DONT NOTRE EFFORT AVAIT RENCONTRÉ LA SYMPATHIE ET LA PRESCIENCE
AVANT-PROPOS
AVANT -PROPOS
Cet ouvrage est formé par la réunion d'un certain nombre d'études parues entre juin 1910e/ juillet 1914.
// est consacré à l'examen des rapports réciproques de l'art et de la société actuelle.
Son titre est emprunté à l'une de ces études, la dernière en date, et peut-être la plus explicite. Ce titre contient en soi la signification résumée de ce livre.
Tous ces essais ont paru dans une revue qui avait été fondée précisément dans le but de procéder à cet examen, et d'y convier les honnêtes gens, les artistes, les écrivains, et en général tous ceux qu'une question si haute ne laissait pas indifférents.
Cette revue a été l'Etfort LIBRE (d'abord connue sous le nom de l'Effort^), On trouvera dans /'Appendice quelques détails sur ce que cette revue s'était proposé défaire, sur ce qu'elle a été, et sur les collaborateurs quelle a rencontrés.
L'Effort libre est né en juin 1910. La guerre l'a tué. Le bon sens et une sorte d horreur sacrée empêchent seuls d'écrire qu elle l'a remplacé. Je veux dire par là que la guerre a été une expérience démesurément agrandie, une sorte d'expérimentation m vivo, et en même temps une démonstration par l'absurde des idées qui nous étaient chères.
Au cours de cette folie, à laquelle nul esprit d'homme ou de peuple — quel qu'ait été son bien fondé occasionnel — n'a le droit de penser sans honte, il s'est produit un double mouvement, dans le domaine qui nous occupe.
D'une part les écrivains et les artistes ont senti la dépendance où les tenait la structure de la société ; et ceux-là mêmes qui y avaient le m.oins réfléchi jusqu à ce moment en ont éprouvé le poids et les effets.
Les plus libres, les plus orgueilleux d'entre eux ont alors reconnu jusqu'à l'évidence que leur force et leur inspiration réclamaient, comme aux temps du Parthénon et des cathédrales gothiques, l'entourage d'une humanité joyeuse, exubérante, fière et prodigue de soi. Ils ont reconnu que, parmi
toutes les tendances qui se partageaient l' humanité, les passions qui animent la classe des producteurs offraient à leur art les occasions les plus audacieuses de richesse, d'expansion et de renouvellement, ou plus exactement sa seule nourriture vivante.
Sans rien sacrifier de leur indépendance de techniciens, ils ont senti le besoin d'humilier leur vanité devant l'effroyable peine des hommes ; ils ont discerné, avec la rapidité d'intuition qui leur est propre, que si la guerre avait été une explosion de douleur, en réalité cette douleur n'était pas née de la guerre; elle ne lui était pas consubstantielle ; elle remontait à des origines bien plus lointaines ; elle avait une existence et une durée propres ; elle était la figure même de toute notre civilisation.
Et, dans une illumination qui, pour beaucoup, a affecté des formes tragiques, ils ont compris que cette douleur-là n'était pas tant le fruit d'un anathème originel, que celui d'une répartition inique et maladroite du faix social.
De ce jour, les souffrances, les joies, les espoirs et les besoins du prolétariat ont commencé à devenir les leurs. La guerre, les prenant aux épaules, leur a fait faire le pas que l'intérêt vital de l'art réclamait depuis longtemps qu'ils fissent.
Mais la crise dont je parlais ne s'est pas bornée à rouvrir devant les artistes la grand' route de leurs disciplines morales. En réalité, cette guerre a provoqué un second courant, d'importance bien plus considérable que le premier, sinon par les résultais que nous en attendons, au moins par la masse qu'il a mise en mouvement.
Epouvantés de ce qu'ils avaient fait , les hommes se sont pris à examiner la grande idéologie sur laquelle ils se reposaient avec confiance, — l'idéologie Civilisation. Est-ce donc là, se sont-ils dit, la civilisation dont nous étions fiers ?
Les esprits superficiels ont entamé son procès sans farder ; l'inanité de la culture et le néant du progrès sont devenus des thèmes de paradoxes brillants. Leur facilité les mettait à la portée de toutes les intelligences et assurait leur succès.
Les esprits les plus réfléchis, je dois même dire une grande partie des hommes et des femmes, ont estimé moins aisé mais peut-être plus honnête de procéder à un examen de conscience : étions-nous vraiment civilisés autant que nous le pensions ? Avions-nous vraiment fait ce qu'il fallait pour être des civilisés et pour aider notre société à devenir une société de civilisés ?
