DE BESANCON A STRASBOURG
Lo chemin de 1er longe une rapide rivière de montagne dans une vallée étroite; il est suspendu sur une route frayée à la mine et traverse un tunnel toutes les demi-heures.
Ce pays est charmant ; les montagnes fraîches et boisée > font un plaisir dont on ne se lasse pas. Leurs attitudes varient à l'infini; à chaque quart d'heure, c'est un nouveau site. Elles me semblent toujours vivantes, avec des ventres et des échines, renversées t)u debout, d'un caractère sérieux et noole.
Parfois le soleil tombe en pluie de rayons sur un pan de prairies de velours qui étincellent. Ce vert mouillé singulier, avec un fond de
pâleur et de transparence passagère, laisse un vague sentiment de tristesse. Tout cela va mou rir et renaître. Comme le Midi est plus propre au bonheur !
Vers Mulhouse, je crois, commence la plaine, une grande plaine fertile, trempée d'eau, terne. Les tabacs, les plantes fourragères pullulent. Je les ai retrouvés au delà de Strasbourg, jusqu'à Saverne. Le pays est un très grand potager comme la Flandre. Au sortir du Midi, 'on est frappé de la lourde fécondité, grossière et bourgeoise. Les gens du Nord songent à beaucoup manger, à s'emplir copieusement. Cela est visible d'après les têtes. Quels balourds que ces gendarmes! Quel trop-plein de chair dans les petites religieuses boulottes et rouges! Ils sont grossièrement et grandement charpentés et comme taillés à coups de hache. Le divin charpentier a fait les choses au gros tas. Voyez, par contraste, les alertes et fins Méridionaux de Toulouse, pomponnés, tirés à quatre épingles. — Mais les Vosges noires, montant les unes par-dessus les autres, et le soleil couchant avec son jet de flèches d'or, sont bien beaux.
Quelque chose de terne dans l'aspect; manque complet d'élégance ; c'est une ville de gens qui n'ont pas besoin de finesse et de luxe. — La grande place Kléber, où j'habite, a pour tout ornement la statue de Kléber entre quatre becs de gaz. A l'entour, un carré de maisons très plates, souvent en bois et torchis, parfaitement bourgeoises. Notre hôtel ressemble, du dehors, à une auberge. — Les toits sont partout très longs, très hauts à cause de l'humidité et de la neige. Ils sont percés de plusieurs rangées de fenêtres et lucarnes, quelquefois jusqu'à quatre. Non qu'on les habite , mais chaque ménagère veut avoir son grenier pour sa les-
sive, en sorte que chaque maison a plusieurs
étages de greniers.
J'ai parcouru quantité de petites rues. C'est toujours le même aspect ; les demeures de bourgeois insoucieux des choses du (fehors, aux sens rouilles et rudes. — Les brasseries sont leur rendez-vous ; presque tous y vont passer la soirée, même les gens bien élevés. — Ils consomment beaucoup. Rien de moins élégant que ces entassements d'hommes en blouse et en habit, de toutes conditions, sous la lumière ci'ue du gaz, dans un nuage de fumée épaisse, au ronronnement d'une conversation assourdissante, crachant, pipant, s'accoudant, se serrant, buvant, et par la vapeur des corps pressés se tenant chaud les uns aux autres. Les plus raffinés traversent cette cohue et vont dans une salle au-dessus. Au café de John Gade, le plus monumental d'aspect, dans une salle énorme et haute (probablement le reste de quelque édifice), les blouses coudoient les habits.
Il m'est resté dans l'esprit plusieurs intérieurs et types isolés. Pourquoi ceux-ci, je ne sais : d'abord dans un restaurant où j ai dir.é, la
servante, bonne boulotte fraîche et honnête qui vous rei4;ai'(le en face avec une interrogation franche et lourde dans ses yeux, bleus; dans un autre, la maîtresse d'hôtel enceinte de huit mois, grande, tranquille, fortement bâtie et circulant sans honte entre les tables; vous voyez d'ici les commentaires dans un petit restaurant parisien. — ^Fais ce qui ma le plus amusé et attristé à la fois, c'est l'intérieur de G.... 11 est avocat, travaille tout le jour sur ses dossiers; le soir, il joue de la flûte dans un concert d'amateurs, voilà pour l'idéal. Pour le reste, il habite une espèce de casse-cou dans une rue déserte, pas de lumière à la poite ni sous le vestibule; une servante qui crie en allemand avec une voix de charretier et rit de même, cinq enfants pas trop propres, un désordre d'objets grossiers dans la chambre, tout ce qui peut blesser les yeux. Il a une femme demi-ange éthéré, demi-servante aux mains crevassées. — Ces braves gens vivront comme mon pauvre savant de Paris, comme Jean-Paul, dans une espèce d'écurie, et leur âme s'oubliera dans la science ou la musique.
Nous nous apercevons bien aux examens que nous sommes revenus dans le Nord. Beaucoup de candidats semblaient figés. On fait une question, ils restent une minute pleine avant de faire la réponse. On voit Fhorloge intérieure se mettre lentement en mouvement, une roue pousser la voisine, tant qu'enfin et avec des accrocs, l'heure sonne. De plus, aux mots piquants, ils semblent comme des ours doublés de graisse, insensibles à cause de ce matelas naturel.
