‹ Careme (volume 2)Chapitre 19 sur 81 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Si jamais Toracle de Siméon s'est accompli dans la personne du Sauveur, en sorte que cet Homme-Dieu, sujet tout ensemble de contradiction et de bénédiction pour les hommes, ait été au même temps la résurrection des uns et la ruine

(«) MaUh. 8. — {ij Psalm. 34.

12'2 DIMANCJIK DKS lUMEAdX.

(les antres , on peut dire , chrétiens , que c'est parluulièremeut dans le mystère de ce jour, ou plutôt dans ce qui nous est signifié par le mystère de ce jour; savoir, dans l'opposition extrême qui se rencontre entre la communion des justes et la communion des pécheurs. En effet, que peut-on concevoir de plus saint que ce triomphe où je viens de vous représenter le Fils de Dieu, béni par tout un peuple et bénissant tout un peuple , recevant des honneurs et faisant des grâces, reconnu pour l'envoyé du Seigneur et pour le Seigneur lui-même , agissant en cette double qualité , faisant des miracles , convertissant les âmes, guérissant les malades, ressuscitant les morts ?voilà la première partie de la prédiction vérifiée ; et telle est la figure de la communion des fidèles qui dans l'état de la grâce participent au corps de Jésus-Christ. Mais voyez au contraire la triste image d'une communion indigne et sacrilège dans la réception que les pharisiens et leurs partisans font au même Sauveur, lorquUl entre dans Jérusalem ; et par toutes les circonstances que j'y vais , remarquer, jugez si l'effet n'a pas pleinement répondu à la prophétie : Ecce positus est hic in ruiyiam et in resurrectionem multorum , et in signum oui contradicetur (i) . Car premièrement les pharisiens et ceux de leur faction ne reçoi vent aujourd'hui le Sauveur du monde que par xme espèce d hypocrisie , que par dissimulation , que par je ne sais quelle nécessité qui les y en-

(i) Luc. 2.

su» LA COiVlMUJNION PASCALE. 12^

gage, que par crainte et par respect humain. S'il a voit été en leur pouvoir de lui interdire pour jamais l'entrée de leur ville , c'est ce qu'ils auroient souhaité ; mais l'évangéliste observe qu'ils craignoient le peuple , Timebant verb plebem (i) ; voilà pourquoi ils se joignent malgré eux-mêmes aux troupes des disciples , et ils se conforment extérieurement à eux. Secondement, dès que Jésus-Christ paroît dans Jérusalem, ils commencent à former des desseins contre lui, ils conspirent contre sa vie, ils prennent des mesures pour le perdre : car ce fut ce jour-là qu'ils assemblèrent ce conciliabule détestable , où la mort de Jésus , après bien des délibérations , fut enfin conclue : CoUegerunt pontijices et pkarisœi concilium adversiis Jesum (2). En troisième lieu, ils contredisent ses miracles , ^juoique visibles , quoique éclatans ; ils s'aveuglent pour ne les pas reconnoître ; bien loin d'en être touchés , ils en témoignent de l'indignation : Fidentes autem scribœmirabiliaquœfecit^ indignati sunt(3)* C'est ainsi qu'ils reçoivent le Fils de Dieu , et comment est-ce que le Fils de Dieu vient à eux? Ah! chrétiens , ne perdez pas ceci. Dans la vue de ces infidèles , Jésus-Christ entre pénétré de douleur et versant des larmes : Fidens civitatem flevit super illam (4) •• car tout cela se trouve dans la suite de ce mystère. Il entre non plus comme un roi bienfaisant à leur égard, mais , parce qu'ils ont méprisé ses grâces , comme un ennemi redoutable, pour être le sujet de

(i) Luc. 20. — (2) Joan. 11. — (3) Malth, 11. — - (4) Luc. 19.

224 DIMANCHE DKS RAMKAUX.

leur roprobalion et nicine de la destnii lion de leur ville. Non i^elinquent in te lapidern super lapidem (i): il ne restera pas , leur dit-il , pierre sur pierre : pourquoi ? parce que vous n'avez pas ronnu le temps où votre Dieu vous a visités : Eh qiibd non cognoveris tempiis visitationis fuœ (2). Enfin , il entre pour exercer déjà sur les pharisiens la sévérité de sa justice en les condamnant par avance , et prononçant contre eux ce terrible arrêt : Dico vobis , quia lapides clatnabunt (3); allez ; je vous annonce que ces pierres, c'étoient les pierres du temple, rendront un jour témoignage contre vous. Que de rapports avec la communion des pécheurs ! souffrez que j'en fasse en peu de mots Tapplication.

