‹ Carmen et autre nouvellesChapitre 5 sur 88 · LA VÉNUS D’ILLE · texte numérisé non relu

LA VÉNUS D’ILLE

18. Je descendais le dernier coteau du Canigou, et bien que le soleil fût déjà couché, je distinguais dans la plaine les maisons de la petite ville d’Ille, vers laquelle je me dirigeais.

S — Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de guide depuis la veille, vous savez sans doute où demeure M. de Peyrehorade ?

— Si je le sais ! s’écria-t-il, je connais sa maison comme la mienne; et s’il ne faisait pas si noir, je vous la montreio rais. C’est la plus belle d’Ille. Il a de l’argent, oui, M. de Peyrehorade: et il marie son fils à plus riche que lui encore.

— Et ce mariage se fera-t-il bientôt ? lui demandai-je.

— Bientôt ! Il se peut que déjà les violons soient 15 commandés pour la noce. Ce soir peut-être, demain, après-demain, que sais-je ? C’est à Puygarrig que ça se fera; car c’est mademoiselle de Puygarrig que monsieur le fils épouse. Ce sera beau, oui !

J’étais recommandé à M. de Peyrehorade par mon 20 ami M. de P . . . C’était, m’avait-il dit, un antiquaire fort instruit et d’une complaisance à toute épreuve. Il se ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines à dix lieues à la ronde. Or, je comptais sur lui pour visiter les environs d’Ille que je savais riches en monuments an- 25 tiques et du moyen âge. Ce mariage, dont on me parlait alors pour la première fois, dérangeait tous mes plans.

Je vais être un trouble-fête, me disais-je. Mais j’étais

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attendu; annoncé par M. de P ... , il fallait bien me présenter.

— Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme nous

étions déjà dans la plaine, gageons un cigare que je devine ce que vous allez faire chez M. de Peyrehorade ? 5

— Mais, répondis-je en lui tendant un cigare, cela n’est pas bien difficile à deviner. A l’heure qu’il est, quand on a fait six lieues dans le Canigou, la grande affaire, c’est de souper.

— Oui, mais demain ?... Tenez, je parierais que vous 10 venez à Ille pour voir l’idole ? J’ai deviné cela, à vous voir tirer en portrait les saints de Serrabona.

— L'idole ? Quelle idole ? Ce mot avait excité ma curiosité.

— Comment ! l’on ne vous a pas conté, à Perpignan, 15 comment M. de Peyrehorade avait trouvé une idole en terre ?

— Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile ?

— Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des gros sous. Elle vous pèse autant qu’une cloche 20 d’église. C’est bien avant dans la terre, au pied d’un olivier, que nous l’avons eue.

— Vous étiez donc présent à la découverte ?

— Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, à Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil 25 olivier, qui était gelé de l’année dernière, car elle a été bien mauvaise, comme vous savez. Voilà donc qu’en travaillant, Jean Coll, qui y allait de tout cœur, il donne un coup de pioche, et j’entends bimm . . . comme s’il avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je dis. Nous pio- 30 chons toujours, nous piochons, et voilà qu’il paraît une main noire, qui semblait la main d’un mort qui sortait de

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terre. Moi, la peur me prend. Je m’en vais à monsieur, et je lui dis: — Des morts, notre maître, qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. — Quels morts ? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plus tôt vu la main qu’il s’écrie:

5 — Un antique ! un antique ! — Vous auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà, avec la pioche, avec les mains, qu’il se démène et qu’il faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.

— Et enfin, que trouvâtes-vous ?

10 — Une grande femme noire plus qu’à moitié nue, révé¬

rence parler, monsieur, tout en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps des païens ... du temps de Charlemagne, quoi !

— Je vois ce que c’est . . . Quelque bonne Vierge en 15 bronze d’un couvent détruit.

— - Une bonne Vierge ! ah bien ! oui ... Je l’aurais bien reconnue, si ç’avait été une bonne Vierge. C’est une idole, vous dis-je; on le voit bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs ... On dirait qu’elle vous 20 dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.

— Des yeux blancs ? Sans doute ils sont incrustés dans le bronze. Ce sera quelque statue romaine.

— - Romaine ! c’est cela. M. de Peyrehorade dit que c’est une Romaine. Ah ! je vois bien que vous êtes un 25 savant comme lui.

— Est-elle entière, bien conservée ?

— Oh ! monsieur, il ne lui manque rien. C’est encore plus beau et mieux fait que le buste de Louis-Philippe, qui est à la mairie, en plâtre peint. Mais, avec tout cela, la 30 figure de cette idole ne me revient pas. Elle a l’air méchante ... et elle l’est aussi.

