Navarro fino
2. Or esorjlé de or narsichislé, sin chismar lachinguel. — Proverbe bohémien. La promesse d'un nain, c'est de cracher loin.
d'être malade jusqu'au moment de quitter Gibraltar pour Ronda. Je demeurai encore deux jours à Gibraltar. Elle eut l'audace de me venir voir déguisée dans mon auberge. Je partis; moi aussi, j'avais mon projet. Je retournai à notre rendez-vous, sachant le lieu et l'heure où l'Anglais et Carmen devaient passer. Je trouvai le Dancaïre et Garcia qui m'attendaient. Nous passâmes la nuit dans un bois auprès d'un feu de pommes de pin qui flambait à merveille. Je proposai à Garcia de jouer aux cartes. Il accepta. A la seconde partie, je lui dis qu'il trichait; il se mit à rire. Je lui jetai les cartes à la figure. Il voulut prendre son espingole; je mis le pied dessus, et je lui dis : (( On dit que tu sais jouer du couteau comme le meilleur jaque de Malaga, veux-tu t'essayer avec moi? )) Le Dancaïre voulut nous séparer. J'avais donné deux ou trois coups de poing à Garcia. La colère l'avait rendu brave; il avait tiré son couteau, moi le mien. Nous dîmes tous deux au Dancaïre de nous laisser place libre et franc jeu. Il vit qu'il n'y avait pas moyen de nous arrêter, et il s'écarta. Garcia était déjà ployé en deux comme un chat prêt à s'élancer contre une souris. Il tenait son chapeau de la main gauche » pour parer, son couteau en avant. C'est leur garde andalouse. Moi, je me mis à la navarraise, droit en face de lui, le bras gauche levé, la jambe gauche en avant, le couteau le long de la cuisse droite. Je me sentais plus fort qu'un géant. I!
se lança sur moi comme un trait; je tournai sur le pied gauche et il ne trouva plus rien devant lui; mais je l'atteignis à la gorge, et le couteau entra si avant que ma main était sous son menton. Je retournai la lame si fort qu'elle se cassa. C'était fini. La lame sortit de la plaie lancée par un bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba sur le nez, raide comme un pieu.
— Qu'as-tu fait? me dit le Dancaïre.
— Ecoute, lui dis-je : nous ne pouvions vivre ensemble. J'aime Carmen, et je veux être seul. D'ailleurs, Garcia était un coquin, et je me rappelle ce qu'il a fait au pauvre Ramendado. Nous ne sommes plus que deux, mais nous sommes de bons garçons. Voyons, veux-tu de moi pour ami, à la vie à la mort?
Le Dancaïre me tendit la main. C'était un homme de cinquante ans.
— Au diable les amourettes! s'écria-t-il. Si tu lui avais demandé Carmen, il te l'aurait vendue pour une piastre. Nous ne sommes plus que deux; comment ferons-nous demain?
— Laisse-moi faire tout seul, lui répondis-je. Maintenant, je me moque du monde entier.
Nous enterrâmes Garcia et nous allâmes placer notre camp deux cents pas plus loin. Le lendemain, Carmen et son Anglais passèrent avec deux muletiers et un domestique. Je dis au Dancaïre :
— Je me charge de l'Anglais. Fais peur aux autres, ils ne sont pas armés.
L'Anglais avait du cœur. Si Carmen ne lui eût poussé le bras, il me tuait. Bref, je reconquis- Carmen en ce jour-là, et mon premier mot fut de lui dire qu'elle était veuve. Quand elle sut comment cela s'était passé :
— Tu seras toujours un lilUpendi! me dit-elle. Garcia devait te tuer. Ta garde navarraise n'est qu'une bêtise, et il en a mis à l'ombre de plus habiles que toi. C'est que son temps était venu. Le tien viendra.
— Et le tien, répondis-je, si tu n'es pas pour moi une vraie romi.
— A la bonne heure, dit-elle; j'ai vu plus d'une fois dans du marc de café que nous devions finir ensemble. Bah! arrive qui plante?
Et elle fit claquer ses castagnettes, ce qu'elle faisait toujours quand elle voulait chasser quelque idée importune.
On s'oublie quand on parle de soi. Tous ces détails-là vous ennuient sans doute^ mais j'ai bientôt fini. La vie que nous menions dura assez longtemps. Le Dancaïre et moi nous nous étions associé quelques camarades plus sûrs que les premiers, et nous nous occupions de contrebande, et aussi parfois, il faut bien l'avouer, nous arrêtions sur la grande route, mais à la dernière extrémité, et lorsque nous ne pouvions faire autrement. D'ailleurs, nous ne maltraitions pas les voyageurs, et nous nous bornions à leur
prendre leur argent. Pendant quelques mois, je fus content de Carmen; elle continuait à nous être utile pour nos opérations, en nous avertissant des bons coups que nous pourrions faire. Elle se tenait, soit à Malaga, soit à Cordoue, soit à Grenade; mais, sur un mot de moi, elle quittait tout, et venait me retrouver dans une venta isolée, ou même au bivouac. Une fois seulement, c'était à Malaga, elle me donna quelque inquiétude. Je sus qu'elle avait jeté son dévolu sur un négociant fort riche, avec lequel probablement elle se proposait de recommencer la plaisanterie de Gibraltar. Malgré tout ce que le Dancaïre put me dire pour m'arrêter, je partis et j'entrai dans Malaga en plein jour, je cherchai Carmen et je l'emmenai aussitôt. Nous eûmes une verte explication.
— Sais-tu, me dit-elle que, depuis que tu es mon rom pour tout de bon, je t'aime moins que lorsque tu étais mon minchorrô? Je ne veux pas être tourmentée ni surtout commandée. Ce que je veux, c'est être libre et faire ce qui me plaît. Prends garde de me pousser à bout. Si tu m'ennuies, je trouverai quelque bon garçon qui te fera comme tu as fait au borgne.
Le Dancaïre nous raccommoda; mais nous nous étions dit des choses qui nous restaient sur le cœur et nous n'étions plus comme auparavant. Peu après, un malheur nous arriva. La troupe nous surprit. Le Dancaïre fut tué, ainsi que deux de mes camarades; deux autres furent pris. Moi,
je fus grièvement blessé, et, sans mon bon cheval, je demeurais entre les mains des soldats. Exténué de fatigue, ayant une balle dans le corps, j'allai me cacher dans un bois avec le seul compagnon qui me restât. Je m'évanouis en descendant de cheval, et je crus que j'allais crever dans les broussailles comme un lièvre qui a reçu du plomb. Mon camarade me porta dans une grotte que nous connaissions, puis il alla chercher Carmen. Elle était à Grenade, et aussitôt elle accourut. Pendant quinze jours, elle ne me quitta pas d'un instant. Elle ne ferma pas l'œil; elle me soigna avec une adresse et des attentions que jamais femme n'a eues pour l'homme le plus aimé. Dès que. je pus me tenir sur mes jambes, elle me mena à Grenade dans le plus grand secret. Les bohémiennes trouvent partout des asiles sûrs, et je passai plus de six semaines dans une maison, à deux portes du corrégidor qui me cherchait. Plus d'une fois, regardant derrière un volet, je le vis passer. Enfin je me rétablis; mais j'avais fait bien des réflexions sur mon lit de douleur, et je projetais de changer de vie. Je parlai à Carmen de quitter l'Espagne, et de chercher à vivre honnêtement dans le Nouveau-Monde. Elle se moqua de moi.
— Nous ne sommes pas faits pour planter des choux, dit-elle; notre destin, à nous, c'est de vivre aux dépens des payllos. Tiens, j'ai arrangé une affaire avec Nathan ben-Joseph de Gibraltar. Il a des cotonnades qui n'attendent que toi
pour passer. Il sait que tu es vivant. 11 compte sur toi. Que diraient nos correspondants de Gibraltar, si tu leur manquais de parole?
Je me laissai entraîner, et je repris mon vilain commerce.
Pendant que j'étais caché à Grenade, il y eut des courses de taureaux où Carmen alla. En revenant, elle parla beaucoup d'un picador très adroit nommé Lucas. Elle savait le nom de son cheval et combien lui coûtait sa veste brodée. Je n'y fis pas attention. Juanito, le camarade qui m'était resté, me dit, quelques jours après, qu'il avait vu Carmen avec Lucas chez un marchand du Zacatin. Cela commença à m'alarm.er. Je demandai à Carmen comment et pourquoi elle avait fait connaissance avec le picador.
— C'est un garçon, me dit-elle, avec qui on peut faire une affaire. Rivière qui fait du bruit a de l'eau ou des cailloux ^ Il a gagné douze cents réaux aux courses. De deux choses l'une : ou bien il faut avoir cet argent; ou bien, comme c'est un bon cavalier et un gaillard de cceur, on peut l'enrôler dans notre bande. Un tel et un tel sont morts, tu as besoin de les remplacer. Prendsle avec toi.
— Je ne veux, répondis-je, ni de son argent, ni de sa personne, et je te défends de lui parler.
— Prends garde, me dit-elle; lorsqu'on me
I. Len ios sonsi abela Pani o rehleudani terela. (Proverbe bohémien.)
défie de faire une chose, elle est bientôt faite!
Heureusement le picador partit pour Malaga, et moi, je me mis en devoir de faire entrer les cotonnades du juif. J'eus fort à faire dans cette expédition-là, Carmen aussi, et j'oubliai Lucas; peut-être aussi l'oublia-t-elle, pour le moment du moins. C'est vers ce temps, monsieur, que je vous rencontrai d'abord près de Montilla, puis après à Cordoue. Je ne vous parlerai pas de notre dernière entrevue. Vous en savez peut-être plus long que moi. Carmen vous vola votre montre; elle voulait encore votre argent, et surtout cette bague que je vois à votre doigt, et qui, dit-elle, est un anneau magique qu'il lui importait beaucoup de posséder. Nous eûmes une violente dispute, et je la frappai. Elle pâlit et pleura. C'était la première fois que je la voyais pleurer, et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon, mais elle me bouda pendant tout un jour, et, quand je repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m'embrasser. J'avais le cœur gros, lorsque, trois jours après, elle vint me trouver l'air riant et gaie comme un pinson. Tout était oublié, et nous avions l'air d'amoureux de deux jours. Au moment dp nous séparer, elle me dit :
— Il y a une fête à Cordoue, je vais la voir, puis je saurai les gens qui s'en vont avec de l'argent, et je te le dirai.
