DE TOULOUSE A CETTE
ouvertes et posent sur des arcades. On sent partout l'absence de pluie, la vie en plein air.
Les villes passent à droite et à gauche sur des collines, Carcassonne, Castelnaudarj, Narbonne, demi-féodales et demi-romaines, La plupart sont sur des hauteurs pour la défense ; telle a tous ses remparts, sa ceinture de tours, on dirait un décor d'opéra sicilien ou espagnol. Elles sont fauves, bronzées; on sent la pluie infinie, séculaire, des rayons brûlants. Pierres sur roches; les yeux habitués au Nord ne s'y accoutument pas.
Vers le soir, des montagnes pelées qui ondulent à droite et à gauche; les bâtisses antiques, brunies, sont grandioses dans la pourpre vive du couchant; on dirait des spectres. Sur la droite, derrière les premières montagnes, se dressent les Pyrénées, blanches comme des Vierges.
Je suis monté sur la colline Saint-Clair. Un vrai paysage du Midi ; un coteau âpre, encombré de pierres effondrées, rayé de longs murs secs en pierres entassées ; rien que de la pierre ot des amas de pierres, tout cela au hasard et négligé. Derrière les clôtures, des jardins on ('tairos où lui* la feuille roussie et dorée d'une vigne, où sur le bord des murs vient se poser la lourde feuille dentelée du iiguier, où parfois les pins, collés Tun contre l'autre, laissent échapj)or sons Tardent snl(>il leurs senteurs pénétrantes.
Du sommet s'étale tout d'un coup, toute ouverte, la magnififpie nier bleue, d'un bleu
doux et tendre, tout matinal et virginal; on ne voit pas de vapeurs, il y en a pourtant, mais leur mousseline est si finement diaphane qu'elles ne marquent leur présence qu'en confondant la mer et le ciel à l'horizon. Le soleil qui monte fait un lac d'or ruisselant et tremblotant sur la soie azurée de l'eau immobile. Tout est azur, azur tendre, l'immense mer, le grand ciel ouvert; de petites barques lointaines, grisâtres, y remuent impercepti blement comme des mouettes . On descend par une longue ruelle tortueuse où les entassements de pierres rougeâtres et brunes sont encore roussis par le soleil ; c'est un calvaire, les stations sont marquées. — Cette aridité n'a rien de repoussant, les longues lignes des murailles découpent des pans de ciel riant. On se sent peintre dans ce pays. — Au tournant apparaissent les lointains du côté de la terre, longues et hautes collines onduleuses et vaporeuses, veloutées par la distance, sèches, mais cependant si belles! Ces grandes formes baignées d'air et de lumière s'allongent si paisiblement et si noblement! A leur pied, l'étang de Thau, petite mer laissée par la mer, luit comme une
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glace de métal poli. — Cette splendeur rejaillit et fait contraste avecla douceur des montagnes. Comme on sent ici la noblesse de la beauté, et comme le Midi offre le Paradis tout fait aux sens qui savent le comprendre!
Les plantes ont un parfum étrange et enivrant; les fruits sont savoureux, les raisins énormes sont dorés et veloutés; il y en a tant, que les plus pauvres enfants en ont les mains pleines dans la rue.
Il faut ici avoir une vigne, comme disaient les Italiens du xvi*^ siècle, avec le voluptueux accompagnement des tableaux et de tous les arts.
Nous nous sommes assis sur les quartiers de roche, fendue à mi-côte. J'y suis resté seul une demi-heure; c'est la plus vive et la plus complète sensation heureuse que j'aie eue depuis longtemps. La mer immense en face, d'un Ideu divin ; le ciel est prescjue blanc en comparaison. Cette mer est calme comme le Paradis; seulement, sur la large nappe étincelante oi!i le soleil épanche son incendie et sa gloire, on aperçoit un petit frétillement, des myriades presque imperceptibles d'écaillés d'or, comme d'un beau
poisson bienheureux, divin, endormi dans l'azur. Deux ou trois bandes minces d'un bleu plus pâle marquent l'endroit où tout d'un coup la profondeur augmente, et le ciel avec la mer ainsi veinée ressemblent aux deux valves lustrées, marbrées, d'une coquille de nacre.
