I. Dans la Charlreuse de Panne
Arcachon est un village dopéra-comique ; un débarcadère rouge, jaune et vert, avec des toits retroussés en pavillon chinois, une lieue de plage couverte de trois rangées de cottages, chalets peints bordés de balcons, pavillons pointus, tourelles gothiques, toits ouvragés en bois colorié. Sur les collines de sable, à l'arrière-garde, entre les pins, sont des chalets plus riches. Quantité étonnante de restaurants, chevaux, boutiques, tout cela neuf et verni ; cela ressemble à une fête d'Asnicres en permanence. Le mètre de terrain sur la côte se paye 15 francs; il y a vingt ans, on aurait eu la moitié de la côte pour :2 000 francs.
Promenade dans le bateau à vapeur (jui traverse toute la baie et va jusqu'au Goulet. On oublie bien vite la fourmilière humaine [)Our ne penser qu'à l'eau, au sable et au ciel, A droite et à gauche, bien loin, parfois à perte de vue, presque au bord de l'horizon, s'allongent et ondulent les collines de sable, molles et monotones, telles que le vent et les tlots les ont faites. Elles croulent éternellement ; aux endroits abrités, il faut des branchages de sapin et des
sortes de claies pour les maintenir. On oublie tous les autres bruits, on se figure ce petit murmure incessant du sable qui fond, s'écoule ou s'entasse. Leurs longuesraies frangent l'eau bleue d'une blancheur mate et forte ; elles n'ont point d'étincelles, mais il n'y a pas de plus beau cadre que leur puissante couleur. — Au-dessus d'elles et avec elles, ondoient les forêts de pins. Point d'autre arbre, on n'aperçoit que ce vert, aussi solide que la blancheur du sable. La vivante frange des forêts monte et descend, puis par derrière s'enfonce à l'infini avec des creux et des bosselures. Quelques têtes crénellent l'horizon ; tout cela respire et épanche une vague odeur d'aromates qui se mêle avec la brise salée de la mer. Cependant l'eau bleuâtre roule, çà et là brodée d'argent, dans sa ceinture de plages blanches et de forêts vertes. C'est un grand port, une sorte de refuge naturel oii les êtres tranquilles peuvent pulluler et s'abandonner à l'abri des violentes vagues de l'Océan; les méduses flottantes passent à chaque minute sous leur grand capuchon, étendant le réseau de leurs tentacules comme d'énormes cham-
pignons ballottés par le flot transparent. — C'est là un spectacle comme en ont vu les premiers hommes : une terre vierge, du sable et toujours du sable. Des pins, puis encore des pins, quelques ajoncs, quelques traînées de plantes grimpantes entre les troncs résineux qui suintent, un sol primitif, simple dépôt de la mer, peuplé par une seule espèce de plantes; puis la grande eau, sa mère, qui l'enveloppe de ses replis, et le ciel éblouissant de blancheur lumineuse qui aspire les parfums et la sève. — Tout à l'entour, des marais, des morceaux de plages sablonneuses et luisantes, tour à tour inondés et découverts, rien d'humain ; une œuvre nue et brute, les premières végétations encore toutes barbares sur le lit délaissé de la grande eau primitive. — Quand les premiers navigateurs sont venus ici sur leurs pirogues, ils ont trouvé peut-être quelques hérons, une mouette, un épervier comme celui qui planait tout à l'heure au-dessus du bleu des vagues, parmi la magnificence de rayons célestes épanchés dans la blancheur. Ils ont débarqué; leurs pieds, comme les nôtres, se sont enfoncés dans la grève; ils ont entendu
le même chant sonore des cimes bruissantes; ils ont fait craquer les aiguilles tombées sur le sable; ils ont admiré cette couleur blanche du sol qui troue à chaque pas le maigre tapis d'herbes altérées; ils ont frissonné à demi, en écoutant le merveilleux silence; ils se sont arrêtés devant quelque énorme pin demi-ébranché par la foudre, seul, debout sur le sommet d'un monticule nu. Le pays n'a guère changé depuis leur venue, et cette vue repose du grand potager aligné, régulier, partagé, surveillé par le garde champêtre, que je retrouve partout de Poitiers à Toulouse.