AVANT-PROPOS
Je laisse à imaginer les résultats que donne une pareille recherche, courageusement conduite à travers le secret de notre conscience.
Il est d'ailleurs grand temps de se poser cette question. Car rien nest plus contraire à nos instincts que l'activité spirituelle. Dans les époques où règne sans opposition ce qu'on appelle la bonne vie, les mille distractions quotidiennes nous sont un prétexte commode pour échapper au tyran intérieur. Nous ressemblons à l'enfant ; une nuit de sommeil, une sucrerie, un jouet nous font oublier chagrins et soucis. Prenons-y garde. Un danger guette notre vie intellectuelle, et ce danger n'est autre que la paix. La paix nous menace, et par là c'est le courant de la bonne vie qui menace de nous submerger, avant que nous ayons su faire notre paix séparée avec nouS' mêmes, avant que nous ayons mis the house in order, avant que nous ayons songé à notre jardin.
Cultive ton jardin ; cela est beau à dire. Il faut profiter des périodes comme celle que nous traversons pour y porter la pioche et la bêche. Passée cette halte inouïe dans la vie du monde, l'occasion ne s'en trouvera peut^ être plus avant notre dernier moment. Mémento vivere, répétait à Gœthe le boîtier de sa montre, chaque fois qu'il l'ouvrait ; il y avait fait graver ce précepte, autrement plus sage et plus fécond que le Frère, il faut mourir des Trappistes.
Songeons à vivre. Songeons à nous demander si notre acceptation de la structure sociale n'a pas été pour quelque chose dans le déclanchement tmiversel de la catastrophe.
Assurément, dans le dernier quart du siècle, cette acceptation s'était faite bien sceptique et bien désabusée. Rastignac vieilli se surprenait à emprunter les inflexions chères à M. Bergeret. Où Balzac et Augier avaient encore eu le spectacle de ces capitaines d'industrie pleins d'énergie et de férocité qui ont fondé la fortune de la classe bourgeoise, nos yeux ne découvraient plus qu'une descendance étrangement dégénérée.
Un fait domine la conception capitaliste du monde, c'est que le travail du capital y prime en importance le travail de l'homm.e.
Tous ceux qui n'avaient pas à besogner pour vivre se mouraient donc d'ennui et d'inutilité. Ils n'avaient plus à se disputer les faveurs d'un roi, ni ses inclinations à étudier ; de tous les tyrans, l'argent est le plus morne et le plus stupide ; de toutes les servitudes, la servitude de l'argent est celle qui excite le plus faiblement les aptitudes à l'honneur, au sacrifice et à l'enthousiasme. De là vient cette nostalgie de l'ancien régime, qui rongeait les moins déchus d'entre les jeunes bourgeois. Ils ne trouvaient dans leur propre demeure
que motifs à indignation ou à ironie ; ils se rejetaient alors Vers les idéaux d un passé que leurs pères avaient jeté bas ; ils se faisaient prêtres ou officiers ; les mouvements royalistes ont puisé là le meilleur de leurs effectifs.
Mais le reste sombrait dans V anarchie de la pensée. Depuis Proudhon et Marx, il est devenu banal de répéter que le régime bourgeois conduit droit à ïanarchisme.
Il ne s'agit pas ici de la haute doctrine morale qui est celle des libertaires, de Bakounine, de Kropot^ine, et, jusqu'à un certain point, de Proudhon lui-même. J'entends au contraire par ce mot le désordre égoïste, l'indifférence narquoise et brutale à l'intérêt commun, la recherche primordiale des satisfactions personnelles, la complaisance à la destruction, la revendication amère du droit au caprice, l'exaspération de la vanité privée, la solitude de l'esprit dans le retranchement de ses garanties juridiques, le dégoût des actions concertées et des groupements où se limite le profit de chacun pour le plus grand bien de tous, la critique acerbe de toute création désintéressée, la moquerie, l'inculture, la lassitude et l'ennui.
Tel était l'anarchisme bourgeois, qui tendait à envahir la démocratie et à lui imposer ses mœurs. Tout conspirait donc à faire de notre société un corps triste, railleur et désabusé. Rien ne parvenait plus à la ranimer hors les coups de dents de ses chansonniers et de ses vaudevillistes ; elle se retrouvait dans leurs insultes, bafouée, démasquée, peinte au naturel, et sa nonchalance insolente finissait par prendre goût à ce jeu, avec des délices presque onanistes.