Je la laissai partir. Seul, je pensai à cette fête et à ce changement d'humeur de Carmen. Il faut
qu'elle se soit vengée déjà, me dis-je, puisqu'elle est revenue la première. Un paysan me dit qu'il y avait des taureaux à Cordoue. Voilà mon sang qui bouillonne, et, comme un fou, je pars et je vais à la place. On me montra Lucas, et, sur le banc contre la barrière, je reconnus Carmen. Il me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli cœur, comme je l'avais prévu. Il arracha la cocarde^ du taureau et la porta à Carmen, qui s'en coiffa sur-le-champ. Le taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par-dessus tous les deux. Je regardai Carmen, elle n'était déjà plus à sa place. Il m'était im.possible de sortir de celle où j'étais, et je fus obligé d'attendre la fin des courses. Alors j'allai à la maison que vous connaissez, et je m'y tins coi toute la soirée et une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, Carmen revint et fut un peu surprise de me voir.
— Viens avec moi, lui dis-je.
— Eh bien! dit-elle, partons!
J'allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et nous marchâmes tout le reste de la nuit sans
I. La divisa, nœud de rubans dont la couleur indique, les pâturages d'où viennent les taureaux. Cç nœud est fixé dans la peau du taureau au moyen d'un crochet, et c'est le comble de la galanterie que de l'arracher à l'animal vivant, pour l'offrir à une femme.
nous dire un seul mot. Nous nous arrêtâmes au jour dans une venta isolée, assez près d'un petit ermitage. Là je dis à Carmen :
— Ecoute, j'oublie tout. Je ne te parlerai de rien; mais jure-moi une chose : c'est que tu vas me suivre en Amérique, et que tu t'y tiendras tranquille.
— Non, dit-elle d'un ton boudeur, je ne veux pas aller en Amérique. Je me trouve bien
— C'est parce que tu es près de Lucas; mais songes-y bien, s'il guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os. Au reste, pourquoi m'en prendre à lui? Je suis las de tuer tous tes amants; c'est toi que je tuerai.
Elle me regarda fixement de son regard sauvage, et me dit :
— J'ai toujours pensé que tu me tuerais. La première fois que je t'ai vu, je venais de rencontrer un prêtre à la porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de Cordoue, n'as-tu rien vu? Un lièvre a traversé le chemin entre les pieds de ton cheval. C'est écrit.
— Carmencita, lui demandai-je, est-ce que tu ne m'aimes plus?
Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes croisées sur une natte et faisait des traits par terre avec son doigt.
— Changeons de vie, Carmen, lui dis-je d'un ton suppliant. Allons vivre quelque part oiJ nous ne serons jamais séparés. Tu sais que nous avons.
pas loin d'ici, sous un chêne, cent vingt onces enterrées... Puis, nous avons des fonds encore chez le juif ben-Joseph.
Elle se mit à sourire, et me dit :
— Moi d'abord, toi ensuite. Je sais que cela doit arriver ainsi.
— Réfléchis, repris-je; je suis au bout de ma patience et de mon courage; prends ton parti ou je prendrai le mien.
Je la quittai et j'allai me promener du côté de l'ermitage. Je trouvai l'ermite qui priait. J'attendis que sa prière fût finie; j'aurais bien voulu prier, mais je ne pouvais pas. Quand il se releva, j'allai à lui.
— Mon père, lui dis-je, voulez-vous prier pour quelqu'un qui est en grand péril?
— Je prie pour tous les affligés, dit-il.
— Pouvez-vous dire une messe pour une âme qui va peut-être paraître devant son Créateur?
— Oui, répondit-il en me regardant fixement. Et, comme il y avait dans mon air quelque
chose d'étrange, il voulut me faire parler :
— Il me semble que je vous ai vu, dit-il. Je mis une piastre sur son banc.
— Quand direz-vous la messe? lui demandai-je.
— Dans une demi-heure. Le fils de l'aubergiste de là-bas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n'avez-vous pas quelque chose sur la conscience qui vous tourmente? Voulez- vous écouter les conseils d'un chrétien?
Je me sentais près de pleurer. Je lui dis que je reviendrais, et je me sauvai. J'allai me cou^ cher sur l'herbe jusqu'à ce que j'entendisse la cloche. Alors je m'approchai, mais je restai en dehors de la chapelle. Quand la messe fut dite, je retournai à la venta. J'espérais que Carmen se serait enfuie; elle aurait pu prendre mon cheval et se sauver... mais je la retrouvai. Elle ne voulait pas qu'on pût dire que je lui avais fait peur. Pendant mon absence, elle avait défait l'ourlet de sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant, elle était devant une table, regardant dans une terrine pleine d'eau le plomb qu'elle avait fait fondre et qu'elle venait d'y jeter. Elle était si occupée de sa magie qu'elle ne s'aperçut pas d'abord de mon retour. Tantôt elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous les côtés d'un air triste, tantôt elle chantait quelqu'une de ces chansons magiques où elles invoquent Marie Padilla, la maîtresse de don Pedro, qui fut, dit-on, la Bari Crallisa, ou la grande reine des Bohémiens ^ :
— Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi?
Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille
I. On a accusé Marie Padilla d'avoir ensorcelé le roi don Pèdre. Une tradition populaire rapporte qu'elle avait fait présent à la reine Blanche de Bourbon d'une ceinture d'or, qui parut aux yeux fascinés du roi comme un serpent vivant. De là la répugnance qu'il montra toujours pour la malheureuse princesse.
sur sa tête, comme prête à partir. On m'amena mon cheval, elle monta en croupe et nous nous éloignâmes.
— Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de chemin, tu veux bien me suivre, n'est-ce pas?
— Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi.
Nous étions dans une gorge solitaire; j'arrêtai mon cheval.
— Est-ce ici? dit-elle.
Et d'un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement.
— Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle; c'est écrit, mais tu ne me feras pas céder.
— Je t'en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Ecoute-moi! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c'est toi qui m'as perdu; c'est pour toi que je suis devenu un voleur et un meurtrier. Carmen! ma Carmen! laisse-moi te sauver et me sauver avec toi.
— José, répondit-elle, tu me demandes l'impossible. Je ne t'aime plus; toi, tu m'aimes encore, et c'est pour cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te faire quelque mensonge; jnais je ne veux pas m'en donner la peine. [Tout est fini entre nous. Comme mon rom, tu as le droit de tuer ta romi; mais Carvq^n sera toujours libre. Calli elle est née, calli ^e mourra. [
— Tu aimes donc Lucas? lui demandai-je,
— Oui, je l'ai aimé, comme toi, un instant, moins que toi peut-être. A présent, je n'aime plus rien, et je me hais pour t'avoir aimé.
Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout; je lui offris tout, pourvu qu'elle voulût m'aimer encore!
Elle me dit :
— T'aimer encore, c'est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas.
La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J'aurais voulu qu'elle eût peur et me demandât grâce, mais cette femme était un démon.
— Pour la dernière fois, m'écriai-je, veux-tu rester avec moi !
— Non! non! non! dit-elle en frappant du pied.
Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C'était le couteau du Borgne que j'avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder fixement; puis il devint trouble et se ferma. Je restaj anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m'avait dit souvent qu'elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je
lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l'y déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d'elle avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoue, et au premier corps de garde je me fis connaître. J'ai dit que j'avais tué Carmen; mais je n'ai pas voulu dire où était son corps. L'ermite était un saint homme. Il a prié pour elle! Il a dit une messe pour son âme... Pauvre enfant! Ce sont les Calé qui sont coupables pour l'avoir élevée ainsi.
L'Espagne est un des pays où se trouvent aujourd'hui, en plus grand nombre encore, ces nomades dispersés dans toute l'Europe, et connus sous les noms de Bohémiens, Gitanos, Gypsies, Zigeuner, etc. La plupart demeurent, ou plutôt mènent une vie errante dans les provinces du Sud et de l'Est, en Andalousie, en Estramadure, dans le royaume de Murcie; il y en a beaucoup en Catalogne. Ces derniers passent souvent en France. On en rencontre dans toutes nos foires du Midi. D'ordinaire, les hommes exercent les métiers de maquignon, de vétérinaire et de ton-
deur de mulets; ils y joignent l'industrie de raccommoder les poêlons et les instruments de cuivre, sans parler de la contrebande et autres pratiques illicites. Les femmes disent la bonne aventure, mendient et vendent toutes sortes de drogues innocentes ou non.
Les caractères physiques des bohémiens sont plus faciles à distinguer qu'à décrire, et lorsqu'on en a vu un seul, on reconnaîtrait entre mille un individu de cette race. La physionomie, l'expression, voilà surtout ce qui les sépare des peuples qui habitent le même pays. Leur teint est très basané, toujours plus foncé que celui des populations parmi lesquelles ils vivent. De là le nom de Calé, les noirs, par lequel ils se désignent souvent ^. Leurs yeux sensiblement obliques, bien fendus, très noirs, sont ombragés par des cils longs et épais. On ne peut comparer leur regard qu'à celui d'une bête fauve. L'audace et la timidité s'y peignent tout à la fois, et sous ce rapport leurs yeux révèlent assez bien le caractère de la nation, rusée, hardie, mais craignant naturellement les coups comme Panurge. Pour la plupart, les hommes sont bien découplés, sveltes, agiles; je ne crois pas en avoir jamais vu un seul chargé d'embonpoint. En Allemagne, les bohé-
I. Il m'a semblé que les bohémiens allemands, bien qu'ils comprennent parfaitement le mot Calé, n'aimaient point à être appelés de la sorte. Ils s'appellent entre eux Romane tchavé.
