LES BOHÉMIENS
Voulez-vous que je vous te fasse revenir? > On comprend avec quelle joie la proposition fut acceptée, et quelle devait être la confiance inspirée par une personne qui devinait ainsi d'un coup d'œil les secrets intimes du cceur. Comme il eût été impossible de procéder à des opérations magiques dans la rue 5 la plus fréquentée de Madrid, on convint d'un rendez-vous pour le lendemain. «Rien de plus facile que de ramener l'infidèle à vos pieds, dit la gitana. Auriez-vous un mouchoir, une écharpe, une mantille qu'il vous ait donné? » On lui remit un fichu de soie. « Maintenant cousez avec de la soie cramoi- 10 sie, une piastre dans un coin du fichu. — Dans un autre coin cousez une demi-piastre ; ici, une piécette ; là, une pièce de deux réaux. Puis il faut coudre au milieu une pièce d'or. Un doublon serait le mieux. > On coud le doublon et le reste. «A présent, donnez-moi le fichu, je vais le porter au Campo-Santo, 15 à minuit sonnant. Venez avec moi, si vous voulez voir une belle diablerie. Je vous promets que dès demain vous reverrez celui que vous aimez.* La bohémienne partit seule pour le Campo-Santo, car on avait trop peur des diables pour l'accompagner. Je vous laisse à penser si la pauvre amante délaissée 20 a revu son fichu et son infidèle. ' " ' '
Malgré leur misère et l'espèce d'aversion qu'ils inspirent, les bohémiens jouîssejit cependant d'une certaine considération parmi les gens peu éclairés, et ils en sont très vains. Ils se sentent une race supérieure pour l'intelligence et méprisent 25 cordialement le peuple qui leur donne l'hospitalité. — Les Gentils sont si bêtes, me disait une bohémienne des Vosges, qu'il n'y a aucun mérite à les attraper. L'autre jour, une paysanne m'appelle dans la rue, j^entre chez elle. Son poêle fumait, et elle me demande un sort pour le faire aller. Moi, 30 je me fais d'abord donner un bon morceau de lard. Puis, je me mets à marmotter quelques mots en rommani. «Tu es bête, je disais, tu es née bête, bête tu mourras. ...» Quand je
fus pies de la porte, je lui dis en bon allemand : cLe moyen
infaillible d'empêcher ton poêle de fumer, c'est de n'y pas faire de feu. s Et je pris mes jambes à mon cou.
L'histoire des bohémiens est encore un problème. On sait à 5 la vérité que leurs premières bandes, fort peu nombreuses, se montrèrent dans l'est de l'Europe, vers le commencement du xv* siècle ; mais on ne peut dire ni d'où ils viennent, ni pourquoi ils sont venus en Europe, et, ce qui est plus extraordinaire, on ignore comment ils se sont multipliés en peu de temps d'une
10 façon si prodigieuse dans plusieurs contrées fort éloignées les unes des autres. Les bohémiens eux-mêmes n'ont conservé aucune tradition sur leur origine, et si la plupart d'entre eux parlent de l'Egypte comme de leur patrie primitive, c'est qu'ils ont adopté une fable très anciennement répandue sur leur compte.
15 La plupart des orientalistes qui ont étudié la langue des bohémiens, croient qu'ils sont originaires de l'Inde. En effet, il paraît qu'un grand nombre de racines de beaucoup de formes grammaticales du rommani se retrouvent dans des idiomes dérivés du sanscrit. On conçoit que dans leurs longues pérégri-
20 nations, les bohémiens ont adopté beaucoup de mots étrangers. Dans tous les dialectes du rommani, on trouve quantité de mots grecs. Aujourd'hui, les bohémiens ont presque autant de dialectes différents qu'il existe de hordes de leur race séparés les unes des autres. Partout ils parlent la langue du pays qu'ils
25 habitent plus facilement que leur propre idiome, dont ils ne font guère usage que pour pouvoir s'entretenir librement devant des étrangers. Si l'on compare le dialecte des bohémiens de l'Allemagne avec celui des Espagnols, sans communication avec les premiers depuis des siècles, on reconnaît une très grande
30 quantité de mots communs ; mais la langue originale, partout, quoiqu'à différents degrés, s'est notablement altérée par le contact des langues plus cultivées, dont ces nomades ont été contraints de faire usage. L'allemand, d'un côté, l'espagnol, de
Digiticdb, GoOgIC
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l'autre, ont tellement modifié le fond du rommani, qu'il serait impossible à un bohémien de la Forêt-Noire de converser avec un de ses frères andalous, bien qu'il leur suffise d'échanger quelques phrases pour reconnaître qu'ils parlent tous les deux un dialecte dérivé du même idiome. Quelques mots d'un usage 5 très fréquent sont communs, je crois, à tous les dialectes.
Les noms de nombre sont partout à peu près les mêmes. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus pur que le dialecte espagnol ; car il a conservé nombre de formes grammaticales primitives, tandis que les gitanos ont adopté celles k du castillan. Pourtant quelques mots font exception pour attester l'ancienne communauté de langage.
Pendant que je fais ainsi étalage de mes minces connaissances dans la langue rommani, je dois noter quelques mots d'argot français que nos voleurs ont empruntés aux bohémiens. 1; Les Mystères de Paris ont appris à la bonne compagnie que chourin, voulait dire couteau. C'est du rommani pur ; tchouri est un de ces mots communs à tous les dialectes. M. Vidocq appelle un cheval grès, c'est encore un mot bohémien gras, gre, graste, gris. Ajoutez encore le mot romanichel qui dans î> l'argot parisien désigne les bohémiens. C'est la' corruption de rommani tckavi, gais bohémiens. Mais une étymologie dont je suis fier, c'est celle As frimousse, mine, visage, mot que tous les écoliers emploient ou employaient de mon temps. Observez d'abord que Oudin, dans son curieux dictionnaire, écrivait en 2 1 640, firlimouse. Or, firla, fila en rommani veut dire visage, mut a la même signification, c'est exactement os des Latins, La combinaison firtamui a été sur-le-champ comprise par un bohémien puriste, et je la crois conforme au génie de sa langue.
En voilà bien assez pour donner aux lecteurs de Carmen une 3 idée avantageuse de mes études sur le rommani. Je terminerai par ce proverbe qui vient à propos : En retudi panda nasti aoela mâcha. En close bouche, n'entre point mouche.
Digil^db, GoOgIC
Me voici de retour à Madrid, après avoir parcouru pendant plusieurs mois, et dans tous les sens, l'Andalousie, cette terre classique des voleurs, sans en rencontrer un seul. J'en suis presque honteux. Je m'étais arrangé pour une attaque de 5 voleurs, non pas pour me défendre, mais pour causer avec eux et les questionner bien poliment sur leur genre de vie. En regardant mon habit usé aux coudes et mon mince bagage, je regrette d'avoir manqué ces messieurs. Le plaisir de les voir n'était pas payé trop cher par la perte d'un léger portemanteau.
10 Mais, si je n'ai pas vu de voleurs, en revanche je n'ai pas entendu parler d'autre chose. Les postillons, les aubergistes vous racontent des histoires lamentables de voyageurs assassinés, de femmes enlevées, à chaque halte que l'on fait pour changer de mules. L'événement qu'on raconte s'est toujours
15 passé la veille et sur la partie de la route que vous allez parcourir. Le voyageur qui ne connaît point encore l'Espagne, et qui n'a pas eu le temps d'acquérir la sublime insouciance castillane, la flema castellana, quelque incrédule qu'il soit d'ailleurs, ne laisse pas de recevoir une certaine impression de tous
zo ces récits. Le jour tombe, et avec beaucoup plus de rapidité que dans nos climats du Nord ; ici, le crépuscule ne dure qu'un moment : survient alors, surtout dans le voisinage des montagnes, un vent qui serait sans doute chaud à Paris, mais qui, par la comparaison que l'on en fait avec la chaleur brû-
25 lante du jour, vous paraît froid et désagréable. Pendant que
vous vous enveloppez dans votre manteau, que vous enfoncez
sur vos yeux votre bonnet de voyage, vous remarquez que les hommes de votre escorte (eseopeteros) jettent l'amorce de leurs fusils sans la renouveler. Étonné de cette singulière manœuvre, vous en demandez la raison, et les braves qui vous accompagnent répondent, du haut de l'impériale où ils sont perchés, qu'ils ont bien tout le courage possible, mais qu'ils ne peuvent pas résister seuls à toute une bande de voleurs.
Si l'on est attaqué, nous n'aurons de quartier qu'en prouvant que nous n'avons jamais eu l'intention de nous défendre.
— Alors à quoi bon s'embarrasser de ces hommes et de leurs i< inutiles fusils ? — Oh ! ils sont excellents contre les rateros, c'est-à-dire les amateurs brigands qui détroussent les voyageurs quand l'occasion se présente ; on ne les rencontre jamais qu'au □ombre de deux ou de trois.
Le voyageur se repent alors d'avoir pris tant d'argent sur lui. 1 Il regarde l'heure à sa montre de Bréguet, qu'il croit consulter pour la dernière fois. Il serait bien heureux de la savoir tranquillement pendue à sa cheminée de Paris. Il demande au mayoral (conducteur) si les voleurs prennent les habits des voyageurs.
— Quelquefois, monsieur. Le mois passé, la diligence de 2 Séville a été arrêtée auprès de la Carlota, et tous les voyageurs sont entrés à Ecija comme de petits anges.
— De petits anges ! Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que les bandits leur avaient pris tous leurs habits, et ne leur avaient pas même laissé la chemise. 2
— Diable ! s'écrie le voyageur en boutonnant sa redingote. Mais il se rassure un peu, et sourit même en remarquant
une jeune Andalouse, sa compagne de voyage, qui baise dévotement son pouce en soupirant: Jésus, Jésus! (On sait que ceux qui baisent leur pouce après avoir fait le signe de la croix 3 ne manquent pas de s'en trouver bien).
La nuit est tout à fait venue ; mais heureusement la lune se lève brillante sur un ciel sans nuages. On commence à
découvrir de loin l'entrée d'une gorge affreuse qui n'a pas moins d'une demi-lieue de longueur.
— Mayoral, est-ce là l'endroit où l'on a déjà arrêté la diligence ?
S — Oui, monsieur, et tué un voyageur. — Postillon, poursuit le mayoral, ne fais pas claquer ton fouet, de peur de les avertir.
— Qui ? demande le voyageur.
— Les voleurs, répond le mayoral.
— Diable ! s'écrie le voyageur.
10 — Monsieur, regardez donc là- bas, au tournant de la route . . . Ne sont-ce pas des hommes ? ils se cachent dans l'ombre de ce grand rocher.
— Oui, madame; un, deux, trois, six hommes à cheval !
— Ah ! Jésus, Jésus ! . . . (Signe de croix et baisement de 15 pouce.)
— Mayoral, voyez-vous là-bas ?
— Oui.
— En voici un qui tient un grand bâton, peut-être un fusil ?
— C'est un fusil.
ïo — Croyez-vous que ce soient de bonnes gens (butna genté) ? demande avec anxiété la jeune Andalouse.
— Qui sait! répond le mayoral en haussant les épaules et abaissant le coin de sa bouche.
— Alors, que Dieu nous pardonne à tous ! et elle se cache 25 la figure dans le gilet du voyageur, doublement ému.
La voiture va comme le vent : huit mules vigoureuses au
grand trot. Les cavaliers s'arrêtent : ils se forment sur une
ligne, — c'est pour barder le passage. — Non, ils s'ouvrent;
trois prennent à gauche,\rois à droite de la route : c'est qu'ils
30 veulent entourer la voiturèMe tous les côtés.
— Postillon, arrêtez vos mules jLces- gens-là vous le commandent ; n'allez pas nous attirer une volée de coups de fusil !
— Soyez tranquille, monsieur, j^suis plus intéressé que vous.
Enfin l'on est si près, que déjà l'on distingue les grands chapeaux, les selles turques et les guêtres de cuir blanc des six cavaliers. Si l'on pouvait voir leurs traits, quels yeux, quelles barbes ! quelles cicatrices on apercevrait ! Il n'y a plus de doute, ce sont des voleurs, car Us ont des fusils. 5
Le premier voleur touche le bord de son grand chapeau et dit d'un ton de voix grave et doux : Voyait Vds. con Dtos (allez avec Dieu) ! C'est le salut que les voyageurs échangent sur la route. Vayan Vds. con Dios .' disent à leur tour les autres cavaliers s'écartant poliment pour que la voiture passe ; car ce sont 10 d'honnêtes fermiers attardés au marché d'Écija, qui retournent dans leur village et qui voyagent en troupe et armés, par suite de la grande préoccupation des voleurs dont j'ai déjà parlé.
Après quelques rencontres de cette espèce, on arrive promptement à ne plus croire du tout aux voleurs. On s'accoutume 15 si bien à la mine un peu sauvage des paysans, que des brigands véritables ne vous paraîtraient plus que d'honnêtes laboureurs qui n'ont pas fait leur barbe depuis longtemps. Un jeune Anglais, avec qui j'ai lié connaissance à Grenade, avait longtemps parcouru sans accident les plus mauvais chemins de 20 l'Espagne ; il en était venu à nier opiniâtrement l'existence des voleurs. Un jour, il est arrêté par deux hommes de mauvaise mine, armés de fusils. Il s'imagina aussitôt que c'étaient des paysans en gaieté qui voulaient s'amuser à lui faire peur. A toutes leurs injonctions de leur donner de l'argent, il répon- 25 dait en riant et en disant qu'il n'était pas leur dupe. Il fallut, pour le tirer d'erreur, qu'un des véritables bandits lui donnât sur la tête un coup de crosse dont il montrait encore la cicatrice trois mois après.
Excepté quelques cas fort rares, les brigands espagnols ne 30 maltraitent jamais les voyageurs. Souvent ils se contentent de leur enlever l'argent qu'ils ont sur eux, sans ouvrir leurs malles, ou même sans les fouiller. Pourtant il ne faut pas s'y fier. —
Un jeune élégant de Madrid se rendait à Cadix avec deux douzaines de belles chemises qu'il avait fait venir de Londres. Les brigands l'arrêtent auprès de la Carolina, et, après lui avoir pris toutes les onces qu'il avait dans sa bourse, sans j compter les bagues, chaînes, souvenirs amoureux qu'un homme aussi répandu ne pouvait manquer d'avoir, le chef des voleurs lui fit remarquer poliment que le linge de sa bande, obligée qu'elle était d'éviter les endroits habités, avait grand besoin de blanchissage. Les chemises sont déployées, admirées, et
10 le capitaine disant, «Entre cavaliers, telle liberté est permise, » en mit quelques-unes dans son bissac, puis ôta les noires guenilles qu'il portait depuis six semaines au moins, et se couvrit avec joie de la plus belle batiste de son prisonnier. Chaque voleur en fit autant ; en sorte que l'infortuné voyageur
15 se trouva en un instant dépouillé de sa garde-robe et en possession d'un tas de chiffons qu'il n'aurait pas osé toucher du bout de sa canne. Encore lui fallait-il endurer les plaisanteries des brigands. Le capitaine, avec ce sérieux goguenard que les Andalous affectent si bien, lui dit, en le congédiant, qu'il
20 n'oublierait jamais le service qu'il venait de recevoir, qu'il
s'empresserait de lui rendre les chemises qu'il avait bien voulu
lui prêter, et qu'il reprendrait les siennes aussitôt qu'il aurait
l'honneur de le revoir.
— Surtout, ajouta-t-il, n'oubliez pas de faire blanchir les
25 chemises de ces messieurs. Nous les reprendrons à votre retour à Madrid.
Le jeune homme qui me racontait ce vol, dont il avait été la victime, m'avouait qu'il avait plutôt pardonné aux voleurs l'enlèvement de ses chemises que leurs méchantes plaisanteries.
30 A différentes époques, le gouvernement espagnol s'est occupé sérieusement de purger les grandes routes des voleurs, qui, depuis un temps immémorial, sont en possession de les parcourir. Ses efforts n'ont jamais pu avoir de résultats décisifs.
Une bande a été détruite, mais une autre s'est formée aussitôt. Quelquefois un capitaine général est parvenu à force de soins à chasser tous les voleurs de son gouvernement ; mais alors les provinces voisines en ont regorgé.
La nature du paya, hérissé de montagnes, sans routes frayées, 5 rend bien difficile l'entière destruction des brigands. En Espagne comme dans la Vendée, il y a un grand nombre de métairies isolées, aldeas, éloignées de plusieurs milles de tout endroit habité. En garnisonnant toutes ces métairies, tous les petits hameaux, on obligerait promptement les voleurs à se 10 livrer à la justice sous peine de mourir de faim ; mais où trouver assez d'argent, assez de soldats?
Les propriétaires des aldeas sont intéressés, on le sent, à conserver de bons rapports avec les brigands, dont la vengeance est redoutable. D'un autre côté, ceux-ci, qui comptent sur 15 eux pour leur subsistance, les ménagent, leur payent bien les objets dont ils ont besoin, et quelquefois même les associent au partage du butin. Il faut encore ajouter que la profession de voleur n'est point regardée généralement comme déshonorante. Voler sur les grandes routes, aux yeux de bien des gens, 20 c'est faire de V opposition, c'est protester contre des lois tyranniques. Or l'homme qui, n'ayant qu'un fusil, se sent assez de hardiesse pour jeter le défi à un gouvernement, c'est un héros que les hommes respectent et que les femmes admirent. 11 est glorieux certes de pouvoir s'écrier, comme dans la vieille as romance :
A todos los desafio,
Pues i n'Atiie lengo mîedo !
Un voleur commence en général par être contrebandier. Son commerce est troublé par les employés de la douane. 30 C'est une injustice criante pour les neuf dixièmes de la population que l'on tourmente un galant homme qui vend, à bon compte, de meilleurs cigares que ceux du roi, qui rapporte
aux femmes des soieries, des marchandises anglaises et tout le commérage de dix lieues à la ronde. Qu'un douanier vienne à tuer ou à prendre son cheval, voilà le contrebandier ruiné; il a d'ailleurs une vengeance à exercer: il se fait voleur. — On 5 demande ce qu'est devenu un beau garçon qu'on a remarqué quelques mois auparavant et qui était le coq de ce village.
— Hélas ! répond une femme, on l'a obligé de se jeter dans la montagne. Ce n'est pas sa faute, pauvre garçon I il était si doux ! Dieu le protège !
io Les bonnes âmes rendent le gouvernement responsable de tous les désordres commis par les voleurs. C'est lui, dit-on, qui pousse à bout les pauvres gens qui ne demandent qu'à rester tranquilles et à vivre de leur métier.
Le modèle du brigand espagnol, le prototype du héros de
15 grand chemin, le Robin Hood de notre temps, c'est le fameux José Maria, surnommé cl Tetnpranilo, le Matinal. C'est l'homme dont on parle le plus de Madrid à Séville, de Séville à Malaga. Beau, brave, courtois autant qu'un voleur peut l'être, tel est José Maria. S'il arrête une diligence, il donne la main aux dames
io pour descendre et prend soin qu'elles soient commodément assises à l'ombre, car c'est de jour que se font la plupart de ses exploits. Jamais un juron, jamais un mot grossier ; au contraire, des égards presque respectueux et une politesse naturelle qui ne se dément jamais. Ote-t-il une bague de la main d'une
25 femme : « Ah ! madame, dit-il, une si belle main n'a pas besoin d'ornements, j Et, tout en taisant glisser la bague hors du doigt, il baise la main d'un air à faire croire, suivant l'expression d'une dame espagnole, que le baiser avait pour lui plus de prix que la bague. La bague, il la prenait comme par dis-
30 traction ; mais le baiser, au contraire, il le faisait durer longtemps. On m'a assuré qu'il laisse toujours aux voyageurs assez d'argent pour arriver à la ville la plus proche, et que jamais il n'a refusé à personne la permission de garder un bijou que des souvenirs rendaient précieux.
On m'a dépeint José Maria comme un grand jeune homme de vingt-cinq à trente ans, bien fait, la physionomie ouverte et riante, des dents blanches comme des perles et des yeux remarquablement expressifs. Il porte ordinairement un costume de ma/û, 1 d'une très grande richesse. Son linge est tou- 5 jours éclatant de blancheur, et ses mains feraient honneur à un élégant de Paris ou de Londres.
Il n'y a guère que cinq ou six ans qu'il court les grands chemins. Il était destiné par ses parents à l'Église, et il étudiait la théologie à l'université de Grenade ; mais sa vocation 10 n'était pas fort grande, car il aimait une demoiselle de bonne famille. . . . L'amour fait, dit-on, excuser bien des choses ... ; mais on parle de violence, d'un domestique blessé . . . , je n'ai jamais pu tirer cette histoire au clair. Le père fit grand bruit, et un procès criminel fut commencé. José Maria fut obligé de 1 5 prendre la fuite et de s'exiler à Gibraltar. La, comme l'argent lui manquait, il fit marché avec un négociant anglais pour produire es contrebande une forte partie de marchandises prohibées. Il fut trahi par un homme à qui il avait fait confidence de son projet. Les douaniers surent la route qu'il 30 devait tenir et s'embusquèrent sur son passage. Tous les mulets qu'il conduisait furent pris ; mais il ne les abandonna qu'après un combat acharné dans lequel il tua ou blessa plusieurs douaniers. Dès ce moment, il n'eut plus d'autre ressource que de rançonner les voyageurs. 25
Un bonheur extraordinaire l'a constamment accompagné jusqu'à ce jour. Sa tête est mise à prix, son signalement est affiché à la porte de toutes les villes, avec promesse de huit mille réaux à celui qui le livrera mort ou vif,* fût-il un de ses complices. Pourtant José Maria continue impunément son 30
1 Fashionable des basses classes.
* Lorsque j'étais à Séville, on trouva, un matin, sur la porte de Trialia, au bas du signalement de José Maria, ces mots écrits au crayon ; Signature du susdit: JosS MARIA.
dangereux métier, et ses courses s'étendent depuis les frontières du Portugal jusqu'au royaume de Murcie. Sa bande n'est pas nombreuse, mais elle est composée d'hommes dont' la fidélité et la résolution sont depuis longtemps éprouvées. 5 Un jour, à la tête d'une douzaine d'hommes de son choix, il surprit à la venta de Gazin soixante et dix volontaires royalistes envoyés à sa poursuite, et les désarma tous. On le vit ensuite regagner les montagnes à pas lents, chassant devant lui deux mulets chargés de soixante et dix escopettes qu'il'
10 emportait comme pour en faire un trophée.
On conte des merveilles de son adresse à tirer à balle. Sur un cheval lancé au galop, il touche un tronc d'olivier à cent cinquante pas. Le trait suivant fera connaître à la fois son adresse et sa générosité.
15 Un capitaine Castro, officier rempli de courage et d'activité, qui poursuit, dit-on, les voleurs, autant pour satisfaire une vengeance personnelle que pour remplir son devoir de militaire, apprit par un de ses espions que José Maria se trouverait un tel jour dans une aldea écartée. Castro, au jour indiqué,
îo monte à cheval, et, pour ne pas éveiller les soupçons en mettant trop de monde en campagne, il ne prend avec lui que quatre lanciers. Quelques précautions qu'il mit en usage pour cacher sa marche, il ne put si bien faire que José Maria n'en fût instruit. Au moment où Castro, après avoir passé une gorge
15 profonde, entrait dans la vallée où était située l'aldea, douze cavaliers bien montés paraissent tout à coup sur son flanc, et beaucoup plus près que lui de la gorge par où seulement il pouvait faire sa retraite. Les lanciers se crurent perdus. Un homme monté sur un cheval bai se détache au galop de la troupe des
30 voleurs, et arrête son cheval tout court à cent pas de Castro. — On ne surprend pas José Maria, s'écrie-t-il. Capitaine Castro, que vous ai-je fait pour que vous vouliez me livrer à la justice? Je pourrais vous tuer ; mais les hommes de cœur sont devenus
Digil^db, GoOgIC
LES VOLEURS DE GRANDS CHEMINS Ji
rares, et je vous donne la vie. Voici un souvenir qui vous apprendra à m'éviter. A votre schako !
En parlant ainsi, il l'ajuste, et, d'une balle, il traverse le haut du schako du capitaine. Aussitôt il tourna bride et disparut avec ses gens.
Voici un autre exemple de sa courtoisie.
On célébrait une noce dans une métairie des environs d'Andujar. Les mariés avaient déjà reçu les compliments de leurs amis, et l'on allait se mettre à table sous un grand figuier devant la porte de la maison ; chacun était en disposition de i< bien faire, et les émanations des jasmins et des orangers en fleur se mêlaient agréablement aux parfums plus substantiels s'exhalant de plusieurs plats qui faisaient plier la table sous leur poids. Tout d'un coup parut un homme à cheval, sortant d'un bouquet de bois à portée de pistolet de la maison. L'in- i connu sauta lestement à terre, salua les convives de la main, et conduisit son cheval à l'écurie. On n'attendait personne ; mats, en Espagne, tout passant est bienvenu à partager un repas de fête. D'ailleurs, l'étranger, à son habillement, paraissait être un homme d'importance. Le marié se détacha aussi- 2 tôt pour l'inviter à dîner.
Pendant qu'on se demandait tout bas quel était cet étranger, le notaire d'Andujar, qui assistait à la noce, était devenue pâle comme la mort. Il essayait de se lever de la chaise qu'il occupait auprès de la mariée ; mais ses genoux pliaient sous lui, et 2 ses jambes ne pouvaient plus le supporter. Un des convives, soupçonné depuis longtemps de s'occuper de contrebande, s'approcha de la mariée :
— C'est José Maria, dit-il; je me trompe fort, ou il vient ici pour faire quelque malheur (para hacer una muerte). 3 C'est au notaire qu'il en veut. Mais que faire? Le faire échapper? — Impossible; José Maria l'aurait bientôt rejoint. — Arrêter le brigand ? — Mais sa bande est sans doute aux
environs; d'ailleurs, il porte des pistolets à sa ceinture et son poignard ne le quitte jamais. — Mais, monsieur le notaire, que lui avez-vous donc fait?
— Hélas ! rien, absolument rien 1
5 Quelqu'un murmura tout bas que le notaire avait dit à son
fermier, deux mois auparavant, que, si José Maria venait jamais
lui demander à boire, il devrait mettre un gros d'arsenic dans
son vin.
On délibérait encore sans entamer la olla, quand l'inconnu
io reparut suivi du marié. Plus de doute, c'était José Maria. Il jeta en passant un coup d'ceil de tigre au notaire, qui se mit à trembler comme s'il avait eu le frisson de la fièvre; puis il salua la mariée avec grâce, et lui demanda la permission de danser à sa noce. Elle n'eut garde de refuser ou de lui faire
15 mauvaise mine. José Maria prit aussitôt un tabouret de liège, l'approcha de la table, et s'assit sans façon à côté de la mariée, entre elle et le notaire, qui paraissait à tout moment sur le point de s'évanouir.
On commença à manger. José Maria était rempli d'atten-
20 tions et de petits soins pour sa voisine. Lorsqu'on servit du vin d'extra, la mariée, prenant un verre de montilla (qui vaut mieux que le xérès selon moi), le toucha de ses lèvres, et le présenta ensuite au bandit. C'est une politesse que l'on fait à table aux personnes que l'on estime. Cela s'appelle unafineza.
25 Malheureusement cet usage se perd dans la bonne compagnie, aussi empressée ici qu'ailleurs de se dépouiller de toutes les coutumes nationales.
José Maria prit le verre, remercia avec effusion et déclara à la mariée qu'il la priait de le tenir pour son serviteur, et qu'il
30 ferait avec joie tout ce qu'elle voudrait bien lui commander. Alors celle-ci, toute tremblante et se penchant timidement à l'oreille de son terrible voisin :
— Accordez-moi une grâce, dit-elle.
