DEUXIÈME PARTIE
C'est le propre de Dieu de renfermer dans Puïiité de son être la multiplicité de tous les êtres ; et c'est le propre de la charité divine de réduire à l'unité d'un seul précepte tous les préceptes qui, quoique différens et quoique infinis en nombre , $ont compris dans la loi de Dieu. Dilige , et
(l) I Rfg. 2.
fac qiiod vis : Aimez , et faites ce que vous voudrez, disoit saint Augustin. II semble , par cette manière de parler , que Tamour de Dieu soit une abolition générale de tous les autres devoirs de rhomme ; mais il s'en faut bien que ce saint docteur Tait conçu de la sorte , puisqu'au contraire il a prétendu nous faire entendre par là que tous les autres devoirs de Phomme étant réunis , comme ils le sont , dans Pamour de Dieu, on peut sûrement donner à Thomme une pleine liberté de faire ce qu'il voudra, pourvu qu'il aime Dieu , parce qu'en aimant Dieu il veut nécessairement tout ce qu'il doit vouloir , et ne peut rien vouloir de ce qu'il ne doit pas. Voilà , mes chers auditeurs, le mystère de cette grande parole de l'Apôtre , Plenitudo ergo legis est dilectio (i), la charité est la plénitude de la loi. Parole dont il est important pour vous d'avoir une parfaite intelligence : car il s'ensuit de là que pour produire cet acte d'amour , qui est le sujet du premier commandement , ou du commandement par excellence , Diliges Do^ninum (2) , il faut être préparé, et , pour mieux dire , déterminé par une volonté absolue , sincère , efficace , à observer sans réserve et sans exception tous les autres commandemens , et se persuader qu'il est autant impossible d'aimer Dieu et de n'être pas dans cette préparation d'esprit , que de l'aimer tout ensemble et de ne le pas aimer. Je dis tous les commandemens sans exception ; car prenez garde ? chré-
(t) Rom. i3. — (2) Deut. 6.
SUR L'AMOUR DE DIEU. 5j
tiens 5 à ce que vous n'avez peut-être jamais bien compris : il n'en est pas de la charité comme des vertus morales et naturelles ; en sorte que vous puissiez dire quand vous accomplissez un préceple , j'ai une charité commencée ; si j'en accomplis plusieurs , cette charité croît dans moi , el elle sera entière lorsque je les accomplirai tous. Non 5 il n'en va pas ainsi. L^essence de la charité ne souffre point de partage, elle est attachée à l'observation de toute la loi ; et de même , dit l'ange de l'école 5 saint Thomas , que si je doutois d'un seul article de la religion que je professe , quelque soumission d'esprit que je pusse avoir sur tout le reste, il seroit vrai néanmoins que je n'aurois pas le moindre degré de foi, parce que la substance de la foi est indivisible ; aussi est-il certain que quand j'aurois pour tous les autres commandemens cette soumission de volonté que la loi demande , si elle me manque à l'égard d'un seul , dès là je n'ai pas le moindre degré d'amour de Dieu. Il y a une grande charité , poursuit saint Thomas ; et , par comparaison à celle-là , on peut dire qu'il y a une moindre charité : mais la charité que je conçois la moindre , si c'est une vraie charité , s'étend aussi-bien que la plus grande à toutes les obligations présentes , futures , possibles ; et quand saint Paul aimoit Dieu de cet amour fervent et extatique , qu'il savoit si bien exprimer , il ne s'engageoit , quant au fond , à rien davantage que le dernier des justes qui aime Dieu le plus foiblement , pourvu qu'il l'aime vé-
5S LUNDI DK LA V« SEMAESK.
rilablcmcnt. C'est pour cela que TApôtre appelle cet amour la plénitude de la loi, (i) Plenitudo legis : parce que tous les commandemens de la loi de Dieu entrent , pour ainsi dire , dans la charité comme autant de parties qui la composent ; et qu'ils se confondent dans elle comme autant de lignes qui , hors de leur centre , sont séparées, mais dans leur centre trouvent leur union sans préjudice de leur distinction.
En effet, entre tous les préceptes particuliers considérés hors de ce centre de l'amour divin, il n'y a ni connexion ni dépendance naturelle. On peut observer l'un sans accomplir Tautre : celui qui défend le larcin , ne défend ni le parjure ni l'adultère ; celui qui commande l'aumône , ne commande ni la prière ni la pénitence : mais par rapport à l'amour de Dieu , tout cela est inséparable : pourquoi? parce que cet amour, en vertu de ce qu'il contient et de ce que nous appelons sa plénitude , est une défense générale de tout ce qui répugne à l'ordre , et un commandement universel de tout ce qui est conforme à la Yaison ; en sorte que , dans le langage de la théologie , dire intérieurement à Dieu que je l'aime , c'est faire un vœu d'obéir à toutes ses volontés , comme si je spécifiois chaque chose en détail^ et que, développant mon cœur , je m'expliquasse par ce seul acte sur tout ce que Dieu sait que je lui dois et que je veux lui rendre. Sur quoi saint Augustin fait une i^éflexion bien judicieuse , dont voici
(i) Rom. i3.