miennes sont souvent très jolies; la beauté est fort rare parmi les gitanas d'Espagne. Très jeunes, elles peuvent passer pour des 'laiderons agréables; mais une fois qu'elles sont mères, elles deviennent repoussantes. La saleté des deux sexes est incroyable, et qui n'a pas vu les cheveux d'une matrone bohémienne s'en fera difTicilement une idée, même en se représentant les crins les plus rudes, les plus gras, les plus poudreux. Dans quelques grandes villes d'Andalousie, certaines jeunes filles un peu plus agréables que les autres, prennent plus de soin de leur personne. Celles-là vont danser, pour de l'argent, des danses qui ressemblent fort à celles que l'on interdit dans nos bals publics du carnaval. M. Borrow, missionnaire anglais, auteur de deux ouvrages fort intéressants sur les bohémiens cTEspagne, qu'il avait entrepris de convertir, aux frais de la Société biblique, assure qu'il est sans exemple qu'une Gitana ait jamais eu quelque faiblesse pour un homme étranger à sa race. Il me semble qu'il y a beaucoup d'exagération dans les éloges qu'il accorde à leur chasteté. D'abord, le plus grand nombre est dans le cas de la laide d'Ovide : Casta quant nemo rogavit. Quant aux jolies, elles sont comme toutes les Espagnoles, difficiles dans le choix de leurs amants. Il faut leur plaire, il faut les mériter. M. Borrow cite comme preuve de leur vertu un trait qui fait honneur à la sienne, surtout à sa naïveté. Un homme immoral de sa connaissance offrit, dit-il.
inutilement plusieurs onces à une jolie Gitana. Un Andalou, à qui je racontai cette anecdote, prétendit que cet homme immoral aurait eu plus de succès en montrant deux ou trois piastres, et qu'offrir des onces d'or à une bohémienne était un aussi mauvais moyen de persuader, que de promettre un million ou deux à une fille d'auberge. Quoi qu'il en soit, il est certain que les Gitanas montrent à leurs maris un dévouement extraordinaire. Il n'y a pas de danger ni de misères qu'elles ne bravent pour les secourir en leurs nécessités. Un des noms que se donnent les bohémiens, Rome ou les époux, me paraît attester le respect de la race pour l'état de mariage. En général, on peut dire que leur principale vertu est le patriotisme, si l'on peut ainsi appeler la fidélité qu'ils observent dans leurs relations avec les individus de même origine qu'eux, leur empressement à s'entr'aider, le secret inviolable qu'ils se gardent dans les affaires compromettantes. Au reste, dans toutes les associations mystérieuses et en dehors des lois, on observe quelque chose de semblable.
J'ai visité, il y a quelques mois, une horde de bohémiens établis dans les Vosges. Dans la hutte d'une vieille femme, l'ancienne de sa tribu, il y avait un bohémien étranger à sa famille, attaqué d'une maladie mortelle. Cet homme avait quitté un hôpital où il était bien soigné, pour aller mourir au milieu de ses compatriotes. Depuis treize semaines, il était alité chez ses hôtes, et beau-
CARMEN lOI
coup mieux traité que les fils et les gendres qui vivaient dans la même maison. Il avait un bon lit de paille et de mousse avec des draps assez blancs, tandis que le reste de la famille, au nombre de onze personnes, couchaient sur des planches longues de trois pieds. Voilà pour leur hospitalité. La même femme, si humaine pour son hôte, me disait devant le malade : Singo, singo, homte hi mulo. Dans peu, dans peu, il faut qu'il meure. Après tout, la vie de ces gens est si misérable, que l'annonce de la mort n'a rien d'effrayant pour eux.
Un trait remarquable du caractère des bohémiens, c'est leur indifférence en matière de religion; non qu'ils soient esprits forts ou sceptiques. Jamais ils n'ont fait profession d'athéisme. Loin de là, la religion du pays qu'ils habitent est la leur; mais ils en changent en changeant de patrie. Les superstitions qui, chez les peuples grossiers, remplacent les sentiments religieux, leur sont également étrangères. Le moyen, en effet, que des superstitions existent chez des gens qui vivent le plus souvent de la crédulité des autres. Cependant, j'ai remarqué chez les bohémiens espagnols une horreur singulière pour le contact d'un cadavre. Il y en a peu qui consentiraient pour de l'argent à porter un mort au cimetière.
J'ai dit que la plupart des bohémiennes se mêlaient de dire la bonne aventure. Elles s'en acquittent fort bien. Mais ce qui est pour elles
une source de grands profits, c'est la vente des charmes et des philtres amoureux. Non seulement elles tiennent des pattes de crapauds pour fixer les cceurs volages, ou de la poudre de pierre d'aimant pour se faire aimer des insensibles; mais elles font au besoin des conjurations puissantes qui obligent le diable à leur prêter son secours. L'année dernière, une Espagnole me racontait l'histoire suivante : Elle passait un jour dans la rue d'Alcala, fort triste et préoccupée; une bohémienne accroupie sur le trottoir lui cria : « Ma belle dame, votre am-mt vous a trahie. — C'était la vérité. — Voulez-vous que je vous le fasse revenir? » On comprend avec quelle joie la proposition fut acceptée, et quelle devait être la confiance inspirée par une personne qui devinait ainsi d'un coup d'œil les secrets intimes du cœur. Comme il eût été impossible de procéder à des opérations magiques dans la rue la plus fréquentée de Madrid, on convint d'un rendez-vous pour le lendemain. (( Rien de plus facile que de ramener l'infidèle à vos pieds, dit la Gitana. Auriez-vous un mouchoir, une écharpe, une mantille qu'il vous ait donné? » On lui remit un fichu de soie. « Maintenant, cousez avec de la soie cramoisie, une piastre dans un coin du fichu. Dans un autre coin, cousez une demi-piastre; ici, une piécette; là, une pièce de deux réaux. Puis il faut coudre au milieu une pièce d'or. Un doublon serait le mieux. » On coud le doublon et le reste. « A présent, donnez-
moi le fichu, je vais le porter au Campo-Santo, à minuit sonnant. Venez avec moi, si vous voulez voir une belle diablerie. Je vous promets que dès demain vous reverrez celui que vous aimez. » La bohémienne partit seule pour le Campo- Santo, car on avait trop peur des diables pour l'accompagner. Je vous laisse à penser si la pauvre amante délaissée a revu son fichu et son infidèle.
Malgré leur misère et l'espèce d'aversion qu'ils inspirent, les bohémiens jouissent cependant d'une certaine considération parmi les gens peu éclairés, et ils en sont très vains. Ils se sentent une race supérieure pour l'intelligence et méprisent cordialement le peuple qui leur donne l'hospitalité. « Les Gentils sont si bêtes, me disait une bohémienne des Vosges, qu'il n'y a aucun mérite à les attraper. L'autre jour, une paysanne m'appelle dans la rue, j'entre chez elle. Son poêle fumait, et elle me demande un sort pour le faire aller. Moi, je me fais d'abord donner un bon morceau de lard. Puis je me mets à marmotter quelques mots en rommani : « Tu es (( bête, je disais, tu es née bête, bête tu mour- (( ras... )) Quand je fus près de la porte, je lui dis en bon allemand . « Le moyen infaillible d'em- (( pêcher ton poêle de fumer, c'est de n'y pas (( faire de feu. » Et je pris mes jambes à mon cou. ))
L'histoire des bohémiens est encore un problème. On sait, à la vérité, que leurs premières
bandes, fort peu nombreuses, se montrèrent dans l'est de l'Europe, vers le commencement du XV* siècle; mais on ne peut dire d'où ils viennent, ni pourquoi ils sont venus en Europe, et, ce qui est plus extraordinaire, on ignore comment ils se sont m.ultipliés en peu de temps d'une façon si prodigieuse dans plusieurs contrées fort éloignées les unes des autres. Les bohémiens eux-mêmes n'ont conservé aucune tradition sur leur origine, et si la plupart d'entre eux parlent de l'Egypte comme de leur patrie primitive, c'est qu'ils ont adopté une fable très anciennement répandue sur leur compte.
La plupart des orientalistes qui ont étudié la langue des bohémiens croient qu'ils sont originaires de l'Inde. En effet, il paraît qu'un grand nombre de racines et beaucoup de formes grammaticales du rommani se retrouvent dans des idiomes dérivés du sanscrit. On conçoit que dans leurs longues périgrinations, les bohémiens ont adopté beaucoup de mots étrangers. Dans tous les dialectes du rommani, on trouve quantité de mots grecs. Par exemple : cocal, os, de xoxxoXov; pétalli, fer de cheval, de JiéTa?.ov; cafi, clou, de xaçKpi, etc. Aujourd'hui, les bohémiens ont presque autant de dialectes différents qu'il existe de hordes de leur race séparées les unes des autres. Partout ils parlent la langue du pays qu'ils habitent plus facilement que leur propre idiome, dont ils ne font guère usage que pour pouvoir s'entretenir librement devant des étran-
gers. Si l'on compare le dialecte des bohémiens de l'Allemagne avec celui des Espagnols, sans communication avec les premiers depuis des siècles, on reconnaît une très grande quantité de mots communs; mais la langue originale, partout, quoique à différents degrés, s'est notablement altérée par le contact des langues plus cultivées, dont ces nomades ont été contraints de faire usage. L'allemand, d'un côté, l'espagnol, de l'autre, ont tellement modifié le fond du rommani, qu'il serait impossible à un bohémien de la Forêt-Noire de converser avec un de ses frères andalous, bien qu'il leur suffise d'échanger quelques phrases pour reconnaître qu'ils parlent tous les deux un dialecte dérivé du même idiome. Quelques mots d'un usage très fréquent sont communs, je crois, à tous les dialectes; ainsi, dans tous les vocabulaires que j'ai pu voir : pani veut dire de l'eau, manro, du pain, mâs, de la viande, Ion, du sel.
Les noms de nombre sont partout à peu près les mêmes. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus pur que le dialecte espagnol; car il a conservé nombre de formes grammaticales primitives, tandis que les Gitanos ont adopté celles du castillan. Pourtant, quelques mots font exception pour attester l'ancienne communauté de langage. Les prétérits du dialecte allemand se forment en ajoutant tum à l'impératif qui est toujours la racine du verbe. Les verbes, dans le rommani espagnol, se conjuguent tous sur le
modèle des verbes castillans de la première conjugaison. De l'infinitif jamar, manger, on devrait régulièrement faire jamé, j'ai mangé; de lillar, prendre, on devrait faire lillé, j'ai pris. Cependant, quelques vieux bohémiens disent par exception : jayon, lillon. Je ne connais pas d'autres verbes qui aient conservé cette forme antique.