— Mille ! s'écria José Maria.
— Oubliez, je vous en conjure, les mauvais vouloirs que vous avez peut-être apportés ici. Promettez- moi que, pour l'amour de moi, vous pardonnerez à vos ennemis, et qu'il n'y aura pas de scandale à ma noce. 5
— Notaire I dit José Maria se tournant vers l'homme de loi tremblant, remerciez madame; sans elle, je vous aurais tué avant que vous eussiez digéré votre dîner. N'ayez plus peur, je ne vous ferai pas de mal.
Et, lui versant un verre de vin, il ajouta avec un sourire un 10 peu méchant : « Allons, notaire, à ma santé ! ce vin est bon et il n'est pas empoisonné. Le malheureux notaire croyait avaler un cent d'épingles. — Allons, enfants 1 s'écria le voleur, de la gaieté (vaya de dromà) ! vive la mariée I »
Et, se levant avec vivacité, il courut chercher une guitare 15 et se mit à improviser un couplet en l'honneur des nouveaux époux.
Bref, pendant le reste du dîner et le bal qui le suivit, il se rendit tellement aimable, que les femmes avaient les larmes aux yeux en pensant qu'un aussi charmant garçon finirait 20 peut-être un jour à la potence. Il dansa, il chanta, il se fit tout à tous. Vers minuit, une petite fille de douze ans, à demi vêtue de mauvaises guenilles, s'approcha de José Maria, et lui dit quelques mots dans l'argot des bohémiens. José Maria tressaillit : il courut à l'écurie, d'où il revint bientôt emmenant 25 son bon cheval. Puis, s'avancant vers la mariée, un bras passé dans la bride :
— Adieu! dit-il, enfant de mon âme (hija de mi aima), jamais je n'oublierai les moments que j'ai passés auprès de vous. Ce sont les plus heureux que j'aie vus depuis bien des 30 années. Soyez assez bonne pour accepter cette bagatelle d'un pauvre diable qui voudrait avoir une mine à vous offrir.
Il lui présentait en même temps une jolie bague.
— José Maria, s'écria la mariée, tant qu'il y aura un pain dans cette maison, la moitié vous appartiendra.
Le voleur serra la main à tous les convives, celle même du notaire, embrassa toutes les femmes ; puis, sautant lestement 5 en selle, il regagna ses montagnes. Alors seulement le notaire respira librement. Une demi-heure après arriva un détachement de miquelets; mais personne n'avait vu l'homme qu'ils cherchaient.
Le peuple espagnol, qui sait par cœur les romances des
io Douze Pairs, qui chante les exploits de Renaud de Montauban, doit nécessairement s'intéresser beaucoup au seul homme qui, dans un temps aussi prosaïque que le nôtre, fait revivre les vertus chevaleresques des anciens preux. Un autre motif contribue encore à augmenter la popularité de José Maria:
15 il est extrêmement généreux. L'argent ne lui coûte guère à gagner, et il le dépense facilement avec les malheureux. Jamais, dit-on, un pauvre ne s'est adressé à lui sans en recevoir une aumône abondante.
Un muletier me racontait qu'ayant perdu un mulet qui faisait
10 toute sa fortune, il était sur le point de se jeter la tête la première dans le Guadalquivir, quand une boite, contenant six onces d'or, fut remise à sa femme par un inconnu. Il ne doutait pas que ce ne fût un présent de José Maria, à qui il avait indiqué un gué un jour qu'il était poursuivi de près par les miquelets.
25 Je finirai cette longue lettre par un autre trait de la bienfaisance de mon héros.
Certain pauvre colporteur des environs de Campillo de Arenas conduisait à la ville une charge de vinaigre. Ce vinaigre était contenu dans des outres, suivant l'usage du pays, et porté
30 par un âne maigre, tout pelé, à moitié mort de faim. Dans un étroit sentier, un étranger, qu'à son costume on aurait pris pour un chasseur, rencontre le vinaigrier ; et d'abord qu'il voit l'âne, il éclate de rire.
DigiHicdb-, GoOgIC
— Quelle haridelle as-tu là, camarade 1 s'écrie-t-ïl. Sommesnous en carnaval pour la promener de la sorte?
Et ses rires ne cessaient pas.
— Monsieur, répondit tristement l'ânier piqué au vif, cette bête, toute laide qu'elle est, me gagne encore mon pain. Je 5 suis un malheureux, moi, et je n'ai pas d'argent pour en acheter une autre.
— Comment ! s'écria le rieur, c'est cette hideuse bourrique qui t'empêche de mourir de faim? mais elle sera crevée avant une semaine. — Tiens, continua-t-il en lui présentant un sac 10 assez lourd, il y a chez le vieux Herrera un beau mulet à vendre ;
il en veut quinze cents réaux, les voici. Achète ce mulet dès aujourd'hui, pas plus tard, et ne marchande pas. Si demain je te trouve par les chemins avec cette effroyable bourrique, aussi vrai qu'on me nomme José Maria, je vous jetterai tous les 15 deux dans un précipice.
L'ânier, resté seul, le sac à la main, croyait rêver. Les quinze cents réaux étaient bien comptés. Il savait ce que valait un serment de José Maria, et se rendit aussitôt chez Herrera, où il se hâta d'échanger ses réaux contre un beau 20 mulet.
La nuit suivante, Herrera est éveillé en sursaut. Deux hommes lui présentaient un poignard et une lanterne sourde à la figure.
— Allons, vite ton argent ! 25
— Hélas ! mes bons seigneurs, je n'ai pas un quarto chez moi.
— Tu mens ; tu as vendu un mulet de quinze cents réaux que t'a payé un tel de Campillo.
Ils avaient des arguments tellement irrésistibles, que les 30 quinze cents réaux furent bientôt donnés, ou, si l'on veut, rendus.
P.- S. José Maria est mort depuis plusieurs années. En 1 833, à l'occasion de la prestation de serment à la jeune reine Isabelle, le roi Ferdinand accorda une amnistie générale, dont le célèbre bandit voulut bien profiter. Le gouvernement 5 lui fit même une pension de deux reaux par jour pour qu'il se tint tranquille. Comme cette somme n'était pas suffisante pour les besoins d'un homme qui avait beaucoup de vices élégants, il fut obligé d'accepter une place que lui offrit l'administration des dûigences. Il devint escopetetv et se chargea de faire
10 respecter les voitures qu'il avait si souvent dévalisées. Tout alla bien pendant quelque temps : ses anciens camarades le craignaient ou le ménageaient. Mais, un jour, quelques bandits plus résolus arrêtèrent la diligence de Séville, bien qu'elle portât José Maria. Du haut de l'impériale, il les harangua; et
15 l'ascendant qu'il avait sur ses anciens complices était tel, qu'ils paraissaient disposés à se retirer sans violence, lorsque le chef des voleurs, connu sous le nom du Bohémien (el Gitand), autrefois lieutenant de José Maria, lui tira un coup de fusil à bout portant et le tua sur la place.
Les courses de taureaux sont encore très en vogue en Espagne ; mais, parmi les Espagnols de la classe élevée, il en est peu qui n'éprouvent une espèce de honte à avouer leur goût pour un genre de spectacle certainement fort cruel ; aussi cherchent-ils plusieurs graves raisons pour le justifier. D'abord c'est un 5 amusement national. Ce mot national suffirait seul, car le patriotisme d'antichambre est aussi fort en Espagne qu'en France. Ensuite, disent-ils, les Romains étaient encore plus barbares que nous, puisqu'ils faisaient combattre des hommes contre des hommes. Enfin, ajoutent les économistes, l'agricul- 10 ture profite de cet usage ; car le haut prix des taureaux de combat engage les propriétaires à élever de nombreux troupeaux. Il faut savoir que tous les taureaux n'ont point le mérite de courir sus aux hommes et aux chevaux, et que, sur vingt, il s'en trouve à peine un assez brave pour figurer dans un cirque ; 15 les dix-neuf autres servent à l'agriculture. Le seul argument que l'on n'ose présenter, et qui serait pourtant sans réplique, c'est que, cruel ou non, ce spectacle est si intéressant, si attachant, produit des émotions si puissantes, qu'on ne peut y renoncer lorsqu'on a résisté à l'effet de la première séance. 10 Les étrangers, qui n'entrent dans le cirque la première fois. qu'avec une certaine horreur, et seulement afin de s'acquitter en conscience des devoirs de voyageur, les étrangers, dis-je, se passionnent bientôt pour les courses de taureaux autant que les Espagnols eux-mêmes. Il faut en convenir, à la honte de 25 l'humanité, la guerre avec toutes ses horreurs a des charmes extraordinaires, surtout pour ceux qui la contemplent à l'abri.
Saint Augustin raconte que, dans sa jeunesse, il avait une répugnance extrême pour les combats de gladiateurs, qu'il n'avait jamais vus. Forcé par un de ses amis de l'accompagner à une de ces pompeuses boucheries, il s'était juré à 5 lui-même de fermer les yeux pendant tout le temps de la représentation. D'abord il tint assez bien sa promesse et s'efforça de penser à autre chose ; mais, à un cri que poussa tout le peuple en voyant tomber un gladiateur célèbre, il ouvrit les yeux; il les ouvrit et ne put les refermer. Depuis
io lors, et jusqu'à sa conversion, il fut un des amateurs les plus passionnés des jeux de cirque.
Apres un aussi grand saint, j'ai honte de me citer ; pourtant vous savez que je n'ai pas les goûts d'un anthropophage. La première fois que j'entrai dans le cirque de Madrid, je craignis
15 de ne pouvoir supporter la vue du sang que l'on y fait libéralement couler ; je craignais surtout que ma sensibilité, dont je me défiais, ne me rendît ridicule devant les amateurs endurcis qui m'avaient donné une place dans leur loge. Il n'en fut rien. Le premier taureau qui parut fut tué ; je ne pensais plus
20 à sortir. Deux heures s'écoulèrent sans le moindre entr'acte, et je n'étais pas encore fatigué. Aucune tragédie au monde ne m'avait intéressé à ce point. Pendant mon séjour en Espagne je n'ai pas manqué un seul combat, et, je l'avoue en rougissant, je préfère les combats à mort à ceux où l'on se contente de
15 harceler des taureaux qui portent des boules à l'extrémité de leurs cornes. Il y a la même différence qu'entre les combats à outrance et les tournois à lances momées. Pourtant les deux espèces de courses se ressemblent beaucoup j mais seulement, dans la seconde, le danger pour les hommes est presque nul.
30 La veille d'une course est déjà une fête. Pour éviter les accidents, on ne conduit les taureaux dans l'écurie du cirque {eneierro) que la nuit ; et, la veille du jour fixé pour le combat, ils paissent dans un pâturage à peu de distance de Madrid (et
Digil^db, GoOgIC
arroyo). C'est un but de promenade que d'aller voir ces taureaux qui viennent souvent de très loin. Un grand nombre de voitures, de cavaliers et de piétons se rendent à l'arroyo. Beaucoup de jeunes gens portent dans cette occasion l'élégant costume de majo andalous, et déploient une magnificence et un luxe que ne permet point la simplicité de nos habillements ordinaires. Au reste, cette promenade n'est point sans danger : les taureaux sont en liberté, leurs conducteurs ne s'en font pas facilement obéir, c'est l'affaire des curieux d'éviter les coups de corne. 1
Il y a des cirques (J>lazas) dans presque toutes les grandes villes d'Espagne. Ces édifices sont très simplement, pour ne pas dire très grossièrement, construits. Ce ne sont en général que de grandes baraques en planches, et on cite comme une merveille l'amphithéâtre de Ronda, parce qu'il est entière- 1 ment bâti en pierre. C'est a plus beau de l'Espagne, comme le château de Thunderten-Tronkh était le plus beau de la Westphalie, parî*^m' il/avait une porte et des fenêtres. Mais qu'importe la décoration d'un théâtre, quand le spectacle est excellent?
Le cirque de Madrid peut contenir environ sept mille spectateurs, qui/entrent et sortent sans confusion par un grand nombre dé portes. On s'assied sur des bancs de bois ou de pierre ;* quelques loges ont des chaises. Celle de Sa Majesté Catholique est la seule qui soit assez élégamment décorée. 2
L'arène est entourée d'une forte palissade, haute d'environ cinq pieds et demi. A deux pieds de terre règne tout alentour, et des deux côtés de la palissade, une saillie en bois, une espèce de marchepied ou d'étrier qui sert au toréador poursuivi à passer plus facilement par-dessus la barrière. Un cor- 3 ridor étroit la sépare des gradins des spectateurs, aussi élevés que la barrière, et garantis en outre par une double corde 1 Depuis quelques années tous les gradins sont en pierre.
8o CARMEN AND OTHER STORIES
retenue par de forts piquets. C'est une précaution qui ne date que de quelques années. Un taureau avait non seulement sauté la barrière, ce qui arrive fréquemment, mais encore s'était élancé jusque sur les gradins, où il avait tué ou estropié nombre 5 de curieux. La corde tendue est censée suffisante pour prévenir le retour d'un semblable accident.
Quatre portes débouchent dans l'arène. L'une communique à l'écurie des taureaux (toril'); l'autre mène à la boucherie (matadero), où l'on écorche et dissèque les taureaux. Les
10 deux autres servent aux acteurs humains de cette tragédie. Un peu avant la course, les toréadors se réunissent dans une salle attenante au cirque. Tout auprès sont les écuries des chevaux. Plus loin, on trouve une infirmerie. Un chirurgien et un prêtre se tiennent dans le voisinage.
15 La salle qui sert de foyer est ornée d'une madone peinte, devant laquelle brûlent quelques bougies ; au-dessous, on voit une table avec un petit réchaud contenant des charbons allumés. En entrant, chaque torero ôte d'abord son chapeau à l'image, marmotte à la hâte un bout de prière, puis tire un cigare de sa
30 poche, l'allume au réchaud, et fume en causant avec ses camarades et les amateurs qui viennent discuter avec eux le mérite des taureaux qu'ils vont combattre.
Cependant, dans une cour intérieure, les cavaliers qui doivent jouter achevai se préparent au combat en essayant leurs chevaux.
2$ A cet effet, ils les lancent au galop contre un mur qu'ils choquent d'une longue perche en guise de pique ; sans quitter ce point d'appui, ils exercent leurs montures à tourner rapidement et le plus près possible du mur. Vous verrez tout à l'heure que cet exercice n'est pas inutile. Les chevaux dont
30 on se sert sont des rosses de réforme qu'on achète à bas prix. Avant d'entrer dans l'arène, de peur que les cris de la multitude et que la vue des taureaux ne les effarouchent, on leur bande les yeux et l'on emplit leurs oreilles d'étoupes mouillées.
Digiticdb, GoOgIC
L'aspect du cirque est très animé. L'arène, dès avant le combat, est remplie de monde, et les gradins et les loges offrent une masse confuse de têtes. Il y a deux sortes de places : du côté de l'ombre sont les plus chères et les plus commodes, mais le côté du soleil est toujours garni d'intré- 5 pides amateurs. On voit beaucoup moins de femmes que d'hommes, et la plupart sont de la classe des mandas (grisettes). Dans les loges, on remarque pourtant quelques toilettes élégantes, mais peu de jeunes femmes. 1 Les romans français et anglais ont perverti depuis peu les Espagnoles, et 10 leur ôtent le respect pour leurs vieilles coutumes. Je ne crois pas qu'il soit défendu aux ecclésiastiques d'assister à ces spectacles ; cependant je n'en aï jamais vu qu'un seul en costume (à Séville). On m'a dit que plusieurs s'y rendaient déguisés.
A un signal donné par le président de la course, un alguazil 15 mayor, accompagné de deux alguazils en costume de Crispin, tous les trois à cheval, et suivis d'une compagnie de cavalerie, font évacuer l'arène et le corridor étroit qui la sépare des gradins. Quand ils se sont retirés avec leur suite, un héraut, escorté d'un notaire et d'autres alguazils à pied, vient lire au 20 milieu de la place un ban qui défend de rien jeter dans l'arène, de troubler les combattants par des cris ou des signes, etc. A peine a-t-il paru, que, malgré la formule respectable : Au nom du roi, notre seigneur, que Dieu garde longtemps . . . des huées, des sifflets s'élèvent de toutes parts, et durent autant que la 15 lecture de la défense, qui d'ailleurs n'est jamais observée. Dans le cirque, et là seulement, le peuple commande en souverain, et peut dire et faire tout ce qu'il veut.*
Il y a deux classes principales de toreros : les picadors, qui combattent à cheval, armés d'une lance ; et les chulos, à pied, 30
1 C'est le contraire qui est vrai aujourd'hui.
1 Depuis le rétablissement de la constitution, on ne lit plus le ban du roi, notre seigneur.
qui harcèlent le taureau en agitant des draperies de couleurs brillantes. Parmi ces derniers sont les banderilleros et les matadors, dont je vous parlerai bientôt. Tous portent le costume andalous, à peu près celui de Figaro dans le Barbier de S Séville ; mais, au lieu de culottes et de bas de soie, les picadors ont des pantalons de cuir épais, garnis de bois et de fer, afin de préserver leurs jambes et leurs cuisses des coups de corne. A pied, ils marchent écarquillés comme des compas ; et, s'ils sont renversés, ils ne peuvent guère se relever qu'à l'aide des
10 chulos. Leurs selles sont très hautes, de forme turque, avec des étriers en fer, semblables à des sabots, et qui couvrent entièrement le pied. Pour se faire obéir de leurs rosses, ils ont des éperons armés de pointes de deux pouces de longueur. Leur lance est grosse, très forte, terminée par une pointe de
15 fer très aiguë; mais, comme il faut faire durer le plaisir, cette pointe est garnie d'un bourrelet de corde qui ne laisse pénétrer dans le corps du taureau qu'un pouce de fer environ.
Un des alguazils à cheval reçoit dans son chapeau une clef que lui jette le président des jeux. Cette clef n'ouvre rien ;
20 mais il la porte cependant à l'homme chargé d'ouvrir le toril,
et s'échappe aussitôt au grand galop, accompagné des huées de
la multitude, qui lui crie que le taureau est déjà dehors et qu'il
le poursuit. Cette plaisanterie se renouvelle à toutes les courses.
Cependant les picadors ont pris leurs places. Il y en a d'or-
25 dinaire deux à cheval dans l'arène ; deux ou trois autres se tiennent en dehors, prêts à les remplacer en cas d'accidents, tels que mort, fractures graves, etc. Une douzaine de chulos à pied sont distribués dans la place, à portée de s'entr'aider mutuellement.
30 Le taureau, préalablement irrité à dessein dans sa cage, sort furieux. Ordinairement il arrive d'un élan jusqu'au milieu de la place, et là s'arrête tout court, étonné du bruit qu'il entend et du spectacle qui l'entoure. Il porte sur la nuque un nœud
DigitzcdLvCoOyk'
de rubans fixé pai un petit crochet qui entre dans la peau. La couleur de ces rubans indique de quel troupeau (yacada) il sort ; mais un amateur exercé reconnaît, à la seule vue de l'animal, à quelle province et à quelle race il appartient.
Les chulos s'approchent, agitent leurs capes éclatantes, et 5 tachent d'attirer le taureau vers l'un des picadors. Si la bête est brave, elle l'attaque sans hésiter. Le picador, tenant son cheval bien rassemblé, s'est placé, la lance sous le bras, précisément en face du taureau ; il saisit le moment où il baisse la tête, prêt à le frapper de ses cornes, pour lui porter un coup 10 de lance sur la nuque, et non ailleurs' 1 ; il appuie sur le coup de toute la force de son corps, et en même temps il fait partir le cheval par la gauche, de manière à laisser le taureau à droite. Si tous ces mouvements sont bien exécutés, si le picador est robuste et son cheval maniable, le taureau, emporté 15 par sa propre impétuosité, le dépasse sans le toucher. Alors le devoir des chulos est d'occuper le taureau, de manière à laisser au picador le temps de s'éloigner ; mais souvent l'animal reconnaît trop bien celui qui l'a blessé : il se retourne brusquement, gagne le cheval de vitesse, lui enfonce ses cornes îo dans le ventre, et le renverse avec son cavalier. Celui-ci est aussitôt secouru par les chulos; les uns le relèvent, les autres en lançant leurs capes à la tête du taureau le détournent, l'attirent sur eux, et lui échappent en gagnant à la course la barrière qu'ils escaladent avec une légèreté surprenante. Les 25 taureaux espagnols courent aussi vite qu'un cheval ; et, si le chulo était fort éloigné de la barrière, il échapperait difficilement. Aussi est-il rare que les cavaliers, dont la vie dépend
1 Je vis, un jour, un picador renversé qui allait être tué si son camarade ne l'eût dégagé et n'eût fait reculer le taureau en lui donnant un 30 coup de lance sur le nez. La circonstance servait d'excuse. Cependant j'entendis de vieux amateurs s'écrier; «C'est une honte ! un coup de lance sur le nez 1 on devrait chasser cet homme de la place, s
■ toujours de l'adresse des chulos, se hasardent vers le milieu de la place ; quand ils le font, cela passe pour un trait d'audace / extraordinaire.
' \ Une fois remis sur pieds, le picador remonte aussitôt son
5 cheval, s'il peut le relever aussi. Tant qu'un cheval peut marcher, il doit se présenter au taureau. Reste-t-il abattu, le picador sort de la place, et y rentre à l'instant monté sur un cheval frais.
J'ai dit que les coups de lance ne peuvent faire qu'une
■□ légère blessure au taureau, et Us n'ont d'autre effet que de l'irriter. Pourtant les chocs du cheval et du cavalier, le mouvement qu'il se donne, surtout les réactions qu'il reçoit en s'arrêtant brusquement sur ses jarrets, le fatiguent assez promptement. Souvent aussi la douleur des coups de lance le
15 décourage, et alors il n'ose plus attaquer les chevaux, ou, pour parler le jargon tauromachique, il refuse Centrer. Cependant, s'il est vigoureux, il a déjà tué quatre ou cinq chevaux. Les picadors se reposent alors, et l'on donne le signal de planter les banderillas.
20 Ce sont des bâtons d'environ deux pieds et demi, enveloppés de papier découpé, et terminés par une pointe aiguë, barbelée pour qu'elle reste dans la plaie. Les chulos tiennent un de ces dards de chaque main. La manière la plus sûre de s'en servir, c'est de s'avancer doucement derrière le taureau,
15 puis de l'exciter tout à coup en frappant avec bruit les banderilles l'une contre l'autre. Le taureau étonné se retourne, et charge son ennemi sans hésiter. Au moment où il le touche presque, lorsqu'il baisse la tête pour frapper, le chulo lui enfonce à la fois les deux banderilles de chaque côté du cou,
30 ce qu'il ne peut faire qu'en se tenant pour un instant tout près et vis-à-vis du taureau et presque entre ses cornes ; puis il s'efface, le laisse passer, et gagne la barrière pour se mettre en sûreté. Une distraction, un mouvement d'hésitation ou de
frayeur suffiraient pour le perdre. Les connaisseurs regardent pourtant les fonctions de banderillero comme les moins dangereuses de toutes. Si, par malheur, il tombe en plantant les banderilles, il ne faut pas qu'il essaye de se relever; il se tient immobile à la place où il est tombé. Le taureau ne frappe à 5 terre que rarement, non point par générosité, mais parce qu'en chargeant il ferme les yeux et passe sur l'homme sans l'apercevoir. Quelquefois pourtant il s'arrête, le Aaire comme pour s'assurer qu'il est bien mort; puis, reculant de quelques pas, il baisse la tête pour l'enlever sur ses cornes; mais alors les 10 camarades du banderillero l'entourent et l'occupent si bien, qu'il est forcé d'abandonner le cadavre prétendu.
Lorsque le taureau a montré de la lâcheté, c'est-à-dire quand il n'a pas reçu gaillardement quatre coups de lance, c'est le nombre de rigueur, les spectateurs, juges souverains, 15 le condamnent par acclamation à une espèce de supplice qui est à la fois un châtiment et un moyen de réveiller sa colère. De tous côtés s'élève le cri de fuego! fuegol (Du feu ! du feu !) On distribue alors aux chulos, au lieu de leurs armes ordinaires, des banderilles dont le manche est entouré de 10 pièces d'artifice. La pointe est garnie d'un morceau d'amadou allumé. Aussitôt qu'elle pénètre dans la peau, l'amadou est repoussé sur la mèche des fusées ; elles prennent feu, et la flamme, qui est dirigée vers le taureau, le brûle jusqu'au vif et lui fait faire des sauts et des bonds qui amusent extrêmement 25 le public. C'est en effet un spectacle admirable que de voir cet animal énorme écumant de rage, secouant les banderilles ardentes et s'agitant au milieu du feu et de la fumée. En dépit de messieurs les poètes, je dois dire que de tous les animaux que j'ai observés aucun n'a moins d'expression dans 3° les yeux que le taureau. Il faudrait dire ne change moins d'expression ; car la sienne est presque toujours celle de la stupidité brutale et farouche. Rarement il exprime sa douleur
Digil^db, GoOgIC
par des gémissements: lesblessuresPirritentoul'effrayent; mais jamais, passez-moi l'expression, il n'a l'air de réfléchir sur son sort ; jamais il ne pleure comme le cerf. Aussi n'inspire -t- il de pitié que lorsqu'il s'est fait remarquer par son courage. 1
S Quand le taureau porte au cou trois ou quatre paires de banderilles, il est temps d'en finir avec lui. Un roulement de tambours se fait entendre ; aussitôt un des chulos désigné d'avance, c'est le matador, sort du groupe de ses camarades. Richement vêtu, couvert d'or et de soie, il tient une longue
10 épée et un manteau écarlate, attaché à un bâton, pour qu'on puisse le manier plus commodément. Cela s'appelle la muleta. Il s'avance sous la loge du président et lui demande avec une révérence profonde la permission de tuer le taureau. C'est une formalité qui le plus souvent n'a lieu qu'une seule fois
15 pour toute la course. Le président, bien entendu, répond affirmativement d'un signe de tête. Alors le matador pousse un viva, fait une pirouette, jette son chapeau à terre et marche à la rencontre du taureau.
Dans ces courses, il y a des lois aussi bien que dans un
20 duel ; les enfreindre serait aussi infâme que de tuer son adversaire en traître. Par exemple, le matador ne peut frapper le taureau qu'à l'endroit de la réunion de la nuque avec le dos, ce que les Espagnols appellent la croix. Le coup doit être porté de haut en bas, comme on dirait en seconde; jamais en
25 dessous. Mieux vaudrait mille fois perdre la vie que de frapper un taureau en dessous, de côté ou par derrière. L'épée dont se servent les matadors est longue, forte, tranchante des deux côtés ; la poignée, très courte, est terminée par une boule
1 Quelquefois, et dans des occasions solennelles, la hampe de la bande-
30 rille est enveloppée d'un long filet de soie dans lequel sont renfermés
de petits oiseaux en vie. La pointe de la banderille, en s'enfonçant
dans le cou du taureau, coupe le nœud qui ferme le filet, et les oiseaux
s'échappent après s'être longtemps débattus aux oreilles de l'animal.
Digil^db, GoOgIC
que l'on appuie contre la paume de la main. Il faut une grande habitude et une adresse particulière pour se servir de cette aime.
Pour bien tuer un taureau, il faut connaître à fond son caractère. De cette connaissance dépend non seulement la gloire, mais la vie du matador. On le conçoit, il y a autant 5 de caractères différents parmi les taureaux que parmi les hommes ; pourtant ils se distinguent en deux divisions bien tranchées : les clairs et les obscurs. Je parle ici la langue du cirque. Les clairs attaquent franchement ; les obscurs, au contraire, sont rusés et cherchent à prendre leur homme en »o traître. Ces derniers sont extrêmement dangereux.
