ÉGLISE DE BROU
Elle a^été bâtie par Marguerite d'Autriche, la tante de Charles-Quint, à la mémoire de son mari Philibert le Beau ( 1 506-1 o3G); c'est la lin du gothique.
Un jubé extraordinairernent riche et fouillé sépare l'église du chœur. Le chœur forme ainsi une seconde église plus intime, plus ornée et plus sainte. — Là sont d'admirables et surprenantes stalles sombres et brunes; le mur est hunbrissé de statues en bois sculpté, avec un long auvent qui n'est qu'une dentelle de fleurettes, trèfles, épines, statuettes, feuilK-s, l)oiitons entrelacés, une efflorescence, un é[)anouis-
sèment merveilleux. Gomment avec des mots rendre la richesse, l'enchevêtrement, l'infinité des formes.
Mais les trois morceaux les plus étonnants sont les trois tombeaux au centre du chœur : Marguerite de Bourgogne, Philibert le Bean Marguerite d'Autriche. Têtes de chimères, boucliers héraldiques, grappes et bouquets de fruits et de fleurs, sei'pentements de feuilles d'acanthe, petits trèfles délicats, enroulements mignons de grains et de feuilles de lierre, délicieux épanouissements de clochetons et dômes gothiques en miniature, au-dessus des fines statuettes. La prodigalité des formes tordues et recherchéesest incroyable.
L'expression morale des statuettes est ce qu'il y a de plus frappant. Ce sont des types du xv^ siècle, réels, pensifs, profonds, saisis au vol sur le vif au moment de la découverte de la nature, et non encore alanguis par l'uniformité académique du type grec. L'idée qu'on en retire est celle de l'infinité et de la multiplicité de la beauté. — H y a autant de types qiie de situations pour les mettre en relief et de génies pour les
21'i CARXKTS DE VOYAGE,
comprendre; — par exemple, la jeune femme (li'apée au coin gauche du tombeau de Marguerite de Bourgogne, grande, à demi penchée, de longs bandeaux de cheveux jusque sur les joues, résignée, délicate, a un air d'étonnement triste et la profonde et pensive expression d'une jeune fille aristocratique et moderne. — Une autre à côté, le pied sur un monstre hurlant, ses grands cheveux épars, prie, les mains jointes; elle est plus âgée, c'est une femme noble et forte, sûre d'elle-même et qui a supporté la vie.
Dans l'étage inférieur du tombeau, il y a une quantité de figures qui sont de petits chefsd'œuvre. — L'une, toute enveloppée d'une camisole par-dessus une longue robe à plis, la tète dans un large béguin, un peu boudeuse et flegmatique à la flamande, est cependant bien aimable dans sa langueur calme; tout à côté, une grondeuse de trente-cinq ans, à menton pointu, à robe décolletée en carré et long bonnet normand à queue; — à l'autre coin, une toute naïve et virginale, l'air étonné, délicieuse sous sa coiffure moyen âge à larges coques des deux cotés de la tète; — une autre à coiffure pareille, la
plus originale de toutes, au menton mince, aux. lèvres saillantes, l'air d'une dame qui reçoit dans son salon. — Toutes dans des robes grandement cassées, admirablement drapées et en mouvement; on dirait qu'elles vont parler.
Philibert est sur son tombeau, dans son manteau ducal et en armure; un lion à ses pieds, six lions à l'entour, le tout en marbre blanc. — Au-dessous est son corps nu. — Sculpture réelle. Il y a un effort vers l'idéal dans les petits anges : mais les membres sont tortillés, leur tête est fade et le compromis n'est pas heureux. — De même la solide et lourde Marguerite d'Autriche : une majesté officielle dans" son lit de parade. ]\Iais au-dessous son corps en chemise, sa tête de jeune femme endormie et le ruissellement de ses magnifiques cheveux, sont bien beaux.
Dans la chapelle de gauche, les statuettes sont beaucoup plus barbares et maladroites, mais il y a bien de la vie, de la sincérité, de l'expression; par exemple, dans la salutation empressée de la vieille et sèche Elisabeth sous sa coiffe. Au centre, Assomption delà Vierge, avec
le Père éternel et un chœur d'anges; le tout a l'effet triomphant d'un alléluia, d'une gloire à Dieu chantée par mille cœurs heureux à la fois.