Tel était en particulier ce fameux public parisien, qui passait pour porter à son point extrême l'élégance intellectuelle du monde bourgeois ; et cette Byzance pour merciers enrichis donnait ainsi le ton à deux continents.
Point d'autre exigence que celle de la drôlerie, de l'à-propos, du scandale et de l'actualité. J'allais oublier la nouveauté. Devant ce public blasé, sans idéal ni foi, les inventions des artistes défilaient comme sont exhibées les femmes dans les salons d'un mauvais lieu ; plusieurs générations de créateurs se sont ainsi épuisées à distraire ce caprice languissant, que rien ne déterminait hors un sursaut de la mode, qui fuyait l'idée forte, le sentiment profond, la parole nue, qui n'avait qu'une haine, celle de l héroïsme et de la grandeur.
Bien des efforts avaient été entrepris pour régénérer les mœurs artistiques et bien des talents s'y étaient usés, parce qu'ils commençaient par s établir au centre de l'infection qu'ils prétendaient extirper.
AVANT. PROPOS
L'Ejfort libre avait été fondé dans le but de décrire la société actuelle de l'extérieur. Cette revue avait entrepris de convaincre les artistes et les honnêtes gens que le mal dont ils se plaignaient commençait beaucoup plus tôt qu'ils ne supposaient, — qu'il commençait, en réalité, avec /'acceptation elle-même de la structure sociale. On sait quelle lugubre confirmation la guerre a apportée à ces prémisses.
Nous nous étions donné pour tache d'analyser cette structure sociale de telle sorte que l'artiste vît clairement quelle reposait sur des forces dont l'objet était de nier son propre idéal et de contrarier sa propre impulsion. Car l'idéal de l'artiste est dirigé dans le sens du dépassement héroïque de la personnalité ; son impulsion est avant toute chose dynamique, créatrice et désincarnée ; l'art est la générosité d'un peuple ; il mesure sa force de don, ses richesses inemployées, l'efficacité du refus qu'il oppose à la servitude.
Voilà pourquoi l'Effort LIBRE prétendait être une revue de civilisation. Sachant quoù l'art est menacé la société l'est aussi, où l'art est malade la civilisation est mourante, les rédacteurs de cette revue tentaient de replacer le problème de la critique littéraire sur ses bases véritables, — ses bases sociales. C'est assez dire que le lecteur trouvera dans ce volume, qui réunit les principaux essais de l'un de ces rédacteurs, les éléments d'une solution au problème des rapports de la société actuelle avec l'art.
Le titre qu on a donné à ce livre contient la substance de la réponse que nous faisons à cette question.
Carnaval est mort signifie que là où disparaît l'adhésion morale de toute une société à une croyance, disparaît le pouvoir fécondant dont cette croyance jouissait à l'endroit de l'art. Où disparaît la foi catholique, disparaissent les madones et les saints qu'elle a inspirés à vingt générations d'artistes. Où disparaît une contrainte physique, acceptée par le peuple entier dans un but de pénitence morale, disparaît la fête qui était la conséquence naturelle de cette contrainte ; Carême tombé. Carnaval tombera.
L'entente morale qui domine une société vient-elle à s'évanouir ? n y a-t-il plus de communauté spirituelle entre les hommes ? plus de mythe vainqueur reconnu par eux comme l'expression même du lien social ? plus de collectivités puissantes, unies par le désir de faire triompher un même idéal ? En ce cas, tout grand mouvement d'art s'éteint ; il fait place à une anarchie d'efforts individuels et à une poussière de productions, où
les plus merveilleux talents se perdent, où le temple se voit envahi par les marchands, par les dilettantes et par les amateurs.
Carnaval est inort. Mais d'autres Carnavals renaîtront pour peu que renaissent d'autres Carêmes. Tant que l'universalité des hommes ne sera pas formée d'intelligences sceptiques et raisonnables, il est à supposer quils demanderont à une autorité publique de formuler les règles de vie que leur effort individuel ne parvient pas à exprimer.
A peine le mythe du paradis évangélique a-t-il cessé de trouver un écho dans quelques millions de consciences, que nous les voyons se tourner vers un mythe nouveau.
La période d'histoire que nous vivons pourrait s'appeler : ENTRE DEUX MYTHES.
L'objet de ces études était de chercher si ce mythe nouveau existe, de le nommer, de le désigner aux artistes comme la source à laquelle demain ils iront boire, au public comme le courant qui déjà, sans qu'il le sache, l'emporte, enfin d'étudier les prodigieuses conséquences d'un pareil bouleversement.
