ! chrétiens , vous le savez : il entre jusque dans les replis les phis intérieurs dePame, il pénètre jusque dans les jointures et dans les moelles , il seconde jusques aux plus profonds abîmes du cœur 5 il examine 5 il fouille , il cherche : Scrutans corda et renés Deits (i). Vous diriez que son œil ne soit pas de lui-même assez clairvoyant; et afin que Jérusaleni , figure d'une ame pécheresse , ne se plaigne pas qu'il l'ait jugée sans connoissance de cause , il prend encore le flambeau : S cridab or Jérusalem in lucernis (2). Ainsi en use ce Dieu juste et sage : mais nous , chrétiens , aveugles et considérés , nous jugeons notre frère ; nous attaquons la probité de celui-ci , la réputation de celle-là , sans autre fondement que des apparences : au lieu de nous souvenir que tel sur qui tombe notre censure et que nous croyons digne de blâme 5 est celui peut-être pour qui nous aurions plus d'estime s'il étoit connu de nous ; que sous ces apparences qui nous séduisent , il y a peut-être des trésors de grâce et d'innocence ; que cet extérieur qui nous choqiie est peut-être un voile d'humilité , sous lequel il a plu à Dieu

(i) Psalm. 7. — ^2) Sophoii. i.

de tenir cachés les plus excellens dons. Combien de fois , pour nous être arrêtés à la surface des clioses, n'avons-nous pas confondu la vertu avec le vice ; et quels reproches aurions-nous à faire devant Dieu , si nous voulions de bonne foi reconnoître la léyèreté, je dis léi^éreté criminelle, qui dans nos jugemens nous a fait prendre do vains fantômes pour des vérités !

On juge des intentions par les actions. Vous me direz qu'il est impossible d'en juger autrement; et moi je vous réponds avec saint Jérôme que c'est pour cela qu'il n'en faut point juger du tout. Changeons la proposition, et exprimons -la en d'autres termes. Oa juge des actions sans en connoître le principe , qui sont les motifs et les intentions ; ou plutôt on devine les motifs et les in^ tentions , pour avoir droit d'interpréter et de censurer les actions. Je vous demande , mes chers auditeurs , s'^il est rieade plus téméraire et de plus inique ; car de raisonner comme l'homme mondain 5 à qui saint Augustin fait dire , Attendu quid agat , et intelligo propter quid agat ; j'observe la manière d'agir, et de la manière d'agir je con^ dus pourquoi Ton agit : c'est un abus , reprend ce saint docteur , puisqu'il est évident que la même chose peut être faite par cent motifs tout différens les uns des autres , et que ces différens motifs en doivent fonder autant de jugemens tout opposés. En effet 5 quand Magdelcine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, te fut par un mouvement de piété , et les apôtres.

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racciisèrent de prodigalité. Le Sauveur du monde Juî-mcme souffroit auprès de lui les pécheurs pour les attirer à Dieu , et les pharisiens le soupçonnoient d'entretenir avec eux de mauvais commerces. Nous voyons 5 continue saint Augustin, les mêmes actions en substance , louées et condamnées par le Saint-Esprit , selon la diversité des intentions. Pharaon accable les Israélites de travaux insupportables, et Moïse en fait périr une partie dans le désert par des châtimens encore plus terribles : mais dans l'un c'étoit un esprit de domination qui l'enfloit ; et dans l'autre , un zèle de religion qui Tanimoit : Sed ille dominatione injlatus , iste zelo injlammaius » Les impies commeltoient des sacrilèges en massacrant les prophètes , et les prophètes faisoient à Dieu des sacrifices en exterminant les impies : Occiderunt impii prophetas , occiderunt impies et prophetœ. Dieu même aussi-bien que Judas a livré Jésus-Christ aux Juifs : mais Dieu en livrant son Fils a fait éclater sa miséricorde ; et Judas en livrant son maître s'est rendu coupable de la plus noire perfidie : Et tamen in hac traditione Deus pius est , et liomo reiis. Qu'apprenonsnous de là ? Ah ! mes frères , cela nous apprend que ce sont les intentions des hommes qui donnent la forme à leurs actions; et que ces intentions d'ailleurs n'étant connues que de Dieu , Discretor cogitationum et intentionum cor dis (i) , c'est une extrême témérité , quelque éclairés que

(i) Hebr. 4.