SUR L'amour de dieu. 5^
le précis. Il examine ces paroles du Sauveur du monde , Si prœcepta mea servaveritis , (i) ma" nebitis in dilectione meâ : Si vous gardez mes conimandemens , vous serez dans l'exercice et comme dans la possession de mon amour ; et il les compare à cet autre passage du même évangile 5 Si diligitis rne^ mandata mea servate (2) : Si vous m'aimez , gardez mes commandemens. Là-dessus il raisonne et voici comment. D'une part Jésus- Christ nous assure que si nous Taimons nous obéirons à sa loi , et de l'autre il nous déclare que si nous obéissons à sa loi nous l'aimerons. Quoi donc ! est-ce par la charité que la loi s'accomplit , ou par l'accomplissement de la loi que la charité se pratique ? Aimons-nous Dieu parce que nous faisons ce qu'il nous commande , ou faisons-nous ce qu'il nous commande parce que nous l'aimons? Ah ! mes frères , répond cet incomparable docteur , ne doutons point que l'un et Tautre ensemble ne se vérifient selon l'oracle et la pensée du Fils de Dieu : car quiconque aime Dieu de bonne foi , a déjà accompli tous les préceptes dans la disposition de son cœur; et quand il vient à les accomplir dans l'exécution , il ratifie seulement et il confirme par ses œuvres ce qu'il a déjà fait par ses sentimens et dans le secret de l'ame. D'où il s'ensuit qu'il y a de la contradiction à former l'acte d'amour de Dieu , et à n avoir pas une volonté absolue d'observer tous les commandemens de Dieu : Plenitudo legis ,
(i) Joan. i5. — (2) Joaii. 14.
6o LUNDI DK LA V« SEMAINE.
dilectio (i). Supposons donc un Lommc tel que rimperfection de notre siècle ne nous en fait aujourd'hui que trop voir ; je veux dire , un homme d'iHie fidélité bornée , et qui , dans Pobéissancc qu'il rend à Dieu , usant de reserve , accomplisse , si vous voulez , hors un seul point, toute la loi : il n'est ni blasphémateur , ni impie , ni fourbe, ni usurpateur , ni emporté , ni vindicatif; il est religieux envers Dieu, équitable envers le prochain : mais il est foible sur une passion qui le domine , et qui pour être Punique dont il soit esclave n'en est pas moins le scandale de sa vie. Ou bien , pour le considérer sous une autre idée , il est chaste , réglé dans ses plaisirs , ennemi du libertinage , il a même du zèle pour la discipline et pour la pureté des mœurs : mais , avec cette pureté de mœurs et de zèle , il ne peut oublier ime injure ; avec cette régularité , il n'est pas maître de sa langue , et, par ses médisances , il déchire impunément le prochain. Je disque cet homme n'a pas plus de charité , j'entends de cette charité divine et surnaturelle dont dépend le salut, qu'un publicain et qu'un païen ; et Dieu , dont le discernement , quoique sévère, est infaillible , ne le réprouve pas moins que s'il violoit toute la loi : pourquoi ? parce qu'en omettant un point de la loi , il n'a plus ce qui est essentiel à la charité , savoir une volonté efficace de remplir toute l'étendue de la loi.
Et voilà le sens de cette parole de saint Jac-
(i) Rora. 12.
SUR L'AMOUR DE DIEU. 6f
ques , qui paroissoit autrefois si obscure aux Pères de l'Eglise , et sur laquelle saint Augustin même crut avoir besoin de consulter saint Jérôme ; Qui peccat in iino , factus est omnium reus (i) ; quiconque pèche contre un seul précepte 9 est aussi coupable que s'il péchoit contre tous. Quoi 5 demande saint Augustin , est-ce que la transgression d'un seul précepte est censée aussi criminelle que la transgression de tous les préceptes ? est-ce qu'il n'y a pas plus de désordre à les violer tous , qu'à n'en violer qu'un seul? estce que l'un et l'autre est égal à Dieu, et que Dieu ne s'en tient ni plus ni moins offensé? En ce sens, répondoit saint Jérôme , la proposition seroit une erreur , et une erreur pernicieuse dans ses conséquences ; mais dans le sens de l'Apôtre elle contient un dogme incontestable de notre foi , que quiconque viole dans un seul point la loi de Dieu est aussi-bien privé de la grâce , perd aussi immanquablement la charité , n'a non plus de part à l'héritage de la gloire , enfin n'est pas moîns un sujet de réprobation , que s'il se trou voit l'avoir violée dans toutes ses parties. Et sur cela , mon Dieu , reprenoit saint Bernard , méditant celte vérité , je n'ai nulle raison de me plaindre , comme si la loi de votre amour étoit un joug trop pesant : car est-il rien au contraire de plus équitable que cette loi ? et si je la condamnois , ne me condaranerois-je pas moi-même , puisque n'étant qu'un homme mortel , je prétends néanmoins
(i) Jac. «.
