STYLE AND GENIUS
Mérimée wiote a score of taies, extending over exactly forty years. They are unquestionably the best things of their kind written during the century, the only short stories that can challenge comparison being the very best of Gautier and one or two of Balzac. The chann of his stories is in their idiomatic language, their latent humor, their playful fancy. Interspersed are fine, hardly perceptible touches of a peculiarly cruel irony in which the author seems to delight.
Impersonality was his ai m in literary art. He «présents the most highly-wrought of his taies as the accidentai resuit of some expérience of his travels. Then he disappears and the reader completely forgets the author and his adventure.
xvi CARMEN AND OTHER STORIES
Mérimée had an astonishing command of language, a pol ished diction, a remarkable powcr of conveying to the reader the spirit of distant âges and foreign scènes, a prédilection for narratives of horror and blood. Among ail French novelists he is preëminendy the artist. Some good judges assert that hîs is the best French prose that can be found. Hugo's anagram, première prose, is apt and felicitous.
By chance it is true that the shorter his stories the better and more typical of his genius they are. On this ground Carmen must be preferred to Colomba, He shines especially in those brief compositions, which, like a cameo, reveal his wonderful faculty of design and proportion. He tires his readers with no tedious landscapes and descriptions — there is not a touch but counts. To the same fastidiousness which led him to strip history of everything melodramatic may be traced his practice of cutting and polishing his novels, especially the shorter ones, till they may be compared to rare gems in choice settings.
Mérimée hated effects and pretense; he had no me rc y for writers who strove to bring together words which were surprised to find themselves in the same company, who tried to polish their periods to give weird turas to trifîing thoughts merely for the effect. He admired the great prose writers of the seventeenth and eighteenth centuries, and read them unceasingly to save himself from contagion.
In his historical works one is astounded at the body and strength of his writings, at his solid and varied learning, and at his style broken to narrative. His impartiality is so pronounced as to be sometimes embarrassing.
There is an anecdote of Mérimée so interesting because of the prominent persons concerned in it that ît may not be altogether out of place hère. At any rate it bears witness to the
INTRODUCTION xvii
Personal friendship between Mérimée and the ruleis of France. It is as follows :
"When the youtbful Queen Victoria was in Paris in 1840, she said to the Queen of France, whose guest she was, ' Do you find my French accent bad?' The Queen made a polite reply, but the King, Louis-Philippe, said to Victoria pkyfully, ' My dear child, tliey say that we hère in the Tuileries do not speak very good French either. Let us send for Prosper Mérimée — he reads beautifully . Shall he read one of his stories to us this evening?' Queen Victoria gladly assented, and Mérimée was sent for. He read his beautiful h'ttle taie Norine. Victoria was charmed. At the conclusion of the reading she gave the authoi, whose voice was very fine, a small diamond ring."
Digil.zad bv GoOgk
J'avais toujours soupçonné les géographes de ne savoir ce qu'ils disent lorsqu'ils placent le champ de bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Pœni, près de la moderne Monda, à quelques deux lieues au nord de Marbella. D'après mes propres conjectures sur le texte de l'anonyme, auteur du Bel 5 lum Hispanûnsc, et quelques renseignements recueillis dans l'excellente bibliothèque du duc d'Ossuna, je pensais qu'il fallait chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable où, pour la dernière fois, César joua quitte ou double contre les champions de la république. Me trouvant en Andalousie au com- ia mencement de l'automne de 1830, je fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai prochainement ne laissera plus, je l'espère, aucune incertitude dans l'esprit de tous les archéologues de bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve 15 enfin le problème géographique qui tient toute l'Europe savante en suspens, je veux vous raconter une petite histoire ; elle ne préjuge rien sur l'intéressante question de l'emplacement de Munda.
J'avais loué à Cordoue un guide et deux chevaux, et m'étais *c
mis en campagne avec les Commentaires de César et quelques
chemises pour tout bagage. Certain jour, errant dans la partie
élevée de la plaine de Cachena, harassé de fatigue, mourant de
soif, brûlé par un soleil de plomb, je donnais au diable de bon cœur César et les fils de Pompée, lorsque j'aperçus, assez loin du sentier que je suivais, une petite pelouse verte parsemée de joncs et de roseaux. Cela m'annonçait le voisinage d'une S source. En effet, en m'approchant, je vis que la prétendue pelouse était un marécage où se perdait un ruisseau, sortant, comme il semblait, d'une gorge étroite entre deux hauts contreforts de la sierra de Cabra, Je conclus qu'en remontant je trouverais de l'eau plus fraîche, moins de sangsues et de gre-
io nouilles, et peut-être un peu d'ombre au milieu des rochers. A l'entrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitôt. A peine eus-je fait une centaine de pas, que la gorge, s'élargissant tout à coup, me montra une espèce de cirque naturel parfaitement ombragé par
15 la hauteur des escarpements qui l'entouraient. Il était impossible de rencontrer un lieu qui promît au voyageur une halte plus agréable. Au pied de rochers à pic, la source s'élançait en bouillonnant, et tombait dans un petit bassin tapissé d'un sable blanc comme la neige. Cinq à six beaux chênes verts, toujours
îo à l'abri du vent et rafraîchis par la source, s'élevaient sur ses bords, et la couvraient de leur épais ombrage ; enfin, autour du bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur qu'on n'en eût trouvé dans aucune auberge à dix lieues à la ronde.
A moi n'appartenait pas l'honneur d'avoir découvert un si
25 beau lieu. Un homme s'y reposait déjà, et sans doute dormait, lorsque j'y pénétrai. Réveillé par les hennissements, il s'était levé, et s'était rapproché de son cheval, qui avait profité du sommeil de son martre pour faire un bon repas de l'herbe aux environs. C'était un jeune gaillard, de taille moyenne, mais
30 d'apparence robuste, an regard sombre et fier. Son teint, qui avait pu être beau, était devenu, par l'action du soleil, plus foncé que ses cheveux. D'une main il tenait le licol de sa monture, de l'autre une espingole de cuivre. J'avouerai que
d'abord l'espingole et l'air farouche du porteur me surprirent quelque peu ; mais je ne croyais plus aux voleurs, à force d'en entendre parler et de n'en rencontrer jamais. D'ailleurs, j'avais vu tant d'honnêtes fermiers s'armer jusqu'aux dents pour aller au marché, que la vue d'une arme à feu ne m'autorisait pas 5 à mettre en doute la moralité de l'inconnu. — Et puis, me disais je, que ferait-il de mes chemises et de mes Commentaires Elzévîr? Je saluai donc l'homme à l'espingole d'un signe de tête familier, et je lui demandai en souriant si j'avais troublé son sommeil. Sans me répondre, il me toisa de la tête aux 10 pieds ; puis, comme satisfait de son examen, il considéra avec la même attention mon guide, qui s'avançait. Je vis celui-ci pâlir et s'arrêter en montrant une terreur évidente. Mauvaise rencontre ! me dis je. Mais la prudence me conseilla aussitôt de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis pied à terre; je 15 dis au guide de débrider, et, m 'agenouillant au bord de la source, j'y plongeai ma tête et mes mains ; puis je bus une bonne gorgée, couché à plat ventre, comme les mauvais soldats de Gedéon.
J'observais cependant mon guide et l'inconnu. Le premier 10 s'approchait bien à contre-cœur ; l'autre semblait n'avoir pas de mauvais desseins contre nous, car il avait rendu la liberté à son cheval, et son espingole, qu'il tenait d'abord horizontale, était maintenant dirigée vers la terre.
Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas qu'on i$ avait paru faire de ma personne, je m'étendis sur l'herbe, et d'un air dégagé je demandai à l'homme à l'espingole s'il n'avait pas un briquet sur lui. En même temps je tirais mon étui à cigares. L'inconnu, toujours sans parler, fouilla dans sa poche, prit son briquet, et s'empressa de me faire du feu. Évidem- 30 ment il s'humanisait; car il s'assit en face de moi, toutefois sans quitter son arme. Mon cigare allumé, je choisis le rr de ceux qui me restaient, et je lui demandai s'il fumait.
— Oui, monsieur, répondit-il.
C'étaient les premiers mots qu'il faisait entendre, et je remarquai qu'il ne prononçait pas l'j à la manière andalouse, 1 d'où je conclus que c'était un voyageur comme moi, moins S archéologue seulement.
— Vous trouverez celui-ci assez bon, lui dis-je en lui présentant un véritable régalia de la Havane.
Il me fit une légère inclination de tête, alluma son cigare au mien, me remercia d'un autre signe de tête, puis se mit à 10 fumer avec l'apparence d'un très grand plaisir.
— Ah ! s'écria -t -il en laissant échapper lentement sa première bouffée par la bouche et les narines, comme il y avait longtemps que je n'avais fumé !
En Espagne, un cigare donné et reçu établit des relations
15 d'hospitalité, comme en Orient le partage du pain et du se!. Mon homme se montra plus causant que je ne l'avais espéré. D'ailleurs, bien qu'il se dît habitant du partido de Montilla, il paraissait connaître le pays assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante vallée où nous nous trouvions ; il ne pouvait
20 nommer aucun village des alentours ; enfin, interrogé par moi s'il n'avait pas vu aux environs des murs détruits, de larges tuiles à rebords, des pierres sculptées, il confessa qu'il n'avait jamais fait attention à pareilles choses. En revanche, il se montra expert en matière de chevaux. Il critiqua le mien, ce
25 qui n'était pas difficile ; puis il me fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de Cordoue : noble animal, en effet, si dur à la fatigue, à ce que prétendait son maître, qu'il avait fait une fois trente lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au milieu de sa tirade, l'inconnu s'arrêta brusque-
30 ment, comme surpris et fâché d'en avoir trop dit. * C'est que
1 Les Andalous aspirent l's, et la confondent dans la prononciation avec le e doux et le s, que les Espagnols prononcent comme le tk anglais. Sur le seul mot Sehor on peut reconnaître un Andalous.
j'étais très pressé d'aller à Cordoue, reprit-il avec quelque embarras. J'avais à solliciter les juges pour un procès . . .1 En parlant, il regardait mon guide Antonio, qui baissait les
: charmèrent tellement, que je me 5 souvins de quelques tranches d'excellent jambon que mes amis de Montilla avaient mis dans la besace de mon guide. Je les lis apporter, et j'invitai l'étranger à prendre sa part de la collation impromptue. S'il n'avait pas fumé depnis longtemps, il me parut vraisemblable qu'il n'avait pas mangé depuis quarante- 10 huit heures au moins. Il dévorait comme un loup affamé. Je pensai que ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que depuis le commencement de notre voyage il se fût révélé à moi comme 15 un bavard sans pareil. La présence de notre hôte semblait le gêner, et une certaine méfiance les éloignait l'un de l'autre sans que j'en devinasse positivement la cause.
Déjà les dernières miettes du pain et du jambon avaient disparu ; nous avions fumé chacun un second cigare ; j'ordonnai 20 au guidé de brider nos chevaux, et j'allais prendre congé de mon nouvel ami, lorsqu'il me demanda où je comptais passer la nuit.
Avant que j'eusse fait attention à un signe de mon guide, j'avais répondu que j'allais à la venta del Cuervo. 35
— Mauvais gîte pour une personne comme vous, monsieur. ... J'y vais, et, si vous me permettez de vous accompagner, nous ferons route ensemble.
— Très volontiers, dis-je en montant à cheval.
Mon guide, qui me tenait l'étrier, me fît un nouveau signe 30 des yeux. J'y répondis en haussant les épaules, comme pour l'assurer que j'étais parfaitement tranquille, et nous nous mimes • en chemin.
D1g11.2cdLX.OOy If
Les signes mystérieux d'Antonio, son inquiétude, quelques mots échappés à l'inconnu, surtout sa course de trente lieues et l'explication peu plausible qu'il en avait donnée, avaient déjà formé mon opinion sur le compte de mon compagnon de 5 voyage. Je ne doutai pas que je n'eusse affaire à un contrebandier, peut-être à un voleur; que m'importait? Je connaissais assez le caractère espagnol pour être très sûr de n'avoir rien à craindre d'un homme qui avait mangé et fumé avec moi. Sa présence même était une protection assurée contre toute
io mauvaise rencontre. D'ailleurs, j'étais bien aise de savoir ce que c'est qu'un brigand. On n'en voit pas tous les jours, et il y a un certain charme à se trouver auprès d'un être dangereux, surtout lorsqu'on le sent doux et apprivoisé.
J'espérais amener par degrés l'inconnu à me faire des con-
15 fidences, et, malgré les clignements d'yeux de mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de grand chemin. Bien entendu que j'en parlai avec respect. Il y avait alors en Andalousie un fameux bandit nommé José Maria, dont les exploits étaient dans toutes les bouches, a Si j'étais à côté
20 de José Maria?» me disais-je. ... Je racontai les histoires que je savais de ce héros, toutes à sa louange d'ailleurs, et j'exprimai hautement mon admiration pour sa bravoure et sa générosité.
— José Maria n'est qu'un drôle, dit froidement l'étranger.
25 «Se rend-il justice, ou bien est-ce excès de modestie de sa part?» me demandai-je mentalement; car, à force de considérer mon compagnon, j'étais parvenu à lui appliquer le signalement de José Maria, que j'avais lu affiché aux portes de mainte ville d'Andalousie. — Oui, c'est bien lui ... Cheveux
3° blonds, yeux bleus, grande bouche, belles dents, les mains petites; une chemise fine, une veste de velours à boutons d'argent, des guêtres de peau blanche, un cheval bai . . . Plus de doute ! Mais respectons son incognito.