Car ce que firent ces pharisiens et ces ministres de la synagogue , qui ne reçoivent le Sauveur du inonde que par politique , et parce qu ils craignent le peuple 5 c'est ce que font encore certains pécheurs du siècle , endurcis dans leur péché et nullement disposés à y renoncer 5 mais qui néanmoins vexdent garderies apparences et sauver les dehors . de la religion ; hommes dans le fond ennemis de Jésus-Christ , mais qui n'osent pas se déclarer , et qui s'aveuglent quelquefois jusqu'à se le dissimuler à eux-mêmes. Ils voudroient bien ne communier jamais ; mais ils y sont engagés par des bienséances de condition et d'état dont ils ne peuvent pas se dispenser. C'est un magistrat, et le scandale qu'il causeroit , retomberoit sur sa personne ;

(i) Luc. 19. — (9.) Ih'uL — (3) //;/(/.

SUR LA COMx^UNIOI^ PASCALE. 2 2 0

< Vst un père de famille , qiii seroit infailliblement remarqué ; c'est une femme de qualité , qui (croit tort à sa réputation; c'est un homme d'église 5 qui se décrieroit et qui passeroit pour un libertin. Il faut donc prévenir ces canséquences , et pour cela se présenter, au moins en ce saint temps, comme les autres à la table des fidèles ; autrement il se trouveroit un pasteur qui , pour satisfaire à l'obligation de son ministère , s'élèveroit contre eux , qui parleroit, qui agiroit, qui les nntcroit , et c'est , encore une fois , ce qu'ils ne veulent pas s'attirer. Assez hardis pour secouer le joug de la crainte de Dieu, ils le sont trop peu pour s'affranchir de la crainte des hommes. Ainsi ils se déterminent, à quoi? à communier; mais comment? par une espèce de contrainte: Timèbant verb plèbe m (i).

De là vous jugez , chrétiens , ce qui accompagne ordinairement de semblables communions : c'est qu'au moment même où ces hommes perdus et impies reçoivent le sacrement de Jésus Christ , ils conjurent contre lui dans le cœur ; ils forment des projets pour satisfaire leurs passions brutales , et le jour de la communion devient pour eux un jour d'excès et de débauche. Voilà, mes chers auditeurs, ce qui arrive; et il vaut mieux vous le dire pour vous en donner l'horreur, que de s'en taire , tandis que vous êtes exposés à la contagion de cette impiété. On déclame tant tous les jours contre d'autres désordres • et l'on ne par-

(») l.tio. 20.

le point de celui-ci ; mais c'est celui-ci néanmoins qui attaque directement la religion. On insiste sur de légères impcrlections qu'on remarque dans quelques âmes dévotes qui fréquentent les sacremens, et Ton ne dit presque rien des chrétiens sacrilèges qui profanent le corps de Jésus-Christ ; mais c'est contre eux qu'il faudroit employer le zèle évangélique. Si de temps en temps on leur représentoit le malheur de leur état, peut-être enfin y seroient-ils sensibles ; et de vives , mais salutaires remontrances , les réveilleroient de leur profond assoupissement.

An reste, n'attendez pas que Dieu fasse des miracles en leur faveur, puisqu'ils y mettent un obstacle presque invincible : car à l'exemple des pharisiens, et par un dernier trait de ressemblant ce , ils traitent tous ces miracles d'illusions, et quand nous leur disons qu'une communion bien faite est capable de les guérir de toutes leurs foiblesses, ils s'en moquent , et ne nous répondent que par de piquaates et de scandaleuses railleries. Il n'y a qu'un seul miracle que la communion opère dans eux , et qu'ils ne peuvent empêcher. Mais quel est-il ce miracle ? Ah ! thrétiens , c'est que ce sacrement , qui devoit être pour eux une source de lumières , ne sert qu'à les aveugler; c'est que ce sacrement, qui devoit être pour eux un moyen de conversion , ne sert qu'à les endurcir ; c'est que ce sacrement de vie devient pour eux un sacrement de mort, et d'une mort éternelle. Je n'ai donr point de peine à com^

prendre pourquoi le Fils de Dieu ne vient à eux qu'en pleurant : Fidens civitatem^ flevit super iilam (i). Gomment ne pleureroit-il pas? Il voit que le même sacrement qu'il a institué pour la sanctification des âmes , va faire leur réprobation ; il voit que ces pécheurs qu'il vouloit sauver , au lieu de profiter du don le plus excellent et de la visite de leur Dieu , vont attirer sur eux , aussibien que Jérusalem , toute la colère du Ciel et s€s phi î redoutables vengeances. Est-il un sujet plus digne de ses larmes? Fidens civitatem ^ flevit super illam.