Plus près, le port; une trentaine de petits navires s'approchent lentement de l'ouverture; les trois jetées dessinent avec un vif contour noir leur bande étroite; le phare monte net, en relief; une vieille forteresse fauve, sur une croupe, fait saillie sur la droite; cette netteté des arêtes, cet admirable contraste des teintes claires, lumineuses et des formes âpres et tranchées, font un plaisir qu'on n'imaginait pas. Le port lui-même, protégé, luit comme une coupe de diamants. — Comme on comprend, en pareil pays, l'origine de la peinture.
Tout le long de la côte descendent et tournoient les rayures des chemins rougeàtres; on se retourne et l'on voit l'escarpement abrupt de la montagne fauve et brûlée, puis, tout au loin, les haines des Pyrénées qui nagent bleuies, dorées.
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enveloppées de violet pâle dans le jeune et immuable azur.
Tout sort du climat; la tète humaine ne fait ([ue reproduire et concentrer la nature qui l'environne. Vous voyez bien ([ue des hommes ainsi entourés ne peuvent pas avoir la même àme que des gens du Nord.
Négligence et saleté quand on rentre, les premières rues sont des dépotoirs; les enfants sont crasseux et vont pieds nus. — La ville s'allonge au bord de ses canaux; cela fait une petite Venise ; elle aussi est bâtie sur des lagunes, entre un énorme étang qui est un moi-ceau de mer devenu intérieur et de l'autre côté la mer. — C'est l'entrepôt des vins du Midi; les tonneaux, les foudres sont partout.
Les plus grands spectacles sont imprévus. Quelle vision la nuit, à l'arrivée dans cette ville inconnue, avec la mer et le lac à demi devinés dans une demi-lueur douteuse, puis, du
liaut de l'impériale de la diligence, ces canaux l)lafards, ces rues noires, silencieuses, léchées çà et là par une lumière, ce port, et, au bout, la noirceur énorme sans dimensions ni limites, une tîle de navires avec leurs agrès, et les mats comme la toile d'une araignée monstrueuse; au centre, un bateau loueur, horriblement noir, lentement promène avec une respiration rauque, sans but visible, son fanal rouge et menaçant comme le fanal du dieu des morts; puis, audessus, l'escadron obscurci des silencieuses étoiles!
Pendant lespremières lieues, le train roule sur une bande étroite de sable, entre le grand étang salé et la mer. L'eau arrive à dix pieds des roues sur un sable poli; profonde de. six pouces, elle remue brune et claire avec des irisations charmantes. Je ne peux pas me lasser de voir l'eau.
La mer est bleue; une vraie vierge heureuse et riante; une Vénus encore chaste. — Le ciel est blanc, tant la lumière scintille et ruisselle. — Toutes les plus belles idées grecques reviennent à l'esprit, l'hyménéc des dieux, les cor[)s de marbre couchés entre les roseaux, pendant que les vagues viennent baiser de leur écume les pieds des déesses.
Les tamaris fins et frissonnants commencent
à se montrer par bandes; à Thorizon, les Jîelles montagnes dans les lointains violets; tout à lentour, les plantes infécondes, filles de la mer et du sable; la mer elle-même, au fond à droite comme un gros sillon de velours pâle. Puis les vignes; elles avancent jusqu'au bord de la mer; quel beau et bon pays, cultivé, fructueux jusqu'à l'endroit où arrivent les vagues. — Ces grandes plaines sontd'une verdeur admirable; il n'y a que la vigne qui puisse végéter si riche et si jeune sous ce soleil. Les grappes noires pendent; les vignerons, avecleurs cuves ambulantes, sont plongés jusqu'à mi-corps dans la verdure. On monte à travers Frontignan, Lunel, jusqu'à Montpellier. — La plaine est un vrai jardin, vignobles coupés d'amandiers, de pêchers, et, çà et là, des maisons de campagne proprettes. — Que de vignes en France! Nul pays n'en a une telle proportion et de si fines. Ona essayéde transporter des centainesde nos vignerons avec des plants français dans la Russie méridionale : on n'apu reproduire ce bouquet. — Le pain et le vin chez nous; en Angleterre, le lait et la viande. — Certainement la vigne entre pour moitié dans les
causes de notre tempéramen t et de notre caractère .