Pendant que je fais ainsi étalage de mes minces connaissances dans la langue rommani, je dois noter quelques mots d'argot français que nos voleurs ont empruntés aux bohémiens. Les Mystères de Paris ont appris à la bonne compagnie que choiirin voulait dire couteau. C'est du rommani pur; tchouri est un de ces mots commun à tous les dialectes. M. Vidocq appelle un cheval grès, c'est encore un mot bohémien gras, gre, graste, gris. Ajoutez encore le mot romanichel qui, dans l'argot parisien, désigne les bohémiens. C'est la corruption de rommané tchave, gars bohémiens. Mais une étymologie dont je suis fier, c'est celle de frimousse, mine, visage, mot que tous les écoliers emploient ou employaient de mon temps. Observez d'abord que Oudin, dans son curieux dictionnaire, écrivait en 1640, firlimouse. Or, firla, fila en rommani, veut dire visage, mui a la même signification, c'est exactement os des Latins. La combinaison fîrlamui a été sur-le-champ comprise par un bohémien puriste, et je la crois conforme au génie de sa langue.
En voilà bien assez pour donner aux lecteurs de Carmen une idée avantageuse de mes études sur le rommani. Je terminerai par ce proverbe qui vient à propos : En retudi panda nasti abela mâcha. En close bouche, n'entre point mouche.
se nàptç xal $otSoç A'tcoXXo).
ScOXôv Èovt', ôXécrojci'.v évî Sxa'.T,(ït TtôXïiatv.
(HOM. II, xxu, 360.)
La dernière messe venait de finir à Saint-Roch, et le bedeau faisait sa ronde pour fermer les chapelles désertes. Il allait tirer la grille d'un de ces sanctuaires aristocratiques où quelques dévotes achètent la permission de prier Dieu, distinguées du reste des fidèles, lorsqu'il remarqua qu'une femme y demeurait encore, absorbée dans la méditation, comme il semblait, la tête baissée sur le dossier de sa chaise. « C'est A4"' de Piennes », se dit-il, en s'arrêtant à l'entrée de la chapelle. M"^ de Piennes était bien connue du bedeau. A cette époque, une femme du monde jeune, riche, jolie, qui rendait le pain bénit, qui donnait des nappes d'autel, qui faisait de grandes aumônes par l'entremise de son curé, avait quelque mérite à être dévote, lorsqu'elle n'avait pas pour mari un employé du gouvernement, qu'elle n'était point attachée à Madame la Dauphine, et qu'elle n'avait rien à gagner, sinon son salut.
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à fréquenter les églises. Telle était M°" de Piennes.
Le bedeau avait bien envie d'aller dîner, car les gens de cette sorte dînent à une heure, mais il n'osa troubler le pieux recueillement d'une personne si considérée dans la paroisse Saint-Roch. Il s'éloigna donc, faisant résonner sur les dalles ses souliers éculés, non sans espoir qu'après avoir fait le tour de l'église il retrouverait la chapelle vide.
Il était déjà de l'autre côté du chœur, lorsqu'une jeune femme entra dans l'église et se promena dans un des bas-côtés, regardant avec curiosité autour d'elle. Retables, stations, bénitiers, tous ces objets lui paraissaient aussi étranges que pourraient l'être pour vous, madame, la sainte niche ou les inscriptions d'une mosquée du Caire. Elle avait environ vingtcinq ans, mais il fallait la considérer avec beaucoup d'attention pour ne pas la croire plus âgée. Bien que très brillants, ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte bleuâtre; son teint d'un blanc mat, ses lèvres décolorées indiquaient la souffrance, et cependant un certain air d'audace et de gaieté dans le regard contrastait avec cette apparence maladive. Dans sa toilette, vous eussiez remarqué un bizarre mélange de négligence et de recherche. Sa capote rose, ornée de fleurs artificielles, aurait mieux convenu pour un négligé du soir. Sous un long châle de cachemire, dont l'œil exercé d'une
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femme du monde aurait deviné qu'elle n'était pas la première propriétaire, se cachait une robe d'indienne à vingt sous l'aune, et un peu fripée. Enfin, un homme seul aurait admiré son pied, chaussé qu'il était de bas communs et de souliers de prunelle qui semblaient souffrir depuis longtemps des injures du pavé. Vous vous rappelez, madame, que l'asphalte n'était pas encore inventé.
Cette femme, dont vous avez pu deviner la position sociale, s'approcha de la chapelle où M""' de Piennes se trouvait encore; et, après l'avoir observée un moment d'un air d'inquiétude et d'embarras, elle T'aborda lorsqu'elle la vit debout et -sur le point de sortir.
— Pourriez-vous m'enseigner, madame, lui demanda-t-elle d'une voix douce et avec un sourire de timidité, pourriez-vous m'enseigner à qui je pourrais m'adresser pour faire un cierge?
Ce langage était trop étrange aux oreilles de M""* de Piennes pour qu'elle le comprît d'abord. Elle se fit répéter la question.
— Oui, je voudrais bien faire un cierge à saint Roch; mais je ne sais à qui donner l'argent.
M"* de Piennes avait une dévotion trop éclairée pour être initiée à ces superstitions populaires. Cependant, elle les respectait, car il y a quelque chose de touchant dans toute forme d'adoration, quelque grossière qu'elle puisse être. Persuadée qu'il s'agissait d'un vœu ou de quelque chose de semblable, et trop charitable pour tirer
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du costume de la jeune femme au chapeau rose les conclusions que vous n'avez peut-être pas craint de former, elle lui montra le bedeau qui s'approchait. L'inconnue la remercia et courut à cet homme qui parut la comprendre à demi mot. Pendant que M""' de Piennes reprenait son livre de messe et rajustait son voile, elle vit la dame au cierge tirer une petite bourse de sa poche, y prendre au milieu de beaucoup de menue monnaie une pièce de cinq francs solitaire et la remettre au bedeau en lui faisant tout bas de longues recommandations qu'il écoutait en souriant.
Toutes les deux sortirent de l'église en m.ême temps; mais la dame au cierge -marchait fort vite, et M"" de Piennes l'eut bientôt perdue de vue, quoiqu'elle suivît la même direction. Au coin de la rue qu'elle habitait, elle la rencontra de nouveau. Sous son cachemire de hasard, l'inconnue cherchait à cacher un pain de quatre livres acheté dans une boutique voisine. En revo3^ant M""^ de Piennes, elle baissa la tête, ne put s'empêcher de sourire et doubla le pas. Son sourire disait : « Que voulez- vous? Je suis pauvre. Moquez-vous de moi. Je sais bien qu'on n'achète pas du pain en capote rose et en cachemire. )) Ce mélange de mauvaise honte, de résignation et de bonne humeur n'échappa point à M"* de Piennes. Elle pensa non sans tristesse à la position probable de cette jeune fille. « Sa piété, se dit-elle, est plus méritoire que la mienne.
Assurément, son offrande d'un écu est un sacrifice beaucoup plus grand que le superflu dont je fais part aux pauvres, sans m'imposer la moindre privation. » Puis elle se rappela les deux oboles de la veuve, plus agréables à Dieu que les fastueuses aumônes des riches. « Je ne fais pas assez de bien, pensa-t-elle. Je ne fais pas tout ce que je pourrais faire. » Tout en s'adressant ainsi mentalement des reproches qu'elle était loin de mériter, elle rentra chez elle. Le cierge, le pain de quatre livres, et surtout l'offrande de l'unique pièce de cinq francs, avaient gravé dans la mémoire de M"' de Piennes la figure de la jeune femme, qu'elle regardait comme un modèle de piété.
Elle la rencontra encore assez souvent dans la rue près de l'église, mais jamais aux offices. Toutes les fois que l'inconnue passait devant M"" de Piennes, elle baissait la tête et souriait doucement. Ce sourire bien humble plaisait à M"* de Piennes. Elle aurait voulu trouver une occasion d'obliger la pauvre fille, qui d'abord lui avait inspiré de l'intérêt, et qui maintenant excitait sa pitié; car elle avait remarqué que la capote rose se fanait, et le cachemire avait disparu. Sans doute il était retourné chez la revendeuse. Il était évident que saint Roch n'avait point payé au centuple l'offrande qu'on lui avait adressée.
Un jour, M°" de Piennes vit entrer à Saint- Roch une bière suivie d'un homme assez mal mis,
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qui n'avait pas de crêpe à son chapeau. C'était
une manière de portier. Depuis plus d'un mois, elle n'avait pas rencontré la jeune femme au cierge, et l'idée lui vint qu'elle assistait à son enterrement. Rien de plus probable, car elle était si pâle et si maigre, la dernière fois que M"" de Piennes l'avait vue. Le bedeau questionné interrogea l'homme qui suivait la bière. Celui-ci répondit qu'il était concierge d'une maison rue Louis-le-Grand; qu'une de ses locataires était morte, une M'"' Guillot, n'ayant ni parents ni amis, rien qu'une fille, et que, par pure bonté d'âme, lui, concierge, allait à l'enterrement d'une personne qui ne lui était de rien. Aussitôt, M"' de Piennes. se représenta que son inconnue était morte dans la misère, laissant une petite fille sans secours, et elle se promit d'envoyer aux renseignements un ecclésiastique qu'elle employait d'ordinaire pour ses bonnes œuvres.
Le surlendemain, une charrette en travers dans la rue arrêta sa voiture quelques instants, comme elle sortait de chez elle. En regardant par la portière d'un air distrait, elle aperçut, rangée contre une borne, la jeune fille qu'elle croyait morte. Elle la reconnut sans peine, quoique plus pâle, plus maigre que jamais, habillée de deuil, mais pauvrement, sans gants, sans chapeau. Son expression était étrange. Au lieu de son sourire habituel, elle avait tous les traits contractés; ses grands yeux noirs étaient hagards; elle les tour-
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nait vers M"' de Piennes, mais sans la reconnaître, car elle ne voyait rien. Dans toute sa contenance se lisait non pas la douleur, mais une résolution furieuse. La charrette s'était écartée, et la voiture de M""' de Piennes s'éloignait au grand trot; mais l'image de la jeune fille et son expression désespérée poursuivirent M"* de Piennes pendant plusieurs heures.