Dignacdb, GOOglC
Nous arrivâmes à la venta. Elle était telle qu'il me l'avait dépeinte, c'est-à-dire une des plus misérables que j'eusse encore rencontrées. Une grande pièce servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu de la chambre et la fumée sortait par 5 un trou pratiqué dans le toit, ou plutôt s'arrêtait, formant un nuage à quelques pieds au-dessus du sol. Le long du mur, on voyait étendues par terre cinq ou six vieilles couvertures de mulets; c'étaient les lits des voyageurs. A vingt pas de la maison, ou plutôt de l'unique pièce que je viens de décrire, 10 s'élevait une espèce de hangar servant d'écurie. Dans ce charmant séjour, il n'y avait d'autres êtres humains, du moins pour le moment, qu'une vieille femme et une petite fille de dix à douze ans, toutes les deux de couleur de suie et vêtues d'horribles haillons. — Voilà tout ce qui reste, me dis-je, de la popu- 1 5 lation de l'antique Munda Baetica ! O César ! ô Sextus Pompée ! que vous seriez surpris si vous reveniez au monde !
En apercevant mon compagnon, la vieille laissa échapper 1 une exclamation de surprise.
— Ah! seigneur don José I s'écria-t-elle. 20
Don José fronça le sourcil, et leva une main d'un geste d'autorité qui arrêta la vieille aussitôt. Je me tournai vers mon guide, et, d'un signe imperceptible, je lui fis comprendre qu'il n'avait rien à m'apprendre sur le compte de l'homme avec qui j'allais passer la nuit. Le souper fut meilleur que je ne m'y attendais. 25 On nous servit, sur une petite table haute d'un pied, un vieux coq fricassé avec du riz et force piments, puis des piments à l'huile, enfin du gaspacko, espèce de salade de piments. Trois plats ainsi épicés nous obligèrent de recourir souvent à une outre de vin de Montilla qui se trouva délicieux. Après avoir 30 mangé, avisant une mandoline accrochée contre la muraille, — il y a partout des mandolines en Espagne, — je demandai à la petite fille qui nous servait si elle savait en jouer.
— Non, répondit-elle ; mais don José en joue si bien !
— Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter quelque chose ; j'aime à la passion votre musique nationale.
— Je ne puis rien refuser à un monsieur si honnête qui me S donne de si excellents cigares, s'écria don José d'un air de
bonne humeur.
Et, s'étant fait donner la mandoline, il chanta en s'accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant agréable, l'air mélancolique et bizarre; quant aux paroles, je n'en compris pas 10 un mot.
— Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n'est pas un air espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble aux sorzicos que j'ai entendus dans les Provinces? et les paroles doivent être en langue basque.
15 — Oui, répondit don José d'un ajr sombre.
11 posa la mandoline à terre, et, les bras croisés, il se mit à contempler le feu qui s'éteignait, avec une singulière expression de tristesse. Eclairée par une lampe posée sur la petite table, sa figure, à la fois noble et farouche, me rappelait le Satan de
ao Milton. Comme lui peut-être, mon compagnon songeait au séjour qu'il avait quitté, à l'exil qu'il avait encouru par une faute. J'essayai de ranimer la conversation, mais il ne répondit pas, absorbé qu'il était dans ses tristes pensées. Déjà la vieille s'était couchée dans un coin de la salle, à l'abri d'une
25 couverture trouée tendue sur une corde. La petite fille l'avait suivie dans cette retraite réservée au beau sexe. Mon guide alors, se levant, m'invita à le suivre à l'écurie ; mais, à ce mot, don José, comme réveillé en sursaut, lui demanda d'un ton brusque où il allait.
30 — A l'écurie, répondit le guide.
1 Les Provinces privilégiée:, jouissant de fueros particulière, c'est-àdire l'Alava, la Biacaïe, la Guiputcoa, et une partie de la Navarre. Le basque est la langue du pays.
— Pout quoi faire ? les chevaux ont à manger. Couche ici, monsieur le permettra.
— Je crains que le cheval de Monsieur ne soit malade; je voudrais que Monsieur le vît: peut-être saura-t-il ce qu'il faut lui faire. $
Il était évident qu'Antonio voulait me parler en particulier; mais je ne me souciais pas de donner des soupçons à don José, et, au point où nous en étions, il me semblait que le meilleur parti à prendre était de montrer la plus grande confiance. Je répondis donc à Antonio que je n'entendais 10 rien aux chevaux et que j'avais envie de dormir. Don José le suivit à l'écurie, d'où bientôt il revint seul. 11 me dit que le cheval n'avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal si précieux, qu'il le frottait avec sa veste pour le faire transpirer, et qu'il comptait passer la nuit dans cette douce 15 occupation. Cependant je m'étais étendu sur les couvertures de mulets, soigneusement enveloppé dans mon manteau, pour ne pas les toucher. Après m 'a voir demandé pardon de la liberté qu'il prenait de se mettre auprès de moi, don José se coucha devant la porte, non sans avoir renouvelé l'amorce 20 de son espingole, qu'il eut soin de placer sous la besace qui lui servait d'oreiller. Cinq minutes après nous être mutuellement souhaité le bonsoir, nous étions l'un et l'autre profondément endormis.
Je me croyais assez fatigué pour pouvoir dormir dans un 25 pareil gîte; mais, au bout d'une heure, de très désagréables démangeaisons m'arrachèrent à mon premier somme. Dès que j'en eus compris la nature, je me levai, persuadé qu'il valait mieux passer le reste de la nuit à la belle étoile que sous ce toit inhospitalier. Marchant sur la pointe du pied, je gagnai 30 la porte, j'enjambai par-dessus la couche de don José, qui dormait du sommeil du juste, et je fis si bien que je sortis de la maison sans qu'il s'éveillât. Auprès de la porte était un
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large banc de bois; je m'étendis dessus, et m'arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit. J'allais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il me sembla voir passer devant moi l'ombre d'un homme et l'ombre d'un cheval marchant 5 l'un et l'autre sans faire le moindre bruit. Je me mis sur mon séant, et je crus reconnaître Antonio. Surpris de le voir hors de l'écurie à pareille heure, je me levai et marchai à sa rencontre. Il s'était arrêté, m'ayant aperçu d'abord.
— Où est-il? me demanda Antonio à voix basse.
10 — Dans la venta ; il dort ; il n'a pas peur des punaises. Pourquoi donc emmenez- vous ce cheval?
Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en sortant du hangar, Antonio avait soigneusement enveloppé les pieds de l'animal avec les débris d'une vieille couverture.
15 — Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu ! Vous ne savez donc pas qui est cet homme-là. C'est José Navarro, le plus insigne bandit de l'Andalousie. Toute la journée je vous ai fait des signes que vous n'avez pas voulu comprendre.
— Bandit ou non, que m'importe? répondis-je ; il ne nous 20 a pas volés, et je parierais qu'il n'en a pas envie.
— A la bonne heure; mais il y a deux cents ducats pour
qui le livrera. Je sais un poste de lanciers à une lieue et demi
d'ici, et avant qu'il soit jour, j'amènerai quelques gaillards
solides. J'aurais pris son cheval, maïs il est si méchant que
25 nul que le Navarro ne peut en approcher.
— Que le diable vous emporte ! lui dis -je. Quel mal vous a fait ce pauvre homme pour le dénoncer? D'ailleurs, êtesvous sûr qu'il soit le brigand que vous dites?
— Parfaitement sûr; tout à l'heure il m'a suivi dans l'écurie 30 et m'a dit : « Tu as l'air de me connaître, si tu dis à ce bon
monsieur qui je suis, je te fais sauter la cervelle. i> Restez, monsieur, restez auprès de lui; vous n'avez rien à craindre. Tant qu'il vous saura là, il ne se méfiera de rien.
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Tout en parlant nous nous étions déjà assez éloignés de la venta pour qu'on ne pût entendre les fers du cheval. Antonio l'avait débarrassé en un clin d'œil des guenilles dont il lui avait enveloppé les pieds ; il se préparait à enfourcher sa monture. J'essayai prières et menaces pour le retenir.
— Je suis un pauvre diable, monsieur, me disait-il; deux cents ducats ne sont pas à perdre, surtout quand il s'agit de délivrer le pays de pareille vermine. Mais prenez garde ; si le Navarro se réveille, il sautera sur son espingole, et gare à vous 1 Moi je suis trop avancé pour reculer ; arrangez-vous i comme vous pourrez.
Le drôle était en selle ; il piqua des deux, et dans l'obscurité je l'eus bientôt perdu de vue.
J'étais fort irrité contre mon guide et passablement inquiet. Après un instant de réflexion, je me décidai et rentrai dans la i venta. Don José donnait encore, réparant sans doute en ce moment les fatigues et les veilles de plusieurs journées aventureuses. Je fus obligé de le secouer rudement pour l'éveiller. Jamais je n'oublierai son regard farouche et le mouvement qu'il fit pour saisir son espingole, que, par mesure de précaution, i j'avais mise à quelque distance de sa couche.
— Monsieur, lui dis-je, je vous demande pardon de vous éveiller ; mais j'ai une sotte question à vous faire : seriez-vous bien aise de voir arriver ici une demi-douzaine de lanciers?
Il sauta en pied, et d'une voix terrible : a
— Qui vous l'a dit? me demanda-t-il.
— Peu importe d'où vient l'avis, pourvu qu'il soit bon.
— Votre guide m'a trahi, mais il me le payera I Où est-il?
— Je ne sais . . . Dans l'écurie, je pense . . . mais quelqu'un m'a dit . . . 3
— Qui vous a dit? . . ■ Ce ne peut être la vieille . . .
— Quelqu'un que je ne connais pas . . . Sans plus de paroles, avez-vous, oui ou non, des motifs pour ne pas attendre les
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soldats? Si vous en avez, ne perdez pas de temps, sinon bonsoir, et je vous demande pardon d'avoir interrompu votre sommeil.
— Ah I votre guide I votre guide I Je m'en étais méfié 5 d'abord . . . mais . . . son compte est bon ! ■ . ■ Adieu, monsieur. Dieu vous rende le service que je vous dois. Je ne suis pas tout à fait aussi mauvais que vous me croyez ... oui ; il y a encore en moi quelque chose qui mérite la pitié d'un galant homme . . . Adieu, monsieur ... je n'ai qu'un regret,
10 c'est de ne pouvoir m'acquitter envers vous.
— Pour prix du service que je vous ai rendu, promettez-moi, don José, de ne soupçonner personne, de ne pas songer à la vengeance. Tenez, voilà des cigares pour votre route ; bon voyage !
15 Et je lui tendis la main.
11 me la serra sans répondre, prit son espingole et sa besace, et, après avoir dit quelques mots à la vieille dans un argot que je ne pus comprendre, il courut au hangar. Quelques instants après, je l'entendais galoper dans la campagne.
20 Pour moi, je me recouchai sur mon banc, mais je ne me rendormis point. Je me demandais si j'avais eu raison de sauver de la potence un voleur, et peut-être un meurtrier, et cela seulement parce que j'avais mangé du jambon avec lui et du riz à la valencienne. N'avais- je pas trahi mon guide qui soute-
25 nait la cause des lois ; ne l'avais- je pas exposé à la vengeance d'un scélérat? Mais les devoirs de l'hospitalité ! . . . Préjugé de sauvage, me disais-je ; j'aurai à répondre de tous les crimes que le bandit va commettre . . . Pourtant est-ce un préjugé que cet instinct de conscience qui résiste à tous les raisonne-
30 ments ? Peut-être, dans la situation délicate où je me trouvais, ne pouvais-je m'en tirer sans remords. Je flottais encore dans la plus grande incertitude au sujet de la moralité de mon action, lorsque je vis paraître une demi-douzaine de cavaliers
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avec Antonio, qui se tenait prudemment àl'arrière-garde. J'allai au-devant d'eux, et les prévins que le bandit avait pris la fuite depuis plus de deux heures. La vieille, interrogée par le brigadier, répondit qu'elle connaissait le Navarro, mais que, vivant seule, elle n'aurait jamais osé risquer sa vie en le dénonçant. Elle ajouta que son habitude, lorsqu'il venait chez elle, était de partir toujours au milieu de la nuit. Pour moi, il me fallut aller, à quelques lieues de là, exhiber mon passeport et signer une déclaration devant un alcade, après quoi on me permit de reprendre mes recherches archéologiques. Antonio * me gardait rancune, soupçonnant que c'était moi qui l'avais empêché de gagner les deux cents ducats. Pourtant nous nous séparâmes bons amis à Cordoue ; là, je lui donnai une gratification aussi forte que l'état de mes finances pouvait me le permettre. 1,
Je passai quelques jours à Cordoue. On m'avait indiqué certain manuscrit de la bibliothèque des dominicains, ou je devais trouver des renseignements intéressants sur l'antique Munda. Fort bien accueilli par les bons pères, je passais les journées dans leur couvent, et le soir je me promenais par la ville. a
A Cordoue, vers le coucher du soleil, il y a quantité d'oisifs sur le quai qui borde la rive droite du Guadalquivir. Un soir je fumais, appuyé sur le parapet du quai, lorsqu'une femme, remontant l'escalier qui conduit à la rivière, vint s'asseoir près de moi. Elle avait dans les cheveux un gros i bouquet de jasmin, dont les pétales exhalent le soir une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-être pauvrement vêtue, tout en noir, comme la plupart des grisettes dans la soirée. Les femmes comme il faut ne portent le noir que le
Dignacdb, GoOglC
matin ; le soir elles s'habillent à la francesa. En arrivant auprès de moi, elle laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la tète, et, à l'obscure clarté qui tombe des étoiles, je vis qu'elle était petite, jeune, bien faite, et qu'elle avait de 5 très grands yeux. Je jetai mon cigare aussitôt. Elle comprit cette attention d'une politesse toute française, et se hâta de me dire qu'elle aimait beaucoup l'odeur du tabac, et que même elle fumait, quand elle trouvait des papelitos bien doux. Par bonheur, j'en avais de tels dans mon étui, et je m'empressai de
10 lui en offrir. Elle daigna en prendre un, et l'alluma à un bout de corde enflammé qu'un enfant nous apporta moyennant un sou. Mêlant nos fumées, nous causâmes si longtemps que nous nous trouvâmes presque seuls sur le quai. Je crus n'être point indiscret en lui offrant d'aller prendre des glaces à la
15 neveria} Après une hésitation modeste elle accepta; mais avant de se décider, elle désira savoir quelle heure il était. Je fis sonner ma montre, et cette sonnerie parut l'étonner beaucoup.