— L'art du Moyen âge procède par la multiplicité des formes et des personnages. L'impression est celle d'une scène entière, de tout un monde. Au contraire, l'art grec aristocratique ne prend qu'un ou deux personnages.
— Que j'aurais voulu voir se développer cet art spontané gothique du xv'' siècle, celui de Van Eyck, Memling, des sculpteurs de Strasbourg et d'Italie, sans l'invasion de l'idéal grec et de la pédanterie académique ! Il aurait été plus approprié, plus fin, plus vivant; on aurait eu en sculpture, en architecture et en peinture des Siiakespeare.
Tout est vert; les lons;s étapes de collines boisées qui se développent en tournant le long de la rivière, les montagnes par derrière, âpres, tranchées à vif de grandes entailles et poussant, debout dans le ciel, leurs pans de pvramides, la mince lisière de prairie plate qui borde les deux rives. On est dans une coupe de verdure où luit une rivière bleue, roulée par le vent en flots d'émeraude grisâtre. Le soleil n'est pas haut encore, et pendant que les tètes onduleuses de la forêt rient, gaiement illuminées, les tranchées intérieures profondes de roc cassé restent noyées dans leur ombre noire. Parfois, au-dessous d'une saillie perpendiculaire blanche
comme un morceau de marbre, rampe une de ces longues noirceurs, haute de trois cents pieds, large d'un demi-quart de lieue. — Une fumée lumineuse, un poudroiement vaporeux, une pâle et charmante brume transparente dort sur toutes ces grandes formes, et, selon la distance, la verdure plus ou moins bleue semble enveloppée de plus de voiles.
On n'a pas idée, dans le Midi, de cette délicatesse virginale et de cette fraîcheur universelle; il n'v a rien ici qui ne rie et qui ne vive, et au cœur de cette végétation j)ullulante, la rivière, recueillant les sources, avance toujours dans ses plis lustrés, dans sa voie chatoyante, toute vêtue d'azur et brodée de paillettes d'or.
Il y a seize mille ouvriers et ouvrières en montres à Besançon, et le nombre en croît tous les jours. Ils gagnent trois, quatre, cmq francs par jour et parfois jusqu'à quinze francs. Telle
famille de huit personnes gagne de trente à quarante francs. On a fabriqué, l'an dernier, 311 000 montres. — Beaucoup d'horlogers viennent de Genève et sont protestants. Il se forme ici une opinion libérale anticatholique; plusieurs conseils municipaux ont été renouvelés comme cléricaux. Le Proviseur bat eu brèche les établissements ecclésiastiques, mais cela est propre au Nord-Est et unique en France.
Tous ces paysages du Nord sentent trop l'épinard; quelques vagues brumes blanches, quelques lointains bleuis adoucissent un peu cette couleur monotone ou crue. On pense aux monts du Midi, rosés, violacés, gorge-de-pigeon, d'un jaune doré. — L'œil du coloriste n'est pas heureux ici; ces sites-là parlent plus à l'être moral qu'à la sensibilité physique. Le paysagiste du Nord est forcé d'atténuer ou de transformer les verts, de chercher les tons roux de l'automne, les tons gris du matin, les noirs, ou les orangés du soir; bref, de tirer une harmonie d'un clavier où elle manque.
C'est la plus noble et la plusagréable ville que j'aie vue en France. Rien de bourgeois; j'entends rien du petit bourgeois prud'homme. Le stjle qui y règne est celui de la belle et opulente bourgeoisie du xwif siècle, libérale, paisible, point tracassière, appuyée sur une richesse héréditaire, honorée, ayant son assiette, son luxe et son art.
Jusque dans les médiocres rues, les têtes sculptées en demi-relief au-dessus des portes ont de la vérité et de l'expression. Ce n'est pas le misérable style néo-grec ou poncif, avec l'infusion de marchandes de modes, dont on salit la rue de Rivoli. Ce sont des têtes du
xviif siècle, gaies, joyeuses, fines, sensuelles souvent, mais toujours pleines d'esprit et de bonne humeur.