Cette série J'Essais a été interrompue avant que nous ayons pu leur donner tout le développement que nous avions rêvé. Mais ils ont été suivis d'un certain nombre d'événements qui ne démentent pas nos humbles anticipations. Ces autres essais auxquels je fais allusion sont : la REVOLU- TION RUSSE, la RÉVOLUTION HONGROISE, la REVOLUTION AUTRICHIENNE et le début des RÉVOLUTIONS ALLEMANDES.
La dernière guerre elle-même, si on ne la détache pas de ses conséquences acquises et de ses conséquences probables, est déjà tout autre chose qu une guerre ; elle est à sa façon une révolution.
Avec elle, en elle, à cause d'elle, un grand espoir est né ; il ne s'éteindra plus. Les peuples ont cru entendre une Voix qui s'était tue depuis longtemps, celle qui a dit : Lazare, sortez dehors, et dont un écho a plus tard murmuré : Les hommes naissent libres et égaux. Comme autrefois, une nouvelle a parcouru les airs ; elle annonce que Lazare ne doit plus rentrer dans sa tombe, ni des hommes redevenir esclaves d'autres hommes.
Une grande quantité d'esprits se sont persuadés que la distribution du faix social doit être changée ; il n'y a pas de doute qu'elle ne doive l'être ; il n'y a pas de doute que des énergies considérables ne soient désormais déployées pour y parvenir ; il n'y a pas de doute que le travail ne soit en train d'assumer dans le monde l'autorité qui a été jusqu'à ce jour le privilège de la possession.
AVANT-PROPOS
Et quels que soient les troubles momentanés qui raccompagneront, les plus aveugles ne peuvent plus refuser leur attention à la richesse cohésive de ce mouvement ; il restitue devant nos yeux la puissance des cor-parutions du Moyen Age, avec leur esprit de foi, leur communauté spirituelle et leur enthousiasme idéaliste. Il répond à toutes les angoisses que faisaient naître les défaillances de notre civilisation ; il prend dès maintenant figure de Renaissance.
C est assez dire que le grand principe capable de remplir le vide laissé par la foi chrétienne est à nos yeux le principe révolutionnaire.
Ce livre étudie, du point de vue de la civilisation et de l'art, ses premiers effets, son importance et son avenir.
A la vérité, l'Effort LIBRE prétendait à être une '^ revue de civilisation révolutionnaire )\ Et les études qui suivent sont exactement des essais de civilisation révolutionnaire ^.
25 mm 1919
1 . Ces essais ne forment pas un cycle achevé. Ils demeurent dans l'état où la guerre les a laissés. Il va de soi qu'un examen du mouvement littéraire contemporain ne pouvait se considérer comme satisfaisant tant qu'il ne consacrait pas 1^ études que leur importance exigeait à un certain nombre d écrivains dont les noms sont malheureusement absents de ce livre.
Le premier des essais que nous imprimons à la suite de l'avantpropos est le commentaire des mots qui le terminent. Cette courte Prière est en quelque sorte la transposition de ces mots dans l'ordre spéculatif. Elle l'est à tel point, qu'elle aurait pu tenir lieu de tout avant-propos.
Cette Prière n'a pas paru dans I'Effort libre, pour cette raison qu'au moment où elle a été écrite la revue n'existait plus. Elle date des premiers jours de la démobilisation de l'armée française. Elle marque, mieux que toute autre chose, la continuité d'une pensée fidèle à son objet.
C'est à ces divers titres que nous avons pris la liberté de l'imprimer ici, pensant que la grande flamme de la guerre, ainsi allumée au-devant de ce livre, contribuerait à mettre en évidence la passion civilisatrice presque désespérée qui l'a dicté.