— Quelles inventions on a chez vous, messieurs les étrangers ! 20 De quel pays étes-vous, monsieur? Anglais sans doute?*
— Français et votre grand serviteur. Et vous mademoiselle, ou madame, vous êtes probablement de Cordoue?
— Vous êtes du moins Andalouse. Il me semble le recon- 15 naître à votre doux parler.
— Si vous remarquez si bien l'accent du monde, vous devez bien deviner qui je suis.
1 Café pourvu d'une glacière, ou plutôt d'un dépôt de neige. En Espagne, il n'y a guère de village qui n'ait Sa neveria. 30 * En Espagne, tout voyageur qui ne porte pas avec lui des échantillons de calicot ou de soieries passe pour un Anglais, Inglesito. Il en est de même en Orient. A Chalcis, j'ai eu l'honneur d'être annoncé comme un MiXipîos ^pan-rtfe.
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— Je crois que vous êtes du pays de Jésus, à deux pas du paradis. (J'avais appris cette métaphore, qui désigne l'Andalousie, de mon ami Francisco Se villa, picador bien connu.)
— Bah 1 le paradis ... les gens d'ici disent qu'il n'est pas fait pour nous. 5
— Alors, vous seriez donc Mauresque, ou ... je m'arrêtai, n'osant dire : juive.
— Allons, allons ! vous voyez bien que je suis bohémienne; voulez-vous que je vous dise la iq/i? 1 Avez-vous entendu parler de la Carmendta? C'est moi. 10
J'étais alors un tel mécréant, il y a de cela quinze ans, que je ne reculai pas d'horreur en me voyant à côté d'une sorcière. « Bon ! me dis-je ; la semaine passée, j'ai soupe avec un voleur de grands chemins, allons aujourd'hui prendre des glaces avec une servante du diable. En voyage il faut tout voir.» J'avais 15 encore un autre motif pour cultiver sa connaissance. Sortant du collège, je l'avouerai à ma honte, j'avais perdu quelque temps à étudier les sciences occultes et même plusieurs fois j'avais tenté de conjurer l'esprit de ténèbres. Guéri depuis longtemps de la passion de semblables recherches, je n'en conservais pas 20 moins un certain attrait de curiosité pour toutes les superstitions, et me faisais une fête d'apprendre jusqu'où s'était élevé l'art de la magie parmi les bohémiens.
Tout en causant, nous étions entrés dans la neverla, et nous nous étions assis à une petite table éclairée par un bougie 2$ renfermée dans un globe de verre. J'eus alors tout le loisir d'examiner ma gitana pendant que quelques honnêtes gens s'ébahissaient en prenant leurs glaces, de me voir en si bonne compagnie.
Je doute fort que mademoiselle Carmen fût de race pure, 30 du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j'aie jamais rencontrées. Sa peau, d'ailleurs 1 La bonne aventure.
l6 CARMEN AND OTHER STORIES
parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus ; ses lèvres un peu fortes mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, 5 peut-être un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l'aile d'un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d'une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu'à chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste. C'était une beauté
io étrange et sauvage, une figure qui étonnait d'abord, mais qu'on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n'ai trouvée depuis à aucun regard humain. Œil de bohémien, œil de loup, c'est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous
15 n'avez pas le temps d'aller au Jardin des Plantes pour étudier le regard d'un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau.
On sent qu'il eût été ridicule de se faire tirer la bonne aventure dans un café. Aussi je priai la jolie sorcière de me
:o permettre de l'accompagner à son domicile ; elle y consentit sans difficulté, mais elle voulut connaître encore la marche du temps, et me pria de nouveau de faire sonner ma montre.
— Est-elle vraiment d'or? dit-elle en la considérant avec une excessive attention.
25 Quand nous nous remîmes en marche, il était nuit close; la plupart des boutiques étaient fermées et les rues presque désertes. Nous passâmes le pont du Guadalquivir, et à l'extrémité du faubourg, nous nous arrêtâmes devant une maison qui n'avait nullement l'apparence d'un palais. Un enfant nous
30 ouvrit. La bohémienne lui dit quelques mots dans une langue à moi inconnue, que je sus depuis être la rommani ou chipe calli, l'idiome des gitanos. Aussitôt l'enfant disparut, nous laissant dans une chambre assez vaste, meublée d'une petite table,
de deux tabourets et d'un coffre. Je ne dois point oublier une jarre d'eau, un tas d'oranges et une botte d'ognons.
Dès que nous fumes seuls, la bohémienne tira de son coffre des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servi, un aimant, un caméléon desséché, et quelques autres objets nécessaires à son 5 art Puis elle me dît de faire la croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie, et les cérémonies magiques commencèrent. II est inutile de vous rapporter ses prédictions, et, quant à sa manière d'opérer, il était évident qu'elle n'était pas sorcière à demi. to
Malheureusement nous fumes bientôt dérangés. La porte s'ouvrit tout à coup avec violence, et un homme enveloppé jusqu'aux yeux dans un manteau brun entra dans la chambre en apostrophant la bohémienne d'une façon peu gracieuse. Je n'entendais pas ce qu'il disait, mais le ton de sa voix indiquait 15 qu'il était de fort mauvaise humeur, A sa vue, la gitana ne montra ni surprise ni colère, mais elle accourut à sa rencontre, et, avec une volubilité extraordinaire, lui adressa quelques phrases dans la langue mystérieuse dont elle s'était déjà servie devant moi. Le mot paylîo, souvent répété, était le seul mot que je io comprisse. Je savais que les bohémiens désignent ainsi tout homme étranger à leur race. Supposant qu'il s'agissait de moi, je m'attendais à une explication délicate ; déjà j'avais la main sur le pied d'un des tabourets, et je syllogisais à part moi pour deviner le moment précis où il conviendrait de le jeter à la 25 tète de l'intrus. Celui-ci repoussa rudement la bohémienne, et s'avança vers moi ; puis, reculant d'un pas :
— Ah ! monsieur, dit-il, c'est vous !
Je le regardai à mon tour, et reconnus mon ami don José. En ce moment, je regrettais un peu de ne pas l'avoir laissé pendre. 30
— Eh 1 c'est vous, mon brave, m'écriai-je en riant le moins jaune que je pus ; vous avez interrompu mademoiselle au moment où elle m'annonçait des choses bien intéressantes.
Dg,: ;: JL,C00ylc
— Toujours la même! Ça finira, dit-il entre ses dents,
attachant sur elle un regard farouche.
Cependant la bohémienne continuait à lui parler dans sa langue. Elle s'animait par degrés. Son œil s'injectait de sang 5 et devenait terrible, ses traits se contractaient, elle frappait du pied. Il me sembla qu'elle le pressait vivement de faire quelque chose à quoi il montrait de l'hésitation. Ce que c'était, je croyais ne le comprendre que trop à la voir passer et repasser rapidement sa petite main sous son menton. J'étais
10 tenté de croire qu'il s'agissait d'une gorge à couper, et j'avais quelques soupçons que cette gorge ne fût la mienne.
A tout ce torrent d'éloquence, don José ne répondit que par deux ou trois mots prononcés d'un ton bref. Alors la bohémienne lui lança un regard de profond mépris ; puis s'asseyant
1 5 à la turque dans un coin de la chambre, elle choisît une orange, la pela et se mit à la manger.
Don José me prit le bras, ouvrit la porte et me conduisit dans la rue. Nous fîmes environ deux cents pas dans le plus profond silence. Puis, étendant la main :
ao — Toujours tout droit, dit-il, et vous trouverez le pont.
Aussitôt il me tourna le dos et s'éloigna rapidement Je revins à mon auberge un peu penaud et d'assez mauvaise humeur. Le pire fut qu'en me déshabillant, je m'aperçus que ma montre me manquait.
25 Diverses considérations m'empêchèrent d'aller la réclamer le lendemain, ou de solliciter M. le corrégidor pour qu'il voulut bien la faire chercher. Je terminai mon travail sur le manuscrit des dominicains et je partis pour Séville. Après plusieurs mois de courses errantes en Andalousie, je voulus
30 retourner à Madrid, et il me fallut repasser par Cordoue. Je n'avais pas l'intention d'y faire un long séjour, car j'avais pris en grippe cette belle ville. Cependant quelques amis à revoir, quelques commissions à faire devaient me retenir au moins
CARMEN ig
trois ou quatre jours dans l'antique capitale des princes
Dès que je reparus au couvent des dominicains, un des pères qui m'avait toujours montré un vif intérêt dans mes recherches sur l'emplacement de Munda, m'accueillit les bras ouverts en 5 s'écriant :
— Loué soit le nom de Dieu ! Soyez le bienvenu, mon cher ami. Nous vous croyions tous mort, et moi, qui vous parle, j'ai récité bien des Pater et des Ave, que je ne regrette pas, pour le salut de votre âme. Ainsi vous n'êtes pas assassiné, 10 car pour volé nous savons que vous l'êtes?
— Comment celai 1 demandai-je un peu surpris.
— Oui, vous savez bien, cette belle montre à répétition que vous faisiez sonner dans la bibliothèque, quand nous vous disions qu'il était temps d'aller au chœur. Eh bien 1 elle est 15 retrouvée, on vous la rendra.
— C'est-à-dire, interrompis- je un peu décontenancé, que je l'avais égarée . . .
— Le coquin est sous les verrous, et, comme on savait qu'il était homme à tirer un coup de fusil à un chrétien pour lui zo prendre une piécette, nous mourions de peur qu'il ne vous eût tué. J'irai avec vous chez le corrégidor, et nous vous ferons rendre votre belle montre. Et puis, avisez-vous de dire là-bas que la justice ne sait pas son métier en Espagne !
— Je vous avoue, lui dis-je, que j'aimerais mieux perdre ma 25 montre que de témoigner en justice pour faire pendre un pauvre diable, surtout parce que . . . parce que . . .
— Oh ! n'ayez aucune inquiétude ; il est bien recommandé, et on ne peut le pendre deux fois. Quand je dis pendre, je me trompe. C'est un hidalgo que votre voleur ; il sera donc 30 garrotté après-demain sans rémission. 1 Vous voyez qu'un vol
1 En 1830, la noblesse jouissait encore de ce privilège. Aujourd'hui sous le régime constitutionnel, les vilains ont conquis le droit au garrctt.
de plus ou de moins ne changera rien à son affaire. Plût à Dieu qu'il n'eût que volé ! mais il a commis plusieurs meurtres, tous plus horribles les uns que les autres.
— Comment se nomme-t-il?
S —On le connaît dans le pays sous le nom de José Navarro, mais il a encore un autre nom basque, que ni vous ni moi ne prononcerons jamais. Tenez, c'est un homme à voit, et vous qui aimez à connaître les singularités du pays, vous ne devez pas négliger d'apprendre comment en Espagne les coquins
10 sortent de ce monde. Il est en chapelle, et le père Martinez vous y conduira.
Mon dominicain insista tellement pour que je visse les apprêts du s petit pendement pien choh,t que je ne pus m'en défendre. J'allai voir le prisonnier, muni d'un paquet de
15 cigares qui, je l'espérais, devaient lui faire excuser mon indiscrétion.
On m'introduisit auprès de don José, au moment où il prenait son repas. Il me fit un signe de tête assez froid, et me remercia poliment du cadeau que je lui apportais. Après avoir
20 compté les cigares du paquet que j'avais mis entre ses mains, il en choisit un certain nombre, et me rendit le reste, observant qu'il n'avait pas besoin d'en prendre davantage.
Je lui demandai si, avec un peu d'argent, ou par le crédit de mes amis, je pourrais obtenir quelque adoucissement à son
25 sort. D'abord il haussa les épaules en souriant avec tristesse ; bientôt, se ravisant, il me pria de faire dire une messe pour le salut de son âme.
— Voudriez- vous, ajouta-t il timidement, voudriez-vous en faire dire une autre pour une personne qui vous a offensé ?
30 — Assurément, mon cher, lui dis-je; mais personne, que je sache, ne m'a offensé en ce pays.