— Méchante ? Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?

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— Pas à moi précisément; mais vous allez voir. Nous nous étions mis à quatre pour la dresser debout, et M. de Peyrehorade, qui lui aussi tirait à la corde, bien qu’il n’ait guère plus de force qu’un poulet, le digne homme ! Avec bien de la peine nous la mettons droite. J’amassais un 5 tuileau pour la caler, quand patatras ! la voilà qui tombe à

la renverse tout d’une masse. Je dis: Gare dessous! Pas assez vite, pourtant, car Jean Coll n’a pas eu le temps de tirer sa jambe . . .

— Et il a été blessé ? 10

— Cassée net comme un échalas, sa pauvre jambe ! Pécaïre ! Quand j’ai vu cela, moi, j’étais furieux. Je voulais défoncer l'idole à coups de pioche, mais M. de Peyrehorade m’a retenu. Il a donné de l’argent à Jean Coll, qui tout de même est encore au lit, depuis quinze 15 jours que cela lui est arrivé, et le médecin dit qu’il ne marchera jamais de cette jambe-là comme de l’autre. C’est dommage, lui qui était notre meilleur coureur, et, après monsieur le fils, le plus malin joueur de paume. C’est que M. Alphonse de Peyrehorade en a été triste, 20 car c’est Coll qui faisait sa partie. Voilà qui était beau à voir, comme ils se renvoyaient les balles. Paf ! paf ! Jamais elles ne touchaient terre.

Devisant de la sorte, nous entrâmes à Ille, et je me trouvai bientôt en présence de M. de Peyrehorade. C’était 25 un petit vieillard vert encore et dispos, poudré, le nez rouge, l’air jovial et goguenard. Avant d’avoir ouvert la lettre de M. de P. . . , il m’avait installé devant une table bien servie, et m’avait présenté à sa femme et à son fils comme un archéologue illustre, qui devait tirer le Roussillon de l’ou- 30 bli où le laissait l’indifférence des savants.

Tout en mangeant de bon appétit, car rien ne dispose

Ille -sur-Têt — Rue du Comte

La maison située au fond de la rue est, paraît-il, celle dont il est question dans notre conte

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mieux que l’air vif des montagnes, j’examinais mes hôtes. J’ai dit un mot de M. de Peyrehorade; je dois ajouter que c’était la vivacité même. Il parlait, mangeait, se levait, courait à sa bibliothèque, m’apportait des livres, me montrait des estampes, me versait à boire; il n’était ja- 5 mais deux minutes en repos. Sa femme, un peu trop grasse, comme la plupart des Catalanes lorsqu’elles ont passé quarante ans, me parut une provinciale renforcée, uniquement occupée des soins de son ménage. Bien que le souper fût suffisant pour sLx personnes au moins, elle courut à 10 la cuisine, fit tuer des pigeons, frire des miliasses, ouvrir je ne sais combien de pots de confitures. En un instant la table fut encombrée de plats et de bouteilles, et je serais certainement mort d’indigestion si j’avais goûté seulement à tout ce qu’on m’offrait. Cependant, à chaque plat que 15 je refusais, c’étaient de nouvelles excuses. On craignait que je ne me trouvasse bien mal à Ille. Dans la province on a si peu de ressources, et les Parisiens sont si difficiles !

Au milieu des allées et venues de ses parents, M. Alphonse de Peyrehorade ne bougeait non plus qu’un terme. 20 C’était un grand jeune homme de vingt-six ans, d’une physionomie belle et régulière, mais manquant d’expression.

Sa taille et ses formes athlétiques justifiaient bien la réputation d’infatigable joueur de paume qu’on lui faisait dans le pays. Il était ce soir-là habillé avec élégance, exacte- 25 ment d’après la gravure du dernier numéro du journal des modes. Mais il me semblait gêné dans ses vêtements.

Il était raide comme un piquet dans son col de velours, et ne se tournait que tout d’une pièce. Ses mains grosses et hâlées, ses ongles courts, contrastaient singulièrement 30 avec son costume. C’étaient des mains de laboureur sortant des manches d’un dandy. D’ailleurs, bien qu’il

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me considérât de la tête aux pieds fort curieusement, en ma qualité de Parisien, il ne m’adressa qu’une seule fois la parole dans toute la soirée; ce fut pour me demander où j’avais acheté la chaîne de ma montre.

