LA VÉNUS !>’ ILLE
ternère. Et ce mot de Boulternère, que je viens de démontrer d’origine antique, prouve une chose bien plus curieuse, c’est que Boulternère, avant d’être une ville romaine, a été une ville phénicienne !
Il s’arrêta un moment pour respirer et jouir de ma sur- 5 prise. Je parvins à réprimer une forte envie de rire.
— En effet, poursuivit-il, TVRBVLNERA est pur phénicien. TVR, prononcez TOUR . . . TOUR et SOUR, même mot, n’est-ce pas ? SOUR est le nom phénicien de Tyr; je n’ai pas besoin de vous en rappeler le sens. B VL, 10 c’est Baal, Bâl, Bel, Bul, légères différences de prononciation. Quant à NERA, cela me donne un peu de peine. Je suis tenté de croire, faute de trouver un mot phénicien, que cela vient du grec nerôs, humide, marécageux. Ce serait donc un mot hybride. Pour justifier nerôs, je vous 15 montrerai à Boulternère comment les ruisseaux de la montagne y forment des mares infectes. D’autre part, la terminaison NERA aurait pu être ajoutée beaucoup plus tard, en l’honneur de Nera Pivesuvia, femme de Tétricus, laquelle aurait fait quelque bien à la cité de Turbul. Mais, à 20 cause des mares, je préfère l’étymologie de nerôs.
Il prit une prise de tabac d’un air satisfait.
— Mais laissons les Phéniciens, et revenons à l’inscrip¬
tion. Je traduis donc: « A Vénus de Boulternère. Myron dédie, par son ordre, cette statue son ouvrage. » 25
Je me gardai bien de critiquer son étymologie, mais je voulus à mon tour faire preuve de pénétration, et je lui dis:
— Halte-là, monsieur. Myron a consacré quelque chose,
mais je ne vois nullement que ce soit cette statue. 30
— Comment ! s’écria-t-il, Myron n’était-il pas un fameux sculpteur grec ? Le talent se sera perpétué dans sa fa-
MÉRIMÉE
mille; c’est un de ses descendants qui aura fait cette statue. Il n’y a rien de plus sûr.
— Mais, répliquai-je, je vois sur le bras un petit trou. Je pense qu’il a servi à fixer quelque chose, un bracelet, 5 par exemple, que ce Myron donna à Vénus en offrande expiatoire. Myron était un amant malheureux. Vénus était irritée contre lui; il l’apaisa en lui consacrant un bracelet d’or. Remarquez que fecit se prend fort souvent pour consecravit. Ce sont termes synonymes. Je vous en io montrerais plus d’un exemple si j’avais sous la main Gruter ou bien Orellius. Il est naturel qu’un amoureux voie Vénus en rêve, qu’il s’imagine qu’elle lui commande de donner un bracelet d’or à sa statue. Myron lui consacra un bracelet . . . Puis les barbares, ou bien quelque voleur is sacrilège . . .
— -Ah ! qu’on voit bien que vous avez fait des romans ! s’écria mon hôte en me donnant la main pour descendre. Non, monsieur, c’est un ouvrage de l’école de Myron. Regardez seulement le travail, et vous en conviendrez.
2o M’étant fait une loi de ne jamais contredire à outrance les antiquaires entêtés, je baissai la tête d’un air convaincu, en disant:
— C’est un admirable morceau.
— Ah ! mon Dieu, s’écria M. de Peyrehorade, encore un 25 trait de vandalisme ! On aura jeté une pierre à ma statue !
Il venait d’apercevoir une marque blanche, un peu audessus du sein de la Vénus. Je remarquai une trace semblable sur les doigts de la main droite, qui, je le supposai alors, avaient été touchés dans le trajet de la pierre, ou 30 bien un fragment s’en était détaché par le choc et avait ricoché sur la main. Je contai à mon hôte l’insulte dont j’avais été témoin, et la prompte punition qui s’en était
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