Il me prit la main et la serra d'un air grave. Après un moment de silence, il reprit:
— Oserai-je encore vous demander un service? . . . Quand vous reviendrez dans votre pays, peut-être passerez-vous par la Navarre, au moins vous passerez par Vitoria, qui n'en est pas fort éloignée.
— Oui, lui dis-je, je passerai certainement par Vitoria; mais 5 il n'est pas impossible que je me détourne pour aller à Pampe lune, et, à cause de vous, je crois que je ferais volontiers ce détour. •
— Eh bien ! si vous allez à Pampelune, vous y verrez plus d'une chose qui vous intéressera . . . C'est une belle 10 ville ... Je vous donnerai cette médaille (il me montrait une petite médaille d'argent qu'il portait au cou), vous l'envelopperez dans du papier ... il s'arrêta un instant pour maîtriser son émotion ... et vous la remettrez ou vous
la ferez remettre à une bonne femme dont je vous dirai 15 l'adresse. — Vous direz que je suis mort, vous ne direz pas comment.
Je promis d'exécuter sa commission. Je le revis le lendemain, et je passai une partie de la journée avec lui. C'est de sa bouche que j'ai appris les tristes aventures qu'on va lire. »o
Je suis né, dit-il, à Elizondo, dans la vallée de Baztan. Je m'appelle don José Lizzarrabengoa, et vous connaissez assez l'Espagne, monsieur, pour que mon nom vous dise aussitôt que je suis Basque et vieux chrétien. Si je prends le don c'est que j'en ai le droit, et si j'étais à Elizondo, je vous montrerais t$ ma généalogie sur un parchemin. On voulait que je fusse d'église, et l'on me fit étudier, mais je ne profitais guère. J'aimais trop à jouer à la paume, c'est ce qui m'a perdu. Quand nous jouons à la paume, nous autres Navarrais, nous oublions tout. Un jour que j'avais gagné, un gars de l'Alava 3°
Digil^db, GoOgIC
me chercha querelle; nous prîmes nos maguilas, 1 et j'eus encore l'avantage ; mais cela m'obligea de quitter le pays. Je rencontrai des dragons, et je m'engageai dans le régiment d'Almanza, cavalerie. Les gens de nos montagnes apprennent S vite le métier militaire. Je devins bientôt brigadier, et on me promettait de me faire maréchal des logis, quand, pour mon malheur, on me mit de garde à la manufacture de tabacs à Séville. Si vous êtes allé à Séville, vous aurez vu ce grand bâtiment-là, hors des remparts, près du Guadalquivir. Il me
io semble en voir encore la porte et le corps de garde auprès. Quand ils sont de service, les Espagnols jouent aux cartes, ou donnent ; moi, comme un franc N avariais, je tâchais toujours de m'occuper. Je faisais une chaîne avec du fil de laiton, pour tenir mon épinglette. Tout d'un coup les cama-
15 rades disent : Voilà la cloche qui sonne ; les filles vont rentrer à l'ouvrage. Vous saurez, monsieur, qu'il y a bien quatre à cinq cents femmes occupées dans la manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans une grande salle. A l'heure où les ouvrières rentrent, après leur dîner, bien des jeunes
30 gens vont les voir passer, et leur en content de toutes les couleurs. Il y a peu de ces demoiselles qui refusent une mantille de taffetas, et les amateurs, à cette pêche-là, n'ont qu'à se baisser pour prendre le poisson. Pendant que les autres regardaient, moi, je restais sur mon banc, près de la
*S porte. J'étais jeune alors ; je pensais toujours au pays, et je ne croyais pas qu'il y eût de jolies filles sans jupes bleues et sans nattes tombant sur les épaules. 9 D'ailleurs, les Andalouses me faisaient peur; je n'étais pas encore fait à leurs manières : toujours à railler, jamais un mot de raison. J'étais
30 donc le nez sur ma chaîne, quand j'entends des bourgeois
1 Bâtons ferrés des Basques.
1 Costume ordinaire des paysannes de la Navarre et des provinces
qui disaient : Voilà la gitanilla I Je levai les yeux, et je la vis. C'était un vendredi, et je ne l'oublierai jamais. Je vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas 5 de soie blancs avec plus d'un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des rubans couleur de feu. Elle avait une fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s'avançait en se balançant sur ses hanches comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce 10 costume aurait obligé le monde à se signer. A Séville, chacun lui adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun, faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie bohémienne qu'elle était. D'abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage; mais 15 elle, suivant l'usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s'arrêta devant moi et m'adressa la parole :
— Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne pour tenir les clefs de mon coffre-fort? xo
— C'est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
— Ton épinglette 1 s'écria-t-elle en riant. Ah ! monsieur fait de la dentelle, puisqu'il a besoin d'épingles I
Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre. 25
— Allons, mon cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille, épinglier de mon âme !
ja ne sais ce qui me prît, maïs je la ramassai sans que mes Camarades s'en aperçussent et je la mis précieusement dans \/nia veste. Première sottise !
/\ Deux ou trois heures après, j'y pensais encore, quand arrive ' 5 dans le corps de garde un portier tout haletant, la figure renversée. Il nous dit que dans la grande salle des cigares il y avait une femme assassinée, et qu'il fallait y envoyer la garde. Le maréchal me dit de prendre deux hommes et d'y aller voir. Je prends mes deux hommes et je monte. Figurez-vous,
10 monsieur, qu'entré dans la salle je trouve d'abord trois cents femmes, toutes criant, hurlant, gesticulant, faisant un vacarme à ne pas entendre Dieu tonner. D'un côté, il y en avait une, les quatre fers en l'air, couverte de sang, avec un X sur la figure qu'on venait de lui marquer en deux coups de couteau. En
15 face de la blessée, que secouraient les meilleures de la bande, je vois Carmen tenue par cinq ou six commères. La femme blessée criait : Confession ! confession ! je suis morte 1 Carmen ne disait rien ; elle serrait les dents, et roulait des yeux comme un caméléon Qu'est-ce que c'est? demandai-je.
zo J'eus grand'peine à savoir ce qui s'était passé, car toutes les ouvrières me parlaient à la fois. Il paraît que la femme blessée s'était vantée d'avoir assez d'argent en poche pour acheter un âne au marché de Triana. — Tiens, dit Carmen qui avait une langue, tu n'as donc pas assez d'un balai?
25 L'autre, blessée du reproche, peut-être parce qu'elle se sentait véreuse sur l'article, lui répond qu'elle ne se connaissait pas en balais, n'ayant pas l'honneur d'être bohémienne ni filleule de Satan, mais que mademoiselle Carmencita ferait bientôt connaissance avec son âne, quand M. le corrégidor la mènerait
coupait le bout des cigares, à lui dessiner des croix de Saint- André sur la figure.
Le cas était clair ; je pris Carmen par le bras : — Ma soeur, lui dis-je poliment, il faut me suivre. Elle me lança un regard comme si elle me reconnaissait ; mais elle dit d'un air résigné : 5 — Marchons. Où est ma mantille ? — Elle la mit sur sa tête de façon à ne montrer qu'un seul de ses grands yeux, et suivit mes deux hommes, douce comme un mouton. Arrives au corps de garde, le maréchal des logis dit que c'était grave, et qu'il fallait la mener à la prison. C'était encore moi qui devais la 10 conduire. Je la mis entre deux dragons, et je marchais derrière comme un brigadier doit faire en semblable rencontre. Nous nous mîmes en route pour la ville. D'abord la bohémienne avait gardé le silence ; mais dans la rue du Serpent, — vous la connaissez, elle mérite bien son nom par les détours qu'elle 15 fait, — dans la rue du Serpent, elle commence par laisser tomber sa mantille sur ses épaules, afin de me montrer son minois enjôleur, et, se tournant vers moi autant qu'elle pouvait, elle me dit :
— Mon officier, où me menez-vous? ao — A la prison, ma pauvre enfant, lui répondis-je le "plus
doucement que je pus, comme un bon soldat doit parler à un prisonnier, surtout à une femme.
— Hélas 1 quedeviendrai-je? Seigneur officier, ayez pitié de moi. Vous êtes si jeune, si gentil ! . . . Puis, d'un ton plus bas : z$ Laissez-moi m'échapper, dit-elle, je vous donnerai un morceau de la bar lachi, qui vous fera aimer de toutes les femmes.
La bar lachi, monsieur, c'est la pierre d'aimant, avec laquelle les bohémiens prétendent qu'on fait quantité de sortilèges quand on sait s'en servir. Moi, je lui répondis le plus sérieusement 30 que je pus :
— Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes ; il faut aller à la prison, c'est la consigne, et il n'y a pas de remède.
Nous autres gens du pays basque, nous avons un accent qui nous fait reconnaître facilement des Espagnols ; en revanche il n'y en a pas un qui puisse seulement apprendre à dire bai, jaona} Carmen donc n'eut pas de peine à deviner 5 que je venais des Provinces. Vous saurez, monsieur, que les bohémiens, comme n'étant d'aucun pays, voyageant toujours, parlent toutes langues, et la plupart sont chez eux en Portugal, en France, dans les Provinces, en Catalogne, partout; même avec les Maures et les Anglais, ils se font entendre. Carmen 10 savait assez bien le basque.
— Laguna ene bikotsarena, camarade de mon cœur, me dit-elle tout à coup, êtes-vous du pays?
Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l'entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir . . . — Je voudrais 15 avoir un confesseur des Provinces, ajouta plus bas le bandit. Il reprit après un silence :
— Je suis d'Elizondo, lui répondis-je en basque, fort ému de l'entendre parler ma langue.
— Moi, je suis d'Etchalar, dit-elle. (C'est un pays à quatre 20 heures de chez nous.) J'ai été emmenée par des bohémiens à
Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien, et un petit barratcea * avec vingt pommiers à cidre ! Ah ! si j'étais au pays, devant la montagne blanche !
25 On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands d'oranges pourries; et ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs jaques * de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila.
30 Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse?
Elle mentait, monsieur, elle a toujours menti. Je ne sais
pas si dans sa vie cette fille-là a jamais dit un mot de vérité ;
1 Oui, monsieur. ' Enclos, jardin. * Braves, fanfarons.
mais quand elle parlait, je la croyais : c'était plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus Navarraise ; ses yeux seuls et sa bouche et son teint la disaient bohémienne. J'étais fou, je ne faisais plus attention à rien. Je pensais que, si des Espagnols s'étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais 5 coupé la figure, tout comme elle venait de taire à sa camarade. Bref, j'étais comme un homme ivre ; je commençais à dire des bêtises, j'étais tout près d'en faire.
— Si je vous poussais, et si vous tombiez, mon pays, reprit-elle en basque, ce ne seraient pas ces deux conscrits de Castillans 10 qui me retiendraient . . .
Ma foi, j'oubliai la consigne et tout, et je lui dis :
— Eh bien m 'amie, ma payse, essayez, et que Notre-Dame de la Montagne vous soit en aide !
En ce moment, nous passions devant une de ces nielles 15 étroites comme il y en a tant à Séville. Tout à coup Carmen se retourne et me lance un coup de poing dans la poitrine. Je me laissai tomber exprès à la renverse. D'un bond, elle saute par-dessus moi et se met à courir . . . Moi, je me relève aussitôt ; mais je mets ma lance * en travers, de façon à barrer 20 la rue, si bien que, de prime d'abord, les camarades furent arrêtés au moment de la poursuivre. Puis je me mis moi-même à courir, et eux après moi ; mais l'atteindre 1 11 n'y avait pas de risque, avec nos éperons, nos sabres et nos lances ! En moins de temps que je n'en mets à vous le dire, la prisonnière 25 avait disparu. D'ailleurs, toutes les commères du quartier favorisaient sa fuite, et se moquaient de nous, et nous indiquaient la fausse voie. Après plusieurs marches et contre-marches, il fallut nous en revenir au corps de garde sans un reçu du gouverneur de la prison. 30
Mes hommes, pour n'être pas punis, dirent que Carmen
m'avait parlé basque ; et il ne paraissait pas trop naturel, pour
1 Toute la cavalerie espagnole est armée de lances.
. dire la vérité, qu'un coup de poing d'une tant petite fille eût terrassé si facilement un gaillard de ma force. Tout cela parut louche ou plutôt trop clair. En descendant la garde, je fus dégradé et envoyé pour un mois à la prison. C'était ma pre- 5 mière punition depuis que j'étais au service. Adieu les galons de maréchal des logis que je croyais déjà tenir !
. Mes premiers jours de prison se passèrent fort tristement En me faisant soldat, je m'étais figuré que je deviendrais tout au moins officier. Longa, Mina, mes compatriotes, sont bien
10 capitaines généraux ; Chapalangarra, qui est un négro comme Mina, et réfugié comme lui dans votre pays, Chapalangarra était colonel, et j'ai joué à la paume vingt fois avec son frère, qui était un pauvre diable comme moi. Maintenant je me disais : Tout le temps que tu as servi sans punition, c'est du
15 temps perdu. Te voilà mal noté ; pour te remettre bien dans l'esprit des chefs, il te faudra travailler dix fois plus que lorsque tu es venu comme conscrit ! Et pourquoi me suis-je fait punir? Pour une coquine de bohémienne qui s'est moquée de toi, et qui, dans ce moment, est à voler dans quelque coin de la
20 ville. Pourtant je ne pouvais m'empêcher de penser à elle. Le croiriez-vous, monsieur? ses bas de soie troués qu'elle me faisait voir tout en plein en s 'enfuyant, je les avais toujours devant les yeux. Je regardais par les barreaux de la prison dans la rue, et, parmi toutes les femmes qui passaient, je n'en
25 voyais pas une seule qui valût cette diable de fille-là. Et puis,
malgré moi, je sentais la fleur de cassie qu'elle m'avait jetée,
et qui, sèche, gardait toujours sa bonne odeur ... S'il y a des
sorcières, cette fille-là en était une 1
Un jour, le geôlier entre, et me donne un pain d'Alcalà.'