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nous puissions ctrc, d'en vouloir faire le discernement. Pourquoi, vous qui méjugez, de deux intentions que je puis avoir, m'imputerez-vous celle qu'il vous plaît , surtout si celle que vous m'imputez est celle que je désavoue? pourquoi de deux intentions , l'une bonne , l'autre mauvaise, prétendez-vous que c'est la mauvaise , à l'exclusion de la bonne, que je me suis proposée ? laissezmoi mon secret , disoit Isaïe , puisqu'il est à moi , Secretmn meum mihi(i) ; et ne vous exposez pas , en voulant y entrer , à tomber dans des erreurs dont il sera difficile que votre conscience ne soit pas blessée. En un mot , souvenez-vous de la belle maxime de saint Bernard , que l'homme en mille rencontres est si peu d'accord avec lui-même, et que ce qui se passe dans lui est souvent si contraire à ce qui part de lui , que jamais on ne peut bien juger, ni de ses actions par ses intentions , ni de ses intentions par ses actions.

On juge sur le rapport d'autrui; et quoiqu'en jugeant de lasorte on juge avec moins d'assurance, on se croit en droit de juger avec plus de liberté : comme si le jugement qu'on forme n'étoit un péché que pour celui qui Ta formé avant nous, et qui Ta ensuite communiqué aux autres. Nous avons sur cela même encore dans l'exemple de Dieu de quoi nous confondre. Les abominations de Sodome et de Gomorrhe étoient devenues publiques ; le bruit s'en étoit répandu par toute la terre, et, selon le langage de l'Ecriture , il étoit

(0 Isa. 24>

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monté jtisqiies au tronc de Dieu : Clamor Sodomojmm inidtiplicahis est (i). Que fait Dieu? condamne-t-il d'abord ces malheureux , et les juge-til ? écoutez-le s^en expliquer lui-même , et voyez les mesures que sa sagesse lui fait prendre , non pas pour donner plus de poids à son jugement , mais 5 dit saint Bernard , pour servir de modèle aux nôtres. Clamor Sodomorum et Gomorrhœ multiplicatus est , et peccatum eoriim aggravatum est nimis. Descendam , et videbo , idimm clamor em qui venit ad me , opère complevernnt. Le péché de ce peuple crie vengeance au Ciel , et j'apprends qu'ils ont mis le comble à leur iniquité ; mais ce n'est point encore assez pour moi: je descendrai , j'irai , je les visiterai en personne, et avant que de prononcer comme juge , je m'éclaircirai par moi-même comme témoin. Prenez garde , reprend saint Bernard : Dieu ne s'en fie pas en quelque sorte à sa providence ordinaire ; et pour cela il veut en avoir une connoissance plus distincte et plus immédiate ; Descendam et videbo : pourquoi ? parce qu'il s'agit de juger et de condamner. Ah ! chrétiens ^ où en sommesnous, et sont-ce là les sages mesures que nous prenons ? il se répand dans une ville , dans une cour 5 desbruits injurieux qui flétrissent telle personne et qui la perdent d'honneur : disons-nous alors comme Dieu 5 Descendam et videbo , je m'instruirai , je verrai , je démêlerai le vrai d'avec le faux 5 j'irai à la source des choses 5 je les ap-

(i) Grues. ï8,

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protolulii ai , et jusque Iii je me jjarderai bien de décider ? Est-ce ainsi que nous parlons ? vous le savez , ces bruits, quelque frivoles qu'ils soient , sont favorablement reçus. Une malijjne curiosité nous les fait recueillir , et une pernicieuse crédulité nous les fait trouver probables et vraisemblables. Nous donnons créance à des bommes, les uns médisans , les autres légers , ceux-ci peu éclairés, ceux-là peu sincères , et sur leur parole nous basardons des jugemens dont nous devons nous-mêmes répondre. Ils nous donnent leurs réflexions pour des faits , et nous les supposons comme tels. Ils nous font une histoire de leurs soupçons, et ces soupçons nous semblent des vérités. Tout convaincus que nous sommes qu'il n'est point de canal plus infidèle que les rapports qui se répandent en secret , et qui bientôt deviennent publics , c'est de cette source que nous tirons mille fausses idées qui nous empoisonnent le cœur, et qui sont les semences fatales des haines et des divisions. Ne nous en tiendrons-nous jamais à cette règle souveraine , Descendam et vu debo : et la précaution dont Dieu lui-même veut user 5 ne nous servira- t-elle point de modèle ? précaution surtout nécessaire aux grands et aux princes de la terre. Ils, veulent tout savoir , et combien de fois arrive-t-il qu'on leur représente les choses sous de noires images qui les défigurent! cependant un soupçon qu'ils ont conçu, une mauvaise impression qu'ils ont prise , est souvent, selon le monde , la réprobation d'un homme , et