Vers Nîmes, les oliviers commencent. Campagne sèche et blanchâtre. Les oliviers par rangées la couvrent de leur feuillage terne et pâle; et leur taille courte, bossue, leur air rabougri attristent.
On redescend; la vraie Provence apparaît ; lu Crau d'abord, énorme plaine stérile, couverte de pierres, puis les montagnes concassées, bosselées, nues ou mal revêtues de plaques éparses d'un vort noirâtre, broussailles de pins rabougris, de bruyères, de lichens; elles-mêmes brûlées par l'âpre soleil, sans une source ni un filet d'eau, montrant à nu les tas de pierres rondes, blanches, collées ensemble, qui font leur substance. Pas d'arbres, sauf dans les creuK, sur les pentes un peu douces, les rangées souffreteuses d'amandiers et d'oliviers. Cela produit pourtant et malgré les chances de gelée. Un hectare moyen d'oliviers vaut cinq mille francs.
l'jifin, voici l'étang de Berre ; une vraie mer intérieure. H a je ne sais combien de lieues, on le voit pendant plus d'une demi-heure sur la droite. — Je parlerais toujours de cette admirable nappe bleue
immobile dans sa coupe de montagnes blanches. Un souterrain noir, long de plus d'une lieue, puis tout d'un coup la haute mer, Marseille et ses rochers; j'ai poussé un cri : « Oh! que c'est beau! » — Un immense lac qui vers la droite n'a plus de fin, rayonnant, paisible, dont la couleur lustrée a la délicatesse de la plus charmante violette ou d'une pervenche épanouie. Des montagnes rayées qui semblent couvertes d'une gloire angélique, tant la lumière y habite, tant cette lumière, emprisonnée par l'air et la distance, semble être leur vêtement. Les plus riches ornements d'une fleur de serre, les veines nacrées d'un orchis, le velours pâle qui borde les ailes d'un papillon n'est pas plus doux, et à la fois plus splendide. Il faut avoir recours aux plus beaux objets du luxe et de la nature pour trouver des comparaisons, aux jupes de soie ruisselantes de lumières, aux broderies qui rayent une moire, à la chair rose et vivante qui palpite sous un voile; et quant à ce soleil qui flamboie, et de sa torche immobile verse comme un fleuve dor sur la mer, rien au monde ne peut en donner l'idée ni en fournir l'image.
Chez V... le soir. 11 est depuis f|iiati'e ans ici ; sa femme est fine et noble.
Leur impression, c'est que le Marseillais est grossier. La première fois qu'ils sont allés sur le Cours, ils ont pris toutes les femmes pour des lorettcs. — Moi de même hier. — Elles paradent, s'étalent, prennent des poses. Mme P... me ditc|u'elle connaît, parle receveur général et par un autre salon, presque toutes les femmes à équipages de la ville et qu'elle n'en sait pas une qui soit cultivée. Toilettes et réceptions effrénées; toutes font des dettes. Pour les jeunes gens, ils sont |)arfaitenient viveurs; peu ou point d'éducation; ils soupcnt, vont au cercle, par-
Icnl (les filles d'un air naturel et sans croire choquer, devant les dames. — P... m'affirme que presque tous les négociants ont deux ménages. Ils affichent fort bien leurs maîtresses. Du reste, rien que la bourse, les courtages, la grosse spéculation et le plaisir physique. — L'énorme commerce absorbe tout ici. Ils achètent dix mille peaux de buffles, cinq mille kilos de poivre, etc., puis ils revendent.
Il n'y a que douze élèves en philosophie, quoique le collège ait neuf cents élèves, dont environ deux cent cinquante à l'école de commerce. P... ne trouve pas de répétitions parce qu'il est professeur de philosophie.
Toulon est dix fois supérieur à cause des officiers de marine, gens bien élevés et qui ont voyagé. Ici, rien que de la grosse joie; quelques juges de paix retirés font de l'archéologie locale.
Enorme quantité de maisons religieuses. Nous avons compté trente grands couvents de femmes dans l'annuaire. La plupart des jeunes gens, tout ce qu'il y a de plus riche, y est élevé. M. B..., à Toulouse, estimait aux deux tiers les jeunes gens élevés, en France, par les ecclésiastiques.