Ces larges rues droites, auxquelles le temps a ôté l'air mécanique et administratif, cette belle place monumentale et pompeuse, ces grilles de fer ouvragé ornées de feuillages d'or, ces toits à balustres avec des rangées de tlammes et de statues, ces lointains des rues qui prolongent la place à perte de vue, ces colonnades de vieux arbres, et, à l'horizon, ces graves et belles collines qui encadrent la ville, donnent un air de grandeur ou du moins de dignité véritable. — Un portique, une colonnade, une façade de palais quand elle a de l'unité, quand tout n'est pas composé de pièces rapportées, quand l'idée bien décidée d'un siècle entier s'y exprime, transporte à l'instant l'àme au-dessus de la platitude de la vie ordinaire. Une pareille ville de province pourrait devenir lui centre, ressembler à Heidelberg.
Hier soir, dans la nuit, la srande éelise élevait ses deux dômes et sa riche façade ornée, jjelle et agréable comme la façade d'un vieil
hôtel. Cela remplit d'idées sérieuses et nobles; on prend la vie comme une riche décoration, comme un habit de velours brodé qui sied bien et qu'on est content de porter. — Mais le chefd'œuvre est la promenade; un grand et beau parc, point trop anglais, point trop soigné.
Je n'ai rien vu des alentours; je suis resté tout le temps assis à mon métier. Je me promenais de temps en temps pendant les intervalles d'examens dans la cour du collège, regardant le bleu du ciel entre les feuilles jaunies qui tombent.
L'herbe pousse dans les rues de Nancy. Le soir à huit heures, on aperçoit çà et là une lumière et partout une grande ombre inanimée. C'est une espèce de Versailles; on y est bien pour mener la vie de famille. Peut-être notre vie de Paris est-elle contre nature. Peut-êk^e est-ce un excès, une monstruosité continue que j de vivre comme nous le faisons, de tête, occupés par des projets de livres, amusés de temps en temps par un dîner en ville, une soirée, une conversation au journal. Mais on ne peut se refondre, ({uand on a vingt ans d'habitude dans
ce sens-là. — Et ils s'ennuient tant ici; ils souhaitent tant Paris!
On imprime à Nancy une revue libérale, ]'aria; point d'abonnés. On me dit qu'elle est plus connue à Paris qu'ici. — De même à Metz, le bibliothécaire me raconte qu'une publication sur Metz a été vendue à Paris ; Metz n'en a pris que cinq exemplaires! Deux ou trois sanscritistes à Nancy : c'est une oasis perdue; ils correspondent avec les autres centres de l'Europe. — Belle bibliothèque; quarante mille volumes bien rangés, avec des livres modernes et au courant. La ville donne deux mille francs par an pour acheter des livres. Le bibliothécaire y est depuis 18:24!
M.N..., ancien notaire, aujourd'hui amateur de littérature et de philologie, me mène au musée. Admirable rampe d'escalier d'une courbe élégante, assez ornée et point trop ornée. Il me semble qu'on entendait alors la décoration des intérieurs aussi parfaitement qu'on comprenait peu la décoration des extérieurs. On cherchait l'agrément dans l'habitation, non le plein air et le grand espace. — Trois ou quatre belles choses
à ce musée, parmi une multitude d'œuvres douteuses ou de croûtes, — un beau Philij)j)e de Champaigne ; il me semble que tous ces peintres français sont des hommes de cabinet, d'étude, de sérieux bourgeois laborieux et non, comme ceux d'Italie, de simples artistes. Voyez par contraste le grand tableau sévère de Secchi : Sixtc-Qidnt porté en habit de cérémonie par une douzaine de forts coquins rougeauds à collerettes. Voilà tout de suite une franche et large idée de peintre, un grand morceau de la vie réelle, découpé, transporté sur la toile, sans philosophie ni théorie préalables, et n'arrivant à l'esprit que par les jeux.
La porte du palais des anciens ducs (xv" siècle) est charmante : riche, ornementée, originale et sincère. La chapelle où sont leurs tombeaux est un étrange éteignoir, une sorte de haute cheminée conique, où deux ou ti'ois cents figures d'anges mignards et fades pyramidcnt comme des files de jand)ons. Les coffrets noirs où sont les cendres, ressemblent à des
XANCY. 225
poivrières fermées, surmontées par des os de çrenoLiilles en sautoir. Mais à eauche en entrant, il v a une bien belle statue; je ne sais plus quelle vieille duchesse du Moyen âge, blanche, ridée, couchée sur sa tombe, envelojtpée dans sa mante noirâtre, et qui donne le sentiment du repos éternel.