Mais si cela est, ne vaudroit-il pas mieux ne point communier du tout que de communier indignement? Autre désordre , et désordre d'autant plus dangereux que le libertinage , qui l'a introduit, s'en sert comme d'un prétexte pour s'auto riser et se maintenir. Il vaut mieux , dites-vous , ne communier jamais que de communier indignement; comme s'il pouvoity avoir du rtiieux dans une chose qui est un scandale , et un des scandales les plus évidens. Non, mon cher auditeur, Tun ne vaut pas mieux que l'autre ; et cette comparaison, faite par ceux dont je parle, je veux dire par les libertins , marque un principe encore plus mauvais et plus corrompu que n'est la conséquence même d'une communion indigne : car ils ne raisonnent de la sorte que parce qu'ils sont impies et déterminés à vivre dans leur impiété. Ce n'est point par respect pour Jésus-Christ ; ils

(t) Luc 19.

azS DIMANCHK DES RAMEAUX.

font bien paroîtrc dans tout le reste qu'ils soiit peu touches de ce motif : ce n'est point en vue de la sainteté du sacrement ; à peine en croientîls la vérité : ce n'est point dans le dessein d'une prompte conversion; ils en sont bien éloignés ^ '. t ils n'y pensent pas : ce n'est donc que par un esprit d'irréligion. Or , dire par un esprit d'irréligion 5 il vaut mieux ne point communier du tout que de communier mal 5 je soutiens que c'est un raisonnement d'athée.

A quoi j'ajoute une proposition que je soumets à votre censure, mais que je crois vraie; savoir, que de ne point communier du tout par ce principe de libertinage et d'irréligion , est un désordre encore plus abominable devant Dieu que de communier indignement et par principe de négligence ou de fragilité. Et en effet, on a toujours rru que de manquer au devoir de la communion pascale , de la manière que je viens de l'expliquer , c'étoit une espèce d'apostasie , parce qu'un des caractères les plus marqués du christianisme, c'est la communion. On a toujours cru que deman- ,quer à ce devoir de pâque , c'étoit s'excommunier soi-même , mais d'une excommunication plus funeste encore que celle que fulmine l'Eglise par forme de censure : car être excommunié par l'Eglise, c'est une peine que saint Paul même prétend être utile ; mais s'excommunier soi-même , c'est un crime qui va droit à la ruine du salut et a la damnation. On a toujours cru qu'un chrétien qui ne faisoit pas la pâque 5 devoit être considéré

romme un païen et comme un publicaiii , selon la parole du Sauveur même , parce qu'il n'écoute pus la voix de l'Eglise et qu'il méprise ses ordres ; et moi, non-seulement je le regarde comme un publicain et comme un païen, mais il me paroit pire qu'un païen , parce que je suis persuadé qu'nn bon païen; je dis bon autant qu'il le peut être dans sa religion , vaut mieux qu'un chrétien de nom , mais au fond sans religion. Tel est le désordre que je combats , et plût au Ciel que ce fût un fantôme ; mais ce désordre n'est point si rare que vous le pouvez penser. On ne sait que trop combien il y a de ces libertins , et de ces libertins distingués par leur qualité et par leurs emplois , qui se flattent d'une prétendue bonne foi en ne communiant jamais , parce qu'ils ne veulent pas , disent-ils , se rendre sacrilèges en communiant. Ne les scandalisons point ici, et gardons-nous de les faire connoître : mais aussi je les conjure de ne pas scandaliser Jésus-Christ leur Sauveur par le mépris de son sacrement; de ne pas scandaliser l'Eglise leur mère par une désobéissance opiniâtre ; de ne pas scandaliser les fidèles leurs frères par leur exemple pernicieux; de ne pas se scandaliser eux-mêmes par le dérèglement de leur conduite. Que feront-ils donc? communieront-ils indignement ? A Dieu ne plaise ! mais , entre ces deux extrémités , il y a un milieu : c'est de communier, et de bien communier. Toute dévotion qui porte à ne point communier, est une fausse dévolion ; et toute maxime qui porteroit à

2 3o DIMANCHE DES RAMEAUX.

rommunier en état de péché, seroit une abomination. Mais le point solide est d'approcher de la table de Jésus-Christ, et d'en approcher avec des sentimens de religion , de pénitence , de piété , de ferveur, qui sanctifient une anie, et qui la disposent à manger ce pain céleste qui doit être pour nous lé gage d'une éternité bienheureuse , que je vous souhaite, etc.