La dévotion est ici celle du ^lidi, toute extérieure. Dernièrement il y eut une procession à Notre-Dame de la Garde, on y portait en visite toutes les reliques de la ville; elles y restent un an, après quoi on les ramène. Les très nombreuses confréries de pénitents, gens de la ville, laïques affiliés, en froc et 'en cagoule avec des bannières, des cierges, etc., ont accompagné en longues files; des pigeons étaient attachés aux croix, les ailes liées, mais de façon à pouvoir remuer la tête. P... dit qu'au premier instant, voyant ces cols remuer, on était prêt à crier au miracle. — Un plaisant dit : « Us les mangeront ce soir à la crapaudine », et le rire se répandit au loin. — Tous les gens étaient en toilette, causant, mangeant, paradant. Aux églises, sansgêne parfait. Us assistent et pratiquent, mais s'amusent. La religion dans tous ces pays du Sud est un opéra pour les yeux et les oreilles. Voyez les églises d'Espagne dans Mme d'Aulnoy, en IGcSO, avec des fontaines jaillissantes, des volières, des orangers, des tableaux, etc.
Marseille est une grande, une énorme ville; deux cent cinquante mille habitants; on dit
qu'elle en aura cinq cent mille lorsque le canal de Suez sera achevé. Elle croît tous les jours, on bâtit, on perce partout, on abat des pans de collines, on fait de nouveaux ports; je l'ai vue il y a quatre ans, c'est à ne pas la reconnaître. Même changement qu'à Paris : maisons monumentales, sculptées, toutes neuves et splendides, à sept étages, beaucoup plus vastes et magnifiques qu'à Paris; je n'en ai vu de pareilles qu'à Londres.
On a fait un canal qui a coûté quarante millions; il amène ici, par les plateaux, l'eau de la Durance, arrose tout Marseille, et de plus fertilise tout le pays par lequel il passe. Il fournit assez d'eau pour donner trois cents litres par jour à chaque habitant, même quand la ville aura cinq cent mille âmes. L'eau vient dans les maisons, court dans les ruisseaux. Beaucoup de rues sont arrosées tout entières, tous les jours.
Magnifique port de la Joliette; puis port Napoléon, quel'on construit. Allées deplatanesde tous côtés. Quantité de maisons de campagne neuves, sur tout le rivage et sur toutes les hauteurs. — Des quarante mille hectares delà Crau,
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dix juille ont été défrichés. — Par rciïétdu traité de coininerce, les vins de Tllérault ont trouvé un débouché tel, (jue Ui récolte de l'an dernier a payé la moitié du fonds.
Il faut admettre en ce pays un essor soudain de la prospérité publique, pareil à celui de la Renaissance ou du siècle de Colbert. Cette année, on fait 3000 kilomètres de chemins de fer. L'Empereur entend mieux la France et son siècle qu'aucun de ses prédécesseurs.
J'ai fait deux promenades, l'une aux Catalans, l'autre sur ta jetée de la Joliette. Cette jetée est pratiquée par une traînée d'énormes blocs, gros comme une chambre, en pierres et ciments agglomérés, jetés au hasard et pêlemêle l'un sur l'autre, pour briser par leur irrégularité le choc des vagues.
Toujours la même sensation ; en l'analysant, on découvre que cet extrême plaisir, cette joie saine et aisée a pour cause la simplicité et la grandeur du paysage; comme la tragédie et la scul[)ture grecques, il se compose de deux ou
trois choses, rien de plus. Une raie de rocliers violacés et tendrement veloutés à droite ; en face, une autre raie âpre, noirâtre, en repoussoir devant le soleil couchant; la mer unie, hérissée de tout petits flots uniformes, le grand ciel de saphir — cela se comprend d'un coup et chaque partie est grande.
Cette longue arête des rochers du Lazaret s'allonge comme une échine tranchante, âpre, cassée, avec des pointes et des angles d'une netteté architecturale — toute noire dans la flamme pourprée qui embrase la brume lointaine. Au pied, les flots bleus jouent et s'étalent comme des poissons qui jouissent des derniers rayons.