5 — Ah çà ! mon cher hôte, me dit M. de Peyrehorade,

le souper tirant à sa fin, vous m’appartenez, vous êtes chez moi. Je ne vous lâche plus, sinon quand vous aurez vu tout ce que nous avons de curieux dans nos montagnes. Il faut que vous appreniez à connaître notre Roussillon, io et que vous lui rendiez justice. Vous ne vous doutez pas de tout ce que nous allons vous montrer. Monuments phéniciens, celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Je vous mènerai partout et ne vous ferai pas grâce d’une brique.

15 Un accès de toux l’obligea de s’arrêter. J’en profitai pour lui dire que je serais désolé de le déranger dans une circonstance aussi intéressante pour sa famille. S’il voulait bien me donner ses excellents conseils sur les excursions que j’aurais à faire, je pourrais, sans qu’il prît la 20 peine de m’accompagner . . .

— Ah ! vous voulez parler du mariage de ce garçon-là, s’écria- t-il en m’interrompant. Bagatelle ! ce sera fait après-demain. Vous ferez la noce avec nous, en famille, car la future est en deuil d’une tante dont elle hérite. 25 Ainsi point de fête, point de bal . . . C’est dommage . . . Vous auriez vu danser nos Catalanes . . . Elles sont jolies, et peut-être l’envie vous aurait-elle pris d’imiter mon Alphonse. Un mariage, dit-on, en amène d’autres . . . Samedi, les jeunes gens mariés, je suis libre, et nous 30 nous mettons en course. Je vous demande pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province. Pour un Parisien blasé sur les fêtes ... et une noce sans bal encore !

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Pourtant, vous verrez une mariée . . . une mariée . . . vous m’en direz des nouvelles . . . Mais vous êtes un homme grave et vous ne regardez plus les femmes. J’ai mieux que cela à vous montrer. Je vous ferai voir quelque chose !... Je vous réserve une hère surprise pour demain. 5

— Mon Dieu ! lui dis-je, il est difficile d’avoir un trésor dans sa maison, sans que le public en soit instruit. Je crois deviner la surprise que vous me préparez. Mais, si c’est de votre statue qu’il s’agit, la description que mon guide m’en a faite, n’a servi qu’à exciter ma curiosité et 10 à me disposer à l’admiration.

— Ah! il vous a parlé de l’idole, car c’est ainsi qu’ils appellent ma belle Vénus Tur . . . mais je ne veux rien vous dire. Demain, au grand jour, vous la verrez, et vous me direz si j’ai raison de la croire un chef-d’œuvre. Par- 15 bleu ! vous ne pouviez arriver plus à propos ! Il y a des inscriptions, que moi, pauvre ignorant, j’explique à ma manière . . . mais un savant de Paris !... Vous vous moquerez peut-être de mon interprétation . . . car j’ai fait un mémoire . . . moi qui vous parle . . . vieil anti- 20 quaire de province, je me suis lancé ... Je veux faire gémir

la presse ... Si vous vouliez bien me lire et me corriger, je pourrais espérer . . . Par exemple, je suis bien curieux de savoir comment vous traduirez cette inscription sur le socle: CAVE . . . Mais je ne veux rien vous demander 25 encore ! A demain, à demain ! Pas un mot sur la Vénus aujourd’hui !

— Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser là ton idole. Tu devrais voir que tu empêches monsieur de manger. Va, monsieur a vu à Paris de bien plus belles 30 statues que la tienne. Aux Tuileries il y en a des douzaines,

et en bronze aussi.

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— Voilà bien l’ignorance, la sainte ignorance de la province ! interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un antique admirable aux plates figures de Coustou !

Comme avec irrévérence

^ Parle des dieux ma ménagère !

Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse ma statue pour en faire une cloche à notre église? C’est qu’elle en eût été la marraine. Un chef-d’œuvre de Myron, monsieur !

io — Chef-d’œuvre ! chef-d’œuvre ! un beau chef-d’œuvre qu’elle a fait ! casser la jambe d’un homme !

— Ma femme, vois-tu ? dit M. de Peyrehorade d’un ton résolu, et tendant vers elle sa jambe droite dans un bas de soie chinée, si ma Vénus m’avait cassé cette jambeiS là, je ne la regretterais pas.

— Mon Dieu ! Peyrehorade, comment peut-tu dire cela ! Heureusement que l’homme va mieux ... Et encore je ne peux pas prendre sur moi de regarder la statue qui fait des malheurs comme celui-là. Pauvre Jean Coll !