Avant d'essayer de donner le coup d'épée à un taureau, le matador lui présente la muleta, l'excite, et observe avec attention s'il se précipite dessus franchement aussitôt qu'il l'aperçoit, ou s'il s'en approche doucement pour gagner du 15 terrain, et ne charger son adversaire qu'au moment où il paraît être trop près pour éviter le choc. Souvent on voit un taureau secouer la tête d'un air de menace, gratter la terre du pied sans vouloir avancer, ou même reculer à pas lents, tâchant d'attirer l'homme vers le milieu de la place, où celui-ci ne îo pourra lui échapper. D'autres, au lieu d'attaquer en ligne droite, s'approchent par une marche oblique, lentement et feignant d'être fatigués; mais, dès qu'ils ont jugé leur distance, ils partent comme un trait.
Pour quelqu'un qui entend un peu la tauromachie, c'est un z$ spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau, qui, comme deux généraux habiles, semblent deviner les intentions l'un de l'autre et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tête, un regard de côté, une oreille qui s'abaisse, sont pour un matador exercé 3a autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s'élance contre le drapeau rouge dont le matador se couvre à dessein. Sa vigueur est telle,
Digudb, GoOglc
qu'il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes; mais l'homme l'esquive par un léger mouvement de corps j il disparaît comme par enchantement et ne lui laisse qu'une draperie légère qu'il élève au-dessus de ses cornes en défiant sa 5 fureur. L'impétuosité du taureau lui fait dépasser de beaucoup son adversaire ; il s'arrête alors brusquement en raidissant ses jambes, et ces réactions brusques et violentes le fatiguent tellement que, si ce manège était prolongé, il suffirait seul pour le tuer. Aussi, Romero, le fameux professeur, dit-il qu'un bon
10 matador doit tuer huit taureaux en sept coups d'épée. Un des huit meurt de fatigue et de rage.
Après plusieurs passes, quand le matador croit bien connaître son antagoniste, il se prépare à lui donner le dernier coup. Affermi sur ses jambes, il se place bien en race de lui
15 et l'attend, immobile, à la distance convenable. Le bras droit, armé de l'épée, est replié à la hauteur de la tête ; le gauche, étendu en avant, tient la muleta qui, touchant presque à terre, excite le taureau à baisser la tête. C'est dans ce moment que le matador lui porte le coup mortel, de toute la force de son
20 bras, augmentée du poids de son corps et de l'impétuosité même du taureau. L'épée, longue de trois pieds, entre souvent jusqu'à la garde ; et, si le coup est bien dirigé, l'homme n'a plus rien à craindre : le taureau s'arrête tout court ; le sang coule à peine ; il relève la tête ; ses jambes tremblent, et
15 tout d'un coup il tombe comme une lourde niasse. Aussitôt de
tous les gradins partent des viva assourdissants ; les mouchoirs
s'agitent ; les chapeaux des majos volent dans l'arène, et le héros
vainqueur envoie modestement des baisemains de tous les côtés.
Autrefois, dit-on, jamais il ne se donnait plus d'une esto-
30 cade ; mais tout dégénère, et maintenant il est rare qu'un taureau tombe du premier coup. Si cependant il paraît mortellement blessé, le matador ne redouble pas; aidé des chulos, il le fait tourner en cercle en l'excitant avec les manteaux de
Digil^db, GoOgIC
manière à l'étourdir en peu de temps. Des qu'il tombe, un chulo l'achève d'un coup de poignard asséné sur la nuque; l'animal expire à l'instant.
On a remarqué que presque tous les taureaux ont un endroit dans le cirque auquel ils reviennent toujours. On le nomme 5 la querencia. D'ordinaire, c'est la porte par où ils sont entrés dans l'arène.
Souvent on voit le taureau, emportant dans le cou l'épee fatale dont la garde seule sort de son épaule, traverser la place à pas lents, dédaignant les chulos et leurs draperies dont ils 10 le poursuivent. Il ne pense plus qu'à mourir commodément. Il cherche l'endroit qu'il affectionne, s'agenouille, se couche, étend la tète et meurt tranquillement si un coup de poignard ne vient pas hâter sa fin.
Si le taureau refuse d'attaquer, le matador court à lui et, 15 toujours au moment où l'animal baisse la tête, il le perce de son épée {tstocada de volapie).
Des fanfares annoncent sa mort. Aussitôt trois mules attelées entrent au grand trot dans le cirque; un nœud de cordes est fixé entre les cornes du taureau, on y passe un crochet, et 10 les mules l'entraînent au galop. En deux minutes, les cadavres des chevaux et celui du taureau disparaissent de l'arène.
Chaque combat dure à peu près vingt minutes, et, d'ordinaire, on tue huit taureaux dans un après-midi. Si le divertissement a été médiocre, à la demande du public, le président 25 des courses accorde un ou deux combats de supplément.
Vous voyez que le métier de torero est assez dangereux. . Il en meurt, année moyenne, deux ou trois dans toute l'Espagr Peu d'entre eux parviennent à un âge avancé. S'ils ne meureril pas dans le cirque, ils sont obligés d'y renoncer de bonne heure\ par suite de leurs blessures. Le fameux Fepe Mo reçut dans \ sa vie vingt-six coups de corne ; le dernier le tua. Le salai assez élevé de ces gens n'est pas le seul mobile qui lui
embrasser leur dangereux métier. La gloire, les applaudissements leur font braver la mort. 11 est si doux de triompher devant cinq ou six mille personnes I Aussi n'est-il pas rare de voir des amateurs d'une naissance distinguée partager les dan- 5 gers et la gloire des toreros de profession. J'ai vu à Séville un marquis et un comte remplir dans une course publique les fonctions de picador.
Il est vrai que le public ne se montre guère indulgent pour les toreros. La moindre marque de timidité est punie de huées
io et de sifflets. Les injures les plus atroces pleuvent de toutes parts ; quelquefois même par l'ordre du peuple, et c'est la plus terrible marque de son indignation, un alguazil s'approche du toréador et lui enjoint, sous peine de la prison, d'attaquer au plus vite le taureau.
15 Un jour, l'acteur Maïquez, indigné de voir un matador hésiter
en présence du plus obscur de tous les taureaux, l'accablait
d'injures. — « Monsieur Maïquez, lui dit le matador, voyez-vous,
ce ne sont pas ici des menteries comme sur vos planches.»
Les applaudissements et l'envie de se faire une renommée
20 ou de conserver celle qu'ils ont acquise obligent les toréadors à renchérir sur les dangers auxquels ils sont naturellement exposés. Pepe Tllo, et Romero après lui, se présentaient au taureau avec des fers aux pieds. Le sang-froid de ces hommes dans les dangers les plus pressants a quelque chose de miracu-
*5 leux. Dernièrement un picador, nommé Francisco Sevilla, fut renversé et son cheval éventré par un taureau andalous, d'une force et d'une agilité prodigieuses. Ce taureau, au lieu de se laisser distraire par les chulos, s'acharna sur l'homme, le piétina et lui donna un grand nombre de coups de come dans les
30 jambes ; mais, s'apercevant qu'elles étaient trop bien défendues par le pantalon de cuir garni de fer, il se retourna et baissa la tête pour lui enfoncer sa corne dans la poitrine. Alors Sevilla, se soulevant d'un effort désespéré, saisit d'une main le taureau
par l'oreille, de l'autre il lui enfonça les doigts dans les naseaux, pendant qu'il tenait sa tête collée sous celle de cette bête furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre ; jamais il ne put lui faire lâcher prise. Nous regardions avec un serrement de cœur cette lutte inégale. C'était 5 l'agonie d'un brave ; on regrettait presque qu'elle se prolongeât; on ne pouvait ni crier, ni respirer, ni détourner les yeux de cette scène horrible : elle dura près de deux minutes. Enfin le taureau, vaincu par l'homme dans ce combat corps à corps, l'abandonna pour poursuivre des chulos. Tout le monde 1° s'attendait à voir Sevilla emporté à bras hors de l'enceinte. On le relève; à peine est-il sur ses pieds qu'il saisit une cape et veut attirer le taureau, malgré ses grosses bottes et son incommode armure de jambes. Il fallut lui arracher la cape, autrement il se faisait tuer à cette fois. On lui amène un 15 cheval; il s'élance dessus, bouillant de colère, et attaque le taureau au milieu de la place. Le choc de ces deux vaillants adversaires fut si terrible, que cheval et taureau tombèrent sur les genoux. Oh ! si vous aviez entendu les vota, si vous aviez vu la joie frénétique, l'espèce d'enivrement de la foule 20 en voyant tant de courage et tant de bonheur, vous eussiez envié comme moi le sort de Sevilla 1 Cet homme est devenu immortel à Madrid. . . .
P.-S. Hélas ! que vient-on de m'apprendre ! Francisco Sevilla est mort l'année dernière. Il est mort, non dans le 25 cirque, ou il devait finir, mais emporté par une maladie de foie. C'est à Caravanchel, près de ces beaux arbres que j'aime tant, qu'il est mort, loin d'un public pour lequel il avait tant de fois risqué sa vie.
cheval éventré ; je lui ai vu casser maintes lances, et faire assaut de force avec les terribles taureaux de Gavira. «Si Francisco Sevilla avait des cornes, disait-on dans le cirque, il n'y aurait pas un toréador qui osât se mettre devant lui.» S L'habitude de la victoire lui avait inspiré une audace inouïe. Quand il se présentait devant un taureau, il s'indignait que la bête n'eût pas peur de lui. iTu ne me connais donc pas?» lui criait-il avec fureur. Certes il leur montrait bien vite à qui ils avaient affaire.
10 Mes amis me procurèrent le plaisir de dîner avec Sevilla ; il mangeait et buvait comme un héros d'Homère, et c'était le plus gai compagnon qui se pût rencontrer. Ses façons andalouses, son humeur joviale et son patois rempli de métaphores pittoresques avaient un agrément tout particulier dans
15 ce colosse, qui semblait n'avoir été créé par la nature que pour tout exterminer.
Une dame espagnole, fuyant de Madrid au moment où le choléra y exerçait ses ravages, se rendait à Barcelone dans une diligence où se trouvait Sevilla, qui allait dans la même ville
^o pour une course annoncée longtemps à l'avance. Fendant la route, la politesse, la galanterie, les petits soins de Sevilla ne se démentirent pas un instant. Arrivés devant Barcelone, la junte de santé, bête comme elles le sont toutes, annonça aux voyageurs qu'ils feraient une quarantaine de dix jours, excepté
25 Sevilla, dont la présence était trop désirée pour que les lois sanitaires lui fussent applicables ; mais le généreux picador rejeta bien loin cette exception si avantageuse pour lui. ■ Si madame et mes compagnons n'ont pas libre pratique, dit-il résolument, je ne piquerai fias/»
30 Entre la crainte de la contagion et celle de manquer une belle course, on ne pouvait hésiter. La junte céda, et lit bien : car, si elle s'était obstinée, le peuple eût brûlé le lazaret et les gens de la quarantaine.
Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en Grèce il y a quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement, que je l'écrivis de mémoire aussitôt que j'en eus le loisir. Le voici :
Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai 5 le colonel au bivac. Il me reçut d'abord assez brusquement; mais, après avoir lu la lettre de recommandation du général B***, il changea de manières, et m'adressa quelques paroles obligeantes.
Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l'in- 10 stant même d'une reconnaissance. Ce capitaine, que je n'eus guère le temps de connaître, était un grand homme brun, d'une physionomie dure et repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement 15 avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix étrange à une balle qui l'avait percé de part en part à la bataille d'Iéna.
En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau, il fit la grimace et dit : 20
— Mon lieutenant est mort hier. . . .
Je compris qu'il voulait dire : * C'est vous qui devez le remplacer, et vous n'en êtes pas capable.» Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins.
La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située à 25 deux portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge
comme cela est ordinaire à son lever. Mais, ce soir-là, elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Fendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un volcan au moment de l'éruption. 5 Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune.
— Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coûtera bon pour l'avoir, cette fameuse redoute ! J'ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m'affecta.
10 Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au-delà du village de Cheverino.
Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu ; je m'enve-
15 loppai soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j'étais blessé, je
20 serais dans un hôpital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon cceur battait avec violence, et machinalement je disposais, comme une espèce de cuirasse, le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine. La
Z5 fatigue m'accablait, je m'assoupissais à chaque instant, et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force et me réveillait en sursaut.
Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on battit la diane, j'étais tout à fait endormi. Nous nous mimes en bataille,
30 on fit l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer une journée tranquille.
répandirent dans la plaine, nous les suivîmes lentement, et, au bout de vingt minutes, nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute.
Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite, une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de 5 nous. Elles commencèrent un feu très vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.
Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous 10 (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos tètes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea à 15 passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme héroïque. Mon îo amour-propre me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté d'être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B***, rue de Provence. 25
Le colonel passa devant notre compagnie ; il m'adressa la parole : * Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre début. >
Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de 30 moi, avait envoyé un peu de poussière.
Il parait que les Russes s'aperçurent du mauvais succès de leurs boulets; car ils les remplacèrent par des obus qui
g6 CARMEN AND OTHER STORIES
pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon schako et tua un homme auprès de moi.
— Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme 5 je venais de ramasser mon schako, vous en voilà quitte pour la
journée. Je connaissais cette superstition militaire qui croit que l'axiome non bis in idem trouve son application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièiement mon schako.
10 — C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente.
— Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir ; car je sens
15 bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j'ai été blessé, l'officier auprès de moi a reçu quelque balle'morte, et, ajouta-t-il d'un ton plus bas et presque honteux, leurs noms commençaient toujours par un P.
Je fis l'esprit fort ; bien des gens auraient fait comme moi ;
20 bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces
paroles prophétiques. Conscrit comme je l'étais, je sentais que
je ne pouvais confier mes sentiments à personne, et que je
devais toujours paraître froidement intrépide.
Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua sen- 25 siblement; alors nous sortîmes de notre couvert pour marcher sur la redoute.
Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxième fut chargé de tourner la redoute du côté de la gorge ; les deux autres devaient donner l'assaut. J'étais dans le troi- 30 sième bataillon.
En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le
sifflement des balles me surprit : souvent je tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit.
— A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une chose si terrible.
Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs : tout à coup les Russes poussèrent trois hourras, trois hourras distincts, puis demeurèrent silencieux et sans tirer.
— Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine ; cela ne nous présage rien de bon. i
Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus m'empêcher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant de l'ennemi.
Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les i palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines nouvelles avec des cris de Vive Femptreur! plus forts qu'on ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié.
Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que je i vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuâtre, on apercevait derrière leur parapet à demi détruit les grenadiers russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je crois voir encore chaque soldat, : l'œil gauche attaché sur nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure, à quelques pieds de nous, un homme tenant une lance à feu était auprès d'un canon.
Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était venue. 3
— Voilà la danse qui va commencer, s'écria mon capitaine.
Ce furent les dernières paroles que je l'entendis prononcer.
g8 CARMEN AND OTHER STORIES
Un roulement de tambours retentit dans la redoute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute 5 était de nouveau enveloppée de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu à mes pieds : sa tête avait été broyée par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute' ma compagnie, il ne restait debout que six hommes et moi.
io A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet en criant: Vive F empereur ! il fut suivi aussitôt de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous entrâmes dans la redoute, je ne sais com-
15 ment. On se battit corps à corps au milieu d'une fumée si épaisse, que Von ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j'entendis crier : <r Victoire !» et la fumée diminuant, j'aperçus du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les
20 canons surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient
25 Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près de la gorge. Quelques soldats s'empressaient autour de lui : je m'approchai.
— Où est le plus ancien capitaine? demandait-il à un sergent.
30 Le sergent haussa les épaules d'une manière très expressive.
— Et le plus ancien lieutenant?
— Voici monsieur qui est arrivé d'hier, dit le sergent d'un ton tout à fait calme.
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Le colonel sourit amèrement.
— Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le général C*** va vous faire soutenir.
— Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé?
— Tué, mon cher, mais la redoute est^ise !
There are more thinga in hesv'n and earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy.
Shakspeake, HamUt.
On se moque des visions et des apparitions surnaturelles ; quelques-unes, cependant, sont si bien attestées, que, si l'on refusait d'y croire, on serait obligé, pour être conséquent, de rejeter en masse tous les témoignages historiques. 5 Un procès-verbal en bonne forme, revêtu des signatures de quatre témoins dignes de foi, voilà ce qui garantit l'authenticité du fait que je vais raconter. J 'ajouterai que la prédiction contenue dans ce procès-verbal était connue et citée bien longtemps avant que des événements arrivés de nos jours aient io paru l'accomplir.
Charles XI, père du fameux Charles XII, était un des monarques les plus despotiques, mais un des plus sages qu'ait eus la Suède. Il restreignit les privilèges monstrueux de la noblesse, abolit la puissance du Sénat, et fit des lois de sa 15 propre autorité ; en un mot, il changea la constitution du pays, qui était oligarchique avant lut, et força les états à lui confier l'autorité absolue. C'était d'ailleurs un homme éclairé, brave, fort attaché à la religion luthérienne, d'un caractère inflexible, froid, positif, entièrement dépourvu d'ima- 20 gi nat ion.
Il venait de perdre sa femme Ulrique Éléonore. Quoique sa dureté pour cette princesse eût, dit-on, hâté sa fin, il l'estimait, et parut plus touché de sa mort qu'on ne l'aurait attendu d'un cœur aussi sec que le sien. Depuis cet événement, il
VISION DE CHARLES XI loi
devint encore plus sombre et taciturne qu'auparavant, et se livra au travail avec une application qui prouvait un besoin impérieux d'écarter des idées pénibles.
A la fin d'une soirée d'automne, il était assis en robe de chambre et en pantoufles devant un grand feu allumé dans 5 son cabinet au palais de Stockholm. Il avait auprès de lui son chambellan, le comte Brahé, qu'il honorait de ses bonnes grâces, et le médecin Baumgarten, qui, soit dit en passant, tranchait de l'esprit fort, et voulait que l'on doutât de tout, excepté de la médecine. Ce soir-là, il l'avait fait venir pour le 10 consulter sur je ne sais quelle indisposition.
La soirée se prolongeait, et le roi, contre sa coutume, ne leur faisait pas sentir, en leur donnant le bonsoir, qu'il était temps de se retirer. La tète baissée et les yeux fixés sur les tisons, il gardait un profond silence, ennuyé de sa compagnie, 15 mais craignant, sans savoir pourquoi, de rester seul. Le comte Brahé s'apercevait bien que sa présence n'était pas fort agréable, et déjà plusieurs fois il avait exprimé la crainte que Sa Majesté n'eût besoin de repos : un geste du roi l'avait retenu à sa place. A son tour, le médecin parla du tort que les 20 veilles font à la santé; mais Charles lui répondit entre ses dents:
— Restez, je n'ai pas encore envie de dormir.
Alors on essaya différents sujets de conversation qui s'épuisaient tous à la seconde ou troisième phrase. Il paraissait 25 évident que Sa Majesté était dans une de ses humeurs noires, et, en pareille circonstance, la position d'un courtisan est bien délicate. Le comte Brahé, soupçonnant que la tristesse du roi provenait de ses regrets pour la perte de son épouse, regarda quelque temps le portrait de la reine suspendu dans le cabinet, 30 puis il s'écria avec un grand soupir :
— Que ce portrait est ressemblant ! Voilà bien cette expression à la fois si majestueuse et si douce ! . . .
— Bah 1 répondit brusquement le roi, qui croyait entendre un reproche toutes les fois qu'on prononçait devant lui le nom de la reine.
— Ce portrait est trop flatté ! La reine était laide.
5 Fuis, fâché intérieurement de sa dureté, il se leva et fit un tour dans la chambre pour cacher une émotion dont il rougissait. Il s'arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la cour. La nuit était sombre et la lune à son premier quartier.
Le palais où résident aujourd'hui les rois de Suède n'était pas
id encore achevé, et Charles XI, qui l'avait commencé, habitait alors l'ancien palais situé à la pointe du Ritterholm qui regarde le lac Mselar. C'est un grand bâtiment en forme de fer à cheval. Le cabinet du roi était à l'une des extrémités, et à peu près en face se trouvait la grande salle où s'assemblaient les états quand
15 ils devaient recevoir quelque communication de la couronne. Les fenêtres de cette salle semblaient en ce moment éclairées d'une vive lumière. Cela parut étrange au roi. Il supposa d'abord que cette tueur était produite par le flambeau de quelque valet. Mais qu'allait-on faire à cette heure dans une
20 salle qui depuis longtemps n'avait pas été ouverte? D'ailleurs, la lumière était trop éclatante pour provenir d'un seul flambeau. On aurait pu l'attribuer à un incendie ; mais on ne voyait point de fumée, les vitres n'étaient pas brisées, nul bruit ne se faisait entendre ; tout annonçait plutôt une illumination.
25 Charles regarda ces fenêtres quelque temps sans parler. Cependant le comte Brahé, étendant la main vers le cordon d'une sonnette, se disposait à sonner un page pour l'envoyer reconnaître la cause de cette singulière clarté ; mais le roi l'arrêta. — Je veux aller moi-même dans cette salle, dit-il,
30 En achevant ces mots, on le vit pâlir, et sa physionomie exprimait une espèce de terreur religieuse. Pourtant il sortît d'un pas ferme ; le chambellan et le médecin le suivirent, tenant chacun une bougie allumée.
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Le concierge, qui avait la charge des clefs, était déjà couché. Baumgarten alla le réveiller et lui ordonna, de la part du roi, d'ouvrir sur-le-champ les portes de la salle des états. La surprise de cet homme fut grande à cet ordre inattendu ; il s'habilla à la hâte et joignit le roi avec son trousseau de clefs. D'abord 5 il ouvrit la porte d'une galerie qui servait d'antichambre ou de dégagement à la salle des états. Le roi entra ; mais quel fut son étonnement en voyant les murs entièrement tendus de noir 1
— Qui a donné l'ordre de faire tendre ainsi cette salle ? 10 demanda- 1- il d'un ton de colère.
— Sire, personne que je sache, répondit le concierge tout troublé, et, la dernière fois que j'ai fait balayer la galerie, elle était lambrissée de chêne comme elle l'a toujours été. . . . Certainement ces tentures-là ne viennent pas du garde-meuble 15 de Votre Majesté.
Et le roi, marchant d'un pas rapide, était déjà parvenu à plus des deux tiers de la galerie. Le comte et le concierge le suivaient de près ; le médecin Baumgarten était un peu en arrière, partagé entre la crainte de rester seul et celle de 20 s'exposer aux suites d'une aventure qui s'annonçait d'une façon assez étrange.
— N'allez pas plus loin, sire ! s'écria le concierge. Sur mon âme, il y a de la sorcellerie là dedans. A cette heure ... et depuis la mort de la reine, votre gracieuse épouse . . . , on 2$ dit qu'elle se promène dans cette galerie . . . Que Dieu nous protège !
— Arrêtez, sire ! s'écriait le comte de son côté. N'entendezvous pas ce bruit qui part de la salle des états ? Qui sait à quels dangers Votre Majesté s'expose ! 30
— Sire, disait Baumgarten, dont une bouffée de vent venait d'éteindre la bougie, permettez du moins que j'aille chercher une vingtaine de vos trabans.
— Entrons, dit le roi d'une voix ferme en s'arrêtant devant la porte de la grande salle ; et toi, concierge, ouvre vite cette porte.
Il la poussa du pied, et le bruit, répété par l'écho des voûtes, 5 retentit dans la galerie comme un coup de canon.
Le concierge tremblait tellement, que sa clef battait la serrure sans qu'il pût parvenir à la faire entrer.
— Un vieux soldat qui tremble ! dit Charles en haussant les épaules. — Allons, comte, ouvrez-nous cette porte.
10 Sire, répondit le comte en reculant d'un pas, que Votre Majesté me commande de marcher à la bouche d'un canon danois ou allemand, j'obéirai sans hésiter ; mais c'est l'enfer que vous voulez que je défie.
Le roi arracha la clef des mains du concierge.
i S — Je vois bien, dit-il d'un ton de mépris, que ceci me regarde seul ; et, avant que sa suite eût pu l'en empêcher, il avait ouvert l'épaisse porte de chêne, et était entré dans la grande salle en prononçant ces mots; «Avec l'aide de Dieu!» Ses trois acolytes, poussés par la curiosité, plus forte que la peur, et
20 peut-être honteux d'abandonner leur roi, entrèrent avec lui. La grande salle était éclairée par une infinité de flambeaux. Une tenture noire avait remplacé l'antique tapisserie à personnages. Le long des murailles paraissaient disposés en ordre, comme à l'ordinaire, des drapeaux allemands, danois ou mos-
25 covites, trophées des soldats de Gustave- Adolphe. On distinguait au milieu des bannières suédoises, couvertes de crêpes funèbres.
Une assemblée immense couvrait les bancs. Les quatre ordres de l'État * siégeaient chacun à son rang. Tous étaient
30 habillés de noir, et cette multitude de faces humaines, qui
paraissaient lumineuses sur un fond sombre, éblouissaient
tellement les yeux, que, des quatre témoins de cette scène
1 La noblesse, le clergé, les bourgeois e
extraordinaire, aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Ainsi un acteur vis-à-vis d'un public nombreux ne voit qu'une masse confuse, où ses yeux ne peuvent distinguer un seul individu.
Sur le trône élevé d'où le roi avait coutume de haranguer 5 l'assemblée, ils virent uu cadavre sanglant, revêtu des insignes de la royauté. A sa droite, un enfant, debout et la couronne en tête, tenait un sceptre à la main ; à sa gauche, un homme âgé, ou plutôt un autre fantôme, s'appuyait sur le trône. Il était revêtu du manteau de cérémonie que portaient les anciens 10 Administrateurs de la Suède, avant que Wasa en eût fait un royaume. En face du trône, plusieurs personnages d'un maintien grave et austère, revêtus de longues robes noires, et qui paraissaient être des juges, étaient assis devant une table sur laquelle on voyait de grands in-folios et quelques parchemins. 1 5 Entre le trône et les bancs de l'assemblée, il y avait un billot couvert d'un crêpe noir, et une hache reposait auprès.
Personne, dans cette assemblée surhumaine, n'eut l'air de s'apercevoir de la présence de Charles et des trois personnes qui l'accompagnaient. A leur entrée, ils n'entendirent d'abord 20 qu'un murmure confus, au milieu duquel l'oreille ne pouvait saisir des mots articulés ; puis le plus âgé des juges en robe noire, celui qui paraissait remplir les fonctions de président, se leva, et frappa trois fois de la main sur un in-folio ouvert devant lui. Aussitôt il se fit un profond silence. Quelques 25 jeunes gens de bonne mine, habillés richement, et les mains liées derrière le dos, entrèrent dans la salle par une porte opposée à celle que venait d'ouvrir Charles XI. Ils marchaient la tête haute et le regard assuré. Derrière eux, un homme robuste, revêtu d'un justaucorps de cuir brun, tenait le bout des cordes 30 qui leur liaient les mains. Celui qui marchait le premier, et qui semblait être le plus important des prisonniers, s'arrêta au milieu de la salle, devant le billot, qu'il regarda avec un dédain
superbe. En même temps, le cadavre parut trembler d'un mouvement convulsif, et un sang frais et vermeil coula de sa blessure. Le jeune homme s'agenouilla, tendit la tête ; la hache brilla dans l'air, et retomba aussitôt avec bruit. Un 5 ruisseau de sang jaillit sur l'estrade, et se confondit avec celui du cadavre ; et la tête, bondissant plusieurs fois sur le pavé rougi, roula jusqu'aux pieds de Charles, qu'elle teignit de sang. Jusqu'à ce moment, la surprise l'avait rendu muet ; mais, à ce spectacle horrible, « sa langue se délias ; il fit quelques pas 10 vers l'estrade, et, s'adressant à cette figure revêtue du manteau d'Administrateur, il prononça hardiment la formule bien
— Si tu es de Dieu, parle; si lu es de l'Autre, laisse-nous en paix.
