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Auray est une jolie petite ville, sur deux collines ; entre elles est une rivière avec un vieux pont; la marée descend et les petits navires restent à sec sur la plage. — Petites pluies incessantes; les vieilles maisons de granit à étages surplombants, les baraques des rues tortueuses et penchées, les mails toujours verts, la végétation toujours fraîche des bords de la rivière, portent l'empreinte de l'humidité éternelle.
Nous partons à neuf heures du matin par un joli soleil dont la lumière tamise à travers la brume. L'aspect de la campagne est celui d'une femme pauvre et gracieuse, qui sourit après avoir pleuré et pleurera bientôt encore.
Une douce clarté se pose sur la lande moite, et les bruyères rouges, les ajoncs et les pissenlits jaunes, les bouquets effilés des genêts, parsèment la vieille verdure primitive de tons nuancés, aussi soyeux, et aussi fondus que ceux d'un tapis riche. C'est un étrange plaisir pour l'œil que cette végétation libre, avec le pêlemêle de ses dessins colorés sur son fond terne. — Une vague odeur imperceptiblement suave s'en exhale. La lourde abondance de la récolte utile paraît grossière à côté de ces finesses de là nature sauvage.
Sapins épars sur la lande écorchée, marécages dormants étoiles de vert et de blanc par les tiges fourmillantes et les petites têtes neigeuses des herbes innombrables. — Champs de seigle dépouillés dont il ne reste que le chaume d'un jaune noircissant; enclos de pierres amoncelées, mais pUis souvent de terre relevée oi!i pullulent et s'entrelacent les ajoncs centenaires quelquefois hauts comme un homme, rugueux, hérissés, s'entassant les uns sur les autres, dépassant les vieilles pousses poudreuses et mortes par leurs bou((uets nouveaux multij)liés,
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et tranchant sur le pâturage par le moutonnement incessant de leur surface râpeuse. Je ne me lasse pas de regarder les bossellements âpres de ces rudes colons aussi obstinés que le granit breton, gardiens de la propriété humaine et habitants indestructibles de la lande. — Parfois, dans leurs files hérissées, un tèteau de chêne, un petit pin, un maigre bouquet d'arbrisseaux, font saillie. — Tout cela vit, mais péniblement, avec eft'ort, dans une teinte grise uniforme. De loin en loin seulement, un plant de jeune pin d'un vert tendre rit dans la bordure noirâtre.
Vers Carnac, tous les champs se héj'issent de barrières de pierres; à cet effet, les monuments celtiques ont été dévastés; on estime qu'il a péri deux mille menhirs, il en reste onze ou douze cents. Nous en visitons les deux plus grandes files, l'une surtout qui s'avance jusqu'en vue de la mer, énormément longue, cinq rangs de pierres alignées de l'orient à l'occident, espacées, debout, beaucoup d'entre elles i-en-
versées, les plus grandes hautes de dix pieds; toutes, simples rochers non taillés, plantées en terre par un de leurs bouts. — En soi, le spectacle n'a rien d'intéressant: les blocs de Fontainebleau sont bien plus vastes et leurs traînées sont d'un effet bien auhement grandiose. Mais, comme signe historique, ces pierres frappent beaucoup. Il fallait un âge bien barbare pour qu'on se contentât d'un pareil temple. Est-ce une œuvre de l'âge de pierre, antérieure à la connaissance des métaux? Est-ce une œuvre de ces druides qui, vivant dans les bois et n'ayant pas de temple couvert, ont voulu, sur cette plage sans arbres, imiter les files de leurs forêts et consacrer de vagues intuitions géométriques? En tout cas, ces blocs ont été remués par des bras nus de sauvages et des rouleaux. 11 y a eu là des assemblées de guerriers, des sacrifices d'hommes; et la bruyère, les ajoncs, le coin bleu de la mer à l'horizon sont les mêmes qu'alors.
Au sommet de la colline, (juelques maisons se sont juchées entre les plus hauts blocs; leurs lignes droites marquent les limites des jardins.