A son retour, elle vit un grand attroupement dans sa rue. Toutes les portières étaient sur leurs portes et faisaient aux voisines un récit qu'elles semblaient écouter avec un vif intérêt. Les groupes se pressaient surtout devant une maison proche de celle qu'habitait iM""* de Piennes. Tous les yeux étaient tournés vers une fenêtre ouverte à un troisième étage, et dans chaque petit cercle un ou deux bras se levaient pour la signaler à J'attention du public; puis tout à coup les bras se baissaient vers la terre, et tous les yeux suivaient ce mouvement. Quelque événement extraordinaire venait d'arriver.
En traversant son antichambre, M"' de Piennes trouva ses domestiques effarés, chacun s'empressant au-devant d'elle pour avoir le premier l'avantage de lui annoncer la grande nouvelle du quartier. Mais, avant qu'elle pût faire une question, sa femme de chambre s'était écriée :
— Ah! Madame!... si Madame savait!...
Et, ouvrant les portes avec une indicible prestesse, elle était parvenue avec sa maîtresse dans
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le sanctum sanctorum, je veux dire le cabinet de toilette, inaccessible au reste de la maison.
— Ah! Madame, dit M"* Joséphine, tandis qu'elle détachait le châle de M"" de Piennes, j'en ai les sa7igs tournés! Jamais je n'ai rien vu de si terrible, c'est-à-dire je n'ai pas vu, quoique je sois accourue tout de suite après... Mais pourtant...
— Que s'est-il donc passé? Parlez vite, mademoiselle.
— Eh bien. Madame, c'est qu'à trois portes d'ici une pauvre malheureuse jeune fille s'est jetée par la fenêtre, il n'y a pas trois minutes; si Madame fût arrivée une minute plus tôt, elle aurait entendu le coup.
— Ah! mon Dieu! Et la malheureuse s'est tuée?...
— Madame, cela faisait horreur. Baptiste, qui a été à la guerre, dit qu'il n'a jamais rien vu de pareil. D'un troisième étage, Madame!
— Est-elle morte sur le coup?
— Oh! Madame, elle remuait encore; elle parlait même. « Je veux qu'on m'achève! )) qu'elle disait. Mais ses os étaient en bouillie. Madame peut bien penser quel coup elle a dû se donner.
— Mais cette malheureuse... l'a-t-on secourue?... A-t-on envoyé chercher un médecin, un prêtre?...
— Pour un prêtre... Madame le sait mieux que moi... Mais, si j'étais prêtre... Une malheureuse assez abandonnée pour se tuer elle-même!...
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D'ailleurs, ça n'avait pas de conduite... On le voit assez... Ça avait été à l'Opéra, à ce qu'on dit... Toutes ces demoiselles-là finissent mal... Elle s'est mise à la fenêtre; elle a noué ses jupons avec un ruban rose, et... vlan!
— C'est cette pauvre fille en deuil! s'écria M"' de Piennes, se parlant à elle-même.
— Oui, Madame; sa mère est morte il y a trois ou quatre jours. La tête lui aura tourné... Avec cela, peut-être que son galant l'aura plantée là... Et puis, le terme est venu... Pas d'argent, ça ne sait pas travailler... Des mauvaises têtes! un mauvais coup est bientôt fait...
M"^ Joséphine continua quelque temps de la sorte sans que M"* de Piennes répondît. Elle semblait méditer tristement sur le récit qu'elle venait d'entendre. Tout d'un coup, elle demanda à M"' Joséphine :
— Sait-on si cette malheureuse fille a ce qu'il lui faut pour son état?... du linge?... des matelas... Il faut qu'on le sache sur-le-champ.
— J'irai de la part de Madame, si Madame veut, s'écria la femme de chambre, enchantée de voir de près une femme qui avait voulu se tuer.
Puis, réfléchissant :
— Mais, ajouta-t-elle, je ne sais si j'aurai la force de voir cela, une femme qui est tombée d'un troisième étage!... Quand on a saigné Baptiste, je me suis trouvée mal. C'a été plus fort que moi.
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— Eh bien, envoyez Baptiste, s'écria M"" de Piennes; mais qu'on me dise vite comment va cette malheureuse.
Par bonheur, son médecin, le docteur K..., arrivait comme elle donnait cet ordre. Il venait dîner chez elle, suivant son habitude, tous les mardis, jour d'Opéra italien.
— Courez vite, docteur, lui cria-t-elle sans lui donner le temps de poser sa canne et de quitter sa douillette; Baptiste vous mènera à deux pas d'ici. Une pauvre jeune fille vient de se jeter par la fenêtre, et elle est sans secours.
— Par la fenêtre? dit le médecin. Si elle était haute, probablement je n'ai rien à faire.
Le docteur avait plus envie de dîner que de faire une opération; mais M"* de Piennes insista, et, sur la promesse que le dîner serait retardé, il consentit à suivre Baptiste.
Ce dernier revint seul au bout de quelques minutes. Il demandait du linge, des oreillers, etc. En même temps, il apportait l'oracle du docteur.
— Ce n'est rien. Elle en échappera, si elle ne meurt pas du... Je ne me rappelle pas de quoi il disait qu'elle mourrait bien, mais cela finissait en os.
— Du tétanos! s'écria M"* de Piennes.
— Justement, Madame; mais c'est toujours bien heureux que M. le docteur soit venu, car il y avait déjà là un méchant médecin sans malades, le même qui a traité la petite Berthelot
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de la rougeole, et elle est morte à sa troisième visite.
Au bout d'une heure, le docteur reparut, légèrement dépoudré et son beau jabot de batiste en désordre.
— Ces gens qui se tuent, dit-il, sont nés coiffés. L'autre jour, on apporte à mon hôpital une femme qui s'était tiré un coup de pistolet dans la bouche. iMauvaise manière!... Elle se casse trois dents, se fait un trou à la joue gauche... Elle en sera un peu plus laide, voilà tout. Celleci se jette d'un troisième étage. Un pauvre diable d'honnête homme tomberait, sans le faire exprès, d'un premier, et se fendrait le crâne. Cette fillelà se casse une jambe... Deux côtes enfoncées, force contusions, et tout est dit. Un auvent se trouve justemient là, tout à point, pour amortir la chute. C'est le troisième fait semblable que je vois depuis mon retour à Paris... Les jambes ont porté à terre. Le tibia et le péroné, cela se ressoude... Ce qu'il y a de pis, c'est que le gratin de ce turbot est complètement desséché... J'ai peur pour le rôti, et nous manquerons le premier acte d'Othellc.
— Et cette malheureuse vous a-t-elle dit qui l'avait poussée à...
— Oh! je n'écoute jamais ces histoires-là, madame. Je leur demande : « Avez-vous mangé avant? », etc., etc., parce que cela importe pour le traitement... Parbleu! quand on se tue, c'est qu'on a quelque mauvaise raison. Un amant
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VOUS quitte, un propriétaire vous met à la porte; on saute par la fenêtre pour lui faire pièce. On n'est pas plutôt en l'air qu'on s'en repent bien.
— Elle se repent, je l'espère, la pauvre enfant?
— Sans doute, sans doute. Elle pleurait et faisait un train à m'étourdir... Baptiste est un fameux aide-chirurgien, madame; il a fait sa partie mieux qu'un petit carabin qui s'est trouvé là, et qui se grattait la tête, ne sachant par où commencer... Ce qu'il y a de plus piquant pour elle, c'est que, si elle s'était tuée, elle y aurait gagné de ne pas mourir de la poitrine; car" elle est poitrinaire, je lui en fais mon billet. Je ne l'ai pas auscultée, mais le faciès ne me trompe jamais. Etre si pressée, quand on n'a qu'à se laisser faire !
— Vous la verrez demain, docteur, n'est-ce pas?
— Il le faudra bien, si vous le voulez. Je lui ai promis déjà que vous feriez quelque chose pour elle. Le plus simple, ce serait de l'envoyer à l'hôpital... On lui fournira gratis un appareil pour la réduction de sa jambe... Mais, au mot d'hôpital, elle crie qu'on l'achève; toutes les commères font chorus. Cependant, quand on n'a pas le sou...
— Je ferai les petites dépenses qu'il faudra, docteur... Tenez, ce mot d'hôpital m'effraye aussi, malgré moi, comme les commères dont vous parlez. D'ailleurs, la transporter dans un hôpital,
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maintenant qu'elle est dans cet horrible état, ce serait la tuer.
— Préjugé! pur préjugé des gens du monde! On n'est nulle part aussi bien qu'à l'hôpital. Quand je serai malade pour tout de bon, moi, c'est à l'hôpital qu'on me portera. C'est de là que je veux m'embarquer dans la barque de Charon, et je ferai cadeau de mon corps aux élèves... dans trente ou quarante ans d'ici, s'entend. Sérieusement, chère dame, pensez-y : je ne sais trop si votre protégée mérite bien votre intérêt... Elle m'a tout l'air de quelque fille d'Opéra... Il faut des jambes d'Opéra pour faire si heureusement un saut pareil...
— Mais je l'ai vue à l'église... et, tenez, docteur... vous connaissez mon faible; je bâtis toute une histoire sur une figure, un regard... Riez tant que vous voudrez, je me trompe rarement. Cette pauvre fille a fait dernièrement un vœu pour sa chère malade. Sa mère est morte... Alors sa tête s'est perdue... Le désespoir, la misère, l'ont précipitée à cette horrible action.
— A la bonne heure! Oui, en effet, elle a sur le sommet du crâne une protubérance qui indique l'exaltation. Tout ce que vous me dites est assez probable. Vous me rappelez qu'il y avait un rameau de buis au-dessus de son lit de sangle. C'est concluant pour sa piété, n'est-ce pas?
— Un lit de sangle! Ah! mon Dieu! pauvre fille!... Mais, docteur, vous avez votre méchant sourire que je connais bien. Je ne parle pas de
la dévotion qu'elle a ou qu'elle n'a pas. Ce qui m'oblige surtout à m'intéresser à cette fille, c'est que j'ai un reproche à me faire à son occasion...
— Un reproche?... J'y suis. Sans doute vous auriez dû faire mettre des matelas dans la rue pour la recevoir?...