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SERMON

POUR

Maria verô accepit libram unguenti prelîosi , et vinxit pedes Jesu , et extersit pedes ejus capillis suis.

Marie Magdeleine 'prit donc une livre d* huile de parfum qui étoit d^un grand prix^ la répcindit sur les pieds de Jésus ^ et les essuya de ses cheveux. Saint Jean , chap. 12.

( j'est pour la seconde fois que , durant le cours de ce carême , l'Evangile nous représente Marie Magdeleine prosternée en la présence de Jésus- Christ, répandant un parfum de très-grand prix sur les pieds de ce divin Maître , les essuyant elle-même de ses cheveux , et renouvelant dans son cœur tous les sentimens de sa pénitence et de son amour. Modèle que je vous ai proposé , chrétiens , selon les intentions de l'Eglise , pour vous engager à rentrer comme cette sainte pénitente dans le devoir, à sortir comme elle de

20 2 LUNDI DE L\ SKMAINJi SAINTE.

voire péché 5 et à vous réconcilier avec Dicfi par une sincère et une prompte conversion. Mais peut- (Mre n'y a-t-il eu que trop de pécheurs que cet exemple a touchés et qu'il n'a pas néanmoins convertis; qui se sont contentés de Tadmirer sans le suivre 5 et qui, s'en tenant à de vains désirs, auroient souhaité d'être ce qu'étoit Magdeleine contrite et humiliée devant le Sauveur du monde , mais dans la pralique ont toujours été et sont encore tout ce qu'ils étoient. Mille obstacles les arrêtent, mille engagemens les tiennent liés; ils gémissent dans leurs fers , et , sans avoir la force de les rompre , ils les traînent avec eux et demeurent dans le plus dur et le plus honteux esclavage. Or il n'est plus question de délibérer, mes frères ; il faut agir : il faut, par une salutaire violence , vous tirer, ou plutôt vous arracher de cette triste servitude ; et je viens aujourd'hui vous dire ce que l'ange dit à saint Pierre dans la prison : Sujye velocifer (i); levez- vous et ne tardez pas. Je sais quelle illusion vous séduit, et par quels prétextes la passion vous trompe et vous joue. Pour calmer les remords intérieurs de votre ame, vous ne renoncez pas absolument à la pénitence, mais vous la différez ; vous ne dites pas , je ne me convertirai jamais; ce désespoir fait horreur : mais vous dites, je ne me convertirai pas encore sitôt; et moi je veux vous faire voir les suites malheureuses de ce retardement et l'affreux danger où il vous expose. C'est ici, mon Dieu, que j'ai be-

(l) Acl. 12.

SUK LE RETARDEMENT DE LA PÉNIT. 233

soin de votre grâce toute-puissante , et que je la demande par Tintercession de Marie , l'asile et l'espérance des pécheurs. Ave^ Maria.

Trois choses, disent les théologiens , sont d'une nécessité indispensable, ou, selon le terme de l'école , d'une nécessité de moyen , pour se convertir à Dieu : le temps , la grâce et la volonté : le temps , comme une condition sans laquelle hors de Dieu rien n'est possible ; la grâc^ , comme le principe d'où dépend essentiellement la conversion du pécheur , et la volonté du pécheur , comme le sujet même de cette conversion. Or, cela présupposé , voici d'abord en trois mots tout mon dessein et ce que j'entreprends d'établir. Je veux vous montrer combien la conduite d'un pécheui: qui diffère sa conversion est téméraire : pourquoi ? parce qu'en remettant il s'assure de trois choses sur lesquelles il doit le moins compter , et dont il a plus lieu de se défier; savoir, du temps de la pénitence, de la grâce delà pénitence, et de la volonté défaire pénitence. Témérité lorsqu*il se promet d'avoir un jour le temps de se convertir à Dieu, c'estla première partie. Témérité lorsqu'il présume que la grâce ne lui manquera pas pour se convertir à Dieu , c'est la seconde. Témérité lorsqu'il se ré pond de lui-même en se flattant qu'il aura la volonté de se convertir à Dieu, c'est la troisième. Ces pensées sont communes; mais, pour être communes, elles n'en sont pas moins solides ni moins propres à faire impression sur vos cœurs.

23 I LL^ÏDI DK LA SEMAINE SAINTE.

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