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quelquefois d'un homme innocent , d'un homme qui n'a rendu que des services et qui n'a mérité que des récompenses. Il faut donc que le prince soit incrédule ; obsédé qu'il est de gens qui ne cherchent qu'à le prévenir les uns au désavantagée des autres , il faut qu'il soit difficile à croire le mal 5 et facile à en être détrompé. Autrement , pour peu qu'on s'aperçoive qu'il prête aisément Toreille à certains discours qui vont à la mine du prochain , il est exposé à n'avoir autour de lui que des imposteurs : Princeps qui iibenter audit verba mendacii , omnes ministros habet im^ jnos (i).

Mais 5 dit-on , je juge pour avoir vu , et il ne dépend pas de moi de voir ou de ne pas voir. Autre abus d'autant plus dangereux et phis déplorable qu'il est souvent plus incorrigible , parce qu'il est suivi de Tobstination et de l'entêtement. Car qu'y a~t-il déplus ordinaire que de prendre ses conjectures pour des évidences ? et qu'y a-t-il au même temps de plus à craindre qu'un esprit de ce caractère , qui se fait des évidences de ce qu'il lui plaît, et qui croit avoir vu tout ce qu'il a jugé? vous n'avez pu ne pas voir ce qui étoit visible , et ce que vous avez condamné : non, chrétiens; mais il dépendoit de vous de ne vous pas appliquer à ces vues souvent imaginaires ; mais il dépendoit de vous d'en détourner votre esprit ; mais il dépendoit de vous de vous en défier 5 et de les tenir pour suspectes ; mais il dé-

(r) Prov. ag»

ï8î VEIVDURDl DE LA V** SEiMAINE.

pendoit de vous de leur opposer mille erreurs passées , où la présomption d'une évidence prétendue vous a lait tomber. Si vous en aviez usé de la sorte , ces vues qui vous ont donné du mépris pour votre frère , en seroient tout au plus demeurées aux termes d^un simple doute , sur lequel vous auriez moins appuyé. Il vous est permis de voir ce que vous voyez ; mais quand il s'agit de condamner, il ne vous est pas permis d'aimer à le voir , de chercher à le voir , de vous attacher à le voir : pourquoi ? parce qu'avec ces dispositions , il est infaillible que vous verrez souvent ce qui n'est pas , et que vous ne verrez pas ce qui est ; parce qu'avec ce désir malin , il est sûr que vous étendrez vos vues trop loiw , que vous grossirez les objets, que vous verrez comme une poutre ce qui n'est qu'une paille et un atome, que vous regarderez comme im vice habituel ce qui n'est qu'une faute passagère , que Timpétuosité de votre esprit vous emportera , que la vraisemblance vous éblouira , que l'apparence vous trompera. Tant de fois peut-être on a jugé de vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu'on n'a jamais vu; et tant de fois vous vous êtes plaint de ces jugemens précipités et mal fondés. Pourquoi ne vous dites-vous pas ce que vous avez dit aux autres ? la prudence , la retenue que vous exigez deux , pourquoi ne l'exigez-vous pas de vous-mêmes ?

Concluons par la pensée ou plutôt par la prière de saint Augustin : Domine , noverim me , nove-

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rim te : Seigneur, disoit ce Père , que je me connoisse, et que je vous connoisse ; car si je m'étudie , comme je dois , à acquérir ces deux connoissances , occupé que je serai de moi-même et de vous, je penserai peu au prochain , ou je n'y penserai que dans l'ordre d'une sainte et discrète charité. Si je vous connois , ô mon Dieu , je saurai qu'il n'y a que vous à qui le fond des cœurs soit ouvert, et je n'aurai garde ainsi d'y vouloir entrer ; et si je me connois , je comprendrai que mon propre cœur est un abîme où je trouve assez à creuser , sans entreprendre de pénétrer dans les sentimens des autres. Si je vous connois, je respecterai votre loi, qui me défend de juger ; et si je me connois , j'aurai honte de mon ignorance , qui souvent m'a fait mal juger. Si je vous connois , j'adorerai votre divine infaillibilité ; et si je me connois , je rougirai de mes erreurs passées , et j'apprendrai dans la suite à m'en préserver. Achevons: on juge sans autorité, on juge sans connoissance , et on juge enfin sans intégrité : dernier défaut dont il me reste à vou^ entretenir dans la troisième partie..

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