A Metz, cinq cents élèves aux Jésuites. Le général de Martimprev a fait changer le jour immémorial de la musique militaire afin que les élèves du lycée cessent de l'entendre et que les élèves des Jésuites puissent l'entendre. Il y a d'autres grands collèges de Jésuites à Paris, Vaugirard, Poitiers, Toulouse, Lyon, Amiens et dans plusieurs petites villes. Les anciens libéraux, magistrats, ingénieurs, militaires, y mettent leurs fils, parce que c'est le ton et la mc:!e; parce que la nourriture, les
soins y sont réputés meilleurs; parce qu'on y
gagne de belles relations, une protection pour l'avenir : tel ancien élève vient de faire par ce moyen le plus riche mariage; parce que la mère obtient qu'on le mette là, d'abord pour la première communion, et qu'ensuite il y reste; parce que les Pères se font camarades de l'élève, tandis que le professeur est froid, et le maître d'étude ennemi. — A Nancy, ville libérale, vingt-trois conseillers sur vingt-neuf, trois professeurs delà Faculté sur cinq, prêchent les idées catholiques. — Quantité d'institutions religieuses, institution pour les filles, asile pour les étudiants en droit, etc.
Conversation avec Mme de — Ses enfants sont aux Jésuites, à Metz. L'établissement va si bien qu'ils ont refusé dix-sept élèves cette année. Ils prennent les mères en faisant montre de maternité : « Ne vous inquiétez pas de lui, disait un des professeurs; il est seul, eh bien, je serai son père. » Et il le caressait doucement de la main. Us gagnent l'amitié des enfants, deviennent leurs camarades, se pro-
mènent avec eux, bras dessus, bras dessous, pendant la récréation, dans les cours, etc. Les enfants les aiment et, devenus grands, viennent les revoir. Point de piété obligatoire; cependant un élève qui ne ferait pas ses pâques serait exclu. En général, on se confesse une fois par mois; avec cette donnée, ils peuvent entrer dans la confiance, tout savoir; de plus ils confessent en ville et tiennent ainsi les parents. Très grands soins pour la nourriture, l'habillement, les manières. Dans certains établissements, ils ont des maîtres de danse, d'équitation ; ils s'appliquent à former l'homme du monde. Encore une prise sur les familles, notamment sur les femmes.
Il y avait un Père à tous nos examens de Paris, pour prendre nos questions et préparer l'année suivante en ce sens. Toutes les fois qu'un élève passait, le directeur des études était là pour l'encourager.
Ils écoulent leurs élèves faibles sur les centres de province, afin que les examens de Paris soient tout à fait brillants." Ils en déclarent plusieurs externes pour échelonner à
228 CARNETS DE VUYAGE.
propos leur force ou leur faiblesse. Impossible d'être plus adroits dans les petits moyens. — Par exemple, la gymnastique est ordinairement négligée ailleurs, quoiqu'elle ait une valeur; tout de suite, maître de gymnastique excellent, avec obligation rigoureuse pour tous les élèves de s'exercer tous les jours. Aussi, en cela, leurs élèves étaient vraiment supérieurs.
A la cathédrale : le portail seul est dégagé tout à fait, le flanc gauche à demi, le reste est presque masqué par un lourd palais épiscopal du xviii'^ siècle, des ruelles collées contre l'église, un grand bâtiment neuf à moellons épais, un amas de sottises et de barbarie. Quel contraste avec ce beau moment de Tan 1^00! Cela correspond à Homère.
L'idée fondamentale, c'est le parallèle entre la théologie qui se construit alors avec saint Bernard, Albert le Grand, saint Thomas, religion repensée à l'état sec, et l'architecture qui est la religion repensée à l'état figuratif, toutes les deux dans des âmes neuves.
Tout à fait supérieur; bien au-dessus des cathédrales de Paris, Tours, Strasbourg, pour la richesse et l'élégance. Cela fleuronne et foisonne comme un arbre épanoui de fleurs mystiques chez Dante.
Le caractère universel est lélancé. La façade ressemble au fronton d'un reliquaire ciselé, mystique, éblouissant, digne d'être en or. Au contraire, le Parthénon doré serait choquant. — Rien d'exagéré, comme à Milan, c'est l'accomplissement et la fleur du gothique.