PRIÈRE DE L'ÉCRIVAIN
Au moment où je reprends la plume qui m'a été retirée des mains il y a cinquante-quatre mois, je veux avant toute chose m'humilier devant toi, l'esprit humain, qui as sans cesse cherché et n'as jamais désespéré de retrouver ta voie, ta direction, ton mdépendance et ta continuité, au cours de l'épouvantable chaos d'où nous sortons ;
je veux m'humilier devant toi, la souffrance humaine, qui as été muette et infinie, qui ne t'es jamais refusée à l'épreuve, qui as affronté les angoisses physiques et spirituelles, les balles, les explosions, les gaz, les flammes, la gangrène, la mutilation, la faim, le froid, la peur, le doute, la séparation et le découragement ;
je veux m'humilier devant toi, la bonté humaine, qui as suscité dans le monde entier des serviteurs modestes et attentifs, et qui les as envoyés partout où on souffrait, pour rivaliser avec l'infection, avec la boue, avec l'hiver, avec le dénuement, avec l'incendie, avec la solitude, avec le désespoir et avec la m.alveiîlance ;
je veux m'humilier devant toi, l'amitié des hommes entre eux et des femmes entre elles, qui as été le véritable ciment de l'espèce, pendant cette tentative de subversion de l'espèce, qui nous as donné à tous la force d'endurer, la force d'aller au-devant, la force de nous tenir joyeux et celle de nous tenir confiants ;
je veux m'humilier devant vous quatre, esprit humain, souffrance bonté amitié humaines, parce que vous m'avez sauvé de la honte d'être un homme. Vous avez accru ma certitude qu'il y a du risque mais de la gloire à être un homme ou une femme. Vous avez accru ma fidélité à l'homme et à la femme, mon respect de l'homme et de la femme, mon amour pour l'homme et pour la femme.
Aujourd'hui, je trouve un monde changé. Ne dites pas qu'il est tout pareil au monde d'avant la guerre ; nos enfants pourront seuls mesurer
à quel point nous vivons déjà dans un monde différent, et à quel point il se prépare encore à changer avec une rapidité bienheureuse.
Du monde ancien, où nous avons été élevés et qui nous était proposé pour modèle, une des incarnations de la malveillance, une des incarnations du mépris, de la puissance, du prestige, de l'ambition a été extirpée.
Au moment de reprendre ma plume en main, je forme le vœu qu'à la surface de cette terre qui peut si aisément nous porter tous, chaque homme trouve un toit décent pour s'abriter et un espace honorable pour y élever ses enfants dans la santé et le bonheur ;
je forme le vœu qu'à la surface de cette terre, qui peut si aisément nous nourrir tous, chaque homme ait un égal accès au pain du corps et au pain de l'esprit ;
je forme le vœu qu'à la surface de cette terre, où il y a des plaines, des océans et des mines en suffisance pour tous, les arguments de puissance, de prestige, d'hégémonie, d'honneur, d'intérêt et de rivalités nationales ne soient plus jamais jetés en travers du bonheur humain ;
je forme le vœu qu'à la surface de cette terre où l'air et le blé ne so. t pas le privilège des uns plutôt que des autres, nul homme, nulle femme, nul groupe d'hommes ou de femmes ne puisse, au nom de sa richesse, de sa naissance ou de sa pauvreté, établir sur le reste du monde une tyrannie qui tournerait immanquablement au profit des violents, des" malins et des gens sans scrupules ;
je forme le vœu qu'à la surface de cette terre où rien ne naît de rien, le travail soit restauré dans une obligation et une dignité égales pour tous et dans une douceur conforme aux penchants de chacun.
Au moment de reprendre ma plume, j'exprime ma reconnaissance infinie à mes camarades connus ou inconnus qui sont morts pendant cette guerre, parce que je leur dois ma dignité d'homme, qu'ils 1 aient su ou non, qu'ils l'aient voulu ou non ;
j'exprime ma reconnaissance infinie à ceux qui ont opposé au destin un cœur soucieux et des lèvres joyeuses, parce que je leur dois ma dignité d'homme ;
j'exprime ma reconnaissance infinie à ceux qui ont opposé à un
PRIÈRE DE L'ÉCRIVAIN
assentiment que j'estimais fondé, la dénégation et la révolte, parce que je leur dois ma dignité d'homme ;
j'exprime ma reconnaissance infinie à tous ceux qui ont eu pendant cette guerre une pensée désintéressée, parce que je leur dois ma dignité d homme.
Et maintenant, je fais vœu de dévouer mes forces plus que jamais à rechercher, à dénoncer et à abolir l'oppression et la misère de l'homme partout où elles se trouvent ;
je fais vœu de dévouer mon art aux attributs de la dignité humaine, à l'esprit, à la souffrance, à la bonté, à l'amitié, à l'acceptation, à la révolte, au travail, à l'indépendance, à la joie, à la confiance et au désintéressement de l'homme ;
je fais vœu de n'oublier jamais ;
Amen.
1« février 1919 ^
1 . Cette Prière de récrivain a paru dans le, numéro 26 des Cahiers idéalistes français (mars 1919), que dirige M. Edouard Dujardin.