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Une maison a enserré sa cour entre quatre de ces blocs gigantesques ; des légumes y poussent ; des champs de millet les bordent de leurs panaches pâles et tombants; les poules y grimpent. — Là, TefPet est frappant; un bout de culture et de civilisation régulière, soignée, fait comprendre le lointain de cette barbarie. Impossible de concevoir un monument plus voisin de la nature : sauf la régularité et l'orientation des fdes, ce temple est une moraine. Un témcnos grec, un templum primitif, étrusque ou romain, était-il autre chose?
Sur la côte et plus avant dans les terres, quelques gi-ands dolmens; c'est un cercle de pierres brutes dressées, sur lequel une autre pierre plate énorme, brute aussi, a été posée en guise de couvercle; elle ne pose que par trois ou quatre endroits. On n'imagine pas une invention plus primitive : il y a des accidents semblables dans les éboulements de rochers. On entre dans cette caverne plus bas, parfois par une longue rigole; les Papous, les Yitiens pourraient prendre un pareil endroit pour autel. Etaient-ce des tombeaux? On nous montre
clans une maison voisine un collier d'or, un torques gaulois, qu'on y a trouvé. Peut-être dans le fond, sur le corps, égorgeait-on des prisonniers, des esclaves? En tout cas, les bras qui ont remué ces masses étaient aussi vigoureux que grossiers. Quelques-uns de ces dolmens sont sur la cime de la côte, en vue de la mer. Y avaitil une croyance attachée au voisinage du soleil couchant et de la mer infinie, l'espérance d'une résurrection? Les druides croyaient à l'àme immortelle, aux. renaissances futures. — Il faudrait étudier ce point, savoir si vraiment ces monuments sont gaulois. Peut-être datent-ils de la première apparition des Gaulois, de répo({ue du jade. On ne peut s'empêcher d'effacer d'un trait toule notre culture, de penser aux temps où l'espèce humaine a vagué dans les bois, parente des aurochs et des élans qui ont disparu.
Nous descendons dans la presqu'île de Quiberon et nous passons l'après-midi sur la grève. La voiture roule pendant une lieue et demie dans la plaine bossuée, hérissée dherbes, sans
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qu'on puisse voir la mer. — Pas un arhre; les genêts, les ajoncs sont hauts comme la main. On a essayé des sillons pour faire croître (les arbustes dans leurs creux : rien n'est venu. De loin en loin, derrière une hauteur, on aperçoit un sapin haut d'un pied et demi. — L'éternel vent de la mer raplatit ou rase toutes les plantes; une steppe n'est pas plus désolée.
Enfin, à l'isthme ap[)arait la double mer : l'une à l'orient, d'un bleu intense, le plus riche et le plus fort cpi'on puisse imaginer, immol)ile, l'autre à l'occident, écumeuse et déversée contre le bord en vagues incessantes : on l'appelle la mer sauvage. Elle luit, glauque et miroitante à l'infini, coupée çà et là d'îlots rugueux et noirâtres. En approchant de la côte, sur les algues, elle se gonfle en lames violettes, de la teinte la plus magnifique et la plus nuancée, frangées d'argent à la cime et retombant en volutes sous la pluie de rayons qui les traverse. Par elle, toute la côte semble se tresser une opulente couronne de violettes fauves et d'argent bruni. Les paillettes de talc scintillent par
millions dans le sable blanc de la plage. — Des femmes aux pieds blancs, un râteau à la main, ramassent les algues sèches; le vent, avec la salure de la mer, leur arrive au visage, apportant une roulante harmonie de bruissements et une poussière d'écume.
De l'autre côté de l'isthme, la mer est unie par places comme un miroir de saphir; ailleurs, imperceptiblement rayée de frissonnements qui s'entre-croisent; unpetittlux arrive sur le sable poli, puis s'écoule avec un bruit faible. L'eau est si transparente, qu'on voit au fond les coquilles, les crabes qui s'enfouissent, les pointes de granit qui affleurent. Des herbes à têtes fleuries descendent le long des cassures du roc jusqu'au-dessus de son azur. — Un petit navire vacille en face; quelques barques à voiles courent à Tliorizon. Mais ce que les yeux ne se lassent pas de voir, c'est ce puissant et solide azur qui tranche par une ligne si nette et un contraste si fort sur le vert terne de la lande et sur le gris blanchâtre de la côte. Seul il renvoie la lumière; tous les autres objets l'éteignent. La côte, rayée de murs blancs, couturée de pierres