15 Le fantôme lui répondit lentement et d'un ton solennel :
— Charles roi ! ce sang ne coulera pas sous ton règne . . . (ici la voix devint moins distincte) mais cinq règnes après. Malheur, malheur, malheur au sang de Wasa !
Alors les formes des nombreux personnages de cette éton- 20 nante assemblée commencèrent à devenir moins nettes et ne semblaient déjà plus que des ombres colorées, bientôt elles disparurent tout à fait ; les flambeaux fantastiques s'éteignirent, et ceux de Charles et de sa suite n'éclairèrent plus que les vieilles tapisseries, légèrement agitées par le vent. On entendit 25 encore, pendant quelque temps, un bruit assez mélodieux, qu'un des témoins compara au murmure du vent dans les feuilles, et un autre, au son que rendent des cordes de harpe en cassant au moment où l'on accorde l'instrument. Tous furent d'accord sur la durée de l'apparition, qu'ils jugèrent avoir été d'environ 30 dix minutes.
Les draperies noires, la tête coupée, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec tes fantômes ; seulement la pantoufle de Charles conserva une tache rouge,
qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scènes de cette nuit, si elles n'avaient pas été trop bien gravées dans sa mémoire.
Rentré dans son cabinet, le roi fit écrire la relation de ce qu'il avait vu, la fit signer par ses compagnons, et la signa lui-même. Quelques précautions que l'on prît pour cacher le contenu de 5 cette pièce au public, elle ne laissa pas d'être bientôt connue, même du vivant de Charles XI ; elle existe encore, et jusqu'à présent, personne ne s'est avisé d'élever des doutes sur son authenticité. La fin en est remarquable :
€ Et, si ce que je viens de relater, dit le roi, n'est pas l'exacte ta vérité, je renonce à tout espoir d'une meilleure vie, laquelle je puis avoir méritée pour quelques bonnes actions, et surtout pour mon zèle à travailler au bonheur de mon peuple, et à défendre la religion de mes ancêtres.»
Maintenant, si l'on se rappelle la mort de Gustave III, et le 15 jugement d'Ankarstrœm, son assassin, on trouvera plus d'un rapport entre cet événement et les circonstances de cette singulière prophétie.
Le jeune homme décapité en présence des états aurait désigné Ankarstrœm. 20
Le cadavre couronné serait Gustave III.
L'enfant, son fils et son successeur, Gustave-Adolphe IV.
Le vieillard, enfin, serait le duc de Sudermanie, oncle de Gustave IV, qui fut régent du royaume, puis enfin roi après la déposition de son neveu. 25
En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au nord-ouest, vers l'intérieur de l'île, on voit le terrain s'élever assez rapidement, et, après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, et quelquefois 5 coupés par des ravins, on se trouve sur le bord d'un maquis très étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois: tant pis si la
10 flamme se répand plus loin que besoin n'est; arrive que pourra, on est sûr d'avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se
15 consumer poussent, au printemps suivant, des cépées très épaisses qui, en peu d'années, parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré' que l'on nomme maquis. Différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu.
20 Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.
Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto- Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la
25 poudre et des balles; n'oubliez pas un manteau brun garni
d'un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les
bergers vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes, et
vous n'aurez rien à craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à la ville pour y renouveler vos munitions.
Mateo Falcone, quand j'étais en Corse en 18 . ., avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez 5 riche pour le pays ; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l'événement que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous 10 un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il y a tant de bons tireurs. Far exemple, Mateo n'aurait 15 jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines ; mais, à cent vingt pas, i) l'abattait d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse, ta A quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre. 15
Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s'était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi : d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto -Vecchio. Mais on contait de lui qu'à Coite, où il 30 avait pris femme, il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour : du moins on attribuait à Mateo certain coup de
DigiHicdb, GoOgIC
fusil qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu'il nomma For- 5 tunato : c'était l'espoir de sa famille, l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées : leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses dispositions.
10 Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop loin ; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison ; le père refusa donc :
15 on verra s'il n'eut pas lieu de s'en repentir.
Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la ville, chez son oncle le caporal? quand il fut soudainement
io interrompu dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. II se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés ; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo
2$ parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant
1 Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent les communes corses quand elles s'insurgèrent contre les seigneurs féodaux. Aujourd'hui, on donne encore quelquefois ce nom à un homme qui, 30 par ses propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une influence et une sorte de magistrature effective sur une finie ou un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq castes : les gentilshommes (dont les uns sont magnifiques, les autres signori), les taporali, les citoyens, les plébéiens et les étrangers.
Digil^db, GoOgIC
avec peine en s'appuyant sur son fusil. Il venait de r un coup de feu dans la cuisse.
Cet homme était un bandit} qui, étant parti de nuit pour aller chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses.' Après une vigoureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats, et sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être rejoint.
Il s'approcha de Fortunato et lui dit : i
— Tu es le fils de Mateo Falcone ?
— Oui.
— Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes.* Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
— Et que dira mon père si je te cache sans sa permission? i
— Il dira que tu as bien fait.
— Qui sait?
— Cache-moi vite; ils viennent.
— Attends que mon père soit revenu.
— Que j'attende? malédiction! Ils seront ici dans cinq » minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue.
Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid : — Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta carchera.*
— J'ai mon stylet. s
— Mais courras-tu aussi vite que moi?
11 fit un saut, et se mit hors d'atteinte.
1 Ce mot est ici le synonyme de proscrit.
1 C'est un corps levé depuis peu d'années par le gouvernement, et qui sert concurremment avec la gendarmerie au maintien de la police. 31
* L'uniforme des voltigeurs était alors un habit brun avec un collet
* Ceinture de cuir qui sert de giberne et de portefeuille.
Digil^db, GoOgIC
— Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone 1 Me laisseras-tu donc arrêter devant ta maison?
L'enfant parut touché.
— Que me donneras-tu si je te cache? dit-il en se rappro- 5 chant.
Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa
ceinture, et il en tira une pièce de cinq francs qu'il avait
réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato
sourit à la vue de la pièce d'argent; il s'en saisit, et dit à
io Gianetto :
— Ne crains rien.
Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût
1 5 possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa, de plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de
20 la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.
Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à collet jaune, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de
*5 Falcone. (On sait qu'en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs.) Il se nommait Tiodoro Gamba : c'était un homme actif, fort redouté des bandits dont il avait déjà traqué plusieurs.
— Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant; 30 comme te voilà grandi ! As-tu vu passer un homme tout à
l'heure? \
— Oh ! je ne suis pas encore si grand que vous, morf-cousin, répondit l'enfant d'un air niais. . \
DigilacdbyGoOglcX
— Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi?
— Si j'ai vu passer un homme?
— Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir,
et une veste brodée de rouge et de jaune? 5
— Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune?
— Oui, réponds vite, et ne répète pas mes questions.
— Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur son cheval Pieio. Il m'a demandé comment papa se portait, 10 et je lui ai répondu . . .
— Ah 1 petit drôle, tu fais le malin I Dis-moi vite par où est passé Gianetto, car c'est lui que nous cherchons ; et, j'en suis certain, il a pris par ce sentier.
— Qui sait? 15
— Qui sait? C'est moi qui sais que tu l'as vu.
— Est-ce qu'on voit les passants quand on dort?
— Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t'ont réveillé.
— Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant zo de bruit? L'escopette de mon père en fait bien davantage.
— Que le diable te confonde, maudit garnement! Je suis bien sûr que tu as vu le Gianetto. Peut-être même l'as- tu caché. Allons, camarades, entrez dans cette maison, et voyez
si notre homme n'y est pas. Il n'allait plus que d'une patte, 15 et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir cherché à gagner le maquis en clopinant. D'ailleurs, les traces de sang s'arrêtent ici.
— Et que dira papa? demanda Fortunato en ricanant ; que dira-t-il s'il sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il 30 était sorti?
— Vaurien ! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, sais-tu qu'il ne tient qu'à moi de te faire changer de note?
Peut-être qu'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin.
Et Fortunato ricanait toujours.
— Mon père est Mateo Falcone ! dit-il avec emphase.
5 — Sais-tu bien, petit drôle, que je puis t'emmener à Corte
ou à Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille,
les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis où est
Giane t to Sanpiero.
L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta:
10 — Mon père est Mateo Falcone,
— Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec Mateo.
Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à voix basse avec ses soldats, qui avaient déjà visité toute la maison.
iS Ce n'était pas une opération fort longue, car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en une seule pièce carrée. L'ameublement se compose d'une table, de bancs, de coffres et d'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des
20 voltigeurs et de son cousin.
Un soldat s'approcha du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un coup de baïonnette dans le foin avec négligence, et en haussant les épaules, comme s'il sentait que sa précaution était ridicule. Rien ne remua ; et le visage de l'enfant ne trahit
25 pas la plus légère émotion.
L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable ; déjà ils regardaient sérieusement du côté de la plaine, comme disposés à s'en retourner par où ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur
30 le fils de Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents.
— Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé I Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi ; et, si je
ne craignais de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte ! je t'emmènerais avec moi.
— Bahl
— Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et, pour ta peine d'avoir menti, il te donnera le fouet 5 jusqu'au sang.
— Savoir?
— Tu verras. . . . Mais, tiens . . . sois brave garçon, et je te donnerai quelque chose.
— Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis : c'est que, si 10 vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d'un luron comme vous pour aller l'y chercher.
L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus ; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato ij étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier :
— Fripon ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendu à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto- Vecchio, fier comme un paon ; et les gens te demanderaient : 20 a Quelle heure est-il?» et tu leur dirais: «Regardez à ma montre. s
— Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
— Oui ; mais le fils de ton oncle en a déjà une . . . pas 25 aussi belle que celle-ci, à la vérité . . . Cependant il est plus jeune que toi.
L'enfant soupira.
— Eh bien, la veux-tu, cette montre, petit cousin? Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'œil, ressemblait 30
Il6 CARMEN AND OTHER STORIES
succomber à la tentation ; mais il se lèche les babines i tout : t il ii l'air de dire à son maître : « Que votre plait cruelle ! »
Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en pré- 5 sentant sa montre. Foitunato n'avança pas la main ; mais il lui dit avec un sourire amer :
— Pourquoi vous moquez- vous de moi ?
— Par Dieu ! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et cette montre est à toi.
10 Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité; et, fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles.
— Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne pas la montre à cette condition ! Les camarades
15 sont témoins; et je ne puis m'en dédire.
En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant, qu'elle touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se
îo soulevait avec force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à peu, sa main droite s'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha ; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant lâchât pourtant le
z$ bout de la chaîne ... Le cadran était azuré ... la botte nouvellement fourbie . . . , au soleil, elle paraissait toute de feu . . . La tentation était trop forte.
Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé.
30 L'adjudant le comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne ; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter.
On ne tarda pas à voir le foin s'agiter ; et un homme sanglant, le poignard à la main, en sortit ; mais, comme il essayait de se . lever en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt on le garrotta fortement, malgré 5 sa résistance.
Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Fortunato qui s'était rapproché.
L'enfant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue, sentant qu'il avait cessé de la mériter ; mais le proscrit n'eut pas l'air 10 de faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup de sang-froid à l'adjudant :
— Mon cher Gamba, je ne puis marcher ; vous allez être obligé de me porter à la ville.
— Tu courais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartît 15 le cruel vainqueur ; mais sois tranquille : je suis si content de te tenir, que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué. Au reste, mon camarade, nous allons te faire une litière avec des branches et ta capote ; et à la ferme de Crespoli nous trouverons des chevaux. zo
— Bien, dit le prisonnier ; vous mettrez aussi un peu de paille sur votre litière, pour que je sois plus commodément.
Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme 3$ parurent tout d'un coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme s'avançait courbée péniblement sous le poids d'un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu'un fusil à la main et un autre en bandoulière ; car il est indigne d'un homme de porter d'autre 30 fardeau que ses armes.
A la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils venaient pour l'arrêter. Mais pourquoi cette idée? Mateo
... .«.Googk
I iS CARMEN AND OTHER STORIES
avait-il donc quelques démêlés avec la justice ? Non. Il jouissait d'une bonne réputation. C'était, comme on dit, un particulier bien famé ; mais il était Corse et montagnard, et il y a . peu de Coises montagnards qui, en scrutant bien leur mémoire, 5 n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette ; car depuis plus de dix ans il n'avait dirigé son fusil contre un homme ; mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture de faire une belle défense, s'il en était
10 besoin.
— Femme, dit-il à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens-toi prête.
Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en bandoulière et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il
15 avait à la main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres qui bordaient le chemin, et prêt, à la moindre démonstration hostile, à se jeter derrière le plus gros tronc, d'où il aurait pu faire feu à couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L'emploi
20 d'une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les armes de son mari.
D'un autre côté, l'adjudant était fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente.
25 — Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s'il était son ami, et qu'il voulût le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient à deux d'entre nous, aussi sûr qu'une lettre à la poste, et s'il me visait, nonobstant la parenté ! . . ,
30 Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme une vieille connaissance : mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long.
DigiHicdb, GoOgIC
— Holà ! eh t mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin.
Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté, et, à mesure que l'autre parlait, il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il était dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant 5 le joignit.
— Bonjour, frère, dit l'adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t'ai vu.
— Bonjour, frère.
— J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma 10 cousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd'hui; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d'empoigner Gianetto Sanpîero.
— Dieu soit loué I s'écria Giuseppa. Il nous a volé une 15 chèvre laitière la semaine passée.
Ces mots réjouirent Gamba.
— Pauvre diable I dit Mateo, il avait faim.
— Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu mortifié ; il m'a tué un de mes voltigeurs, et, non 20 content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais
il n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français. . . . Ensuite, il s'était si bien caché, que le diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver. 35
— Fortunato 1 s'écria Mateo.
— Fortunato t répéta Giuseppa.
— Oui, le Gianetto s'était caché sous ce tas de foin là-bas ; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour 3a sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat général.
— Malédiction ! dit tout bas Mateo.
Ils avaient rejoint le détachement. Gïanetto était déjà
couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en
la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange ; puis,
se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil
5 en disant :
— Maison d'un traître !
Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait 10 immédiatement payé l'insulte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. 11 reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta 15 les yeux baissés à Gianetto.
— Loin de moi ! lui cria le proscrit d'une voix foudroyante. Puis, se tournant vers un des voltigeurs :
— Camarade, donne-moi à boire, dit-il.
Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but zo l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos. — J'aime, disait-il, à être couché à mon aise. 35 On s'empressa de le satisfaire, puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine.
Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche. L'enfant regardait d'un œil inquiet tantôt sa mère 30 et tantôt son père, qui, s 'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.
— Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante pour qui connaissait l'homme.
Digil^db, GoOgIC
— Mon père 1 s'écria l'enfant en s' avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux.
Mais Mateo lui cria :
— Arrière de moi !
Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas 5 de son père.
Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
— Qui t'a donné cette montre? demanda- t-el le d'un ton sévère. 10
— Mon cousin l'adjudant.
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.
— Femme, dit-il, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison. 15
Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre. L'enfant obéit. *o
Giuseppa courut après Mateo et lui saisît le bras.
— C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme.
— Laisse-moi, répondit Mateo : je suis son père. 25 Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa
cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelques deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. ■ Il sonda la terre avec la crosse de son 30 fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein.
— Fortunato, va auprès de cette grosse pierre.
Digil^db, GoOgIC
L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.
— Dis tes prières.
— Mon père, mon père, ne me tuez pas.
— Dis tes prières ! répéta Mateo d'une voix terrible.
5 L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen l à la fin de chaque prière.
— Sont-ce là toutes les prières que tu sais?
— Mon père, je sais encore l'Ave Maria et la litanie que 10 nia tante m'a apprise.
— Elle est bien longue, n'importe.
L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.
— As-tu fini ?
— Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai 15 plus 1 Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce
au Gianetto !
Il parlait encore ; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant :
— Que Dieu te pardonne I
20 L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser
les genoux de son père ; mais il n'en eut pas le temps. Mateo
fit feu, et Fortunato tomba raide mort
Sans jeter un coup d'œil sur le cadavre, Mateo reprit le
chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin 25 d'enterrer son fils. Il avait fait à peine quelques pas qu'il
rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu.
— Qu'as-tu fait? s'écria-t-elle. /
— Justice. ^ '
— Oùest-a? \
30 ■ — Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est ràort en/chrétien ;
je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro
Bianchi de venir demeurer avec nous. \
TAMANGO
Le capitaine Ledoux était un bon marin. Il avait commencé par être simple matelot, puis il devint «de-timonier. Au combat de Trafalgar, il eut la main gauche fracassée par un éclat de bois ; il fut amputé, et congédié ensuite avec de bons certificats. Le repos ne lui convenait guère, et, l'occasion de se s rembarquer se présentant, il servit, en qualité de second lieutenant, à bord d'un corsaire. L'argent qu'il retira de quelques prises lui permit d'acheter des livres et d'étudier la théorie de la navigation, dont il connaissait déjà parfaitement la pratique. Avec le temps, il devint capitaine d'un lougre corsaire de trois 10 canons et de soixante hommes d'équipage, et les caboteurs de Jersey conservent encore le souvenir de ses exploits. La paix le désola : il avait amassé pendant la guerre une petite fortune, qu'il espérait augmenter aux dépens des Anglais. Force lui fut d'offrir ses services à de pacifiques négociants ; et, comme i 5 il était connu pour un homme de résolution et d'expérience, on lui confia facilement un navire. Quand la traite des nègres fut défendue, et que, pour s'y livrer, il fallut non seulement tromper la vigilance des douaniers français, ce qui n'était pas très difficile, mais encore, et c'était le plus hasardeux, échapper 20 aux croiseurs anglais, le capitaine Ledoux devint un homme précieux pour les trafiquants de bois d'ébène. 1
Bien différent de la plupart des marins qui ont langui longtemps comme lui dans les postes subalternes, il n'avait point cette horreur profonde des innovations, et cet esprit de routine 25 qu'ils apportent trop souvent dans les grades supérieurs. Le 1 Nom que se donnent eux-mêines les gens qui font la traite. "3
capitaine Ledoux, au contraire, avait été le premier à recommander à son armateur l'usage des caisses en fer, destinées à contenir et conserver l'eau. A son bord, les menottes et les chaînes, dont les bâtiments négriers ont provision, étaient 5 fabriquées d'après un système nouveau, et soigneusement vernies pour les préserver de la rouille. Mais ce qui lui fit le plus d'honneur parmi les marchands d'esclaves, ce fut la construction, qu'il dirigea lui-même, d'un brick destiné à la traite, fin voilier, étroit, long comme un bâtiment de guerre, et
10 cependant capable de contenir un très grand nombre de noirs. Il le nomma T Espérance. Il voulut que les entreponts, étroits et rentrés, n'eussent que trois pieds quatre pouces de haut, prétendant que cette dimension permettait aux esclaves de taille raisonnable d'être commodément assis; et quel besoin
15 ont-ils de se lever?
— Arrivés aux colonies, disait Ledoux, ils ne resteront que trop sur leurs pieds l
Les noirs, le dos appuyé aux bordages du navire, et disposés sur deux lignes parallèles, laissaient entre leurs pieds un espace
20 vide, qui, dans tous les autres négriers, ne sert qu'à la circulation. Ledoux imagina de placer dans cet intervalle d'autres nègres, couchés perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait une dizaine de nègres de plus qu'un autre du même tonnage. A la rigueur, on aurait pu en placer
25 davantage ; mais il faut avoir de l'humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'ébattre, pendant une traversée de six semaines et plus : « Car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après tout, sont des hommes comme
30 les blancs, s
L' 'Espérance partit de Nantes un vendredi, comme le remarquèrent depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs qui visitèrent scrupuleusement le brick ne découvrirent pas six
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grandes caisses remplies de chaînes, de menottes, et de ces fers que l'on nomme, je ne sais pourquoi, barres de justice. Ils ne furent point étonnés non plus de l'énorme provision d'eau que devait porter l'Espérance, qui, d'après ses papiers, n'allait qu'au Sénégal pour y faire le commerce de bois et d'ivoire, s La traversée n'est pas longue, il est vrai, mais enfin le trop de précautions ne peut nuire. Si l'on était surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau P
L'Espérance partit donc un vendredi, bien gréée et bien équipée de tout. Ledoux aurait voulu peut-être des mâts un 10 peu plus solides; cependant, tant qu'il commanda le bâtiment, il n'eut point à s'en plaindre. Sa traversée fut heureuse et rapide jusqu'à la côte d'Afrique. Il mouilla dans la rivière de Joale (je crois) dans un moment où les croiseurs anglais ne surveillaient point cette partie de la côte. Des cour- 15 tiers du pays vinrent aussitôt à bord. Le moment était on ne peut plus favorable; Tamango, guerrier fameux et vendeur d'hommes, venait de conduire à la côte une grande quantité d'esclaves, et il s'en défaisait à bon marché, en homme qui se sent la force et les moyens d'approvisionner promptement la 20 place, aussitôt que les objets de son commerce y deviennent rares.
Le capitaine Ledoux se fit descendre sur le rivage, et fit sa visite à Tamango. Il le trouva dans une case en paille qu'on lui avait élevée à la hâte, accompagné de ses deux femmes z$ et de quelques sou s- marchand s et conducteurs d'esclaves. Tamango s'était paré pour recevoir le capitaine blanc. Il était vêtu d'un vieil habit d'uniforme bleu, ayant encore les galons de caporal ; mais sur chaque épaule pendaient deux épaulettes d'or attachées au même bouton, et ballottant, l'une par devant, 30 l'autre par derrière. Comme il n'avait pas de chemise, et que l'habit était un peu court pour un homme de sa taille, on remarquait entre les revers blancs de l'habit et son caleçon de
toile de Guinée une bande considérable de peau noire qui ressemblait à une large ceinture. Un grand sabre de cavalerie était suspendu à son côté au moyen d'une corde, et il tenait à la main un beau fusil à deux coups, de fabrique anglaise. Ainsi 5 équipé, le guerrier africain croyait surpasser en élégance le petit-maître le plus accompli de Paris ou de Londres.
Le capitaine Ledoux le considéra quelque temps en silence, tandis que Tamango, se redressant à la manière d'un grenadier qui passe à la revue devant un général étranger, jouissait de
10 l'impression qu'il croyait produire sur le blanc. Ledoux, après l'avoir examiné en connaisseur, se tourna vers son second, et lui dit :
— Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus, rendu sain et sans avaries à la Martinique.
15 On s'assit, et un matelot qui savait un peu la langue yolofe servit d'interprète. Les premiers compliments de politesse échangés, un mousse apporta un panier de bouteilles d'eau-devie ; on but, et le capitaine, pour mettre Tamango en belle humeur, lui fit présent d'une jolie poire à poudre en cuivre,
îo ornée du portrait de Napoléon en relief. Le présent accepté avec la reconnaissance convenable, on sortit de la case, on s'assit à l'ombre en face des bouteilles d'eau-de-vie, et Tamango donna le signal de faire venir les esclaves qu'il avait à vendre. Ils parurent sur une longue file, le corps courbé par la
25 fatigue et la frayeur, chacun ayant le cou pris dans une fourche longue de plus de six pieds, dont les deux pointes étaient réunies vers la nuque par une barre de bois. Quand il faut se mettre en marche, un des conducteurs prend sur son épaule le manche de la fourche du premier esclave; celui-ci
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colonne s'arrête. On juge facilement qu'il ne faut pas penser à s'échapper à la course, quand on porte attaché au cou un gros bâton de six pieds de longueur.
A chaque esclave mâle ou femelle qui passait devant lui, le capitaine haussait les épaules, trouvait les hommes chétifs, les 5 femmes trop vieilles ou trop jeunes et se plaignait de l'abâtardissement de la race noire.
— Tout dégénère, disait-il; autrefois c'était bien différent. Les femmes avaient cinq pieds six pouces de haut, et quatre hommes auraient tourné seuls le cabestan d'une frégate, pour 10 lever la maîtresse ancre.
Cependant, tout en critiquant, il faisait un premier choix des noirs les plus robustes et les plus beaux. Ceux-là, il pouvait les payer au prix ordinaire ; mais, pour le reste, il demandait une forte diminution. Tamango, de son côté, défendait 15 ses intérêts, vantait sa marchandise, parlait de la rareté des hommes et des périls de la traite. Il conclut en demandant un prix, je ne sais lequel, pour les esclaves que le capitaine blanc voulait charger à son bord.
Aussitôt que l'interprète eut traduit en français la proposition 20 de Tamango, Ledoux manqua tomber à la renverse, de surprise et d'indignation ; puis, murmurant quelques jurements affreux, il se leva comme pour rompre tout marché avec un homme aussi déraisonnable. Alors Tamango le retint ; il parvint avec peine à le faire rasseoir. Une nouvelle bouteille fut débouchée, 25 et la discussion recommença. Ce fut le tour du noir à trouver folles et extravagantes les propositions du blanc. On cria, on disputa longtemps, on but prodigieusement d 'eau -de-vie ; mais l'eau-de-vie produisait un effet bien différent sur les deux parties contractantes. Plus le Français buvait, plus il réduisait 30 ses offres ; plus l'Africain buvait, plus il cédait de ses prétentions. De la sorte, à la fin du panier, on tomba d'accord. De mauvaises cotonnades, de la poudre, des pierres à feu,
trois barriques d'eau-de-vie, cinquante fusils mal raccommodés furent donnés en échange de cent soixante esclaves. Le capitaine, pour ratifier le traité, frappa dans la main du noir plus qu'à moitié ivre, et aussitôt les esclaves furent remis 5 aux matelots français, qui se hâtèrent de leur ôter leurs fourches de bois pour leur donner des carcans et des menottes en fer ; ce qui montre bien la supériorité de la civilisation européenne.
Restait encore une trentaine d'esclaves: c'étaient des
10 enfants, des vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein.
Tamango, qui ne savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de les lui vendre pour une bouteille d'cau-de-vie la pièce. L'offre était séduisante. Ledoux se souvint qu'à la
15 représentation des Vêpres Siciliennes à Nantes, il avait vu bon nombre de gens gros et gras entrer dans un parterre déjà plein, et parvenir cependant à s'y asseoir, en vertu de la compressa bilité des corps humains. Il prit les vingt plus sveltes des trente esclaves.
zo Alors Tamango ne demanda plus qu'un verre d'eau-de-vie pour chacun des dix restants. Ledoux réfléchit que les enfants ne payent et n'occupent que demi-place dans les voitures publiques. Il prit donc trois enfants ; mais il déclara qu'il ne voulait plus se charger d'un seul noir. Tamango, voyant qu'il
25 lui restait encore sept esclaves sur les bras, saisit son fusil et coucha en joue une femme qui venait la première : c'était la mère des trois enfants.
— Achète, dit-il au blanc, ou je la tue ; un petit verre d'eaude-vie ou je tire.
30 — Et que diable veux-tu que j'en fasse? répondit Ledoux. Tamango fit feu, et l'esclave tomba morte à terre.
— Allons, à un autre 1 s'écria Tamango en visant un vieillard tout cassé : un verre d'eau-de-vie, ou bien ■ . .
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Une de ses femmes lui détourna le bras, et le coup partit au hasard. Elle venait de reconnaître dans le vieillard que son mari allait tuer un guiriot ou magicien, qui lui avait prédit qu'elle serait reine.
Tamaugo, que l' eau-de-vie avait rendu furieux, ne se posséda 5 plus en voyant qu'on s'opposait à ses volontés. Il frappa rudement sa femme de la crosse de son fusil; puis se tournant vers Ledoux :
— Tiens, dit-il, je te donne cette femme.
Ledoux la regarda en souriant, puis il la prit par la main: 10
— Je trouverai bien où la mettre, dit-il.
