‹ CarineChapitre 1 sur 1 · partie la veille de Eiel, entrait, après une traversée · texte numérisé non relu

partie la veille de Eiel, entrait, après une traversée

superbe, dans le fjord de Oothenbourg.

Il pouva it fitrfl minuit : le soleil majestueux descendait lentement dans les profondeurs du Sb&ger-Back, s'attardaut à la cime des vagues enflammées, comme s'il ne pouvait se résoudre encore à quitter notre hémisphère. Arrivé au point

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extrême où le ciel et la mer semblent se joindre et s'unir, il hésita et s'arrêta un moment, et, alors même qu'il disparut, il re^ta si près que J,'on deyinaij toujours sa présence. Le ciel, yers le couchant, gardait des teintes ardentes : oneut-dit une palette radieuse, sur laquelle les nuances les plus vives se fondaient et s'embrasaient. Les deux couleurs dominantes, le rouge et le jaune, qui sont les deux plus riches du prisme, se mêlaient et se pénétraient de manière à présenter dans une chaude harmonie les tons les plus poétiques.

L'éclatante lumière qui flottait à l'horizon dans une bande de pourpre foncé, allait s'éteindre et mourir au zénith, en de légers flocons orangés qui m énageaie nt la transition avec l'azur sombre. De grands nuages aux aspects étranges, chariots aux roues étincelantes, trônes d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent, s'élevaient de la mer, montaient dans le ciel et découpaient vivement leur silhouette sur un fond resplendissant.

A peine les derniers rayons s'étaient-ils évanouis, à peine les dernières splendeurs effacées, à peine dans le ciel éteint les bouquets de roses furent^ils remplacés par des touffes de lilas, que, déjà, du coté de l'est, le soleil reparut.

Cette nuit-là, il n*y eut point de nuit.

CARIEE. 5

Tous les passagers de la Wdlkyrie ét^fînt jd^lîout, groupés à Tavant du léger navire, regardant le rivage qui s'approchait, et la ville qui étendait vers eux ses deux môles, comme des bras hospitaliers, pour les mieux recevoir.

Au fond du golfe, baignant ses pieds dans la mer, appuyée/ à deux montagnes de granit couronnées de sapins, nonchalamment étendues sur Therbe des prairies, comme une femme sur sa couche ; les flancs mollement pressés d'une ceinture de beaux arbres, la ville de Gothenbourg apparaissait devant eux, toute baignée des clartés crépusculaires que le soleil, effleurant les vagues à peine soulevées, semblait lui envoyer, non point des hauteurs du ciel, mais des profondeurs ineme de l'abîme, au sein duquel son disque était encore à demi plongé.

Tous les passagers étaient joyeux, comme on l'est toujours quand on ^ieiit^'accomplir une traversée, si courte qu'elle soit, et que l'on repose enfin sur le sein maternel de la terre. \

C'étaient pour la plupart des Norvégiens, recon-^ naissables hu* leur structure carrée et un peu lourde,^ leur physionomie ouverte et franche. Us revenaient de Brème, de Dantzick ou de Liibeck, et regagnaient Christiania après une halte à Gothenbourg ; c'étaient aussi des Suédois, qui venaient de visiter l'Europe, comme on dit à Stockholm, et

6 OARIKE.

qui rentraient dans leurs jpy^^° avec une provision de souvenirs. Sur tous ces visages blancs et roses, dans tous ces yeux, changeant du bleu au gris, comme la mer qu'ils avaient si souvent regardée, on retrouvait tous les signes caractéristiques des races du Nord.

Aussi, a u milieu d'eux, on avait bien vite remarque un jeune homme aux pininelles noires, au teint mat et vigoureux, aux viv^s allures, à la physionomie animée, à la démarche brusque et rapide, qu'il était impossible de confondre avec ses paisibles voisins. Il était de taille moyenne, à la fois mince et bien pris. Les Norvégiens aux vastes membres ne pouvaient s'empêcher d'admirer ses mains ânes et ses pieds étroits. Ce jeune homme allait et venait d'un groupe à l'autre, gai, jaseur, familier, échangeant avec chacun, dans une langue incorrecte, mais pittoresque et vive, des observations, des demandes et des réponses qui provoquaient parfois un sourire.

Cependant, à travers une forêt de vergues, de mâts et d'agrès; la WàUcyrie se frayait un chemin, grâce à l'habileté d'un pilote consommé ; bientôt elle atteignit le quai réservé aux paquebots ; la vapeur si£9[a bruyamment, et Ton entendit déraper les chaînes. '^

L'ancre mordit le sable argenté, la passerelle

s'abaissa, et les voyageurs s'élancèrent sur le rivage.

Le jeune étranger, resté seul, regarda l'heure à sa montre : il était minuit trois quarts.

'' Ce n'est pas, dit-il, le moment d'aller faire des visites : il me semble que le soleil a perdu la tête ; on ne sait comment on vit dans ce pays singub'er, et je ne puis plus distinguer le jour d'avec la nuit"

n s'appuya contre un mat, et regarda descendre ses derniers compagnons. Fuis il promena un moment ses yeux sur la ville silencieuse. La matinée, si Ton peut donner ce nom à des heures qui, chez nous, appartiennent toujours à la nuit, la matinée était charmante, transparente et fraîche comme une aube de printemps dans une belle vallée, quand on ne voit pas encore le soleil qui monte derrière les collines. Le fjord était inondé de molles lueurs immobiles sur les flots.

Gothenbourg dormait.

Dans nos climats plus avares, au milieu de notre civilisation, plus exigeante et plus énergique, la lumière nous mesure le travail et nous ne connaissons guère de repos sans ténèbres. Aussi^ le premier aspect de ces rues éclairées et désertes, de cette cité oisive, quant tout l'excitait aux œuvres de la vie active, produisit sur l'habitant du sud

^ une impression bizarre et qui le saisit tout d'abord. La mer, qui pénètre jusqu'au cœur de la ville, troublait seule par le clapotement et le remous de ses vagues un silence qui lui parut funèbre. Cette Tue n'avait en elle rien je b ien réjouissant; un peu d'ennui saisit le voyageur, et comme cet ennui se joignait à beaucoup de fatigue, le jeune homme salua, par un léger bâillement, le soleil Scandinave et sa première journée sous le ciel de la Suède. Bientôt il s'étendit sur des balles de coton entassées à Tavant du navire, et, avec la satisfaction bien naturelle à un homme qui v ientde . passer deux nuit s blanche s, il s'endormit de ce profond sommeil que Ton appelle le sommeil du juste.

Quand il se réveilla, il était neuf heures ; la ville était déjà remplie de bruit et de mouvement.

H descendit à sa cabine, mit beaucoup de soin et de coquetterie à sa toilette du matin, et, s'aventurant sur la planche étroite, foula bientôt d'un pied joyeux le sol d'Odin.

Il marcha d'abord assez vite, tout droit devant lui, coudoyant, coudoyé, les épaules effacées, la tête haute, le nez au vent, les yeux au loin. H suivit quelques instants le beau quai de granit qui s'avance en ligne droite du fjord jusqu'à la montagne.

Après une course de dix minutes enivrée d'air

libre, il s'arrêta pour demander quelques renseignements^jm homme qui se croisait avec lui dans la rue ; mais il s'embrouilla tellement dans ses questions, que l'autre haussa les épa ules en faisant le signe qui signifie dans toutes les langues : Je ne comprends pas I et passa son chemin. ^

Notre héros, qui croyait s'être exprimé dans un suédois irréprochable, parut très surpris du peu de succès de sa tentative ; mais comme il n'était pas homme à se décourager pour un premier échec, il la renouvela bientôt, et, cette fois, parlant lentement, à voix haute et distincte, il eut la satisfaction de voir celui auquel il s'adressait s'arrêter devant lui, porter la main à son chapeau, sourire un peu sans doute de son accent étranger, mais faire un signe approbateur et le regarder avec cette bienveillance charmée que les naturels des pays lointains éprouvent toujours pour celui qui brave les périls et les difficultés de leur langage.

Le jeune homme, après avoir reçu les indications qu'on lui donnait avec un empressement plein de courtoisie et d'obligeance, changea de route tout à coup, et, quittant la ligne droite des quais, prit une route transversale. Il arriva bientôt à la limite mejûfî. de la ville, beaucoup plus longue qu'elle n'est large, et s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence, dont la porte massive était

ÏÔ CAÈÎlfË.

ornée d'une plaque de cuiyre, reluisante comme de l'or fin, qui portait en belles lettres gothiques le nom de M. Karl-Johan Tegner, négociant.

L'étranger souleva le marteau, qui retomba bientôt, avec un retentissement sonore, sur un clou de bronze à la tête tailladée. Au même moment la porte s'ouvrit : il entra et se trouva dans un large vestibule, dont le sol était couvert de branches de sapin et de fleurs effeuillées. Au même instant une jeune fille qui sortait d'un petit salon s'arrêta devant lui.

Tous deux se regardèrent un moment sans parler ; mais la jeune fille était chez elle ; elle avait donc le droit d'attendre : c*était4u nouvel arrivant à parler. "^^

Il le comprit sans doute, car, après un moment dé muette contemplation, faisant appel à tout ce qu'il pouvait savoir de suédois pour donner une haute idée de sa politesse et de sa galanterie :

" Que vous êtes belle I lui dit-il en mettant le chapeau à la main.

— Je ne suis pas belle ! répondit la jeune fille avec un sourire plein d'enjouement, de bonne humeur et de franche gaieté ; je ne suis pas belle, mais vous êtes Français I

Ceci avait été dit avec un peu de lenteur peutêtre, mais toutefois avec un accent assez pur et

dans Taimable idiome qui se parle entre la Seine et la Loire. A quatre ou cinq cents lieues de la patrie, le son de la langue maternelle est comme une douce caresse pour l'oreille et pour Tâme. Le nouvel arrivant fut aussi ravi que surpris ; mais, dans sa surprise et son ravissement, il oublia de répondre. " Me trompé-je, dit la jeune fille, et n'etes-vous point Français ?

— Pour vous servir ! " répondit-il en s'inclinant devant elle.

Au même moment une autre porte s'ouvrit, et une grosse femme, qu'à sa tournure et à son costume il prit pour la cuisinière de la maison, apparut à l'extrémité du vestibule.

Et, comme elle s'avançait vers les jeunes gens : '' Je suis Français, mademoiselle, ou plutôt je suis Marseillais, entendons-nous bien, reprit-il avec une certaine vivacité.

— Mais Marseille est France, je crois?

— Sans doute, sans doute ! Je suis donc Français, comme vous l'avez dit : de plus je m'appelle Marins Danglade."

Et Marins s'arrêta comme pour juger de l'effet produit par son nom sur la jeune fille.

*' Marins Danglade! répéta la jolie Suédoise en se parlant à elle-même, et cherchant visiblement p, /assembler ses souveniris.

— Aurais-je la bonne fortune d*être connu de vous ? demanda-t-il en remarquant un peu d'hésitation chez elle.

— Connu ? Non I répondit la jeune fille en souriant ; il me semble, cependant; avoir entendu prononcer votre nom : vous dites que vous êtes de Marseille ?

— Oui, j'en arrive.

— Vous connaissez le consul de Suède ?

— M. Frederick Waldstrom?

— Précisément.

— J'ai une lettre de lui pour M. Karl-Johan Tegner, qui habite cette maison.

— C'est mon père, répondit la jeune fille, et si vous voulez bien prendre la peine d'entrer dans ce parloir, je vais me hâter de le faire avertir."

Tout cela fut dit avec beaucoup de grâce et un air parfait de naturel et d'aisance, que Marins ne sèmera it point attendu à rencontrer ailleurs que chez une Française. Il ne savait point que les Suédoises sont les Françaises du Nord, et il laissa voir un peu d'étonnement qui témoignait assez de son ignorance des mœurs élégantes et de l'éducation sérieuse et forte des femmes, sous certaines latitudes, malheureusement trop éloignées de Paris.

Sur les pas de la jeune fiUe, il entra dans le par-

loir ; celle-ci le fit asseoir^ et, sonnant avec assez de vivacité, elle donna un ordre bref, et que Marins ne comprit point, au domestique qui parut ; puis elle offrit à son hôte, pour lui souhaiter la bienvenue, un verre de cet hydromel que les Suédois appellent mjod, très en honneur chez eux, liqueur sucrée comme le miel, et amère comme la bière dont elle se compose.

Marins, avant de boire, avait salué la jeune fille avec un mélange de politesse et de cordialité que celle-ci n'avait point trop mal accueilli. En replaçant le verre sur le plateau, il la regarda avec plus d'attention qu'iLg^avait encore f aii

A première vue on lui donnait vingt ans, et l'on ne se trompait pas de beaucoup.

L^exclamation de Marins en la saluant était peutêtre un peu exagérée, car elle n'offirait point cette pureté et cette correction de lignes sans laquelle il n'y a point de vraie beauté. Mais elle avait du moiuB une fraîcheur de sang et un éclat de regard qui éblouissaient. Ajoutez qu'elle était grande bien découplée, et qu'à la souplesse de ses mouvements l'on pouvait deviner lliarmonie de ses proportions et juger de l'élégance de ses formes. Son front haut, couronné de cheveux châtain clair, qui bouclaient légèrement autour des tempes, était; en quelque sorte, éclairé par les rayons que

projetaient deux grands yeux bruns, les plus aima- . blés et les plus vi fs du jPionde.

r Mari na eut bî , en vQi;lu renouer l'entretien ; mais il ne trouvait point une entrée aussi délicate et aussi ingénieuse qu*il F e^ s ouhaitée : i l^^dgj i se contenter de tirer de sa poche la lettre d'introduction du jconsul, et, la tendant à la jeune fille : "Voici, lui dit-il, ce qui m'accrédite auprès de vous.

J'outàTheurg, reprit-elle en souriant, vous remettrez vos lettres de créance à mon père ; il ne ta rdera point à venir : j'entends ses pas dans la ^Ë^nlbre au-dessus de cetfte pièce ; mais veuiLleiZ 4anc me donner des ^ouyelles de Mme Waldstrpm, la femme de celui a qui nous devoiç» le pli^air 4e vous connaîti;e£ Il pa^ai^ que la France rend pares^eu^ car elle ne m'écx^t presque ipliis depiw qu'elle est à Marseille."

Marins avaii rencontré deu^ ou trois loâs H ^on^ sulesse au bal ; il assura q^'e^e se plaia^^t be$^^coup ^n France, et qu'elle trouvait M^M^^^iiLle }» plus agréiable ville du n^pnde.

''"Eile aurait bienpu pr,endre \^ peine de me 1/& dire, ;fit la jeune fille en sourifu;it.

— ^e m'a envoyé à Gothenbpurg tout exprès P9j;ir vous en informer.

, — Asseyez-vous donc, monsieur rambassadeur.-'

XUe parlait encore, quand la porte s'ouvrit et donna passage à la majestueuse personne de M. Karl- Jehan Tegner, respectable citoyen de Gothenbourg, un des plus pfros T^nT^^ftfa du conseil de la Banque, et une des premières notabilités de la Bourse du Commerce.

La jeune fille, en deux mots et avec l'aisance qu'il avait déjà admi rée en elle, présenta le nouveau venu à son père et le mit au courant de la situation.

J^^ueAM. Marins Danglade ^6oit) le bienvenu à Gothenbourg et dans ma famille ! " dit M. Earl- Johan Tegner, du même ton que prit le jeune Hamlet pour accueillir les ^âtggud^ ^ mère :

Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur !

Et il lut lentement, en faisant de temps en temps de petits signes de tête expressifs, la lettre que Marins i^enait de lui présenter. Puis il la replia avec une attention minutieuse, et la remettant dans son enveloppe :

" Waldstrom es t fort de m es amis, dit-il, et deux fois déjà il m'a écrit pour me parler de vous.

" Ici, vous le verrez bien, les amis de nos amis sont aussi les nôtres I Iljr^aJûngtemps que nous vous attendions : nous nous occupions de vous avant de vous connaître, et votre nom a été pro*

nonce chez nous plus d'une fois déjà; n'est-ce pae^ Elfride ? ajouta Thonnête négociant en se retournant du coté,de sa fille.

— Cest vrai, monsieur, fit celle que Tegner venait d'appeler Elfride, et jai éi^ si peu étonnée en vous voyant, que j'avais plus envie de vous dire votre nom, que de vous le demander.

— Tout cela est très bien, mon enfant, dit le négociant en jetant sur sa fille le doux regard d'une paternité satisfaite ; mais, au lieu de tant parler, si tu faisais monter les malles de M. Danglade dans, sa chambre ?

— Il faudrait r.avoir oii elles sont ! Monsieur, en entrant ici, tenait sa canne d'une main, son chapeau de l'autre : c'est tout ce que j'ai vu. . . .

— Mademoiselle a raison, et mon modeste bagage d'artiste est resté à bord de la Walkyrie,

— Artiste 1 artiste ! . . . . Ce n'est pas là du tout ce que Waldstrom m'écrit! pensa Tegner.

Enfin, c'est peut-être une fantaisie de ce jeune commerçant da ^p. ifdr^. passer pour un artiste ;" la chose lui est bien permise : mais je ne comprends pas.

— Ainsi, ïeprit-il tout haut, vous avez laissé vos malles dans votre cabine ?

— ^j!êJi6 me s er ais pag permis de les faire apporter chez vous.

— Très-bien, jeune homme I mais moi je yais^ me permettre de les e nyoyer chercher.

— Ne faut-il point que je me présente moimêmef

— Sur un mot de moi, on transborderait ici la Wdkyne tout entière, fit Tegner avec un geste d'orgueilleuse confiance.

— Je crains yraiment d'abuser de votre hospitalité.

— Av ons-nous Tair de nous gêner pour vous?

— Vous y mettez tant de bonne grâce que je ne m'en apercevrais point !

— Aussi, trêve de façons! c'est bien convenu; on ne vient pas ici de l'aiïtre bout de l'Europe (car nous demeurons un peu loin) pour aller s'établir à l'hôtel. Quand vous vous trouverez mal chez nous, mon jeune ami, il sera temps de songer à partir. Klfride, vois si la chambre de notre hôte est prête ! "

Elfride sortit sur la pointe du pied, légère comme un oiseau qui fait à la terre la grâce de marcher, mais qui semble toujours prêt à prendre son vol :

Même quand l'oiseau marche, on voit qu'il a des ailes !

Cinq minutes plus tard, un valet factotum, qui venait d'e ndosser un habit de livrée par-dessus

son pantalon de travail et son gilet de tous les jours, fit savo ir que la chambre du j^onsieur français l'attendait.

"Vous voilà chez vous ! dit le négociant en installant Marins dans une grande pièce très confortable, dont Tunique mais vaste fenêtre s'ouvrait sur un admirable horizon.

— Qu'on est bien ici I fit le jeune homme en regardant en face de lui, la montagne couronnée de sapins.

— Tachez donc de vous y plaire et d'y rester longtemps ! Voici le programme de la maison : on déjeune à dix heures, l'on dîne à quatre, on soupe à neuf, et tout cela de très-bon appétit Soyez exact ; c'est tout ce que je vous demande, car je n'aime pas à attendre : c'est là mon plus grand défaut. Le reste de la journée vous appartient.*"

Après ce petit speech, débite avec beaucoup de rondeur et de bonhomie, M. Tegner referma la porte et laissa Marins prendre à son aise toutes ses petites dispositions intérieures.

" Voilà de braves gens ou je ne m'y connais pas ! s'écria le jeune homme, et il est impossible de montrer plus de cordialité et plus de franchise. Ajoutons que la maison est jolie, qu'elle semble confortable, ce qui ne gâte rien, et qu'elle est admirablement située. Cette montagne a l'air àe

poser tout exprès pour moi Je n'ai qu'à ouvrir ma fenêtre pour me trouver en face des plus admirables modèles qu'un paysagiste puisse souhaiter. N'oublions pas que la fille est charmante ; si elle était blonde, cette petite Elfride serait à peu près parfaite."

Marias en était là d e ses réflexions, quand deux matelots, "qui remplissaient l'office de valets de chambre auprès des passagers de la Wdkyrie, frappèrent à sa porte et bientôt déposèrent au pied du lit sa malle, son havre-sac, et une énorme boîte à couleurs.

[AErUS Danglade est un garçon dlrameur vive et gaie, qui n'a pas honte d'être jeuneetà quîronn'auraitjamaiB

Donnee-moi tos vingt ans si vous n'en taltes rlenl car il les employait le mieux possible. H est vrai que ees vingt ans en avait vingt-cinq. Il avait vu le jour dans une de bob villes les plus poétiques ; une ville où tout le monde a le sentiment et le gofit des arts, où la nature a largement répandu les aptitudes pour saisir et les facultés pour rendre le beau. Noua l'avons déjà dit: Marins était Marseillais.

Marseille est rempli de peintres, de musIcienB et de poètes, dont les productiçns artistiques rév»-

lent une facilité remarquable. Mais, en général, ses habitants font de l'art en faisant autre chose. Plus ils ont reçu de la nature (une nature généreuse jusqu'à la prodigalité), moins ils songent à le lui rendre. Pareils aux laboureurs de ces contrées ttop fertiles qui se contentent de remuer le sol du pied, et qui l'abandonnent avec la semence confiée aux ondées et aux soleils, les Marseillais ne songent point à pousser jusqu'au bout cette forte culture sans laquelle la plante humaine n'arrive point à son épanouissement complet et ne donne jamais ni toute sa fleur, ni tout son fruit.

Marins, fils d'un armateur qui avait un comptoir sur la Cannebière, une villa sur le Prado et une bastide avec un pode à feu tout près des gorges d'Ollioules, avait montré dès l'enfance la plus tendre d'assez grandes dispositions pour le dessin. A six ans, il faisait des nez et des oreilles ; à huit ans, il oflErit un œil à son père le jour de sa fête. On se réjouit dans la famille de ce talent naissant, et les grands parents, en voyant ce marmot studieux, se disaient qu'un jour ce serait un caissier modèle. w-

Quand il eut quinze ans, on commença à trouver qu'il dessinait trop, et on voulut lui retirer les crayons et lui donner une plume. H abandonna bien ses crayons, mais ce fut pour prendre des pin-

oeaux. On ne fait pas les additions avec le carmin, ^outremer et la terre de Sienne. La famille commença à concevoir des inquiétudes sérieuses.

Quand, à dix-huit ans. Marins déclara qu'il voulait être artiste, ce fut une désolation. Ce n'était pas pour cela que son père l'avait créé et mis au monde I Le brave homme était armateur : il avait destine son fils au long cours. Il possédait dans dix comptoirs des capitaux qui lui rapportaient un beau denier. Cela valait mieux que de barbouiller de la toile I Menaces, défenses, prières, supplications, tout fut employé pour faire renoncer Marins au chevalet et à la boîte à couleurs. Mais il avait une de ces vocations décidées qui résistent à tout et que rien n'ébranle : il continua de peindre ; il peignit toujours et il peignit bien. H eut des succès, même dans son pays ! Mais chacun de ses triomphes était un chagrin de plus pour le malheureux père i Les éloges que Ion faisait devant lui du talent de son fils augmentaient son désespoir. Chaque compliment lui enfonçait un poignard dans le cœur.

" Ce petit Marins a b ien d u talent, lui disait un de ses confrères à la Bourse.

— Ce coquin-là me fera mourir ! " répondait brusquement M. Dangladç en tournant le dos au fâcheux.

ùAunfÉ. ^

Cependant, quand Mariuid eut obtenu la médaille d'or du prix de quinze cents livres, dans un concours ouvert par la Société artistique des Bouchesdu-Bhône, la vanité paternelle se sentit d oucement remuée. Il est vrai que personne n'en sut rien. Lorsque, Tannée suivante, Marins eut vendu deux mille francs au cercle des Phocéens une petite toile, grande comme les deux mains, le négociant finit par convenir dans Tintimité q u'à tout prendre.

peinture n'était pas une mauvaise partie et que, si on pouvait le faire en grand, le commerce des tableaux aariverait peut-être à donner un bon inventaire !

A partir de ce moment, et devant les intentions si énergiquement exprimées de son fils, M. Danglade, qui aimait Marins à sa manière, mais qui l'aimait véritablement, ne résista plus que pour la forme, et, après l'avoir encore un peu éprouvé par des refus dont la rigueur allait mollissant de jour en jour, i lfinj Lpar^ je rendre, et permit à Marins de suivre son x>enchant. Le bonheur n'est-il point là I

Seulement, il faut convenir que cet excellent négociant était destiné à subir toutes les tribulations. Son fils, un fils de banquier I ne se contentait pas d'être peintre : il était paysagiste.

Le paysage, on le sait, est la partie la plus déli-

â4 cAÈmÈ.

cate, la plus rëseryée de l'art, la plus inaccessible à la simplicité et à la candeur bourgeoises. Il ne révèle ses charmes qu'aux initiés, et les cache volontiers à l'industrie et au commerce. Bien des gens, quand ils achètent un tableau, aiment à voir que des personnages en chair et en os, habillés comme eux, ou à peu près, y jouent, y mangent, s'y tuent, s'y marient, en un mot, qu'ils y fassent quelque chose qui se voie, qui se comprenne, qui se devine. C'est ce que les artistes, dans leur langue pittoresque et imagée, appellent si bien " chercher la petite bête." La petite bête est ce qui plaît mieux à M. Tout le monde I Mais, pour sentir le charme de l'aube ou du crépuscule dans les grands bois, le frémissement et le murmure du ruisseau qui coule sous les saules ; pour percevoir les harmonies àla fois secrètes et présentes de la nature, il faut être plus qu'un homme : il faut être un poète, espèce rare I

Marins ne se contentait donc pas d'être peintre : circonstance aggravante 1 il était paysagiste, et, comiçej'il devait pousser jusqu'au bout ces singuliers contrastes entre sa naissance et sa destinée, au milieu de tous ces modèles, arides, crayeux, désolés, brûlés par le soleil, mais beaux pourtant, que^présente à chaque pas cette Gueuse parfumée itui s'appelle la Provence, l'enfant du midi avait,

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plus que pas un, rinstinct, le sentiment, l'amour, la divination du Nord.