fi2 LUNDI DE LA \^ SEMAIJîE.
avoir droit d'exiger de mes amis la même fidclitë ? Qu'un d'eux m'ait manqué dans une affaire importante , qu'il ait pris parti contre moi , qu'il m'ait déshonoré, qu'il m'ait fait outrage, quoiqu'en toute autre chose il soit sans reproche à mon égard , je ne le regarde plus alors comme un ami, et je conclus qu'il ne me rend pas même le devoir de cette charité commune que les hommes se doivent les uns aux autres. Mais il ne m'a offensé qu'en ce seul point : il n'importe ; cela me suffit pour comprendre qu'il ne m'aime pas, parce que sil m'aimoit sincèrement et solidement , il seroit dans la disposition de me ménager en tout, et de ne me blesser en rien. C'est ainsi , ô mon Dieu, que je le conçois ; et si j'en juge de la sorte dans ma propre cause , pourquoi en juger ois- je autrement lorsqu'il s'agit des intérêts de mon créateur et de mon souverain ? Pourquoi , quand il m'arrive de franchir un pas contre vos ordres et au préjudice de votre honneur, quelque irrépréhensible que je sois d'ailleurs , me paroîtra-t-il étrange que vous m'effaciez du livre de vie , comme prévaricateur de la loi d'amour que vous m'avez imposée ? De conclure de là , chrétiens, qu'il n'y a donc plus de mesures à garder quand on est une fois pécheur , et que puisque la charité ne se partage point , il vaut donc autant la perdre pour beaucoup que de la perdre pour peu , être tout-à-fait libertin que de ne l'être qu'à demi , suivre en aveugle toutes ses passions que de n'en satisfaire qu'une , se porter à toutes les extrémités
que de se modérer dans le crime , c'est raisonner en impie et en mercenaire : en impie qui , par cette maxime de tout ou rien , prétend s'autoriser dans ses excès et dans son libertinage ; en mercenaire qui , n'ayant en vue que son intérêt propre dans le dérèglement de ses mœurs , se soucie peu du plus ou du moins qu'en souffre Tintérêt de Dieu.
Mais vous vous trompez , mon frère 5 dit saint Augustin : car quelque indivisible que soit la charité et l'amour de Dieu, il est toujours vrai que plus vous violez de commandemens , plus vou^ vous rendez Dieu ennend , plus le retour à sa grAce vous devient difficile , plus vous grossissez ce trésor de colère dont parle saint Paul, plus vous devez attendre de ehâtimens dans l'éternité malheureuse : s'il vous reste quelque principe de religion , en voilà plus qu'il ne faut pour vous obliger à ne vous pas emporter dans le péché même. Mais du reste convenons aussi , mes cbers auditeurs, qu'il y a bien de l'illusion d^ns la conduite des hommes à l'égard de ce grand précepte : Diiiges Dominum Deum tuum (i) .' vous aimerez le Seigneur votre Dieu. Rien n'est plus aisé que de dire : J'aime Dieu , mais rien dans h pratique n'est plus rare que cet amour : pourquoi ? C'est que nous nous flattons , et que nous ne distinguons pas le vrai ou le faux amour de Dieu. Non - seulement nous trompons les autres gar notre hypocrisie ; mais nous nous trompons
(i) Luc. 10.
iious-mcmesparuii aveuglement volontaire. Qu'il s'élève dans notre ame le plus léger sentiment d'amour pour Dieu, nous voilà persuadés que tout est fait 5 et nous croyons avoir la plénitude de ce divin amour. Ce qui n'est souvent qu'affection naturelle , nous le prenons pour un mouvement de la grâce ; ce qui n'est qu'un mouvement de la grâce , nous le regardons comme un effet de notre fidélité ; nous confondons l'inspiration qui nous porte à aimer , avec l'amour même ; et ce que Dieu opère dans nous indépendamment de nous, nous nous l'attribuons , comme si c'étoit tout ce que Dieu veut que nous fassions pour lui. Mais abus 5 chrétiens ; et malheur à nous , si nous tombons ou si nous demeurons en de si grossières erreurs. Aimer Dieu , c'est s'interdire tout ce que défend la loi de Dieu , et pratiquer tout ce qu'elle ordonne ; c'est se renoncer soi-même , c'est faire une guerre continuelle à ses passions ; c'est humilier son esprit , crucifier sa chair , et la crucifier 5 comme dit saint Paul , avec ses vices et ses concupiscences ; c'est résister aux illusions du monde , au torrent de la coutume , à l'attrait ' du mauvais exemple ; en un mot , c'est vouloir plaire en tout à Dieu , et ne lui vouloir déplaire en rien. En l'aimant ainsi d'un amour de préférence , d'un amour de plénitude , il nous reste encore à l'aimer d'un amour de perfection par rapport au christianisme, comme je vais l'expliquer dans la troisième partie.