L'interprète était un homme humain. Il donna une tabatière de caitqn à Tamango, et lui demanda les six esclaves restants. Ils les délivra de leurs fourches, et leur permit de s'en aller où bon leur semblerait. Aussitôt ils se sauvèrent, qui deçà, 15 qui delà, fort embarrassés de retourner dans leur pays à deux cents lieues de la côte.
Cependant le capitaine dit adieu à Tamango et s'occupa de faire au plus vite embarquer sa cargaison. Il n'était pas prudent de rester longtemps en rivière ; les croiseurs pou- 20 vaient reparaître, et il voulait appareiller le lendemain. Pour Tamango, il se coucha sur l'herbe, à l'ombre, et dormit pour cuver son eau-de-vie.
Quand il se réveilla, le vaisseau était déjà sous voiles et descendait la rivière. Tamango, la tête encore embarrassée de 25 la débauche de la veille, demanda sa femme Ayché. On lui répondit qu'elle avait eu le malheur de lui déplaire, et qu'il l'avait donnée en présent au capitaine blanc, lequel l'avait emmenée à son bord. A cette nouvelle, Tamango stupéfait se frappa la tête, puis il prit son fusil, et, comme la rivière faisait 30 plusieurs défcMirs avant de se décharger dans la mer, il courut, par le chemin le plus direct, à une petite anse, éloignée de l'embouchure d'une demi-lieue. Là, il espérait trouver un
canot avec lequel il pourrait joindre le brick, dont les sinuosités de la rivière devaient retardei la marche. Il ne se trompait pas : en effet, il eut le temps de se jeter dans un canot et de joindre le négrier.
5 Ledoux fut surpris de le voir, mais encore plus de l'entendre redemander sa femme.
— Bien donné ne se reprend plus, répondit-il. Et il lui tourna le dos.
Le noir insista, offrant de rendre une partie des objets qu'il 10 avait reçus en échange des esclaves. Le capitaine se mit à rire ; dit qu'Ayché était une très bonne femme, et qu'il voulait la garder. Alors le pauvre Tamango versa un torrent de larmes, et poussa des cris de douleur aussi aigus que ceux d'un malheureux qui subit une opération chirurgicale. Tantôt 15 il se roulait sur le pont en appelant sa chère Ayché; tantôt il se frappait la tête contre les planches, comme pour se tuer. Toujours impassible, le capitaine, en lui montrant le rivage, lui faisait signe qu'il était temps pour lui de s'en aller ; mais Tamango persistait. Il offrit jusqu'à ses épaulettes d'or, son 20 fusil et son sabre. Tout fut inutile.
Pendant ce débat, le lieutenant de PEspiranee dit au capitaine :
— Il nous est mort cette nuit trois esclaves, nous avons de la place. Pourquoi ne prendrions-nous pas ce vigoureux coquin,
25 qui vaut mieux à lui seul que les trois morts ? Ledoux fit réflexion que Tamango se vendrait bien mille écus ; que ce voyage, qui s'annonçait comme très profitable pour lui, serait probablement son dernier ; qu'enfin sa fortune étant faite, et lui renonçant au commerce d'esclaves, peu lui importait de
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pendant qu'il les avait encore en sa possession. Ledoux lui demanda donc son fusil, comme pour l'examiner et s'assurer s'il valait bien autant que la belle Ayché. En faisant jouer les ressorts, il eut soin de laisser tomber la poudre de l'amorce. Le lieutenant de son côté maniait le sabre ; et, Tamango se 5 trouvant ainsi desarmé, deux vigoureux matelots se jetèrent sur lui, le renversèrent sur le dos, et se mirent en devoir de le garrotter. La résistance du noir fut héroïque. Revenu de sa première surprise, et malgré le désavantage de sa position, il lutta longtemps contre les deux matelots. Grâce à sa force 10 prodigieuse, il parvint à se relever. D'un coup de poing, il terrassa l'homme qui le tenait au collet ; il laissa un morceau de son habit entre les mains de l'autre matelot, et s'élança comme un furieux sur le lieutenant pour lui arracher son sabre. Celui-ci l'en frappa à la tête, et lui fit une blessure large, mais 15 peu profonde. Tamango tomba une seconde fois. Aussitôt on lui lia fortement les pieds et les mains. Tandis qu'il se défendait, il poussait des cris de rage, et s'agitait comme un sanglier pris dans des toiles ; mais, lorsqu'il vit que toute résistance était inutile, il ferma les yeux et ne fît plus aucun 2° mouvement. Sa respiration forte et précipitée prouvait seule qu'il était encore vivant.
— Parbleu! s'écria le capitaine Ledoux, les noirs qu'il a vendus vont rire de bon cœur en le voyant esclave à son tour. C'est pour le coup qu'ils verront bien qu'il y a une Providence. 25
Cependant le pauvre Tamango perdait tout son sang. Le charitable interprète qui, la veille, avait sauvé la vie à six esclaves, s'approcha de lui, banda sa blessure et lui adressa quelques paroles de consolation. Ce qu'il put lui dire, je l'ignore. Le noir restait immobile, ainsi qu'un cadavre. Il 30 fallut que deux matelots le portassent comme un paquet dans l'entrepont, à la place qui lui était destinée. Pendant deux jours, il ne voulut ni boire ni manger ; à peine lui vit-on ouvrir
les yeux. Ses compagnons de captivité, autrefois ses prisonniers, le virent paraître au milieu d'eux avec un étonneraent stupide. Telle était la crainte qu'il leur inspirait encore, que pas un seul n'osa insulter à la misère de celui qui avait causé la leur. S Favorisé par un bon vent de terre, le vaisseau s'éloignait rapidement de la côte d'Afrique. Déjà sans inquiétude au sujet de la croisière anglaise, le capitaine ne pensait plus qu'aux énormes bénéfices qui l'attendaient dans les colonies vers lesquelles il se dirigeait. Son bois d'ébène se maintenait
10 sans avaries. Point de maladies contagieuses. Douze nègres seulement, et des plus faibles, étaient morts de chaleur : c'était bagatelle. Afin que sa cargaison humaine souffrit le moins possible des fatigues de la traversée, il avait l'attention de faire monter tous les jours ses esclaves sur le pont. Tour à
15 tour un tiers de ces malheureux avait une heure pour faire sa provision d'air de toute la journée. Une partie de l'équipage les surveillait armée jusqu'aux dents, de peur de révolte ; d'ailleurs, on avait soin de ne jamais ôter entièrement leurs fers. Quelquefois un matelot qui savait jouer du violon les régalait
10 d'un concert. 11 était alors curieux de voir toutes ces figures noires se tourner vers le musicien, perdre par degrés leur expression de désespoir stupide, rire d'un gros rire et battre des mains quand leurs chaînes le leur permettaient. — L'exercice est nécessaire à la santé ; aussi l'une des salutaires pra-
z$ tiques du capitaine Ledoux, c'était de faire souvent danser ses esclaves, comme on fait piaffer des chevaux embarqués pour une longue traversée.
— Allons, mes enfants, dansez, amusez-vous, disait le capitaine d'une voix de tonnerre, en faisant claquer un énorme
30 fouet de poste.
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tète avec fierté au milieu de la foule craintive des esclaves, il jeta un coup d'ceil triste, mais calme, sur l'immense étendue d'eau qui environnait le navire, puis il se coucha, ou plutôt se laissa tomber sur les planches du tillac, sans prendre même le soin d'arranger ses fers de manière qu'ils lui fussent moins 5 incommodes. Ledoux, assis au gaillard d'arrière, fumait tranquillement sa pipe. Près de lui, Ayché, portant à la main un plateau chargé de liqueurs, se tenait prête à lui verser à boire. Un noir, qui détestait Tamango, lui fit signe de regarder de ce côté. Tamango tourna la tête, l'aperçut, poussa un cri ; et, 10 se levant avec impétuosité, courut vers le gaillard d'arrière avant que les matelots de garde eussent pu s'opposer à une infraction aussi énorme de toute discipline navale :
— Ayché ! cria-t-il d'une voix foudroyante, et Ayché poussa un cri de terreur; crois-tu que dans le pays des blancs il n'y 15 ait point de Mama-Jumbo?
Déjà des matelots accouraient le bâton lève ; maïs Tamango, les bras croisés, et comme insensible, retournait tranquillement à sa place, tandis qu'Ayché, fondant en larmes, semblait pétrifiée par ces mystérieuses paroles. *o
La nuit, lorsque presque tout l'équipage dormait d'un profond sommeil, les hommes de garde entendirent d'abord un chant grave, solennel, lugubre, qui partait de l'entrepont, puis un cri de femme horriblement aigu. Aussitôt après, la grosse voix de Ledoux jurant et menaçant, et le bruit de son terrible fouet, 25 retentirent dans tout le bâtiment. Un instant après, tout rentra dans le silence. Le lendemain, Tamango parut sur le pont la figure meurtrie, mais l'air aussi fier, aussi résolu qu'auparavant.
A peine Ayché l'eut-elle aperçu, que, quittant le gaillard 30 d'arrière, elle courut avec rapidité vers Tamango, s'agenouilla devant lui, et lui dit avec un accent de désespoir concentré :
— Pardonne-moi, Tamango, pardonne-moi I
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Tamango la regarda fixement pendant une minute; puis, remarquant que l'interprète était éloigné ;
— Une lime ! dit-il.
Et il se coucha sur le tillac en tournant le dos à Ayché. Le
S capitaine la réprimanda vertement, lui donna même quelques
soufflets, et lui défendit de parler à son ex-mari ; mais il était
loin de soupçonner le sens des courtes paroles qu'ils avaient
échangées, et il ne fit aucune question à ce sujet.
Cependant Tamango, renfermé avec les autres esclaves, les io exhortait jour et nuit à tenter un effort généreux pour recouvrer leur liberté. 11 leur parlait du petit nombre des blancs, et leur faisait remarquer la négligence toujours croissante de leurs gardiens ; puis, sans s'expliquer nettement, il disait qu'il saurait les ramener dans leur pays, vantait son savoir dans les 15 sciences occultes, dont les noirs sont fort entichés, et menaçait de la vengeance du diable ceux qui se refuseraient de l'aider dans son entreprise. Dans ses harangues, i) ne se servait que du dialecte des Peules, qu'entendaient la plupart des esclaves, mais que l'interprète ne comprenait pas. La réputation de îo l'orateur, l'habitude qu'avaient les esclaves de le craindre et de lui obéir, vinrent merveilleusement au secours de son éloquence, et les noirs le pressèrent de fixer un jour pour leur délivrance, bien avant que lui-même se crût en état de l'effectuer. Il répondait vaguement aux conjurés que le temps n'était 25 pas venu, et que le diable, qui lui apparaissait en songe, ne l'avait pas encore averti, mais qu'ils eussent à se tenir prêts au premier signal. Cependant il ne négligeait aucune occasion de faire des expériences sur la vigilance de ses gardiens. Une fois, un matelot, laissant son fusil appuyé contre les plats-bords, 30 s'amusait à regarder une troupe de poissons volants qui suivaient le vaisseau ; Tamango prit le fusil et se mit à le manier, imitant avec des gestes grotesques les mouvements qu'il avait vu faire à des matelots qui faisaient l'exercice. On lui retira
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le fusil au bout d'un instant ; mais il avait appris qu'il pourrait toucher une arme sans éveiller immédiatement le soupçon ; et, quand le temps viendrait de s'en servir, bien hardi celui qui voudrait la lui arracher des mains.
Un jour, Ayché lui jeta un biscuit en lui faisant un signe que 5 lui seul comprit. Le biscuit contenait une petite Urne : c'était de cet instrument que dépendait la réussite du complot. D'abord Tamango se garda bien de montrer la lime à ses compagnons ; mais, lorsque la nuit fut venue, il se mit à murmurer des paroles inintelligibles qu'il accompagnait de gestes 10 bizarres. Par degrés, il s'anima jusqu'à pousser des cris. A entendre les intonations variées de sa voix, on eût dit qu'il Était engagé dans une conversation animée avec une personne invisible. Tous les esclaves tremblaient, ne doutant pas que le diable ne fût en ce moment même au milieu d'eux. Tamango 15 mit fin à cette scène en poussant un cri de joie.
— Camarades, s'écria-t-il, l'esprit que j'ai conjuré vient enfin de m 'accorder ce qu'il m'avait promis, et je tiens dans mes mains l'instrument de notre délivrance. Maintenant il ne vous faut plus qu'un peu de courage pour vous faire libres. 20
Il fit toucher la lime à ses voisins, et la fourbe, toute grossière qu'elle était, trouva créance auprès d'hommes encore plus grossiers.
Après une longue attente vint le grand jour de vengeance et de liberté. Les conjurés, liés entre eux par un serment solen- z$ nel, avaient arrêté leur plan après une mûre délibération. Les plus déterminés, ayant Tamango à leur tête, lorsqu'ils monteraient à leur tour sur le pont, devaient s'emparer des armes de leurs gardiens ; quelques autres iraient à la chambre du capitaine pour y prendre les fusils qui s'y trouvaient. Ceux qui 30 seraient parvenus à limer leurs fers devaient commencer l'attaque ; mais, malgré le travail opiniâtre de plusieurs nuits, le plus grand nombre des esclaves était encore incapable de
prendre une part énergique à l'action. Aussi trois noirs robustes avaient le charge de tuer l'homme qui portait dans sa poche la clef des fers, et d'aller aussitôt délivrer leurs compagnons enchaînés.
5 Ce jour-là, le capitaine Ledoux était d'une humeur charmante ; contre sa coutume, il fit grâce à un mousse qui avait mérité le fouet. Il complimenta l'officier de quart sur sa manœuvre, déclara à l'équipage qu'il était content, et lui annonça qu'à la Martinique, où ils arriveraient dans peu, chaque homme
10 recevrait une gratification. Tous les matelots, entretenant de si agréables idées, faisaient déjà dans leur tête l'emploi de cette gratification. Ils pensaient à l'eau-de-vie de la Martinique, lorsqu'on fit monter sur le pont Tamango et les autres conjurés.
15 Ils avaient eu soin de limer leurs fers de manière qu'ils ne parussent pas être coupés, et que le moindre effort suffît cependant pour les rompre. D'ailleurs, ils les faisaient si bien résonner, qu'à les entendre on eût dit qu'ils en portaient un double poids. Après avoir humé l'air quelque temps, ils se
îo prirent tous par la main et se mirent à danser pendant que Tamango entonnait le chant guerrier de sa famille, 1 qu'il chantait autrefois avant d'aller au combat. Quand la danse eut duré quelque temps, Tamango, comme épuisé de fatigue, se coucha tout de son long aux pieds d'un matelot qui s'ap-
15 puyait nonchalamment contre les plats-bords du navire ; tous les conjurés en firent autant. De la sorte, chaque matelot était entouré de plusieurs noirs.
Tout à coup Tamango, qui venait doucement de rompre ses fers, pousse un grand cri, qui devait servir de signal, tire vio-
30 lemment par les jambes le matelot qui se trouvait près de lui,
le culbute, et, lui mettant le pied sur le ventre, lui arrache
son fusil, et s'en sert pour tuer l'officier de quart. En même
1 Chaque capitaine nègre a le sien.
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temps, chaque matelot de garde est assailli, désarmé et aussitôt égorgé. De toutes parts, un cri de guerre s'élève. Le contremaître, qui avait la clef des fers, succombe un des premiers. Alors une foule de noirs inondent le tillac. Ceux qui ne peuvent trouver d'armes saisissent les barres du cabestan ou 5 les rames de la chaloupe. Dès ce moment, l'équipage européen fut perdu. Cependant quelques matelots firent tête sur le gaillard d'arrière ; mais ils manquaient d'armes et de résolution. Ledoux était encore vivant et n'avait rien perdu de son courage. S'apercevant que Tamango était l'âme de la 10 conjuration, il espéra que, s'il pouvait le tuer, il aurait bon marché de ces complices. II s'élança donc à sa rencontre le sabre à la main en l'appelant à grands cris. Aussitôt Tamango se précipita sur lui. Il tenait un fusil par le bout du canon et s'en servait comme d'une massue. Les deux chefs se joignirent 15 sur un des passavants, ce passage étroit qui communique du gaillard d'avant à l'arrière. Tamango frappa le premier. Far un léger mouvement de corps, le blanc évita le coup. La crosse, tombant avec force sur les planches, se brisa, et le contre-coup fut si violent, que le fusil échappa des mains de Tamango. Il 20 était sans défense, et Ledoux, avec un sourire de joie diabolique, levait le bras et allait le percer ; mais Tamango était aussi agile que les panthères de son pays. Il s'élança dans les bras de son adversaire, et lui saisit la main dont il tenait son sabre. L'un s'efforce de retenir son arme, l'autre de l'arracher. Dans cette 25 lutte furieuse, ils tombent tous les deux; mais l'Africain avait le dessous. Alors, sans se décourager, Tamango, étreignant son adversaire de toute sa force, le mordit à la gorge avec tant de violence, que le sang jaillit comme sous la dent d'un lion. Le sabre échappa de la main défaillante du capitaine. Tamango 30 s'en saisit ; puis, se relevant, la bouche sanglante, et poussant un cri de triomphe, il perça de coups redoublés son ennemi déjà demi-mort.
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La victoire n'était pins douteuse. Le peu de matelots qui restaient essayèrent d'implorer la pitié des révoltés; maiô tous, jusqu'à l'interprète, qui ne leur avait jamais fait de mal, furent impitoyablement massacrés. Le lieutenant mourut S avec gloire. Il s'était retiré à l'arrière, auprès d'un de ces petits canons qui tournent sur un pivot, et que l'on charge de mitraille. De la main gauche, il dirigea la pièce, et, de la droite, armé d'un sabre, il se défendit si bien qu'il attira autour de lui une foule de noirs. Alors, pressant la détente 10 du canon, il rit au milieu de cette masse serrée une large rue pavée de morts et de mourants. Un instant après, il fut mis en pièces.
Lorsque le cadavre du dernier blanc, déchiqueté et coupé par morceaux, eut été jeté à la mer, les noirs, rassasiés de 15 vengeance, levèrent les yeux vers les voiles du navire, qui, toujours enflées par un vent frais, semblaient obéir encore à leurs oppresseurs et mener les vainqueurs, malgré leur triomphe, dans la terre de l'esclavage.
— Rien n'est donc fait, pensèrent-ils avec tristesse ; et ce zo grand fétiche des blancs voudra-t-il nous ramener dans notre pays, nous qui avons versé le sang de ses maîtres ?
Quelques-uns dirent que Tamango saurait le faire obéir. Aussitôt on appelle TamangO à grands cris.
Il ne se pressait pas de se montrer. On le trouva dans la 2$ chambre de poupe, debout, une main appuyée sur le sabre sanglant du capitaine ; l'autre, il la tendait d'un air distrait à sa femme Ayché, qui la baisait à genoux devant lui. La joie d'avoir vaincu ne diminuait pas une sombre inquiétude qui se trahissait dans toute sa contenance. Moins grossier que les 30 autres, il sentait mieux la difficulté de sa position.
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retarder un peu le moment qui allait, pour lui-même et pour les autres, décider de l'étendue de son pouvoir.
Dans tout le vaisseau, il n'y avait pas un noir, si stupide qu'il fût, qui n'eût remarqué l'influence qu'une certaine roue et la boîte placée en face exerçaient sur les mouvements du 5 navire ; mais, dans ce mécanisme, il y avait toujours pour eux un grand mystère. Tamango examina la boussole pendant longtemps en remuant les lèvres, comme s'il lisait les caractères qu'il y voyait tracés ; puis il portait la main à son front, et prenait l'attitude pensive d'un homme qui fait un 10 calcul de tète. Tous les noirs l'entouraient, la bouche béante, les yeux démesurément ouverts, suivant avec anxiété le moindre de ses gestes. Enfin, avec ce mélange de crainte et de confiance que l'ignorance donne, il imprima un violent mouvement à la roue du gouvernail. 15
Comme un généreux coursier qui se cabre sous l'éperon d'un cavalier imprudent, le beau brick l'Espérance bondit sur la vague à cette manœuvre inouïe. On eût dit qu'indigné il voulait s'engloutir avec son pilote ignorant. Le rapport nécessaire entre la direction des voiles et celte du gouvernail îo étant brusquement rompu, le vaisseau s'inclina avec tant de violence, qu'on eût dit qu'il allait s'abîmer. Ses longues vergues plongèrent dans la mer. Plusieurs hommes furent renversés ; quelques-uns tombèrent par-dessus le bord. Bientôt le vaisseau se releva fièrement contre la lame, comme pour lutter encore 25 une fois avec la destruction. Le vent redoubla d'efforts, et tout d'un coup, avec un bruit horrible, tombèrent les deux mâts, cassés à quelques pieds du pont, couvrant le tillac de débris et comme d'un lourd filet de cordages.
Les nègres épouvantés fuyaient sous les écoutilles en pous- 30 sant des cris de terreur ; mais, comme le vent ne trouvait plus de prise, le vaisseau se releva et se laissa doucement ballotter par les flots. Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le
lillac et le débarrassèrent des débris qui l'obstruaient. Tamango restait immobile, le coude appuyé sur l'habitacle et se cachant le visage sur son bras replié. Ayché était auprès de lui, mais n'osait lui adresser la parole. Peu à peu les noirs s'appro- 5 citèrent ; un murmure s'éleva, qui bientôt se changea en un orage de reproches et d'injures.
— Perfide ! imposteur ! s'écriaient-ils, c'est toi qui as causé tous nos maux, c'est toi qui nous as vendus aux blancs, c'est toi qui nous as contraints de nous révolter contre eux. Tu
to nous avais vanté ton savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous t'avons cru, insensés que nous étions I et voilà que nous avons manqué de périr tous parce que tu as offensé le fétiche des blancs.
Tamango releva fièrement la tête, et les noirs qui l'entou-
15 raient reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de le suivre, traversa la foule, qui s'ouvrit devant lui, et se dirigea vers l'avant du vaisseau. Là, il se fit comme un rempart avec des tonneaux vides et des planches ; puis il s'assit au milieu de cette espèce de retranchement, d'où sortaient
20 menaçantes les baïonnettes de ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les uns pleuraient ; d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs; ceux-ci, à genoux devant la boussole, dont Us admiraient le mouvement continuel, la suppliaient de les
25 ramener dans leur pays; ceux-là se couchaient sur le tillac dans un morne abattement. Au milieu de ces désespérés, qu'on se représente des femmes et des enfants hurlant d'effroi, et une vingtaine de blessés implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.
30 Tout à coup un nègre parait sur le tillac : son visage est radieux. Il annonce qu'il vient de découvrir l'endroit où les blancs gardent leur eau-de-vie ; sa Joie et sa contenance prouvent assez qu'il vient d'en faire l'essai. Cette nouvelle
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suspend un instant les cris de ces malheureux. Ils courent a la cambuse et se gorgent de liqueur. Une heure après, on les eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à toutes les extravagances de l'ivresse la plus brutale. Leurs danses et leurs chants étaient accompagnés des gémissements et des 5 sanglots des blessés. Ainsi se passa le reste du jour et toute la nuit.
Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait entouré de cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. 10 On tint conseil. Quelques apprentis dans l'art magique, qui n'avaient point osé parler de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. A chaque tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de Tamango, qui n'était 15 pas encore sorti de son retranchement. Après tout, c'était le plus savant d'entre eux, et lui seul pouvait les tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard s'approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de venir donner son avis ; mais Tamango, inflexible comme Coriolan, ao {ut sourd à ses prières. La nuit, au milieu du désordre, il avait fait sa provision de biscuits et de chair salée. Il paraissait déterminé à vivre seul dans sa retraite.
L'eau-de-vie restait. Au moins elle fait oublier et la mer, et l'esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l'Afrique, 25 on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des baobabs dont l'ombre couvre tout un village. L'orgie de la veille recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer, s'arracher les cheveux, puis s'enivrer et dormir, telle était leur vie. Plusieurs moururent à force de boire; 30 quelques-uns se jetèrent à la mer, ou se poignardèrent.
Un matin, Tamango sortit de son fort et s'avança jusqu'auprès du tronçon du grand mât
— Esclaves, dit-il, l'Esprit m'est apparu en songe et m'a révélé les moyens de vous tirer d'ici pour vous ramener dans votre pays. Votre ingratitude mériterait que je vous abandonnasse; mais j'ai pitié de ces femmes et de ces entants qui
5 crient. Je vous pardonne : écoutez-moi.
Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour de lui.
— Les blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les paroles puissantes qui font remuer ces grandes maisons de
io bois ; mais nous pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à celles de notre pays.
Il montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick.
— Remplissons-les de vivres, montons dedans, et ramons 15 dans la direction du vent; mon maître et le vôtre le fera
souffler vers notre pays.
On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l'usage de la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu'errer à l'aventure. D'après ses idées, il s'imaginait qu'en
*o ramant tout droit devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les noirs, car les noirs possèdent la teiTe, et les blancs vivent sur leurs vaisseaux. C'est ce qu'il avait entendu dire à sa mère.
Tout fut bientôt prêt pour l'embarquement ; mais la cha-
25 loupe avec un canot seulement se trouva en état de servir. C'était trop peu pour contenir environ quatre-vingts nègres encore vivants. Il fallut abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent qu'on les tuât avant de se séparer d'eux.
30 Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies et chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse, qui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s'éloigna te premier. Tamango avec Ayché avait
D.giucdb, G00gk
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pris place dans la chaloupe, qui beaucoup plus lourde et plus chargée, demeurait considérablement en arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux abandonnés à bord du brick, quand une vague assez forte prit la chaloupe en travers et l'emplît d'eau. En moins d'une minute, elle coula. 5 Le canot vit leur désastre, et ses rameurs doublèrent d'efforts, de peur d'avoir à recueillir quelques naufragés. Presque tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés. Une douzaine seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent dis- 10 paraître le canot derrière l'horizon ; maïs ce qu'il devint, on l'ignore.
Pourquoi fatiguerais-je le lecteur par la description dégoûtante des tortures de la faim? Vingt personnes environ sur un espace étroit, tantôt ballottées par une mer orageuse, tantôt 15 brûlées par un soleil ardent, se disputent tous les jours les faibles restes de leurs provisions. Chaque morceau de biscuit coûte un combat, et le faible meurt, non parce que le fort le tue, mais parce qu'il le laisse mourir. Au bout de quelques jours, il ne resta plus de vivant à bord du brick l'Espérance 20 que Tamango et Ayché.
Une nuit, la mer était agitée, le vent soufflait avec violence, et l'obscurité était si grande, que de la poupe on ne pouvai* voir la proue du navire. Ayché était couchée sur un matelas dans la chambre du capitaine, et Tamango était 25 assis à ses pieds. Tous les deux gardaient le silence depuis longtemps.
— Tamango, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres tu le souffres à cause de moi . . .
— Je ne souffre pas, répondit-il brusquement. Et il jeta 30 sur le matelas, à côté de sa femme, la moitié d'un biscuit qui lui restait.
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— Garde-le pour toi, dit-elle en repoussant doucement le biscuit; je n'ai plus faim. D'ailleurs, pourquoi manger? Mon heure n'est-elle pas venue?