Un voyage en Suisse le ravit : il faillit t omber en extase lorsqu'il alla de Martigny à Chamounix, par le col de Balme. Il comprit la nature alpestre, comme il a été donné à peu d'hommes de la comprendre: il frémissait avec les rameaux noirs des grands sapins, la neige lui donnait des éblouissements pleins de charme; il trouvait une volupté suprême dans le vertige qui vous prend au bord des abîmes; il avait envie de descendre dans les vertes profon^ deurs de la mer de glace.

H revint chez lui dans un état d'exaltation fébrile ; il n'était pas artiste seulement le pinceau à la main ; il sentait tout vivement, et l'enthousiasme du beau lui brûlait le sang.

Comme son père était riche, et que l'on savait qu'il n'avait pas besoin d'argent, on acheta ses tableaux et les paya bien. Le père de Marins n'était point avare, mais il était négociant. C'était assez dire que le profit le touchait ; il commença de croire que la peinture pou vait être une bonne affaire. La vue des billets de banque le ramens tout à fait à son fils, dont, à vrai dire, il ne s'était jamais senti bien éloigné. %

Sur ces entrefaites, il vint à Marseille un ami de iL Danglade. C'était un marchand de bois du

Nord» un des hommes les plus considérables de la Suède. Il avait un comptoir à Stockholm, une usine à Motala pour les fers et les aciers, et des chantiers à Christiansand avec une scierie mécanique. Le père de Marins et lui se connaissaient depuis nombre d'années, et ils avaient formé une de ces liaisons affectueuses, comme il y en a parfois entre les négociants pour qui l'intérêt n'est pas tout. Le vieux Suédois se prit^our le jeune Marseillais d'une amitié assez vive.

'' J'ai une fille qui est belle, dit-il à son ami ; puisque votre fils aime les sapins, le granit et la neige, envoyez-le chez nous : il aura ^^ q"<^^ se satisfaire. Quant à la fille, motus/ ces choses-là doivent venir toutes seules ou ne pas venir du tout."

L'affaire fut conclue comme un marché à terme. On convint que M. Danglade expédierait son fils vers l'automne et qu'il passerait l'hiver en Suède. L'hiver, c'est le vrai moment de visiter les pays du Nord.

Que faire d'ici là ? On était au printemps, et les mois d'été sont bien longs sous ce Midi brûlant Marins, qui ne songeait pas à l'amour, mais qui avait la peinture en tête, n'eût pas demandé mieux que de partir sur-le-champ, quitte à n'arriver que plus tard; il eût commencé ce tour d'Europe qu'un artiste doit faire au moins une fois dans sa vie.

Mais le père fut inflexible ; il aimait son fils à sa manière, surtout depuis qu'il songeait à leur prochaine séparation, et il ne voulut point lui f^ire ^grâce d'une minute. Seulement il lui donna un professeur de suédois, pour qu 'il pût faire la cour à sa fiancée dans sa propre langue, ce qui est toujours un avantage.

Cependant, quand il vit que toutes les séductions de Marseille laissaient ce cher rejeton indifférent ; qu'il négligeait le poste à feu, où les jeunes messieurs de son âge vont attendre les grives qui se perchent sur la dernière cime des sapins, et qu'il avait dédaigné d'aller aux vignes fusiller les cailles à leur premier passage, il comprit qu'il devait peutêtre faire des concessions, et, sans lui rien laisser deviner pour le moment de ses projets de mariage, il lui signa sa f euiUe de route pour les premiers jours de juillet. Marins, suffisamment lesté de lettres de crédit et de ces recommandations auxquelles le Nord fait toujours honneur, traversa l'Europe à petites journées, et arriva à Gothenbourg après un mois de voyage. La première lettre de recommandation l'adressait, nous l'avons déjà dit, à l'un des plus honorables négociants de la ville.

Jamais l'enthousiasme n'avait plus ardemment soulevé la poitrine d*un homme ; Marius embrassait le monde par le désir.

IJE déjeuner de la famille Tegner aviiitr lieu tous les jours à dix heur^f, inToriablemeut. Karl-Johan était formaliste, et pour la plus belle des ti'oÎB couronnes qus le roi de Suède a le droit de poser sur sa tête, i l n'eût pas consenti à différer d'un instant l'accomplis se ment do cet im- ])ortant devoir. H se promenait de long en large devant la poite de la chambre où l'on avait conduit Marius, et, consultant de l'œil un chronomètre réglé tous les trois jours, quand il vit que l'aiguille allait marquer la dernière minute avant dix heures, il entra chez le jeune homme.

"Voua êtes prêt? lui dît-il; c'est à merveillel

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Bien n*est malsain comme de changer llieure de ses repas. L'estomac est sacré comme le malheur."

Ils descendirent

L'horloge du vestibule, la pendule du salon (une pendule de Boule, rapportée de France à Tépoque dé cette révolution qui a dispersé dans le monde nos arts comme nos idées) et le cartel de la salle à manger sonnèrent en même temps, et avec une précision qui eûtf ait honneur à la montre marine d'un amiral, le premier coup de l|iix heures, quand les deux hommes mirent le pied sur la dernière marche de l'escalier.

Au même moment, la respectable dame Brigitte Tegner apparut à l'entrée du vestibule.

" Arrivez donc, chère amie, dit le négociant avec le geste d'un Louis XTV bourgeois, nous avons failli attendre !

— Je suis cependant sortie de l'égHse avant la fin du service et pendant l'instruction du révérend Oxen, répondit Mme Tegner d'une voix soumise, et je ne pens e pas être en faute.

— Alors, a table I si touteîôîs Ulrique a été aussi ponctuelle que nous. A propos, ma chère, j'oubliais de vous présenter notre hôte, M. Marins Danglade, un ami de cet excellent Waldstrom, notre consul à Marseille.

Monsieur, je suis votre servante ! " dit Mme Te-

gner, en faisant arr jeune homme une rérérencô cérémonieuse et gourmée.

Mme Brigitte Tegner s'assit alors dans une espèce de fauteuil en bois sculpté, dont le dossier dépassait sa tête d'une coudée, et avec une politesse dont» peut-être, la dignité n'était pas exempte d'un peu de sécheresse, elle engagea Marins à prendre place à sa droite ; puis, entre eux deux, elle posa un gros livre de prières, relié en chagrin noir, et dont les angles rompus et la tranche fatiguée accusaient les loyaux, mais trop constants services.

Marins l'avait à peine vue, et comme il aimait à faire vite connaissance avec les gens,jJL Brofita du moment où son attention parut distraite pour l'examiner à loisir.

C'éta it une femme aussi grande que son mari était igros, aussi maigre qu'il était gras : elle était longue et iroide; son visage, fortement accentué, saillant aux pommettes, coupé carrément par le bas, n'avait d'animation et de vie que dans les yeux gris et petits, mais perçants et vifs, qui l'éclairaient. Ses cheveux, que l'âge cruel avait en même temps édaircis et décolorés, avaient dû être d'un blond assez ardent, si l'on s'en rapportait à quelques mê« ches aventureuses qu'elle renvoyait de temps en temps, avec un geste brusque, sous son épais bonnet de crêpe noir.

Elle était yêtue d'une robe de laine de cette couleur triste à laquelle les carmélites ont donné leur nom, tombant par un seul pli de ses épaules jusqu'à ses talons. On eut dit un sac ou un fourreau. Cet aspect, qui n'éiait pas trop rassurant, malgré Tair de bonté de la bouche et du sourire, glaça quelque peu Tentrain du jeune Français, et compromit même un instant son appétit de voyageur.

n reconnut bientôt qu'il n'en devait pas pr ^p^ r» tro p de souc i, et que la pieuse Brigitte, occupée des soins d'en haut, ^ comptait guère d ans sa maison.

n avait d'ailleurs devant lui pour s e rem ettre d'une impression trop austère, le jeune et irais visage d'Elfride. Avec la grâce et la gaieté insouciante de son âge, la jolie créature allait et venait par la salle, préparant toutce^u^iT^^our le thé, sans même toucher du bout des dents le poisson cru, les viandes fumées et autres friandises de non moins rude digestion, dont les auteurs de ses jours semblaient faire leurs délices.

— Est-ce que vous ne mangez jamais ? lui demanda Marins.

— Mais si, quelquefois I répondit-elle en riant,, et je vous ferai compagnie tout à l'heure, si vous Toulez prendre une tartine et une tasse de thé."

/> Ce fut elle qui servit la liqueur parfumée, et Marius, en regardant ses doigts roses et ses mains potelées, la trouva de première qualité. H ne se trompait guère, car c'était un thé de caravane, apporté par terre à travers les steppes de la Bussie, sans que jamais les ferrures et le cuivre d'un navire eussent mêlés leurs perûdes effluves à ses arômes délicats.

"Et Carine ? s'écria M Tegner en repliant symétriquement sa serviette, où donc est-elle? Vous savez bien que je ne puis pas déjeuner quand elle n'est pas là ! "

Yoilà, pensa Marius, une réflexion dont ces côtelettes de mouton, rongées jusqu'à l'os, et cette langue de bœuf, profondément entamée, rendraient peut-être la justesse contestable ; en tout cas, mon cher hôte Ta faite un peu tard !

" Vous aimez trop cette petite, et votre sensibilité vous tuera ! " dit Mme Tegner avec un sérieux si profond et une si impertubable gravité, que le plus habile physionomiste eût été incapable de décider si c'était une impitoyable raillerie, ou l'expression d'une sollicitude affectueuse et sincère.

Les yeux de Marius allaient d'un époux à l'autre Dans pouvoir saisir, ni sur le visage rigide, ni sur la face épanouie, le secret de la pensée intime.

" Peut-être, pensa-t-il, serai-je plus heureux

avec cette jeune EJfride, qui doit savoir moins dissimuler."

Et il leva vivement les yeux sur la jeune fille. Elfride n'était pas moins impénétrable que ses honorables parents. Elle versait en ce moment la crème dans son thé et semblait apporter la plus scrupuleuse attention à cette opération difficile, se demandant si ell es'en tiendrait ffl i nuage qui fait pâlir légèrement la nuance blonde du nectar chinois, ou si elle irait jusqu'à Vorage, qui confond tout dans sa blancheur opaque.

Mais comme, à travers ses paupières baissées, avec cette puissance de divination dont la nature a doué les jeunes filles, elle sentit que les yeux de Marins pesaient sur elle, elle prit sur la table une coupe en poi'phyre rose de Dalécarlie qui servait de sucrier, et la présentant au jeune homme ;

" Vous en voulez ? " lui demanda-t-elle en tournant vers lui ses piiinelles brunes.

Mais déjà elle n'offrait plus à sa curiosité qu'un front calme et un regard limpide.

Cependant M. Tegner, positif comme un chiffre, n'était pas homme à se contenter des paroles vagues de sa femme : quand il avait mis dans sa tête qu'on lui répondrait, il fallait qu'on lui répondit.

" Je vous ai demandé, reprit-il une seconde fois, et ses yeux allaient tour à tour de la vénérable

Brigitte à Elfride, je tous ai demandé où était Carine."

Mme Tegner n ^ sut point dissimuler tout à fait un mouvemeut d'impatience, qui, pour ê tre promptement réprimé, n'en donna pas moins à ses mains comme un léger frisson. Quant à Elfride, un oberyateur eût pu remarquer une contraction assez accentuée dans l'arc fin et délié de ses beaux sourcils. Mais, comme c'était à elle que son père semblait s'être plus particulièrement adressé, elle ne crut pas pouvoir éluder sa questioiL

*' Çarine a déjeuné avant nous, répondit-elle doucement

— Toujours la même I fit M. Tegner, avec une intonation dans laquelle on eut pu surprendre un peu de mécontentement et plus de tristesse encore.

— Pourquoi voulez-vous qu'elle change ? dit la voix sévère et sentencieuse de Mme Tegner : elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier ; elle sera demain ce qu'elle est aujourd'hui."

Ces obervations par demandes et par réponses avaient été échangées à demi-voix, assez rapidement, et en suédois, quoique l'on eût parlé français pendant presque tout le déjeuner. Aussi, bien que Marins connût assez la langue pour prendre une part suivie à la conversation, il ne comprit paa

CARWE. 8S

parfaitement ce dialogue rapide et ablrégé. Il n'en conçut peut-être qu'un intérêt plus vif pour la personne dont on s'entretenait si mystérieusement devant lui, et sa curiosité s'accrut encore de Timpossibili!é où il semblait être de la satisfaire.

La question, par deux fois renouvelée, du négociant, l'insuffisance et l'embarras des réponses de sa femme et de sa fille, jetèrent un peu de froideur et de contrainte sur tous ces personnages, et chacun d'eux maintenant avait hâte de quitter la table.

Ce fut Mme Tegner qui donna le signal, en prenant son livre qu'elle plaça sous son bras, et en se levant de son fauteuil avec la brusquerie d'un automate mû par un ressort.

Tegner s'était remis le premier du malaise causé par ses paroles, et il acheva^ de les oublier en buvant par-dessus son thé un petit verre de vieux rhum.

Mme Tegner sortit, suivie d'Elfride, qui remonta à sa chambre pour coudre ou pour étudier; car si les Suédoises accordent volontiers leurs soirées à rhospitalitéy à la causerie et à l'honnête familiarité des relations a£Eectueuses ou polies, elles se réservent du moins la journée pour soigner leur maison et cultiver leur intelligence. y

M. Tegner fit deux ou trois fois le tour de la salle

36 ùaRINE,

pour renouer le fil de ses idées, un moment interrompues par le copieux déjeuner qu'il venait d'engloutir, — comme on rattache les deux bouts du câble transatlantique brisé sous Feffort d'une tempête, — et mettant ses deux mains sur les épaules de Marins :

" Vous êtes libre, lui dit-il, comme Toiseau dans Tair, comme le poisson dans l'eau. La ville est jolie, la campagne est belle et les chemins sont ouverts : je voudrais pouvoir vous accompagner et vous faire les honneurs du pays. Malheureusement, je suis obligé de gagner beaucoup d'argent et il faut que je travaille comme deux de mes commis. Youlez-vous un guide ? J'en ai d'assez mauvais à vous offrir.

— Gardez- les, dit gaiement Danglade ; je n'aime rien tant que de courir seul, je fais des voyages d'exploration qui m'amusent infiniment ; je suis capable de découvrir que vous avez une église, un tribunal et une bourse. Cela doit être bien amusant à regarder! J'ai de la joie pour le reste de la journée.

— Tout doux ! mon cher ; c'est à condition que votre journée sera finie à quatre heures, car, à quatre heures trente secondes nous sommes tous à table. Vous avez pu voir que j'accorde un délai de grâce pour le déjeuner mais, pour le dîner»

Oariné. ô7

je suis impitoyable . . . Passé le terme, il y a saisie, contrainte par corps, et tout ce qui s'ensuit."

Marins employa toute sa journée, qui lui parut courte, à courir par la ville. C'est un rare bonheur, toujours vivement goûté par un artiste, de se trouver ainsi seul au milieu d'un pays inconnu, où, pour lui, tout est exploration, surprise et nouveauté, où chaque pas qu'il fait amène une révélation, où il semble qu'à chaque instant nne nouvelle fenêtre s'ouvre pour lui sur le monde. Marins cherchait partout ces types étranges, marqués d'un cachet pittoresque si accentué, qui se gravent à jamais dans le souvenir, et qui sont comme les études des tableaux que nous faisons, peintres ou poètes. Il suivait à travers les rues une tournure élégante, une taille svelte, une jambe fine ou un pied cambré. Il eût fait un quart de lieue pour revoir une boucMe blonde, flottant sous la passe d'un chapeau d'amazone. Tout cela, du reste, sans aucune pensée libertine, ou même aventureuse, mais par gaieté d'esprit, par besoin de voir, d'étudier, de comparer. Un homme, pourvu qu'il fût hardiment campé, qu'il eût une tournure à bien faire sur la toile, n'aurait pas été, de sa part, l'objet d'une attention moins soutenue, d'un examen moins minutieux, d'une recherche moins sympathique. C'était sui'tout Tartir te qui se piquait au jeu.

Toute la journée se passa dans un enchantement rapide. Sans sortir de la ville même, il connut les plus grandes joies que le voyage réserve aux voyageurs : il vit, il étudia, il apprit. H trouvait à toute chose un attrait piquant : tout ce qu'il voyait lui semblait spectacle, et ces spectacles inattendus, variés, l'attiraient, le retenaient, le charmaient.

Gothenbourg, en effet, est une aimable ville^ admirablement située, pleine d'activité et de mou^ vement, appelant à elle comme un centre toute la population des campagnes environnantes, et présentant au voyageur, avec des échantillons nombreux de diverses races, un tableau assez fidèle et comme un avant-goût de la civilisation suédoise qu'il retrouvera plus tard à Stockhom, sa brillante capitale.

Notre Marseillais, flâneur comme un Parisien, aurait passé volontiers le reste du jour en courses sans but et en erreurs vagabondes autour de la ville, s*il n'eût constamment dans l'esprit le souvenir des pressantes recommandations de M. Tegner; il avait promis à ce magnifique dîneur d'être exact comme son estomac, et il ne voulait point, dès la première fois, donner à son hôte une mauvaise opinion de son savoir-vivre.

L'exactitude n'est pas seulement la politesse des princes : elle est aussi celle des invités de toutes

les catégories. Marius, en passant devant une église, jeta les yeux sur un cadran dont l'aiguille marquait vingt minutes avant quatre heures, ce. que, dans les usages suédois, on exprime par ces mots : Quarante minutes sur quatre heures! et comme il n'était pas très-sûr de son chemin, et qu'il ne voulait point perdre son temps à le demander à des gens qui auraient pu trouver son suédois douteux, il sauta dans une des six voitures de place de Gothenbourg, qui passait en ce moment à sa portée, en jetant le nom de M. Tegner. Le cocher, en l'entendant, eut un assez malin sourire, que Marius comprit bientôt, quand, après une course de cinq minutes et trois ou quatre crochets à travers des rues étroites, il se trouva tout à coup devant la jolie habitation, moitié chalet, moitié villa, de l'honorable négociant, bien reconnaissable à ses angles de granit, à ses murs chair de saumon et à ses contrevents vert pomme. Il donna la pièce blanche en riant lui-même de sa mésaveuturei et il entra chez son hôte.

I A maison Tegner arvùt prîs un air da îète ; on avait renouvelé la feuill<S6 dapa le vestibule et répandu sur les rameaux Terts les fleura odorantes de la eauge, de la lavande et du thym.

Un réjoniBsant parfum de la cuisine se répandait de la cave au grenier; les casseroles fumaient sur tous les fourneaux, le domestique factotum portaitdans des paniers des bouteilles de toutes dimensions, et la majestueuse TJlrique étalait son importance devant la vaste cheminée où cuisaient trois étages de rôtis. LTionorable Kail-Joban, croisant derrière son dos deux grosses mains satisfaites, donnait à ■ toutes choses le coup d'œil du maître, goûtait les sauces, faisait aligner sur les dressoirs les boa-

ÙARINÉ. a

teilles apportées de la cave dans l'ordre qu'il fallait suivi'e poui* verser leur précieux contenu, et plaçait lui-même sur chaque serviette le nom des convives distingués qui devaient s'asseoir à sa table.

'' A la bonne heure ! cria-t-il à Marins en venant au-devant de lui jusque sur la première marche du petit perron, voilà ce qu'on appelle un Jiomme exact. Mais soyez tranquille, avant quatorze minutes d'ici nous mangerons un potage aux nids d'hirondelles, qui m'a été expédié de Hollande, et qui nous sera servi par les mains de Mme Earl- Johan Tegner.

— Vous êtes superbe I fit Danglade en regardant la cravate à mille raies, le gilet chamois à larges revers et l'habit marron à boutons d'or du négociant. C'est donc un dîner habillé I Mariez-vous votre fille ?

— Pas encore, fit Tegner en clignant de l'œil.

— Alors vous avez le vice-roi, l'amiral, le général, toutes les autorités civiles et militaires du pays?

— Vous verrez cela, répondit l'honnête négociant en se rengorgeant comme un paon qui fait la roue.

— S'il en est ainsi, je monte chez moi pour tacher de me rendre digne de cette illustre compagnie*

vert tendre, serrant juste la taille, modelant admi^ rablement un corsage à la fois jeune et opulent, et venant mourir par trois petites basques tailladées sur une jupe blanche faisant ballon. Tout cela pouvait dater de 1820 ou de 1840; pour Marins c'était tout un ! Mais en 1856 cela ne se portait plus ni à Marseille ni à Paris. Du reste, le costume était joli et allait à ra vir à celle qui Tavait choisi.

Quand on eut suffisamment admiré la beauté de sa fille, et payé à sa bonne grâce ce tribut d'éloges, qui n e laissait po int que de chatouiller assez Agréablement la vanité paternelle du négociant :

'' Tout cela est bien, dit M. Tegner, après avoir suffisamment savouré le doux encens des louanges; mais ma fille est modeste et le dîner se refroidit 1"

Elfride posa le doigt sur un timbre, et le domestique, en livrée complète cette fois, enti*a, portant un plateau chargé de sandwiches dans lesquels le poisson cru remplaçait le jambon, et de petits verres d'eau-de-vie blanche faite avec la pomme de terre distillée.

Chacun mangea un sandwich ou deux, et avala son verre de l'affreuse boisson; après quoi Ton passa dans la salle à manger, ou la plupart des convives firent de véritables prouesses.

Marins, trop jeune, avait dû céder les places d'honneur à côté de Mme Tegner à deux fonction-

naires gris pommelé; mais il était placé entre Elfride et sou père, et personne ne songeait à le plaindre. Il parla souvent en français à Taimable fille, au grand déplaisir d'un jeune négociant placé en face d'eux de l'autre côté de la table, et qui plus d une fois avança vainement Toreille pour saisir des fragments de conversation, dont malheureusement le sens lui échappait encore plus que les paroles.

C'était un assez beau garçon, aux épais favoris roux, à l'œil bleu pâle, portant d'ordinaire assez gaiement ses trente-quatre ans, et répondant au nom de Frederick Brask Depuis longtemps déjà il soupirait pour la belle Elfride; mais ils n'étaient pas encore fiancés.

A un certain moment, quand déjà la première faim fut apaisée, et que les vins de France et d'Allemagne eurent porté l'enthousiasme à une température suffisamment élevée, l'amphitryon, qui ne chancelait pas, se leva, et tenant une bouteille d'une main, et de l'autre une de ces coupes à vin de Champagne, en verre de Bohême, craquelé, imitant la glace, qui doit emprisonner les piquants arômes de la liqueur généreuse et traîtresse :

" Je vais, dit-il, boire la fraternité avec le jeune Français Marins Danglade, que j'ai eu le plaisir de vous présenter.

— Pourra que ce ne soit pas la paternité qu'ils boivent ensemble t" murmura Frederick.

Mfride haussa légèrement les épaules.

Mais Tegner n'entendit rien ou feignit de ne rien entendre, car, remplissant la coupe du Marseillais ^ la siei&e, ^t enlaçant son bras droit au bras gauche de Marins, tous deux portèrent en même temps leurs verres à leurs lèvres ; c'est ce que Ton appelle en Suède hoirs la fraternité, et c'est un lien sacré entre les deux hommes qui Font bue.

Tous les convives, l'un après l'autre, vinrent choquer leur coupe contre celle du jeune Français. Un seul crut prudent de s'abstenir et de rester à l'écart : c'était Frederick Brask, qui suivait tous les détails de cette petite scène avec une attention inquiète. Marins crut de bon goût de ne pas prendre garde à cette abstention trop significative, dont Elfride semblait s'inquiéter.

Ces vastes libations, tant de fois répétées, eussent depuis longtemps couché sous la table des buveurs moins éprouvés, et, sans une vaillance naturelle, encore aguerrie par le long usage, plus d'un convive eût sans doute trouvé, en rentrant chez lui, que les rues étaient bien étroites et les murailles bien rapprochées.

Quand ils se furent tous retirés, Tegner, dont la

langue ëtaifc peut-être plus épaisse que d'ordinair«^ dit de cette voix grave et un peu caverneuse que Ton a souvent après boire :

'* Où donc estCarine?

— Elle est restée dans sa chambre/' dit Mme Tegner, qui, pendant tout le dîner, n'avait but que de l'eau.

Elfride regarda sa mère, qui n'ajouta pas une parole. Quant à Tegner, il se leva, non sans s'appuyer assez lourdement sur le bras de son fauteuil, et sortit »

|TI'E8T-CE que cette Carine ? se demandait Mariua rentré chez lui après que ses hôtes lui eurent souhaité un. bon sommeil et des rêves d'or. T avait-il donc une tragédie lugubre jouée à liuis clos dans cette famiUe patriarcale î Se trouvait-il à l'entrée d'un mystère d'Udolphe î Ce père à la mine bourgeoise et débonnaire était- il un ogre affame de chair fraîche, et à qui Ton servait des petits enfants pour son souper ? L'austère Brigitte, cette puritaine farouche, ne cachait-elle sous ses coiffes de pleureuse qu'une alïreuse duègne, persécutant l'innocence et tyrannisant la faiblesse? Enfin, cette jolie et douce Elfride n'avait-elle les

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joues si fraîches que pour sucer le sang rouge, comme font, dit-on, les vampires ? L'étranger que sa mauvaise étoile amenait dans cette maison, devait-il pousser les verrous de sa porte, barricader sa chambre ou mettre des pistolets sur sa table de nuit avant de s'endormir?

" Allons ! se répondit-il à lui-même au bout d'un instant, tout cela est absurde: sais-je seulement ce que c'est que cette Carine I Est-ce une tante qui a des nerfs, une cousine en disgrâce, ou une fille qui a eu des malheurs? Je n'aurai donc jamais fini de me mettre la tête à l'envers pour les affaires des autres ? Voilà un voyage qui commence sous d'heureux auspices, et ma première journée en Suède aura été bien remplie ! "

Cela dit. Marins, qui devenait méthodique comme son ami Tegner, regi^da sa montre pour la dixième fois de la journée, et s'aperçut, non sans étonnement, qu'il était onze heures du soir.