7o — Blessé par Vénus, monsieur, dit M. de Peyrehorade riant d’un gros rire, blessé par Vénus, le maraud se plaint -

Veneris nec præmia nôris.

Qui n’a été blessé par Vénus ?

M. Alphonse, qui comprenait le français mieux que le 25 latin, cligna de l’œil d’un air d’intelligence, et me regarda comme pour me demander: Et vous, Parisien, comprenezvous ?

19. Le souper finit. Il y avait une heure que je ne mangeais plus. J’étais fatigué, et je ne pouvais parvenir à 30 cacher les fréquents bâillements qui m’échappaient.

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Madame de Peyrehorade s’en aperçut la première, et remarqua qu’il était temps d’aller dormir. Alors commencèrent de nouvelles excuses sur le mauvais gîte que j’allais avoir. Je ne serais pas comme à Paris. En province on est si mal. Il fallait de l’indulgence pour les 5 Roussillonnais. J’avais beau protester qu’après une course dans les montagnes une botte de paille me serait un coucher délicieux, on me priait toujours de pardonner à de pauvres campagnards, s’ils ne me traitaient pas aussi bien qu’ils l’eussent désiré. Je montai enfin à la chambre qui m’était 10 destinée, accompagné de M. de Peyrehorade. L’escalier, dont les marches supérieures étaient en bois, aboutissait au milieu d’un corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.

— A droite, me dit mon hôte, c’est l’appartement que 15 je destine à la future madame Alphonse. Votre chambre est au bout du corridor opposé. Vous sentez bien, ajoutat-il d’un air qu’il voulait rendre fin, vous sentez bien qu’il faut isoler de nouveaux mariés. Vous êtes à un bout de la maison, eux à l’autre. 20

Nous entrâmes dans une chambre bien meublée, où le premier objet sur lequel je portai la vue, fut un lit long de sept pieds, large de six, et si haut qu’il fallait un escabeau pour s’y guinder. Mon hôte m’ayant indiqué la position de la sonnette, et s’étant assuré par lui-même que le sucrier 25 était plein, les flacons d’eau de Cologne dûment placés sur la toilette, après m’avoir demandé plusieurs fois si rien ne me manquait, me souhaita une bonne nuit et me laissa seul.

Les fenêtres étaient fermées. Avant de me déshabiller, 30 j’en ouvris une pour respirer l’air frais de la nuit, délicieux après un long souper. En face était le Canigou, d’un aspect

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admirable en tout temps, mais qui me parut, ce soir-là, la plus belle montagne du monde, éclairé qu’il était par une lune resplendissante. Je demeurai quelques minutes à contempler sa silhouette merveilleuse, et j’allais fermer ma S fenêtre, lorsque, baissant les yeux, j’aperçus la statue sur un piédestal à une vingtaine de toises de la maison. Elle était placée à l’angle d’une haie vive, qui séparait un petit jardin d’un vaste carré parfaitement uni, qui, je l’appris plus tard, était le jeu de paume de la ville. io Ce terrain, propriété de M. de Peyrehorade, avait été cédé par lui à la commune, sur les pressantes sollicitations de son fils.

A la distance où j’étais, il m’était difficile de distinguer l’attitude de la statue; je ne pouvais juger que de sa hau- 15 teur, qui me parut de six pieds environ. En ce moment, deux polissons de la ville passaient sur le jeu de paume, assez près de la haie, sifflant le joli air du Roussillon: Montagnes regalades. Ils s’arrêtèrent pour regarder la statue; un d’eux l’apostropha même à haute voix. Il 20 parlait catalan; mais j’étais dans le Roussillon depuis assez longtemps pour pouvoir comprendre à peu près tout ce qu’il disait.

— Te voilà donc, coquine ! (Le terme catalan était plus énergique.) Te voilà ! disait-il. C’est donc toi qui 25 as cassé la jambe à Jean Coll ! Si tu étais à moi, je te casserais le cou.

— Bah ! avec quoi ? dit l’autre. Elle est de cuivre, et si dure qu’Étienne a cassé sa lime dessus, essayant de l’entamer. C’est du cuivre du temps des païens; c’est plus 30 dur que je ne sais quoi.

— Si j’avais mon ciseau à froid (il paraît que c’était un apprenti serrurier), je lui ferais bientôt sauter ses grands

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yeux blancs, comme je tirerais une amande de sa coquille.

Il y a pour plus de cent sous d’argent.

Ils firent quelques pas en s’éloignant.