30 ' Alcalà de los Panaderos, bourg à deux lieues de Séville, où l'on fait des petits pains délicieux. On prétend que c'est à l'eau d'Alcalà qu'ils doivent leur qualité et l'on en apporte tous les jouis une grande.
quantité à Se ville.
Digil^db, GoOgIC
— Tenez, me dit-il, voilà ce que votre cousine vous envoie.
Je pris le pain, fort étonné, car je n'avais pas de cousine à Séville. C'est peut-être une erreur, pensai je en regardant le pain ; mais il était si appétissant, il sentait si bon, que, sans m'inquiéter de savoir d'où il venait et à qui il était destiné, 5 je résolus de le manger. En voulant le couper, mon couteau rencontra quelque chose de dur. Je regarde, et je trouve une petite lime anglaise qu'on avait glissée dans la pâte avant que le pain fût cuit. Il y avait encore dans le pain une pièce d'or de deux piastres. Plus de doute alors, c'était un cadeau de 10 Carmen. Pour les gens de sa race, la liberté est tout, et ils mettraient le feu à une ville pour s'épargner un jour de prison. D'ailleurs, la commère était fine, et avec ce pain-là on se moquait des geôliers. En une heure, le plus gros barreau était scié avec la petite lime; et avec la pièce de deux piastres, is chez le premier fripier, je changeais ma capote d'uniforme pour un habit bourgeois. Vous pensez bien qu'un homme qui avait déniché maintes fois des aiglons dans nos rochers ne s'embarrassait guère de descendre dans la rue, d'une fenêtre haute de moins de trente pieds; mais je ne voulais pas zo m'échapper. J'avais encore mon honneur de soldat, et déserter me semblait un grand crime. Seulement, je fus touché de cette marque de souvenir. Quand on est en prison, on aime à penser qu'on a dehors un ami qui s'intéresse à vous. La pièce d'or m'offusquait un peu, j'aurais bien voulu la rendre ; 25 mais où trouver mon créancier? Cela ne me semblait pas facile.
Après la cérémonie de la dégradation, je croyais n'avoir plus rien à souffrir ; mais il me restait encore une humiliation à dévorer : ce fut à ma sortie de prison, lorsqu'on me commanda 30 de service et qu'on me mit en faction comme un simple soldat. Vous ne pouvez vous figurer ce qu'un homme de cœur éprouve en pareille occasion. Je crois que j'aurais aimé autant à être
fusillé. Au moins on marche seul, en avant de son peloton ; on se sent quelque chose ; le monde vous regarde.
Je fus mis en faction à la porte du colonel. C'était un jeune homme riche, bon enfant, qui aimait à s'amuser. Tous 5 les jeunes officiers étaient chez lui, et force bourgeois. Pour moi, il me semblait que toute la ville s'était donné rendez-vous à sa porte pour me regarder. Voilà qu'arrive la voiture du colonel, avec son valet de chambre sur le siège. Qu'est-ce que je vois descendre? ... la gitanilla. Elle était parée, cette 10 fois, comme une châsse, pomponnée, attifée, tout or et tout rubans. Une robe à paillettes, des souliers bleus à paillettes aussi, des fleurs et des galons partout. Elle avait un tambour de basque à la main. Avec elle il y avait deux autres bohémiennes, une jeune et une vieille. Il y a toujours une vieille 15 pour les mener; puis un vieux avec une guitare, bohémien aussi, pour jouer et les faire danser. Vous savez qu'on s'amuse souvent à faire venir des bohémiennes dans les sociétés, afin de leur faire danser la romalis, c'est leur danse.
Carmen me reconnut, et nous échangeâmes un regard. Je 20 ne sais, mais, en ce moment, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre.
— Agur /aguna, 1 dit-elle. Mon officier, tu montes la garde comme un conscrit I
Et, avant que j'eusse trouvé un mot à répondre, elle était 25 dans la maison.
Toute la société était dans le patio, et, malgré la foule, je voyais à peu près tout ce qui se passait à travers la grille.*
1 Bonjour, camarade.
9 La plupart des maisons de Se ville ont une cour intérieure entourée
30 de portiques. On s'y tient en été. Cette cour est couverte d'une toile
qu'on arrose pendant le jour et qu'on relire le Soir. La porte de la rue
est presque toujours ouverte, et le passage qui conduit à la cour, zaguân,
est fermé par une grille en fer très élégamment ouvragée.
J'entendais les castagnettes, le tambour, les rires et les bravos ; parfois j'apercevais sa tête quand elle sautait avec son tambour. Mon supplice dura une bonne heure ; puis les bohémiens sortirent, et la voiture les ramena. Carmen, en passant, me regarda encore avec les yeux que vous savez, et me dit très 5 bas:
— Pays, quand on aime la bonne friture, on en va manger à Triana, chez Lillas Pastia.
Légère comme un cabri, elle s'élança dans la voiture, le cocher fouetta ses mules, et toute la bande joyeuse s'en alla 10 je ne sais où.
Vous devinez bien qu'en descendant ma garde j'allai à Triana ; mais d'abord je me fis raser et je me brossai comme pour un jour de parade. Elle était chez Lillas Pastia, un vieux marchand de friture, bohémien, noir comme un Maure, chez 15 qui beaucoup de bourgeois venaient manger du poisson frit.
— Lillas, dit-elle sitôt qu'elle me vit, je ne fais plus rien de la journée. Demain il fera jour I 1 Allons, pays, allons nous promener.
Elle mit'sa mantille devant son nez, et nous voilà dans la 20 rue, sans savoir où j'allais.
— Mademoiselle, lui dis je, je crois que j'ai à vous remercier d'un présent que vous m'avez envoyé quand j'étais en prison. J'ai mangé le pain ; la lime me servira pour affiler ma lance, et
je la garde comme souvenir de vous ; maïs l'argent, le voilà. 25
— Tiens! Il a gardé l'argent, s'écria-t-elle en éclatant de rire. Au reste tant mieux, car je ne suis guère en fonds ; mais qu'importe? chien qui chemine ne meurt pas de famine. Allons, mangeons tout. Tu me régales.
Nous avions repris le chemin de Séville. A l'entrée de la 30 rue du Serpent, elle acheta un douzaine d'oranges, qu'elle me lit mettre dans mon mouchoir. Un peu plus loin, elle acheta 1 MaSaita sera otra dia. — Proverbe espagnol.
encore un pain, du saucisson, une bouteille de manzanilla ; puis enfin elle entra chez un confiseur. Là, elle jeta sur le comptoir la pièce d'or que je lui avais rendue, une autre encore qu'elle avait dans sa poche, avec quelque argent blanc ; 5 enfin elle me demanda tout ce que j'avais. Je n'avais qu'une piécette et quelques cuartos, que je lui donnai, fort honteux de n'avoir pas davantage. Je crus qu'elle voulait emporter toute la boutique. Elle prit tout ce qu'il y avait de plus beau et de plus cher, yemas, 1 turon," fruits confits, tant que l'argent
10 dura. Tout cela, il fallut encore que je le portasse dans des sacs de papier. Vous connaissez peut-être la rue du Candilejo, où il y a une tête du roi don Pedro le Justicier.* Elle aurait dû m'inspirer des, réflexions. Nous nous arrêtâmes, dans cette rue-là, devant une vieille maison. Elle entra dans
15 l'allée, et frappa au rez-de-chaussée. Une bohémienne, vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit quelques mots en romani. La vieille grogna d'abord. Pour l'apaiser, Carmen lui donna deux oranges et une poignée de bonbons et lui permit de goûter au vin. Puis elle lui mit sa mante sur
20 le dos et la conduisit à la porte, qu'elle ferma avec la barre
1 Jaunes d'œufs sucrés. s Espèce de nougat.
' Le roi don Pèdre, que nous nommons le Cruel, et que la reine Isabelle la Catholique n'appelait jamais que U Justicier, aimait à se promener le soir dans les rues de Séville, cherchant les aventures,
25 comme le calife Haroun-al-Raschid. Certaine nuit, il se prit de querelle, dans une rue écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi tua le cavalier amoureux. Au bruit des épées, une vieille femme mit la tête à la fenêtre, et éclaira la scène avec la petite lampe, candikjo, qu'elle tenait à la main. Il faut savoir que le
30 roi don Pèdre, d'ailleurs leste et vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait, ses rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n'eut pas de peine i le reconnaître. Le lendemain, le Vingt-quatre en charge vint faire son rapport au roi. aSire, on s'est battu en duel, cette nuit, dans telle rue. Un des com-
35 battants est mort — Avez-vous découvert le meurtrier? — Ouï, sire. —
de bois. Dès que noua fûmes seuls, elle se mit à danser et à rire comme une folle, en chantant.
Moi, j'étais au milieu de la chambre, chargé de toutes ses emplettes, ne sachant où les poser. Elle jeta tout par terre.
Le bandit se tut un instant ; puis, après avoir rallumé son cigare, il reprit:
Nous passâmes ensemble toute la journée, mangeant, buvant, et le reste. Quand elle eut mangé des bonbons comme un enfant de six ans, elle en fourra des poignées dans la jarre d'eau de la vieille. iC'est pour lui faire du sorbet,» disait-elle. Elle i écrasait des yemas en les lançant contre la muraille. « C'est pour que les mouches nous laissent tranquilles, » disait-elle. . . . Il n'y a pas de tour ni de bêtise qu'elle ne fît. Je lui dis que je voudrais la voir danser ; mais où trouver des castagnettes? Aussitôt elle prend la seule assiette de la vieille, la casse en i morceaux, et la voilà qui danse la romalis en faisant claquer les morceaux de faïence aussi bien que si elle avait eu des castagnettes d'ébene ou d'ivoire. On ne s'ennuyait pas auprès de cette fille-là, je vous en réponds. Le soir vint, et j'entendis les tambours qui battaient la retraite. i
Pourquoi n'est-il pas déjà puni? — Sire, j'attends vos ordres. — Exécute! la loi.» Or le roi venait de publier un décret portant que tout duelliste serait décapité, et que sa tête demeurerait exposée sur le lieu du combat. Le Vingt-quatre se tira d'affaire en homme d'esprit. Il rit scier la tête d'une statue du roi, et l'exposa dans une niche au milieu z de la rue, théâtre du meurtre. Le roi et tous les Sévillans le trouvèrent fort bon. La rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l'aventure. — Voilà la tradition populaire. Zufiiga raconte l'histoire un peu différemment. (Voir Anales de Sevilla, t. II, p. 136.) Quoi qu'il en soit, il existe encore à Séville une rue de Candilejo, et 3 dans cette rue un buste de pierre qu'on dit être le portrait de don Pèdre. Malheureusement, ce buste est moderne. L'ancien était fort usé au xvii* siècle, et la municipalité d'alors le fit remplacer par celui qu'on voit aujourd'hui.
D.gitzcdL.t.OOyk-
— Il faut que j'aille au quartier pour l'appel, lui dis~je.
— Au quartier? dit-elle d'un air de mépris ; tu es donc un nègre, pour te laisser mener à la baguette? Tu es un vrai canari, d'habit et de caractère. 1 Va, tu as un cœur de poulet.
5 Bonjour.
Je lui demandai quand je la re verrais.
— Quand tu seras moins niais, répondit-elle en riant. Tu as rencontré le diable, oui, le diable ; il n'est pas toujours noir, et il ne t'a pas tordu le cou. Je suis habillée de laine, mais je
io ne suis pas mouton. Allons, adieu encore une fois. Ne pense plus à Carmencita, ou elle te ferait épouser une veuve à jambes de bois. 1
Elle disait vrai. J'aurais été sage de ne plus penser à elle ; mais je ne pouvais plus songer à autre chose. Je me promets nais tout le jour, espérant la rencontrer. J'en demandais des nouvelles à la vieille et au marchand de friture. L'un et l'autre répondaient qu'elle était partie pour Laloro," c'est ainsi qu'ils appellent le Portugal. Probablement c'était d'après les instructions de Carmen qu'ils parlaient de la sorte, mais je ne tardai 20 pas à savoir qu'ils mentaient. Quelques semaines après, je fus de faction à une des portes de la ville. A peu de distance de cette porte, il y avait une brèche qui s'était faite dans le mur d'enceinte ; on y travaillait pendant le jour, et la nuit on y mettait un factionnaire pour empêcher les fraudeurs. Pendant 25 le jour, je vis Lillas Pastia passer et repasser autour du corps de garde, et causer avec quelques-uns de mes camarades ; tous le connaissaient, et ses poissons et ses beignets encore mieux. Il s'approcha de moi et me demanda si j'avais des nouvelles de Carmen.
30 — Non, lui dis-je.
1 Les dragons espagnols sont habillés de jaune. 9 La. potence qui est veuve du dernier pendu. ■L.(tm.)ro«g..
— Eh bien, vous en aurez, compère.