Tamango se leva sans répondre, monta en chancelant sur le 5 tillac et s'assit au pied d'un mât rompu. La tète penchée sur sa poitrine, il sifflait l'air de sa famille. Tout à coup un grand cri se fit entendre au-dessus du bruit du vent de la mer ; une lumière parut. Il entendit d'autres cris, et un gros vaisseau noir glissa rapidement auprès du sien ; si près, que les vergues
10 passèrent au-dessus de sa tête. Il ne vit que deux figures éclairées par une lanterne suspendue à un mât. Ces gens poussèrent encore un cri, et aussitôt leur navire, emporté par le vent, disparut dans l'obscurité. Sans doute les hommes de garde avaient aperçu le vaisseau naufragé ; mais le gros temps
15 empêchait de virer de bord. Un instant après, Tamango vit la flamme d'un canon et entendit le bruit de l'explosion ; puis il vit la flamme d'un autre canon, mais il n'entendit aucun bruit ; puis il ne vit plus rien. Le lendemain, pas une voile ne paraissait à l'horizon. Tamango se recoucha sur
20 son matelas et ferma les yeux. Sa femme Ayché était morte cette nuit-là.
Je ne sais combien de temps après une frégate anglaise, la Bellone, aperçut un bâtiment démâté et en apparence abandonné de son équipage. Une chaloupe, l'ayant abordé, y trouva
25 une négresse morte et un nègre si décharné et si maigre, qu'il ressemblait à une momie. Il était sans connaissance, .mais avait encore un souffle de vie. Le chirurgien s'en empara, lui donna des soins, et quand la Bellone aborda à Kingston, Tamango était en parfaite santé. On lui demanda son histoire. Il dit
30 ce qu'il en savait Les planteurs de l'île voulaient qu'on le pendit comme un nègre rebelle ; mais le gouverneur, qui était un homme humain, s'intéressa à lui, trouvant son cas justifiable,
Digil^db, GoOgIC
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puisque, apiès tout, il n'avait fait qu'user dH droit légitime de défense ; et puis ceux qu'il avait tués n'étaient que des Français. On le traita comme on traite les nègres pris à bord d'un vaisseau négrier que l'on confisque. On lui donna la liberté, c'est-à-dire qu'on le fit travailler pour le gouvernement; mais il avait six sous par jour et la nourriture. C'était un fort bel homme. Le colonel du 75 e le vit et le prit pour en faire un cymbalier dans la musique de son régiment. Il apprit un peu d'anglais; mais il ne parlait guère. En revanche, il buvait avec excès du rhum et du tafia. — Il mourut à l'hôpital d'une 1 inflammation de poitrine.
11 de ne savoir : for the omission of pas remember that it is siraie- Urnes omitted with cesser, oser, pouvoir, savoir. — 2 Honda : a Roman colony In S pain. In ils vicinity the battte of Munda waï fought between Julius Caesar and the sons of Pompey, March 17, 45 B.c. — 3 Bastuli- Pœni: a tiibe of ancien t Spain, inhabiting the country immediately north of Gibraltar. — 4 Marbella: a small town on the southem coast of Spain between Malaga and Gibraltar. — 5 Bellum Hispanieniie : Account of the Spanisk War. This war, or rather insurrection, ended with the battle of Munda. An unknown author continued Caesar 's account of the Civil War with " narratives conceming the Alexandrian, Af rican, and Spanish Wars." — 7 Os a un» : Spanish Osuna. The town of Osuna is forty-eight miles south and west of Cordova, and twenty miles east of Seville. The duke's palace U a large and magnificent building. — 8 Montais : twenty miles south of Cordova. lieu : " the scène of the conflict which ended the Civil War was the plain of Munda, which Spanish tradition places on the Meditenanean near Gibraltar. The battle was one of the most desperate in which Caesar had ever been engaged. Thirty thousand fell on the field. Munda was blockaded . . . and surrendered. Cordova was stormed and given over to plunder and massacre." — ((César: Julius Ctesar. Joua quitte ou double : played double or quits, a gambling expression meaning that if a player loses the ganie he shall pay double what he owes, but if he wins he shall pay nothîng ; staked everything préserves the metaphor and gives the meaning fairly well. champions : the two sons of Pompey. — 10 Andalousie : Andalusia, southemmost province of Spain. — 11 assez longue excursion : somcvihat ixtettded side trip. — 12 me: in my mind. — 14 incertitude: that is, regarding the locality of the battle. incertitude (14), dissertation (15), suspens (17): used in mock seriousness. — 21 Conv mentolreg: an édition including the Bellum Hispaniense mentioned in Une 5 above. Though not written by Ca?sar, it is generally printed in collectionsof hisCommentarii or Historiés. — 22 Certain jour: expresses time at -which, and is usedwithout a préposition, just as in English — ont day.
21 je donnais au diable de bon cœur : I inas hcartily cursing. — 2 file ; named Gtiiciis Pompeius Magnus and Sextus Pompeius Magnus. Gnseua was pursued after the battle of Munda and killed. Cacsar exposed hia head to public view, that there might be no doubt of his death. Sextus was in command of Cordova at the lime of the defeat of Gnxus at Munda. He tumed robber, his fteld of opération being Southern Spain.
— 6 la prétendue: tht supposed. — 10 au milieu des: bil-iuem the. — 1S était: wouldbe, wouid hâve bien. — 23 à: within, for. à la ronde : sometimes de\s used instead of à. — 24 an ai beau: to fair a.— 31 avait pu «ré: migit iave been.
S 2 quelque peu : a Utile, d'en entendre parler : ofkearing liem spoken of. — 6 à mettre en doute : to suspect, in suspecting. — 8 EUS vir : nain e of a famïly famed for their printing (sixteenth and seventecnth centuries). Their printing houses were at Leyden, the Hague, Utrecht, and Amsterdam. French proper nouns usually hâve no plural forms when they dénote several persons of the same namc. — i) en souriant: with a imite.— M mis pied a terre : dismounted. — 18 à plat ventre : fat on my stemach. mauvais soldats de Gédéon: see Judges vii. 4-7. — 21 bien à contre-cœur : very reluctantty. — 29 me formaliser : to laie offense.
— 30 faire du fou : to sfriie a light.
4 4 moins : net so much of an, lest of an. — 6 assez bon : pretty good.
— 7 régalia : a word used to designate a rather thick cigar of médium length. de la Havane : fret* Havana, Havana. — 12 il y avait: itwat. — 13 que Je n'avais fumé : since I smoked. — 15 Orient : as in the Story of
' the Forty Thieves, in which the captain somewhat ostentatiously refuses to sait the food set before him by his host whom he is planning to murder. — 21 mura . . . tuiles . . . pierres : the archœologist was looking also for remains of Roman civilization. — 20 Cordoue : Cordova, a city of Andalusia on the Guadalquivir, famed for its leather; the chief city of the Omeyyad dynasty in the days of the Moorish rule. — 27 à ee que: according to what. prétendait: asserted, insisted '; it rarely means prétend.
— 28 lieues: a Spanish league is 5.5277 kilometers or about three and one-half miles. — 29 grand trot: canter. s'arrêta : probably because the slightest clew might lead to his airest. — 30 en: omit. — 32 th anglais: MinMiot.
5 12 ma rencontre : his meeting with me, or the fact liai he had met me. — 16 bavard: in many words the suffis -ara implies contempt. — 23 comptais passer : intended to pass. — 25 venta del Cuervo : Crow Inn, — 28 ferons route : inill travet. — 29 en montant : as I mounted. à cheval :
Digil^db, GoOgIC
64 sur la compte de: abaut. — 14 A me faire des confidence*: to bi communicalive. — 18 José Varia: the hero of the anecdotes related in ihis volume under the title of Les Voleurs de grands chemins. He was a member of the band of robbers to whlch the archœologist's cornpanion belongs, and had managed their smuggling expéditions $0 well that he had secured ail the profit while the others had borne ail the hardships. — 25 Se rend-il Justice : is he doing Mtnself justice t — 29 Cheveux : tbe hutnor of this description is that it probably fitted many Other robbers ïn Spain. — 83 Plue de douta: no longer any doubt. — 33 son Incognito : his wish if fiais unrecogtthed, or hit incognito.
7 G se faisait : was buili. — 11 serrant d> : terving as, used as. — 16 Bartica: derived from the Latin Bâtis, the name of the Guadalquivir. Munda Btetica is the Manda in the Guadalquivir country. César: Julius Cxsar. Beztua Pompée: see note to 22. — 24 sur le compte de: see note to 6 4. — 2T »: with. — 28 gaspaeho: spelled gaifiacho in Spanish ; explained in text. salade de : satad mode of. — 29 recourir : to hâve recourse.
83 aime à la passion: am passionatety fond of. — 4 honnête: kind. — 7 S'ttant fait donner : having had (the little girl) grve him. — 12 lorzico : also spelled torcico and zortzico, a Basque dance in \ time accompanied bysinging; hère the muaic for such a dance. — 13 Provinces: the Basque provinces in northern Spain. — 14 banque: spoken in the Provinces and on both slopes of the Pyrénées. — 19 Satan de Hilton: see Paradise Lost, 1.54-58= Fornow.hethought
Both of lost happineaa and lasting pain Torments him ; round he throws his baleful eyes, That witnesscd huge affliction and dismav, Mixed with obduiate pride and steadfast hâte. Also IV. 23-26:
now conscience wakes deapair That slumbered; wakes the bitter memory Of wbat he was, what is, and what must be Worse; of worse deeds worse sufferings must ensue. — 28 en anisaut : with a start. — 31 fueroa: for the three Basque provinces, Guipuzcoa, Vizcaya, and Alava, there were spécial privilèges as follows : permission to hâve a republican constitution, and exemption from taxation and military service. When thèse were granted, the Basques came voluntarily under Spanish rule in 1202. They lost their fueros in the nineteenth century because of their sympathy with revolutionists.
91 Pour quoi faln: vihyt imanger: food, — 4 voudrais : ihould Hie. — 10 n'entendais lieu aui : hneni nothingabeut. — 13 n'avait rien: nothing was wrong with. — 22 nooi Itre mutuellement souhaité: wiihing cash othtr, — 26 de très déaagréablo» démange»! «uns : ejplained 10 10; omit de. — -29 à la balle étoile: attht sign ofthe beautiful star, in the out-doors hôtel; humorous. — 30 sur la pointe du pied : on Hptot. — 32 du (first) ; omit.
10 3 il: Impeisonal; it seetned te me that. — 5 me mis sur mon séant : sut up. — 7 A pareille heure: at such an {unusual) heur, à aa rencontre: ta meet him. — 16 Navarin : a name, perhaps a nickname, given to José because he was from Navarre. It is the Spanish. word for " Navarrese," adjective or snbstantive. — 21 A la bonne heure: I concède ail that, I hope to. ducats : the ducat is a coin of various coun tries, worth from 53 cents to J2.28. In Spain there is no actual coin of this name, but the Word dénotes the amount of 53 cents. — 27 pour la dénoncer: that you inform on him. — 28 que vous dites: that you say he ir. — 31 te fais sauter la cervelle : blow your brains oui,
11 T & perdre: to be lost, or thrown away. — 10 arrange»- vous : promit* for your self. — 12 il piqua des deux : he set spurs to his herse, dashed away. Deux refers to the simullaneous use of the spurs. — 13 l'eus - . . perdu de rue: lost sight of him. — 23 seiiei-vous bleu aise: would you vtry mueh tikei — 24 arriver : eome. — 27 Peu importa : it matters Utile.
19 1 sinon: if (you du) not {hâve any reasons). — son compte est bon: I shaU hâve an opportunity later to settle nty acceunt -with him. ■ —
10 m'acquittw envers tous: to repay you. — 16 la serra: shoot it (my hand). — 24 à la valencienne : cookid in the Valencian toay. Valencia is a district in southem Spain east of Andalusia, on the sea-coast, — 27 répondre de: to answer for, be morally responsible for. — 28 va: viili hereafter. — 30 dane la situation délicate ... en: front the predicament. — 31 me tirer : to extrieale myself.
131 allai au-devant d'eux : vient te met t them. — 6 habitude: she was probably directed by José to say this when he addressed her in the argot, 1817. Perhaps his purpose was to protect the archsologist. —
11 gardait rancune : bore a grudge. — 17 dominicains : an order of monts founded by St. Dominic (1170-1 221). devais: was told I should. — 29 Lsa femmes comme 11 faut : toeiety ladies.
112 mantille: the long black scarf-Iike création wom by Spanish ladies as a sort of head-dress ; pronounce //as in ville, — 3 4 l'obacnrs. etc.: a poetical quotation. — 6 toute française: altogether French and not customary in Spain. — 13 n'être point indiscret en: there would be not the sUgktett impropriety in. — 21 Andalouse : the people of Andalusia axe
in raany respects unlike Che other Spaniards, being a composite of ail Ihe races and tribes that hâve overrun or dominated the southern part of the peninsula.— 3tî du monde: people's. — 27 qui: wkal. — 28 glacière: ici-box. — 31 Anglais: because almost the only tourists seen in Andalusia were English, people of other nations traveling only on business. —
32 Chalcia : a town on the island of Eubcea, just east of Greece. —
33 MiXépSo» ^parr^o* : Grecized f orm of French mylord, the " mylord " being a term by which raere rank or social position was designated. As the Greeks used this expression in introducing Mérimée, it was absolutely devoid of any idea of nationality.
16 4 les gens d'ici; people hercabottt. —f> Mauresque: Moorish. — 15 Mirante du diable : sorceress, having kno wledge of the future. — 19 conjurer l'esprit de ténèbres : to call up the ipiril of darknesi to hâve him perfora some task, as Aladdin summoned the slave of the lamp. depuis longtemps: long since. — 22 me faisais une fête: rejcdced at the prospect— 28 tout I* lotair: ail the leisure I wished. — 31 toutes
16 1 cuivre : " the complexion, a tawny olive, was cotnpared by the Plymouth Pilgrims (1622) to that of the Indians of Nofth America." Encyc. Brit., art. "Gipsies." — 3 dents: "the leeth are of daziling whitenessandperfect regularity." Encyc. Brit, — 4 cheveux: "the hair,black or dark brown, inclines to coarseness." Encyc. Brit. — 14 bonne: iten. — 16 Jardin des Plantes : botanical and zoôlogical gardens in Paris. — 21 encore: again. — 31 chips calli : chipe, language; calli, black, that is, Gypsy, féminine singular corresponding to the masculine plural calé.
17 4 servi: beenused. — 6 la Croix : the sign of the cross. — 10 «demi: half-way, ordinary. — 16 A sa vue: at the sight of him. — 19 dont elle s'était . . . servie : ■aihich she had used. — 26 où il conviendrait : vihen it would bt best. — 31 le moins jaune : as heartily, so as to show my embarrassment as Utile {as I could).
1810 il s'agissait d'une : it-was abottta. — 15 à la turque: cross-legged. — 20 Toujours tout droit: right stratght ahead. — 26 pour qu'il voulût bien la faire chercher: to induce him to hâve It siarchcd for.
18 1 capitale: of the Omeyyad dynasty of caliphs, who reigned at Cordova from 756 to 1031 a.d. See note to 4 2fi. — 9 Pater. . . Ave: for indéclinable plural see note to 3 8. — 11 l'ttM : you arc (it), that is, robbed. Etes may be translated were or hâve been. — 15 disions qu' : asked Tuhethcr. — 21 mourions de peur: were very much afraid. — 23 làbas: in France, when you rcturn. — W en justice: in court. — 28 11 est
: ht is well supplied with convictions, there is enough
évidence against htm (without yours). — 30 hidalgo : hidalgo, gentleman of an ancieni and noble family.
20 1 Plût à Dieu : vieuld God ! — 3 tous plus horribles les nna que les antres: each mère shocking than the lait. — 7 Tenet: but, or say.— 13 plen choli : the Dominican's mispronunciation of bien joli. — 1T prenait ■M TBfMi tuas kavinghis meal. — 28 de faire dire: lo hâve said. — 30 mon cher: my dear fellovi. — qne Je sache: sofar as I know.
91 1 Oseiai-je: might I venture.. — 3 Havane : see note to 1016. —
6 Pampeluns : Spanish Pamplona, capital of Navarre ; named af ter Pompe; the Great, who rebuilt it. — 11 médaille : locket. — 20 qu'on Ta lire : told in the follauiing pages. — 21 Elisondo: twenty miles east of Pamplona. — 22 don: title of honor given to nobles in Spain. — 25 viem : front lime immémorial; that is, his family had been auch. — 27 fasse d'église: ta enter the pricsthood. — 28 ne profitait guère: did not maie mue h progreit. — 29 paume : Spanish pelota, the national gaine of the Basques, " non known maïnly in the form of a public spectacle given by proiessional players." It is a game having many features in common with tennis and handball. — 30 autres: omit; the French thus emphasizes a pronoun. — ai Alava : see note to fueros, 8 31. There was much local rivalry over the game ai paume; hence, perhaps, the quarrel.
22 1 me chercha querelle : sought a quarrel vrith me. etu encore l'avantage: was again the victor, that is, José killed his opponent. — 4 Almanza: or Aimanta, a city in Albacete in southeastem Spain. —
7 tabacs : as the tobacco industry was a govemment monoply, the présence of troops at the factory was not stiange. The plural tabacs is used to indicate that tobacco was made up into several varieties of the commercial product. — 8 tous aurez: yen must hâve. — 11 Jouent: gamble. — 12 franc Havanais : this term is well enough known in Spain to be proverbial. — 13 m'occuper: to be doing somelhing. — li épinglette: a sort of îron pin used to clean the touch-hole, that fire may more readily reach the powder. — 17 occupées : employed. — 20 leur en content de tontes lea couleurs: banter them. — 26 paya : the Basque provinces, pur country. — 26 sans : viho did not viear. He refers to the Basque women.
93 1 gttanille: little gypsy. — 2 vendredi: in the Basque provinces the people regarded Friday as a holy and solemn day and dressed accordingly.— 10 haras: see 4 26. — 11 se signer: to maie the sign of the cross, because of such a scandalous costume. At présent the operatives, of whom there are about 5000, "are attirer! in highly starched cotton gowns and wear flowers in their haïr." — 13 répondait: had an answer. faisant les yenz en coulisse: leering, making sheep's eyes. — 18 m'adressa
1* parois : addressed me. — 27 de mon âme : a translation of a Spanish phrase of endeannent. — 39 mouvement du ponce: tttrn of Vit wrist. —
31 où ma fourrer : ivhere to Aide.
24 1 me prit: possessed me. — 4 y penaals encore : liras still thiniing 0/ tkt incident. — 5 dans: at. — « il; «Tait une femme assassinée: thirc kad bien a woman killed. — 12 à ne pas : sa that it would hâve been impossible. — 18 In» quatre fera an l'aii: teith her horseshoes in the air, that îs, on her bock. The bandit's language is " horsy " ; see 4 24. — 14 on Tenait de lui marquer : she had jusi been given. — 15 que : whom. meilleures ■ more selfpossessed. — 18 serrait: was gritting. — 24 tu n'ai donc »a« assex d'un balai : isn't a broom tnottgh for y ou ? — 26 ne M connaissait pas: did not ciaim to bi an expert. — 27 balais: witches were supposed to ride on broomsticks. — 29 avec ion âne : in another place. in describing a Spanish exécution, Mérimée says that the condemned man was " lif t ed onto a donkey whïch the hangman led by a hal ter " ; hère also the âne is the conveyance provided by the law foi criminals. — 32 je veux: l'd lihe. damier: indîcating a wish to malte more than mère abreuvoirs. — 33 là-dessus : right there !
26 1 des croix de Saint-André: shaped like the letter X. — 10 encore: ugain. — 12 rencontre: circumstanees — 14 rue du Serpent: Snate St., so called "from the snakes on the sîgn of a tavern." Mérimée îs careful not to say that the street had ils name from its windings. At présent it is straight enough. — 24 que deviendrai-je : what wilt become of me t — 29 prétendent : see note to 4 2T. — 32 il faut : you musl.
26 5 Provinces: seefootnote to 8. saurez t know. — 10 asiei: fairty, ;:cderately. — 12 pays: Basque country. — 19 i quatre heures: a comrroa way of measuring distance. — 20 de ches noua: from my home. — 21 de quoi : wherewith. — 23 pommiers a cidre : apple trees who.se fruit is suitable for cider-making. — 24 ai j'étais: how I wish that I wire.! — %) béret: a sort of cap like a tam o'shanter, worn by the Basque men.
37 2 Havanaise: Basque was the language of Navarre. — 6 tout comme : Just as. — 10 de Castillans : Castillan. — 14 Tons soit en aide : aidyou. — 21 de prime d'abord: at the very first. — 22 au moment de la poursuivre; /r™ tke star't of the pursuit. — 2,1 je n'en mets: / spend, or taie. — 29 en revenir: abandon our search and return, or corne back from our search. — 31 pour o'Itre pas punis: to escope punishment. —
32 naturel: probable.
28 1 eût: shoutd hâve. — 3 Bu descendant la garde: vihen I ment off dttty. — 5 étais: had been. — S maréchal des logis : sergeant ai state or
govemment police. — 9 Long», Mina: "the most feared and beat known of the guérilla leaders who operated in Navarre and Catalonia in the war -w-ith Napoléon I and Ferdinand VII " (1808-1K35). — 10 negro : a Black, a partisan of the Cortes of lSzo. — 11 votre paya: France. — 13 panne diable: poor fellow. — 14 aana: before, -aitheut. — 15 bien dans l'esprit : info the good grâces. — 17 me luii-je; should be t'es-tu to be consistent. — 19 à volet: engagea in theft. — 27 aècha: thougk dry. — 30 de lo» Psnaderos : Sahers' ; Alcali is still noted for ils flour mills.
39 6 En voulant le coupai: ai Iwas cutting il. — 10 piastre : Spanish coin (silver) worth 97 cents. — 12 mettraient le feu: would sit fire. — 19 dans: info. — 24 voua: the logical antécédent is cm. — 30 i dévorer: fo twallow, as we speak of swallcnoing an insuit.
80 1 on marche : to tbe place of exécution. — 2 se sent quelque chose : feels liât hc is of semé importance, le monde : people. — 4 bon enfant: good fellow. — 6 s'était donne rendei-vous : was kceping an appointaient. 1 Voilà qu'arrive la voiture: up drives the carriage. — 9 descendre: alight. — 10 chasse: on account of the bright colora. — 20 à cent pieds: a huttdredfeet.—2& comme nn: as a. — 2fi patio: "the privât e life is focused, according to the Moorish custom, in the inner courts of the houses, of which no other town in Spain can show such brilliant and such characaf Se ville hâve seldom more than two e always simple and unpretendîng. We first enter the zaguan, a small vestibule, which is separated from the patio by a cancda, or grating [la grille]. The court is uncovered and is flanked on the right and left by an arcade, while in one corner is a witie staircase ascending to the uppêr floor, with its glass-covered galleri"9 overlooking the court. . . . The court is always paved with marble, ar>d there is generally a fountain playing in the center. A movable awning protects it from the rays of the sun. The patio practically forms the summer parior of the house. Passers-by can look freely through the grating into tbe court, which at night is generally illuminât ed by colored
81 18 Demain il fera jour : there ivill be semé daylîght to-morrotB, implying that it is not necessary to work to-day. — 26 Tiens : vint do y cm tki*h! — 3Z pins loin : farther alcng the street.
SB 1 manianilla: "a white wine made at Sanlucar de. Banameda and other places in Andalusia." Spanish Academy.— i argent: as used hère the word has ulterly lost its original meaning of silver, and is to be tendered métier. — 7 voulait : iwi going. — 8 prit : baugkt. — 12 la Justicier : so called by the common people of Spain, who love bis memoi j
as the défende: of theîr rights. — 22 Pèdre : Pedro (1333-I369), king of Castile and Léon, subject of a biography by Mérimée. Pedro manied Blanche de Bourbon, but almost immediately afterward deserted her to . go back to Maria de Padilla. — 23 Isabelle: queen of Castile and Léon, wife of Ferdinand king of Aragon, and weU known as the palroness of Columbns. She held Pedro's memory in high esteem because he had imdercnined the power of the nobles of Castile. — - 29 à la main : in htr hand. — 33 Vingt-quatre ; Spanish veinhcuatro, a naine given in Seville and othei Andalusian cities to an alderman. In the days of Pedro the Vingt-quatre was really the mayor. en charge : who was respomible.
33 16 romaliB ; gypsy Jouet. — 17 faïence : so named af ter the city of Faenaainltaly, wneremuch glazedeanhenwareistnade. — 19 je vous en réponde: I assure you, literally I am responsible to youfor il. — 29 t.: for tome (volume). — 33 nté : weathertd.
34 3 nègre : as if José were a slave. — 4 as an cœur de poulet : are ckicktn-hearted, lack Jpirit. — 9 t* ... le cou : your neck. When the thing possessed forms a part of the possessor, the possessive adjective of the English is generally ihe best translation of the French indirect object and a definite article. — 10 mouton : implying that she is not what she seems. — 16 tout le jour: the tuhole day. des nouvelles : tidingi, news. — liJ ne tardai pan à savoir; soort found oui. — 22 mnr d'enceinte: wall surrounding the city.
SS2 La nuit: when night came, thatnight. — 6 An large: hait, keef your distance. — 7 faites ... le: act Hit a, play the. — 10 bien: ta the point. — 11 paquets : containing marchandise whîch the stnugglers were bringing into the city. — 16 aéra de te pendre : will 6e to hang you. — 19 tonte la Bohême: ail gypsydom. — 20 à deux pas: a feto iteps distant; deux hère stands for a sma.ll indefinite number. dont était Pastia : of whont Paitia nias one. — 24 firent leur affaire : that is, brought their gonds through the breach. — 26 temps chez nous : weather in our country (in the Basque Provinces). — 28 an: by. — 29 de temps % antre : from lime to timi. anlaette: a cordial flavored with the fragrant, warm-tasting seed of the anise plant.
38 5 bonnet de police : foraging cap, a small, low cap wom with the undress unif onn. — 9 à la renverse : over backward, — 12 Mol-même : as for mystlf — 14 tavins à mol : rtcovered my sensés. — 17 Aussi bien : l'a) fact, anyhovi. — 19 Commence 2 mettra : the sensé is, begin {your escape) by putttng. — 20 attends-moi: watt for me. — 21 reviens: présent for future, as frequently in English. deux : see note to 36 20. — 26 comme 11 y en a: sucA as titre are («tany of). — 27 orgeat: a syrop made of
sugar, orange-flower water, and almonds; used by confection ers as a flavor and by druggists in ciimpounding soothing applications, chnfa : (Au/a, a sedge having edible, tuberoua roots, Cyperui escukntus. It grows in southetn Spain. — 30 mariés: with the Gypsies the marriage relation is held in high esteem. — 31 Paya-Bas: Netherlands or Flanders.
37 8 nu . . . que: not tilt. — 10 de: connect with souvenir. — 13 chipe ealli : see note to 16 31. — 16 le plu» tôt : a! the tarliest moment. — 18 fasses quelque chose: haut an occupation, — 22 fais-toi: turn. — 26 mettront ... la main soi le collet : arrest.
SB 3 cheval, l'espingolc, poing : plural? in English. — T Jerei: formerly spelled Xeret. Sherry is named after this town. — 9 Dancaïrs : Spanish /lang aancairi, a gambler who plays on another's behalf with that other's raoney. The ai has the same Sound as in English aisle. The nearest approach French can make to writing this sound is aï, giving The a and 1 their respective séparât e French sounds ; if thèse are then run together into one syllable, " English long 1" will resuit. Compare Tolstoï 'ta French to eipress the same sound as Tolstoï in English. —
14 arrangé: arrangea for. — 22 guère de: scarcely any 23 avec plaisir:
when accompanied by pleasure. — 31 prétendait: in the sensé ai prétend. It generally means daim, assert, mainiain. See note to 4 27.
39 1 affaire: themurderof the lieutenant. — 7 presidio : fortress; usually, later, the/™™ in connection. Tarifa: city immediately west of Gibraltar. — 14 aux galères: formerly prisoners rowed in the war-galleys of the govemment. Later Ihe word was a synonym for pénal servitude. — 17 cherche : has bien trying. faire évader : to compass hit escapt or release. — 18 jusqu'au momeat ou : until. — 20 s'entendre : to corne to an underitanding, — 24 franc: out-and-out, tAorough-going. — 26 11 fallait voir ; yau ought te hâve sein. — 28 de la nuit : that tvenmg. Le matin ; the ncxi merning. — 30 cavaliers: cavalrymen in the revenue service. — 32 sanve-qni-pent : stampede. — 33 Remendado : means patched, mendtd.