Excellent capitaine du génie qui m'aide aux examens de gymnastique. Pas leste, il n'ose dire, ou dit à tort et à travers, le chiffre qu'il faut donner; ses facultés perceptives sont en défaut; mais le reste est excellent. Il était soldat, il a appris les mathématiques, non point pour avancer, « mais par curiosité », et parle avec admiration de la géométrie analytique. — 11 va pêcher tous les huit jours et part dès le matin à l'ouverture des portes, rapporte de grosses carpes, en gratifie ses amis. — Il garde son fils avec lui, n'a pas voulu l'envoyer à la Flèche, lui enseigne les mathématiques, monte avec lui à cheval, etc.... « Il vaut mieux garder les en-
fants avec soi, cela entretient en eux les sentiments de famille. » Tous les jours il va au café après déjeuner. Il a mis son uniforme, ses épaulettes neuves, sa croix ; il a des pieds d'éléphant et une bonhomie, une rectitude de bon sens touchantes.
Il est curieux de voir les Strasbourgeois discutant en allemand au café. Chacun parle à son tour aussi longuement qu'il lui plaît; personne n'interrompt : on attend qu'il ait fini. — Des Parisiens s'interrompraient vingt fois; chez nous, la réplique, la contradiction font explosion : vovez nos entretiens chez Mai^nv ou au journal. — Une telle disposition prépare les gens aux assemidées politiques et à la vie constitutionnelle. Philarète Chastes dit que les émigrants allemands y entrent tout naturellement et parfaitement aux États-Unis.
On est bien ici. Au matin, une lumière joyeuse entre par les trois grandes fenêtres de la chambre. Les Ioni>s toits bruns, les cheminées de briques tranchent Tair limpide et l'azur pâle du ciel matinal. Tout est propre et gai, et tout est tranquille. Des petites filles en bas blancs bien tirés traversent la place au bras de leur bonne : une mère en conduit quatre; on dirait une bonne poule contente de sa jolie couvée. Un âne passe pacifiquement, traînant les légumes et sa maîtresse aussi rosée que les légumes. Un hussard ramène son cheval. De braves ouvriers avancent, fumant une longue pipe. La place est large, aérée, propre, sans
poussière, ni tumulte, ni mauvaise odeur. Ah!
comme on se repose de Paris !
Et surtout, comme on rêve naturellement au bonheur calme ! Avoir une maison à soi, tout entière en briques vernies.... Les fenêtres seraient largc^s, on verrait des peupliers dans le lointain, et tout auprès serait un canal avec des bords bien sablés où l'on se promènerait tous les soirs à cinq heures. Une femme blanche et fraîche, point maigre, avec une figure ronde et placide, s'épanouissant naturellement comme une tulipe dans un vase rempli de bonne terre et ne s'ennuyant jamais. Des domestiques feraient leur service sans se presser, ponctuellement, chaque chose à la même heure ; on ne les gronderait pas, ils ne songeraient pas à voler, ils mangeraient amplement, ils se coucheraient à neuf heures, ils ne seraient pas mécontents d'être domestiques. Le maître aussi se coucherait à neuf heures, il mettrait tous les matins une chemise blanche, il aurait une petite voiture peinte en vert, une cave sablée pleine de vieux vins de Bordeaux ; il inviterait ses amis; la nappe, le linge seraient d'une
blancheur admirable : des veri'es artistement travaillés, transparents, avec des pattes fines et des moulures, des porcelaines aux doux reflets, des faïences luisantes égaieraient la table. On n'aurait pas besoin d'esprit, le diner serait si bon qu'il suffirait de le manger pour être content. Les enfants, des fillettes rondes avec des joues roses et de grands veux riants, candides, viendraient embrasser les parents au dessert. On leur donnerait un morceau de sucre trempé dans le café ou dans le petit verre de curaçao de Hollande; elles riraient avec une franche voix éclatante et pourtant auraient l'air un peu honteux en posant le morceau de suchî enire leurs lèvres rouges! Comme on serait heureux d'être heureux !
Auprès de la Scarpe est une levée de terre pour défendre les champs contre l'inondation. De là, on voit toute la campagne, jaune de moissons qu'on fauche, tachée de bouquets d'arbres ; çà et là le toit rouge d'une maison, la longue raie noire des amas de houille. Toutes
les têtes d'arbres, les cultures lointaines nagent dans une brume pâle pénétrée par les rayons du soleil. Cela fait comme un vêtement moelleux, aérien, délicat, autour de tous les êtres. Ainsi protégés, ils s'épanouissent avec des tissus plus mous et plus frêles et semblent nager dans un bien-être éternel. Rien ne peut exprimer Tallure paisible, la tranquillité voluptueuse des peupliers étalés par groupes jusqu'au bout de l'horizon, dans l'air libre. Les feuilles ne remuent pas, elles ont l'air de dormir.^