Il ne se trompait pas. La nuit, je fus mis de faction à la brèche. Dès que le brigadier se fut retiré, je vis venir à moi une femme. Le cœur me disait que c'était Carmen. Cependant je criai : j
— Au large ! On ne passe pas !
— Ne faites donc pas le méchant, me dit-elle en se faisant connaître à moi.
— Quoi ! vous voilà, Carmen !
— Oui, mon pays. Parlons peu, parlons bien. Veux-tu 10 gagner un douro? Il va venir des gens avec des paquets; laisse-les faire.
— Non, répondis je. Je dois les empêcher de passer ; c'est la consigne.
— Fort bien. Si tu es si difficile, je sais à qui m'adresser. 15 Adieu, canari. Je rirai bien le jour où la consigne sera de te pendre.
J'eus la faiblesse de la rappeler, et je promis de laisser passer toute la Bohême. Elle courut prévenir ses amis, qui étaient à deux pas. Il y en avait cinq, dont était Pastia, tous bien 20 chargés de marchandises anglaises. Carmen faisait le guet. Elle devait avertir avec ses castagnettes dès qu'elle apercevrait la ronde, mais elle n'en eut pas besoin. Les fraudeurs firent leur affaire en un instant.
Nous fîmes donc la paix ; mais Carmen avait l'humeur comme 25 est le temps chez nous. Jamais l'orage n'est si près dans nos montagnes que lorsque le soleil est le plus brillant. Un soir, j'étais chez Dorothée, que j'avais presque apprivoisée en lui payant de temps à autre quelque verre d'anisette, lorsque Carmen entra suivie d'un jeune homme, lieutenant dans notre 30 régiment.
— Va-t'en vite, me dit-elle en basque.
Je restai stupéfait, la rage dans le cœur,
— Qu'est-ce que tu fais ici? me dît le lieutenant. Décampe, hors d'ici !
Je ne pouvais faire un pas ; j'étais comme perclus. L'officier, en colère, voyant que je ne me retirais pas, et que je n'avais j même pas ôté mon bonnet de police, me prit au collet et me secoua rudement. Je ne sais ce que je lui dis. Il tira son épée, et je dégainai. La vieille me saisit le bras, et le lieutenant me donna un coup au front, dont je porte encore la marque. Je reculai, et d'un coup de coude je jetai Dorothée à la renverse;
io puis, comme le lieutenant me poursuivait, je lui mis la pointe au corps, et il s'enferra. Carmen alors éteignit la lampe, et dit dans sa langue à Dorothée de s'enfuir. Moi-même je me sauvai dans la rue, et me mis à courir sans savoir où. Il me semblait que quelqu'un me suivait. Quand je revins à moi, je trouvai
15 que Carmen ne m'avait pas quitté.
— Grand niais de canari ! me dit-elle, tu ne sais faire que des bêtises. Aussi bien, je te l'ai dit que je te porterais malheur. Allons, il y a remède à tout, quand on a pour bonne amie une flamande de Rome. 1 Commence à mettre ce mou-
îo choir sur ta tête, et jette-moi ce ceinturon. Attends-moi dans cette allée. Je reviens dans deux minutes,
Elle disparut, et me rapporta bientôt une mante rayée qu'elle était allée chercher je ne sais où. Elle me fit quitter mon uniforme, et mettre la mante par-dessus ma chemise. Ainsi accou-
25 tré, avec le mouchoir dont elle avait bandé la plaie que j'avais à la tête, je ressemblais assez à un paysan valencien, comme \\ y en a à Séville, qui viennent vendre leur orgeat de c&tffas,*
1 Flamenco at Roma. Terme d'argot qui désigne les bohémienne*-
Roma ne veut pas dire ici la ville éternelle, mais la nation des Rome
30 ou des gens mariés, nom que se donnent les bohémiens. Les premiers
qu'on vit en Espagne venaient probablement des Pays-Bas, d'où est
venu leur nom de Flamands.
s Racine bulbeuse dont on fait une boisson assez agréable.
Puis elle me mena dans une maison assez semblable à celle de Dorothée, au fond d'une petite ruelle. Elle et une autre bohémienne me lavèrent, me pansèrent mieux que n'eût pu le faire un chirurgien -major, me firent boire je ne sais quoi ; enfin, on me mit sur un matelas, et je m'endormis. S
Probablement ces femmes avaient mêlé dans ma boisson quelques-unes de ces drogues assoupissantes dont elles ont le secret, car je ne m'éveillai que fort tard le lendemain. J'avais un grand mal de tête et un peu de fièvre. Il fallut quelque temps pour que le souvenir me revînt de la terrible scène où 10 j'avais pris part la veille. Après avoir pansé ma plaie, Carmen et son amie, accroupies toutes les deux sur les talons auprès de mon matelas, échangèrent quelques mots de chipe calli, qui paraissaient être une consultation médicale. Puis toutes les deux m'assurèrent que je serais guéri avant peu, mais qu'il 15 fallait quitter Séville le plus tôt possible ; car, si l'on m'y attrapait, j'y serais fusillé sans rémission.
— Mon garçon, me dit Carmen, il faut que tu fasses quelque chose ; maintenant que le roi ne te donne plus ni riz ni merluche,' il faut que tu songes à gagner ta vie. Tu es trop bête ao pour voler à pastesas * ; mais tu es leste et fort : si tu as du cœur, va-t'en à la côte, et fais-toi contrebandier. Ne t'ai-je pas promis de te faire pendre? Cela vaut mieux que d'être fusillé. D'ailleurs, si tu sais t'y prendre, tu vivras comme un prince, aussi longtemps que les minons * et les gardes-côtes 25 ne te mettront pas la main sur le collet.
Ce fut de cette façon engageante que cette diable de fille me montra la nouvelle carrière qu'elle me destinait, la seule, à vrai dire, qui me restât, maintenant que j'avais encouru la peine de mort. Vous le diraî-je, monsieur? elle me détermina 30
1 Nourriture ordinaire du soldat espagnol.
1 Ustitar à pastesas, voler avec adresse, dérober sans violence.
* Espèce de corps franc
Digil^db, GoOgIC
sans beaucoup de peine. J'avais entendu souvent parler de quelques contrebandiers qui parcouraient l'Andalousie, montés sur un bon cheval, l'espingole au poing. Je me voyais déjà trottant par monts et par vaux.
5 Pour le faire court, monsieur, Carmen me procura un habit bourgeois, avec lequel je sortis de Se ville sans être reconnu. J'allai à Jerez avec une lettre de Pastia pour un marchand d'anisette chez qui se réunissaient des contrebandiers. On me présenta à ces gens-là, dont le chef, surnommé le Dan-
10 carte, me reçut dans sa troupe. Nous partîmes pour Gaucin, où je retrouvai Carmen, qui m'y avait donné rendez-vous. Dans les expéditions, elle servait d'espion à nos gens, et de meilleur il n'y en eut jamais. Elle revenait de Gibraltar, et déjà elle avait arrangé avec un patron de navire l'embarque-
15 ment de marchandises anglaises que nous devions recevoir sur la côte. Nous allâmes les attendre près d'Estepona, puis nous en cachâmes une partie dans la montagne ; chargés du reste, nous nous rendîmes à Ronda. Carmen nous y avait précédés. Ce fut elle encore qui nous indiqua le moment où
îo nous entrerions en ville. Ce premier voyag 2 et quelques autres après furent heureux. La vie de contrebandier me plaisait mieux que la vie de soldat. Je n'avais guère de remords, car, comme disent les bohémiens : Gale avec plaisir ne démange pas. Partout nous étions bien reçus; mes compagnons me
25 traitaient bien, et même me témoignaient de la considération.
La raison, c'était que j'avais tué un homme, et parmi eux il y
en avait qui n'avaient pas un pareil exploit sur la conscience.
Notre troupe, qui se composait de huit ou dix hommes, ne
se réunissait guère que dans les moments décisifs, et d'ordinaire
30 nous étions dispersés deux à deux, trois à trois, dans les villes
et les villages. Chacun de nous prétendait avoir un métier:
celui-ci était chaudronnier, celui-là maquignon; moi, j'étais
marchand de merceries, mais je ne me montrais guère dans les
gros endroits, à cause de ma mauvaise affaire de Séville. Un jour, ou plutôt une nuit, notre rendez-vous était au bas de Véger, Le Dancaïre et moi nous nous y trouvâmes avant les autres. Il paraissait fort gai.
— Nous allons avoir un camarade de plus, me dit-il. Car- j men vient de faire un de ses meilleurs tours. Elle vient de faire échapper son rom qui était au presidio à Tarifa.
Je commençais déjà à comprendre le bohémien, que parlaient presque tous mes camarades, et ce mot de rom me causa un saisissement. 10
— Comment ! son mari ! elle est donc mariée ? demandai- je au capitaine.
— Oui, répondit-il, à Garcia le Borgne, un bohémien aussi futé qu'elle. Le pauvre garçon était aux galères! Carmen a si bien embobeliné le chirurgien du presidio, qu'elle en a obtenu 15 la liberté de son rom. Ah I cette fille-là vaut son pesant d'or.
Il y a deux ans qu'elle cherche à le faire évader. Rien n'a réussi, jusqu'au moment où l'on s'est avisé de ctianger le major. Avec celui-ci, il paraît qu'elle a trouvé bien vite le moyen de s'entendre. 20
Vous vous imaginez le plaisir que me fit cette nouvelle. Je vis bientôt Garcia le Borgne ; c'était bien le plus vilain monstre que la Bohême ait nourri ; noir de peau et plus noir d'âme, c'était le plus franc scélérat que j'aie rencontré dans ma vie. Carmen vint avec lui ; et, lorsqu'elle l'appelait son rom devant 25 moi, il fallait voir les yeux qu'elle me faisait, et ses grimaces quand Garcia tournait la tête. J'étais indigné, et je ne lui parlais pas de la nuit. Le matin nous avions fait nos ballots, et nous étions déjà en route, quand nous nous aperçûmes qu'une douzaine de cavaliers étaient à nos trousses. Les fanfarons 30 Andalous, qui ne parlaient que de tout massacrer, firent aussitôt piteuse mine. Ce fut un sauve-qui-peut général. Le Dancaïre, Garcia, un joli garçon d'Écija, qui s'appelait le Remendado, et
Carmen ne perdirent pas la tête. Le reste avait abandonné les mulets, et s'était jeté dans les ravins où les chevaux ne pouvaient les suivre. Nous ne pouvions conserver nos bêtes, et nous nous hâtâmes de défaire le meilleur de notre butin, et de 5 le chaiger sur nos épaules, puis nous essayâmes de nous sauver au travers des rochers par les pentes les plus raides. Nous jetions nos ballots devant nous, et nous les suivions de notre mieux en glissant sur les talons. Pendant ce temps-là l'ennemi nous canardait; c'était la première fois que j'entendais siffler
10 les balles, et cela ne me fit pas grand'chose. Quand on est en vue d'une femme, il n'y a pas de mérite à se moquer de la mort. Nous nous échappâmes, excepté le pauvre Remendado, qui reçut un coup de feu dans les reins. Je jetai mon paquet, et j'essayai de le prendre.
15 — Imbécile! me cria Garcia, qu'avons-nous affaire d'une charogne? achève-le et ne perds pas les bas de coton. — Jette-le! me criait Carmen.
La fatigue m'obligea de le déposer un moment à l'abri d'un rocher. Garcia s'avança, et lui lâcha son espingole dans la tête.
ïo — Bien habile qui le reconnaîtrait maintenant, dit-il en
regardant sa figure que douze balles avaient mise en morceaux.
Voilà, monsieur, la belle vie que j'ai menée. Le soir, nous
nous trouvâmes dans un hallier, épuisés de fatigue, n'ayant
rien à manger et ruinés par la perte de nos mulets. Que fit
25 cet infernal Garcia? il tira un paquet de cartes de sa poche, et se mit à jouer avec le Dancaïre à la lueur d'un feu qu'ils allumèrent. Pendant ce temps-là, moi, j'étais couché, regardant les étoiles, pensant au Remendado, et me disant que j'aimerais autant être à sa place. Carmen était accroupie près
30 de moi, et de temps en temps elle faisait un roulement de castagnettes en chantonnant.
Après quelques heures de repos, elle s'enfuit à Gaucin, et le lendemain matin un petit cbevrier vint nous porter du pain.
Digil^db, GoOgIC
Nous demeurâmes là tout le jour, et la ;auit nous nous rapprochâmes de Gaudn. Nous attendions des nouvelles de Carmen. Rien ne venait. Au jour, nous voyons un muletier qui menait une femme bien habillée, avec un parasol, et une petite fille qui paraissait sa domestique. Garcia nous dit : 5
— Voilà deux mules et deux femmes que saint Nicolas nous envoie; j'aimerais mieux quatre maies ; n'importe, j'en fais mon affaire !
11 prit son espingole et descendit vers le sentier en se cachant dans les broussailles. Nous le suivions, le Bancaire to et moi, à peu de distance. Quand nous fûmes à portée, nous nous montrâmes, et nous criâmes au muletier de s'arrêter. La femme, en nous voyant, au lieu de s'effrayer, et notre toilette aurait suffi pour cela, fait un grand éclat de rire.