Le chevet est admirable, c'est un chefd'œuvre comme celui de Cologne; mais différent, et combien supérieur à la sotte armature de contreforts à la façon d'un crabe, de Notre-Dame de Paris! — On Vlirait un souvenir de Saint-Sernin et du style roman méridional.
Il y a visiblement différents âges dans cette architecture. \ iollet-le-Duc dit qu'au xv'' siècle on suivait toujours le plan primitif, mais qu'à la fin on a écourté faute d'argent. Et depuis, par les placages de maçonnerie, les crampons visibles de toutes parts, les restaurations, on
voit que la bâtisse était frêle. Le gothique est toujours en réparations.
J'ai visité Saint-Remi, dont la carcasse n'est antérieure que d'un demi-siècle à la cathédrale : le changement est énorme. La large nef finit par un grand chœur concave ; on y respire ; c'est encore fort, serein et beau dans le sens antique.
Le blanc cru crayeux de la Champagne est horrible. L'effet prosaïque est complet. Impossible d'apercevoir une forme ou une couleur belle. Jamais les arts ne naîtront ici. Voyez par contre l'œil allumé, la bouche narquoise, le ton goguenard, le grand nez vulgaire, irrégulier des habitants.
Le trait dominant de la province, telle que notre constitution la fait, c'est que l'homme n'y
a pas de (juoi s'occuper. 11 se débat d'abord,
puis s'alanguit. C'est la vie latente des animaux
Jiil)ernants.
La France est et restera une démocratie agitée par les écrivains et gouvernée par des fonctionnaires. L'influence des hommes intelligents y est viagère et à fleur de peau, parce que la grande propriété manque. — Les propriétaires ruraux n'ont pas d'autre emploi que d'administrer leurs biens. Quelques-uns ont pour débouché la société de Saint-Vincent de Paul ; d'autres prêtent les livres de la l)ibliothèque populaire et visitent les écoles. Mais ils ufujtsscnl pas; la vraie initiative manque. Us sèchent sur pied, deviennent moroses, se plaignent que le gouvernement les éteint. Rien à faire, ni action, ni association. Impossible d'innover en religion, de rien commencer en [)olili(pic. 11 a fallu l'autorisation gouvernementale pour établir la société de Saint-Vincent de Paul, (jui est puiement charitable, avec cette seule condition que les membres seront catholiques pratiquants.
L'effet de la province est d'atténuer l'individu, de dépenser ses facultés en petites manies
et en petits emplois : pour les femmes, faire la cuisine, soigner le ménage, le potager, empêcher (jue rien ne se perde, s'arranger un jardin, exceller à fabriquer des fleurs artificielles, des crucifix, des boîtes, se visiter et bavarder comme une roue qui tourne, aller à l'église, dire le chapelet; pour les hommes, aller au café, au cercle, diner longuement. Il s'agit de tuer le temps. On est par profession juge de paix, joueur de bilboquet, pêcheur à la ligne, etc. — On se donne comme devoir de gérer son bien, d'économiser; on devient lesclave de sa maison, de son jardin. On s'accorde comme plaisir de jouer aux dominos, d'aller boire un verre de bière au café.
La puissance de la religion ici consiste en ce qu'elle est une occupation, une mécanique régulière qui tue les heures, comme la puissance du clergé consiste en ce qu'il est un corps de fonctionnaires. — Le mysticisme est pour quelques âmes malades et choisies, une sur trente tout au plus.
L'état de la France ressemble à l'état de siège; à chaque instant la liberté de l'individu est sacrifiée à l'État.
Tout dépend, dans un Etal, du degré et de l'espèce d'impression que la somme des individus reçoit d'un événement donné. Avec l'excitabilité, les inquiétudes soupçonneuses, les prévisions lointaines, la logique immédiate des Français, le gouvernement absorbant et compressif devient nécessaire. — Voyez la terreur produite par le socialisme en 1851 ; ils se sont jetés entre les bras du Président.
Au retour à Paris, je cause de toutee ces choses avec Hillebrand'. Mon thème avec lui est que la caractéristique génératrice du Français n'est pas, comme il le dit, la vanité, mais le besoin d'excitation. Un Allemand supporte l'en-
I. k.nl Hillobrand, auteur ilc Frankreicli uiid die Franzo.ieii .
nui ou plutôt accepte les sensations ternes bien plus aisément qu'un Français.