Il faisait encore assez grand jour, et il pensa qu'ilauraitbeau se mettre au lit, il ne parviendrait jamais à fermer l'œil : il n'avait pas l'habitude de se coucher avant le soleil. Il prit donc un album et des crayons, et, pour tromper le temps, essaya de dessiner. Il voulut faire de mémoire un arbre qu'il avait remarqué le matin dans sa promenade. Il attaqua vigoureusement son œuvre. Mais cet

arbre, comme les chênes et les lauriers de la forêt d'Armide, entr*ouvrit son écorce pour laisser passer le buste d'une femme ; ses rameaux dcTinrent de beaux bras, aux mouvements souples et arrondis, et ses racines, à fleur du sol, se changèrent en pieds mignons.

La tête seule était toujours perdue dans le feuillage, et si la belle Elfride eût regardé pardessus son épaule, il ne lui eût point été permis d'accuser les crayons d'indiscrétion.

Tout à coup Marius rejeta brusquement son ou- Trage comme un essai informe et tout à fait indigne de voir le jour.

** Ce vin de Champagne ne vaut rien I il a beau être de Mme Cliquot, je le déclare une boisson détestable. Les mains me tremblent quand j'en use. Cette cuisine au caviar et au poivre rouge m'altère jusqu'au fond des entrailles ; il faut boire£3iûi qu'on en idt ; et, comme dit le proverbe : Qui a bu boira I J'ai toujours soif ! "

Marius se versa un plein verre d'eau fraîche, endossa sa veste de travail, se coiffa du béret montagnard qu'il portait d'ordinaire dans son atelier, roula une cigarette entre ses doigts, et ouvrit sa fenêtre.

Le ciel était d'un bleu profond, et la lumière d'une douceur infinie. L'œil s'enfonçait au loin

dans les espaees. Marius qui ne connaissait guère que réclat brûlant du Midi, se laissa prendre à ce charme des nuances bleues et opalines du Nordr Nerveux comme un artiste, sensible comme une femme, accessible à toutes les impressions du monde extérieur, il se sentit tout à coup pénétré d'une ineffable tendresse qui s'emparait de lui in- TÎncîblement ; ce calme, ce silence, ces lueurs éthérées qui baignaient mollement la terre endormie, tout le prédisposait singulièrement à tous les genres d*émotion.

Sa fenêtre, qui s'ouvrait de plein-pied sur un large balcon, dominait un bel horizon de montagnes ; il s'accouda un moment sur l'appui de fer ouvragé, près duquel il avait roulé son fauteuil ; puis, s'apercevant que le balcon tournait avec la maison et faisait ce que les architectes appellent un retour d'équerre, il avança vers la partie qui dominait le jardin.

Mais, au moment qt^ il franchissait l'angle qui séparait une façade de l'autre, il s'arrêta frappé d'étonnement.

A l'entrée d'un berceau formé de clématites et de houblons, dont les jets grimpants s'enlaçaient aux sapins, i l venait d'apercevoir une femme.

Elle se tenait dans une immobilité si profonde, qu'pQ l'eût prise pour une statue. Appuyée au

tronc d'un des tilleuls qui formaient comme les angles du massif, son menton dans sa main gauche, son bras droit retombant le long de son corps, un pied en avant, la tête penchée, ToreiUe tendue, on eût dit qu'elle écoutait de toutes les forces de son être, et qu'aucun des bruits perceptibles flottant dans Tair ne pouvait lui échapper. Mais, rassurée sans doute par le silence et le calme qui régnaient autour d'elle, et qu'en ce moment rien, en effet, ne venait troubler, ni sur la terre ni dans les cieux, elle fit un pas, et, sortant de l'ombre^ entra dans la pleine lumière, ""f — ^Marins, qui avait l'œil du chasseur et du peintre, put alors la voir presque aussi bien que s'il eût fait grand jour. C'était une jeune fille qui paraissait avoir de dix-huit à vingt ans. Elle était à peu près de la taille d'Elfride ; mais il s'en fallait qu'elle annonçât la force et la vigueur de la vaillante créature qui, le matin même, avait si cordialement souhaité la bienvenue à l'hôte de la &miile. Elle paraissait au contraire délicate jusqu'à la faiblesse; svelte et mince, elle devait plier comme un roseau, et il semblait que rien qu'en prenant cette taille, on allait la briser. L'éloignement ne permettait pas à Danglade de distinguer encore très-nettement ses traits, qui lui paraissaient cependant corrects et fins. Elle était nu-tête^ et une de mn

tresses détachée tombait sur son épauie et roulait jusqu'à ses hanche& Elle portait un costume étrange, et que Marins ne connaissait point. C'était celui des batelières dalécarliennes, qui remplissent à Stockholm, cette Yekise du Nord, Toffîce des gondoliers sur le G-rand Canal et dans les lagunes de la belle et malheureuse reine de TAdiiatique.

Marins était vivement intrigué : immobile et muet sur son balcon, il retenait son souffle et n osait point se permettre le moindre mouvement, de peur d efirayer cette gracieuse et surprenante appai'ition. Collé à l'angle de son mur, il avait Tair d un bas-relief appliqué à la maison Tegner.

La jeune £lle, après avoir fait deux ou trois pas dans l'allée, étendit la main du côté de la maison, comme si elle eât été douée d'un toucher lointain, à l'aide duquel il lui eût été donné de percer les murailles et de fouiller l'intérieur des appartements. Au même moment, son sourcil eut comme une contraction légère, et un pli faiblement indiqué glissa sur son front. Elle resta une minute ou deux dans cette position, ce qui permit à Marins de l'examiner plus attentivement qu'il n'avait encore faii Mais, complètement rassuré sans doute, le gracieux fantôme redressa sa belle taille courbée, et s'avança plus résolument qu'il n'avait çncore fait jusque-là. Bientôt il se baissa vers

une plate-bande de fleurs, cueillit des pensées et des Yergiss-mein-nicht, cette petite fleur bleue dont les Allemandes sentimentales ont &it l'emblème du souvenir ; puis il vint s'asseoir à dix pas de la maison, presque en face du balcon sur lequel Marins aux aguets s'était posté pour le voir.

Cette fois l'artiste put enfin contempler l'apparition tout à son aise, et presque aussi bien que s'il eût été près d'elle dans un salon.

Elle était charmante, et, malgré l'expression de mélancolie profonde empreinte sur son visage, Danglade, enthousiaste comme un poète, ne se rappela point avoir vu jamais une physionomie plus séduisante. Tous ses mouvements étaient gracieux, mais de cette grâce un peu sauvage où l'on reconnaît celles qui ont vécu près de la nature et loin du monde. Elle était occupée à nouer en gerbe les fleurs qu'elle avait cueillies avec un soin extrême, elle assortissait les couleurs et combinait les nuances. Sa tache l'absorbait : elle s'y donnait tout entière.

Marins suivait le travail des doigts légers, qui tour à tour ébranchaient les tiges, élaguaient les feuilles, et disposaient les fleurs dans l'ordre choisi.

La lumière oblique qui frappait son visage l'éclairait de teintes étranges qui donnaient une

valeur inattendue à son beau front, très-purement modelé, et qui avait Téclat et la pureté de la neige nouvellement tombée. Sous ce front si blanc, sous ces longs sourcils châtain clair, son œil, qu'elle releva deux fois vers le ciel, avait la teinte ]>leu sombre de la violette mouillée : tout Tensemble de la tête profilait un galbe à la fois correct et fin, d'autant plus poétique qu'il avait l'idéale pâleur du marbre.

Sur un homme comme Marins, facile à s'exalter et prompt à l'admiration, un tel spectacle, à pareille heure, et dans des conditions aussi singulièrement romanesques, devait produire une impression vive.

Muet, immobile, retenant son souffle, toute son âme dans ses yeux, qu'il ne pouvait détacher de ce beau et doux visage, il contemplait cette petite scène avec l'attention profonde, absorbante, qui grave à jamais les choses en nous-mêmes.

H y avait peut-être dix minutes qu'il était à son poste d'observation, quand la jeune fille se leva : sa tâche était finie. Peut-être le froid de la nuit était-il tombé sur elle, car un frisson secoua ses épaules et fit tressaillir tout son corps. Pendant quelques secondes, elle se tint debout à la même place ; puis elle regarda son bouquet, dénoua la gerbe qu'elle avait assemblée avec tant de patience

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et de soin, et séparant les fleurs, elle les jeta dans le massif, à quelques pas d'elle. Quand cela fut fait, elle rattacha la longue boucle tombée sur ses épaules, et que le vent soulevait, jeta un regard furtif autour d'elle, et, entendant Une fenêtre qui s'ouvrait au premier étage, et une voix qui criait : Carine I Carine I elle traversa l'allée à grands pas et regagna la maison.

vt

lARTUS, en lui voyant relever la tète, s'était vivement replié en arrière, avait franchi l'angle qui coupait en deux son balcon, et s'était rejeté dans ea chambre sans attirer l'attention de personne.

RentrtJ chez lui, il n'y retrouva point le calme : il était, au contraire, plus agité et plus perplexe que jamais. Cependant il avait vu Carine I Ce nom, qui l'avait préoccupé tout un jour, qui, tout un jour, était demeuré pour lui provoquant et mystérieux comme une énigme, il savait maintenant à quelle individualité toute charmante il appartenait.

Carîne était une belle et jeune créature ; elle

vivait BOUS Bon toit, près de lui peut-être Il

était certain de tout cela; mais que de choses encore il lui restait à apprendre, et qu'il était loin de tout savoir !

Etait-ce une jeune femme ou une jeune fille? la sœur d'Elfride, la fille de M. Tegner ? Etait-ce une étrangère, recueillie par la compassion de la famille? était-ce une enfant coupable et punie?

Cette réclusion à laquelle on la condamnait, si elle ne s'y condamnait point elle-même, était-elle un caprice ou un châtiment ? cachait-elle une faute ou un malheur? Toutes ces questions, Marius se les posait à lui-même ; il les agitait dans son âme avec la vive ardeur de sa nature et de sa jeunesse, et il ne pouvait poiîit les résoudre.

Je ne sais s'il dormit beaucoup cette nuit-là ; mais ce que je puis du moins affirmer, c'est qu'il n'avait jamais tant rêvé.

Le lendemain, dès qu'il entendit dans la maison de son hôte ces mille petits bruits auxquels on reconnaît que l'activité de la vie succède enfin à l'inerte repos du sommeil et de la nuit, il descendit dans le jardin, et alla s'asseoir sur le banc où, pendant sa veille, il avait vu Carine ; il lui semblait qu'il choisissait de préférence la place même où elle s'était si longtemps arrêtée; puis, voyant qu'il était

Seul dans le jardin, il entra dans le massif, et, se baissant, recueillit deux ou trois des petites fleurs jetées çà et là par le fantôme nocturne.

Si, en ce moment, il eût levé les yeux sur la maison, il eût pu voir les rideaux blancs d'une fenêtre s'entr'ouvrir un moment et une tête pensive suivre attentivement chacun de ses mouvements, comme lui-même, pendant la nuit, il avait suivi ceux de Carine.

Plus calme maintenant, et la tête rafraîchie par les douces brises du matin, Marins remonta chez lui, se jeta sur son lit tout habillé, et fit un somme.

n se réveilla un peu tard ; aussi se rappelant les ombrageuses susceptibilités de son hôte à Tendroit de l'exactitude, il ne prit que le temps de faire une toilette sommaire et expéditive pour ne pas condamner à une attente insupportable l'estomac le mieux réglé de Gothenbourg.

Il en fut dignement récompensé, car il entra le premier dans la salle à manger, un quart de seconde avant Tegner, qui crut lui faire un compliment sans pareil en assurant qu'il n'avait jamais rencontré ni une montre ni un Français qui fussent à l'heure mieux que lui.

Cependant, sans être doué d'une pénétration excessive, il était facile de s'apercevoir qu'il j avait comme un nuage sur le front de l'honnête négo«

6Ô ÙARINÉ.

ciant. Aussi, après la bienvenue qu'il souhaita, du reste, très-cordialement au jeune homme, il croisa ses mains derrière son dos, et, silencieusement, se promena de long en large dans la salle à manger. Il alla même une fois ou deux dans le yestibule, puis à la porte de la rue et à celle du jardin. Enfin, Yoyant qu'il était bientôt dix heures, et que la majestueuse Ulrique, d'un air important et affairé, commençait à disposer les plats sur la table, il s'aima d'une résolution soudaine, et, passant un bras sous celui de Danglade, après avoir fait avec lui deux ou trois fois le tour de la salle à manger :

•' Je ne vous connais, dit-il, que depuis hier, et pourtant il me semble que nous sommes de vieux amis, tant je me sens de confiance en vous. Je crois que nous sommes destinés à passer quelque temps ensemble, et que vous me ferez un jour la grâce de regarder cette maison comme la vôtre : il vaut donc mieux que je vous prévienne tout d'abord d'une chose dont il serait impossible que vous ne finissiez point tôt ou tard par vous en apercevoir.

Après cet exorde par insinuation, Tegner se tut quelques instants, sans doute pour attendre la réponse de son hôte. Mais comme celui-ci ne semblait point disposé à l'interrompre, après avoir toussé une ou deux fois ainsi que font certains

ÙARINÊ, 61

prédicateurs entre le premier et le second point de leur discours :

" Vous connaissez déjà, continua-t-il en baissant les yeux, ma femme et ma fille; mais Elfride et Mme Tegner ne sont pas toute ma famille ; vous

verrez encore une autre personne Si, dans ses

paroles ou dans ses actions, il vous arrivait de remarquer quelque chose qui ne vous sei ^lât point parfaitement correct, il vaudrait mieux ne pas paraître vous en apercevoir.'*

Marins Danglade, à qui ces mots causaient une émotion pénible, fit un geste d'assentiment, et Tegner reprit :

" Cette personne

— Que vous appelez Carine, ]e crois ?

— Ahl vous savez son nom?

— Ne l'avez-vous pas prononcé deux fois hier devant moi ?

— Eh bien ! Oarine n'est pas . . . . "

^ M. Karl-Johan Tegner n'eut pas même le temps d'achever sa phrase ; la porte du vestibule qui donnait dans la salle à manger s'ouvrit, et Mme Tegner parut accompagnée de deux jeunes filles ; la première était Elfride, avec laquelle, depuis la veille, Danglade avait fait assez ample connaissance pour qu'elle lui tendît cordialement une main que le jeune homme serra sans façon dans la sienne, à

ranglaiae, c'est-à-dire très fort, et en imprimant au bras je ne sais quelle vibration capable de lui désarticnler Tépaule. Nos pères baisaient la main des femmes; nous la secouons.

L'autre jeune fille, qui semblait avoir un an ou deux de moins qu'Elfride, se tenait un peu en arrière de Mme Tegner. On eût dit qu'elle voulait se perdre dans son ombre. Le négociant hésita quelque peu avant de la présenter à son hôte ; cependant, la prenant par la main :

" Carine ! " dit-il, sans la désigner autrement.

Marins, depuis longtemps, avait reconnu sa vision nocturne. Mais comme il ne l'avait vue qu'à une certaine distance, il l'examina avec une attention curieuse dont le négociant ne s'étonna point, car il l'attribua au costume dalécarlien que portait la jeune fille, trop pittoresque pour ne XH>int frapper un artiste.

Quant à Elfride, elle suivait avec une attention non moins vive, quoique très-bienveillante, toutes les impressions qui se succédaient sur la physionomie mobile et changeante du Français.

Mais Marins se sentit observé, et il donna aussitôt à ses traits un masque impénétrable, tout en se promettant de ne point perdre une seule occasion de continuer ses intéressantes études.

Quant à celle que Ton appelait Carine, elle fit à

Mariusj qui n'était qu'un étranger pour elle, un salut léger d'une parfaite indifférence, et, sans prendre autrement garde à lui, elle s'assit à la place qui semblait lui être habituelle, à la gauche de M. Tegner.

Marins n'était pas seulement un artiste : c'était un homme qui avait Tusage du monde et q ui savait vivre . Il comprit tout de suite qu'il se trouvait dans une position délicate et difficile ; qu'il y avait des sou&ances autour de lui; que sa présence pourrait les aggraver, et qu'il ne devait plus maintenant songer qu'à une prompte retraite, aussitôt qu'il pourrait l'essayer en sauvant les apparences. L'important, maintenant, c'était de faire bonne contenance et d'empêcher qu'une impression, d'ailleurs bien naturelle, de malaise et de contrainte ne vint assombrir les visages pendant cette première rencontre entre Carine et lui. Il fit donc appel à toutes les ressources de son entrain, de sa verve et de sa belle humeur : il eut de l'esprit, de la gaiefcé, des saiUiea U expliqua la théorie de la bouillabaisse à Tegner, à propos d'une certaine sauce de truite à laquelle il retourna; parla religion à l'austère Brigitte, et chiffonna les modes parisiennes avec Elfride. Il eut volontiers essayé de pousser, pendant qu'il se sentait en train, une légère reconnaissance du côté de Carine; mais il faut bien con-*

venir qu'il en fut pour ses frais, et que la belle insouciante n'eut pas même Tair de soupçonner ses intentions. Une fois ou deux, cependant, au milieu de la conversation de Marins avec Elfride, on eût pu voir un faible sourire trembler au coin de ses lèvres, mais sans oser toutefois s'épanouir sur sa bouche sérieuse. Quand il fut certain qu'elle comprenait parfaitement le français, ainsi du reste que toute la famille Tegner, — car tandis que la Norvège, oublieuse de la France, se tourne de plus en plus du côté de l'Angleterre, la Suède reste fidèle à notre langue et à notre littérature, ^- il s'occupa d'elle indirectement, mais constamment. Une fois une seule fois, il crut remarquer qu'elle avait arrêté sur lui son œil rêveur ; mais Marins ayant, au même instant, tourné la tête de son côté, elle baissa promptement ses paupières : pas assez vite cependant pour que l'artiste n'eût pas le temps de plonger à travers ce regard jusqu'à l'âme même oii il croyait deviner une tristesse profonde. Pendant tout le reste du déjeuner, la jeune fille demeura complètement insensible à tout ce qui se passait autour d'elle.

^ Marius, tout en causant beaucoup, pour endormir les susceptibilités, peut-être délicates et jalouses de la famille, ne parut plus s'occuper de Canne : il profita cependant de l'espèce de eonee^

tratîon dans laquelle la jeune fille se plongeait co mme à plaisir, pour admirer son élégance naturelle et sa grâce exquise, à l'égal de sa beauté. Il trouvait un charme infini à co regard profond et voilé; ces tempes délicates et transparentes semblaient lui révéler toutes les tendresses de celles qui furent créées pour aimer et pour soujBBrir.

Quoiqu'elle eût à peine prononcé quelques paroles, sa voix parut à Marins posséder la sonorité du timbre à la fois le plus pénétrant et le plus pur. Lors même qu'elle parlait bas, cette voix charmante avait cette qualité particulière et ce don si rare d'émouvoir, que Ton ne peut rendre que par un mot : voix sympathique ! Helon l'expression un peu vulgaire peut-être, mais très juste, cette voix portait loin. Comme au moment de son apparition nocturne, Marins voyait toujours dans Carine quelque chose de maladif, de vague, et même d'un peu étrange qui fai sait dire tout basj Une grande douleur a passé par là !

Ch*ace aux efforts vraiment inouïs que fit le Marseillais pour maintenir la conversation pendant tout le déjeuner, la glace fut rompue : on ne sentit pas trop de contrainte, et tout le monde sembla prendre son p arti de voir un étranger si brusquement introduit dans les mystères même les plus ifttimes de la famille. Aussi la belle humeur à la-

6Q CARINE.

quelle Texcellent Tegner tenait tant, sans doute parce qu'il avait remarqué à quel point elle facilitait chez lui la digestion, avait complètement reparu sur son visage, lorsque sa chère Elfride prépara le thé comme la veille.

Carine, qui n'avait même pas approché ses lèvres des verres dans lesquels le domestique lui avait versé de la bière et du vin, et qui n'avait bu que de Teau pure, sortit un peu avant la fin du repas, et Marins put remarquer qu'en partant elle avait emporté avec elle la dernière trace d'inquiétude chez ses hôtes. Elle n'avait, du reste, rien fait qui pût justifier leurs craintes.

Le déjeuner fini, il prit son album et se» crayons, et s'en alla courir dans la campagne, sous prétexte d'étude. A vrai dire, il avait besoin d'être seuL Fut-il seul vraiment, au milieu de cette nature grandiose et triste, de ces montagnes couvertes de bruyères, de ces rochers granitiques couronnés de l'éternelle verdure des sapins? n'emportait-il point avec lui déjà une image que le temps, sans doute, n'avait point encore gravée dans son âme, mais qui passait et repassait devant ses yeux? C'est là oe que lui seul pourrait dire. Tout ce que nouB savons, nous son historien, c'est que, jusqu'ici, Marins n'avait jamais quitté le Midi, et qu'il ne connaissait que les teints bistrés, les yeux bruns, les^

CABINE, fi?

cheveux d'un noir sombre comnie l'ébèiie, on lustrés de bleu comme Taile du corbeau. Dieu me garde de médire de la beauté des femmes de Marseille. Il y a là cent familles qui ont gardé, comme un héritage incontesté de leurs aïeux, la splendeur de leur type oriental. Nulle part, en Europe du moins, je n'ai vu de bouches plus pures, de profils plus fiers, de fronts plus finement modelés, en un mot, des têtes vivantes calquées plus fidèlement sur l'immortelle beauté des statues et des médailles de la Sicile et de la Grèce.

Mais, si éclatante qu'elle soit, la beauté brune n'a guère qu'une note, et, quand on l'a suffisamment chantée, on se rappelle que la gamme complète en a sept, sans compter les dièzes et les bémols.

Indépendamment de ce prestige de l'inconnu qui l'entourait, si plein de séduction pour une nature jeune et avide de toutes les émotions de la vie, Carine était encore pour Marins toute une révélation : la révélation de cette beauté blonde qui fut celle d'Eve, de Venus et d'Hélène, de toutes les femmes auxquelles le monde idolâtre des artistes et des poètes éleva jadis des autels ; elle était aussi la révélation de cette beauté du Nord, qui s'adresse à l'âme bien plus qu'aux sens, si pure qu'elle semble immatérielle, avivée et rafraîchie

ôâ càrwé.

qu'elle est dans les glaces du pôle, dont elle atout à la fois la froideur et Téclat, qui emprunte aux lacs dans lesquels elle se mire leur transparence et leur limpidité. Pour le charmer, le séduire et l'exalter* jusqu'à l'ivresse du désir, il eût suffi de cette lèvre, dont la pourpre tranchait par une nuance si vive sur la neige et le satin des joues; de ces longs cheveux, légers et fins comme le duvet de la première soie, blonds et dorés comme l'ambre. Mais chez lui, l'âme était tellement captivée qu'il n'y avait plus de place pour d'autres séductions. N'est-ce point ainsi que commencent toujours les passions qui doivent s'emparer fortement des hommes ?

T Marins avait besoin de solitude : il eût voulu s'enfoncer au sein même de la montagne ; vivre seul, pendant ce long jour qui ne finit point, à l'ombre des hêtres, des sapins, des trembles et des bouleaux. Il eût voulu échapper à tout le monde, et, pendant une semaine ou deux, fuir Tegner, Elfride et Carine elle-même, pour se retrouver avec son âme et l'interroger.

n essaya du moins de donner le change "à ses pensées, et, comme c'était une nature vaillante, il s'arma de tout son courage, prit ses crayons, travailla avec ardour, et fit une étude qui occupa une partie de sa journée. "Qui travaille ne souffre

ÙARDŒ. 69

point ! " L'activité de l'esprit endormît celle des sentiments, et son cœur fit trèvè. Mais quand l'œuvre fut achevée : " Si du moins die aimait la peinture!" se dit-il en refermant son album. Il avait hâte de revenir à la ville ; il bondissait comme un chamois sur les crêtes des collines. Quand il revit les premières maisons de Gothenbourg sa poitrine battit plus fort et il s'arrêta.

'' Là-bas, se disàit-il, en regardant du côté de la maison Tegner, c'est là qu'elle est 1 '*

Ce jour-là on dîna en famille, et il ne vint personne chez Tegner, à la grande joie de Marins qui se sentait complètement incapable de poser et de recommencer les tours de force du matin, pour des étrangers, et sur de nouveaux frais.

Le temps était chaud, la soirée magnifique.

Après le dîner, Tegner proposa de faire un tour de promenade dans la campagne. Mais Mme Brigitte, qui se retirait tôt pour réciter ses prières, prétexta un peu de fatigue et l'on resta dans le jardin. C'était un joli jardin, mais jpetit comme tous les jardins de ville, et l'on avait bientôt fait d'en toucher les deux bouts. Quand oni l'eut suffisamment arpenté de long en large, Tegner, qui n'était pas un maircheur, vint s'asseoir sur le banc de marbre, où Carine, la nuit précédente, s'était assise elle-même, tout près de la maison, en face

70 CARWe.

d'un beau Vftse de porphyre, qui, sans être aussi grand que celui de Bosendal, admiration de tous les visiteurs de Stockliolni, n'en était pas moins digne de figurer dans le pare d'un prince. On ne causait guère; chacun se laissait aUer à ses pensées, à ses rêveries : la mélancolie ne semble-t-elle point l'attribut naturel de certaines heures I Les trois femmes étaient placées les unes à côté des autres ; les deux hommes à chaque extrémité du banc : le hasard de la promenade, était-ce bien le hasarda avait votdu que Marins se trouvât à côté de Carine. Il eut vivement désiré lui adresser la parole. Mais une certaine crainte respectueuse le retenait. On eut dit qu'elle était entourée comme d'une atmosphère de deuil que des mots profanes ne devaient point traverser. Peu à peu, la pure et chaste beauté de la jeune Suédoise avait calmé l'ardeur de son sang méridional ; il ne voulait point toucher à ce sorbet à la neige avec des lèvres em^ brasées.