— Il faut que je souhaite le bonsoir à l’idole, dit le plus

grand des apprentis, s’arrêtant tout à coup. 5

Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je le vis déployer le bras, lancer quelque chose, et aussitôt un coup sonore retentit sur le bronze. Au même instant, l’apprenti porta la main à sa tête en poussant un cri de douleur. 10

- — Elle me l’a rejetée ! s’écria-t-il.

Et mes deux polissons prirent la fuite à toutes jambes.

Il était évident que la pierre avait rebondi sur le métal, et avait puni ce drôle de l’outrage qu’il faisait à la déesse.

Je fermai la fenêtre en riant de bon cœur. 15

— Encore un Vandale puni par Vénus ! Puissent tous les destructeurs de nos vieux monuments avoir ainsi la tête cassée !

Sur ce souhait charitable, je m’endormis.

Il était grand jour quand je me réveillai. Auprès de 20 mon lit étaient, d’un côté, M. de Peyrehorade, en robe de chambre; de l’autre, un domestique envoyé par sa femme, une tasse de chocolat à la main.

— Allons, debout, Parisien! Voilà bien mes paresseux de la capitale ! disait mon hôte pendant que je m’habillais 25 à la hâte. Il est huit heures, et encore au lit ! Je suis levé, moi, depuis six heures. Voilà trois fois que je monte; je me suis approché de votre porte sur la pointe du pied. Personne. Nul signe de vie. Cela vous fera mal de trop dormir à votre âge. Et ma Vénus que vous n’avez pas 30 encore vue! Allons, prenez-moi vite cette tasse de chocolat de Barcelone . . . Vraie contrebande . . . Du chocolat

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comme on n’en a pas à Paris. Prenez des forces, car, lorsque vous serez devant ma Vénus, on ne pourra plus vous en arracher.

En cinq minutes je fus prêt, c’est-à-dire à moitié rasé, 5 mal boutonné, et brûlé par le chocolat, que j’avalai bouillant. Je descendis dans le jardin, et me trouvai devant une admirable statue.

C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beaut'. Elle avait le haut du corps nu, comme les anciens repréio sentaient d’ordinaire les grandes divinités; la main droite, levée à la hauteur du sein, était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux premiers doigts étendus, les deux autres légèrement ployés. L’autre main, rapprochée de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait la partie 15 inférieure du corps. L’attitude de cette statue rappelait celle du joueur de mourre qu’on désigne, je ne sais trop pourquoi, sous le nom de Germanicus. Peut-être avait-on voulu représenter la déesse jouant au jeu de mourre.

Quoi qu’il en soit, il est impossible de voir quelque 20 chose de plus parfait que le corps de cette Vénus; rien de plus suave, de plus voluptueux que ses contours; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Je m’attendais à quelque ouvrage du bas-empire; je voyais un chef-d’œuvre du meilleur temps de la statuaire. Ce 25 qui me frappait surtout, c’était l’exquise vérité des formes, en sorte qu’on aurait pu les croire moulées sur nature, si la nature produisait d’aussi parfaits modèles.

La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir été dorée autrefois. La tête, petite comme celle de presque 30 toutes les statues grecques, était légèrement inclinée en avant. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rappro-

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chait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. Ce n’était point cette beauté calme et sévère des sculpteurs grecs, qui, par système, donnaient à tous les traits une majestueuse immobilité. Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention marquée de l’artiste 5 de rendre la malice arrivant jusqu’à la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement: les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage, d’une incroyable beauté cependant. En vérité, 10 plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait un sentiment pénible, qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.

— Si le modèle a jamais existé, dis-je à M. de Peyrehorade, et je doute que le ciel ait jamais produit une telle 15 femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau.

— C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ! 20

s’écria M. de Peyrehorade, satisfait de mon enthousiasme.

Cette expression d’ironie infernale était augmentée peut-être par le contraste de ses yeux incrustés d’argent et très brillants, avec la patine d’un vert noirâtre que le temps avait donnée à toute la statue. Ces yeux brillants pro- 25 duisaient une certaine illusion qui rappelait la réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon guide, qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Cela était presque vrai; et je ne pus me défendre d’un mouvement de colère contre moi-même, en me sentant un 30 peu mal à mon aise devant cette figure de bronze.

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— Maintenant que vous avez tout admiré en détail, mon cher collègue en antiquaillerie, dit mon hôte, ouvrons, s’il vous plaît, une conférence scientifique. Que dites-vous de cette inscription, à laquelle vous n’avez point pris garde 5 encore ?

Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces mots:

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