— Ah! les lillipendt qui me prennent pour une erani ! l 15 C'était Carmen, mais si bien déguisée, que je ne l'aurais pas
reconnue parlant une autre langue. Elle sauta en bas de sa mule, et causa quelque temps à voix basse avec le Dancaïre et Garcia, puis elle me dit:
— Canari, nous nous reverrons avant que tu sois pendu. Je 10 vais à Gibraltar pour les affaires d'Egypte. Vous entendrez bientôt parler de moi.
Nous nous séparâmes après qu'elle nous eut indiqué un lieu où nous pourrions trouver un abri pour quelques jours. Cette fille était la providence de notre troupe. Nous reçûmes bien- 25 tôt quelque argent qu'elle nous envoya, et un avis qui valait mieux pour nous : c'était que tel jour partiraient deux mîlords anglais, allant de Gibraltar à Grenade par tel chemin. A bon entendeur, salut. Ils avaient de belles et bonnes guinées. Garcia voulait les tuer, mais le Dancaïre et moi nous nous y 30 opposâmes. Nous ne leur prîmes que l'argent et les montres, outre les chemises, dont nous avions grand besoin.
1 Les imbéciles qui me prennent pour une femme comme il faut
Monsieur, on devient coquin sans y penser. Une jolie fille vous tait perdre la tête, on se bat pour elle, un malheur arrive, il faut vivre à la montagne, et de contrebandier on devient voleur avant d'avoir réfléchi. Nous jugeâmes qu'il ne faisait pas bon S pour nous dans les environs de Gibraltar après l'affaire des milords, et nous nous enfonçâmes dans la sierra de Ronda. — Vous m'avez parlé de José Maria ; tenez, c'est là que j'ai fait connaissance avec lui. Il était le plus mauvais camarade ! . . . Dans une expédition que nous fîmes, il s'arrangea si bien, que to tout le profit lui en demeura, à nous les coups et l'embarras de l'affaire. Mais je reprends mon histoire. Nous n'entendions plus parler de Carmen. Le Dancaïre dit :
— Il faut qu'un de nous aille à Gibraltar pour en avoir des nouvelles ; elle doit avoir préparé quelque affaire. J'irais bien,
1 5 mais je suis trop connu à Gibraltar.
Le Borgne dit :
— Moi aussi, on m'y connaît, j'y ai fait tant de farces aux Ecrevisses ! l et, comme je n'ai qu'un œil, je suis difficile à déguiser.
— H faut donc que j'y aille? dis-je à mon tour, enchanté à so la seule idée de revoir Carmen; voyons, que faut-il faire?
Les autres me dirent :
— Fais tant que de t'embarquer ou de passer par Saint-Roc, comme tu aimeras le mieux, et, lorsque tu seras à Gibraltar, demande sur le port où demeure une marchande de chocolat
25 qui s'appelle la Rollona; quand tu l'auras trouvée, tu sauras d'elle ce qui passe là- bas.
Il fut convenu que nous partirions tous les trois pour la sierra de Gaucin, que j'y laisserais mes deux compagnons, et que je me rendrais à Gibraltar comme un marchand de fruits. 30 A Ronda, un homme qui était à nous m'avait procuré un passeport ; à Gaucin, on me donna un âne : je le chargeai d'oranges 1 Nom que le peuple en Espagne donne aux Anglais A cause de la couleur de leur uniforme.
D1g11.2cdLX.OOy If
et de melons, et je me mis en route. Arrivé à Gibraltar, je trouvai qu'on y connaissait bien la Rollona, mais elle était morte ou elle était allée à finibus terrœ, 1 et sa disparition expliquait, à mon avis, comment nous avions perdu notre moyen de correspondre avec Carmen. Je mis mon âne dans une écurie, 5 et, prenant mes oranges, j'allais par la ville comme pour les vendre, mais, en effet, pour voir si je ne rencontrerais pas quelque figure de connaissance. Il y a là force canaille de tous les pays du monde, et c'est la tour de Babel, car on ne saurait faire dix pas dans une rue sans entendre parler autant 10 de langues. Je voyais bien des gens d'Egypte, mais je n'osais guère m'y fier ; je les tâtais, et ils me tâtaient. Nous devinions bien que nous étions des coquins ; l'important était de savoir si nous étions de la même bande. Après deux jours passés en courses inutiles, je n'avais rien appris touchant la Rollona ni 15 Carmen, et je pensais à retourner auprès de mes camarades après avoir fait quelques emplettes, lorsqu'en me promenant dans une rue, au coucher du soleil, j'entends une voix de femme d'une fenêtre qui me dit: ■ Marchand d'oranges ! . . .» Je lève la tête, et je vois à un balcon Carmen, accoudée avec 20 un officier en rouge, épaulettes d'or, cheveux frisés, tournure d'un gros milord. Pour elle, elle était habillée superbement : un châle sur ses épaules, un peigne d'or, toute en soie ; et la bonne pièce, toujours la. même! riait à se tenir les côtes. L'Anglais, en baragouinant l'espagnol, me cria de monter, que 25 madame voulait des oranges ; et Carmen me dit en basque :
— Monte, et ne t'étonne de rien.
Rien, en effet, ne devait m'étonner de sa part. Je ne sais si j'eus plus de joie que de chagrin en la retrouvant. Il y avait à la porte un grand domestique anglais, poudré, qui me conduisit 3a dans un salon magnifique. Carmen me dit aussitôt en basque :
— Tu ne sais pas un mot d'espagnol, tu ne me connais pas. 1 Aux galères, ou bien à tous les diables.
Fuis, se tournant vers l'Anglais :
— Je vous le disais bien, je l'ai tout de suite reconnu pour un Basque ; vous allez entendre quelle drôle de langue. Comme il a l'air bête, n'est-ce pas? On dirait un chat surpris dans un
5 garde-manger.
— Et toi, lui dis-je dans ma langue, tu as l'air d'une effrontée coquine.
— Tiens, dit-elle, ne vois-tu pas, sot que tu es, que je fais en ce moment les affaires d'Egypte, et de la façon la plus ,10 brillante?
— Qu'est-ce qu'il dit? demanda l'Anglais.
— Il dit qu'il a soif et qu'il boirait bien un coup, répondit Carmen.
Et elle se renversa sur un canapé en éclatant de rire à sa 15 traduction.
Monsieur, quand cette fille-là riait, il n'y avait pas moyen de parler raison. Tout le monde riait avec elle. Ce grand Anglais se mit à rire aussi, comme un imbécile qu'il était, et ordonna qu'on m'apportât à boire.
îo Pendant que je buvais :
— Vois-tu cette bague qu'il a au doigt? dit-elle; si tu veux je te la donnerai. Moi je répondis :
— Je donnerais un doigt pour tenjr ton milord dans la mon- 25 tagne, chacun un maquila au poing.
— Maquila, qu'est-ce que cela veut dire ? demanda l'Anglais.
— Maquila, dit Carmen riant toujours, c'est une orange. N'est-ce pas un bien drôle de mot pour une orange? Il dit qu'il voudrait vous faire manger du maquila.
30 — Oui? dit l'Anglais. Eh bien? apporte encore demain du maquila.
piastre, et offrit son bras à Carmen, comme si elle ne pouvait pas marcher seule. Carmen, riant toujours, me dit :
— Mon garçon, je ne puis t'inviter à dîner; mais demain, dès que tu entendras le tambour pour la parade, viens ici avec des oranges. Et puis nous parlerons des affaires d'Egypte. 5
Je ne répondis rien, et j'étais dans la rue que l'Anglais me criait:
— Apportez demain du maquilal et j'entendais les éclats de rire de Carmen.
— Je sortis ne sachant ce que je ferais, je ne dormis guère, 10 et le matin je me trouvais si en colère contre cette traîtresse que j'avais résolu de partir de Gibraltar sans la revoir ; mais, au premier roulement de tambour, tout mon courage m'abandonna : je pris ma natte d'oranges et je courus chez Carmen. Sa jalousie était entr'ouverte, et je vis son grand œil noir qui ij me guettait. Le domestique poudré m'introduisit aussitôt; Carmen lui donna une commission, et dès que nous fûmes seuls, elle partit d'un de ses éclats de rire de crocodile. Je ne l'avais jamais vue si belle. Parée comme une madone, parfumée
des meubles de soie, des rideaux brodés ... ah ! . . . et moi 20 fait comme un voleur que j'étais.
— Minchorrô! disait Carmen, j'ai envie de tout casser ici, de mettre le feu à la maison et de m'enfuir à la sierra.
Et c'étaient des rires ! ... et elle dansait, et elle déchirait ses falbalas : jamais singe ne fit plus de gambades, de grimaces, 25 de diableries. Quand elle eut repris son sérieux :
— Écoute, me dit-elle, il s'agit de l'Egypte. Je veux qu'il me mène à Ronda, où j'ai une sœur religieuse . . . (Ici nouveaux éclats de rire.) Nous passons par un endroit que je te ferai dire. Vous tombez sur lui : pillé rasibus I Le mieux serait 30 de l'escofner, maïs, ajouta-t-elle avec un sourire diabolique qu'elle avait dans de certains moments, et ce sourire-là, personne n'avait alors envie de l'imiter, — sais-tu ce qu'il faudrait
faire? Que le Borgne paraisse le premier. Tenez-vous un peu en arrière; l'Écrevisse est brave et adroit: il a de bons pistolets ■ . . Comprends- tu ? . . .
Elle s'interrompit par un nouvel éclat de rire qui me fît S frissonner.
— Non, lui dis-je : je hais Garcia, mais c'est mon camarade. Un jour peut-être je t'en débarrasserai, mais nous réglerons nos comptes à la façon de mon pays. Je ne suis Égyptien que par hasard ; et pour certaines choses, je serai toujours franc
(o Navarrais, comme dit le proverbe.
Elle reprit :
— Tu es une bête, un niais, un vrai payllo. Tu es comme le nain qui se croît grand quand il a pu cracher loin. Tu ne m'aimes pas, va-t'en.
15 Quand elle me disait: Va-t'en, je ne pouvais m'en aller.
Je promis de partir, de retourner auprès de mes camarades et
d'attendre l'Anglais. Je partis ; moi aussi j'avais mon projet.
Je retournai à notre rendez-vous, sachant le lieu et l'heure où
" l'Anglais et Carmen devaient passer. Je trouvai le Dancaïre
20 et Garcia qui m'attendaient. Nous passâmes la nuit dans un bois auprès d'un feu de pommes de pin qui flambait à merveille. Je proposai à Garcia de jouer aux cartes. Il accepta. A la seconde partie je lui dis qu'il trichait ; il se mit à rire. Je lui jetai les cartes à la figure. Il voulut prendre son espingole ;
25 je mis le pied dessus, et je lui dis : «On dit que tu sais jouer du couteau comme le meilleur jaque de Malaga, veux-tu t'essayer avec moi?» Le Dancaïre voulut nous séparer. J'avais donné deux ou trois coups de poing à Garcia. La colère l'avait rendu brave; il avait tiré son couteau, moi le mien. Nous dîmes tous
30 deux au Dancaïre de nous laisser place libre et franc jeu. Il vit qu'il n'y avait pas moyen de nous arrêter, et il s'écarta. Garcia était déjà ployé en deux comme un chat prêt à s'élancer contre une souris. 11 tenait son chapeau de la main gauche
D.g.l.iKlb, GoOgIC
pour parer, son couteau en avant. C'est leur garde andalouse. Moi, je me mis à la oavarraise, droit en face de lui, le bras gauche levé, la jambe gauche en avant, le couteau le long de la cuisse droite. Je me sentais plus fort qu'un géant. Il se lança sur moi comme un trait ; je tournai sut le pied gauche j et il ne trouva plus rien devant lui : maïs je l'atteignis à la gorge, et le couteau entra si avant, que ma main était sous son menton. Je retournai la lame si fort qu'elle se cassa. C'était fini. La lame sortit de la plaie lancée par un bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba sur le nez raide comme 10 un pieu.
— Qu'as-tu fait? me dit le Dancaïre.
— Ecoute, lui dis- je : nous ne pouvions vivre ensemble. J'aime Carmen, et je veux être seul. D'ailleurs, Garcia était un coquin, et je me rappelle ce qu'il a fait au pauvre Remen- 15 dado. Nous ne sommes plus que deux, mais nous sommes de bons garçons. Voyons, veux-tu de moi pour ami, à la vie à
la mort?
Le Dancaïre me tendit la main. C'était un homme de cinquante ans. *o
— Au diable les amourettes! s'écria-t-il. Si tu lui avais demandé Carmen, il te l'aurait vendue pour une piastre. Nous ne sommes plus que deux ; comment ferons-nous demain?
— Laisse-moi faire tout seul, lui répondis-je. Maintenant
je me moque du monde entier. 25
Nous enterrâmes Garcia, et nous allâmes placer notre camp deux cents pas plus loin. Le lendemain, Carmen et son Anglais passèrent avec deux muletiers et un domestique. Je dis au Dancaïre :
— Je me charge de l'Anglais. Fais peur aux autres, ils ne 30 sont pas armés.
L'Anglais avait du cœur. Si Carmen ne lui eût poussé le bras, il me tuait. Bref, je reconquis Carmen en ce jour-là, et
mon premier mot fut de lui dire qu'elle était veuve. Quand elle sut comment cela s'était passé :
— Tu seras toujours un lillipendi ! me dit-elle. Garcia devait te tuer. Ta garde navarraise n'est qu'une bêtise, et il en a mis
5 à l'ombre de plus habiles que toi. C'est que son temps était venu. Le tien viendra.