Et pourtant, dans cette espèce de potager, j'avais eu la veille une sensation folle. J'étais seul dans mon wagon, et pendant quatre heures j'avais vudéfiler les haies, les arbres, les vignes, les cultures. Les roues roulaient infatigablement, avec un grand bruit uniforme, comme le retentissement prolongé d'un orgue qui ronfle. Toutes les idées mondaines, toutes les choses humaines et sociales se sont encore effacées. Je n'ai plus vu que le soleil et la terre, la terre parée, riante, tonte verte, et d'une ver-
dure si diversifiée, si épanouie, si confiante sous cette douce pluie de rayons chauds qui la caressaient. L'air était si pur, la lumière si amplement épanchée, la campagne si florissante et si heureuse! A chaque chêne, à chaque châtaignier qui passait, chacun avec sa pose et dans son petit monde de compagnons et de voisins, je me sentais touché comme par la rencontre d'un être animé. J'avais envie de lui crier : « Tu te portes bien, tu es un beau et puissant chêne, tu es fort, tu jouis du luxe et de la magnificence de ton feuillage ». Je considérais les bouleaux, les frênes, comme des créatures délicates, de vraies femmes pensives, dont personne n'avait entendu la pensée, une pensée timide et gracieuse qui m'arrivait avec leurs chuchotements et l'agitation de leurs fins rameaux. 11 y avait des douceurs ou des coquetteries d'arbres dans les creux ombragés, sur les tapis de bruyères rousses et violettes, dans les sentiers tortueux laissant voir un morceau de leur ruban de sable, au bord dune petite source qui noircissait le sol entre les pierres, et tout d'un coup descendait avec des étincelles
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et comme une pluie d'éclairs. C'était un regard soudain, une mutinerie, une mièvrerie d'enfant, d'un dieu enfantin qui rit en liberté. Au delà de cette plaine de vignes si vertes, et d'arbres épars tout reluisants et tout étincelants, on voyait des collines bleuâtres qui portaient leur foret jusqu'au bord du ciel, une sorte de cirque d'ancêtres végétaux plus serrés et plus sévères, heureux pourtant sous la gaze de vapeur dorée, et qui, dans l'enceinte dont ils occupaient les plus hauts gradins, regardaient leurs enfants, toute la jeune et élégante postérité de plantes civilisées et fructueuses, se mêler, se ranger, s'étaler en groupes, chacun sous sa couronne de fleurs avec sa gerbe de grappes ou sa corbeille de fruits.
Comme la vie de province déforme vite l'individu, et quel changement quinze ans de mariage ont fait dans Mme L. . . . Elle rougit après dîner, elle a trois mentons, plus de taille, plus de teint. Et quelle conversation ! Des phrases de journal sur les Anglais (jui sont des ambitieux égoïstes et nous volent nos colonies; un vif contentement de voir que son mari ne chasse pas, ne monte pas à cheval, ne pèche pas, tous exercices dangereux qui peuvent compromettre la vie d'un homme; une surveillance de bonne sur les enfants avec des plaintes de bonne suil'assujettissement d'une pareille surveillance. L'esprit fonctionnaire, le souhait de voir son
mari avancer d'un grade, fût-ce au prix de six ans de séjour à Quimper ou à Draguignan. — J'écoutais F... le lendemain avec des détails sur deux intérieurs : « Quatre filles dans l'un; elles font tous leurs objets de toilette, même leurs souliers, et je les rencontre au bal. — Dans l'autre, la femme a le goût des chapeaux et en fabrique une douzaine par an, tant pour elle que pour ses amies. » — Tous ces gens se croient du monde! — Les Anglais ont raison; directement et en soi, le métier ni le ménage n'abaissent, on peut avoir un grand esprit et un grand cœur et raccommoder des bas, faire des écritures. Mais ce sont les conséquences, la lente usure produite par un pareil état, qui rabaissent. On ne lit plus, on ne voyage pas, on reste dans un petit cercle, on n'ose penser librement, on songe aux dots, à l'éducation des
enfants, etc 11 faut du loisir et une position
indépendante pour faire un homme et une femme complets.
Plus je vois la France, plus elle me semble avoir la constitution qui lui convienl. Hier, dans
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la Revue germanique, Milsand parlait contre l'article du Code civil qui prescrit le consentement des parents dans le mariage. — Personne ne tient compte de l'ahîme physiologique qui sépare les races.
Nous sommes des Gaulois faits pour l'enrégimentation, ayant pour idéal des dévouements brillants, des audaces chevaleresques. Alexandre Dumas 'a parfaitement rencontré et mis en scène ce sentiment; s'amuser, causer, vivre en société, faire des calembours, écouter des vaudevilles, courtiser de jolies femmes, rire et souper avec sa maîtresse, se battre de bon cœur, et à la première occasion, s'enthousiasmer pour un chef ou sinon le subir comme un pédant ou comme un sergent de ville, ne pas faire son devoir ou faire plus que son devoir, se prodiguer, se sacrifier dès que le but est éclatant ou que l'opinion des camarades le déclare tel, subir sans difficulté, même volontiers, l'organisation et la caserne ; tout cela est essentiellement français.
Je regardais hier les jeunes soldats au quartier; ils sont gais; ils ont bonne mine; ils jouent