101 tête: see note to 38 3. — 2 chevaux: ridden by the soldiers. — 9 canardait : implies that they were not exposed to retum fire. — 10 ne me Ht pas grand'ebose: seemed merely a trifie to me. — 11 il n'y a pu de mérite : it is easy, there il no crédit, — 14 prendre : to taie up. —
15 qa'avons-nou* affaire A' : what do we -mont of. — 19 lui . . . dans la tête: see note to SI 9. — 21 doue: a larger number than deux, 35 20 and 86 21, but just as indefinïte. Translate a dozen rather than tweh/e. — 22 Le soir : at nigktfall.
413 Au jeur: when it tuas day. — 6 Hlcolaa: Santa Clans, thi: giver of gif ts. — 7 j'en fais mon affaire : / will manage that, leave that to me.
— 11 A portée: within gunshot. — 13 toilette : appearanct, alludîng to their ragged clothing. — 20 noua (second): each othtr.— 21 Egypte: the Cypsics. — 23 Noua: that is, Carmen and the robber band. — 27 tel joui; onsuchaday. — 28 A bon entendeur, salut : awordtothe-wiseissufficient, a proverb. — 29 gainée: an English gold coin worth $5.09. It is no longer coined, but is the unit of monetary transactions in genteel affaira, sucb as subscriptions to charities. The tertn pound replaces it in commercial transactions. The guinea was $0 called because fîrst made (1663) of Guinea gold It was coined till 1817. — 33 comme il faut: of the genteel class. See note to IS 29.
43 4 ne faisait paa bon : was not sa/e or healthy. — 14 J'irais bien : 1 wouldgo, with emphasis on the 7.-22 Fais tant que de: ail you neid to dois, — 25 laRolloua: means the nurse (colloquial). — 30 à nous : assoeiated -aith us. — 32 Bom: English soldiers weie called "lobster-backs" in dérision by the Americans before and during the Revolutîonary War.
433 à Unions terra; : to the ends of the earth. The last two words are Latin. — 6 par: through. — 8 canaille: term of contempt derived from the word meaning dog. — 9 Babel: alluding to the confusion of longues. See Genesis xi. 9. — 11 gens d'Egypte: Gypsies. — 12 tâtais : sounded, literally felt of. — 15 courses inutiles: useless tramping. — 23 de sa part: as far as ske was eonctrncd or in her.
4412 boirait bien un coup: would lite a driiti. — 16 n'y avait paa moyen : was impossible.
46 3 que: already when. — 11 en colère: angry. — 18 rire de crocodile: crocodile laughter; compare "crocodile teara." — 21 fait: dressed, riggcd up. — 22 MinchorrO : mywhim. — 27 il s'agit de l'Egypte : ntrm te business for the Gypsies. Il: the English officer. — 29 ferai dire: will Ut you hnow. — 30 pillé rasibus : strip him of everythîng. The perfect participle shows how completely Carmen wishes to hâve him robbed; rasibus, from raser, "to. shave," WÏth Latin ending as in our word omnibus. — 32 de certains : same sensé as certaines without de in 46 9.
46 9 franc Havanais : see note to 89 12. — 13 quand il a pu : as see» as he can. — 32 ployé en deux : irouching, bent double.
47 2 à la Havanaise : in the Navarrese style. — 17 bons : reliablc. — 26 Je me moque du : / defy the. — 32 du cœur : courage.
48 3 lillipendi: see footnote to 41. — 4 en: omit. — 5 C'est que: the rtason (why you wert Victor) is. — 6 Le tien viendra : so will yours. — 8 A la benne heure: I knoie it; see 1021 and note. — 9 arrive qui plante: Ut came what will; this somewhat blind expression may hâve meant originally Ut him corne who is to bury me. It has a tone of défiance and
résignation. — 14 j'ai bientllt fini: l'il soon be donc.—
la grande route: cammitted higkviay robbery. — 20 D'ailleurs: even tken,
bisidis. — 27 ainsi que: as nie// as.
M 10 derrière : front behtnd, — 12 changer de Tie : ta change my mode of lift. — 17 à nous: may de translatée! by emphasiiing the notre. — 27 Juanlto: fart — 28 chez: attkeskopof. — 30 fait connaissance avec : mode tht acquaintanct of. — 32 on peut: vie might. faire une affalrt: de business.
50 lli en savez . . . plus long: knaw more aboutit; perhaps because of the theft of the watch. — 22 me: en me. — X l'air: witk a manner.— 27 de nous séparer : of parting. — 29 ■aurai : aiill ascertain. — 30 s'en iront : are Itaving.
512 place : artna. — S fit I* Joli cœur : played lie galiant. — 7 s'en coiffa : put it in ker Âair. se chargea: took upon himself. — 23 ta t'y tiendras tranquille: y ou will remain quiet there. — 30 divisa: Spanish word meaning badge or devise, in the heraldic sensé.
SS 1 sauvage: savagt-like.~i cette nuit: last night. — 14 onces : an ounce îs about £17.00 in gold. des fonda encore: still otker monty.- — 17 Moi d'abord: (Mi) me Jirst. — 19 prends ton parti: maie up your mind, maki your décision.
93 g entendisse: skeutd ktar. — 12 qu'on pût dire: io havé it said. — 14 plomb : probably to make the riding skirt hang properlj. — SB On : the servants of the venta mentioned in 81 la — 30 Blanche de Bourbon: see noie to SS 22.
S4 1 anis : front suivre. — 13 me sauver : save myself; not Hke me sauvai, 6S7. — 17 pourrais bien : might.
fiS 10 sans Ctier: milÀout mtttringa Sound. — 12 un bonne : fully att. — 19 je me ta connaître: I madl myself knoum, gave myself np. — 20 n'ai pas voulu dire: toemld not tell. — 33 pool l'avoir «levée ainsi : because they Aad reared and traintd ker Uns.
LES BOHÉMIENS Quotations marked B are froro the Encyclopsedia Britannica, art.
M Titlk Bohémiens: the French naine for Gypsies, "probably duc to a confusion of some such fonn as Sn-ani wi th Çseci or to the beBef that Gypsies originated in Bohemia." B. — 3 Gypneo: a corruption of the Word Egjptians. In the sixteenth cenlury Egyptîans «as the oreKnary
oatni! for Gypsies in England. See Shakespeare, 7hiel/th Night, v. L 112:
Like to tbe Egyptian thief at point of death.
— 6 Eatramadure : a province of Spain north and west of Andalusia. royaume: name given in Spanish to a province which had once been an independent kingdom. In 1833 the "kingdoms" were divided into the présent smaller provinces. Mnrele: a province east of Andalusia. — 7 Catalogne: a province on the east coast of Spain near the Pyrénées.
— 9 métiers: "everywhere Gypsies ply an endless variety of trades, but the men hâve three principal callings — workersin mêlais, musicians, and h orae- dealers." B. — 10 l'industrie de raccommoder les poêlons et les instruments de cuivre: tinkiring. — 13 Les femmes: "the women are 1 plesaunt dauncers,' andby peddling and fort une- telling conlribule their share to the family purse." B. — 16 en: that is, of the Gypsiea.- - 18 voilà . . . ce qui: thèse are the thitigs tchich.— 21 De là: htnee.— 22 Leurs yeui: "the fuit, dark eye, now lusterless, then changing to an expression of mysterious, childlike sorrow, presently blazing forth with sudjjen passion." B.
67 1 s'y peignant: are depicted there. — 3 Panurge : a character in Rabelais's romance Pantagruel, and the real hero of ihe story ; a rogue, a dninkard, and a coward. — 4 les hommes : " finely proportioned, Ihey are, as a race, of middle stature, but lithe and sinewy." B. — 6 en : that is, of the men. embonpoint: "corpulence rarely occurs, and only with the older women." B. — 7 Jolie*: "Gypsies présent strong contrasts, sortie being strangely hideous, others very beautiful, though not with a regular, conventional beauty." B. — 9 mères: "as is the case in other oriental races, the Gypsies early develop and early fade." B. — 10 des deux: of àotk. — 12 en se représentant: fy picturing te himsetf. — 15 personne: translate in the pi. —24 se: toward one another. — 20 toutes les associations mystérieuses : ail clandestine fellowships. — 2fi et en dehors des lois : existing in défiance cf the law. — 29 Vosges : mountains between the Rhine and the Moselle.
BS3 assez blancs: see 67 10.— de trois pieils: three feet. Voilà: jd much, — 7 Dans peu: in a little while. — 11 religion: "the Gypsies regutate ihemselves in religious matters according to the country in which they live." B. esprit* forts: freilhiniers. — 12 ont fait profession: kave professed. — 14 superstitions : "the Gypsies mix with their beginnings of Christianity or Mohammedanism the relies of an older fait h." B. — 16 Le moyen ■ . ■ que : how could ? — 26 tiennent : ieep on hand.
— 27 pour se faire aimer : (by the use of which the purchasers) can cause
themselves te be loved. — 31 un joui : ont day. rue d'Alcali : a prominent Street in Madrid ; " We are ail making for the Calle (street) Alcali, that most beautiful of streets, whose equal in Europe I do not know, and at whose end is the Plaza de Tores"
58 1 von» le famé revenir : mail him cerne bock. On comprend: it may te imagincd. — 6 convint d'un rende z- voua : mode an appointmtnt. — M Àuriei-voua : do y ou kappen to hâve f — 9 Ou loi remit : sht mai givcn. — 15 CampO-SantO : cemetery. — 17 d*B demain : to-morreur, at the viry laies!. — 19 on avait trop peur : her patreness inas tee much a/raid. — 25 méprisent: " ' There's nothing voue than Gentiles (gajé)' is a saying of the Gypsies." B. — 27 Gentils : a conventional translation of the Gypsy word for non-gypsies. — 28 il n'y a aucun mérite à : ont deserves ne crédit for. See note to 40 11. — 29 m'appelle dans lame: calltd to me intke slreet. — SI je me fait . . . donner : / madc her give me.
60 3 pria mea jambes à mon coa : took to my heels. — B fort pou nombreuaea : which -mère viry small. — 7 XV e : more correctly, the fourteenth. century. — 8 ce qni: whai. — 9 on : roen who hâve studied the subject. — 14 SUT leur compte: atout them. — 19 On conçoit: it ivill be tasily understood; synonymous witb oit comprend., 50 1. — 22 greM: nearly ail the métallurgie words in the European Gypsy languages are from the Greek. — 23 qu'il existe débordes: as thtn art bands. — 25 ne . . . guère . . . que pour: scarcely ever txcipt to. — 28 s'entretenir: to communicalc with one anotkcr, devant: in the prisence of. — 28 sans: who hâve been wilhout.
61 2 Foret-Noire : a group of wooded mountaina in Gennany east of the Rhine and north of Switzerland. — 3 suffise d'échanger: nttd onfy to exchange. — 11 font exception pour attester : art exceptions, and to provt. — 15 empruntés aux: borrowedfrem. — 16 Les Hyatèrea de Parla : name given to a four-volume work by Eugène Sue. In it Sue "dons the workingman's cap and jacket, and goes into the low wineshops and misérable lodgings tostudy the beggara, cut-throats, swindlers, and other wretched créatures who swarm in hiding in ail large cities. The picture of depravity which hé has painted in the Mystères de Paris ia frightful and hideous ; the fine charactere which he has woven into this tissue of sin merely make ils ugliness more noticeable. The first part of the work is carefully wrought, the latter part, which he wrote off-hand, ig tiresome and finally growa disgusting. In Les Misérables Victor Hugo has depicted several scènes of the same sort far more artiaiically." — Fleury, Histery of Frenth Literature, p. 381. bonne compagnie: respect able peepte. — 32 vient & propos : is appropriait hère.
68 1 Mî nid de retour: Acre 1 am, baet. — 4 m'étais arrange : kart preparert myself, kart marte ail my plans. — 9 n'était pu paye : vmuld not hâve bcen bought or paie fer. — 11 parlai d'autre Chose: anythtng else ipoien of. — 13 à chaque halte : translate at beginning of sentence, l'on : often used for on af ter si (" if "), et, au, eu; raretj after enfin and déjà ; Pan is also used after que for an foUowed by a word beginning with cen: Thèse uses are for euphony. — 15 tous: used in the idéal sensé, meaning faere any lislener. — 19 ne laisse pas: cannai fait. —
22 survient: ils subject is un vent. — 24 an: ofit. — 26 que: understand pe ndani f rom above, and as.
A3 4 en: for sa deing, for it. — 6 Mes : of course, implying also thaï theyare good boasters. — 10 de: with. — 13 pria . . . am: breught . . . ■with. — 16 montre de Bréguot : Briguet match. Briguât: the name of a celebrated family of watchmakers. The founder (1747-1823) of the business established himself at Paris, where his son and grandson hâve continued. The latter hâve designed scientific instruments. — 31 •'•■ trouver bien : to dérive àenefit front it.
6118 En: ef them 26 au grand trot: at a canter. — 28 « 'ouvrent :
stand aside. — 29 c'est qn': it is because. — 32 non*: upon us. — 33 y: in doing sa, that is, in stopping the mules or in not draviing a Valley.
65 10 pour que : introduces a clause of purpose. — 13 des : about the.
— 18 fait leur barbe : shavert. — 2l en était venu à: had corne te the point af.— 88 s'y fier: te ceunt en that.
662 avait fait venir : had had irought.—t onces: see note to 52 14.
— 7 lui Ht remarquer : called his attention to the fact that. — 12 portait : had been viearing ; împerfect with depuis bas the force of pas t perf ect. — 25 t votre retour: as yeu return. — 32 Immémorial: as early as the first century before Christ highway robbery was a favorite and profitable occupation in Andalusiaj see note to 2 2. sont en possession de : hâve been allovsed to.
67 2 capitaine général : govemor of a province. — 5 frayées : definitely tnarked eut and kept in repair. — 7 Vendée: a district in France, on the west coast south of Nantes. — 8 de: omit. — 12 trouver: can one findf—13 en le sent: as one can readily see. — 15 ceux-ci: the latter, the brigands. — 16 payent bien : pay iiiell for. — 1B point . . . déshonorante : net in the least disreputable. — 22 qu'un fusil : only his gun. —
23 jeter le défi : bid défiance, c' : omit.— 24 les ... les : omit. -S7 À todos, etc. i / defy them ail, since 1 fear nebedy. — 33 de ; omit, roi : see
note to SB 7 ; as the sale of tobacco in Spain il a govemment monopoly,
there îs no compétition, so the prices are high and the quality poor.
61 a Qu'un douanier Tienne : tel a revenue officer corne, that is, if an agiter chances to came. — * On: /. — 5 ce qu'est devenu : whathas become of. — 8 coq: important figure, conspicuous figure. — 7 on l'a obligé: he w forced, they dreve htm. — 11 C'est lui ; it is the government. — 17 dont on parle le plus : the most talked of. — 18 1': omit. — 21 ne font: occur.— 24 Ote-t-U: if he removes.— 26 tout : omit.— 27 suivant l'expression : to use the mords, in the words. — 3* des souvenirs : associations.
698 D n'y a guère que: it is only during the lost. — 'Zt 8a rite: the English idiom is, a price is set on his head. — 29 fût-Il ; even tfit were.
— 30 complices : accomplîtes (who should deliver him to justice). — 32 Triana ; a suburb of Seville, see 31 8. — 33 au crayon: in pencil.
70 I les frontières . . . royaume: the length of Andalusia- — 2 Morde: see note lo 66 il. — 8 à pu lents: slowfy. — Il à tirer* balle: in shooting with a rifle. — 18 se trouverait : would be. — 21 trop de monde : too many soidiers. — 31 On ne surprend pas: you cannât taie , , .
71 19 repas de .fête : party dinner. — 22 se : ont another. — 30 faire quelque malheur : to kill somebody. — 31 que faire: what is to be donc ? Le faire échapper : compats his escape, gît him away. — 33 Arrêter : arrcst.
72 9 olla : a dish made of boiled méats and vegetables, etc. — 14 faire mauvaise mine : to give a cold réception. — 22 selon moi : in nty opinion.
— 25 la bonne compagnie: society. — 26 Ici : in Spain. se dépouiller de : to do away with. — 30 voudrait bien : mould condescend. — 31 ae penchant: we should remember that José was seated on a tabouret. — 33 dit-elle: said, ai end of preceding paragraph : elle is pleonastic.
734 pour l'amour de mol: for my sake. — 7 sans elle: if it had nui been for her. — 16 dea nouveau époux: of the newlymedded pair.
— 21 se fit tout s tons : joined tn ail the festivUies. —27 dans la bride : through the bridle-rein. —33 lui : her or te her.
74 1 il y aura : there is. — 10 Douze Pairs : the legend of the Twelve Peers of Charlemagne dates frotn the twelfth century. The naines of the Peers are not uniform in ail the legends. Renaud de Montaubaa : one of (he Twelve Peers, next after Roland the type of a valiant warrior, though somewhat independent and insubordinate. Ifontauban: in southem France in the Garonne valley. To the Spanish Renaud may hâve been a sort of national hero, representing them at the court of Charlemagne. — 17 ea:from him. — 19 faisait toute sa fortune : mat ail that he had. — 21 onces : see note to 62 14. — 24 gué : compare vadù
(vairon), CaMafs Callic ffar, i. 8.-27 Certain: a. — 31 qu'à: wkom, fromoxby.
75 2 pou la promener de la aorte : iAat you should thui farad* her.
— 3 aaa rires : Ait laugAttr. — 6 moi : added to emphasize je. — 9 aéra crevée: will be dtad. — 12 an : for il. — 18 bien comptée : José* had told him the exact number. — 23 lui préaentaient ... & la figure: ■mère thrusting right into Aii face, lanterne aourde : dari lanlern. — 26 chez moi- in my Aouse. — 31 si l'on vent : if you liki.
76 1 eat mort depuis : Aat bien dtad for. — 4 voulut bien: toasglad to.
— G fit: gave. — 8 administration: management, authorities. — 9 eacopetero: see 63 2. — 18 A Dont portant : at close range.
T7 Titlb Courses: this wotd and the Spanish word of which it is an exact translation show that the bull-fighis are regarded less as fights than " runnings." — 2 il en eat pou : tAcre are few. — D D'abord, Ensuite (S), Enfin (10): introduce three pretexts. — 7 le patriotisme d'antichambre: spectacular fatriotùm, which exposes the "patriot" to no dangers or obligations, but is shown in the présence of those who can reward it promptly and well. The antichambre hère is presumably the waiting-room adjoining the audience-room of the sovereign. The phrase may also be translated the patriotism of flunitys. — 8 France : a sneer at the servile spirit of those who sought to advance themselves in the monarch's favor. Mérimée was in an excellent position to see this sort of patriotism, as he was practicalty a member of the household of the third Napoléon. — 11 de combat : fighting, as in the expression fighting cock. — 12 de: omit, nombreux: large. — 13 D faut savoir: 11/e must understand, mérita: this trait in a bull is tested by the herdsman when the animal is a year old. Calves showing "fight" are reared for the ring. — 14 sot: out of. — 15 cirque: arena, or ring in which bull-fights are held. — 16 Servent ft l'agriculture: being used as draft animais. — 17 n'ose : pas omilted ; see note to 1 1. sans réplique : unansmerable. — 19 ne peut : pas omitted ; see note to 11. — 22 afin de s'acquitter en conscience des devoirs de voyagent : from a sensé of duty as iravelers. " We tried to console ourselves for the part we had laken in the day's sport by the thonght that we had once for ail discAarged the traveier's duty va a study of the great national pastime." C. D. Warner, Century Magazine, 5. 13. — 2B eu convenir: admit; the clause la guerre, etc.. explains en. — 26 la guerre : that war.
78 1 Saint Augustin: a famous father of ihe Church, a.d. 354-432
— 2 de gladiateurs : gladiaUrial ; see note to 77 11. Be it said to Angustine's crédit that he relates this story, not of himself, but of a friend.
— 6 représentation : spectacle, performance, tint ... sa promesse : kept his promise, not to Open his e yes, — 16 sensibilité : seniitivtness . — 18 D n'en fut rien : titré was nothing of the sort. " Nearly ail Englishmen who pas» even a short lime in Spain become rcgular attendants at the bull-ring." Blactwood's Magazine, 71, «30. — 21 au monde: in tht viorld.
— 32 à ce peint : to that citent, or degree. — 25 boules : to prevent the bull from piercing man or horse with his sharp homs. In Mexico it is sometimes the custom to sharpen the bonis. — 27 i outrance ... à lances montées : analogous to the toumaments described by Scott in I-oanhoe, chapter S : " Any knight might sélect a spécial antagonist from among the challengers by louching his shield. If he did so with the reverse of his lance, tbe trial «as to be made with lances at whose extremity a pièce of round, flat board was fixed, so that no danger was encountered save from the shock of horses and riders But if the shield was touched with the sharp end of the lance, the combat was to be at outrance, that is, the knights were to iight with sharp weapons as in act.ua! battle." — 31 ne . . . qns la nuit : only at nigkt.
79 5 majo : this costume is as f ollows : Spanîsh hat with two balls, rim tumed up to carry cigars in dry weather : shirt tied at throat with crimson ribbon ; embroidered vest with many rows of pendent silver buttons; jaçket of fine cloth, very short in the waist, profusely orna.mented with silver buttons and clasps, omamental devices on Ihe sleeves worked in various-colored velvets ; silk sash ; light-colored breeches decorated with silver buttons and braid on outside seam, tied at knees with cords ha vin g silk lassels; white silk stockings; whîte leather gaiters ; shoes of untanned leather tied with green silk st rings. — 8 ne s'en font facilement obéir: do not easily maie tkem obey. — 9 c'est l'affaire des curieux : il is the bystanders' hokimt (to keep from being gored). — 12 pour ne paa dire: not to say. — 13 en général: as a rute. — 14 en planches : frame. on dte : is mentioned. — 15 Honda : a city of Andalusia, m the province of Malaga, at the foot of the Sierra Ronda, forty-two miles north of Gibraltar. It is a manufacturing lown. — 21 sept mille : in 185:, 18,000; now the amphitheaters seat 14,000. If the structure is buill to hold more than this number, the arena becomes too large or the seats are extended to too great a height. — 24 Sa Majesté Catholique : the king of Spain. — 27 déterre: from the ground. régne: its subject is saillie in tbe next Une. — 28 des deux côtés : on both sides. — 29 sert an :
serves to ktlp the. — 30 pMNl: to leap, ai get. — 32 et garantis en outie : and mode additionally safe.
101 ne date que de quelques année»; doits bock onfy a fevi ytars. — 9 dissèque: evidently the méat was sold forfood. — 10 serrent aux: are usedby. — 12 Toat auprès: close by. — 16 foyer: like the grtcnroom of the theaters. — 21 mérite: mirits. — 23 cavsliera : technically known as picadors. doivent; are ta. — 24 en: hy. — 2C> sans quitter: that is, they continue their maneuvers as if pursued by the hull. — 30 réforme: noun from the verh réformer, meaning (1) ta reerganizt, (z) to sellaff, as applied to a troop and its horses. Naturally the horses sold in a réorganisation are the poorer ones ; hence de réforme, rejected from the service. — 32 bande: sometimes only the right eye is bandaged.
111 dès avant: before.S offrent: prêtent ta the view.—i dn cote de l'ombre : 011 the shady side. — 6 On voit beaucoup moins : o ne dois not set nearly sa many. femmes : C. D. Warner {Century Magaàne, voL 5) found very few women présent at a bull-fight in Jerez in 1883. — 12 il soit défendu aux ecclésiastiques: clergymen are forbidden. — 11 déguisés: in lay attire. — IS algosltl mayor : lieutenant ef police. — 16 alguazils : police oJ/Scers. Crispin : in classical French and Spanish comedy Crispin is the intriguing, unscrupulous, but entertaining valet; he b the buffoon and plot-maker. His costume is a black hat with a low crown and a narrow brim; white collaretle, folded; short black jacket; yellow leathcr belt with copper buckle ; rapîer; big soft boots; short black coat. This costume is of Spanish origin. — 22 etc. : read et cetera. — 23 que: when. — 21 des huées, de* sifflets: catcalls and whistlings. — ai défense: prohibition, d'ailleurs: anyhtrw, — 27 commande en souverain : rules suprême.
88* le Barbier de Séville: a comedy by Beaumarchais (1732-1799) In which Figaro is the "Crispin." — 8 des compas: a pair of compassés. — 9 ne peuvent guère se relever qu'à l'aide : can hardly arise withaut the aid. — 11 et: omit. — 16 garnie: wrapped, uiound. — 20 mais il la porte cependant: but he carries it none the tess. — 27 douzaine: ïtidefinite, twehie or fiftetn. — 29 mutuellement: omit; se e note to 9 22. — 32 tout: omit.
83 3 à la seule vue de: from a mère glance at. — 7 l'attaque: attacks. — 11 non ailleurs : not e/sewhcre. — 13 à laisser le taureau : to permit the bull to pass. — VtS gagne . . . de vitesse: overtakes. — 24 à la course: by running, on the run. — 27 difficilement : hardly, not easily. — 31 «017811 d'excuse: was his excuse, justifted his action.
B4 2 le: so, or omit. — 6 il doit: he mus t. Reste-t-il: if he remains. — 18 l'on donne : is grzien. — 22 barbelée : as fish-hooks are. Les chulos :
Ihe English idiom requins the aingular. — 23 de chaque: in etuA. —
26 avec bruit: noisily, loudly.
■63 pu malheur, 11 tombe: Ae has the tnisfortuneto fait. — 6 □« point: not at ail; it U not customary to use non feint, tbough non pas is mnec t enough. pu: bicauit of — 9 de: omit. — 20 manche: note the différence in meaning between manche masculine and féminine. — 21 piecea d'artifice: fireworks. — 2G de* aants et de» bondi : leaps and bounds. — -36 que omit. — B9 je dois dire : I must say. — 31 D faudrait dire : I should say.
86 2 paaaei-moi l'eipreasion : permit me to say, or pardon tht expression. — 3 Aussi n'inspire-t-il de pitié que : so he arousis ne pity txeept. A bull that has made a gallant fight ia permitted to live if the audience demanda it. — 4 s'est fait remarquer: has atlracted attention. — 6 porte: iveari.~B d'en finir avec loi: to maie an end of him. — I se fait entendre: is hiard. — 12 président: generally the mayor; it is bis duty to see that the rules are obaerved and that the bull has fair play 1 loi ... la permission: permission; he generally accompanies this request wilh a bombas tic speech, in which he promises to do or die for the glory of Spain and the entertainment of the audience. — 14 le plna souvent: generally, mast frequently. a lieu: tahes place. — 16 bien entendu : of course. — 19 aussi bien que : just as much as. — 20 enfreindre: used as a noun, subject of serait. — 22 l'endroit : just to one aide of tbe backbone and ùiside the blade-bone. — 26 de coté: from the side. — 29 solennelles : statc. — 32 ferme : holds, closes.
• 7 1 Il faut: ont nttds 3 bien: properly. A fond: toell. — S On le
conçoit: one tan imagine 10 en traître: by stealth. — 13 observe avec
attention : notes carefully. — 10 doucement : gradually. — 23 ont jugé leur distance: think Ihcmstlves near enough. — 26 entend nn peu: has tome knowledgc ef. — 2ti que: omit; see note to SB 26.-28 l'on de l'antre: eue A other's. — 30 de côté: sidewise. — 31 autant: so many. non équivoques: ttnambiguous.