En se baissant, il aperçut dans l'herbe, à ses pieds, une toufife de myosotis séchés et un brin de thym, épaves oubliées des bouquets de la veille. Il ramassa ces débris de fleurs, sur lesquels peutêtre avaient passé des pieds indifférents: il les examina longtemps, parut en respirer l'odeur, car, alors même qu'on les écrase, certaines fleurs exha^

lent encore leurs parfums ! Et quand il fut bien certain d'avoir provoqué et fixé sur lui Tattention de Caiine, il se tourna de son côté assez vivement, regardant tour à tour elle et le bouquet, puis le bouquet encore et encore elle, et, par un mouvement des paupières, il lui montra le balcon qui lui avait servi d'observatoire. Un tressaillement agita les mains de Carine ; une rougeur f urtive colora ses joues et s'éteignit aussitôt. Ce fut là le premier signe d'émotion que Danglade eût surpris chez elle. H fut promptement comprimé, et^ une seconde après, Tartiste n'eut plus, comme auparavant, qu'une statue d'albâtre à ses côtés.

On rentra au salqn, pour attendre l'heure du thé, dont Tegner faisait un véritable lunch, avec toutes sortes d'accommodements confortables et d'additions gourmandes.

YEL

l'EST datia lent- bitlon qu'il faut voir les Suédoises. En giînéral ce salon ressemble un peu à cette pièce de famille que les Anghiia appellent si bien leur parloir; peu tlo luxe, pas de superfluités inutiles, aucune de ces curiositcs encombrantes dont les femmes chez noua couvrent leurs tables, surchargent leurs consoles et accablent leurs étagères; mais partout une simplicité élégante et un goût délicat. Chez Mme Tegner on voyait bien que ce s;don était le sanctuaire do lu vie intime. C'était là que se trouvaient ces doux compagnons des heures laborieuses, les livres que l'on peut lire ^n &miile, et que l'on aime à relire seul ; les m^

~~ûAÈmg^ 7â

tiers à broder, la boîte à ouvrage, la tapisserie commencée; et, dans ce coin, le piano sur lequel on joue parfois les mélodies nationales. Les femmes suédoises se livrent avec autant d'activité que de vigilance aux soins domestiques; elles se plaisent aux travaux d'aiguille, non moins qu'aux lectures instructives; mais, douée des aptitudes les plus heureuses, elles acquièrent bien vite une supériolité relative dans tous les arts que Ton appelle d'agrément. Marins s'en aperçut bientôt : on appoi*ta les lampes, car le salon était un peu sombre, et les fenêtres drapées d'épais et longs rideaux qui tombaient jusqu'à terre. Tegner s'assit dans un vaste fauteuil, et les trois femmes se groupèrent autour d'une table à ouvrage; l'artiste s'approcha d'un guéridon sur lequel se trouvaient quelques romans français et des journaux illustrés venant de tous les coins du monde. Pendant qu'il essayait de lire, ou plutôt qu'il se doimait une contenance en regardant les images, les femmes travaillaient, et M. Tegner faisait tourner ses pouces.

Ces premières heures passées au sein même de la famille, dans la paix, dans le recueillement, embellies par toutes les grâces de cette sociabilité charmante qui distingue les Suédoises entre toutes les femmes d'Europe, et rend le séjour de leur pays si cher aux étrangers, semblèrent délicieuses

74 ÙARW^

à l'enfant du Midi. Elles contrastaient assez Cé-' pendant avec Texistence, bruyante, animée, tout extérieure de la Provence. H se sentait vivre dans une sorte de sérénité qu'il ne connaissait point encore. Mme Tegner elle-même, raide, empruntée, gênée devant le monde, là, au contraire, se retrouvait dans son élément naturel; elle s'harmonisait bien avec les objets qui Tentouraient : c'était la femme du Nord, sévère, mais bonne ; réservée dans son accueil, mais profondément dévouée à sa famille, et finissa nt p ar se faire aimer après avoir commen cé, par^Sfl. faire craindre. A côté d'eîIeTElfride travaillait avec une attention soutenue à une broderie compliquée, qui ne l'empêchait point pourtant de prêter l'oreille aux récits de voyages et aux esquisses de la vie française que Marius, interrompant sa lecture, ébauchait devant elle. Le négociant, fatigué de sa longue tâche de la journée et bien déterminé à ne plus admettre pour sa soirée d'autre travail que celui de la digestion, oubliait en touchant le seuil du parloir tous les soucis du commerce, tous les périls des entreprises lointaines et hasardeuses : assis dans un vaste fauteuil, qui semblait fait pour recevoir son embonpoint, ses deux mains croisées béatement sur son abdomen, ne disant rien, ne pensant pas davantage, et jouissant dans un recueillement satis-

fait du bien-être facile de la vie vëgétative. Un peu plus loin, maniant les deux longues aiguilles d'un tricot à larges mailles, ses longues mains effilées plongeant dans la laine brune, la tête penchée sur une tâche souvent interrompue, Carine, qui s'était un peu isolée, travaillait près d'une petite table, à la lueur d'une de ces lampes qu'on appelle solaires, et qui enveloppait toute sa personne d'une sorte d'auréole. Marins la contemplait avec une émotion contenue, mais profonde. Dans cette suave beauté, il trouvait tout : l'édat qui éblouit, la candeur qui charme ; son regard allait de l'œil limpide et bleu à la molle chevelure d'un blond lumineux, et, descendant de la tête aux épaules, glissait sur la taille, en suivant les lignes les plus onduleuses et les plus souples.

''O sœur de Galathée, se disait-il, qu'il serait heureux celui dont le baiser parviendrait jamais à t'animer I O Carine 1 si le feu de la vie te pénétrait jamais, si jamais l'édair de l'amour allumait ta prunelle, tu serais transfigurée, adorable statue à qui manque la vie, et tu enchanterais les cœurs que tu désoles I **

Tegner adressa à la jeune fille deux ou trois questions auxquelles elle répondit par des monosyllabes. On voyait bien qu'il voulait la faire sortir de son mutisme obstiné, la mêler a li^ cou-

versaiion générale. Mais elle résistait et refusait En lui parlant, la voix du négociant était affectueuse et douce : on pouvait voir qu'il avait pour elle une tendresse mêlée de pitié. C'était la même nuance, un peu moins marquée peut-être, que Ton retrouvait chez Mme Tegner et chez Elfride. Marins, observateur, comme le sont presque toujours les peintres, l'examinait avec une attention soutenue ; mais il ne cherchait point à nouer entre elle et lui-même une de ces relations mondaines et légères qu'autorise le rapprochement d'un homme et d'une femme dans un salon : il la devinait timide et farouche comme la biche au fond des bois.

^ Un des convives de la veille, le négociant aux favoris roux, Frederick Brask, vint sur le coup de neuf heures, rendre visite aux Tegner. Son arrivée ût du bien à tout le monde. Elle jeta un peu de diversion et de mouvement dans la petite réunion qui commençait à s'allanguir.

Elfride, en le voyant entrer, ne changea point de couleur ; mais elle eut un mouvement de joie qui n'échappa point à l'artiste; elle lui tendit la main avec un sourire de bienvenue et une effusion de tendresse qui la rendirent charmante.

"Ah! pensa Marins, en voilà deux qui s'aiment!..,."

Après rarrivée d'un nouveau venu dans un petit cercle, il y a toujours un certain mouvement ; on en profite pour changer de places ; les groupes se déforment et se reforment à leur gré. Celui-ci quitte une chaise pour prendre un fauteuil, celui- ■ la s'approche d'une table et cet autre se met au piano.

Eliride venait de sonner pour le thé, et elle faisait^ dans Fembrasure d une fenêtre, un petit à -parté^ avec Frederick Br'ask. Marins se leva luimême et vint s'asseoir, non sans avoir échangé quelques mots avec M. Tegner, devant la petite table sur laquelle Carine travaillait. Puis il tailla un crayon, prit une feuille de papier de Bristol et se mit à dessiner.

La jeune fille ne sembla point tout d'abord prendre garde à ce qu'il faisait, et elle continua sa tâche insignifiante et monotone, avec Tindifférenoe apathique qu'elle apportait à toute chose. Elle finit cependan t par t rouver au moins étrange la persistance que l'étranger mettait à la regarder. Marins, en effet, dessinait avec une ardeur sans pareille : il s'était rarement senti plus de verve et d'entrain ; une œuvre vivante semblait naître sous ses doigts ! Mais, de temps en temps, il relevait les yeux et contemplait, avec une fixité et une (tttention bien faite pour la gêner, le visage do

Carine. Celle-ci levait rarement les yeux. Une fois ou deux pourtant, son regard rencontra celui du jeune artiste, et le trouvant si ardent, si tenace, si magnétiquement rivé au sien, elle baissa la pau^ pière avec plus de vivacité qu'elle n'en mettait d'habitude à aucune de ses actions ; mais, si elle éprouvait, sous la projection de cette volonté puissante, de ce désir énergique, une émotion quelconque,G'estcequ'iln'eûtété permis à personne d'affîrmer, car pas un muscle ne tressaillait sur l'impassible visage, et quand, de nouveau, elle baissait la tête, il était impossible de dire si c'était un homme de chair et d'os ou une statue de marbre qu'elle venait de regarder.

Cepend^t l'ouvrage avançait toujours. Déjà le front au modelé délicat se bombait légèrement sur le papier; 4^jà Ton devinait l'expression du regard sous ces pÙipières aux longs cils ; déjà les bandeaux gono^s s'arrondissaient autour des tempes et coulaienll en ondes soulevées le long des joues ; déjà l'ovaleliélégant et un peu amaigri du visage apparaissait dans toute sa pure délicatesse.

Tegner, ^patient de ne pas voir arriver le thé, la crème etjles gâteaux, s'était levé et marchait par la chambreii H s'approcha de l'artiste. Elfride et Brask, craignant sans doute que Ton ne remarquât un tête-à-tête trop prolongé, e n firent auta nt et

Tinrent se grouper autour de la table sur laquelle il dessinait. Marins et Carine se virent dans le centre d'un petit groupe curieux. La jeune fille supportait toujours avec une sorte d'impatience l'attention prolongée dont elle était l'objet: elle eut voulu quitter la place et elle ne le pouvait pas : elle se tenait immobile et silencieuse ; mais ses mains agissaient et parlaient pour elle, en tourmentant fiévreusement les longues aiguilles de buis, à la tête de cire rouge, qui n'avançaient plus que par sauts et soubresauts.

Tin.

f^^SSITEUI quelle reBsemblance I s'écria Tell Btt il ë^^^' '^'^^ vraiment frappacL Il fl^V^I — ^^' ^^ Brask, à son tour, il est II*— ^^M impossible de mieux tirer le portrait; c'est Carine elle-même! c'est Canne!

— La trouTez-TOua aussi Jolie que ce dessin?

demanâa Elfride en ae penchant à l'oreille du jeune banquier.

— Oh I c'est Carine, répondit celui-ci avec plus de franchise que d'habileté, oui, c'est bien Carine I"

Ulrique et Gustave, le domestique et la serrante, entrèrent avec les plateaux, et le petit cercle se rompit, au grand soulagement de la jeune fille, peu jalouse de voir que l'on s'occupât d'elle aveo

ûAniifÉ. gi

tant de constance, ou plutôt d'obstination. £lle ne se leva point de sa chaise, mais, redressant sa belle taille, elle se pencha tout à coup par-dessus la table, au moment même oii Marins, éloignant de lui le dessin, le plaçait sous la lueur de la lampe pour en mieux juger l'effet.

L'original et la copie semblaient ainsi s'avancer l'un vers l'autre.

-V Carine se vit, se reconnut, et fut frappée d'une siirprise qui se trahit par le geste de ses deux mains, subitement tendues vers son portrait. Elle entr ouvrit la bouche, comme pour laisser échapper une exclamation, qu'elle eut cependant la force de retenir. Puis elle regarda encore une fois le portrait, et l'artiste qui venait de le faire avec tant d'habileté, de promptitude et de succès.

Il y avait sur son visage beaucoup d'étonnement, et peut-être aussi un peu de reconnaissance pour celui qui l'avait si bien comprise et si admirablement rendue. Son œil brilla comme si une larme montant de son cœur, eût tout à coup mouillé sa prunelle; une soudaine rougeur teinta sa joue délicate et pâle comme la feuille de la rose blanche, et un sourire fugitif et léger creusa imperceptible- ^ ment de deux petites fossettes le coin de sa joue et le bord de ses lèvres.

Tout cela ne fut qu'un instant rapide le mi-

VJjU^»*^

rage d'une seconde. Carine se rassit : le sourire disparut de ses lèvres; Téclair seteigxiit sous sa paupière et Fincamat de sa joue se fondit dans sa pâleur de marbre. Comme auparavant, elle était redevenue la statue impassible et morne. Du moins Marins savait qu'il y avait une femme dans la statue, et qu'en fouillant cette poitrine de pierre il trouverait peut-être un cœur, qui répondrait aux palpitations du sien. Mais il comprenait qu'il ne devait point trop demander pour une première journée, et que c'était surtout avec ces créatures irritables et nerveuses qu'il fallait avoir en toute circonstance une main légère et délicate. H acheva, en quelques coups de crayon, le portrait de Carine, dont, après tout, il ne voulait faire en ce moment qu'une esquisse, et il jeta assez négligemment le papier sur le piano, pour montrer à la jeune fille qu'il n'y attachait point une importance trop significative, et il alla recevoir une tasse de thé de la main d'Elfride, qui faisait les honneurs du goûter avec sa grâce accoutumée.

Deux ou trois fois, cependant, il ne put s'empêcher de jeter à la dérobée, et furtivement, un coup d'œil sur la belle créature, qui se tenait toujours à l'écart. Mais, à un certain moment, comme chacun semblait occupé, Elfride avec Brask, Tegner avec une assiette de gâteaux, et sa femme avec son livre

CARTNSL 83

de prières, dans lequel chaque 8oir elle lisait les psaumes des offices du jour, Marius, enhardi par des symptômes qui lui semblaient favorables; prit son dessin, et, s'approchant de Carine : " Que pensez-vous de mon ouvrage ? " lui démanda-t-iî.

Carine parut un peu troublée d'une question qu'elle n'attendait pas ; elle se remit cependant assez vite, et sans regarder Marins :

" Je pense, répondit-elle, que vous avez perdu beaucoup de talent à tenter une œuvre impossible: on ne fait pas le portrait des morts I "

Je ne sais ce qui frappa Marins davantage, bu de cette réponse, si profondément désespérée, ou de la voix même qui la faisait. C'était un timbre étrange en effet que celui de Carine* Il avait rimmatérielle pureté des vibrations du cristal, et résonnait comme la note idéale de l'harmonica. C'était bien la voix qui convenait à ce visage céleste, car il semblait que les passions humaines ne pourraient jamais la troubler.

Maintenant qu'il avait trouvé une entrée en matière, et, avec certaines femmes, c'est toujours laie point le plus difficile. Marins ne semblait pas devoir .abandonn^rja^artiejie sitôt

" Il me semble, dit-il t out bas à la jeune fille, que vous n'êtes pas tout à fait aussi morte que voua voulez bien le croire ....

— Je le suIb, répondit Carine, je le suis cent fois plus que ceux qui dorment là-bas sous les tnieuls!"

Elle faisait allusion aux beaux arbres qui versent leur ombre, et leur murmure, et leurs parfums, sur les tombes du cimetière de Gothenbourg.

" Heureux alors, continua l'artiste qui, à tout prix, tenait^ à prolonger l'entretien avec elle, heureux celui qui pourra faire retentir à vos oreilles la trompette de Tarchange, et vous dire en vous prenant par la main :

** Carine, lève-toi d'entre les morts I "

Volontairement, ou sans y songer, il avait fait le geste qui devait naturellement accompagner ses paroles, et s'il n'avait pas embouché la trompette, sa main avait du moins cherché la main de Carine. Mais la jeune fille s'était reculée avec une sorte d e&oi, comme si ce contact eût été pour elle une faute ou une souillure.

'' L'archange, reprit-elle, ne sonnera de la trompette et ne touchera ma main qu'au dernier jour!"

Marius, en ce moment, était en proie à une agitation extrême ; son œil jetait des flammes ; une lueur d'enthousiasme passait sur son front Personne ne l'avait jamais vu tel qu'il était maintenant, et il faisait pénétrer dans l'ame de la belle

Suédoise des émotions qu'elle n'avait sans doute jamais ressenties, car elles Teff rayaient.

Elle ne regarda plus Marins ; elle ne lui parla plus; elle pencha sur sa tâche un front qui redevint bientôt impassible, et entre eux Tabîme que Marins avait cru franchir se creusa plus profond.

Dix heures sonnèrent : Tegner se leva, et, avec la ponctualité qui le caractérisait en toutes choses, il donna le signal de la retraite, en tendant la main à Brask et à Marins; puis il tourna le bouton des lampes et entr'ouvrit le rideau des fenêtres.

Le jour crépusculaire entra et répandit dans l'appartement ses lueurs douteuses. Brask, dont le visage s'était rasséréné, à la suite de son long têteà-tête avec Ëlfride, prit congé du jeune Français avec une politesse presque affectueuse, et chacun se retira.

Mai'ius, une fois dans sa chambre; alla bien deux ou trois fois se poster sur le balcon ; mais Carine ne parut point. Ce ne fut qu'en songe qu'il revit son beau visage, si noble, si pur, si virginal et si chaste, que la pensée du mal ne pouvait subsister devant la lumière de ses yeui. Tous les soupçons s'étaient évanouis, et il n'y avait plus de place dans son cœur que pour la plus tendre sympathie.

ÎIËS jours moaotoQeB se euccédèrent, se resBemblaut malgré le proverbe, et firent des Bemainea, sans amener aucun changement important dans la position respective de nos peraonnages.

Marius s'était habitué à une sorte de vie de famille chez les ïegner. La puritaine, lui trouvanl des mœurs honnêtes et une conversation aussi raisonnable que sa conduite était réglée, avait d'abord toléré sa présence auprès des jeunes filles; puis elle avait fini par éprouver pour lui une véritable affection. Tegner le traitait comme un fils Elfride comme un frère, depuis qu'elle ne voyait plus en lui ni un prétendant ofBciel, ni un amou-

OaRUîë. 87

ireux déguisé, car cette aimable fille était là sincé- Hté même ; elle aimait Frederick et n'avait pas ombre de coquetterie.

Quant à Carine, elle était toujours la même.

Cette belle créature, douée d'attractions si puissantes, si bien faite pour aimer, si digne d'être aimée, semblait vivre dans une abstraction continuelle, étrangère aux hommes, indifférente aux choses.

Souvent elle <|emeurait des journées entières sans sortir de sa chambre. On eût dit qu'il y avait dans son souvenir des dates mystérieuses qu'elle se plftiqfllL à célébrer par un redoublement de tristesse. Sa manière d'être avec Marins ne paraissait pas moins bizarre. Parfois elle se sentait attirée à lui; elle prenait à ses discours un véritable et visible intérêt. Il est vrai qu'elle ne le regardait jamais; mais, quand il parlait, une certaine animation se peignait sur ses traits, et elle-même se surprenait l'écoutant avec un sentiment qui ressemblait à du plaisiiv II faut tout dire : ce n'étaient là que des éclairs fugitifs qui sillonnaient le ciel de son âme, mais sans y laisser de traces; et après, comme si elle eût voulu se reprocher à elle-même cette trêve d un moment accordtle à un deuil que, sans doute, elle avait juré éternel, bientôt elle retombait dans un marasme plus grand. Mais du

88 CAÈÎNÉ.

moins la famille ne remarquait plus chez elle ces changements brusques d'humeur et ces caprices étranges qui Tayaient un moment effrayée. Les nuances étaient aujourd'hui moin& accusées et plus fondues. La tristesse était sans bornes encore ; mais elle ne ressemblait plus au désespoir. Elle ne parlait pas, mais elle écoutait déjà, et il n'était point défendu à ceux dont Tœil attentif mesurait les progrès accomplis — lentement sans doute, presque imperceptibles, mais incessants — d'espérer la voir un jour rentrer dans la vie commune et reprendre les habitudes de tout le monde.

Seul Marins ne pouvait point constater ces progrès ; sans doute parce qu'il connaissait Carine depuis moins longtemps que les autres : peut-être aussi parce qu'à force de désirer davantage il appréciait moins ce que Ton avait obtenu. Du premier jour où il l'avait rencontrée, il avait senti pour la belle affligée un intérêt profond. Bientôt cet intérêt s était changé en tendresse; peu à peu, sans qu'il en eût eu conscience, cette tendresse était devenue de Tamour; l'amour, de la passion : passion d autant plus profonde qu'elle était sans espérance I 11 devinait trop que rien d'humain ne devait battre dans cette poitrine de Walkyrie. Un abîme la séparait du reste du monde, et cet abîme, l'amour

CARINE. gg

d'un homme , si grand qu'il f ût^ ne suffirait point à le combler. Marins comprenait tout cela; mais, au lieu de se laisser détourner par la difficulté presque insurmontable de l'atteindre, il s'obstinait davantage à tout faire pour vaincre l'obstacle et arriver. Bientôt, cependant, cette passion, que tout semblait accroître, prit chez lui un caractère douloureux et presque maladif. H eut donné la moitié de sa vie pour faire pénétrer un rayon de pure lumière dans cette âme obscure et fermée, et, voyant qu'il n'y parvenait point, il se sentait atteint au cœur par une flèche mortelle, que rien n'en pourrait retirer. Comme le daim blessé, il s'enfuyait avec sa blessure au fond des bois. Il parcourait les admirables campagnes qui entourent la ville. On ne voyait plus que lui sur la montagne, que lui dans la vallée. Il partait dès la pointe du jour, et bien souvent, sous prétexte d'explorations intéressantes, de paysages magnifiques ou d'études

curieuses, il ne rentrait que le soir très-tard

Ces jours-là il ne voyait personne; mais n'emportaitil point la chère image qui peuplait pour lui le désert ? Quand il était ainsi loin des hommes, loin d'elle, il lui semblait qu'il était plus hardi à l'aimer, et qu'il l'aimait mieux. H lui parlait alors, et elle lui répondait; et comme c'était lui qui répondait pour elle, il était toujours content de ce qu'elle lui

disait, et le soir quand il revenait à la yille, il était plus épris.

D'autres fois, au contraire, il éprouvait comme un impérieux besoin de se retremper dans la vie de famille, et de revoir Carine le plus souvent et le plus longtemps possible.

H'HOSFITALITÉ snêdoiae, qui se donne Bans arrière-peitsée, et qui ne mesufe point la liberté qu'elle litisee à chacun, lui permettait de suivre ainsi sa guise et sa fantaisie.

Dans cette seconde période de la crise, il ne sortit presque plus; sous prétexte de travail, il restait presque continuellement dans sa chambre arrangée en at^ier, épiant les mille bruits qui se faisaient autour de lui, et que son oreille, en proie à une surexcitation maladive, savait percevoir avec une effrayante certitude. Vagues et incertains pour tout autre, ces bruits ne pouvaient-ils point parfois trahir pour lui la vie et la présence de

9i CARINÉ.

celle qu'il aimait ? Souyent, dès la première heure il portait ses cartons au milieu des massifs du jardin, sous le prétexte fallacieux de faire des études d'ormeaux et de sapins; mais, en réalité, pour voir flotter sa robe entre les arbres, quand elle fÀisajt sa promenade habituelle.

La maison de Tegner était certes un joli chalet, du côté de la campagne du moins, un peu dans le genre de ceux qui donnent un caractère si pittoresque aux paysages du Brisgau et de TOberland. Mais peut-être ne méritait-elle pas tout à fait l'honneur qu'il lui accordait en la dessinant et eh la peignant de face, de profil et de trois quarts. Il est vrai qu'en regardant attentivement cette maison, il avait la chance d'apercevoir derrière les vitres claires la silhouette de Carine, passant d'une chambre à l'autre.

Il y avait au second étage une fenêtre qui lui suffît à faire un tableau tout entier. Il faut bien en convenir, cette fenêtre était très-jolie. Architecte ou maçon, celui qui l'avait placée là était un artiste. Il avait déployé beaucoup de grâce et de fantaisie pour la découper en ogive : un de ces balcons brodés d'arabesques, comme les moucharabys de Damas ou du Caire, et dans lesquels déploient tout leur génie les artistes suédois et norvégiens, projetait au dehors sa forme à la fois élégante et rus-

ÛÀHIKÉ. 93

tique. Une sorte de petit toit saillant et formant pinacle le couvrait de son dôme gothique, et le long des portants qui montaient de Tappui jusqu'à ce pinacle aigu, des houblons et des jasmiiis, accompagnés d'un escadron léger de plantes de murailles, grimpaient comme à l'assaut, semant sur leur route aérienne des fleurs et des feuillages. Mais ce qui pour Marins faisait le prestige incomparable de cette petite merveille, c'était qu'un jour, sur Tappui de ce balcon, Caiine s'était accoudée pour regarder dans le jardin ; un autre jour Danglade avait vu sa tête blonde et mignonne se détacher sur le fond de la verdure sombre, et elle avait arraché machinalement deux ou trois feuilles de clématites, et cueilli, toute rêyeuse, les étoiles d'argent du jasmin. Dès lors cette fenêtre était consacrée.

Il en fit un chef-d'œuvre : qu'eut-ce donc été s'il se fut permis d j ajouter un personnage ?

Mais la fenêtre n'en avait pas besoin, et, à elle seule, si hardiment jetée sur la toile, elle faisait un petit tableau intéressant comme un poëme, émouvant comme un drame. Le naïf négociant s'étonnait en lui-même que l'on pût mettre tant de choses

sur un balcon oii l'on ne mettait personne ;

mais, comme il reconnaissait ses trèâes, son ogive ^t ses encadrements, il frappait dans ses mains

et trouvait que Dauglade avait un bien joH talent!

Aux heures où la famille se réunissait, Marius était toujours le premier au rendez- vous : Tegner s'émerveillait de le trouver avant lui dans la salle à manger, et il le proposait pour modèle à Ëlfride, qui avait parfois un ruban à nouer, ou une épingle à piquer, quand déjà son père attendait. Le bon* heur de Marius, c'était de voir entrer Carine, avec sa démarche' un peu lente, sa taille à la fois élégante et frêle, sa jolie tête pale, un peu penchée sur une épaule.