— Oui, un reproche. J'avais remarqué sa position : j'aurais dû lui envoyer des secours; mais le pauvre abbé Dubignon était au lit, et...
— Vous devez avoir bien des remords, madame, si vous croyez que ce n'est point assez faire de donner, comme c'est votre habitude; à tous les quémandeurs. A votre compte, il faut encore deviner les pauvres honteux. Mais, madame, ne parlons plus jambes cassées, ou plutôt trois mots encore. Si vous accordez votre haute protection à ma nouvelle malade, faites-lui donner un meilleur lit, une garde demain, — aujourd'hui, les commères suffiront. Bouillons, tisanes, etc. Et ce qui ne serait pas mal, envoyezlui quelque bonne tête parmi vos abbés, qui la chapitre et lui remette le moral comme je lui ai remis sa jambe. La petite personne est nerveuse; des complications pourraient nous survenir... Vous seriez... oui, ma foi! vous seriez la meilleure prédicatrice; mais vous avez à placer mieux vos sermons... J'ai dit. Il est huit heures et demie; pour l'amour de Dieu! allez faire vos préparatifs d'Opéra. Baptiste m'apportera du café et le Journal des Débats. J'ai tant couru
toute la journée, que j'en suis encore à savoir comment va le monde.
Quelques jours se passèrent, et la malade était un peu mieux. Le docteur se plaignait seulement que la surexcitation morale ne diminuait pas.
— Je n'ai pas grande confiance dans tous vos abbés, disait-il à M"' de Piennes. Si vous n'aviez pas trop de répugnance à voir le spectacle de la misère humaine, et je sais que vous en avez le courage, vous pourriez calmer le cerveau de cette pauvre enfant mieux qu'un prêtre de Saint- Roch, et, qui plus est, mieux qu'une prise de thridace.
M""* de Piennes ne demandait pas mieux, et lui proposa de l'accompagner sur-le-champ. Ils montèrent tous les deux chez la malade.
Dans une chambre meublée de trois chaises de paille et d'une petite table, elle était étendue sur un bon lit envoyé par M"" de Piennes. Des draps fins, d'épais matelas, une pile de larges oreillers, indiquaient des attentions charitables dont vous n'aurez point de peine à découvrir l'auteur. La jeune fille, horriblement pâle, les yeux ardents, avait un bras hors du lit, et la portion de ce bras qui sortait de sa camisole était livide, meurtrie et faisait deviner dans quel état était le reste de son corps. Lorsqu'elle vit M"* de Piennes, elle souleva la tête, et, avec un sourire doux et triste :
— Je savais bien que c'était vous, madame, qui aviez eu pitié de moi, dit-elle. On m'a dit
votre nom, et j'étais sûre que c'était la dame que je rencontrais près de Saint-Roch.
Il me semble vous avoir dit déjà que M°" de Piennes avait quelques prétentions à deviner les gens sur la mine. Elle fut charmée de découvrir dans sa protégée un talent semblable, et cette découverte l'intéressa davantage en sa faveur.
— Vous êtes bien mal, ici, ma pauvre enfant! dit-elle en promenant ses regards sur le triste ameublement de la chambre. Pourquoi ne vous a-t-on pas envoyé des rideaux?... Il faut demander à Baptiste les petits objets dont vous pouvez avoir besoin.
— Vous êtes bien bonne, madame... Que me manque-t-il? Rien... C'est fini... Un peu mieux ou un peu plus mal, qu'importe?
Et, détournant la tête, elle se prit à pleurer.
— Vous souffrez beaucoup, ma pauvre enfant? lui demanda AI"* de Pienne en s'asseyant auprès du lit.
— Non, pas beaucoup... Seulement, j'ai toujours dans les oreilles le vent quand je tombais, et puis le bruit... crac! quand je suis torhbée sur le pavé.
— Vous étiez folle alors, ma chère amie; vous vous repentez à présent, n'est-ce pas?
— Oui... mais, quand on est malheureux, on n'a plus la tête à soi.
— Je regrette bien de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Mais, mon enfant, dans
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aucune circonstance de la vie, il ne faut s'abandonner au désespoir.
— Vous en parlez bien à votre aise, madame, dit le docteur, qui écrivait une ordonnance sur la petite table. Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre un beau jeune homme à moustaches. Mais, diable! pour courir après lui, il ne faut pas sauter par la fenêtre.
— Fi donc! docteur, dit M°" de Piennes, la pauvre petite avait sans doute d'autres motifs pour...
— Ah! je ne sais ce que j'avais, s'écria la malade; cent raisons pour une. D'abord, quand maman est morte, ça m'a porté un coup. Puis je me suis sentie abandonnée... personne pour s'intéresser à moi!... Enfin, quelqu'un à qui je pensais plus qu'à tout le monde... Madame, oublier jusqu'à mon nom! oui, je m'appelle Arsène Guillot, G, U, I, deux L; il m'écrit par un Y.
— Je le disais bien, un infidèle! s'écria le docteur. On ne voit que cela. Bah! bah! ma belle, oubliez celui-là. Un homme sans mémoire ne mérite pas qu'on pense à lui..
Il tira sa montre.
— Quatre heures? dit-il en se levant; je suis en retard pour ma consultation. Madame, je vous demande mille et mille pardons, mais il faut que je vous quitte; je n'ai pas même le temps de vous reconduire chez vous. Adieu, mon enfant, tranquillisez-vous, ce ne sera rien. Vous
danserez aussi bien de cette jambe-là que de l'autre. Et vous, madame la garde, allez chez le pharmacien avec cette ordonnance, et vous ferez comme hier.
Le médecin et la garde étaient sortis; M"' de Piennes restait seule avec la malade, un peu alarmée de trouver de l'amour dans une histoire qu'elle avait d'abord arrangée tout autrement dans son imagination.
— Ainsi, l'on vous a trompée, malheureuse enfant! reprit-elle après un silence.
— Moi ! non. Comment tromper une misérable fille comme moi?... Seulement i! n'a plus voulu de moi... Il a raison; je ne suis pas ce qu'il lui faut. Il a toujours été bon et généreux. Je lui ai écrit pour lui dire où j'en étais, et s'il voulait que je me remisse avec lui... Alors, il m'a écrit... des choses qui m'ont fait bien de la peine... L'autre jour, quand je suis rentrée chez moi, j'ai laissé tomber un miroir qu'il m'avait donné, un miroir de Venise, comme il disait. Le miroir s'est cassé... Je me suis dit : Voilà le dernier coup!... C'est signe que tout est fini... Je n'avais plus rien de lui. J'avais mis les bijoux au mont-de-piété... Et puis, je m.e suis dit que, si je me détruisais, ça lui ferait de la peine et que je me vengerais... La fenêtre était ouverte, et je me suis jetée.
— Mais, malheureuse que vous êtes, le motif était aussi frivole que l'action criminelle.
— A la bonne heure; mais que voulez-vous? Quand on a du chagrin, on ne réfléchit pas. C'est
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bien facile aux gens heureux de dire : Soyez raisonnable.
— Je le sais; le malheur est mauvais conseiller. Cependant, même au milieu des plus douloureuses épreuves, il y a des choses qu'on ne doit point oublier. Je vous ai vue à Saint- Roch accomplir un geste de piété, il y a peu de temps. Vous avez le bonheur de croire. La religion, ma chère, aurait diji vous retenir au m.oment où vous alliez vous abandonner au désespoir. Votre vie, vous la tenez du bon Dieu. Elle ne vous appartient pas... Mais j'ai tort de vous gronder maintenant, pauvre petite. Vous vous repentez, vous souffrez. Dieu aura pitié de vous.
Arsène baissa la tête, et quelques larmes vinrent mouiller ses paupières.
— Ah! madame, dit-elle avec un grand soupir, vous me croyez meilleure que je ne suis... Vous me cro)'ez pieuse... je ne le suis pas trop... on ne m'a pas instruite, et si vous m'avez vue à l'église faire un cierge... c'est que je ne savais plus 011 donner de la tête.
— Eh bien, ma chère, c'était une bonne pensée. Dans le malheur, c'est toujours à Dieu qu'il faut s'adresser.
— On m'avait dit... que si je faisais un cierge à Saint-Roch... mais non, madame, je ne puis pas vous dire cela. Une dame comme vous ne sait pas ce qu'on peut faire quand on n'a plus le sou.
— C'est du courage, surtout, qu'il faut demander à Dieu.
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— Enfin, madame, je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, et c'est vous voler que de profiter des charités que vous me faites sans me connaître... Je suis une malheureuse fille... mais dans ce monde, on vit comme on peut... Pour en finir, madame, j'ai donc fait un cierge parce que ma mère disait que, lorsqu'on fait un cierge à Saint-Roch, on ne manque jamais dans la huitaine de trouver un homme pour se mettre avec lui... Mais je suis devenue laide, j'ai l'air d'une momie... personne ne voudrait plus de moi... Eh bien, il n'y a plus qu'à mourir. Déjà, c'est à moitié fait!
Tout cela était dit très rapidement, d'une voix entrecoupée par les sanglots, et d'un ton de frénétique qui inspirait à M""^ de Piennes encore plus d'effroi que d'horreur. Involontairement, elle éloigna sa chaise du lit de la malade. Peutêtre même aurait-elle quitté la chambre, si l'humanité, plus forte que son dégoût auprès de cette femme perdue, ne lui eût reproché de la laisser seule dans un moment où elle était en proie au plus violent désespoir. Il y eut un moment de silence; puis M"" de Piennes, les yeux baissés, murmura faiblement :
— Votre mère! malheureuse! Qu'osez- vous dire?
— Oh ! ma mère était comme toutes les mères... toutes les mères à nous... Elle avait fait vivre la sienne... je l'ai fait vivre aussi... Heureusement que je n'ai pas d'enfant. Je vois bien, madame.