Mais ma plus belle promenade est celle d'hier matin, à Redon, avec P Non pas le commencement; il a voulu me montrer la partie originale de Marseille, la villégiature, les Cabanons, les Grilladous, cela est comique et affreux ; tout Marseille et tous les environs se composent de mamelons nus, âpres, escarpés, formés de pierre blanchâtre, tranchante, fendillée, qui s'effondre, coupés de murs et de petites maisons de cam-
pagne rôties au soleil ; c'est une sorte de lèpre bourgeoise; rien de plus laid et de plus fatigant; on dirait qu'on marche dans un fond de bouteille cassée, peuplé de tessons. Baraques improvisées de tout genre, linge qui sèche, gargotes, murs de pierres entassées sans ciment, et, çà et là, un malheureux olivier. Tous ces gens-là se contentent du soleil et du ciel, et n'ont pas besoin d'arbres.
Cependant, en avançant, des jardins, des pins se montrent. M. Talabot a fait amener de Sicile 600 000 voitures de terre et en a couvert une colline qu'il a plantée. Il a l'eau perdue du canal, ce qui lui fait une ample cascade. — Nous nous sommes assis sur des rochers qui surplombent. Ils sont tout concassés, blancs, mais dun beau blanc de marbre qui est en harmonie avec le soleil. Dans les fentes pousse une sorte de plante grasse, et les abeilles bourdonnent à l'entour. La mer vient baiser la [>lage, ou heurte doucement les roches mouillées. Elle est si transparente qu'on voit le fond à trois pieds — les eaux de cristal des Pyrénées ne sont pas plus pures. Les inégalités de l'eau font
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SOUS le soleil un treillis doré, et sous ces topazes mouvantes, le sable uni, les algues verdàtres ont une grâce infinie.
Impossible d'exprimer la beauté de cet azur illimité, qui s'étale de tous côtés à perte de vue; quel contraste avec le dangereux et lugubre Océan ! Cette mer est une belle fille heureuse, dans sa robe cle soie lustrée toute neuve. Du bleu et encore du bleu rayonnant, jusqu'au bout, jusqu'au fond; l'horizon manque. — Par contraste, la longue bande de roche du Lazaret, le château d'If, sont d'une blancheur délicieuse — blanc et bleu, c'est la couleur des vierges. Comment faire comprendre une couleur? Comment, avec des mots, montrer que ce blanc, ce bleu sont divins par eux-mêmes? Rien autre chose dans tout le paysage. La nature se réduit à cela, une coupe de marbre blanc et de l'azui dedans. — Aux deux bouts, à droite et à gauche, les hauts rochers, labourés, rayés, ravinés, lointains, emprisonnent l'air dans leurs crevasses, dans leurs enfoncements et semblent dormir sous un voile.
Nous nous sommes baignés; la mer porte le
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corps; un sable uni accueille les pieds. En vovant les membres se mouvoir si facilement dans l'eau, on pense aux félicités antiques. Le soleil a beau être dans son plein, la brise et la fraîcheur de la nier le tempèrent. Tout en nageant sur le dos, on voit la côte, les sables, les tamaris qui frémissent, les bois de pins qui se chauffent et répandent des senteurs; on sent les vagues bleues qui arrivent, qui viennent vous bercer; on regarde la frange d'argent mobile dont elles entourent la côte, on y sent le perçant regard, la force virile, la sérénité joyeuse du magnifique soleil. Comme il triomphe làhaut ! Comme il lance à pleines poignées toutes ses flèches sur cette nappe immense ! Connue ces flots miroitent, étincellent et tressaillent sous cette pluie de flammes! On |)ense aux Néréides, à Apollon. Que la Galatée de Raphaël est vraie, comme on entend les confjues sonnantes des Tritons, et que des cheveux blonds dénoués, des corps blancs lavés d'écume, seraient beaux sur cet azur!
Nous sommes entrés dans une auberge et nous sommes restés une heure accoudés sur la
terrasse.... Dans les lointains et aux endroits où poussent les algues, le bleu de la turquoise et lies saphirs devient celui de Tindigo. On n'imagine pas une couleur si intense et si solide, quelque chose de si plein et de si fort, un si puissant et si riche contraste entre la blancheur nette des roches découpées et l'azur profond qui les entoure ; il faudrait venir vivre ici pendant trois mois, cela guérirait des tristesses.