112 il: the matador. — 4 élève au-dessus de: carries ever. — 8 il suffirait seul: it weuld suffice of itself. — 9 Homero : a renowned matador, and author of a treatise on bull-fighting. — 11 menrt : is sufiposed to du. — 12 passes : charges by the bull and movements by which the matador avoids him. — 16 hantent: according to tnany pictures- the matador holds the sword horizontally across his face. — 21 même: itself —
27 chapeaux: the matador throws them back to their owners, «ho believe that his touch makes them consecrated. Enthusiasts also throw into the ring cigars, cigarettes, silver and copper coins, sticks, cloaks, mantillas, and other articles, dans ; into. — 29 Autrefois; in the
good old limes. — 32 redouble : strikes a second lime. — 33 de manière à :
■B 1 étourdir: as a resuit of tuming in a cîrcle, not of the flag-waving. — 4 On a remarque : it has been observed. — 6 querencia : a Spaniah word meaning the haunl of an animal. — 10 à pas lents : slowly. dédaignant : paying no attention to. — 11 II m pense pins qu'à : his only thougkt nom is. — 17 eatocada de volapié : Spanish, meaning^îv/n^- stroke. — 18 maies : perhaps because horses might be frightened by the crowd and carcasses. — 20 on y passe un crochet : a kook is put tkrough it. — 27 II en menrt ... deux : two cfthcm die; ignore the expletive il. — 28 en: bullfightera. année : in a year. — 29 parviennent a: attain. — 30 y: it. — 31 Pepe Hlo: 01 Hillo, a famous matador, whose real name was José Delgado. ile wrote a profdund treatise on bull-fighting. — 33 assez élevé: rather ÂigÂ; a popular matador receives as much as $1,000 a fight. Some are independently rich. The matador is generally the manager and captain of the team of bu 11 -fi g h te rs. He is certainly the star.
80 5 de profession: by occupation, frofessional. — 7 picador: noblemen would consider it beneath their dignity to enter the arena on foot. Besides, an amateur would acquit himself best as a picador. — 8 pour: taward. — 13 au plus vite : wilhoul a momenfs delay. — 18 des menteries : maie-bclieves. — 19 se: for themselves. — 21 renchérir «Dr: to increase. — 23 fers: fetters. — 37 prodigieuses: agrées in gender and nuruber with both the nouns which it modifies. — 33 d'une: ivith ont.
815 avec un serrement de coeur- with aching Aearts. — 8 près de: nearly. — 9 corps à corps: hand-lo-hand. — 11 emporté à bras: carried. — 13 vent: Mes.— 15 A cette fois: this lime.— 11 milieu: see M 1 ff.— 19 viva: the number is indicated by the article; see note to 88. — 22 comme moi: as I did. est devenu: kas became. — 24 vient-on de m'apprendre : hâve I been told.
821 faire aseaut de force avec: vie in strength wi/A. — S L'habitude de la victoire : habituationtovictory. — 10 de dîner: ofdining. — 12 qui se pût rencontrer; iiiho cauld be found. — li métaphores: see IS 1-3. — 18 le choléra y exerçait ses ravages: thaï city was suffering from the ravages ofthe choiera. — 20 à l'avance: be/orehand.—23 le: omit. — 27 bien loin: tcornfully.
83 1 de mes amis : of my acquaintance. est mort : died. — 2 il y a : ego. un joui: once, aflaire : baille, action. — 3 avait assisté ... à: had takcn part in, had bien présent al. — i ta: iode so, or omit. Le : that is,
l6S CARMEN AND OTHER STORIES
son rtcit. — S rejoignis: joined. 4: read ovaire. — 10 revenait à l'Instant mime: had just returned liât very minuit. — 12 guère le temps: because the captain was killed on the following day. — 13 soldat : indefinite article omitted before a predteate noun denoting occupation ; so before predicate nouns denoting religion, standing, relationship, cbaracter, etc. — 16 0a me dit : / was in/ormid. devait : owed. — 1T percé de part en part: shot clear Ihrough. — 18 léna : Jena, in Germany; hère Napoléon deieated Ihe Frussians in 1 806. — 19 En : upon. sortais de : was fresk from. Fontainebleau: a cîty near Paris in which was a school of engineering and artillery practice, somewhat like our West Point. — 20 lai a.— 24 me vint un les lèvres: came to my lips. — 26 à deux portées de canon : two cannon-shot distant.
941 cela: omit, elle: Chat is, la lune. — 4 an moment de l'éruption. : in éruption. — 5 remarqua: sfoke of. — 7 signe: see note to 93 13. en coûtera bon: will cost dear. — 8 avoir: to capture, gel. fameuse: beastly, old, with a bad meaning. Cheverino was near Moscow. This redoubt was captured September 5, i8iî, and the Frencb troops arrived at Moscow on the i4th. — 10 ne pas : pas omitted ; see note to 11. — 11 quelque temps : a -while. — 18 disais : kept saying. — 24 sur la poitrine : should be taken with disposais. — 2B à chaque instant: every minute. — 27 en sursaut: see note to 8 28. — 28 l'avait emporté: had prevaited; V has no antécédent expressed. on battit: the English passive sometimes aptly translates on with an active.
«5 9 à couvert: sheltered.— 10 boulets: cannon-balls; a bullet îs balle. d'ailleurs : besides. — 12 nous envoyaient : scattered over us. — 25 rue de Provence : in Paris. — 2B m'adressa la parole : said to me. — 27 voir de grises : hâve a hot Urne ef it ; colloquial. — 30 tombé : falling.
96 S en . . . quitte : sa/e. — 7 non bis in idem : not ronce on Ihe same occasion, literally into the same (danger) ; a I-atin expression alluding to the principle of both Roman and English common law, well stated in the Constitution of the United States, Amendaient V : " No person shall be subject for the same offense to be twice put in jeopardy of life or limb." The quotation in the text is from Roman law. trouve son application : is applicable, applies. — 10 faire saluer . . . sans cérémonie : a rather rude way o/making (afcllow) salule. — 13 rien de plus : nothing more. — 16 Tontes les fois que: every time that. — 19 quelque: a, somethinginthe loay ofa. — 19 fis l'esprit fort : played sieptic, would not hâve Usa. — 23 devais: must. — 28 gorge: entrante. — 31 En sortant: en with the présent participle may often be translated by u/hen, as, while, upon, by. Sortant is indéclinable, as are ail real présent participas in French.
97 1 tournais la tête : dedgtd. — 2 m'attirai : drevi upon myself. — 4 A toat prendre; taking it ail in ail, a/ter a//. — 6 an pas de course : on tht run. — 11 Je trouvai : I thought. — li empereur: Napoléon 1. — 19 tant crie: one would eipect them to be hoarse. — 24 l'arme haute: their guns raised; absolute. — 28 lance à feu : a rod usedin communicatbg tire to the powder in dlschsrging old-fashioned cannon.
B ■ 2 se balsaer : levier or lowered. — 11 le premier : was the ftrst la.
— l'a n' . . . presque plus de : abncst no fttrtkcr. — 16 se : ont another. — 19 sous lesquels disparaissait la terre : complettfy hiding tkeground. — 26 gorge: referred to in 96 28. — 2S le plus ancien: the ranking.
99 4 va voua faire soutenir : vrill support you, teill sendyou reinforce-
100 Title Charles XI: king ofSweden (1655-1697); read Charles onze.
— 1 On M moque de: tôt ridicule. — 2 quelques-unes : in the pi. may mean a/ew. l'on: see note to 6218. — 5 en bonne ferme: in dueform. — 11 Charles XII: king of Sweden (1682-1718); read Charles doute. — 13 eus: agrées in number with monarques. — 16 états: parliamtnt. — 17 éclaire: enlightened. — 19 dépourvu: devoid. — 21 Tenait de: had juil, — 22 pour: toward. dit-on : it is said.
1012 prouvait: showtd. — 6 au: in tht. — 1 de MB bonnes grâces: ■with his favor. — 8 soit dit : be it said. — 9 tranchait de : implies ostentation in bis skepticism. — 10 il : the King. — 11 Je ne sais quelle indisposition : some ai/ment or other ; this construction is analogous to the Latin nescio quis and the English I do not knmu what or who. — 13 eu. . . donnant: by bidding; see note to 96 31. — 14 La tête : with his htad. — 15 ennuyé : bored. — IT bien : cltarly. — 32 Que ce portrait eat ressemblant: how faithfttl tkat likents: is! Vodlà bien cette: titre is exactly that.~33 à ta fois: at once.
103 2 toutes les fois qu': -whenever; see note to 96 16. on: anybody.
— 6 intérieurement : inwardiy. fit un tour : walked aient. — ■ 11 Ritterholm : the name of the island on which the royal palace was located. See map of Stockholm in encyclopédies. — 14 états : see noie to 100 16.
— IS couronne: that is, tht king. — 19 qu'allait-on faire: what business did any one hâve t — 20 depuis longtemps : see 1 fi 19. — 22 On aurait pu l'attribuer: it might haut been attributtd. on voyait: was visible. — 30 on le vit : ht was ittn to.
1031 était. . . couché: had retirtd. — 2 de la part du : in tht name of tht. — 10 faire: tohave (a thing done); like the German la((eit. — 12 Sire;
title given to the king of France. Used hère arbitrarily for the corresponding Swedish tenn. que je sache: see 80 30 and note. — 13 fait: see noleto 10810. — 17 parvenu k: traversai. — 19 en arrière: the autbor thus ridicules the esprit fort; see 101 9. — 2S on dit: thty say. — 28 de ■on cflti: in ter n. — 31 Tenait d': see note to 100 21.— 33 trabans : Swedish soldiera empioyed on spécial commissions ; translate trabans or guardsmen.
104 T sua qu'il pût: and ht wai unablt. entrer : that is, into the
keyhole.— Sntma-.farus. — 10 en: omit, d': omit. qne. .. commande: an imperative, but best translated if your Majtsty should ordtr. — IS ceci me regarde seul: tkù is afuncHon reserved especially for me. — 16 eût pu : could. l'en empêcher : prévint. — 19 acolytes : originally meant fol- Itrwers. la : translate a, to order to get rid o£ the comma after curiosité. This cdïïiidi musl be avoided in English, because the English adjective îs not declined, so that there would be no way of telling which noun "slronger" belonged to if the comma were allowed to stand, la (second): omit. — 22 » personnages : pictures of persons and scènes woven into the hangings. — 25 Gn stave- Adolphe : ktogof Sweden, reigned 1611-1632. On distinguait: were visible— ffi an milieu: adverbial, dei : omit. — 28 quatre: to France under the old monarchy there were thrtt (nobles, clergy, and commoners); hence Mérimée explatos "four" by afootnote. — 29 chacun : each [order, çlass, or estait).
108 1 aucun se: not une. — 3 où: inivhich. — 5 le roi avait coutume ; it mas the custom of the king. — T la couronne en tête : crtnuned. — 10 manteau de cérémonie: robe of state. — 11 Administrateurs: leading nobles who administered the state. Waaa: Gustavus Wasa (or Vasa) delivered Sweden from the Danish yoke to 1523. A Swedish dynasty was named after him. en : of il, that is, of Sweden. — 13 et qui : omit et. — IS in-folios : books made of sheets of paper folded only once, that is, into two leaves or four pages. French teit-books state that in-folio has the same forai in the plural as in the singular. See note to 3 8. — 18 aurhamaine : ghottly. — 29 tête . . . regard : see note to 07 24.
106 2 coula : alluding to the superstition that the wounds of a murdered person begin flowîng afresh at the approach of the murderer. — 3 tendit la tête : placed his head on the block. — 8 la : omit. — 13 l'Autre : the Evti One. — 16 MUS: in. — 23 ceux: really bougies, not flambeaux ;
see 108 33. — 29 apparition : vision.
107 2 bien: deepty. — 5 Quelques: in spite of the. l'on: see note to 00 18. — 6 elle ne laissa pas d'être : it could not but be. — 8 élever des doutes sur: to question. — 9 en: of it. — 12 puis: may. — 13 pont: by
reason of. — 16 Ankarstrotm : a Swedish noble who killed Gusta> at a masquerade, March 15, 1792. — 19 états : see footnote t — aurait design* : must hâve ratant. — 24 régent : one kingly powcr during the minority or disability of a monarch.
JOI 1 Porto- Vecchio : town on the east coast of Corsica, The naroe means Oldpert ; pronounced Vt&keo. — S maquis : there is no English word which îs exactly équivalent ; jungle or bush approximates it ; the maquis consista chiefly of arbutus, myrtle, thorn, laurel, broom, and other scrubby growths. It is easily cleared by burning. — 6 patrie: home. — 7 n faut savoir ; see note to 77 13. — 10 arrive que pourra : happen what may, no malterwhal loss others may suffer. — 11 en semant: if ht sewi. — 13 donnerait de la peine: iiiould require labor, — 11 racines: of the small trees and other growths which had been bumed and which formed the bois of 1019. — 19 Comme 11 plaît à Dieu: inextricably, at random. — 22 y : through them. — 23 tous: we would expert on instead of this brusque second person. — 2B balisa: see note to 80 10. — 26 couverture : blanket, bed-etrvers.
109 3 y: that is, in the town. — B a: omit. — 13 couleur: we add the defmite article, the color. — 16 tir* sur : shot at. — IS à son choix : ai ht choit. La nuit : in the dark. — 19 le Jour : by day. — 22 mettait en joue : took aim; liteially, put [the gun) tohis cheek. — 24 tirait: viould shoot.— 26 s'était attiré: had atquired. — 27 aussi bon ami qne : as good a fritnd as. — 28 faisant l'aumône : benevolent. — 30 On Contait : a story leas told. — 31 fort vigoureusement ; in a most sumtnary viay. — 32 passait pour: was rtputtd to be.
1101 était à: was in /ht ad of.— 2 L '«flaire assoupie: afttr tht affair had bien hushtd up. — 6 n'avait que dix ans : vias onfy ten ytars old. — 10 Un certain: ont. — W il fallait bien: it was rtally important. — 18 a la ville: in town. — 22 tirés: firtd. — 23 inégaux: trregular. — 27 M donnèrent : chose. — 32 se divisent : are dhiided.
111 1 en s'appnyant: supporting himself. — 8 de nuit: by night. — 4 a la ville : see note to 11018. — 17 Qui sait : implyîng are you sure ? — 20 Que j'attende : ellîptical — (are you so nnreasonable as to ask that I) viaitï — 23 déchargé: not loaded. — 26 courras-tu: can you run? — 29 depuis peu d'années : tvithin the last few ytars. — 30 au maintien de la police : in the maintenance oflaw and order.
i;2 CARMEN AND OTHER STORIES
119 13 placé: may be omitted. — 16 ans flilease de sauvage : a itrat agent worthy of a savagt. — 20 cela fait : this dont or vihtn this ivai dent. — 2t> H se nommait: his nanti tuas. — 30 comme te voila grandi: hvw you hâve grown !
1131 Cela: increase in stature. — 4 en: made of. — l de. ..de: tais répétition is necessary in French. — 12 fais: or* playing. pal où: wkich ivay. — 14 par: omit. — 21 bien davantage: a lot mort. — 25 n'allait plus que d'une patte : was disabltdin ontfoot. — 27 en clopinant: hobbling; see noteto96 31. — 31 Sorti: oui. — 33 il ne tient qu'à moi : itisinmy pomtr, it dépends only on me.
114 1 en: *k.~ 6 la: omit. — 11 nous brouillons : see text, 10928. — 13 embarrassé : at a lois. — 19 jouir malignement de : to lakt a malicious pltasurt in. — 23 et: connecta the two adverbial phrases, avec nlgligtntt and tn haussant, which dénote attendant cire u instance. — 25 la plus légère: lit slightest. — VTi se donnaient an diable: were bitterly disappointed; see note to Si. — 30 voulut: determined, — 31 caresses: gtntlt ■mords, endearments. — 33 Tu iras loi» : you wiil 6e a brilliant succesi.
119 1 le diable m'emporte! je t'emmènerais : 1 ' hope the devilmill get me if I ■wouldn't laie you. — 4 sera revenu: cornes bock. — 7 Savoir: are you sure? — a bien: perhapt. — K en tenant: ai he held. — 2& serai: am. — 26 à la vérité : ta be sure. Cependant : too, and ytl. — 29 la veui-to, cette montre: do you viish this -match l — 32 il: the cat. y porter la griffe:
116 1 à tout moment: continually. — 4 de bonne foi: sincert. — 8 Par Dieu: lasiureyou. — 9 Stol:.j™r.r. — U s'efforçait d'y lire: tuas strivinglo rend in them. la foi qu'il devait avoir : lit faith (or lack of faith) ■which ht could kave. — 13 épaulette: by metonymy for his rank, his office ; see 89 28. — 16 approchait toujours la montre : kept bringing the match nearer and «tarer, tant: so near. — 18 bien: cltarly. — 19 se soulevait : htavtd. — 21 lui ... du ne* : of his noie. — 29 auquel il était adossé : al his baci.
117 1 On ne tarda pas à voirie foin s'agiter: straightuiay they ïam ihe hay move. — 2 se lever au pied : to stand. — T fagot: bundle of sticks. — - 9 en : for hiding Airn. — M) n'eut paa l'air de faire: did not stem to pay any. — 13 ne puis: pas omitted; see note to 1 1 or 94 la — 16 sois tranquille : hâve no fears. — 17 te tenir : to hâve you undtr arrttt. — 18 An reste: at any rate. — 22 sois ... commodément : analogous to our idiom rest easily. — 24 avec: hère used to dénote means.
118 n'y trouvent: cannot find tkere. — 6 plus qu'un autre: mort than most mtn. — Vè, d'où : from which position. — -19 fusil de rechange:
extra guit. — 32 D'un autre cflté : on kit ride ; compare 103 38. en peine : ■aiorried. — 33 à pu comptée : cautiautly and slowly, a step at a timt. — 26 paient: article omitted; see note to 93 13. — ai et qu'il 1 and if ht; on' repeats si — 28 à fa poète : reaches ils destination.
119 8 II y a: it kas betn, que . . . ne : since. — Vi en pansant: as l was pasting. et à nu coasine Pepa: and (ta say "How doyou do") te my cousin fosepha. — 1S nous : from us. — 20 m': omit. — 22 il n'y a pas: lhat is no.
— 29 Aussi je le dirai: and I will report *. — 33 Malédiction : ourse it !
180 3 d'nn: a or with a. — 7 H n'y avait qu'un homme . - . qui: only a man. — 9 n'aurait pas eu besoin d'Être répété : it -uioutd net hâve bttn necessary to reftat. — 11 ceint de porter : to put. — 13 en voyant : uihen he sato. — U les yeux baissés : toit h dowtuast eyet. — 16 Loin de mol : away with you! oui o/my sigkt! — 33 delei SToii liées : qfhaving them bound.
— 28 II se pansa: titre e!apsed. — 3S qui: ont w/w.
181 8 dont on bout: the end 0/ which. — 9 h donné: gave. — 16 ait fait une trahleon : kas betrayed anybody. — 18 le: tht gun. — 21 loi . . . 1* bras : hit arm. — 30 où : into which. — 33 auprès de : over by.
IBS 6 tout en : this use of tout with the présent participle in a phrase denoting time — as he sobbed — is like "AU as he lighted down" in Marmion, Canto I, Une i6i. Pater: the LorSt Frayer. — 6 Credo: the {ApostUs^ Crted.— 11 bien: rather. — Bien: to do so, for it ; see note to 984. — 24 de: te. — 30 est mort en chrétien: died a Christian death.— 31 Qu'on dite: tell. — 32 venir demeurer : ta came (and) lève.
TAMANGO
123 3 Trafalgar: a headland on the coastof Spainbetween Gibraltar and Cadiz, off which was fought, October ai, 1805, a great naval bat t le between the French and English. It was in this battle that Horatio Nelson was kîlled. il eut la main: his handtoas. — 4 il fat amputé: he had tt atnputated. (fut) congédié : was retired, that is, from the naval service, avec debonaeertineete: honorabfy. — 10 Avec le temps : in time. — 11 et de soixante homme* d'équipage : and a crew of sixty men. — 1B La paix : this shows that the lougre corsaire above was a pnvateer, and legally had to cease opérations at the end of the war, December, 1814.
— 14 '"Ç 1 »'» : France was at war till the peace mentioned above. Force lui fut : he -was compelled. — 18 défendue : (he slave-trade was forbidden 1815-18*2 byseveralcongressesrepresenting the more enlightened European nations. England was most active at sea in the pursuit and Capture of vessels engaged in the trade. If we are to believe the insinuations
made in this story, France tacitly permitted the trafic, que, pour s'y livrai: whento engage in tt; que repente quand. — 23 diiférentde: unlike. 184 4 ont provision: are equipfed, — 11 l'Espérance: an eiample of MériméVs cynical sarcasm. — 16 Arrives aux colonies : when they hâve reached the plantations. — VA ledos: see note to 97 24. — 22 ^démonstrative, lhai. — 24 A la rigueur : strictly sptaking. — 25 luiSBCr: supply il faut from the beginning of the sentence. — 29 des hommes : hvman beings.
1 28 5 bois : precious woods. — 6 le trop : an excess. — 11 solides : in spite of the fact that he had supervised the construction of the ship I see 194 S; but this weakness of the masts is necessary to the plot — 14 Joale: apparently the port of Joal, just south of Cape Verde. — 16 on ne peut plus favorable : the most favorable that ont cauld possibly find. — 19 a bon marché : at attractive priées. — 20 d'approvisionner . ..te place: for supplying the martet. — 23 se fit descendre : had himself set.
186 14 rendu : delivered. avaries : a technical terni applied to injuries received by goods in transit ; sans avaries, m goed condition. Haïtinique : one of the French West Indies. Its most important towns were Fort-de-France and Saint-Pi e ne ; the latter was destroyed by the éruption of Mont Pelée in 1902. — 15 yolofe : Wolof; spoken by the Nigritic nation of French Sénégal. — 29 manche: the gender will help to the correct raeaning ; see picture in the Century Dictionary under slave-fork,
197 1 On juge facilement : it can readily be imagined. — 2 â la course : see note to 83 24. — 10 seuls : by tkemsehies. — 13 pouvait: would or cauld.— IT traite: hère this word means the securing of slaves from the interior. — 21 manqua tomber : almest fell over. — 24 parvint: sueceeded.
— 32 panier: the basket containing bottles of brandy.
199 3 frappa dans la main da ; shook hands with the. — 7 bien : clearly.
— 9 Restait : there remained. — 12 ne savait : pas omilted; see note to 1 1.— 13 la pièce : apiece.— 15 Vêpres Siciliennes : a play by Casimir Delavigne based on an event in history known by the same name. — 17 compte lisibilité : a satire on the greed of theatrical managers. — 23 ne voulait plus se charger d'un seul: wou,!d not taki anotker. — 25 braa : hands. — 32 Allons, S un autre : nom for another.
1 29 5 ne se posséda plus : lost ail self -central. — 6 on s'opposait A sea volontés: his will was opposed. — 11 Je trouverai bien où la mettre : / 'Il find a place far her. — 15 on bon leur semblerait : v/herever tAej' wished. qui . . . qui : some . . . some. — IIS embarrassés : at a loss hmu. à : omit. — 20 pouvaient : might. — 27 lui déplaire: /m'islike the indirect object In Latin following verbs meaning to displtase. — 32 éloignée de l'en d'une demi-lieue : half a league distant from the moutk.
130 3 Mt la tempe: hadtimt. — ï Bien donné ae m reprend plan: you ctm'l taie baei a gift once mode. — 23 tuai . . . trot* esclaves: thrie of our slaves, cette nuit: sec note to 58 4. de la place : rotmt. — 26 à lai seul: alêne, fltiefleiion: caleulated. — 2U lui renonçant au : situe he mat geing to witkdraw front ; lui is a disjunctive nominative. — 32 II ne s'agissait plue que : the enly question now was.
181 7 ae mirent en devoir : devoted themietves te the task. — 8 Revenu . . . malgré : to be treated as introducing coijrdinate propositions. — 18 en: with it. — 31 seule : was the onfy thing that. — 24 vont rire de bon cœur: will laugh heartily. — 26 C'est pour le coup qu' : new. — 29 Ce qu'il put lui dire: what consolation he could giui him. — 30 ainai qn' : Hie,
132 i> vent de terre: land breete. — 6 au sujet do: cencerning. — Tue pensait plus qu* a ui : was noie thinting <mly of the. — 13 avait l'attention: took the précaution. — 18 sa: its. — W savait: hnew how.— 28 amnseïvous: hâve a good timc. — 32 Quelque temps : for some lime.
133 16 Marna- Jumbo: Afumbofumèo.asupcihanan créature sometirnes appearing at night ; by this imposture the blacks frighten their wives.
131 4 en tournant le dos : with kis tact turned. — 10 tenter un effort : to maie an allcmpt. — 12 leur faisait remarquer: had thtm notice. — 14 dans: of. — 23 lui-même : hc himsdf; used instead of <7foremphasis. — 28 faire dea expériences sur: te test, exferiment on. Une fois; once. — 33 faire S ; mode by.
13S 1 pourrait: might. — 8 ae garda bien de: was careful nette. — 11 A entendre : from hearing. — 14 ne doutant pas: Aaving no doubts. — 16 même : to be taken with moment. — 19 il ne vous faut plua qu' : ail you need novi is. — 26 arrêté : decidedupon. — 28 ileur tour: in their turn; see 189 12 ff. — 31 seraient parvenus: should hâve suecetded. — 33 le plus grand nombre : the majority.
1362 avalent la charge: uiere assigned the tasi. — 6 rit grâce: was Unient. — 11 faisaient. . ■ l'emploi de: were spending. — 16 et {de maniere)qa*. — 18 à: see note to 136 11. — 11) se: ene another. — 20 main: see note to9T 24. — 22 chantait autrefois: had bien wont to sing. au combat : into battle. — 26 en firent autant : did likewise.
1 37 1 de garde : on duty, on guard, — 7 firent tête : mode a stand. — 11 bon marché : an easy time; see note to 120 la
138 14 par morceaux: to bits, in pièces. — 20 fétiche: hère refers to the ahip.
1883 al . . . qu': hawevcr, no matter how. — 11 de têt©: mental. — 26 contre la lame : against the crest ofthe wave.
140 4 n'osait: sec note to 94 10. — 12 et voilà quo noua avoua manque de péril : and now wi hâve narrowly escafied death. — 17 comme on : a sort of. — 27 qu'on se représente: imagine.
141 2 on les eût vus : thcy might hâve be/n leen. — 17 lui : see note to 184 23.— 20 Coiiolan: Caius Marciua Coriolanus (died 488 B.c.), a Roman patrician reared by his mother to be " proud, stem, and implacable toward enemies, unforgiving toward the faults of his friends." Exiled from Rome, he made war against Rome and was about to capture it Three deputations, sent from the cîty to ask mercy, were sent back by him unsuccessful ; but he yietded to a fouith, in which were his mother and wife.
142 8 seuls : are the only ones who. — 17 Ignorant : not kntnoing, a partïciple. — 23 entendu dire a sa mêle ; heard his mother say. — 20 état de servir: condition to use.
143 8 montaient: were in. — 11 ce qu'il devint: what hecame ef it. on l'ignore: is not kn/rwn. — 20 de vivant : living soûl. — 23 ne: see note to 9410. — 26 gardaient: kad maintained . le: omit
144 5 La tête penchée : with his head bowed; see note to 101 H. — 13 de garde: on watch. — 22 frégate: skip of war. — 23 en apparence: apparently. — 28 Kingston: on the island of Jamaica. — 30 qu'on le pendit: to hâve him hanged.
140 2 Français: see 110 22. — 9 ne parlait guère: didn't talk tnuck. buvait ... du rhum : drank rutn. — 10 tafia : a low grade of rum made from the scum of molasses.