XLVIII. — LE DERNIER BUSTE DE CARPEAUX
Aux douleurs physiques s'était jointe une pénible situation morale. Par affection sans doute et pour mieux témoigner leur sympathie, les parents et les amis personnels de Carpeaux avaient accueilli aveuglément les griefs qu'il exprimait contre les siens. Les malentendus entre un malade exaspéré et une jeune femme sur qui retombait la lourde responsabilité des intérêts de trois enfants, s'envenimèrent peu à peu et causèrent des différends extrêmement cruels.
Au printemps de l'année 1875, Carpeaux s'était laissé emmener à Nice chez son nouvel ami le prince Stirbey, fils de l'hospodar de Valachie, qui venait de témoigner son admiration pour l'artiste en achetant l'Amour blessé. Il suivait de là les nouvelles de Paris et du Salon, où il avait le buste de Mme DUMAS et celui de Bruno Chérier. Consolant ce dernier d'un nouvel échec il lui écrivait ceci, qui est presque un testament : (( Que la nature soit ton guide constant I Vis avec elle, étudie-la sans cesse. Pas un coup de crayon, pas un coup de pinceau sans l'avoir sous les yeux. Elle seule donne la vie. Ce mystère, que l'Institut ne peut pas pénétrer, te sera révélé par le mouvement dans les contours
comme dans les lignes. De la confiance, de la constance surtout, et tu triompheras I » Et, quelques jours plus tard : « Pas de défaillance. Remonte-toi par la contemplation de la nature. C'est le seul soutien de ma triste vie... C'est par ces analyses de la nature que je me raccroche à la vie pendant quelques instants. »
A cette époque se rattache le buste du maître, modelé sous sa direction, sous son inspiration, par Bernard, le praticien qui avait exécuté La DÉFENSE DE Valenciennes. Carpeaux s'intéressait tellement, dit-on, à ce dernier portrait, qu'il réveillait son élève et ami au milieu de la nuit, pour lui faire exécuter quelque retouche dont l'idée l'obsédait. En envoyant à son ami Chérier un croquis de ce buste angoissant, il lui disait : «r C'est bien triste à voir. Mais que veux-tu ? de suis comme ça I » Ce portrait fut exposé au Salon de 1876.
Les souffrances de Carpeaux s'étaient terminées l'année précédente. On l'avait logé dans une villa de Courbevoie, au milieu des arbres et des fleurs, en mai 1875. Sa mère s'était installée auprès de lui. Le 11 octobre il était entré en agonie en criant : « Ah I la vie 1 la vie I »
Quelques jours auparavant il avait dit au prince Stirbey : « J'ai le mouvement, la vie; j'aurais atteint la grandeur, la noblesse..., je le sens I » Rien plus que ce sévère examen de conscience artistique ne saurait montrer ce que nous avons perdu à cette mort prématurée.