— Et le tien, répondis-je.
— A la bonne heure, dit-elle ; j'ai vu plus d'une fois dans du marc de café que nous devions finir ensemble. Bah ! arrive
10 qui plante !
Et elle fit claquer ses castagnettes, ce qu'elle faisait toujours quand elle voulait chasser quelque idée importune.
On s'oublie quand on parle de soi. Tous ces détails-là vous ennuient sans doute, mais j'ai bientôt fini. La vie que nous
t 5 menions dura assez longtemps. Le Dancaïre et moi nous nous étions associés quelques camarades plus sûrs que les premiers, et nous nous occupions de contrebande, et aussi parfois, il faut bien l'avouer, nous arrêtions sur la grande route, mais à la dernière extrémité, et lorsque nous ne pouvions faire autrement.
20 D'ailleurs, nous ne maltraitions pas les voyageurs, et nous nous bornions à leur prendre leur argent. Fendant quelques mois je fus content de Carmen; elle continuait à nous être utile pour nos opérations, en nous avertissant des bons coups que nous pourrions faire. Elle se tenait, soit à Malaga, soit à Cordoue,
25 soit à Grenade.
Peu après, un malheur nous arriva. La troupe nous surprit. Le Dancaïre fut tué, ainsi que deux de mes camarades; deux autres furent pris. Moi, je fus grièvement blessé, et, sans mon bon cheval, je demeurais entre les mains des soldats. Exténué
30 de fatigue, ayant une balle dans le corps, j'allai me cacher dans un bois avec le seul compagnon qui me restât. Je m'évanouis en descendant de cheval, et je crus que j'allais crever dans les broussailles comme un lièvre qui a reçu du plomb. Mon
camarade me porta dans une grotte que nous connaissions, puis il alla chercher Carmen. Elle était à Grenade, et aussitôt elle accourut. Fendant quinze jours, elle ne me quitta pas d'un instant. Elle ne ferma pas l'œil ; elle me soigna avec une adresse et des attentions que jamais femme n'a eues pour 5 l'homme le plus aimé. Des que je pus me tenir sur mes jambes, elle me mena à Grenade dans le plus grand secret. Les bohémiennes trouvent partout des asiles sûrs, et je passai plus de six semaines dans une maison, à deux portes du corrégidor qui me cherchait. Plus d'une fois, regardant derrière un volet, je 10 le vis passer. Enfin je me rétablis ; mais j'avais fait bien des réflexions sur mon lit de douleur, et je projetais de changer de vie. Je parlai à Carmen de quitter l'Espagne, et de chercher à vivre honnêtement dans le Nouveau-Monde. Elle se moqua de moi. 15
— Nous ne sommes pas faits pour planter des choux, dit-elle ; notre destin, à nous, c'est de vivre aux dépens des payllos. Tiens, j'ai arrangé une affaire avec Nathan ben-Joseph de Gibraltar. Il a des cotonnades qui n'attendent que toi pour passer. Il sait que tu es vivant. Il compte sur toi. Que diraient nos 20 correspondants de Gibraltar, si tu leur manquais de parole?
Je me laissai entraîner, et je repris mon vilain commerce.
Pendant que j'étais caché à Grenade, il y eut des courses de taureaux où Carmen alla. En revenant, elle parla beaucoup d'un picador très adroit nommé Lucas. Elle savait le nom de a; son cheval, et combien lui coûtait sa veste brodée. Je n'y fis pas attention. Juanito, le camarade qui m'était resté, me dit, quelques jours après, qu'il avait vu Carmen avec Lucas chez un marchand du Zacatin. Cela commença à m'alarmer. Je demandai à Carmen comment et pourquoi elle avait fait con- 30 -naissance avec le picador.
— C'est un garçon, me dit-elle, avec qui on peut faire une affaire. Rivière qui fait du bruit a de l'eau ou des cailloux.
Il a gagné douze cents réaux aux couises. De deux choses l'une : ou bien il faut avoir cet argent ; ou bien, comme c'est un bon cavalier et un gaillard de cœur, on peut l'enrôler dans notre bande. Un tel et un tel sont morts, tu as besoin de les 5 remplacer. Prends-le avec toi.
■ — Je ne veux, répondis-je, ni de son argent, ni de sa personne, et je te défends de lui parler.
— Prends garde, me dit-elle; lorsqu'on me défie de faire une chose, elle est bientôt faite !
10 Heureusement le picador partit pour Malaga, et moi, je me mis en devoir de faire entrer les cotonnades du juif. J'eus fort à faire dans cette expédition-là, Carmen aussi, et j'oubliai Lucas; peut-être aussi l 'oublia- t-elle, pour le moment du moins. C'est vers ce temps, monsieur, que je vous rencontrai d'abord près
15 de Montilla, puis après à Cordoue. Je ne vous parlerai pas de notre dernière entrevue. Vous en savez peut-être plus long que moi. Carmen vous vola votre montre ; elle voulait encore votre argent, et surtout cette bague que je vois à votre doigt, et qui, dit-elle, est un anneau magique qu'il lui importait beau-
20 coup de posséder. Nous eûmes une violente dispute, et je la frappai. Elle pâtit et pleura. C'était la première fois que je la voyais pleurer, et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon, mais elle me bouda pendant tout un jour, et, quand je repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m'embrasser. J'avais
î5 le cœur gros, lorsque, trois jours après, elle vint me trouver l'air riant et gaie comme un pinson. Tout était oublié, et nous avions l'air d'amoureux de deux jours. Au moment de nous séparer, elle me dit :
— Il y a une fête à Cordoue, je vais la voir, puis je saurai 30 les gens qui s'en vont avec de l'argent, et je te le dirai.
Je la laissai partir. Seul, je pensai à cette fête et à ce changement d'humeur de Carmen. Il faut qu'elle se soit vengée déjà, me dis-je, puisqu'elle est revenue la première. Un paysan me
Digil^db, GoOgIC
dit qu'il y avait des taureaux à Cordoue. Voilà mon sang qui bouillonne, et, comme un fou, je pars, et je vais à la place. On me montra Lucas, et, sut le banc contre la barrière, je reconnus Carmen. Il me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli cœur, comme 5 je l'avais prévu. Il arracha la cocarde ' du taureau et la porta à Carmen, qui s'en coiffa sur-le-champ. Le taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par-dessus tous les deux. Je regardai Carmen, elle n'était déjà plus à sa place. Il m'était impossible de sortir de 10 celle où j'étais, et je fus obligé d'attendre la fin des courses. Alors j'allai à la maison que vous connaissez, et je m'y tins coi toute la soirée et une partie de la nuit. Vers deux heures du matin Carmen revint, et fut un peu surprise de me voir.
— Viens avec moi, lui dis-je. 15
— Eh bien ! dit-elle, partons !
J'allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et nous marchâmes tout le reste de la nuit sans nous dire un seul mot. Nous nous arrêtâmes au jour dans une venta isolée, assez près d'un petit ermitage. Là je dis à Carmen : 20
— Écoute, j'oublie tout. Je ne te parlerai de rien; mais jure-moi une chose ; c'est que tu vas me suivre en Amérique, et que tu t'y tiendras tranquille.
— Non, dit-elle d'un ton boudeur, je ne veux pas aller en Amérique. Je me trouve bien ici. 25
— C'est parce que tu es près de Lucas ; mais songes-y bien, s'il guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os. Au reste, pourquoi m'en prendre à lui? Je suis las de tuer tous tes amants; c'est toi que je tuerai.
1 La divisa, nœud de rubans dont la couleur indique les pâturages 30 d'où viennent les taureaux. Ce nœud est fixé dans la peau du taureau au moyen d'un crochet, et c'est le comble de la galanterie que de l'arracher à l'animal vivant, pour l'offrir i une femme.
Elle me regarda fixement de son regard sauvage, et me dit :
— J'ai toujours pensé que tu me tuerais. La première fois que je t'ai vu, je venais de rencontrer un prêtre à la porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de Cordoue, n'as-tu rien vu ?
5 Un lièvre a traversé le chemin entre les pieds de ton cheval. C'est écrit.
— Carmencita, lui demandais--] e, est-ce que tu ne m'aimes plus?
Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes croisées 10 sur une natte et faisait des traits par terre avec son doigt.
— Changeons de vie, Carmen, lui dis-je d'un ton suppliant. Allons vivre quelque part où nous ne serons jamais séparés. Tu sais que nous avons, pas loin d'ici, sous un chêne, cent vingt onces enterrées . . . Puis, nous avons des fonds encore chez
15 le juif ben-Joseph.
Elle se mit à sourire, et me dit :
— Moi d'abord, toi ensuite. Je sais que cela doit arriver ainsi.
— Réfléchis, repris-je ; je suis au bout de ma patience et de mon courage ; prends ton parti ou je prendrai le mien.
lo Je la quittai et j'allai me promener du côté de l'ermitage. Je trouvai l'ermite qui priait. J'attendis que sa prière fut finie ; j'aurais bien voulu prier, mais je ne pouvais pas. Quand il se releva, j'allai à lui.
— Mon père, lui dis-je, voulez-vous prier pour quelqu'un qui 25 est en grand péril?
— Je prie pour tous les affligés, dit-il.
— Pouvez- vous dire une messe pour une âme qui va peut-être paraître devant son Créateur?
— Oui, répondit-il en me regardant fixement.
30 Et, comme il y avait dans mon air quelque chose d'étrange, il voulut me faire parler :
— Il me semble que je vous ai vu, dit-il.
Je mis une piastre sur son banc.
— Quand direz- vous la messe? lui demandai- je.
— Dans une demi-heure. Le fils de l'aubergiste de là-bas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n'avez-vous pas quelque chose sur la conscience qui vous tourmente? voulezvous écouter les conseils d'un chrétien? 5
Je me sentais près de pleurer. Je lui dis que je reviendrais, et je me sauvai. J'allai me coucher sur l'herbe jusqu'à ce que j'entendisse la cloche. Alors je m'approchai, mais je restai en dehors de la chapelle. Quand la messe fut dite, je retournai à la venta. J'espérais que Carmen se serait enfuie ; elle aurait 10 pu prendre m«n cheval et se sauver . . . mais je la retrouvai. Elle ne voulait pas qu'on pût dire que je lui avais fait peur. Pendant mon absence, elle avait défait l'ourlet de sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant, elle était devant une table, regardant dans une terrine pleine d'eau le plomb qu'elle avait 15 fait fondre, et qu'elle venait d'y jeter. Elle était si occupée de sa magie qu'elle ne s'aperçut pas d'abord de mon retour. Tantôt elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous les côtés d'un air triste, tantôt elle chantait quelqu'une de ces chansons magiques où elles invoquent Marie Padilla, la maî- 20 tresse de don Pedro, qui fut, dit-on, la Bari Crallisa, ou la grande reine des bohémiens. 1
— Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi?
Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa tête comme prête à partir. On m'amena mon cheval, elle monta 25 en croupe et nous nous éloignâmes.
— Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de chemin, tu veux bien me suivre, n'est-ce pas?
1 On a accusé Marie Padilla d'avoir ensorcelé le roi don Pedre. Une tradition populaire rapporte qu'elle avait fait présent à la reine Blanche 30 de Bourbon d'une ceinture d'or, qui parut aux yeux fascinés du roi comme un serpent vivant. De là la répugnance qu'il montra toujours pour la malheureuse princesse.
— Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi. Nous étions dans une gorge solitaire; j'arrêtai mon
cheval.
— Est-ce ici? dit-elle.
S Et d'un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement.
— Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle; c'est écrit, mais tu ne me feras pas céder.
10 — Je t'en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Écoute-rooi ! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c'est toi qui m'as perdu ; c'est pour toi que je suis devenu un voleur et un meurtrier. Carmen ! ma Carmen 1 laisse-moi te sauver et me sauver avec toi.
15 — José, répondit-elle, tu me demandes l'impossible. Je ne t'aime plus ; toi, tu m'aimes encore, et c'est pour cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te faire quelque mensonge ; mais je ne veux pas m'en donner la peine. Tout est fini entre nous. Comme mon rom, tu as le droit de tuer ta
20 romij mais Carmen sera toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra.
— Tu aimes donc Lucas? lui demandai-je.
— Oui, je l'ai aimé, comme toi, un instant, moins que toi peut-être. A présent, je n'aime plus rien, et je me hais pour
25 t'avoir aimé.
Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout ; je lui offris tout, 30 pourvu qu'elle voulût m'aimer encore !
Elle me dit :
— T'aimer encore, c'est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas.
La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J'aurais voulu qu'elle eût peur et me demandât grâce, mais cette femme était un démon.
— Pour la dernière fois, m'écriai-je, veux-tu rester avec moi !
— Non I non I non 1 dit-elle en frappant du pied. s Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée,
et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C'était le couteau du Borgne que j'avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder m fixement ; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m'avait dit souvent qu'elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l'y déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai 15 à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d'elle avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoue, et au premier corps de garde je me fis connaître. J'ai dit que j'avais tué Carmen ; mais je n'ai pas voulu dire où était son corps. L'ermite était 20 un saint homme. Il a prié pour elle 1 II a dit une messe pour son âme. . . . Pauvre enfant ! Ce sont les Calé qui sont coupables pour l'avoir élevée ainsi.