La veille, P... m'avait conduit dans le quartier vieux, le long de la Canebière ; quartier des pauvres, des filles et des matelots. Une vingtaine de rues en pente sur une sorte de , montagne escarpée, avec des ruisseaux bourbeux qui gargouillent, et vingt mauvais lieux par rue. Une acre odeur concentrée d'immondices entassées monte; des lueurs étranges tombent dans la noirceur de la ruelle encaissée. Sur les deux bords, à chaque maison, des femmes en cheveux, souvent décolletées, avec leur toilette étalée telle quelle, .parlent assises sur les marches, provoquent, chantonnent,
disent de gros mots. Quelques-unes sont belles, la plupart plantureuses et carrées. Des groupes serrés d'ouvriers, de matelots s'avancent, se bousculent. On boit, on fume, on crie dans la première salle. Cela ressemble à un pandémonium blafard et ignoble. Je n'ai rien vu de pis, sauf certaines rues de Liverpool. Mais ici, on sent en plus, au lieu de la misère froidement résignée ou abrutie, l'âpreté, l'énergie méridionales, et le besoin violent de jouissances, la révolte de l'homme enfermé trois mois, six mois dans un entrepont. — Quelques rues désertes, silencieuses, sans une porte ouverte, avec un seul fanal qui tremblote au fond et le ruisseau qui dégringole, fangeux, sontsépulcrales sous leurs ombres livides et dans leur immobilité. On dirait un dessin de Doré, une horrible vision après une peste, pendant le Moyen âge, .l'ai vu aussi ce quartier en plein jour; c'est un fouillis de ruelles inaccessibles aux voitures; on y monte par des sortes de marches. Des poules, des chèvres y vivent en liberté. — Les habitants, les femmes surtout, sont assises sur leur porte, vivent en plein air, crasseuses ; une
acre odeur indescriptible emplit l'air. Aujourd'hui il y a des fontaines et des ruisseaux : qu'est-ce que cela devait être quand la ville n'était pas arrosée? Encore à présent, dès qu'un coin est à demi solitaire, il est infecté. — L'eau de la Canebière est d'une couleur extraordinaire, un cloaque d'ordures délayées.
Je me suis assis sur une place et j'ai regardé attentivement pour bien démêler le type, surtout chez les jeunes filles de la basse classe. Elles sont petites, trapues; quelquefois il n'y a pas plus d'un pied entre la taille et le chignon. Elles marchent équarries sur des pieds solides. Les seins sont amples, le cou épais et court. Le trait essentiel, c'est le menton italien carré, bien dessiné, comme celui des Antiques ou celui de Napoléon, largement détaché du cou et emmanché par de forts muscles. La figure est large, les sourcils aisément froncés, le front peu élevé, les cheveux drus, l'expression décidée et dangereuse. On dirait des filles de portefaix grecs; ce sont des boulottes énergiques. — Mme P... dit que leur audace est étrange. De petites jeunes filles regardent en face, longuement, une femme
qui passe, la jugeant et la critiquant tout haut.
— Elle se plaint de la grossièreté des gens, même bien vêtus, qui regardent et lorgnent une femme sous le nez, l'accostent, la suivent, ou gardent le trottoir de façon à l'obliger à descendre dans le ruisseau.
La vie est chère ici. Mon cocher de fiacre me dit qu'une chambre d'ouvrier, sous les combles, non meublée, coûte io francs par mois; mais les salaires sont assez élevés. Par exemple, un charpentier gagne 7 francs par jour, un tailleur de pierres, 4 fr. oO; un maître portefaix, de 30ào0 francs ; un portefaix simple, de la corpol'ation, 12 francs. 11 est vrai qu'ils sont probes.
— Ils sont ici de quinze à dix-huit cents, formant l'aristocratie populaire. En 1848, ils ont empêché la ville d'être pillée par les ouvriers piémontais et toute la canaille qui y pullule. On a eu peur de leurs poings. — Un maître portefaix, représajfitant du peuple en 1848, a donné sa démission au bout de trois mois, ne voulant plus rien avoir de commun avec les « bavards et intrigants » qui, d'après lui, conq^osaient l'Assemblée.