Selon lui, la France est supérieure à l'Allemagne pour l'aptitude à la société : non seulement elle a l'instinct, le tact, le talent de la conversation et du monde, par le besoin de causer, la politesse, le désir de briller, l'art de la toilette, la facilité de l'épanchement, la promptitude à passer d'une idée à une autre, d'un sujet à un autre, etc. ; mais elle a encore l'esprit public, la faculté de sentir à l'unisson, de faire masse et corps sur une question donnée, avec exécution immédiate. — Par exemple, nette direction de cet esprit public en 1788 et en 18:29, en juin 1848, en décembre '18o2, etc. Le parti est pris, parce que les idées sont peu nombreuses, simples, claires, contagieuses ; tandis que l'Allemand, individualiste, flotte isolé, cbaque individualité étant différente des autres et difficile à ébranler. — La France a plus de traditions, un code de politesse, d'honneur, de savoir-vivre; chaque individu, comme la masse, a un jugement moral tout fait, capable de s'appliquer aux principales occurrences et de lui
236 CARXETS DE VOYAGE.
(lire nettement ce qu'il faut faire et croire en telle occasion — de même en Angleterre, pur l'antiquité de la culture et de la vie politique. Au contraire, l'Allemagne esl toute neuve, flottante, indéterminée.
Toujours la même impression de paix et de bien-être, de propreté et de pittoresque; les murs sont repeints, revernis ou reblanchis tous les ans; les bâtiments, les jardins, tous les dehors des choses ressemblent à des bourgeois cossus et sensés, en habit du dimanche.
Mais la sensation des yeux est la plus belle. Un grand fond mouvant de nuages blafards, pluvieux, dont la teinte terne laisse percer parfois une fente de bleu délicieux ou une toison blanche. Sur ce ton émoussé, les toits à écailles, bosselés de cheminées rouges, les longs murs blancs de briques vernies, les riches massifs de peupliers, tous les arbres et les gazons d'un
si beau vert et toutes les verdures chitï'onnées par (les bouffées de vent moite. Sur ce fond, le beffroi du Palais de Justice, avec sa cime clochetonnée, hérissée fantastiquement de coiffures de plomb et d'animaux héraldiques.
Les tons n'ont toute leur force que dans les pays à nuages, où la coupole du ciel est conmie éteinte. Le roui^e, le vert sur ce fond nové, effacé, étaient admirables.
L'air est vaguement imprégné de vapeur imperceptible, et la chaleiu' est moite en même temps que la clarté est douce. Les larges draperies des peupliers pendent et ondoient faiblement dans la mince brume pleine de lumière. Les feuilles caressées, amollies, ont une richesse de couleur et une délicatesse de tissu étonnantes. J'ai sommeillé comme un bienheureux hier dans le parc, dans cette tiédeur universelle, parmi cette fraîcheur vivante des plantes. Un grand pin, [)areil à ceux de Corse, montait comme une tour et sa tète nageait dans la brume diaphane.
Les maisons me plaisent extrêmement; les toits surtout sont (lappants : très hauts, très
inclinés, solides, en petites tuiles rouges qui semblent épaisses comme des briques et font une carapace résistante capable de porter les neisresde l'hiver: les cheminées de vieilles briquesen sortent çà et là, le plus souvent à l'aventure comme un prolongement naturel, bien emboîtées dans leurs assises rouges aussi, et non pas plaquées comme dans les villes du centre. La maison est un être complet avec une tête et un corps. Toutes ces têtes, en fdes si diverses, si cornues, font une raie bosselée, fantastique, sur le ciel nuageux.
Mes yeux sont flamands : je viens de passer ainsi une demi-heure dans une petite cour, derrière la Faculté, regardant deux ou trois hautes formes de maisons coiffées de leurs grands toits et de leurs cheminées rouges; d'autres, ardoisées, soutenues par de hauts murs bariolés de i)riques ou lustrés d'un vernis blanc; couleurs tranciiées, opposées, toutes fortes et pleines, rehaussées par la verdure intense des peupliers qui montent çà et là, abreuvées d'air humide et enveloppées dans la moiteur du ciel. Charmants flocons blancs, voile vague de brume qui
IG
se dissipe, parmi les dos ardoisés des bancs de nuages et les crêpes déchirés des vapeurs qui roulent, ou s'éeouttent en se fondant. Il v a de ces maisons qu'on regarde vingt fois comme un visage animé, et qu'on voudrait peindre : rien de plus, elles suffiraient. Les tableaux flamands sont d'un sentiment tout pareil : très doux et très simple.