Elle ne le regardait point, mais lui la voyait ; à table, il était à côté d'elle, et il avait le plaisir de lui rendre ces mille petits offices par lesquels les hommes bien élevés témoignent aux femmes leur déférence et leur attention. Carine les recevait avec une apparente distraction, mais elle avait fini par s'y accoutumer.

L'étiquette était moins sévère chez le négociant de Oothenbourg qu'à la cour des petits princes allemands. Chaque convive n'avait point derrière lui un valet en habit noir pour prévenir ses besoins et satisfaire ses désirs. Le voisin avait donc le droit et le devoir de s'occuper de sa voisine. Oarine tendait son verre à Marius ; Marius prenait

CAHINE. 95

la corbeille et offirait du pain à Carine ; il lui passait les fruits; il lui demandait du sucre ou du lait, V^

Il y avait maintenant entre eux un échange mutuel et incessant de bons^offiges. Carine remerciait d'une parole, parfois d'un sourire. Marins était l'âme de la conversation; il savait la rendre toujours intéressante, parfois gaie et même un peu bouffonne : la verve méridionale est la bienvenue partout. La belle mélancolique ne se mêlait jamais à ces conversations; mais elle y prenait part du moins par l'attention qu'elle y prêtait Quelquefois Marins se tournait tout à coup vers elle, et son regard lui disait alors bien clairement : " C'est à vous et pour vous que je parle I " Mais, au lieu de flatter Carine, ces marques d'attention trop significatives la mécontentaient et la gênaient; elle paraissait alors mécontente, froide et distraite ; à toutes les amabilités de Marins, son regard répondait invariablement : '* Ne savez-vous point que je ne suis plus de ce monde?" Sous l'impression de ce regard. Marins éprouvait un certain malaise; il lui semblait qu'il était précipité du haut de ses espérances et qu'il retombait lourdement à terre. Parfois aussi Carine ne descendait pas du tout, et Danglade n'entendait même pas parler d'elle. Pour lui, c'étaient là les plus mauvais joiurSt

Mais il était réservé à d'autres épreuves.

n j avait bientôt trois semaines qu'il était lliôte de Tegner, et il croyait avoir peu à peu calmé les douleurs, apprivoisé la sauvagerie et adouci l'humeur un peu farouche de la jeune fille, quand tout à coup il se fit en elle un changement fâcheux, qu'on n'eût vraiment pas cru possible.

Pendant les derniers jours, elle avait paru plus calme, plus intéressée à tout ce qui se passait autour d'elle : on eût dit qu'elle se laissait glisser peu à peu de son chagrin dans l'insouciance de la vie ordinaire. Ce n'était pas seulement une conversion morale, le corps lui-même s'en ressentait ; son œil était moins sombre, son front moins nuageux et sa joue moins pâle; ce n'était point encore la santé, déjà ce n'était plus la maladie. L'espérance souriait en la regardant.

C'est alors qu'elle eut une de ces rechutes cent fois pires que le premier mal, dont parle l'Ecriture. Elle s'enveloppa d'une froideur et d'une réserve plus grande que jamais. Elle avait montré tout d'abord une sorte d'apathie pour Marins comme pour les autres. H n'existait pas : voilà tout ! Â présent, c'était bien pis : elle avait de l'aversion, presque de la haine ; elle évitait soigneusement les occasions de le rencontrer : elle le fuyait. Elle n'allait plus au jardin parce qu'il s'y promenait Si,

par aventure, elle descendait à Theure des repas, elle arrivait la dernière et partait la première sans avoir adressé la parole à personne.

Marins ne se plaignait point, mais il la trouvait injuste dans ses caprices ; il l'accusait tout bas, et surtout il souffrait.

Et cependant (qui pourrait sonder les mystères du cœur féminin ?) une fois ou deux, en se retournant brusquement, il aperçut les yeux de Carine fixés sur lui, et l'examinant. Le sentiment qu'alors ils semblaient exprimer n'était point de la haine. Un autre jour, il lisait sous le massif des grands arbres au bord de la fontaine, auprès du vase de porphyre : c'était un volume des poésies de Carlen, qui peignait en beaux vers les secrètes amertumes et les trompeuses douceurs de l'amour. Marius laissa tomber le livre et leva un regard au ciel ; mais, sur le chemin du ciel, se rencontrait la fenêtre de Carine . Et son regard n'alla pas plus loin. Derrière le rideau, il aperçut une main blanche qui tenait la mousseline ccartëe.

La main s'éloigna vivement, et la draperie, un instant relevée, retomba ; mais pas assez promptement, toutefois, pour qu'il n'eût le temps de reconnaître Carine, le front coUé à la vitre, suivant de loin sa lecture, pensive. H se leva brusquement et s'allA promener hors de la ville, sous une longue

avenue de tilleuls et de hêtres, au pied des moiu tagnes; là, repassant dans son esprit les alternatives de sa vie, ses plaisirs mêlés de peines et ses tortures consolées par l'espérance :

'* L'étrange créature ! murmura-t-il en fouettant du bout de son ^ck les airelles et les prunes sauvages qui brillaienTclans les buissons. Oh! qui percera jamais le mystère de son cœur?''

Ce mystère, s a^s qu'il s'en doutât , était un des plus profonds attraits de Carine pour lui : ce qui n'eût été peut-être qu'un goût et une fantaisie, prit tout à coup un caractère d'intensité auquel personne ne se serait attendu. Qui dit passion dit souffirancel Et Marins, l'insouciant enfant du Midi, l'homme habitué à la vie facile, l'artiste, qui ne connaissait encore que les sourires de la destinée, éprouva enfin les angoisses par lesquelles le cœur de l'homme se révèle à lui-même. Il reconnut l'amour au mal qu'il endurait. Il cherchait en vain le remède et il ne le trouvait point Impossible de s'ouvrir à Carine : il savait trop bien qu'elle ne voudrait rien entendre ; Elfride était trop jeune pour jouer les confidentes; la rigidité puritaine de Mme Tegner s'exagérait de plus en plus et n'avait rien qui provoquât l'expansion des confidences amoureuses. Restait Tegner. C'était bien le meil* leur de la famille. Deux ou trois fois Danglade

CaÈINÉ. 9â

tenta de s'ouvrir à lui ; il aborda même assez résolument la question, et, avec autant de fermeté que de discrétion, il voulut l'interroger sur Carine. Mais, 4ès les premiers mots, le pauvre Tegner éprouva un si visible malaise, il se troubla et balbutia tellement, que, par pitié, Marins se crut obligé de se dispenser de répondre, et ne revint pas à la charge. .4

|EPENDANT Marius Bentait bien que la position était, comme ou dit vulgairement, trop tendue , et qu'un di noûment quelconque devenait imminent.

Son humeur s'alt^rnit, et lui-même B'avouait qu'il n'était plus lui : il ne pouvait se dia- Bimnler qu'il n'avait pas assez de liberté d'esprit pour rendre son séjour agréable aux hôtP8 qui l'avaient accueilli. Comme Carine, il avait besoin de solitude. Il résolut de quitter, du moins pour un temps, la famille Tegner, et d'entreprendre immédiatement le voyage aux grands lacs et aux immenses forêts du Nord, qu'il av ait voulu retarder jusqu'à l'automne. H devait bien, d'ailleura, une

CARINÈ. loi

visite à l'ami de son père, dont il ne s'était pas encore occupé depuis son arrivée en Suède.

Un matin donc, il annonça brusquement sa résolution à ses hôtes, au moment où on se levai t de table après le déjeuner. Sans doute Carine pensait à autre chose, et elle eut une distraction plus forte encore que d'habitude, car elle laissa tomber à terre, au lieu de le déposer sur la table, le verre qu'elle yenait de porter à ses lèvres.

" Comment ! vous partez déjà I dit Tegner en posant sa main sur le bras du jeune homme.

— Oui, répondit celui-ci ; mais je reviendrai," ajouta-t-il en regardant Carine.

Carine avait repris le masque qui ne laissait rien transparaître de ses émotions.

" Et quand partez-vous? demanda Tegner.

— Demain.

— Le délai est bref.

— Je ne puis pas attendre !

— Et vous allez ?

— Dans le Nord.

— Par quelle route ?

— Par le canal de Gothie.

— Impossible ! toutes les places sont prises ?

— La mienne est re tenue .

— Vous êtes homme de précaution.

— H le faut bien, en voyage \

— Le capitaine est de mes aniis ; j'aurai du moins le plaisir de tous recommander .... si toutefois vous Yoial àz bien me le permettre, car ce brusque départ donne à penser ....

— Ne pensez rien I répondit Marins en lui prenant les deux mains, mais recommandez-moi le plus possible."

Le reste du jour se passa dans les préoccupations nerveuses et dans les soucis désagréables qui accompagnent toujours un départ Tegner, sa femme et Elfride furent, du reste, d'une bonté parfaite pour leur hôte. Ils s'occupèrent de lui comme d'un enfant et comme d'un frère. On l'encombra de provisions, comme s'il eût dû faire une expédition de six mois dans les glaces du pôle. Marins était confus et touché de ces attentions délicates. H n'avait jamais vu tant de bonté unie à une cordialité plus simple et plus franche.

Canne resta enfermée chez elle, et ne parut point de la journée. Marins partit sans la revoir.

xn.

|ES naTires qui font le trajet entre la mer du Nord et la Baltique par le canal de Gothie, quittent le port de Gothenbourg à trois heures du matin.

Pour être sûrs de ne pas manquer le départ, la plupart des passagers arrivent la veille. Mariue sortit donc, ai^vès le ihé, de la chère maison de ses hôtes, accompagné de Rarl-Johan et de Brask, qui étaient venus passer avec lui la dernière soirée.

Dehout sur le seuil, grave comme une sjbille qui promulgue les arrêts du destin, Brigitte Tegner daigna lui souhaiter un heureux voyage, et ElMde, en lui tendant la main, lui dit de sa voix

104 CARlNE.

la plus douce, mais en regardant Brask : '* Ne nous oubliez pas, monsieur, et revenez bien vite! "

Marius, sans doute pour piquer au jeu Tami Brask, toujours prêt à s'enorgueillir de Ja moindre préférence, baisa cette jolie main, avec toute la grâce d'un gentilhomme élevé à la cour de Louis XV, et il s*élança d'un pas rapide à la suite de Tegner, qui marchait vivement dans la direction du port.

Mais, arrivé à l'angle de la rue, et au moment où il al lait perdre de vue le chalet^ , il s'arrêta un momentTpour contempler une dernière fois les lieux où la vie avait pris tout à coup pour lui une intensité si profonde. Il regarda longtemps le toit qui

abritait Carine Puis, comme s'il eût voulu

essuyer une larme, ou chasser une pensée importune, il passa une main sur son fi-ont et sur ses yeux, étouffa un soupir qui gonflait sa poitrine, et, prenantJe^pafiLgymnastique, rejoignit ses compagnons.

Tous trois atteignirent bientôt le quai où stationnent les petits paquebots chargés de la navigation du canal de Gothie. Le capitaine, debout sur son banc de qua rt, surveillait l'embarquement des marchandises et l'arrivée des passagers. Sur un signe que lui fit le négociant, il descendit, et vint recevoir le jeune Français que Tegner lui i*ecom-

ÙARINE, 10^

manda chaudement. Le capitaine accueillit l'artiste avec une grâce courtoise, et l'installa luimême dans une excellente cabine, assez près de sa chambre.

Heureux de voir ^j'j) n^ Tym.i^q|]fn'f| yiVn à son liôte, Karl-Johan se souvint qu'il était Theure de 86 coucher ; il lui souhaita une bonne nuit, suivie (Vun heureux voyage, passa son bras sous celui de Brask, descendit à terre, et, après Tavoir salué trois fois, avec son mouchoir qu'il agitait, il reprit le chemin de son logis.

Eesté seul. Marins, fils d'armateur, inspecta le navire auquel il allait confier sa vie; il jeta les yeux sur ses compagnons de voyage, condamnés comme lui à une intimité forcée entre ces planches étroites, puis il alla s'asseoir sur un paijuet de cordages à l'avant, et tandis qu'au-dessus de lai les matelots, en chantant, disposaient leurs agrès, il se mit à repasser dans son esprit les événements si graves qui depuis un mois s'étaient pour ainsi dire, pressés et accumulés dans sa vie.

Xllt.

lES Anglais Bont fiejs, et à juste titre, de ce beau cannl Calédonien, allant d'Obnn à Invemess, joignant la nter d'Irlande à la mer du Nord, et qu'Us appellent avec lear emphase habituelle, i.'zBCAiJER EK NEPTUNE, sanfi doute parce que ses marches liquidas, soulevant comme de frêles jouets les lourde vaisseaux, font passer, voiles déployées, à pleine vapeur, les frégatea de Victoria à travers les forêts de sapins du Glen-Nevis.

C'est là une grande œuvre, sans doute, mais que l'on admire moins quand on a parcouru le caual de Gothie, entre Gothenbouig et Stockholm. Cet immense travail est, en effet, un des plus éclatants miracles de la force et de la patience humaines.

On «ft lita«ft]^i^ à pnmptftr ce gu jl a fallu ve rser d'or et de sueurs pour conduire cette* gigantesque entreprise d'une mer à l'autre, pour mener à travers bois et montagnes une ligne d'eau de quatre-vingts lieues delong. Ici suivant le niveau des torrents et des lacs, là au contraire creusant le nouveau lit de granit et de porphyre des rochers, on estpayvenu, par un vaste système de ponts, de portes, de ^digues, de bassins, de prises et d'aqueducs, à vaincre tous les obstacles et à faire battre les plus fiers sommets par la vague marine. Et comme toutes les pompes de l'histoire et tous les enchantements de la poésie se pressent sur les bords de ce canal de Gotha! Comme le drame y sort naturellement de la chronique ! Comme les nobles ruines y succèdent aux beaux paysages, etquelps merveilles de la légende s'y déroulent bien, mêlées aux splendeurs de la nature I Le Ehin lui-même, avec son cortège de burgs féodaux et de tourelles penchées, le vieux Rhin allemand est vaincu.

On touchait à septembre : ce n'était plus le jour étemeL La nuit n'était pas longue encore ; mais il y avait déjà la nuit. Cependant, vers trois heures, une bande de satin qui blanchit à l'horizon annonça que le jour allait bientôt venir.

Jj^ cloche sonna son dernier appel ; on enleva le

cable qui retenait le navire au rivage ; au-deesus des mâts et des cordages, le panache de noire fumée ondoya; puis la lourde masse s'ébranla, Teau frissonna, ccumaute sur ses flancs; rUddase confiait aux flots de la livière de Gotha, dont elle devait remonter le cours.

Assis à l'arrière, tout près du matelot qui tenait la barre, insensible aux beautés du paysage qui commençaient à se dérouler devant lui, Marius suivait de Tœil les lignes fuyantes de Gothenbourg, qui, de minute en minute, allaient s'effaçant et disparaissant à l'horizon.

Bientôt un détour de la rivière et un pli de ten*ain cachèrent la ville à ses yeux. C'était comme un voile qui se tendait entre son passé et luL II s'arma de courage : " Soyons homme ! " dit-il. Déjà sa résolution était prise. Il se leva et alla vers l'avant du vaisseau se mêler aux groupes animés des passagers qui voyaient venir à eux de minute en minute le paysage changeant. Aux belles et riches plaines qui entourent la ville, succédaient déjà des sites abruptes et sauvages; le navire effleurait les côtes escarpées, hérissées de grandes roches aux formes bizarres, couvertes de mousses, de lichens et de bruyères, au-dessus desquelles d'énoimes sapins dressaient leur superbe pbéhsque de verdure, Dans toute autre disposition

CARLSE, 109

d'esprit, le jeune artiste eût été ravi des aspects tour à tour riants et terribles que la nature, incessamment variée, offrait à ses regards : mais, quand on souffre, c'est de cœur et non de ciel qu'il faut changer 1 U tira pourtant son carnet de voyage, prit ses crayons, et bien disposé à demander au travail l'oubli que lui seul peut donner, il essaya d'esquisser en traits rapides les merveilles de ces rives.

Vers le soir, VEdda entrait à toute vapeur dans les eaux du Wener, un lac grand comme une mer. L'atmosphère était transparente et sereine; la nappe des eaux, unie et claire comme un miroir, à peine troublée, à l'arrière du navire, par un*^ argenté qui se résolvait bientôt en légers flocons d'écume, parmi lesquels, comme sur le velours d'un écrin, les gouttelettes irisées, diamants, saphirs, émeraudes ou rubis liquides, brillaient et scintillaient A Thorizon se dressait la noble montagne de Kinnekulle, que l'on appelle la couronne de la Suède, pareille à une vague immense qui, à l'heure des tempêtes, se serait soulevée des profondeurs du lac Wener, et que la baguette d'un enchanteur aurait tout à coup frappée d une immobilité étemelle. Sur ses flancs, la nature a répandu les plus riches trésors; les forêts s'y déploient, les prairies y étalent leur verdure luxuriante, émaillé^

110 CARINK

de mille fleurs ; les jardins s'y mêlent aux vergers, et un sillon d'épis dorés presse comme une moUe ceinture la pelouse des cottages. Çà et là, de petits villages grimpent sur ses épaules, et la croix de fer des églises blanches et roses pointe au milieu des grands arbres.

Bientôt on passa sous le rocher fameux du Whalle-Hall, du haut duquel les héros Scandinaves, quand ils n'avaient pas pu trouver la mort au milieu de la mêlée ardente, se précipitaient dans le sein des flots pour mériter, par ce sacrifice volontaire de leur vie, une place dans leur paradis militaire, le seul paradis que je n'ai jamais eu le désir d'habiter. Enfin, après avoir salué en passant les ruines gothiques, assez rares en Suède, du vieux manoir de Lecko, et l'aimable village de Bruneby, qui semble jaillir du sein des verdures, VEdda s'arrêta en face du couvent de Wreta-Kloster.

Le capitaine, occupé de la conduite de son navire et des ordres à donner dans ces parages parfois difficiles, n'avait pu tenir jusque-là les promesses faites à son ami Tegner. Mais, arrivé à la station où le steamer devait faire un moment d'arrêt assez long, après avoir commandé sa manœuvre, il vint trouver Marins, et réclamer, avec une cordialité pleine de grâce, le plaisir de sa compagnie. Il avait remarqué plus d'une fois pendant la traversée-

CARlNÈ, 111

le front soucieux du jeune homme, il lui semblait que rhonneur même de la Suède était intéressé à ce qu'un étranger n'emportât point de son bord une impression de tristesse.

^ Pétrus Mandel, ainsi s'appelait le capitaine, était un officier distingué de la marine suédoise; conmie beaucoup de ses compagnons d'armes, il avait passé plusieurs années sur l'escadre française, où il y avait pris ces mœurs élégantes et ces habitudes de politesse exquise qui font partie des traditions de ce corps d'élite.

Appelé à une carrière brillante, Pétrus, officier de fortune (ce qui, comme on sait, veut dire qu'il n'avait point de fortune), rencontra un jour une créature séduisante, il l'aima et se souvint de la strophe de la Saga :

*' A terre, fais l'amour ; à bord, jamais I Sur un navire, elle-même Frégate trahirait; sur un navire, c'est un sourire menteur qui ride les fossettes de ses joues, et ses tresses flottantes se changent en filets pour te perdre."

Ebba, c'était son nom, l'attacha au rivage avec un de ses cheveux, et il ne voulut plus faire ces traversées lointaines, qui vous séparent de la bienaimée pour des années longues comme des siècles, n accepta donc le commandement d'un des navires de la Compagnie du CanaL

112 CARIKM.

" Je regrette, dit-il à Marius, que les devoirs de ma charge m'empêchent de jouir de ses privilèges; j'aurais voulu vous faire les honneurs de nos lacs et de nos torrents. On ne peut pas tout ce qu'on veut : j'en suis la preuve; mais à présent, du moins, je m'appartiens; c'est vous dire je suis tout à vous."

Peut-être notre héros eût-il mieux aimé se passer de cette compagnie, si aimable qu'elle fût; les bilieux mélancoliques ont parfois un amour de solitude qui les rend féroces ; cependant roffire était faite avec tant de bonne grâce, qu'il n'était guère possible de la refuser.

Le capitaine passa son bras sous celui de l'artiste, et pendant que les autres voyageurs allaient s'in staller dans les salles d'une auberge douteuse, il l'emmena souper dans sa chambre.

< J1 n^j j^^rigiL.de^te]^£ue les verres pleins. . . quand on les vide .... pour établir la confiance. Au bout d'une demi-heure, Danglade et Mandel causaient comme de vieux amis ; ils avaient déjà effleuré et passé en revue tous les sujets de conversation en faveur dans un tête-à-tête, entre deux hommes à peu près du même âge, jeunes tous deux, connaissant la vie et les femmes, mettant les coudes sur la table et parlant avec l'abandon que l'on trouve toujours au fond de I9. troisième bouteille de vin du Ehin. L'amour et ses mille variétés, le sentiment

OARINÉ. lia

80US ses multiples aspects, la fidélité des unes, rhypocrite légèreté des autres, tout fut analysé, discuté avec une netteté de paroles et une lucidité d'observations qui eussent fait honneur à deux philosophes. Mais pour Tintelligence des choses du cœur, trouvez-moi donc deux philosophes qui vaillent deux amoureux!

Cette conversation changea un peu le. cours des idées de Marins, qui avait passé la journée dans une sorte de torpeur. Aussi le capitaine, satisfait sans doute de l'effet qu'il avait produit, voulut-il p rofiter du loisir que lui donnait un certain nom- )re d'écluses à passer, pour aller visite r avec lui les belles ruines du vieux couvènfdeWreta-Kloster. La soirée était magnifique, le ciel d'une sérénité que rien ne troublait; dans un cortège de nuages de pourpre et d'or, le soleil descendait lentement vers les montagnes de la Norvège ; les sapins, qu'agitait mollement la brise du lac, exhalaient leur acre, mais saine odeur de résine ; les coqs de bruyère se levaient avec des cris rauques et saccadés du pied des laryx, et les écureuils, sautillant de branche en branche, bondissaient d'un arbre à l'autre. Les rayons obliques, effleurant la nappe des eaux, la teignaient de leurs feux mourants, qui s'avivaient, comme des échos de lumière, sur la cime mouvante de toutes les vagues.

CAÈINÉ.

Les deux jeunes hommes marchèrent quelques instants en silence au milieu de ces vastes ruines, faites par la main des hommes, mais que l'aimable et bienfaisante nature couyrait déjà d'un manteau de lierre et de saxifrages. Au milieu de ces chapiteaux brisés, de ces arceaux renversés, de ces colonnes couchées à terre, en face de ce cloître, mort lui-même, et qui n'intéresse plus que par ses morts, ils arrivèrent à l'entrée d'un vaste cimetière, tout couvert de tombes, les unes renversées^ les autres debout encore, mais toutes surchargées d'inscriptions. On le sait : les peuplés du Nord excellent dans cette littérature de tombeaux. La mort leur inspire des pensées toujours pieuses, souvent profondes; mais elle n'a pour eux ni effroi ni terreur, et ils se jouent avec elle, comme avec une compagne dont l'étreinte est douce.

Les idées de Marins étaient loin d'avoir autant de calme; tout réveillait ses blessures assoupies. Aussi, une fois entré dans l'enclos funèbre, s'étaitil peu à peu éloigné de son compagnon. Mais le capitaine, qui ne voulait pas le laisser seul, se mit à sa recherche, et le surprit qui lisait avec une attention absorbante cette épitaphe gravée sur la pierre funèbre d'un jeune homme :

Boi, vois ta destinée, Esclave, vois ton repos.

Beauté, yois ces os.

Savant, vois ce crâne vide^ Biche, vois cette poussière^ Pauvre, vois ce monde !

" Bon! dit Péirus, le voilà qui va retomber dans ses idées noires. Attention I cela me regarde; " et> pour Tempêcher de glisser sur la pente, il voulut, suivant une manœuvre familière aux grands tacticiens, opérer ce qu'on appelle une divers sion.

" Venez, lui dit-il, que je vous montre un des plus beaux points de vue de toute la Suède."

Et, l'entraînant, il lui fit gravir un sentier qui serpentait entre les sépulcres vides, et Temmena sur un rocher formant plate-forme, au milieu d'une végétation luxuriante de buissons de toutes les couleurs, d^ toutes les variétés et de toutes les formes, d^ouToeil embrassait, en effet, un pan(»rama des plus vastes : deux lacs, le canal tortueux qui les unissait, une suite de collines s'étageant les unes au-dessus des autres comme les gradins d'un amphithéâtre gigantesque, et plus loin, comme limite extrême de l'horizon, une ceinture flottante de grands bois.

'* Voilà la Suède I n'est-ce pas qu'elle est belle? demanda le capitaine en frappant amicalement sur l'épaule de l'artiste.

— > Magnifique ! " repondit celui-ci, dirigeant son bras vers le sud-est :

'' Gothenbourg est là ? lui demanda-t-il, non point peut-être sans rougir un peu.

— Oui, répondit le capitaine qui le regarda fixement, Gothenbourg est là, — et Carine aussi!*'

A ce nom de Carine, si présent à sa pensée, mais qui, depuis bientôt Tingt-quatre heures, n'avait point été prononcé devant lui, la rougeur s'éteignit sur le front de Marins, et fit place à une pâleur soudaine :

" Ah ! reprit-il au bout d'un instant, sans regarder Mandel, vous connaissez Carine?

— Oui, répondit le capitaine, et je suis peut-être de tous ses amis celui qui sait le mieux le secret de cette étrange destinée."

Danglade ne dit rien; mais le léger frémissement de ses lèvres et la fixité de son regard parlaient pour lui. Son silence mÊQe^ éloquent comme une prière, criait au jeune officier : ^ Mais parle donc ! "

'' N'avez- vous rien appris d'elle chez Tegaer? demanda enfin le capitaine.

— Eien, absolument Je n'ai pas même osé interroger son père.

