Espèce de nougat
il fallut encore que je le portasse dans des sacs de papier. Vous connaissez peut-être la rue du Candilejo, où il y a une tête du roi don Pedro le Justicier *. Elle aurait dû m'inspirer des
I. Le roi don Pèdre, que nous nommons le Cruel, et que la reine Isabelle la Catholique n'appelait jamais que le Justicier, aimait à se promener le soir dans les rues de Séville, cherchant les aventures, comme le calife Haroûn-al-Raschid. Certaine nuit, il se prit de querelle, dans une rue écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi tua le cavalier amoureux. Au bruit des épées. une vieille femme mit la tête à la fenêtre, et éclaira la scène avec la petite lampe, candilejo, qu'elle tenait à la main. 11 faut savoir que le roi don Pèdre, d'ailleurs leste et vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait, ses rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n'eut pas de peine à le reconnaître. Le lendemain, le Vingt-quatre en charge vint faire son rapport au roi. « Sire, on s'est battu en duel, cette nuit, dans telle rue. Un des combattants est mort. — Avez-vous découvert le meurtrier? — Oui, sire. — Pourquoi n'est-il pas déjà puni? — Sire, j'attends vos ordres. — Exécutez la loi. » Or le roi venait de publier un décret portant que tout duelliste serait décapité, et que sa tête demeurerait exposée sur le lieu du combat. Le Vingt-quatre se tira d'affaire en homme d'esprit. Il fit scier la tête d'une statue du roi et l'exposa dans une niche au milieu de la rue, théâtre du meurtre. Le roi et tous les Sévillans le trouvèrent fort bon. La rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l'aventure. — Voilà la tradition populaire. Zuniga raconte l'histoire un peu différemment. (Voir Anales de Sevilla, t. II, p. 136.) Quoi qu'il en soit, il existe encore à Se ville une rue de Candilejo, et dans cette rue un buste de pierre qu'on dit être le portrait de don Pèdre. Malheu-
6o CARMEN
réflexions. Nous nous arrêtâmes, dans cette ruelà, devant une vieille maison. Elle entra dans l'allée, et frappa au rez-de-chaussée. Une bohémienne, vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit quelques mots en romain. La vieille grogna d'abord. Pour l'apaiser, Carmen lui donna deux oranges et une poignée de bonbons et lui permit de goûter au vin. Puis elle lui mit sa mante sur le dos et la conduisit à la porte, qu'elle ferma avec la barre de bois. Dès que nous fûmes seuls, elle se mit , à danser et à rire comme une folle, en chantant :
— Tu es mon rom, je suis ta romi ^.
Moi, j'étais au milieu de la chambre, chargé de toutes ses emplettes, ne sachant où les poser. Elle jeta tout par terre, et me sauta au cou en me disant :
— Je paye mes dettes, je paye mes dettes! c'est la loi des Calés ^1
Ah! monsieur, cette journée-là! cette journée-là!... quand j'y pense, j'oublie celle de demain.
Le bandit se tut un instant; puis, après avoir rallumé son cigare, il reprit :
reusement, ce buste est moderne. L'ancien était fort usé au XVI i' siècle, et la municipalité d'alors le fit remplacer par celui qu'on voit aujourd'hui.