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que je vous fais peur... mais que voulez-vous?... \'ous avez été bien élevée, vous n'avez jamais pâti. Quand on est riche, il est aisé d'être honnête. Moi, j'aurais été honnête, si j'en avais eu le moyen. J'ai eu bien des amants... je n'ai jamais aimé qu'un seul homme. Il m'a plantée là. Si j'avais été riche, nous nous serions mariés, nous aurions fait souche d'honnêtes gens... Tenez, madame, je vous parle comme cela, tout franchement, quoique je vois bien ce que vous pensez de moi, et vous avez raison... Mais vous êtes la seule femme honnête à qui j'aie parlé de ma vie, et vous avez l'air si bonne, si bonne!... que je me suis dit tout à l'heure en moi-même : Même quand elle me connaîtra, elle aura pitié de moi. Je m'en vais mourir, je ne vous demande qu'une chose... C'est, quand je serai morte, de faire dire une messe pour moi dans l'église où je vous ai vue pour la première fois. Une seule prière, voilà tout, et je vous remercie du fond du cœur... — Non, vous ne mourrez pas! s'écria M"' de Piennes fort émue. Dieu aura pitié de vous, pauvre pécheresse. Vous vous repentirez de vos désordres, et il vous pardonnera. Si mes prières peuvent quelque chose pour votre salut, elles ne vous manqueront pas. Ceux qui vous ont élevée sont plus coupables que vous. Ayez du courage seulement, et espérez. Tâchez surtout d'être plus calme, ma pauvre enfant. Il faut guérir le corps; l'âme est malade aussi, mais moi je réponds de sa guérison.
Elle s'était levée en parlant, et roulait entre ses doigts un papier qui contenait quelques louis.
— Tenez, dit-elle, si vous aviez quelque fantaisie...
Et elle glissait sous son oreiller son petit présent.
— Non, madame! s'écria Arsène impétueusement en repoussant le papier, je ne veux rien de vous que ce que vous m'avez promis. Adieu. Nous ne nous reverrons plus. Faites-moi porter dans un hôpital, pour que je finisse sans gêner personne. Jamais vous ne pourriez faire de .moi rien qui vaille. Une grande dame comme vous aura prié pour moi; je suis contente. Adieu.
Et, se tournant autant que le lui permettait l'appareil qui la fixait sur son lit, elle cacha sa tête dans son oreiller pour ne plus rien voir.
— Ecoutez, Arsène, dit M"' de Piennes d'un ton grave. J'ai des desseins sur vous. Je veux faire de vous une honnête femme. J'en ai l'assurance dans votre repentir. Je vous reverrai souvent, j'aurai soin de vous. Un jour, vous me devrez votre propre estime.
Et elle lui prit la main qu'elle serra légèrement.
— Vous m'avez touchée! s'écria la pauvre fille, vous m'avez pressé la main.
Et avant que M"' de Piennes pût retirer sa main, elle l'avait saisie et la couvrait de baisers et de larmes.
— Calmez-vous, calmez-vous, ma chère, disait M"* de Piennes, ne me parlez plus de rien. Maintenant, je sais tout, et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. C'est moi qui suis le médecin de votre tête... de votre mauvaise tête. Vous m'obéirez, je l'exige, tout comme à votre autre docteur. Je vous enverrai un ecclésiastique de mes amis, vous l'écouterez. Je vous choisirai de bons livres, vous les lirez. Nous causerons quelquefois. Quand vous vous porterez bien, alors nous nous occuperons de votre avenir.
La garde rentra, tenant une fiole qu'elle rapportait de chez le pharmacien. Arsène pleurait toujours. M°' de Piennes lui serra encore une fois la main, mit le rouleau de louis sur la petite table et sortit, disposée peut-être encore plus favorablement pour sa pénitente qu'avant d'avoir entendu son étrange confession.
— Pourquoi, madame, aime-t-on toujours les mauvais sujets? Depuis l'enfant prodigue jusqu'à votre chien Diamant, qui mord tout le monde et qui est la plus méchante bête que je connaisse, on inspire d'autant plus d'intérêt qu'on en mérite moins. Vanité! pure vanité, madame, que ce sentiment-là! plaisir de la difficulté vaincue! Le père de l'enfant prodigue a vaincu le diable et lui a retiré sa proie; vous avez triomphé du mauvais naturel de Diamant â force de gimblettes. M"" de Piennes était fière d'avoir vaincu la perversité d'une courtisane.
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d'avoir détruit par son éloquence les barrières que vingt années de séduction avaient élevées autour d'une pauvre âme abandonnée. Et puis, peut-être encore, faut-il le dire? à l'orgueil de cette victoire, au plaisir d'avoir fait une bonne action se mêlait ce sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse éprouve à connaître une femme d'une autre espèce. Lorsqu'une cantatrice entre dans un salon, j'ai remarqué d'étranges regards tournés sur elle. Ce ne sont pas les hommes qui l'observent le plus. Vousmême, madame, l'autre soir, au Français, ne regardiez-vous pas de toute votre lorgnette cette actrice des Variétés qu'on vous montra dans une loge? Comment peut-on être Persane Combien de fois ne se fait-on pas des questions semblables!
Donc, madame. M"* de Piennes pensait fort à M"" Arsène Guillot, et se disait : Je la sauverai.
Elle lui envoya un prêtre, qui l'exhorta au repentir. Le repentir n'était pas difficile pour la pauvre Arsène, qui, sauf quelques heures de grosse joie, n'avait connu de la vie que ses misères. Dites à un malheureux : c'est votre faute, il n'en est que trop convaincu; et si en même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant quelque consolation, il vous bénira et vous promettra tout pour l'avenir. Un Grec dit quelque part, ou plutôt c'est Amyot qui lui fait dire :
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Le même jour qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première.
Ce qui revient en vile prose à cet aphorisme, que le malheur nous rend doux et dociles comme des m.outons. Le prêtre disait à M'"* de Piennes que M"° Guillot était bien ignorante, mais que le fond n'était pas mauvais, et qu'il avait bon espoir de son salut. En effet, Arsène l'écoutait avec attention et respect. Elle lisait ou se faisait lire les livres qu'on lui avait prescrits, aussi ponctuelle à obéir à M"* de Piennes qu'à suivre les ordonnances du docteur. Mais ce qui acheva de gagner le cœur du bon prêtre, et ce qui parut à sa protectrice un symptôme décisif de guérison morale, ce fut l'emploi fait par Arsène Guillot d'une partie de la petite somme mise entre ses mains. Elle avait demandé qu'une messe solennelle fût dite à Saint-Roch pour l'âme de Paméla Guillot, sa défunte mère. Assurément, jamais âme n'eut plus grand besoin des prières de l'Eglise.
Un matin, M°" de Piennes étant à sa toilette, un domestique vint frapper discrètement à la porte du sanctuaire, et remit à M"' Joséphine
une carte qu'un jeune homme venait d'apporter.
— Max à Paris! s'écria M"" de Piennes en jetant les yeux sur la carte; allez vite, mademoiselle, dites à M. de Salligny de m'attendre au salon.
Un moment après, on entendit dans le salon des petits rires et des petits cris étouffés, et M"* Joséphine rentra fort rouge et avec son bonnet tout à fait sur une oreille.
— Qu'est-ce donc, mademoiselle? demanda M"' de Piennes.
— Ce n'est rien. Madame; c'est seulement M. de Salligny qui disait que j'étais engraissée.
En effet, l'embonpoint de M'" Joséphine pouvait étonner M. de Salligny qui voyageait depuis plus de deux ans. Jadis c'était un des favoris de M"' Joséphine et un des attentifs de sa maîtresse. Neveu d'un ami intime de M"" de Piennes, on le voyait sans cesse chez elle autrefois, à la suite de sa tante. D'ailleurs, c'était presque la seule maison sérieuse oij il parût. Max de Salligny avait le renom d'un assez mauvais sujet, joueur, querelleur, vix'eur, au demeurant le meilleur fils du monde. Il faisait le désespoir de sa tante. M"* Aubrée, qui l'adorait cependant. Maintes fois elle avait essayé de le tirer de la vie qu'il m.enait, mais toujours les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages conseils. Max avait quelque deux ans de plus que M"' de Piennes; ils s'étaient connus enfants, et, avant qu'elle fût mariée, il paraissait la voir d'un œil
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fort doux. « Ma chère petite, disait M"' Aubrée, si vous vouliez, vous dompteriez, j'en suis sûre, ce caractère-là. » M"* de Piennes — elle s'appelait alors Elise de Guiscard — aurait peut-être trouvé en elle le courage de tenter l'entreprise, car Max était si gai, si drôle, si amusant dans un château, si infatigable dans un bal, qu'assurément il devait faire un bon mari; mais les parents d'Elise voyaient plus loin. M"' Aubrée elle-même ne répondait pas trop de son neveu; il fut constaté qu'il avait des dettes et une maîtresse; survint un duel éclatant dont une artiste du Gymnase fut la cause peu innocente. Le mariage, que M"* Aubrée n'avait jamais eu bien sérieusement en vue, fut déclaré impossible. Alors se présenta M. de Piennes, gentilhomme grave et moral, riche d'ailleurs et de bonne maison. J'ai peu de chose à vous en dire, si ce n'est qu'il avait la réputation d'un galant homme et qu'il la méritait. Il parlait peu, mais, lorsqu'il ouvrait la bouche, c'était pour dire quelque grande vérité incontestable. Sur les questions douteuses, il imitait « de Conrr^rt le silence prudent ». S'il n'ajoutait pas un grand charme aux réunions où il se trouvait, il n'était déplacé nulle part On l'aimait assez partout, à cause de sa femme, mais lorsqu'il était absent, — dans ses terres, comme c'était le cas neuf mois de l'année, et notamment au moment où commence mon histoire, — personne ne s'en apercevait. Sa femme elle-même ne s'en apercevait guère davantage.
M"' de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l'arrivée de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la personne qu'elle avait le mieux aimée; c'est, je crois, le seul souvenir qui se fût présenté à sa mémoire, et ce souvenir était assez vif pour arrêter toutes les conjectures ridicules qu'une personne moins raisonnable aurait pu former sur le bonnet de travers de M"* Joséphine. En approchant du salon, elle fut un peu choquée d'entendre une belle voix de basse qui chantait gaiement en s'accompagnant sur le piano, cette barcarolle napolitaine :
Addio, Teresa, Teresa, addio!
Al mio ritorno, Ti sposero.
Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui tendant la main :
— Mon pauvre monsieur Max, que j'ai de plaisir à vous revoir!
Max se leva précipitamment et lui serra la main en la regardant d'un air effaré, sans pouvoir trouver une parole.