— Elle n'est pas la fille de Tegner,

— Qui donc est-elle ?

— Sa nièce.

— Elle est orpheline ?

— Non, mais elle est malhemreuse. Quand il a su les événements qui ont bouleversé sa jeunesse, compromis sa vie .... et sa raison, Tegner, qui est, après tout, la bonté même, a proposé à sa sœur, la mère de Carine (elle vit à la campagne), d e faire, venir l a pauvre fille à Gothenbourg pour lui procurer les distractions que co mporte le séjour de la viUe.

— Il y réussit bien! murmura Marins à demivoix.

— Ce n'est pas sa faute, c'est plutôt celle de Carine, qui ne veut pas être consolée.

— Qu'a-t-elle donc perdu ?

— Ce serait là toute une histoire, répliqua le capitaine et elle serait longue à vous raconter I

— Mais les heures aussi sont longues, et nous n'avons rien à faire, répondit Marins en appuyant son coude sur son genou et mettant sa tête dans sa main, dans l'attitude d'un homme qui veut écouter consciencieusement et sans perdre un mot du récit.

— Carine n'est pas de Gothenbourg, dit Mendel, elle est née à quelque distance de cette ville, dans une petite bourgade que nous laissâmes ce matin sur notre routç.

— Comment! vous ne me Tavez pas dit? s'écria le jeune homme en interrompant brusquement le capitaine. •

— Eh ! saTais-je que la chose pouvait vous importer à ce point ?

— -Vous ^Yfi7i r**^"^", répondit Marins en baissant la tête ; et, après un moment de silence, il reprit : Vous dites donc que nous avons passé devant son : village?

— Oui, il s'appelle Lilla-Edet, et il est situé à quelques milles des cascades de Trollhatta, que vous avez eu le tort de ne pas vouloir visiter.

— Que faisait-elle ? pourquoi a-t-elle quitté son pays ? pourquoi se trouve-t-elle maintenant à Gothenbourg? pourquoi est-elle si si triste?.

— Mais c'est toute son histoire à la fois que vous me demandez là ?

— Wol I sans doute, c'est toute son histoire I

— Ecoutez donc ! fit le capitaine, sans avoir Tair de douter jusqu'à quel point sa recommandation était inutile.

'' Carine est la fille d'une sœur de M. Tegner : sa famille n'est pas riche; mais elle a un fier sentiment de rhonneur, et le hasard a voulu que Carine reçût une éducation excellente.

'' Je ne sais quel âge vous lui donnez, mais elle n'a ^ue dix-neuf ans, et, il y a trois mois, rile n'e&

OARINÉ. lld

paraissait pas avoir plus de seize. Mais le malheur s'est abattu sur la pauvre fille, et il a les serres cruelles.

— Que lui est-il donc arrivé ? En vérité, vousme faites peur!

— Entre son père et sa mère, elle vivait paisible, honorée, respectée, heureuse ! belle, il est, je crois, inutile de vous le dire, puisque vous Tavez vue."

Marius fit de la main un signe qui voulait dire qu'en effet il savait à quoi s'en tenir là-dessus,

" Far malheur, continua le capitaine, le fils d'un riche fermier des environs, qui avait été élevé à Stockholm, revint s'établir dans les environs. Je ne vous dirai point que ce fût un phénix ; mais certes il était mieux que tous les rustres du voisinage, bien indignes, en effet, de cueillir cette douce fleur de beauté. Notez que Carine venait d'atteindre sa dix-huiti^e année; que son cœur n'avait jamais parlé ni répondu à personne, mais qu'elle commençait à sentir que le poids de la vie est pénible quand on est seul à le porter.

'* Olaf, c'était le nom du prétendant, ne chercha point à la tromper : Carine était, d'ailleurs, trop pure; eUe avait été trop chastement élevée pour qu'il pût espérer de la persuader contre l'honneur, n n'y tâcha point. Il se contenta d'être de bonne foi et de parler mariage.

l20 ÔAÈHrÉ.

" n fut écouté.

'* Plus les filles sont chastes, et mieux elles savent aimer I Jamais une parole d'amour n'avait retenti dans Tàme de Canne ; son cœur était vierge comme celui d'Eve, notre mère, le jour où, la prenant par la main. Dieu la donna pour femme au premier homme; mais plus fidèle qu'Eve la blonde, Carine n'eût point écouté le serpent! Elle aima de toutes les forces de son eœur."

Et comme le capitaine x>ouvait voir sur le visage de l'artiste l'effet que produisaient ses paroles, et que cette confidence de l'amour de Carine pour un autre lui était vraiment amère, il se hâta d'ajouter en manière de correctif ; " Elle avait tort^ car aucun homme ne vaut ce don entier d'un cœur que les femmes font parfois si follement 1

** Cependant la famille de Carine, sage et prudente, ne voyait point ce projet d'union avec l'enthousiasme que la fortune met d'ordinaire au cœur des parents, toujours plus avides, par affection, pour leurs enfants que pour eux-même&

** Ceux-ci plaçaient le bonheur de leur fille dans les bonnes qualités de l'homme, bien plus que dans la quantité de ses richesses, et Olaf ne leur semblait point un mari qui dût rendre sa femme heureuse. Mais que répondre à une enfant chérie dont toute la vie n'a été que soumissionL

et tendresse, et qui vous dit en baisant vos mains :

'' J'aime, je suis aimée : bénissez Totre fille et réjouissez-vous ? "

" Ce fut le père d'Olaf qui se chargea de résoudre la difficulté. Où son fils avait eu le mérite de ne voir qu'âne question de sentiment, il vit une question de chiffires. Il pesa la dot de Garine, et la trouva trop légère, comparée aux apports de monsieur son fils : il s'en manquait de quelques centaines de rixdallers que la perle de la Suède fût digne de ce paysan dégrossi dans les écoles.

** H faut rendre justice à Olaf ; il fut très-fâché de la détermination de son père, car il aimait la jeune fille (ce qui ne devait pas lui être difficile, n'est-ce pas ?) autant du moins qu'il était capable d'aimer, et ce n'est peut-être pas beaucoup dire : mais il n'avait point la force qu'il faut pour lutter contre un père qui savait vouloir !

" Attendons ! dit-il à Carine.

— Attendre ! quoi ? répliqua la triste enfant ; soyez libre ! je ne serai jamais riche.

— La vie est longue, répondit le jeune homme, et mon père peut changer.

— Dieu vous écoute, mais j'ai grand'peur.

*' Cependant la dignité de la famille, le fier sentiment de la probité séculaire et reconnue, le juste

orgueil du nom sans tache, se réveillèrent dans rame du père de Carine.

'' Oublie-le I dit-il à sa fille.

— Je ne pourrais pas, fit la pauvre créature.

— On peut quand on veut," répondit l'homme qui avait passé Tâge d'aimer; et comme il croyait qu'un amour chasse l'autre, il voul ut marier Carine. "^

*' Le désespoir la prit; mais elle résista avec une énergie d ont o n ne l'eût point crue capable.

" Sa mère l'appela désobéissante.

Elle pleura et ne se maria pas.

Son père lui dit qu'il la chasserait

** Eh bien I reprit-elle, je partirai demain.

** Ne vous indignez pas trop, mon jeune ami, continua le capitaine en voyant la colère deMarius, dont les poings se crispaient, car, en vérité, ces parents-là n'étaient pas de mauvaises gens ni des cœurs dénaturée S'ils voulaient contraindre l'inclination de leur fille, c'était uniquement pour son bonheur, croyez-le I C'est toujours le bonheur de leurs enfants que les parents souhaitent le plus au monde ; seulement il arrive parfois qu'ils se trompent sur le moyen de l'obtenir.

" Mais quand ceux-ci virent clairement qu'ils ne réussiraient pas, quand ils comprirent qu'ils ne parviendraient qu'à compromettre à jamais l'avenir

de Carine, ils changèrent de tactique; et, rerenant à la tendresse et à la bonté de leur nature, d'autant plus tendres qu'un moment ils avaient paru cruels, ils lui montrèrent de nouveau une affection qu'ils avaient pu cacher, mais non pas anéantir.

'' Cependant Carine avait perdu la paix ; eUe se regardait coni^me une fille ingrate et désobéissante, que Dieu devait punir un jour. EUe se reprochait cette résistance obstinée à la volonté de sa famille... et cependant elle ne pouvait la vaincre. Le premier amotir jette dans la jeune âme des racines si profondes! Avec le courage qu'elle avait^ avec cette noble foi dans le bien-aimé (qui se retrouve dans le cœur de toutes les femmes, quand Thonmie ne les a pas encore flétries, quand la vie ne les a pas encore désenchantées), tout lui était possible.

" Ah ! si Olaf eut été vraiment digne d'elle, s'il eût eu le même courage et la même énergie, dirigeant tous deux vers le même but leurs vaillants efforts, plus puissants que la vie, maîtres de leur destinée, ils eussent triomphé de tout, et se fussent unis dans le bonheur ! Mais Olaf — et remarquez que ces hommes faibles et lâches sont trop souvent les héros de la passion romanesque des meilleures et des plus nobles parmi les femmes — Olaf manquait de toutes les vertus viriles : il ne savait point prendre un parti décisif et pousser les chosea II

124 caUinê.

ne contenta de donner à Carine les yulgairéâ cônsô* lations de sa tendresse stérile. D allait a yoir un peu de patience : il lui en coûterait beaucoup, sans doute; mais le temps seul pouvait leur venir en aide. Il était Wen malheureux que Carine ne fût pas plus riche, ou son père, à lui, plus raisonnable, '-p- — Toujours cette question d'argent!" murmurait la jeune fille, dont une secrète amertume commençait à gonfler le cœur!

Elle prit alors un parti héroïque.

Elle avait une tante à Stockholm; c'était une sœur de sa mère, assez influente, grâce à ses relations, et qui jouissait d'une cer taine aisan ce. Carine demanda la permission d'aller passer quelque temps chez elle. Ses parents la voyaient si triste qu'ils n'osèrent pas la refuser. Ils espéraient que ce voyage serait une distraction pour elle et que peut-être elle reviendrait guérie. L'homme est ingénieux à se persuader lui-même, et c'est ce qui le flatte qu'il croit davantage.

" On la laissa partir.

•* Stockholm n'est pas grand comme Pari» : il s'en faut ! mais enfln c'est la capitale du royaume; c'est assez dire que toutes les misères s'y concentrent, que toutes les avidités s'y rassemblent, que toutes les convoitises s'y donnent rendez-vous, que toutes les ambitions s'y livrent la bataille de la vie. Que

ÙARWÈ. 126

pouvait faire, au milieu de cette mêlée ardente, une pauvre jeune fille qui n'avait pour elle que son innocence et sa beauté, et le souvenir de son amour? Gagner de l'argent ! C'est pour cela qu'elle y était venue ! Gagner de l'argent ! mot terrible plein d'angoisses, même dans la bouche des hommes.. . . cent fois plus efirajant dans celle d'une femme !

" Cependant il y a une Providence. Il se trouva que la tante de Carine était bonne ; elle accueillit sa nièce avec une sincère affection, et s'efforça de lui être utile.

" H y a bien des dangers pour une jeune fille dans une ville comme Stockholm, mais Dieu permit que Carine y échappât.

" Elle e:]0erçait autour d'elle cette sorte de fascination que vous-même vous avez subie. Mais, en même temps, elle vivait dans je ne sais quelle sereine atmosphère de pudeur, dont elle était en quelque sorte enveloppée, qui imposait la réserve et commandait le respect. Sa tante aloccugabeau-^ coup d'elle , et, grâce à des protections puissantes, ^ elleêSt bientôt un petit emploi. Il ne devait pas la conduire vite à la fortune; mais, dès maintenant, il lui donnait cette indépendance si chère aux âmes qui ont le fier souci de leur dignité.

" Bâtie sur trois îles, au bord d'une vaste baie,

percée de canaux qui divisent ses quartiers, la ville de Stockholm compte autant de barques que de voitures, et ses habitants, nés marins, préfèrent ces rapides esquifs aux ôacres et aux droschkeis attendant sur chaque place les ordres des voyageurs. Sans avoir la grande tournure classique des gondoles vénitiennes, ou la svelte et robuste légèreté des ka'iks de Constantinople, les barques de Stockholm sont charmantes : c'est plaisir, au matin des belles journées d'été, de voir cette escadrille aux aubes teintes de vert, aux poupes couronnées de feuillage et de fleurs, s'élancer du Skeppàbro,"^ emportant sa cargaison de passagers, joyeux de faire une traversée de dix minutes. Ces barques sont montées par un équipage de jeunes filles dalécarliennes, à la mine fraîche et avenante. L'homme qui voudrait s'immiscer dans leurs fonctions serait immédiatement jeté la tête la première dans le fond de la Baltique. Le gouvernail tombe en quenouille, n faut les voir sur le tillac, ces batelières d'opéracomique, à la fois engageantes et modestes, superbes et pittoresques, avec leur gilet rouge à la turque, d'où s'échappent les plis bouffants de la chemise blanche, leur jupon vert qui s'arrête aux genoux, et leurs bas écarlates. Pendant que les deux

* Quai de la Marine.

plus fortes mettent en mouyement le mécanisme des roues ingénieuses, qui obéit à leurs mains mieux qu'à la vapeur, la troisième souffle dans la cornemuse éclatante ou chante ces mélodies nationales qui trouvent toujours un écho au plus profond du cœur des Suédois. La plupart de ces batelières sont des fiancées, pauvres, hélas! accourues de leur province pour gagner le modique salaire qui les aidera à monter leur ménage, tandis que leurs tristes amoureux taillent le porphyre dans les carrières d'Elfsdal, ou cherchent des filons d'argent dans les mines de Kongsberg.

" Toutes ces jeunes filles, classe si charmante de la société suédoise, forment entre elles une véritable corporation administrée par des femmes.

'' On donna à Carine une des meilleures places dans les bureaux : il ne fallait pas exposer ce visage délicat aux rayons du soleil brûlant, aux après caresses de la brise marine.

** Notre jeune héroïne eut bientôt conquis l'estime, la confiance, l'amitié de toutes sea compagnes, Elle leur était bonne et douce. N'y avait-il point entre elles une sorte de communauté de destinée, d'où une mutuelle sympathie devait naître ? Dès le premier jour, elle avait pris leur costume. Il fallait la voir, quand elle paraissait le matin, sur le quai, pour leur donner des ordres et Içs instructions

de la journée ! Fraîche comme l'aube, et comme elle souriante, avec ses joues que Ton ne pouvait guère comparer qu'aux pétales de la rose églantine, sa taille élancée, ses mains de reine, et ses cheveux d'un blond si vappreux, on eût dit une de ces Valkyries immortelles qui versent toutes les ivresses aux héros Scandinaves dans le paradis d'Odin..

" Elle eût été presque heureuse, si le regret de l'absent n'eût pas rongé son cœur. Elle lui avait écrit une de ces adorables lettres où s'épanchent tout entière l'âme des femmes qui aiment : elle lui disait que maintenant elle se suffisait à elle-même, et que c'était à lui qu'elle devait d'avoir ainsi conquis son indépendance. " Du reste," ajoutait-elle, " pour ceux qui ont de l'intelligence et du courage, " Stockholm est une admirable ville, où chacun est " sûr de trouver l'emploi de ses forces, le prix de " son courage et la récompense de son travail H •* suffisait de vouloir et d'oser."

" Carine n'est pas savante, et, gi*âce à Dieu ! elle n'écrit point comme un auteur; mais sa lettre avait d'adorables mouvements ; elle était pleine de choses charmantes, fortement senties, dites à ravir. En la recevant, un homme de cœur eût bondi par-dessus les cataractes de Trollhata et franchi les deux laça pour venir tomber à ses genoux«

— Un homme de cœur ne Feût pas laissée partir ; s'écria Marins.

— Vous avez raison, dit le capitaine ; mais comme Olaf n'était rien moins qu'un homme de cœur, il répondit par des phrases plus ou moina bien arrondies : il assura qu'il était heureux d'apprendre que Carine réussissait ; que ce serait toujours un bonheur pour lui de l'avoir connue ; qu'il regrettait vivement la position de fortune où ils se trouvaient tous deux ; que l'on était dans un siècle de fer où il fallait beaucoup d'argent pour vivre, et qu'il n'avait pas encore trouvé le moyen d'en gagner. Enfin des raisons, des défaites, et pas une trace d'émotion î

" En recevant cette lettre, Carine sentit son cœur lui sauter à la gorge; mais, en la lisant, elle eut froid dans les os. Oh ! ce n'est pas ainsi qu'elle écrivait, ellel"

iEPENDANT l'iUuBioii reyint bientôt dana cette belle âme, trop pure pour admettre l'idée du mal, trop généreuse pour garder longtemps le soupçon.

" Je ne sais ce qu'elle fit pour se persuader ellemême; j'ignore oïl elle ohercba dea excuses pour une conduite qui n'en avait point ; mais bientôt le coup qu'elle avait reçu lui fut moins sensible, et elle commença en elle Je cher poëme de son amour et de ses espérances.

" Cependant le bruit de b& grâce, de aa beauté, de sa sagesee, s'était répandu par la ville, et l'on ne parlait déjà plus dana tout Stockholm que de la belle Dalécarlienne : on lui attribuait la nationalité que révélait son costume.

ÔAÈINÊ. 131

" Grâce à Dieu, nous ne mettons pas encore toute notre j^oésie dans nos livres, et nous avons la précaution d'en garder quelque peu pour notre vie. Tout le monde faisait la cour, comme on dit chez vous, à la charmante Carine ; mais quand on vit que la galanterie était inutile, et que rien n'entamait cette vertu, intacte et brillante comme le diamant, plusieurs hommes bien posés, et, entre autres, le fils d'un banquier fort riche, lui offrirent leur fortune et leur nom. Mais Carine croyait que Ton ne peut aimer qu une fois, et elle n'écouta personne.

** Sur ces entrefaites, la tante mourut, laissant sa petite fortune à la jeune fille. Celle-ci, dès lors, n'eut plus qu'une pensée et qu'un but : revenir au pays et revoir Olaf. Les affaires de la tante étaient en bon état ; la succession liquide fut bientôt affranchie de toutes les formalités qui compliquent chez tous les peuples civilisés la mise en possession d'un héritier. Carine quitta Stockholm. Oh!

l'heureux voyage ! . . . . quoiqu'elle le trouvât bien long. Avec quelle joie vit-elle disparaître les toits éclatants et les brillantes coupoles de la capitale! C'était la province, la campagne q u'il lui fall ait^ maintenant. Quelle émotion en traversant ces grands lacs qui la séparaient de ce qu'elle aimait! Quels ineffables ravissements quand, de loin, au

milieu des grands arbres qu*il domine, elle aperçut le clocher de l'église d^ns laquelle sa jeunesse avait si souvent prié, et où Ir ministre, qui avait instruit son enfance, bénirait bie^at-ôt, au nom de Dieu, son union avec Olaf, toujours digne d'elle. Elle était trop sincère pour n'être pa? confiante. Elle s'était bien gardée d avertir personre de son arrivée : elle voulait jouir de la surprise de tout le monde, et voir combien on serait heureuT^ de son retour, ei comment chacun lui souhaiterai! la douce bienvenue. Elle évita de débarquer e^ plein village, pour ne pas être tout à coup l'objet d'une trop vive et trop curieuse attention. Elle se fit donc descendre un peu au-dessus de Lilla-Edet, dans les champs ; et, par un sentier détourné, qui lui fut longtemps familier, elle se hâta vers le toit pater* neL Cependant, avant d'enti'er dans le village, elle s'arrêta un moment au sommet de la colline qui commande toute la vallée pour contempler les maisons, les places, les rues, les jardins, au milieu desquels s'étaient écoulées ses premières, ses plus heureuses années.

"Tout à coup, une volée de cloches joyeuses vint frapper son oreille. C'était comme un carillon de fête, et, de leurs voix légères, poétiques, aériennes, les cloches, ces filles du ciel, chantaient la joie! Une palpitation plus émue fit bondir le cœur de la

OÀRINÉ. Iâ3

jeune fille ; elle les reconnaissait, ces voix charmantes, qui, si souvent, avaient retenti à son oreille ! C'était comme un appel qu'elles lui envoyaient au loin ! Elle hâta le pas, et, s'élançant sur l'étroit sentier qui tourne la colline, elle courut, ou plutôt se précipita vers le village.

•*La maison de Dieu est la première que Ton rencontre à l'entrée de Lilla-Edet : posée sur la limite même de la paroisse, elle semble saluer l'étranger et promettre une hospitalité clémente aux voyageurs qui arrivent.

" Carine voulut s'arrêter un moment dans l'église : c'est une âme pieuse comme toutes les âmes tendres. Elle sentait le besoin de remercier Dieu qui l'avait si visiblement protégée ; Dieu qui l'avait coi'duite et qui la ramenait !

"Elle entra.

" L'église était pleine de monde : il y avait là des femmes parées de leurs plus belles robes, et des hommes en habits de fête. Une jeune fille était à l'autel, en costume de fiancée, avec la couronne brillante des vierges Scandinaves, le cercle d'or orné des perles pâles de la Laponie et des pierreries islandaises, posée sur ses cheveux dénoués.

" Je vais prier pour son bonheur !" pensa Carine en se mettant à genoux ; " aujourd'hui je voudrais que tout le monde fût heureux I "

134 Cardœ.

" Mais au moment où elle portait la main de s^n front à sa poitrine pour faire ce signe de la croix, que l'on appelle le signe du chrétien, le fiancé se retourna.

" Carine retint à peine un cri étouffé ; elle pâlit, ses genoux tremblais se dérobèrent sous eUe.

" Dans celui qu'elle voyait à l'autel, eUe venait de reconnaître Olaf I

Elle ne dit pas un mot.

Elle se releva, sortit et ypulut jeprendre le

chemin par où elle était venue Mais bientôt,

éperdue de douleur, elle s'égara dans les champs.

" Des paysans qui la rencontrèrent, frappés de l'altération de ses traits et de la singularité du costume dalécarlien, assez différent de celui qu'on porte chez eux, coururent à elle, au moment où, épuisée de lassitude, elle venait de se laisser tomber au pied d'un arbre. ^ ~ ^'

*' Par bonheur, un d'eux la reconnut, et, la chargeant sur ses épaules, comme le bon pasteur fit pour sa brebis égarée, sans ployer sous ce doux fardeau, il la porta jusqu'à sa maison.

" La triste famille fut lontgemps à comprendre son malheur. On interrogea la jeune fille ; mais elle ne savait pas répondre : seulement le nom d'OIaf et les mots d'oubli, d'adieu, de mariage et de xnort se pressaient tumultueusement sur ses lèvres.

*' Garine n'avait plus sa raison. ^-L~

" Grâce à Dieu, ce ne fut qu'une éclipse passagère, le divin flambeau n'était pas éteint, et sa flamme reparut. Mais la pauvre délaissée était tombée dans une tristesse dont rien ne pouvait plus la distraire. Olaf et sa jeune femme habitaient, comme elle, le petit village de Lilla-Edet Leur présence était pour Carine un intolérable supplice. Souvent elle le rencontrait, tantôt seul, tantôt avec sa femme; mais, qu'il fût avec sa femme ou qu'il fût seul, la douleur de Carine n'était pas moins grande, et elle sentait, chaque fois, que la secrète blessure de son cœur se rouvrait et saignait. Elle n'avait point voulu quitter le petit costume dalécarlien qui lui rappelait ses derniers beaux ^ jours. On..jfl ^^arda bien de i ïii envier ce triste bonheur. Elle était, du reste, plus tendre, plus docile et plus affectueuse que jamais avec sa famille ; elle ne voulait point que sa douleur fît du mal à d'autres qu'à elle. Mais la famille ne se pouvait point consoler de l'incurable tristesse où elle la voyait C'était parfois un abattement si profond, qu'on eût dit qu'elle n'avait plus la force de vivre. Par bonheur, Tegner vint à Lilla-£det vous save z ce qu j^ y a en lui de bon et d'affectueux sous ses apparences fâcheuses d'égoïsme ; c'est un homme excellent. . . . après dîner. U trouva sa

nièce assez mal; il comprit qu'elle avait besoin de remuer sa douleur et d'égarer ses regrets/ et il proposa de l'emmener à Gotlienbourg.

" Carine eût mieux aimé rester à son village.

" Sans oser se l'avouer à elle-même, il lui semblait qu'elle souffrirait plus encore là où il ne serait pas. Cependant son père et son oncle insistèrent, et elle céda.

** Sans qu'un regard, sans qu'une parole eussent été échangés entre elle et lui, elle quitta Lilla-Edet et s'en alla oii vous l'avez vue. Je vous l'ai dit : le nuage qui avait un moment obscurci ses idées se dissipa bientôt, mais la tristesse ne s'en alla point ; indifférence profonde pour toute chose, une fuite de tout le monde, un ardent besoin de solitude, et je ne sais quelle puissance d'isolement, au milieu même de la famille.

Chez son oncle on prit le partisage de ne plus s'occuper d'f^ll e ; de lui laisser l'entière liberté de ses actions, de sa parole et de son silence ; vous l'avez vue : elle va et vient dans la maison, reste enfermée, ou se mêle à la vie intime de la famille. Peu à peu, cependant, on a remarqué avec bonheur que cette atmosphère douce et calme avait sur elle la plus salutaire influence. La pointe vive du chagrin s'est émoussëe ; elle en est aujourd'hui à cette mélancolie qui suit toutes les grandes douleurs."

■ L n'est pas besoin de dire quelles émotions assitillirent le cœur de Marius pendant le récit du capitaine. Mandel ne parlait plus, et Mariua "l'écoutait encore, quand le sifflet du mécanicien fit la cloclie d'appel du pilotin se firent entendre. " Noua achevona de passer la neuvième écluae, dit l'officier; il est tempa que nous rejoignions le bateau. La portion de canal qui suit est assez difficile, et je yeux commander moi-même la manœuvre quand nous entrerons dans le Wetter." Mariua ne répondit rien.

Il était toujours dans la même position : assis sur un quartier de roche, la tête appuyée aur aea maina, et perdu dans aea penaées profondes.

lâé CARîïîÉ.