Les servantes lavent et nettoient partout. Les plus pauvres gens eux-mêmes, une fois au moins par an, à la fête de Gavant, lavent toute leur maison, intérieur et extérieur. Il faut retenir six mois à l'avance les peintres ot les vernisseurs.
Plusieurs jardins sont vastes et charmants, et regorgent de plantes vertes qu'on aperçoit entre le rouge et le brun vif des maisons voisines, les formes originales et vivement tranchées des toits. Beaucoup de rues solitaires, presque immaculées, font plaisir à voir, toutes rayées de rouge, de blanc, de brun, et régulièrement comme une étoffe neuve.
Tracasseries, cancans, petites rivalités, indiscrétions, médisances et surveillances, voilà les
moucherons, guêpes et taons qui gâtent cette paix et ce confortable.
J'ai été passer la journée à Lille : sauf le musée, rien de bien notable; c'est une ville flamande comme Douai, mais moins reposée et d'un tvpe moins pur. Tout à l'entour, comme autour de Douai, s'étale en cercle indéfini la plaine interminable, le grand potager plat, vaguement tacheté d'arbres, jaunâtre et diapré de javelles dressées, de champs de pavots en fleur, de betteraves à lourdes feuilles, de toits rouges, aigus et bas. Tout cela par myriades, grassement et pesamment couvé par un ciel bas, oîi dorment les nuages paresseux, où la lumière tamisée se distille à travers la brume floconneuse; des duvets blancs vont s'amincissant et s'évaporant entre des traînées grises ou noires, qui, çà et là, coulent en ondées et en averses; incessamment la fumée du sol monte, s'éparpille ou s'amasse pour retomber fécondante sur ce sol, qui ne se lasse pas de verdir et de pulluler. Couleurs noyées et changeantes, brume
pénétrée de soleil, air pal|):tl)le de vapeurs moites et amollissantes; mes yeux se reposent et jouissent dans ce vague et cet adoucissement des tons, et je me sens l'àme comme rafraiciiie quand, après la nue égouttée, les iiles de peupliers humides se remettent à luire et à briller sous le soleil qui les sèche.
Le soir, à la rentrée, tout Douai en toilette est sur la place, [)arure de dimanche, robes blanches fraîches, chapeaux élégants; inq)ossible de remuer ou de trouver une chaise; la loule aux Tuileries ou aux ('Jianq)s-Elysées n'est pas plus nombreuse. C'est que c'est dimanche et qu'il y a musique, ^lettre une rolx» neuve et aller écouter les cuivres du régiment, voilà la poésie dans cette vie de ménage, de propreté et de quiétude inerte. — Même vie chez M. V. . . , près de Mons ; on change deux ou troisfois par jour le linge des trois enfants; incessamment des ouvrières et blanchisseuses, on rem|>lit ses armoires, et la lessive est en permanence. Le mari gouvei-ne sa cave et la soigne comme une bibliothèque.
Aiijouidhui rien de neuf, sinon une vive impression de plaisir dans le Perche et à l'entrée du Mans : le pays nest que collines, collines vertes où coulent de petits ruisseaux bordés d'aulnes, tout en pâturages, et chaque pré séparé des autres par une haie d'arbres forestiers, surtout de chênes. Ces chênes sont de tout âge et de toute forme, anqjles et élancés, parfois étètés et trapus, mais d'une verdeur imcomparable. Lieue après lieue, le vert ne cesse pas. Les tètes rondes, verdoyantes, apparaissent jusqu'au bout de l'horizon ; quelquefois un bois de pins passe, ajoutant sa fraîcheur inépuisable. La vieille poésie de la nature vierge subsiste encore à demi; l'homme n'a pas dévoré toute la forêt primitive; il en a gardé la lisière, et les chênes y sont aussi libres et aussi vivants qu'au premier jour.