— J'ai bien regretté, continua M°^ de Piennes, de ne pouvoir aller à Rome lorsque votre bonne tante est tombée malade. Je sais les soins dont vous l'avez entourée, et je vous remercie bien
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du dernier souvenir d'elle que vous m'avez envoyé.
La figure de Max, naturellement gaie, pour ne pas dire rieuse, prit une expression soudaine de tristesse :
— Elle m'a bien parlé de vous, dit-il, et jusqu'au dernier moment. Vous avez reçu sa bague, je le vois, et le livre qu'elle lisait encore le matin...
— Oui, Max, je vous en remercie. Vous m'annonciez, en m'envoyant ce triste présent, que vous quittiez Rome, mais vous ne me donniez pas votre adresse; je ne savais où vous écrire. Pauvre amie! mourir si loin de son pays! Heureusement, vous êtes accouru aussitôt... Vous êtes meilleur que vous ne voulez le paraître, Max... je vous connais bien.
— Ma tante me disait pendant sa maladie : (( Quand je ne serai plus de ce monde, il n'y aura plus que M°" de Piennes pour te gronder... (Et il ne put s'empêcher de sourire.) Tâche qu'elle ne te gronde pas trop souvent. » Vous le voyez, madame, vous vous acquittez mal de vos fonctions.
— J'espère que j'aurai une sinécure, maintenant. On me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout à fait raisonnable?
— Et vous ne vous trompez pas, madame; j'ai promis à ma pauvre tante de devenir bon sujet, et...
— Vous tiendrez parole, j'en suis sûrel
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— Je tâcherai. En voyage, c'est plus facile qu'à Paris; cependant... Tenez, madame, je ne suis ici que depuis quelques heures, et déjà j'ai résisté à des tentations. En venant chez vous, j'ai rencontré un de mes anciens amis qui m'a invité à dîner avec un tas de garnements, — et j'ai refusé.
— Vous avez bien fait.
— Oui, mais faut-il vous le dire? C'est que j'espérais que vous m'inviteriez.
— Quel malheur! Je dîne en ville. Mais demain...
— En ce cas, je ne réponds plus de moi. A vous la responsabilité du dîner que je vais faire.
— Ecoutez, Max : l'important, c'est de bien commencer. N'allez pas à ce dîner de garçons. Je dîne, moi, chez M"* Darsenay; venez-y le soir, et nous causerons.
— Oui, mais M"' Darsenay est un peu bien ennuyeuse; elle me fera cent questions. Je ne pourrai vous dire un mot; je dirai des inconvenances; et puis, elle a une grande fille osseuse, qui n'est peut-être pas encore mariée...
— C'est une personne charmante... et, à propos d'inconvenances, c'en est une de parler d'elle comme vous faites.
— J'ai tort, c'est vrai; mais... arrivé d'aujourd'hui, n'aurais-je pas l'air bien empressé?...
— Eh bien, vous ferez comme vous voudrez; mais voyez-vous, Max, — comme l'amie de votre tante, j'ai le droit de vous parler franchement —
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évitez vos connaissances d'autrefois. Le temps a dû rompre tout naturellement bien des liaisons qui ne vous valaient rien, ne les renouez pas : je suis sûre de vous tant que vous ne serez pas entraîné. A votre âge... à nôtre âge, il faut être raisonnable. iMais laissons un peu les conseils et les sermons, et parlez-moi de ce que vous avez fait depuis que nous ne nous sommes vus. Je sais que vous êtes allé en Allemagne, puis en Italie; voilà tout. Vous m'avez écrit deux fois, sans plus, qu'il vous en souvienne. Deux lettres en deux ans, vous sentez que cela ne m'en a guère appris sur votre com.pte.
— Mon Dieu! madame, je suis bien coupable... mais je suis si... il faut bien le dire, — si paresseux!... J'ai commencé vingt lettres pour vous; mais que pouvais-je vous dire qui vous intéressât?... Je ne sais pas écrire des lettres, m.oi... Si je vous avais écrit toutes les fois que j'ai pensé à vous, tout le papier de l'Italie n'aurait pu y sufTire.
— Eh bien, qu'avez-vous fait? comment avezvous occupé votre temps! Je sais déjà que ce n'est point à écrire.
— Occupé!... vous savez bien que je ne m'occupe pas, malheureusement. J'ai vu, j'ai couru. J'avais des projets de peinture, mais la vue de tant de tableaux m'a radicalement guéri de ma passion malheureuse. Ah!... et puis le vieux Nibby avait fait de moi presque un antiquaire. Oui, j'ai fait faire une fouille à sa persuasion...
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On a trouvé une pipe cassée et je ne sais combien de vieux tessons... Et puis à Naples j'ai pris des leçons de chant, mais je n'en suis pas plus habile... J'ai...
— Je n'aime pas trop votre musique, quoique vous ayez une belle voix et que vous chantiez bien. Cela vous met en relation avec des gens que vous n'avez que trop de penchant à fréquenter.
— Je vous entends; mais à Naples, quand j'y étais, il n'y avait guère de danger. La prima donna pesait cent cinquante kilogrammes, et la seconda donna avait la bouche comme un four et un nez comme la tour du Liban. Enfin deux ans se sont passés sans que je puisse dire comment. Je n'ai rien fait, rien appris, mais j'ai vécu deux ans sans m'en apercevoir.
— Je voudrais vous savoir occupé; je voudrais vous voir un goût vif pour quelque chose d'utile. Je redoute l'oisiveté pour vous.
— A vous parler franchement, madame. les voyages m'ont réussi en cela que, ne faisant rien, je n'étais pas non plus absolument oisif. Quand on voit de belles choses, on ne s'ennuie pas; et moi, quand je m'ennuie, je suis bien près de faire des bêtises. Vrai, je suis devenu assez rangé, et j'ai même oublié un certain nombre de manières expéditives que j'avais de dépenser mon argent. Ma pauvre tante a payé mes dettes, et je n'en ai plus fait, je ne veux plus en faire. J'ai de quoi vivre en garçon; et, comme je n'ai pas
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la prétention de paraître plus riche que je ne suis, je ne ferai pas d'extravagances. Vous souriez? Est-ce que vous ne croyez pas à ma conversion? Il vous faut des preuves? Ecoutez un beau trait. Aujourd'hui, Famin, l'ami qui m'a invité à dîner, a voulu me vendre son cheval. Cinq mille francs... C'est une bête superbe! Le premier mouvement a été pour avoir le cheval, puis je me suis dit que je n'étais pas assez riche pour mettre cinq mille francs à une fantaisie, et je resterai à pied.
— C'est à merveille, Max; mais savezvous ce qu'il faut faire pour continuer sans encombre dans cette bonne voie? 11 faut vous marier.
— Ah! me marier?... Pourquoi pas?... Mais qui voudra de moi? Moi, qui n'ai pas le droit d'être difficile, je voudrais une femme!... Oh! non, il n'y en a plus qui me convienne...
M°" de Piennes rougit un peu, et il continua sans s'en apercevoir :
— Une femme qui voudrait de moi... Mais savez-vous, madame, que ce serait presque une raison pour que je ne voulusse pas d'elle?
— Pourquoi cela? Quelle folie!
— Othello ne dit-il pas quelque part, — c'est, je crois, pour se justifier à lui-même les soupçons qu'il a contre Desdémone : « Cette femme-là doit avoir une tête bizarre et des goûts dépravés, pour m'avoir choisi, moi qui suis noir! » Ne puis-je pas dire à mon tour : Une femme qui
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voudrait de moi ne peut qu'avoir une tête baroque?
— Vous avez été un assez mauvais sujet, Max, pour qu'il soit inutile de vous faire pire que vous n'êtes. Gardez-vous de parler ainsi de vousmême, car il y a des gens qui vous croiraient sur parole. Pour moi, j'en suis sûre, si un jour... oui, si vous aimez bien une femme qui aurait toute votre estime... alors vous lui paraîtriez...
M""' de Piennes éprouvait quelque difficulté à terminer sa phrase, et Max, qui la regardait fixement avec une extrême curiosité, ne l'aidait nullement à trouver une fin pour sa période m.al commencée.
— Vous voulez dire, reprit-il enfin, que, si j'étais réellement amoureux, on m'aimerait, parce qu'alors j'en vaudrais la peine?
— Oui, alors vous seriez digne d'être aimé aussi.
— S'il ne fallait qu'aimer pour être aimé... Ce n'est pas trop vrai ce que vous dites, madame... Bah! trouvez-moi une femme courageuse, et je me marie. Si elle n'est pas trop laide, moi je ne suis pas assez vieux pour ne pas m'enflammer encore... Vous me répondez du reste.
— D'où venez- vous, maintenant? interrompit M"* de Piennes d'un air sérieux.
Max parla de ses voyages fort laconiquement, mais pourtant de manière à prouver qu'il n'avait pas fait comme ces touristes dont les Grecs
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disent : V-alise il est parti, valise revenu^. Ses courtes observations dénotaient un esprit juste et qui ne prenait pas ses opinions toutes faites, bien qu'il fût réellement plus cultivé qu'il ne voulait le paraître. Il se retira bientôt, remarquant que M""" de Piennes tournait la tête vers la pendule, et promit, non sans quelque embarras, qu'il irait le soir chez M"' Darsenay.
Il n'y vint pas cependant, et M"' de Piennes en conçut un peu de dépit. En revanche, il était chez elle le lendemain matin pour lui demander pardon, s'excusant sur la fatigue du voyage qui l'avait obligé de demeurer chez lui; mais il baissait les yeux et parlait d'un ton si mal assuré, qu'il n'était pas nécessaire d'avoir l'habileté de M"'° de Piennes à deviner les physionomies, pour s'apercevoir qu'il donnait une défaite. Quand il eut achevé péniblement, elle le menaça du doigt sans répondre.
— Vous ne me croyez pas? dit-il.
— Non. Heureusement, vous ne savez pas encore mentir. Ce n'est pas pour vous reposer de vos fatigues que vous n'êtes pas allé hier chez M""^ Darsenay. Vous n'êtes pas resté chez vous.
— Eh bien, répondit Max en s'efforçant de sourire, vous avez raison. J'ai dîné au Rocherde-Cancale avec ces vauriens, puis je suis allé