" Venez I lui dit Mandel, en touchant légèrement son épaule.

— Où cela ? demanda-t-il d'un air égaré.

— A Stockholm, donc! répondit le capitaine.

Le soleil se couche : il est vrai qu'il va bientôt se relever, ajouta-il ; mais ce n'est pas une raison pour passer la nuit sur les bruyères. Venez !"

Marins se leva et suivit machinalement Tofficier ; il était un peu comme Carine quand elle revint de de la ville : il n'avait plus ni énergie, ni volonté.

La nuit se passa dans les canaux.

Si courte qu'elle fût, elle dura trop pour le jeune homme, livré en ce moment aux perplexités les plus cruelles qui puissent agiter un cœur amoureux. Cependant, si tourmenté qu'il fût, il avait du moins un sujet d ardente consolation. Carine avait été malheureuse, bien malheureuse sans doute, et il éprouvait pour elle une immense pitié; mais elle n'avait ix)int été coupable, et il ressentait du moins ce bonheur, presque sans bornes pour un cœur loyal et pour un amour vrai, de pouvoir l'estimer autant qu'il l'aimait Mais ces incertitudes n'en étaient pas moins grandes, et, dans l'intérêt même de Carine, il ne savait vraiment pas quel paiiii prendre. S'il eût écouté son cœur, il eût débarqué à la première station pour reprendre, dès le lendemain, la route de Gothenbourg. Mais

comment expliquer à la famille Tegner ce retour aussi soudain qu'inattendu ? Comment le justifier aux yeux de Carine elle-même? et quel accueil pouvait-il espérer d'elle ? Sa façon d'être avec lui n'avait guère encouragé de pareilles tentatives. Lui avait-elle témoigné autre chose que de la froideur, de l'indifférence, ou même de l'aversion ? et cela pouvait-il lui donner des droits à se poser près d'elle en consolateur? D'un autre côté, il était bien évident pour lui que Carine souffrait plus que de raison, et que son chagrin devait être dans sa tête bien plus que dans son cœur. A son âge, il n'y avait point de blessure si profonde qu'eUe ne put guérir, et d'ailleurs, s'il en était, ce n'était point un homme tel qu'Olaf qui pouvait les porter à une femme telle que Carine. Ah I maintenant qu'il connaissait le secret de cette âme douloureuse, comme i^ saurait bien trQuv^;]|; les paroles qui calmeraient ses irritations, qui adouciraient ses regrets, qui endormiraient ce qu'elle appelait ses remords ! Mais, ces paroles-là, Carine voudrait-elle jamais les entendre ?

L'aube versait déjà sur les bois, les lacs et les montagnes sa pâle et fine lumière gris de perle, et Marins était toujours dans les mêmes pensées, aussi incertaines, aussi troublées, aussi vagues que

jamais. Tous les passagers s'étaient retirés dans leurs cabines pour y passer les quelques heures que, dans ces mois radieux, on appelle la nuit Seul, Danglade était resté sur le pont. Il n'avait pas dormi la veille, et, si triste qu'il fût, il ne pût empêcher le sommeil de lui jeter du sable dans les yeux. Il tomba épuisé de fatigue. Un matelot, qui passait près de lui, lui jeta sur les épaules un caban de pilote, et, du moins pendant quelques heures, il put oublier l'univers et Carine.

Quand Marins se réveilla, il faisait grand jour, car le soleil avait déjà fait le quart de sa course.

Il aperçut le capitaine à ses côtés.

" Eh bien ! comment va ? dit le jeune Suédois, en lui tendant la main avec un bon sourire.

— J'ai dormi î " répondit Danglade en haussant les épaules.

— C'est bon signe sui-tout si vous n'avez

pas rêvé ; mais secouez vos plumes et marchons un peu, car vous pourriez, à ce métier-là, attraper quinte et quatorze de rhumatismes."

Marius se leva et jeta un coup d'œil rapide autour de lui.

+ L*Edda, qn*uiie petite brise d'est prenait en flanc, voguait légèrement sur les eaux du lac Wetter, qu'habitent encore les superstitions et les terreurs des anciens jours. C'est là peut-être une des plu9

belles scènes du paysage sTx)c[ois. Le feuillage des chênes, des bouleaux et des ormes se marie à celui des sapins et forme un ensemble de verdure du plus riche effet; les bords ont une grandeur et une majesté incomparables. En face de ces admirables spectacles, l'artiste se réveillait chez Thomme, et Marins ne pouvait s'empêcher de prendre un intérêt assez vif à ces magiques déploiments de grandeur et de beauté. Bientôt des détonations sourdes et saccadées, semblables au bruit d'une artillerie lointaine, sortirent du sein des flots.

"L'ondine du lac, la nymphe marine, la fée du Wetter, dit Mendel à son passager, pressent l'approche de l'orage, et elle va bientôt fuir ses palais, ses jardins et ses châteaux pour chercher, dans les profondeurs de l'abîme un refuge plus sûr.

Où sont donc ces jardins, ces palais, ces châteaux? demanda le jeune homme, car je ne les vois point encore ?

Cependant l'air était calme, l'atmosphère sereine et le soleil entouré de cette ceinture de molles vapeurs qui souvent promet un beau jour. Tout à coup le lac se transforme, son horizon se dilate ses ondes touchent les nuages, et des fantômes étranges, bizarres, impossibles, semblent se jouer entre ciel et terre, devant les yeux éblouis des voyageurs.

Marius, accoutuinë aux beaux mirages qui égarent les pas du cliassenr dans la plaine de la Crau immense; Marins, qui avait vu dans le détroit de Messine les phénomènes merveilleux de la Fata Morgana, fut cependant frappé d'étonnement en apercevant au loin ces châteaux gothiques, ces forteresses redoutables, ces spectres géants, qui se jouent dans les nuages ou sur les montagnes; Marins fut étonné, et il se demanda si, au milieu de ces apparitions tour à tour gracieuses ou terribles, il n'allait point enfin voir surgir la forme enchanteresse et adorée de Carine. Où donc seraitelle mieux que dans ce monde éblouissant de la séduction et du prestige ? Mais, pendant qu'il la cherchait ainsi avec cette ardeur de désir qu'il apportait à toute chose, l'atmosphère se troubla, 1&. tempête déchaîna ses fureurs, les palais de vapeurs croulèrent en ruines silencieuses et les visions s'évanouirent.

UEddŒy dont la structure élégante, mais délicate et faible, n'était guère propre à braver les dangers d'une tempête, aborda sur la rive orientale du lac, près des murs de la vieille ville de Wadstena, où aujourd'hui encore se trouvent les nobles ruines du couvent, fondé il y a bien des siècles par Brigitte, cette fille des rois qui fut une sainte.

Les ruines sont belles et non moins çélèbrei^

CARmE, 143

Harius prétendit qu'il Toulait les visiter pour retrouver la trace des splendeurs évanouies qui avaient jadis rendu Wadstena célèbre. Il ajouta qu'il trouvait le navire léger, la vague pesante, et qu'il ne voulait point continuer sa route ce jour-là.

*^ Je m'en doutais 1 lui dit le capitaine en faisant mettre sa malle à terre. Allez, et que Dieu vous conduise : on n'évite pas sa destinée 1 "

Marins n'avait point encore d'idées arrêtées, et il marchait au hasard dans les rues de Wadstena... . . comme dans la vie. Il cédait à la raison, qui ne lui permettait pas de retourner maintenant à Gothenbourg, ni de chercher à se rapprocher de Canne : mais il ne voxdait pas, du moins, s'en éloigner davantage.

n alla camper dans une modeste auberge, à l'extrémité de la ville, au pied même des ruines du couvent^ qu'il apercevait de sa fenêtre. H n'en reste guère aujourd'hui que l'abbaye avec la cellule et l'oratoire de la sainte. Bien des fois Marins visita ces nobles ruines ; il ne franchissait jamais leur seuil sans éprouver une émotion profonde et pieuse ; s'il n'y retrouvait point le calme qui semblait avoir fui son cœur pour toujours, il cherchait du moins à entendre encore ce murmure mystérieux de l'esprit qui, passant comme un souffle dans les rêves de sainte Brigitte, lui dictait ses

144 carinb,

réyélations si célèbres dans le inonde Scandinave» • Marins resta cinq jours à Wadstena. C'était le temps qu'y passaient jadis les pèlerins pieux, et dans la pensée du moyen âge, cette station valait un voyage à Home ou en Palestine ; mais les pèlerins étaient tout à Dieu, et ils n'apportaient point, aux pieds de sainte Brigitte, un cœur troublé, comme celui de Marins, par les passions de la terre.

Au bout des cinq jours, son impatience fut plus grande que sa volonté, et s'il résistait encore à son désir de rejoindre Carine, il voulait du moins abréger la distance qui les séparait

Il reprit donc VEdda qui, après avoir touché Stockholm, retournait à sa station de Gothenbourg.

" J'espérais presque vous revoir aujourd'hui, lui dit le capitaine, en le recevant au haut dé l'échelle d'abordage ; soyez le bienvenu!"

Les deux hommes se serrèrent la main avec une sorte d'effusion : tous deux avaient aimé, tous deux aimaient ! c'en était assez pour qu'ils se comprissent.

" Vous revenez à Gothenbourg? lui -demanda Pétrus.

— Je ne vais pas si loin, répondit-il, en secouant la tête.

CariHE. 14g

— Où allez-vous donc?

— Je ne sais jamais. . . . mais à coup sûr de son côté."

n passa une journée à bord de VEdda, et se fit descendre le lendemain au pied des montagnes d'où bondissent les montagnes de Trollhatta.

Il n'y a peut-être point dans toute la Suède un paysage plus austère, plus grandiose, et a la fois plus mélancolique.

Au loin, un sourd murmure les annonce; il grandit à mesure que Ton approche : on dirait les roulements du tonnerre. Bientôt la grande Toiz des eaux devient plus distincte ; elle éclate et remplit de son fracas la solitude et Toreille de Thomme. On ne voit rien encore, et déjà Ton n'entend plus qu'elle I La montagne tout entière semble entourée d'un nuage de poussière jaillissante ; mais !os cataractes se dérobent toujours. Longtemps et péniblement il faut gravir les hauteurs escarpées, au milieu des quartiers de roches, des troncs d'arbres renversés, des buissons d'épines et des bouleaux nains

Enfin, vous vous trouvez en face de la merveille.

A travers l'entassement des rocs bouleversés, tout un fleuve se précipite, furieux, tourmenté dans un lit trop étroit, déchiré par les pointes aiguës qui le hérissent ; inquiet, brusque, violent comme

146 CAMiNÉ.

un cheval qui se cabre et se dérobe, an moment où la terre Ini manque, d'une hauteur de cent pieds» u s'engloutit dans un gouffre. C'est terrible et beani On dirait une ayalanche d'écume, un torrent de neige, de neige liquide, éblouissante, un enfer d'eau.

A quelques pieds de l'abime où s'enseyeHssent toute oetle écume et toute cette colère, le torrent redevient tout a coup limpide et calme. Après avoir tout vaincu, il s'est vaincu lui-même.

Cette mise en scène est du reste admirablement entendue : autour des cataractes, des lambeaux de forets couronnent les &pres cimes de la montagne de leur feuillage varié.. . lÀ toutes les essences se mêlent et se marient. Les saules laissent tomber jusque dans l'écume du torrent leurs longs rameaux éplorés. Les hêtres, à Técorce lisse, poussent à côté des chênes rugueux ; les ormes ne craignent point le voisinage des pins élancés. Au sein même des vagues bondissantes, dès qu'un -pen de terre végétable s'est amoncelée entre les pierres, on voit pousser des épicéas noirs, des laryx argentés ou des frênes pleureurs, dont les branches et les feuillages s'éparpillent comme des crinières flottant au vent. Çà et là, au milieu même du torrent, au sein des flots révoltés, on voit» pareiUes à des corbeilles de fleurs et de verdure, que la Nymphe humido de*t

eascades porterait dans ses bras, stirgir de petites îles sur lesquelles la Flore des eaux a dénoué sa ceinture, et dont les bords diaprés contrastent ayec la séyère nudité des grands rochers qui les entourent.

Les cataractes de TroUhatta forment à elles seules un petit monde. Divisées en cinq branches, qui s'écartent, puis se réunissent de manière a rappeler par leur disposition un double éventail, elles occupent un vaste espace sur la montagne, et Tartiste, le poète, Tamant malheureux, Tami enthousiaste de la nature, peut passer là de longs jours à nourrir ses rêves, ses pensées, ses désirs et ses illusions.

De tout temps, au sein de cette nature étrange et gigantesque, l'imagination du Nord s'était complue et exaltée; le nom seul de TroUhatta, qui veut dire Terreur des Sorciers^ indique assez le rôle que le merveilleux jouait dans les créations écloses sur ses bords. On n'y parle guère que de miracles et d'enchantements plus ou moins terribles, de princesses enlevées, de ravisseurs égorgés, de nains malfaisants, de héros amoureux et éprouvés, de géants pourfendus, de rochers entr'ouverts»

d'hommes engloutis au fond de l'abîme ou dans le sein de la terre avide. Mais de ces récits, comme du paysage même, il s'exhale je ne su;»

quelle poésie qui vous charme, vous saisit «t ne vous quitte plus, alors même que, voyageant légèrement et voyant les choses comme on les voit dans la jeunesse heureuse, c'est-à-dire en courant, on ne fait que passer. Qu est-ce donc, quand on demeure, quand on vit là, quand on se laisse, bien loin de le fuir, volontairement pénétrer par ce que les anciens appelaient si bien le Oénie du lieu ?

Peu à peu il s'était fait un certain calme dans l'esprit de Marins: il s'était dit qu'un progrès en amène un autre, et que Carine ne s'arrêterait point dans cet heureux retour aux idées saines et justes ; il ne pouvait pas croire qu'elle persistât dans l'éloignement sans raison qu'elle lui avait ré cemment témoigné. Il se disait que l'amour appelle l'amour et qu'il faudrait bien qu'elle répondît à celui qu'il éprouvait pour elle. Et alors, comme il se promettait de l'entourer de soins, de tendresse et d'affection! Comme il voudrait lui faire oublier tout ce qu'elle avait déjà souffert, et créer en elle une âme nouvelle et un cœur nouveau! Mais il savait bien qu'avec cette organisation timide, délicate et tendre, il ne fallait rien brusquer, rien violenter, mais attendre et laisser îsàxe le temps, ce grand maître du cœur des femmes! Un rayon d'espoir, faible encore et incertain» comme la première lueur de l'aube^ commençait

pourtant à poindre dans son âme. Avec Tespoir, le courage lui revint. Il n'avait presque rien fait depuis son arrivée -en Suède. Il se remit au travail avec une ardeur nouvelle : le travail n'est-il point le grand consolateur des nobles et vaillantes natures?

Le lieu où il se trouvait était d'ailleurs plus qu'aucun autre propice à ses études. H j retrouvait comme un abrégé de toutes les beautés qu'il était venu étudier dans le Nord : la forêt sombre, l'aspect sévère des montagnes, les grandes végétations amies de la neige et des hivers, les rochers aux teintes métalliques, et les cascades versées du haut des montagnes dans de gigantesques bassins de granit.

Marins ne formait plus de projets : il en avait tant fait que la vie avait pris comme un malin plaisir à déranger I II se disait qu'il resterait là tant qu'il n'éprouverait point une envie démesurée d'en partir. Où pouvait-il donc être mieux, pour travailler et pour attendre? D'ailleurs VEdda passait tous les dix jours au pied de Trollhatta; le capitaine Mandel n'allait jamais à Gk)the.nbourg sans voir la famille Tegner. Par lui il aurait donc assez souvent des nouvelles de Carine n'étaitce point là ce qu'il souhaitait le plus au monde ?

160 CARUUE.

n oigailiBa sa vie le mieux possible, commença ioate une s^e d'éiadestrès-corieuses, qui devaient lui servir plus tard, et trouva en somme qu'il n'était pas trop à plaindre. Même malheureux, l'amour suffit à remplir une eristenoe, et celui qui aime trouve un charme à vivre.

La première semaioe se passa sans incidents, au sein de la solitude la plus grande que Marins eût jamais connue. H n'avait point voulu rester dans la petite auberge de TroUhatta» trop fréquentée par les Anglais, ennuyeux voisinage, qui traitent le monde en pays conquis, et sont aussi bruyants et tapageurs chez les autres, qu'ils sont froids et compassés chez eux. H alla s'établir à quelque distance, chez de simples paysans, qui crurent faire un marché d'or en lui cédant la moitié de leur maison pour cinq francs par semaine, et il s'organisa dans un grenier vide, un atelier éclairé au nord par la plus admirable et la plus pure lumière qu'un peintre ait jamais pu souhaiter.

n y avait huit jours qu'il travaillait^ et il achevait une vue assez belle de la grande cascade, quand il vit entrer chez lui, au moment où il s'y attendait le moinsy son ami Pétrus.

ÏVl

pus voilà tout surpris I lui dit le capitaine, et moi aussi. Je ne deTais passer que demain ; nous sommes en avance de vingt-quatre heures, et cela pour des raisons de service qu'îl.serait trop long de vous énumérer.

— Et que je ne vous demande pas, répondit Marina

— Alors cela se trouve à merveille I Mais donnez-moi un cigare et faites-moi faire une tasse de thé, car jo n'ai encore rien pris aujourdlmi, et nous repartons dans une heure ! "

Pendant qu'on servait :

" Et Carine ? demanda Mariuys.

162 CARUÎE.

—Oh! il y a du notiveaul

— Mallienreax ! et vous ne me le dites pas. • • • — Je suis pourtant venu tout exprès.

— Vous l'avez Yue ?

— Non, et je ne crois pas que personne à présent la voie à Gothenbourg.

— De grâce ! expliquez-vous.

— Eh bien I Carine n'est plus chez son oncle I

— Partie ?

— Comme vous le dites !

— Depuis longtemps?

— Depuis quatre ou cinq jour&

— Dit-on où elle est allée ?

— Pas à moi, du moins !

— Alors, vous n'avez pas de détails ?

— Non ; je sais seulement qu'elle est beaucoup mieux."

Marins respira avec ce sentiment indicible de bien-être de l'homme à demi-noyé, qui est resté longtemps sous l'eau, et qui revient à l'air libre et à la douce lumière.

Maintenant que Mandel lui avait dit tout ce qu'il savait^ maintenant qu'il avait tiré de lui tout ce qu'il en pouvait attendre, il éprouvait un impérieux besoin d'être seul. Aussi, malgré sa sincère amitié pour le jeune capitaine, ce ne fut pas sans vji secret plaisir qu'il le vit tirer sa montre, regar

der l'heure, prendre son chapeau et lui serrer la main, en disant: ** Adieu! Il ne faut pas qu'on m'attende ! "

Marins était à la fois inquiet et satisfait. Satisfait, parce qu*il apprenait que Carine était mieux et qu'il pouvait espérer voir un jour cette chère santé complètement rétablie, et l'âme chez elle aussi saine que le corps. Inquiet, parce qu'il ne savait pas où elle était, et que pour ceux qui aiment, l'incertitude est un amer tourment.

H ne voulut point cependant retourner à Gothenbourg ; il se disait, non sans quelque raison, qu'il n'avait pas le droit d'interroger Tegner, de violenter sa conscience, et de pénétrer pour ainsi dire de force dans les secrets de la famille. S'il pouvait espérer apprendre quelque chose, c'était plutôt par l'entremise du capitaine, ami de la famille, ayant des relations avec tout le pays. Le résultat de cette petite délibération intérieure fut que Marins resterait à Trollhatta. Seulement, car une crainte secrète l'agitait, il n'avait plus cette certitude de voir Carine, qui avait si longtemps fait sa force. H termina pourtant son grand tableau. C'était nne simple étude de paysage, mais d'une facture large et puissante, et qui sentait le maître. Il trouva pourtant, était-ce là une idée d'amoureux ou une idée d'artiste? il trouva que, sans une créature

154 céjcnne,

humaine qui ranimât de sa vie, qui la peuplai de sa présence, la nature était froide et vide.

'* Une figure ferait si bien, se disait-il, au pied de ce rocher, là où le rayon, qui s'avive en effleurant la cascade transparente, fait resplendir tout mon tableau! "

Marins avait Texécution prompte, et l'on ne pouvait pas dire qu'il y eût loin chez lui de la pensée à l'action. H prit sa palette et ses pinceaux et se mit à l'œuvre.

La figure qui commença bientôt d'éclore sous ses doigts, nos lecteurs auraient-ils donc besoin de lavoir pour la reconnaître? C'était celle qu'une fois déjà, à la douce lueur de la lampe de famille, en face même du modèle charmant» il avait eu la joie d'esquisser. Le costume pittoresque des DalécarHennes allait si bien d'ailleurs à la nature du paysage, au milieu duquel il la peignait ! H était, pour ainsi dire, naturellement invité à l'y placer. lie beau visage, que plus d'une fois, comme en se jouant» ses crayons avaient reproduit, semblait renaître de lui-même avec bonheur.

Mais cette fois ce n'était plus la jeune fille étiolée, souffrante, allanguie. C'était une nouvelle Carine, pleine de jeunesse et de vie, et portant sur le visage la fieur brillante de la santé. C'était Carine, telle qu'elle eût été, si la destinée cruelle et

l'iionmié méctialii n'euBsent flétri la fietir de sa beauté dès le premier matin de son printemps.

Danglade n'était point un peintre d'histoire, et je ne jurerais point qu'un critique n'eût eu quelque chose à reprocher à l'ensemble du personnage. Mais on sentait pourtant dans son œuvre je ne sais quelle passion et quelle sincérité que Tart seul ne donne point.

La tête était charmante : elle laissait deviner une âme, et l'expression donnait à la physionomie une valeur cent fois plus grande que celle des traits. En somme, l'artiste ne fut pas moins satisfait que l'amant : l'iin et l'autre avaient raison.

n avait fait le tableau sur place et d'après nature; le portrait, chez lui, et de souvenir.

Peut-être résultait-il de ce travail en partie double un certain désaccord dans l'ensemble; quelques retouches étaient encore nécessaires pour obtenir cette harmonie générale, sans laquelle il n'y a point de peinture parfaite. Il y avait un moyen bien simple d'arriver au résultat désire : c'était de remettre le tableau devant le site même qu'il avait voulu reproduire, et de donner au personnage, en même temps qu'au ciel, aux arbres et aux rochers, un dernier coup de pinceau, ces retoucheis suprêmes, qui font disparaître les légers défauts d'une œuvre, les changent même en quali-

166 cAitims.

té, et imposent à la toile acheyée et parfaite le cachet d'une puissante unité.

Marins ûi donc porter son tableau à la place d'où il avait prit son point de Tue.

C'était précisément dans une des jolies petites îles de Trollhatta, jointes au rivage par un de ces ponts alpestres qui tremblent et résonnent sous le pied du passant. Une fois arrivé dans Tîle, on pénétrait jusqu'au promontoire où il s'était établi, vis-à-vis de la plus belle des cinq cascades, en sui^ vaut un sentier abrupte, contournant un massif d'arbres verts, qui ne laissait pas voir à dix pas devant soi Ce sentier aboutissait à une espèce de rocher droit comme une muraille. Derrière le rocher, il y avait une petite esplanade, d'où la vue s'étendait au loin sur le cours du torrent et sur l'ensemble majestueux des cataractes.

Le paysan, chez qui logeait Marins, connaissait cette place pour y avoir souvent disposé le siège, la toile et le chevalet de son hôte.

C'était ce que l'artists appelait son atelier en plein vent.

n y envoya son tableau pour la dernière fois.

L'honnête laboureur, ne sachant trop quelle inclinaison donner à la toile, se contenta de la placer le. long du rocher, mettant au pied du chevalet

ÙAMlJSfJË. IBI

tout dressé la palette et la boîte aux couleurs. Puis il rentra chez lui, laissant tout à la garde de Dieu, qui suffît presque toujours à notre sûreté. . . là du moins oii les hommes ne sont pas trop nombreux.

Marius était resté au logis plus tard que de coutume. D'abord, Mandel Tavait un peu retenu ; puis il avait mis à jour sa correspondance avec sa famille, indignemei^t négligée depuis son arrivée en ISuède ; enfin il lui restait peu de chose à faire ; ces dernières heures de travail étaient pour lui un plaisir, et il en retardait l'instant comme pour en jouir plus longtemps, en les goûtant par avance.

Cependant, vers midi, il cacheta ses lettres, ferma, ses malles, dit au paysan de lui faire son compte et de revenir à quatre heures chercher son tableau. Puis il prit le chemin des cascades.

n erra quelque temps sur les bords du torrent, remplissant son ame du grand spectacle offert à ses yeux, avec cette attention concentrée, avide, qui veut saisir les moindres détails des choses pour leii graver à jamais dans une mémoire où rien ne saura plus les effacer.

Enfin il s'élança sur le petit pont et, hâtant le pas, s'engagea dans le sentier étroit et contourna le massif qui le séparait de l'esplanade où il avait établi son observatoire.

168 CaRinèL

Quel ne fut pas son étonnement en aperoeyant une femme devant son tableau ! Elle semblait l'examiner avee une attention profonde, autant du moins qu'il était possible d'en juger par son attitude, car il ne voyait point son visage. Mais sa tête, penchée en avant, ses bras, immobiles le long de son corps, en un mot, toute sa personne changée en statue disait assez que son âme tout entière était passée dans ses yeux. Cette femme, dont on devinait la jeunesse à la svelte élégance de sa taille, était très simplement vêtue d'une ro'be d'étoffe sombre. On eût dit un vêtement de deuil, deuil des illusions, deuil de la jeunesse et de l'amour, tombant par un seul pli de ses épaules jusqu'à ses pieds.

