‹ Carpeaux. 48 planches hors-texte, accompagnées de 48 notices rédigéesChapitre 33 sur 51 · XXXII. — DANSEUSES · texte numérisé non relu

XXXII. — DANSEUSES

La Danse — a dit Paul Mantz — « restera comme le type de la statuaire tumultueuse». C'est le Rubens de la pierre, dit à son tour M. Claretie : <( c'est la vie, la vie intense, poussée jusqu'à la fièvre ». Et M. André Michel, dans son rapport sur l'Exposition de 1889, ajoute enfin : « Jamais sculpture ne fut plus pétillante, entraînante, ardente...., on pourrait dire excessive, car elle atteint à ce degré aigu où le plaisir tendu jusqu'au paroxysme sera bientôt lassitude et souffrance. Il y a une impétuosité si persuasive, une si intense invitation et même une autorité si soudaine dans le geste, dans toute l'attitude du jeune homme qui mène ce chœur endiablé qu'il est impossible de lui résister en face ; il vous tient par la surprise et par la violence de la sensation. »

Cette hantise du mouvement, que nous venons de voir aboutir au groupe de l'Opéra, on peut la suivre d'un bout à l'autre de la carrière de l'artiste, dans ces carnets où il nota sans interruption pendant trente ans les gestes et les attitudes qui passaient devant ses yeux.

« En plein salon — racontait Philippe Cille dans le Figaro — il tirait son album et, se plaçant

comme s'il se cachait mais de façon pourtant à ce que tout le monde le vit, il ébauchait des silhouettes en fronçant le sourcil comme s'il portait l'univers dans sa tète. »

Quelques milliers de ces croquis furent acquis à la fin de la vie de Carpeaux par son ami le prince Stirbey ; mais l'artiste avait exprimé auparavant l'intention de laisser ces souvenirs aux musées de son pays. Conformément à ce vceu, les dessins de Carpeaux ont été généreusement attribués au Louvre, à l'Ecole des Beaux-Arts et au Musée de Valenciennes. D'autres d'ailleurs avaient été conservés par la famille. Le Louvre a eu l'occasion d'en acquérir quelques-uns en 1894, comme les Danseuses reproduites ci-contre.

En feuilletant aujourd'hui tous ces dessins, on y trouve bien autre chose que le besoin de se faire remarquer dont parlait le malveillant Philippe Cille. On y trouve la lutte continuelle pour fixer l'insaisissable. « Le dessin libre, tout est là l — écrivait l'artiste — mettez dans le trait l'impression fugitive, conservez l'élan, ne vous faites pas l'esclave du procédé, ne ciselez pas : ayez une âme I »

Admirable doctrine pour un peintre, mais bien dangereuse pour un sculpteur. La matière dans laquelle il œuvre, bronze ou marbre, belle en elle-même, gardienne puissante et fidèle des formes, ne s'accommode pas de l'a -peu -près. Programme redoutable que de poursuivre l'expression passionnée du mouvement dans une langue qui ne supporte ni l'instabilité ni l'incertitude I

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