LA FLÈCHE
Après midi en bateau sur le Loir. Tout est vert et regorge d'herljes; le lit de la rivière est plein de plantes aquati(}ues, roseaux, nénuphars, joncs-poignards, joncs à panache ; ceuxci, avec leurs feuilles en laines raides, bruissenl par milliers, s'étouffant au bord et penchés sous leur tête rougeâtre, pleine de graines. — Des deux côtés, des prairies comblées d'herbes pullulantes, de hautes haies plantées de chênes humides et des boucjuels de |)eupliei"s; tout l'horizon est une grande coupe plate de verdure. La rivière verdâtre s'y allonge et s'y étale, tournoyant à pleins bords; elle déboi'de en petites douves, en longues percées sur les flancs
LA FLÈCHE. 247
et abreuve plantiireusement la riche terre fécondante. Un ciel gris chargé de nuées tondantes pèse sur cette terre moite, la lumière tamisée se distille en fines ondées sur une haie lointaine, un bout de prairie, et une chaude vapeur incessante relie le ciel et la terre. Parfois à l'horizon, entre les cimes vertes immobiles des peupliers, un pan de ciel violacé, presque noir, fait ressortir plus vivement la jeunesse et la fraîcheur des verdures illuminées. L'averse vient et la rivière semble bouillir sous les grosses goutles de pluie innombrables ; puis le nuage égoutté s'éloigne et de vagues brumes blanches traînent aux arbres comme une mousseline déchirée, jusqu'à ce qu'un violent coup de soleil allume une vie éblouissante dans les herbes et dans les buissons ruisselants de perles blanches.
Conversation avec deux officiers. Ils me disent que le métier pour eux n'est plus supportable, que
248 CARNETS DE VOYACE.
la vie devient trop cl]èi'(\ Beaucoup de sergentsmajors (pii pourraient passer sous-lieutenants répondent au général inspecteur : « Mon général, j'aurais pu travailler et apprendre pour être officier. Mais j'ai réfléchi qu'il faudrait attendre dix ans, que ma famille est pauvre et ne pourrait m'aider. J'ai mieux aimé, dans r.ieii moments libres, apprendre la tenue des livres. Après mes sej)t ans, j'entrerai chez un négociant. »
La pension pour les lieutenants et les souslieutenants coûte soixante francs par mois, plus cinq ou six francs au moins de vin et d'extras. Ceux qui ne sont pas aidés par leur famille manquent parfois de lumière et de feu le soir, chez eux. Ils se promènent dans les rues noires. Ennui énorme au café et regards envieux sur l'annuaire.
Les |)lus heureux sont des paysans bons sujets qui se réengagent et, après trois congés, à quarante-deux ans, avec leur pension et leur ])rime, rentrent chez eux, achètent un lopin de terre et se marient.
DE RENNES A R EDON
Pays charmant, coupé à chaque instant par \i\ \ilaine; petites collines vertes qui ondulent parmi des creux verts, joli désordre plein de fantaisie et d'imagination. L'eau coulante et froide a des tons noirâtres étranges et une sorte de clapotement incertain. Les prairies, toujours rafraîchies par la brume et la pluie, s'encadrent entre des haies plantées de chênes. La pluie et les gouttes de la brume ont ruisselé incessamment sur les têtes vertes. Verdure sur verdure, et dans cette uniformité tle la fraîche vie demiriante et demi-triste, un pêle-mêle amusant, une variété originale de formes par- les cassures du terrain et les découpures des enclos. Ces
restes de la forêt primitive font entrevoir par instants l'antique région des yïabinoijion et des poésies bretonnes; les silencieuses eaux transparentes sur leur lit d'herbes vertes et sous les ombrages du peuple |jullulant des chênes ont dû faire lever dans les cerveaux incultes d'étranges rêves, ceux de Merlin et de Viviane. Qui peut comprendre tout ce qu'une source dit à un poète dans la vie
sauvage?
Vers Redon commence la lande. Le clocher de granit flanqué de petits clochetons, tout gris et terne, perce et pointe dans l'air brumeux, blafard, lourdement encombré de nuai-es dont le ventre traîne sur la cime des arbres. Puis les acbres disparaissent, ou ne subsistent (|ue rabougris, pauvres pins épars, chênes étêtés et languissants, broussailles. — Puis, pendant des heures entières, la lande de bruyères et d'ajoncs. Les ajoncs amassent en bourrelets leurs fouillis épineux, âpres à l'œil. Les bruyères étalent à l'infini leur tapis résistant, bariolé de violet et de rouge. Point de terre : le roc sec affleure à chaque