Le cœur de Marins battait dans sa poitrine. Je ne sais ce qu'il eût donné pour voir ses yeux, son cou, ou seulement une boucle flottante de ses cheveux. Mais un petit flchu de soie qui couvrait ses épaules remontait presque jusqu'au chapeau, un chapeau aux larges bords, entouré d'une dentelle noire, qui retombait d'un travers de main et la cachait mieux qu'un voile. H était impossible de rien découvrir sous cette mise, qui devient si facilement un déguisement

Enfin,3'x^ouy^ttenir, après quelques minâtes d'un silencieux examen, toujours inutile. Marins, dont l'organisation méridionale ne comptait point

CABINML 15^

la patience au nombre de ses vertus, Marins s'avança résolument vers son tableau. N'était-ce point en même temps s'avancer vers l'étrangère ? Au bruit de ses pas, qu'il ne cherchait point à rendre plus légers, car il voulait éviter une surprise trop brusque» l'inconnue re retourna.

C'était Oarine.

A la vue de la jeune fille, par un geste plus fort que sa volonté, par un élan plus prompt que sa pensée, Marins lui tendit ses deux bras et bondit vers elle.

Carine, au contraire, en apercevant Marins, devint d'une pâleur mortelle : ses genoux tremblèrent et elle chercha autour d'elle un appui qu'elle ne trouvait point. Danglade s'approcha, prit sa main et Tappuja sur un bras qui tremblait

^' Moi I articula Carine d'une voix faible en lui montrant du doigt la jeune Dalécarlienne assise sur un rocher, au premier plan du tableau ; Moi ! répéta-t-elle encore en regardant Marins.

— Oui, vous ! répondit l'artiste avec feu ; oui, Carine, vous I toujours vous I Pourquoi ne remplirais-je point mon tableau de l'image qui remplit ma vie?

— Monsieur, monsieur 1" répondit la jeune fille en essayant de retirer sa main«

Mais Marius la tenait fortement dans les siennes: il ne la lâcha point.

Il y avait là tout près un tronc de sapin renversé,

dont les rameaux, comme une longue chevelure

atv flottante, traînait dans Teau du torrent. Danglade

'^ la fit asseoir sur ce siège un peu rustique, et se mit

à côté d'elle.

n resta quelques minutes à la regarder en silence.

Garine ne parlait point davantage et il y avait encore sur son beau visage une expression de crainte à laquelle, pourtant, un peu de joie se . mêlait déjà. Marius comprit de quel tact et de quelle délicatesse il aurait besoin pour apprivoiser peu à peu cette gazeUe effarouchée. Il commença par ne pas lui parler d'elle. C'était là sans doute le meilleur moyen de la rassurer. Il lui demanda des nouvelles de Tegner, de sa tante et de sa cousine. Carine, profondément troublée tout d'abord, se remit lentement, et bientôt elle lui parla comme elle ne l'avait jamais fait. Quand Marius crut qu'il avait suffisamment endormi ses défiances, il donna à leur causerie un tour plus intime.

** Yous étiez bien souffrante ! lui dit-il, quand je vous rencontrai à Gothenbourg."

Peut-être le souvenir de son chagrin était-il encore trop présent et trop amer au cœur de la jeune

fille; car, à cette parole, comme si un serpent l'eut piquée, elle se souleva de son banc, et fit un pas pour fuir.

Marins la retint, et, doucement, la contraignit à se rasseoir et à Técouter :

— Pourquoi me fuyez-vous? lui dit- il, ne suis-je pas votre ami ?

— Mon ami î dit Carine en hochant la tête avec un air de mélancolie profonde . . . vous paraissez connaître trop bien ma vie pour ne pas savoir que je n'ai point d'amis.

— Ne soyez pas ingrate ! reprit Marins en serrant la main qu'il tenait toujoui*s. Oui, je sais tout ! continua- t-il en la regardant fixement.

— Alors, vous savez une triste histoire ! " Et Carine baissa les yeux.

" Triste pour celui qui vous a fait souffirir !

— Oh ! ne l'attaquez pas, fit-elle avec assez de vivacité ; ses torts, s'il en eut, ne me consoleraient point.

— Je sais que vous êtes une noble et généreuse nature. Mais Dieu veut-il que vous vous condamniez ainm vous-même et les autres à un deuil éternel ?

Au lieu de répondre, elle baissa la tête. .

" Po:rce que la première expérience de votre cœur a tourné contre vous, reprit Marins, est-il

162 CARINM

temps de désespérer et ne votQez-Yoïis plus tenter la vie?

— On n'aime qu'une fois !

— Et qui vous dit que vous ayez jamais aimé vëritablement ? Est-ce donc un sérieux amour que ces premières tendresses d'un jeune cœur qui ne se connaît pas lui-même, et qui, comme les pousses folles de vos houblons, s'attache au premier objet qu'il rencontre. . . "

Garine leva les yeux au ciel, ses yeux bleus mouillés de larmes, comme pour le prendre à témoin de de l'injustice des paroles de Marius,de l'ardeur et de la sincérité du sentiment qui avait rempli sa jeunesse.

** Mais à présent du moins vous ne l'aimez plus ?

— NonI répondit-elle avec plus de fermeté qu'elle n'eu avait encore montré devant lui.

— Et vous ne pouvez pas vivre sans aimer ?

Carine secoua la tête, et, avec cette expression

de mélancolie indicible dont plusieurs fois déjà le jeune homme avait été frappé :

" L'arbre touché de la foudre, dit-elle, ne porte plus jamais ni fleurs ni feuillage !

— Ah I sans doute, il en est ainsi quand le feu céleste a dévoré sa sève et tari sa vie ; mais quand il n'atteint que le bout de ses rameaux, le printemps qui revient voit renaître ses feuilles, et lui rend une moisson de fleurs I"

CABINBL les

Elle regarda le jeune homme, puis bientôt détourna la tête.

'' Carine, dit Marins en se rapprochant un peu d'elle, vous ofienserais-je en tous disant que, depuis le premier moment où je vous ai vue, je me suis senti attiré vers vous par une sympathie ardente ? et que, de jour en jour, cette sympathie n'a fait que grandir I

— Eh ! comment puis-je vous croire ? je mérite si peu d'inspirer de tels sentiments.

La question n'est pas là, ûi Marins en souriant, est-ce qne l'on se fait tout ces raisonnements pour aimer ? Sait-on seulement pourquoi l'on aime ?"

Le sein de Carine se soulevait à intervalles inégaux, et l'on eût pu entendre les palpitations de son cœur dans sa poitrine.

" Vous souvenez-vous, continua Marins, du premier jour de mon arrivée à Gothenbourg?

— Oui ! on avait parlé de vous : je ne descendis point ; je ne voulais pas vous rencontrer, car je fuyais tous les étrangers.

— Ce jour-là, j'entendis deux fois prononcer votre nom ; je le trouvais doux, et il me semblait qu'il caressait mon oreille et remuait quelque chose dans mon âme. Je ne vous connaissais pas encore, et déjà vous me préoccupiez ! . . . . C'est là parfois le commencement de l'amour.

La nuit viirb : je ne dormis guère. Appuyé au balcon de ma fenêtre, je tous aperçus dans le jardin ; tous me semblâtes belle comme un rêye, pensive comme la mélancolie, triste comme la douleur Que voulez-vous, Carine ? Je suis jeune

je n'ai jamais aimé, moi I Je sentis que mon cœur allait à vous/'

Carine leva une main vers Marins, conmie pour lui laire signe de n'en pas dire davantage.

" Le lendemain^ continua le jeune honmie, qu'il n'était point si facile d'arrêter, le lendemain je vous vis! De ce moment je ne pouvais détourner les yeux de votre cher visage. Il me semblait que toutes les femmes que j'avais rencontrées jusque-là disparaissaient du monde. Vous étiez pour moi

l'image radieuse de la beauté J'allais vous

aimer I Cependant, Carine, chère ingrate, rien de moi ne vous touchait; mes preuves d'intérêt paraissaient vous irriter, et ma sympathie pour vous ne me semblait égalée que par votre antipathie pour moi.

— Moi! de l'antipathie pour vous? Ahl il fallait bien vous en montrer I s'écria Carine... Si vous aviez su I. . .

— Oh I ne craignez rien, je ne savais pas I aussi le chagrin me prit ; puis ce fut du désespoir, et ne pouvant vous oublier, je résolus du moins de vous fuir.

— Quand je le sus répondit Carine avec une ingénuité touchante, il était trop tard Vous étiez

parti.

— Et vous m'avez regretté ? dites que vous m'avez regretté 1

— La maison me sembla bien grande I répondit Carine.

— Mais moi, repris Marins, je ne vous perdais pas tout à fait, car je retrouvais votre souvenir et votre nom partout.... Le capitaine de VJEdda, Pétrus Mandel, était un ami de votre famille ; il savait votre histoire : je l'appris par lui."

Une vive rougeur couvrit le front et les joues de la jeune fille, et elle se détourna un peu en mur^ murant : '* Il a eu tort de vous la dire t

— Ah I Carine adorée, ne rougis pas de ta vertu, ne rougis pas de la noblesse et du dévouement généreux de ton âme, s'écria Marins avec un élan dont il n'était plus maître ; peu de femmes ont phis souffert que toi ; aucune n'a plus été indignement trahie ; mais ne regrette point ces épreuves dont tu es sortie plus pure et plus grande, et dont le ciel permettra peut-être que je te récompense à force d'amour 1 "

Carine, un peu troublée de la véhémence du jeune homme et de cet ardent langage de la passion que personne ne lui avait encore fait entendre,

Carine trembla : un long friBSon agitait tout son corps ; mais elle n'osait plus interrompre celui qui disait si bien.

''Âb 1 continua Marins, je sentis bientôt que ma vie était changée, qu'elle n'était plus en moi, mais en vous, et qu'à tout prix je devais voub revoir.

Peut-être aviez-vous entendu dire chez votre oncle que je voulais visiter le Nord et m'avancer aussi loin que possible sous ces latitudes terribles, où peu à peu le froid se saisit de nous, et lentement glace notre coeur.

Oui, c'est là que je voulais aller pour mieux vous fuir. Mais, après avoir entendu votre histoire, ce n'était plus le pôle que je cherchais, c'était vous !

Je priaié Mandel de me mettre à terre et je re-

:/ pris la route de Gothenbourg mais lentement 1

Je ne voulais pas arriver trop tôt savais-je,

hélas I si vous désiriez mon retour ! . Comment vous aborder, vous qui paraissiez si résolue à me fuir ? Comment vous parler, à vous qui ne vouliez point m'entendre ? H me répugnait de m'adresser à votre oncle : il y a des choses qu'il faut savoir taire, si on ne peut les avouer à celle qui les inspire.

Je craignais tellement un accueil sévère ou froid, que, si grand que fût mon désir d'atteindre le but, tous les prétextes m'étaient bons pour m'arrêter sur la route. Enfin, ici, à une journée de Qo-

thenbonrg, je voulus faire une dernière halte. J'espérais, d'une façon ou d'une autre, recevoir de vos nouvelles. Pour tromper mes ennuis, je peignis ces arbres, ces bois, ces torrents, ces rochers, qui peut-être avaient vu passer votre sereine beauté et votre jeunesse insouciante. Puis j'évoquais mes souvenirs. . . . vous voyez, ajouta-il en montrant sa toile, s'ils sont présents et fidèles ; dans mon tableau vous avez retrouvé votre image.

— Cent fois plus belle ! fit Carine secrètement flattée du petit chef-d'œuvre qu'elle avait sous les yeux.

** Mais, continua-t-elle, pour peindre ainsi, il faut avoir beaucoup de talent.

— Non, il suffit de beaucoup aimer. . . et

— Oh ! ne me dites rien.

— Parce que vous savez tout, n'est-ce pas, Carine ? parce que vous savez que je vous aime ? "

Une faible rougeur colora les joues pâles de la jeune fille. On eût dit ce premier rayon rose de l'aurore qui vient toucher, sur la cime des monts, la blancheur immaculée des neiges.

" Jamais I ne parlez jamais ainsi !

— Toujours au contraire, je veux toujours répéter ce mot-là : Je vous aime, Carine I je vous aime I il faut que je vous accoutume à l'entendre.

— Et si je ne puis pas y répondre I

— Je ne vous demande rien, fit le jeune homme,

rien que de vons laisser aimer, de tous laisser consoler Pendant si longtemps vous ^vez donné

sans recevoir !. .. . Quand, à présent, vous recevriez sans donner, où serait le mal ?

— Vous croyez donc que je puis être ingrate ?

— Si je ne vous défends pas de Têtre I Croyezmoi, d'ailleurs : celui qui aime le mieux a toujours la plus belle part ; ne songez pas à me plaindre ; vous devriez plutôt m envier.

— Ami cher et généreux, comment pourrais-je jamais vous remercier assez ?

— Kn oubliant le passé, en vous confiant à l'avenir, et à moi, ma chère Carine; en vous permettant d'être heureuse."

Marins avait repris la main de la jeune fille qui, cette fois, ne lui fut point ôtée : il s'était rapproché d'elle, et leurs têtes se touchaient presque. Marins, passant son bras autour de la taille de Carine, l'attira contre lui. Carine ne résistait plus; elle laissa tomber sa tête blonde et pâle sur 1 épaule du jeune homme.

* * Carine, murmurait celui-ci en effleurant ses beaux cheveux du souffle et du baiser, Carine, veux-tu être ma femme devant les hommes et crevant Dieu, pour toujours ?

— Ah! dit-elle, ce serait une félicité trop grande et je ne la mérite pas."

n se laissa glisser à ses pieds» et posant sa tête sur ses genoux :

** Ce n'est pas pour toi que je te prie, lui dit-il, c'est pour moi! pour moi qui ne peux plus vivre loin de toi ! pour moi qui ne sépare plus ma destinée de la tienne ; pour moi qui veux te faire un avenir si beau que le souvenir du passé ne se présentera plus jamais à ta pensée I . . . •

Garine dégagea une de ses mains, et la posa sur le front de Marins, en murmurant : '' Ah 1 mon Dieu! il me semble que je sens mon cœur renaître 1 pourrais-je jamak porter tant de bonheur?

— Le bonheur rend fort I répliqua Marins ; demain, nous partirons ensemble pour Lilla-Edet, et j'irai te demander à ton père.

— Mon père n'est plus à LiOa-Edet ; nous avons quitte ce triste séjour, qui nous rappelait à tous des pensées cruelles; il demeure maintenant à un mille d'ici dans un petit gaard* qu'il exploite, et il sera heureux de vous voir. Mais il croira comme moi que tout ce qui m'arrive est un rêve I

— Un rêve qui n'aura point de réveil," fit l'artiste en serrant les mains de la belle Suédoise, et en plongeant de longs regards dans ses yeux.

* Nom générique des fermes suédoises.

170 CARnm.

Mais comme il s'aperçât que, dans cette pauvre ame si longtemps ployée sous le faix du chagrin, l'idée attristante reprenait bien vite le dessus, et qu'il voulait, à tout prix, la distraire, il se résigna à ne plus lui parler de son amour, et il lui demanda ce qu'elle avait fait depuis quil avait quitté la maison de son oncle.

'' Je vous ai regretté/' répondit-elle avec une adorable naïveté.

Et s e reprenan t tout à coup, non sans rougir un peu :

** Oe n'est pas cela que je voulais dire, fit-^lle» j'ai été bien aise de vous voir partir I

— L'im est précisément le contraire de l'autre, fit Marins en souriant, et je ne sais plus ce que je dois croire.

— Ni moi non plus 1 répondit la jeune fille avec un mouvement d'épaule. Mais que les hommes sont donc insupportables de vouloir comprendre ce qu'on ne veut pas leur expliquer ! Oui, j'étais à la fois triste et joyeuse de vous voir partir, joyeuse parce que votre présence me gênait ; parce que je sentais que j'allais vous aimer et que je ne voulais pas. . . .

Ici, elle cacha sa tête dans ses mains.

'' Triste ! continua-t-elle, parce qu'il me semblait que je vous aimais déjà/'

Les yeux de Marius brillèrent des plus douces larmes qui ait jamais mouillé les paupières d'un homme.

^ Maintenant, du moins, dites-moi tout, fit-il à

la jeune fille, je veux tout savoir Avant mon

départ, après mon arrivée, pendant mon absence. . . tout tout ! . . . .

— Mon Dieu I tout n'est presque rien ! répondit Carine, émue de la tendresse profonde qu'elle voyait en lui. Sachez seulement que vous ne me fûtes jamais indifférent.

" Dès la première fois que je vous vis, vous me parûtes affectueux et bon ; mes jugements étaient bien désintéressés, car je me croyais à jamais exclue du monde et de la vie. Peu à peu, je crus m'apercevoir qu'un intérêt naissant vous attirait vers moi. Mon premier mouvement fut d'aller

moi-même à vous Puis la peur me prit; je me

dis qu'un nouvel amour serait aussi un nouveau malheur, et, croyant qu'il en était temps encore, je me rejetai violemment en arrière. Un nouvel amour, je me faisais horreur à moi-même. C'était donc un mensonge que mes serments, que mes larmes, que ces regrets éternels! Il avait donc bien fait, luiy de me dédaigner et de me trahir, puisque j'étais coupable, moi aussi, d'oublier si vite des sentiments profonds."

Ici) Canne, qui avait parlé vite, s'arrêta pour respirer ; puis elle reprit :

'' Le soir où yous fîtes mon portrait, un portrait si charmant et que j'ai depuis regardé tant de fois! je sentis se remuer en moi quelque chose que je croyais mort à jamais I mais je me défendis contre vous ; je voulus lutter; je ne voulus plus vous voir, et^ quand le hasard vous mit sur ma route, je me détournai ou je vous fuis. Cependant, mon ami, quand vous eûtes quitté la maison, il me sembla qu'un nouveau vide venait de se faire en moi Cher absent, je vous cherchais partout ! je cherchais vos yeux, si longtemps et si souvent fixés sur les miens, et je m'affligeais de ne les point retrouver ; j'écoutais le bruit de vos pas, et je me plaignais de ne plus les entendre ; ils étaient devenus familiers à mon oreille, et je les distinguais entre tous.

''Je dois vous le dire, cependant^ en donnant ainsi un intérêt nouveau à ma vie, en créant en moi, que je le voulusse ou non, une nouvelle source de pensées, vous m'avez fait du bien ! vous m'avez appris que je n'étais pas aussi morte que je l'avais cru à tout intérêt humain, et que je pouvais recommencer à vivre.

'' Mais le souvenir de mes premiers égarements et de ma résistauce aux volont;!:s de ma famille se

dressait toujours entre nous deux, et, me disant que je n'étais pas digne de tous parce que je ne méritais pas le bonheur, je voulus fuir cette maison dans laquelle, à chaque instant, vous pouviez rentrer. Maintenant, mon ami, vous savez tout ; vous m'avez jugée et je sens que vous m'avez pardonné. . . V

— Eh I que te pardonnerais-je, chère bien-aimée ? Dieu lui-même, qui voit le fond des cœurs, te trouve aussi pure que le plus jeune de ses anges. Viens, conduis-moi chez ton père ; aimons-nous aujourd'hui 1 nous travaillerons demain 1 "

xm.

\ âevine la Boite d« llÙBtoire et Von m preBsent la fin.

Le père de Cariue araît déjà été

instruit par Tegner de l'arriTée de

l'aimable Français à Gothenbourg, et

(le l'influence heureuse qu'il avait eue Bur sa fille.

MariuB fut accueilli conune un eauveur, et, au bout

de quelques jours, les deux jeunes gens furent

Dans les familles euédoifies, la cérémonie des fiançailles est complètement distincte de celle du mariage. Entre la première et la seconde, il s'écoule parfois plnsieuib années. Cet usage des fiançailles fn^coces a peu d'inconTénients et beau-

coup d'avantages : c'est comme le noviciat du mariage. Peu à peu Ton s'habitue aux idées graves qui doivent nûtre du sacrement ; on fait lentement l'apprentissage de la vie sérieuse ; on s'avance pas à pas vers le but que l'on contemple longtemps avant de l'atteindre, au lieu de se précipiter, tête baissée, vers l'irrévocable : on n'improvise pas des liens étemels, mais on resserre le nœud davantage chaque jour, jusqu'à l'heure où il doit devenir indissoluble. On remplace le coup de foudre de l'amour par une accoutumance paisible de l'un à l'autre, tous deux apprennent à s'aimer en apprenant à se connaître. Les moeurs ^s'épurent et se raffinent dans ce mutuel commerce, où le bonheur lui-même conserve toujours l'espérance d'un bonheur plus grand.

Ainsi, les premières années de la vie ne sont point privées de leur charme le plus doux; le printemps de la jeunesse en fleur ne reste point étranger à l'amour ; et cette chaîne idéale dont rien ne diminue la pureté ni la force, retient l'âme et la préserve de bien des atteintes qui seraient des souillures. L'amour s'accroît des lenteurs et des obstacles : les retards involontaires qu'il subit deviennent ainsi la cause d'une sensibilité plus attendrie dans l'âme, d'une grâce plus exquise dans l'esprit, de plus de sociabilité da^s les manières

Entre la première jeunesile irréfléchie» entraînée, un peu foUe, et la vie froidement sérieuBe et positive, les fiançailles mettent un intervalle de gravité enjouée, de réflexion souriante et de soucis tempérés par des perspectives caressantes, et ces premières années de la virilité, partout ailleurs inquiètes et troublées, passent ainsi consolées et sereines. Quand arrivent les tentations des heures mauvaises, on a du moins pour se défendre ce qui manque à tant parmi nous : un souvenir et une pensée chérie I La vie a tout d*abord un but qui en devient le charme ; la sagesse est moins difficile quand on en connaît la récompense, et^ en attendant le moment où il devient chef de famille à son tour, le jeune homme se réfugie dans l'espérance pour échapper à cette solitude de Tame, la plus amère des solitudes ; rêveur par nature, au lieu de rêver à une femme anonyme, ou de faire pire encore, il rêve à celle qui sera sa femme.

Les fiancés ont une sorte de position sociale à part, reconnue par la loi aussi bien que par les mœurs : on ne rompt pas le nœud sans cause, on no renvoie point son fiancé légèrement, on ne répudie pas sans motif la fiancée fidèle. Du reste, on jouit après les fiançailles d'une liberté suffisante, on accepte une invitation ensemble et sans les familles ; ensemble on va au spectade ou au bal ;

on se promène ensemble : ensemble et seuls I (deux mots qui sont toute la vie amoureuse ! Personne n'ose y trouver à redire.) On sait qu'une femme n'est jamais mieux gardte, ni plus respectée que par celui qui doit être son mari. On pense aussi qu'en donnant aux jeunes filles plus de liberté qu'aux femmes, on prévient en elle^ce désir immodéréré d'affranchissement qui compromet en des unions battes le bonheur de tant d'existences. Chez nous, les femmes épousent le mariage bien plus que le mari ; eu Suède, où elles ont plus à perdre qu'à gagner dans l'hymen, elles acceptent le mari malgré le mariage.

xvnL

■N jour Tegner vit arriTer chez lui Ma rîua avec Carine.

Mais était-ce bien Carine, et pouvaiton recoimaître la pauvre abandonnée d'autrefois dans cette brillante créature à l'éclatant sourire, belle de sa gaieté revenue, belle de son amour, belle de son bonheur? Tout le monde s'empressait à les féliciter, et Brask, qui en ce moment aidait Etfrïde à démêler un écheveau de soie, ne fut pas un des moins chauds à féliciter le jeune couple.

Cependant Marius avait écrit une longue lettre à son père pour lui expliquer comment il était devenu amoureux d'une très aimable jeune fille, qui n'était pent-êti'e pas précisément celle que, sans le préve-

nir, on 1 avait envoyé chercher en Suède, mais qu'il rakuait bien et beaucoup, et qu'il serait heureux avec elle. . . Ici suivait un éloge enthousiaste de Carine. H terminait en suppliant son bon père de lai permettre de Tépouser.

Le père répondit :

'' Malheureux enfant, tu feras donc le chagrin de ma vie ; puisque tu as déserté la noble carrière du commerce, épouse qui tu voudras : toute femme est bonne pour un artiste. (Ajoutons ici à la faveur d'une parenthèse, que le consul avait donné les meilleurs renseignements du monde sur la famille de Carine.)

" Je ne tenais pas précisément à celle que je t'envoyais chercher, comme tu dis, puisque je n'avais pas l'avantage de la connaître I Mais je te réservais ici, pour le cas où l'affaire aurait manqué, certaine brune, qui n'est peut-être pas une beauté, mais dont le soleil ne gâtera jamais le teint, et qui t'apportait une dot à te dispenser de jamais barbou iller tes pauvres toiles ! Enfin, amène ta blonde incomparable I On la verra. Je te préviens seulement que si ce n'est pas une merveille, je vous renvoie tous deux chercher fortune en Laponie.

Tâche aussi qu'elle aime un peu son vieux beaupère, et je ferai en sorte de vous nourrir tous deux et même tous trois, l'année prochaine.

I IiA. an d'octobre^ quand déjà les glaces deBcenduea du golfe de Bothnie commençaient à craquer et à B'amoDceler à l'entrée du Belt, la WaScyrie faisait son dernier voyage.

A l'arrière du naTire, une jeûna femme et un jeune Jbomme, enveloppés danade moelleuees fourrorea, et, comme deux oiseaux frileux, pressés l'un contre l'autre, regardaient, la main dans la main, fuir les rivages dentelés de la Suède, le beau ^ord où la rivière de Ootba roule ses ondes d'argent, et les nobles collines, couronnées de chênes et d'ois meaox, qui dominent la ville. La jeune femme se leTa> et, an moment où le navire allait prendre la

haute mer, envoya de la main un silencieux adieu à la terre qui disparaissait.

Elle n'était point triste : il y avait au contraire du bonheur dans ses yeux; mais c'était un bonheur grave : elle était émue, pensive et. sérieuse, comme on Test toujours quand, pour la première fois, on quitte la terre natale.

" Chère Carine ! dit Marins en la serrant sur son cœur, ne crains rien : nous reviendrons ! Mais regarde maintenant du côté de ta nouvelle patrie I''

Et l'emmenant à l'avant du vaisseau rapide, dont l'éperon de fer repoussait les glaces, et qui traçait un sillon profond au milieu des flots d'émeraude, il étendit la mam vers le sud, en lui disant : " Là av»&sj on t'aim^raV*

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